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9782843783692 Magarcane T1 Fils d'armes

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Matthieu Bobin

* FILS D’ARmeS

À ma petite sœur Agnès.

Du même auteur

L’épopée Magarcane

Tome 1 Fils d’armes

Tome 2 Bénédiction

Tome 3 L’Arklan

Tome 4 Bérakhels

Tome 5 La Ravine d’Espeïra

Tome 6 Les Dunes d’Ésurexio

Première étape

Ultime étape

© Editions du Triomphe 2009

Dépôt légal septembre 2009 Déposé au ministère de la Justice

(Loi 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la Jeunesse)

ISBN : 9782843783692 - MDS : TRI83692

Matthieu Bobin

Magarcane

Fils d’armes

Roman

Mon rêve serait que ce livre soit lu à haute voix, pour un plus petit que soi. Le conteur pourrait ainsi ajouter en intonation chevaleresque, accroître ou atténuer le suspens en fonction de son auditoire et aussi goûter à la joie de se transformer lui-même en troubadour. Par ailleurs, quand j’étais petit, j’aimais beaucoup que mon père ou ma mère m’explique tel ou tel mot, me rassure sur la fin de l’histoire mais surtout passe tout ce temps avec moi. rand frère, j’ai pu découvrir tout le bonheur qu’il y a à « raconter une histoire ». Si l’imaginaire développé dans Magarcane pouvait servir à la rencontre des cœurs, je serais comblé.

SUR LES TERRES DE MAGARCANE

Il était pour une fois à l'heure, le petit frère.

Quand ce matin-là Fravalgar sortit de la modeste maison familiale, son petit frère se présenta devant lui le souffle aussi court que celui de sa monture. Fravalgar était un jeune homme de dix-huit ans, aux cheveux bruns coupés court et aux larges épaules de paysan. De six ans son cadet, Farëanor lui était en tous points semblable, « hormis ses yeux bleu de saphir et non vert de jade » comme le répétait souvent leur mère ébecca aux voisines. Il avait en outre les cheveux un peu plus longs.

Farëanor venait d'effectuer sa promenade matinale, « très matinale », selon Fravalgar, qui préférait se prélasser dans son lit jusqu’à cinq heures, avant de se lever pour les travaux des champs. ros-œur, le cheval à tout faire de la famille, semblait d’aussi bonne humeur que son cavalier et tapait du sabot sur le sol en un geste de contentement. 'était un demi-lourd à la robe blanche qui portait bien son nom : toujours gentil avec tout le monde et à tout moment prêt à rendre service. ette fois, Farëanor l'avait poussé dans ses retranchements ; il avait voulu tester ses limites en matière de vitesse. u sourire que Fravalgar voyait se peindre sur son visage, il devina Farëanor satisfait de son coursier.

– Descends de là et viens m'aider ! lui cria Fravalgar.

Farëanor ne se fit pas prier davantage et sauta au sol avec aisance. Il n'avait que douze ans, mais montrait déjà une habileté hors pair dans toutes les petites choses de la vie. Descendre de cheval d’un bond en faisait partie.

– Si tu le crèves avant le travail, on ne va rien pouvoir en tirer.

– e t’inquiète pas, c'était juste un petit échauffement pour lui, répliqua Farëanor, minimisant par là leur course folle.

ien n’était plus vrai que l’endurance de ros-œur, et Fravalgar le savait. ussi, il n’insista pas.

Sous le regard attentif de son grand frère, Farëanor flatta affectueusement l'encolure de ros-œur. Puis il le tira par la bride en direction de la grange pour lui atteler une petite charrette.

– Viens, on va montrer à ce gros dormeur qu’un peu de sport aux aurores, « ça vous maintient son homme ». Tu paries combien qu’on tiendra la distance sans problème ?

Fravalgar sourit en le regardant s’éloigner. e petit bonhomme retenait tout ce que pouvait dire leur père rchibald, auquel il semblait d’ailleurs vouloir se conformer en tous points. Fravalgar aimait beaucoup Farëanor, et il se sentait uni à lui, autant que deux frères peuvent l'être. Seulement, Farëanor était encore bien insouciant. Ici, à Draguicroze, il avait toujours vécu à l'abri des guerres de Magarcane, ce monde où pour vivre la lutte devait être constante. Lui, Fravalgar, se rappelait sa petite enfance. Il avait déjà six ans lorsque sa famille avait quitté Ebanestal, la cité royale : une grande ville, populeuse, agitée, emplie de rumeurs de guerres et qui se croyait belle de ses richesses bien défendues. 'était du moins l'idée confuse qu'il en gardait, et cette représentation était alimentée par les dires de son père rchibald. Peut-être cette image ne s’imposaitelle à lui que par contraste avec le bonheur qu'ils goûtaient alors. Il semblait en effet à Fravalgar que toute leur famille avait trouvé une forme de paix à Draguicroze, petit village colon à la lisière de la forêt de Barbebelle, à plusieurs semaines de marche d'Ebanestal en allant vers le nord. Draguicroze était paisible, reculée, et Fravalgar s'en réjouissait, pour lui-même et pour toute sa famille. Farëanor pouvait encore garder son innocence.

gdath, la saison des moissons, était avancée, comme l'était le soleil dans cette chaude journée. Les trois hommes s'affairaient aux blés, à quelques lieues du village.

– Ça ira pour aujourd'hui, mes enfants, déclara leur père. La charrette est pleine. Il faut encore décharger toutes ces gerbes et les entasser dans la grange.

– 'est toi le chef, papa ! s’exclama Farëanor.

– Le temps ne menace pas, il fera sûrement beau toute la semaine. À mon avis, le reste peut attendre. Demain nous continuerons le défrichage de nos terres forestières, d'autant que nous avons besoin de bois pour réparer le toit de la grange. près on se remettra à récolter nos grains d'or et tout sera prêt pour la venue des pluies. llez, en route.

– Papa, intervint Fravalgar, Farëanor et moi aimerions nous baigner, tu nous le permets ?

Fravalgar fit un clin d’œil complice à son frère, il savait qu'il avait devancé son désir.

– Vous avez fait du bon travail. Vous pouvez y aller, acquiesça le vieil homme.

– Merci papa !

– Merci chef !

– Heureusement que ros-œur et moi, nous savons tenir la distance, ajouta innocemment celui-ci, en insistant sur les derniers mots.

Les deux frères se regardèrent, surpris, et éclatèrent de rire. Puis ils se mirent à courir vers un étang tout proche. rchibald les suivit quelque temps du regard, fier et attendri. evenant bientôt à lui, il prit la direction opposée, vers le village.

– Hue, ros-œur ! S'agit de montrer à ces canailles que l'endurance n'est pas une affaire de paroles. Hue !

De leur côté, Fravalgar et Farëanor rivalisaient de bonne humeur. Une petite pointe de vitesse et voilà les deux garçons à quelques dizaines de mètres du plan d'eau. Farëanor se moqua :

– À tout à l’heure.

Et il accéléra, avec une lueur de défi dans le regard.

– Petit prétentieux, répliqua Fravalgar, amusé.

Et lui-même augmenta son allure. Farëanor courait vite pour son âge, mais son grand gaillard de frère ne lui laissa aucune chance. Il le dépassa avec le sourire béat de ceux qui veulent montrer qu'ils ne font aucun effort.

rrivés, ils se déshabillèrent rapidement et plongèrent avec entrain dans l’eau fraîche de l’étang. Quand sa tête émergea de l'eau, Farëanor dut écarter de devant ses yeux ses longs cheveux bruns pour y voir. Il n'eut que le temps de voir deux grandes mains le couler sans ménagement.

Quelle belle journée d'gdath !

Quand Farëanor vit au loin ros-œur qui galopait dans leur direction, il se figea sur place. La bête paraissait affolée et Farëanor eut un mauvais pressentiment. Il tendit le doigt vers ros-œur, pour que Fravalgar, dos aux champs, comprenne pourquoi il avait cessé brusquement de l’éclabousser et pourquoi son visage s'était tendu.

D'abord, Fravalgar ne voulut pas s'inquiéter. Mais le regard agité de la bête qui fonçait vers eux le troubla. Il sortit de l'eau, et appela avec autorité l'animal, qui vint s'arrêter devant lui. Fravalgar enfila ses vêtements et, avec la même voix autoritaire qui n'acceptait pas de réplique, il ordonna à Farëanor de l'attendre là. elui-ci ne chercha pas à protester. Il connaissait trop bien son grand frère pour cela. Il fit mine de se préparer à l’attente et Fravalgar sauta sur ros-œur pour partir au galop vers Draguicroze. près quelques minutes de course, il vit de la fumée s’élever dans le lointain. Son inquiétude se confirma.

rrivé à quelques centaines de mètres de la première maison, il mit pied à terre et attacha ros-œur à un buisson. Il lui intima de rester tranquille et continua à pied. Il le savait bien, aucune région de Magarcane n'était sans danger et Draguicroze semblait faire les frais de cette vérité. Fravalgar avança prestement mais avec prudence. Il se dissimulait derrière les arbres, buissons et rochers qui se trouvaient sur son chemin. Quand il fut à l'entrée du village, des bruits et des cris agressèrent ses oreilles. Saisi de crainte, le

jeune homme se jeta derrière un chariot renversé. près avoir repris son souffle, il risqua un coup d’œil et aperçut les auteurs de ce tumulte angoissant : des créatures qu’on disait violentes, sans cœur, monstrueuses, des créatures qui devaient vivre loin de là, loin des régions qu’habitaient les hommes, des créatures décrites comme difformes et terrifiantes, des créatures en tous points différentes des hommes. Des orcs ! Des orcs faisaient une razzia à Draguicroze.

Fravalgar n'en avait jamais vu, mais il était pétri des contes qui les mentionnaient. Étrangement, les orcs n'étaient pas aussi laids qu'on le laissait accroire. Le jeune homme ne les avait qu'entrevus, mais il avait eu le temps de remarquer leur corpulence, plus forte que celle des hommes, leur peau verte, leurs vêtements en peau de bête, et surtout les deux cornes jaunâtres qui couronnaient leur tête. Partagé entre la curiosité et la peur, caché derrière sa charrette, Fravalgar se demandait ce qu’il devait faire. Fallait-il qu'il gagnât sa propre maison pour porter secours à ses parents ? Mais cela lui parut une idée ridicule, quand, après que la curiosité l'eut emporté, il tenta de regarder à nouveau. Les orcs entraient et sortaient des maisons. La plupart avaient une arme à la ceinture : une épée, un gourdin, une hache ou d’autres choses moins identifiables. Ils avaient les bras chargés du butin de leur pillage, qu’ils transportaient au centre du village pour les jeter dans la charrette du père amotte, le voisin de la famille de Fravalgar. Ils volaient de tout et n'importe quoi : les outils comme les couvertures, les bijoux comme les maigres bourses, et tout ce qui pouvait avoir à leurs yeux quelque valeur. Leur nombre, leurs armes et la rage amusée qui se lisait sur leurs visages couturés firent abandonner à Fravalgar toute velléité d’intervention. u troisième coup d’œil, il vit que des villageois gisaient çà et là dans la rue. Il se demanda avec une anxiété folle s’ils étaient morts ou vivants. Les portes et les fenêtres des chaumières étaient défoncées, une des maisons avait même été incendiée et le feu allait se répandre d’un moment à l’autre aux autres habitations. Mais Fravalgar ne pouvait qu'assister au triste sort de Draguicroze ; et si son cœur lui criait de se précipiter chez lui, sa raison le convainc de sa totale impuissance. Un tel geste était inutile, Fravalgar n'était qu'un paysan désarmé, un gringalet.

Tandis que les bruits du pillage l'assaillaient, il sentit gronder en lui la colère. Un sentiment qu’il n’avait encore jamais ressenti avec une telle puissance l’envahit, avec toute sa force destructrice. e fut le cœur et la tête brûlants qu’il se promit, dans un tumulte de pensées et de battements, qu'un jour il deviendrait un grand soldat dans une puissante armée ; il parcourrait Magarcane pour chasser de telles bandes, les éradiquer, leur rendre la monnaie de leur pièce. e fut ce rêve d'un futur vengeur qui l’empêcha de s’abandonner à la tristesse, car il pensait que les orcs ne laisseraient pas de survivants. En songeant à ses parents, des pleurs pourtant, qu'il voulut silencieux, coulèrent le long de ses joues presque imberbes. À dix-huit ans, il n’était pas encore un homme ; mais l'enfant qui l'habitait quelques heures plus tôt le quittait maintenant à jamais. Un jour ces créatures monstrueuses payeraient !

'est à ce moment qu'il aperçut Farëanor, qui tentait de se cacher derrière un arbre, à quelques pas de lui. Fravalgar essuya ses larmes d'un revers de manche, le temps pour son frère de le rejoindre.

– Qu'est-ce que tu fais là ? Tu es fou ou quoi ! le morigéna Fravalgar.

– Et toi alors ! Si tu n'étais pas venu aussi près, je ne me serais pas approché non plus, répliqua Farëanor.

– Tu es complètement inconscient ! Tu ne te rends pas compte de ce qui arrive ? Tu as pensé aux parents, aux amis, aux voisins, à tout le monde ? Ils n'ont aucune chance de s’en sortir, tu comprends ça ?

– Je... e n'est tout de même pas de ma faute.

Le visage de Farëanor pâlit subitement.

– Tu crois que papa et maman...

– Je ne sais pas, peut-être qu'ils ont pu se cacher.

– J'ai peur Fravalgar.

– Moi aussi, mais il faut tenir bon. On est en vie, et on peut toujours se dire qu'un jour ces pourritures le regretteront.

Farëanor se mit à pleurer, saisi à la gorge plus encore par les paroles de son frère que par la réalité qu’il commençait

seulement à entrevoir. e n’est qu’après quelques minutes que Fravalgar émergea de sa haine pour s’intéresser à son petit frère. Sa colère avait été si subite, si violente. Elle se dissipa, sans totalement disparaître, quand il se rendit compte que Farëanor avait besoin d’un autre Fravalgar que celui qu’il avait souhaité être quelques instants plus tôt.

– ourage petit frère, courage. Je suis là, moi, et je ne te quitterai pas.

Farëanor laissa alors Fravalgar l'entourer de ses bras et il inclina la tête sur sa poitrine, toujours secoué de sanglots. Ils restèrent ainsi longtemps, très longtemps, le temps qu'il fallut aux orcs pour finir leur besogne et s'enfuir. Le village s’emplit brutalement d’un silence de mort, que seul venait troubler le bruit des flammes qui dévoraient les foyers des pauvres gens.

e fut Farëanor qui se dégagea le premier de leur étreinte, une étreinte pourtant fraternelle, presque filiale. Il regarda son grand frère, comme s'il redoutait de le voir bientôt tenir le rôle de père. Il fallait qu’il sache… Il sortit vivement de leur cachette et courut vers leur maison.

– Farëanor, attends !

Fravalgar le poursuivit sans pouvoir l'arrêter. Leur course ne prit fin que sur le seuil d’une maisonnette au toit de chaume, que le feu n’avait pas encore atteint. Farëanor passa au-dessus de la porte, écroulée à terre, et se précipita à l’intérieur. Leurs parents étaient là, étendus sur le sol. L’immobilité de leurs corps cloua les deux frères sur place, qui ne purent qu’ouvrir de grands yeux étonnés. Quelle méchanceté pouvait bien pousser une créature à porter la main sur un papa et une maman ? ucun des deux garçons n'avait de réponse à cette question. Fravalgar et Farëanor n’avaient plus qu’à souffrir. Demeurer seuls. ’arrivant pas à comprendre ce qui se passait, ils se tinrent là, hébétés.

Mais un gémissement les fit sursauter. L’espoir renaquit en une brève seconde. L’un de leurs parents était en vie. ’était leur mère, ébecca ; ces monstres avaient dû l’épargner. Les frères s’approchèrent. Ils virent que le même épieu qui avait transpercé leur père avait atteint leur mère. Tout devait s’être passé très vite : un orc était entré et avait projeté

son arme. Papa avait protégé maman en faisant obstacle de son corps.

– Maman, tu es vivante ! s’écria Farëanor.

Il courut à son chevet, suivi de Fravalgar. Une vilaine blessure au côté attira leur attention, mais leur mère les rassura :

– e vous en faites pas mes chéris. Je m’en sortirai, ce n’est pas trop grave.

– Maman, gémit Farëanor, papa… Il est…

– Oui, papa est mort, mort en me sauvant la vie.

Quand la milice d’Ebanestal arriva à Draguicroze peu de temps après, les survivants venaient à peine de finir d’enterrer leurs morts. Les soldats, qui ne pensaient effectuer dans cette région qu’une mission de présence routinière, furent les premiers à s’étonner d’une telle attaque. ucun orc n’avait été repéré dans les environs et, d’après les renseignements fournis par les guetteurs, on n'en avait pas vu la moindre trace dans toute la partie sud de la forêt de Barbebelle.

Le capitaine de l’escouade prit tout de suite les choses en main. Il se sentait responsable de ce carnage. ’avait-il pas en charge la sécurité de cette région ? Bon nombre de ces gens étaient de ses amis. Mais c’était un soldat. La souffrance était pour lui une compagne de longue date. Il apporta son aide aux survivants et tenta de les réconforter du mieux qu’il put. Ses troupes lui obéissaient prestement et même avec zèle. La plupart des soldats se sentaient comme lui personnellement impliqués. Depuis longtemps cette région de colons était paisible. Une telle attaque était de mauvais augure et il fallait dès à présent se serrer les coudes. apidement, un convoi fut organisé en direction d’Eranosk, à mi-chemin entre Draguicroze et Ebanestal. Dans cette cité, tous seraient en sécurité et recevraient les soins nécessaires. Désormais, Draguicroze n’était plus sûr. Des expéditions seraient organisées pour pacifier la région ; mais en attendant que les ordres soient envoyés d’Ebanestal, tous ces gens devaient évacuer la région.

Vitarius était un bon capitaine, il attira tout de suite l’attention de Farëanor, qui voulut à son tour s’en faire remarquer. Le jeune garçon aida de son mieux les soldats et les accompagnait dans leur tour de garde. Il leur indiquait les meilleurs endroits pour observer, leur apportait à boire, leur décrivait les alentours. Et une fois que leurs propres affaires furent emballées et chargées dans la charrette, Farëanor alla prêter main forte à droite, à gauche, autant que lui permettaient ses petites jambes, ses bras courtauds et les adultes, tant et si bien que Vitarius finit par lui donner des ordres comme à un de ses subalternes. Il avait senti que l’enfant avait besoin d’être regardé, approuvé. Sûrement, il avait perdu son père : il l’avait vu avec sa mère et son frère, occupés à atteler une bête de labour. Lui-même avait un fils. Il sut adopter l’attitude juste envers ce petit homme, que le destin avait rendu orphelin de père.

Le soir du départ, le surlendemain du terrible événement, le convoi se mit en marche. Fravalgar, assis à l’avant du chariot, tenait les rênes de ros-œur. Farëanor était à ses côtés et ébecca se reposait à l’arrière. Les deux frères se tinrent longtemps silencieux. Puis Fravalgar se retourna pour voir une dernière fois le village détruit :

– Et voilà, adieu Draguicroze.

Le silence revint jusqu’à ce que Farëanor l’interrompe d’un chuchotement :

– Dis, Fravalgar…

– Oui ?

– Pourquoi c’est si dur la vie ?

Fravalgar réfléchit un instant avant de répondre.

– Je ne sais pas trop. Peut-être parce que les êtres vivants sont trop imparfaits, trop fragiles pour ne choisir que la voie du Bien. ’est ainsi et on n’y peut rien. La seule chose qu’on peut faire, c’est poser nos propres choix. ’est ce que papa disait souvent, tu te rappelles ? « Faites le bien, suivez le Bien, et vous serez heureux, mes enfants. »

– Papa avait raison. Et en plus, c’est un héros ! s'exclama Farëanor. ’est le capitaine Vitarius qui l’a dit.

– Oui, c’est lui qui a sauvé maman. ’est ça, suivre le Bien, Farëanor : donner sa vie pour ceux qu’on aime.

Leur mère avait les paupières closes, mais elle entendait encore les murmures de ses enfants. Elle goûta secrètement chacune de leurs paroles et vit en ses enfants une bien douce consolation de sa peine. Déjà, elle s’endormait, le cœur apaisé.

Farëanor hocha la tête et, sans le savoir, se fit l’écho des pensées de ébecca.

– Fravalgar, c’est bon d’avoir un grand frère comme toi.

– Tu n’es pas mal non plus… Même si tes cheveux sont un peu longs.

Ils auraient voulu rire, mais leur gorge était trop serrée. Fravalgar passa son bras autour des épaules de Farëanor, qui posa sa tête sur la poitrine de son grand frère. Bientôt il s’endormit, laissant à Fravalgar la responsabilité de veiller sur leur famille.

DANS LA NUIT

La haine avait réuni les vivants et le métal, comme elle savait si mal le faire. ien, hormis la lune, n'éclairait la petite clairière où avait lieu le face-à-face. De grands sapins, noirs et menaçants, entouraient les deux combattants. D'un côté se tenait un orc de puissante stature, de l'autre un homme qui se préparait à tomber. et homme, sachant bien qu’il n’avait aucune chance, n'aurait voulu pour rien au monde se trouver ailleurs que devant ce monstre de guerre, devant son destin. Et pourtant, la lame froide que tenait son adversaire, autant que la puissance qui émanait de lui, le faisait frissonner d'angoisse. onscient de l'effet qu'il produisait, l'orc arborait un large sourire, un sourire glacial, empreint de folie.

– Eh bien, petit homme, tu me cherchais, tu m'as trouvé. Mais cette fois il n'y a personne pour te protéger, personne pour te consoler, pour te faire croire que tu vaux quelque chose. Dis-moi, où sont passés tes amis ?

L'homme ne broncha pas devant l'ironie de son adversaire.

– Il est des puissances au-dessus de la force, qu'elle soit étiliale ou physique.

– h, oui !

L'orc banda alors sa volonté et grogna quelques paroles incompréhensibles. L'homme, se préparant à subir les effets d'un puissant altan, fléchit les jambes et cambra son esprit. Il savait qu'il ne pouvait remporter de victoire sur un être qui maîtrisait les arcanes de l'étil. Mais rien d'extraordinaire ne se produisit : aucun éclair, aucune boule de feu, aucune des manifestations supranaturelles propres à l'étil. ien. Mais l'orc souriait toujours.

Une brise légère arracha quelques épines des arbres. Elles se répandirent un peu partout dans la clairière en une pluie sombre et malveillante. L'épée au poing, l'homme s'élança,

plein de courage. Les quelques mètres qu'il avait à parcourir pour atteindre son ennemi furent couverts avec une telle vélocité que le sourire de l'orc se teinta de doute, l'espace d'une seconde. Pourtant il ne fit aucun geste pour se défendre. e qui se passa lui donna raison : l'homme fut saisi dans son élan et s’arrêta net. ucune force visible ne l'avait arrêté, mais son cœur était brisé et toute force de volonté l'avait abandonné. Il tomba à genoux, mains sur le sol, écrasé par la terreur. L'effroi avait pris possession de son esprit et son corps était parcouru de tremblements convulsifs. Il était à la merci du monstre, humilié et broyé par sa puissance étiliale. L'orc ricana, puis il imita la voix de son adversaire pour le railler.

– Il est des puissances au-dessus de la force, qu'elle soit étiliale ou physique.

Puis il reprit de sa voix naturellement rauque :

– lors montre-moi quelles sont ces forces que je m'y mesure. J'attends ! Tu vois, je t'avais dit que tu ne valais rien. En revanche, tu m'amuses beaucoup. Sais-tu comment s'appelle cet altan ? on, évidemment. On le nomme « terreur noire ». Bien sûr, pour n'importe quel éliate, il ne représente pas de menace véritable. Mais pour les vermisseaux dans ton genre, cela fonctionne à merveille.

L'homme ne l'écoutait pas. Il luttait intérieurement de toutes ses forces contre la peur qui l'immobilisait. Puis une image lui vint, tout droit sortie de son enfance. Elle combattait pour lui l'altan qui l'étouffait et ramena petit à petit une lumière dans ce lieu d'ombre. Son corps, dans un regain fulgurant de vigueur, lui obéit de nouveau. Il cria :

– Par mon père !

Et il fit décrire à son épée un arc de cercle menaçant. L'orc eut à peine le temps de se reculer dans un réflexe guerrier, mais pas celui de se ressaisir. Un deuxième cri acheva de briser la terreur noire :

– Par ma mère !

Un deuxième coup, d'une force étonnante, lui fit une profonde entaille, de l'épaule gauche à l'abdomen, et trancha les sangles de son armure. elle-ci, seulement constituée de plaques éparses, tomba sur le sol dans un bruit de métal.

L'orc fit alors un bond en arrière ; il avait retrouvé ses esprits. Du sang noir de nuit coulait abondamment le long de son torse découvert. Mais il n'avait pas même poussé un cri. L'homme comprit qu'il ne lui avait infligé qu'une estafilade. ette fois, la fin ne pourrait plus être repoussée.

L'orc s'élança. Il tenait dans sa main une épée deux fois plus longue, plus large et plus sombre que celle de son adversaire, et pourtant il la maniait avec une adresse et une vitesse bien supérieures. ien ne pourrait plus l'arrêter.

L'homme para douloureusement ses deux premières attaques, dans l’ultime sursaut de son désir de vivre, mais déjà il était désarmé. Saisi au col et levé dans les airs à bout de bras, un terrible coup de poing l'envoya se briser sur le tronc d'un arbre proche, avant de s'écrouler lourdement sur un entrelacs de racines. L’homme eut juste le temps de relever sa tête ruisselante pour voir deux grandes mains le saisir et le projeter de nouveau au loin.

– Tu ne m'amuses plus du tout et je vais te broyer comme on casse un jouet inutile.

L'homme prononça alors ses dernières paroles, ultime assaut verbal :

– u moins, tu te rappelleras toujours de moi : le jouet que ton seul étil n'a pas su mater, et en plus je te laisse un souvenir.

Et lui, le vaincu, pointa le doigt vers le torse sanguinolent de son vainqueur. De rage, l'orc rugit :

– Maudit !

Puis ses yeux devinrent rouges, il prononça à haute voix des paroles de mort et l'homme put contempler la matérialisation de l'étil : une énergie rougeoyante sortit des mains du monstre, traversa la clairière en une fraction de seconde et vint le percuter avec fracas. Il poussa un hurlement :

– Farëanor !

Il y eut alors un bruit sourd ; son corps, inerte, s'était affaissé. La nuit se fit plus noire.

SEUL À URÙN

Farëanor se réveilla en sursaut. La sueur perlait sur son visage et dégouttait de tout son corps. Ses muscles tremblaient. e n’était qu’un rêve, et pourtant… Pourtant, cela faisait bien cinq lunes que Fravalgar était parti dans le nord avec Vitarius, cinq lunes et pas une seule nouvelle, pas un seul message. Jusque-là, Farëanor avait su contenir son inquiétude ; mais ce matin-là ses doutes prenaient le pas sur les bonnes raisons qu’il cherchait à se donner. ’était bien la première fois qu’il faisait un rêve dont il se rappelait chaque détail. Et puis cet homme, qui avait crié son nom, qui peutêtre l’avait appelé, ressemblait par trop à Fravalgar pour laisser Farëanor indifférent. Malgré la brume qui l’avait empêché de distinguer clairement son visage, comme dans beaucoup de ses rêves, Farëanor était convaincu qu’il avait fait un songe où son frère avait eu le premier rôle.

« e n’est qu’un rêve », déclara-t-il haut et fort, comme s’il parlait aux meubles qui l’entouraient. Il cherchait à se convaincre lui-même. Pour toute réponse, le feu crépita dans l’âtre et le plancher grinça quand Farëanor y posa les pieds. « Quelle histoire ! pensa-t-il, pire encore qu’il y a... quatre ans. Déjà quatre ans ! ’est tout de même plus sûr ici, à Urùn. Quelle idée de repartir avec Vitarius pour Draguicroze ! » Farëanor continua de se donner la réplique : « Tu parles, tu mourrais d’envie de les accompagner. » Il se mit alors à penser à leur départ. Si lui n’était pas parti, c’était parce qu’il fallait quelqu’un pour rester avec leur mère. Il n’avait pas voulu la laisser seule. Bien sûr, ce n’était pas la première fois que son grand frère partait au loin. Fravalgar avait passé un peu plus de deux ans à l’cadémie militaire d’Ebanestal, deux années à peine entrecoupées de petits séjours à Urùn. Il n’y avait pourtant qu’une grosse semaine à cheval d’ici à Ebanestal en se dirigeant plein est. Il y avait fort à parier qu’il prenait son étude des armes et de la vie militaire très au sérieux et que, pour cette raison, il avait eu peu de temps à consacrer à sa famille.

Mais chaque fois qu’il était revenu, la vie avait pris un air de fête. Farëanor était heureux de revoir son grand frère et leur mère se réjouissait d’avoir ses deux fils réunis auprès d’elle. e que Farëanor appréciait le plus, c’était les séances d’entraînement à l’épée, que Fravalgar dispensait avec passion à son petit frère. ’était probablement de cette manière qu’il voulait lui faire partager ce qui faisait désormais sa vie. Farëanor revoyait la flamme qui s’allumait dans les yeux de Fravalgar à chaque fois qu’il parlait de ses maîtres d’armes ou quand lui-même prenait la place d’enseignant. Son rêve était de devenir soldat. Et une fois, il avait parlé de son désir d’être envoyé dans la région de Barbebelle. Il ne s’était pas exprimé clairement, mais Farëanor avait compris qu’il y avait des comptes à régler, des comptes familiaux.

Toujours assis sur son lit, le torse nu, les yeux dans le vague, Farëanor songeait. Il resta dans cet état d’esprit plusieurs minutes, le temps de remettre les événements dans le bon ordre et de profiter de quelques-uns des bons souvenirs qu’il avait de son frère. L’un d’eux le fit sourire. u tout début de sa formation militaire, Fravalgar avait voulu, alors qu’il était en permission à Urùn, montrer à Farëanor ce qu’il avait appris. Mais il avait plu peu avant. Fravalgar avait glissé et était tombé assis dans la boue. e fut la seule fois où son cadet le battit.

omme cela devait arriver, les pensées de Farëanor se reportèrent sur sa mère et sur leur vie commune dans leur nouvelle maison d’Urùn, loin du tumulte d’Ebanestal et loin des dangers de Barbebelle. À deux, ils avaient coulé des jours paisibles. ébecca avait travaillé comme couturière au grand atelier du village. Elle était connue et appréciée comme telle. Urùn était né de cet atelier et exportait des vêtements de qualité vers différentes régions, mais en particulier vers Ebanestal. Farëanor, lui, pratiquait divers petits métiers : il aidait dans les fermes avoisinantes, participait aux chargements et déchargements des convois de textile, travaillait au déboisement de Verteforêt… utant de petits travaux que sa jeunesse lui permettait et qu’il effectuait pour aider sa mère à joindre les deux bouts.

Les soirées de Farëanor se passaient à l’étude de la lecture et de l’écriture, avec d’autres enfants du village, sous la

direction de sa mère. ette corde à l’arc de ébecca lui avait permis de faire d’une pierre deux coups : instruire son garçon et obtenir des autres enfants « des petits quelque chose » pour les leçons qu’elle donnait, la plupart du temps en nature. ar Urùn, comme la majorité des villages à l’écart des grandes villes, ne comptait pas d’école. Mais de toute façon, à la campagne comme dans les cités fortifiées, les gens pauvres devaient faire travailler leurs enfants très jeunes, et n’avaient pas les moyens de leur offrir une instruction. ébecca ne demandait donc rien aux enfants qui venaient la trouver, mais elle prenait ce qui venait, quand quelque chose venait. Tout Urùn s’accordait à dire que c’était une femme bonne et généreuse. À Draguicroze aussi, où elle s’était presque rendue indispensable, les gens avaient beaucoup aimé sa mère.

Draguicroze… le fil des souvenirs de Farëanor se déroula : le départ, l’attaque du village, la mort de leur père. Fatalement, Farëanor glissa de la mort d’rchibald à celle de sa mère, et à son enterrement quelques jours plus tôt. Elle avait rejoint son bien-aimé, celui qui, par deux fois, lui avait offert sa vie. Farëanor revit sa mère alitée, peu de temps avant son décès. Il la revoyait souffrante, mais sereine. Elle avait le regard d’une mère pleine de tendresse. La maladie qui l’avait emportée lui avait donné beaucoup à souffrir, mais toujours elle était restée calme et aimante. Le courage qu’elle avait eu gonflait Farëanor de fierté : sa mère n’avait pas voulu qu’il la vît souffrir, aussi s’était-elle toujours efforcée de ne rien laisser paraître. Ses dernières paroles avaient été pour lui et pour son frère : « Je vous aime, chers enfants, et je vous protégerai de là où je vais. ardez votre cœur dans la paix et je vous y retrouverai. Je vous aime. » Puis elle avait poussé un profond soupir et Farëanor avait saisi au vol son dernier mot : « Fils. »

Les pensées tourbillonnaient dans la tête de Farëanor, mais il fit l’effort, cet effort qui coûte, de ne pas se laisser envahir par la tristesse. Il s’arma de courage et repensa aux propres paroles de sa mère, celles qu’elle avait prononcées quand il l’avait interrogée sur la mort de son époux : « La mort fait partie de la vie », avait-elle déclaré. Puis il scanda à haute voix ce que lui avait dit Vitarius, au cours de leur migration vers Eranosk : « L’ami qui meurt te somme de combattre pour sa mémoire ; et même si c’est dur, le vrai

soldat est celui qui sait dire adieu à ceux qui partent, cela fait partie du combat. » insi avait-il parlé à Farëanor, tandis qu’il évoquait les douloureux et inhumains charniers qui succèdent aux « glorieux » champs de bataille. e jour-là, Farëanor avait compris que la vie de guerrier avait plus qu’un revers de médaille. Farëanor se demanda s’il allait ou non suivre les traces de son frère. Il se sentait attiré par une petite vie tranquille, en sécurité à Urùn, où il pourrait se marier et fonder un foyer qui n’aurait pas à souffrir de la guerre. Mais d’un autre côté, Fravalgar lui avait donné le goût de l’aventure et de la vie martiale. Farëanor sentait bien qu’au fond de lui bouillonnaient les mêmes désirs, les mêmes aspirations que son aîné. Même blessée, la jeunesse tend souvent à n’avoir peur de rien ou de bien peu, et quand cela serait, elle ne veut pas le montrer. Farëanor était jeune. ependant, quand bien même il voudrait devenir soldat, il n’avait pas un if d’or en poche pour payer sa formation à l’cadémie militaire d’Ebanestal et il serait obligé de s’enrôler directement dans l’armée, ce qui le tentait moins. Et Vitarius était loin. Fravalgar aussi. Fravalgar surtout.

« D’ailleurs, il est où ce nigaud ? », se demanda Farëanor. Pour toute réponse, ros-œur l’appela d’un hennissement impatient. « J’en connais un qui a faim et qui veut se dégourdir les pattes. » Farëanor se mit debout. « on, j’en connais deux. Et le plus affamé des deux, c’est moi ! Tu m’entends ros-œur, c’est moi le plus affamé ! lors tu attendras trois minutes que le seigneur de ces lieux se restaure ! » près cette petite harangue bien sentie, Farëanor s’étira, se changea rapidement, s’aspergea le visage d’eau et s’attabla. Dehors le jour pointait et les oiseaux chantaient. Farëanor bénit le ciel de lui avoir laissé cette amie précieuse : la nature ; elle était son refuge. Elle avait toujours été là pour le réconforter, et aujourd’hui il avait vraiment besoin d’elle, besoin de combler le vide qu’il ressentait. Où étaient tous ceux qu’il aimait ? Où étaient partis ceux qui comblaient son cœur ?

Une fois son petit-déjeuner englouti comme à son habitude, Farëanor sortit et se dirigea vers « l’écurie ». De la même façon que sa chaumière ne comprenait qu’une seule et unique pièce, ce qu’autrefois Fravalgar avait appelé « l’écurie » n’était constituée en réalité que du box de ros-œur, une petite cabane en bois. Quand Farëanor arriva, l’animal passa sa tête blanche au-dessus de sa porte, mais ne se laissa

pas caresser. Par un piétinement, que le garçon ne devait pas manquer d’interpréter, l’animal lui signifia qu’il avait faim. Tout en lui donnant quelques poignées de l’avoine qu’il avait achetée la veille, Farëanor lui raconta ce qui occupait toutes ses pensées depuis quelques temps. Il lui confia aussi le rêve inquiétant qui le laissait troublé en ce début de journée.

Depuis que ébecca l’avait quitté, Farëanor n’avait pu penser qu’à sa propre souffrance, sans pourtant l’exprimer. Il avait préféré l’enfermer en lui-même, et ne faisait depuis lors que la ressasser. Il aurait fallu qu’il considère sérieusement la question de son avenir, mais il ne pouvait s’y résigner. Il se laissa donc encore un peu de temps. Pour l’instant, il avait de quoi tenir. Encore quelques jours.

Et pourtant, malgré lui, le dilemme s’imposait à son esprit : allait-il tenter sa chance à Ebanestal et suivre les traces de Fravalgar, qu’il finirait bien par retrouver ? Ou resterait-il à Urùn ? Il pourrait y acheter une terre, se faire une situation et prendre femme, en un mot rebâtir le rêve de ses parents, mais dans un lieu plus sûr que Draguicroze. De toute façon, il était trop jeune pour courir la route.

– Tu comprends camarade, nous n’irions pas loin tout seuls. Si on part rien que nous deux, comme ça, sans rien connaître, sans argent et sans autre arme que mon petit arc de chasse, j’ai peur que notre aventure ne s’arrête à la sortie du village.

L’animal leva la tête et le regarda d’un air malicieux, sans cesser de mâchonner son foin. Farëanor reprit :

– Et puis, c’est mieux d’attendre Fravalgar ici. S’il revient et qu’on est parti, il va y avoir du tintouin. On est bien ici, non ? La forêt n’est pas loin et nos nobles demeures sont presque confortables, qu’en dis-tu ?

ros-œur avança la tête pour toucher du front celle de Farëanor. Il avait senti le poids qui pesait sur le cœur de son ami. Farëanor posa sa main sur son encolure immaculée et lâcha la bride à ses propres sentiments :

– Mais maman qui est morte… Tout ici me rappelle sa présence.

Une larme perla sur la joue du garçon. Il glissa ses doigts dans la crinière de ros-œur et s’y agrippa doucement. Il lutta quelques instants contre le chagrin qu’il avait retenu pendant plus de trois jours. Mais le flot n’aurait eu de cesse de jaillir. Farëanor se laissa emporter, confiant ses larmes à ros-œur, ami fidèle. Le cheval ne bougeait plus, et reçut sans un bruit tout ce que lui abandonnait son compagnon.

Farëanor sentit son cœur se vider de ses sentiments, comme on voit se renverser une coupe trop pleine. Et alors que ses pleurs continuaient de tomber, il sella ros-œur, ouvrit la porte du box et s’en fut au galop vers la forêt, évitant le village. Le vent fouettait le visage de Farëanor et cristallisa ses larmes, comme autant de petits diamants sur ses joues halées. Il commença à se sentir mieux et un sentiment de liberté vint l’étreindre doucement. Il n’était plus seul ; les arbres autour de lui, le ciel au-dessus de lui, rosœur qui le portait, et qui lui permettait de s’envoler ; non, Farëanor n’était plus seul et ne le serait jamais plus. Depuis tout petit il s’était fait une amie de la nature. ujourd’hui, il venait récolter les fruits de cette amitié. La forêt réconfortait son cœur par sa beauté, sa force de vie, sa présence.

Farëanor qui avait longtemps maintenu ros-œur au galop lui fit ralentir l’allure. u pas, ils profitèrent ensemble des lieux enchanteurs qui les entouraient. limiel était là, saison de l’éveil, saison de la renaissance, où ce qui était mort revient à la vie. limiel était le cadeau que la nature offrit ce jour-là à Farëanor ; pour lui, elle s’était faite belle.

e ne fut qu’en début de soirée que les deux compagnons s’en retournèrent chez eux. La maison en vue, le cavalier mit pied à terre pour parcourir les derniers mètres aux côtés de sa monture les rênes à la main. rrivés au terme de leur périple, l'un alla brouter négligemment l'herbe alentour tandis que l'autre entreprit de nettoyer consciencieusement le box. Quand le jeune homme eut fini, il rajouta dans la mangeoire de quoi compléter le repas de ros-œur puis il l'appela pour brosser énergiquement sa belle robe blanche. La brave bête le méritait bien. e faisant, Farëanor regarda

les longs poils blancs qui couvraient le bas des pattes de l'animal. Il trouvait que les fanons étaient une parure gracieuse et il aimait ce trait distinctif qui conférait à rosœur une noblesse que n’avaient pas les autres chevaux du village.

Le dernier rayon de soleil disparut quand Farëanor gratifia son ami d’une ultime caresse pour le remercier d’être là. Puis il referma la porte, fit un clin d’œil à ros-œur et se dirigea vers l’entrée de la chaumière à trois pas du box. ’est alors seulement qu’il se rendit compte que la lumière était trop vive à l’intérieur pour être celle d’un feu mourant d’une journée d’absence. Il y avait quelqu’un chez lui. Son cœur se mit à battre. Et si Fravalgar était rentré… e serait si merveilleux… Farëanor se pressa devant l’entrée, respira une bonne fois et poussa fébrilement la porte.

RENCONTRE AU COIN DU FEU

La pièce semblait vide. Le feu irradiait une chaude lumière. Mais, prudent, Farëanor saisit son arc et encocha une flèche.

– Qui est là ? demanda-t-il. ’est toi Fravalgar ?

– on, répondit une voix, mais je connais ton frère.

La voix provenait de derrière l’unique fauteuil de la chaumière. Il avait été déplacé devant le feu, dos à l’entrée. Farëanor ne bougea pas, se demandant quelle attitude adopter. Il allait parler mais fut devancé par l’inconnu.

– Je suis un ami de tes parents, mon nom est ndugal.

– De mes parents ? répéta Farëanor.

– Oui, reprit simplement le visiteur.

Farëanor n’était pas tout à fait convaincu et resta sur ses gardes. éanmoins il détendit doucement la corde de son arc. L’homme qui prétendait s’appeler ndugal continua.

– Oui, je connaissais bien rchibald et ébecca. Et la dernière fois que je t’ai vu, tu n’avais que quelques mois. ’était à Ebanestal.

Farëanor baissa alors complètement son arc. L’homme, quant à lui, se leva du fauteuil et se retourna. Farëanor ne put voir distinctement son visage qu’après s’être déplacé jusque devant l’âtre. Il avait les traits bien dessinés, le nez droit, un menton légèrement carré, adouci d’une fine barbe, un regard franc, les yeux d’un noir profond, mais sur lesquels on pouvait voir se refléter la danse paisible des flammes. Ses cheveux bruns, mi-longs, tombaient sur des épaules musclées et, bien qu’il fût de taille moyenne, il dominait largement le jeune garçon de sa corpulence d’homme arrivé à maturité et bien bâti. Mais Farëanor ne voulut pas se laisser complètement impressionner et salua son visiteur comme il est de mise à Magarcane. Ils se saisirent le poignet droit et se regardèrent dans les yeux. eux

d’ndugal étaient sombres, et pourtant leur éclat intimida Farëanor. Il décela chez cet inconnu une gravité et une noblesse qui pourtant ne jurait pas avec la modestie de sa tenue de voyageur. Dès ce premier contact, Farëanor sentit que l’homme qu’il avait en face de lui, et qui sondait pareillement son cœur, était quelqu’un de bon. omment ? Il n’aurait su le dire. Mais il en était certain. et homme qui lui serrait la main et lui rendait son regard ne pouvait que cacher au fond de lui un trésor pour que la paix émana de lui à ce point.

Quant ils relâchèrent l’étreinte de leur avant-bras, il sembla à Farëanor que, étonnamment, il avait pu lire dans le cœur de cet homme comme dans un livre ouvert. Et assurément, c’était un homme bon. Farëanor se sentit alors en sécurité et, retrouvant l’usage de la parole, il demanda poliment :

– Puis-je vous poser une question ?

– Bien sûr, répondit ndugal d’une voix grave et chaude, je m’attendais à ce que tu… passes l’attaque plus tôt. rchibald et ébecca t’ont bien éduqué.

Farëanor, pris au dépourvu par ce compliment, ne sut d’abord que dire. ndugal l’encouragea d’un sourire amusé et Farëanor, se rappelant qu’il était à présent le seul maître de maison, voulut appliquer les règles de l’hospitalité :

– vez-vous dîné ?

La fraîcheur avec laquelle le jeune homme avait posé sa question fit éclater de rire ndugal, mettant fin à cette observation mutuelle qui les figeait l’un en face de l’autre, et brisant définitivement la glace entre eux.

– Et moi qui croyais que tu allais me demander de m’expliquer sur ma présence ici et de me faire resurgir du passé quelques-uns des nombreux souvenirs qui m’unissent à ta famille ! Mais au lieu de cela tu t’inquiètes de savoir si j’ai mangé. Oui, tu es le digne fils de tes parents ! Tu as hérité de leurs manières courtoises et spontanées à la fois. Mais pour répondre à ta question, non, mon garçon, je n’ai pas dîné. Je viens à peine d’arriver. D’ailleurs je m’excuse d’avoir investi de la sorte ta maison, mais je pensais bien que tu ne m’en tiendrais pas rigueur.

– e n’est… ’est tout naturel, bégaya Farëanor. Voulezvous que j’aille chercher de quoi vous restaurer ?

– vec joie, répondit ndugal. Et puisque tu ne te montres pas très curieux, je vais répondre aux questions que tu ne m’as pas posées. Pendant ce temps, tu pourrais peutêtre nous préparer un petit quelque chose.

Farëanor acquiesça et sourit à son tour, ravi d’avoir adopté la bonne attitude vis-à-vis de cet homme qui l’impressionnait encore.  ndugal se mit alors à raconter comment il avait rencontré rchibald et ébecca.

– Vois-tu Farëanor, j’ai fait la connaissance de tes parents il y a de cela dix-sept ans, c’est-à-dire à peu près un an avant ta naissance. J’étais un grand capitaine dans l’armée du roi d’Ebanestal. Je suis encore aujourd’hui à son service, même si, depuis, mes fonctions ont quelque peu évolué. Mais ce n’est pas là le sujet qui nous occupe. J’ai rencontré tes parents au hasard d’une patrouille dans la cité. Des truands, des petits rats de quartier, leur demandaient un tribut en échange d’une sécurité qu’ils étaient les seuls à menacer. Tes parents avaient eu le courage de nous prévenir – et je peux te dire qu’il en faut. ous avons attendu ensemble le retour des « affreux », puis mes soldats et moi-même avons fait le ménage. Tout est allé très vite, aussi bien la capture des bandits que notre sympathie réciproque. Sympathie qui s’est d’ailleurs vite muée en amitié durable.

– lors c’est de là que vous connaissez aussi Fravalgar ? l’interrompit Farëanor tandis qu’il empalait un lapin sur la broche.

– on, pas exactement…

– Pardon, je vous ai coupé, continuez s’il vous plaît.

ndugal acquiesça d’un mouvement de tête.

– rchibald et ébecca cherchaient du travail. Je me suis permis de les présenter à un couple de mes amis qui étaient en quête de domestiques sur qui l’on pouvait compter. rch et Bèca étaient tout ce qu’il y avait de plus dévoué et serviable, mes amis les engagèrent sur-le-champ.

 ’était la première fois que Farëanor entendait les surnoms de ses parents. insi, ils avaient eu des amis.

– Ta famille et moi nous sommes vus ponctuellement depuis lors. Bien sûr, quand je venais, je voyais Fravalgar. Et puis tu es né.

– Vous avez dit que vous m’aviez connu quand j’avais déjà quelques mois.

– ’est vrai, je revenais d’une longue mission.

– Une mission de quoi ? demanda Farëanor, dont la curiosité, jusqu’alors contenue au profit de la politesse, semblait prendre tout à coup le dessus.

ndugal, qui s’était à nouveau installé dans le fauteuil, reprit la parole d’une voix amusée :

– Une mission d’information et de diplomatie auprès de Bragast, un royaume du sud. Je te déconseille ce genre de mission : elles sont aussi délicates qu’elles peuvent être fastidieuses.

Farëanor, accroupi à côté du feu, s’exclama :

– lors vous êtes vraiment quelqu’un d’important !

– Tu ferais bien de faire attention à ta broche au lieu de dire des bêtises. Si tu continues comme ça, l’un de nous mangera brûlé et l’autre cru.

– Je m’excuse, dit Farëanor en faisant mine de s’intéresser à son lapin.

– e n’est pas bien grave. Où en étais-je ?

– À votre mission et à ma naissance.

– h oui. Peu de temps après…

ndugal sembla chercher ses mots :

–… Tes parents ont pris la décision d’éloigner leurs enfants d’Ebanestal. Je crois que c’était effectivement une bonne idée. La grande cité n’est pas toujours sûre, autant en profiter quand on a les moyens de la quitter. À cette époque le nord était ouvert aux colons et offrait des terres et du travail à tous ceux qui aimaient la bonne besogne. Mais maintenant que les orcs font des leurs, c’est une autre histoire.

– Pourquoi n’êtes-vous jamais passé nous voir ? Vous n’avez jamais eu de mission dans le coin de Draguicroze ?

– Pour tout te dire, j’y suis passé deux fois en onze ans. La première, vous étiez partis, Fravalgar et toi, pour jouer dans les champs. Et la deuxième, tu faisais ta promenade matinale. omme je n’ai jamais que peu de temps à moi, je n’ai pas pu me permettre d’attendre ton retour. Dis, tu ne crois pas qu’il est à point le lapin ?

Farëanor hocha la tête et apprêta la table. Tous deux s’y assirent et commencèrent à manger.

– Seigneur ndugal, reprit Farëanor, pour ce qui est du repas, je m’en excuse par avance. ela ne fait que peu de temps que je vis seul et donc peu de temps que je m’occupe de cette tâche.

– Ta mère était une femme très douce et admirable en tous points. ’était aussi une amie très chère.

Farëanor crut que son cœur allait de nouveau se déchirer à l’évocation de sa mère mais, courageusement, il tint bon. Farëanor ne voulait pas montrer de faiblesse à cet homme qui forçait son admiration par sa seule présence. D’autre part, il sentait qu’il avait fait son deuil ; cette journée dans la forêt l’avait délesté de ce poids trop lourd pour continuer d’être porté. Il se sentait maintenant plus fort, plus homme. Il répondit donc simplement par un plissement de paupières. Et tout en se levant pour remettre du bois sur le feu, il déclara :

– Je vous en prie, poursuivez.

– La deuxième fois où je suis revenu à Draguicroze j’ai revu Fravalgar.

– Il ne m’en a pas parlé.

– Oh ! Tu sais, il m’a juste dit bonjour, pour lui je n’étais qu’un soldat de passage.

lors qu’il écoutait ndugal, quelque chose détourna l’attention de Farëanor. Il aperçut dans un coin sombre de la pièce ce qui devait constituer un équipement de soldat, étant donné les formes qui se découpaient sur le mur. L’objet qui suscita d’emblée son excitation fut ce qu’il croyait être une longue épée dans son fourreau. Une folle envie le prit de se précipiter pour la tirer du cuir protecteur, la contempler à la lueur des flammes, passer son doigt sur l’acier et faire semblant de combattre. Mais il réprima cette impulsion et se

contenta d’observer, écoutant d’une oreille distraite les explications que lui donnait ndugal sur le fait qu’ils ne s’étaient encore jamais rencontrés. Il y avait aussi un heaume terni par le voyage et une grande cape brune qui recouvrait, semblaitil, des pièces d’armure. Plus qu’un soldat, ndugal devait être un chevalier. Un vrai chevalier, et qui connaissait ses parents, mangeait à la table de Farëanor. Quelle surprise pour le jeune campagnard ! Déjà, dans la force de sa jeunesse qui le caractérisait, il avait oublié la tristesse qui avait failli le submerger quelques minutes auparavant pour s’émerveiller de la présence d’un si grand personnage sous son toit. Encore jeune homme, il voulut s’occuper de son hôte, mais pour cela lui coupa la parole :

– Messire ndugal, vous êtes venu à cheval ?

– Oui, bien sûr, répondit ndugal.

– Où… Où avez-vous laissé votre monture ?

– Derrière la maison, à un arbre.

– Puis-je vous proposer de le mettre dans le box de rosœur ? ’est mon cheval.

– Si cela peut te faire plaisir, vas-y, autorisa patiemment ndugal. Il s’appelle Fascinant et il a parfois tendance à manifester son indépendance. Montre-toi ferme avec lui.

Farëanor ne se fit pas prier davantage. Il mourait d’envie de voir la bête de combat. Mais juste avant d’ouvrir la porte, il découvrit, adossés au mur, une longue lance et deux grands boucliers ronds. Il sursauta et se retourna. Mais ndugal posa sur lui un regard bienveillant qui le rassura. lors Farëanor sortit faire son office.

Fascinant était un cheval splendide, en qui la beauté n’avait d’égale que la robustesse. Une vraie monture de chevalier. Sa robe, uniformément noire, avait des reflets bleutés à la lueur de la lune. Farëanor en resta pantois quelques bonnes secondes avant de se rappeler pourquoi il se trouvait là. Il mena Fascinant à la petite écurie, fit les présentations avec ros-œur, auquel il susurra quelques rapides leçons de politesse, revint d’un pas guilleret dans la chaumière et s’assit en face de son hôte.

– Seigneur ndugal, je ne vous couperai plus la parole.

– Bonne idée, mon garçon, répliqua ndugal, car c’est pour te voir, toi, que je suis venu ici et pas seulement pour voir où tu habites.

– Me voir ?

– Tu n’as pas dit que tu ne me couperais plus ? reprit ndugal, toujours bienveillant.

Farëanor fit une mimique penaude et se pinça les lèvres pour bien montrer qu’il ne parlerait plus.

– Ton frère a fait l’cadémie militaire d’Ebanestal, n’estce pas ?

– Oui, pendant deux ans. Mais pour l’instant il est parti avec Vitarius.

– Vitarius ?

– ’est un capitaine…

– Oui, peu importe, l’interrompit ndugal qui ne voulait pas dévier une fois de plus du but de sa conversation. Que dirais-tu de suivre ses traces ?

– ller vers le nord, à Draguicroze ?

– Mais non ! ller à l’cadémie !

– h ! Je ne sais pas, je n’y ai pas réfléchi. Enfin si, mais sans arrêter de décision. Et puis surtout je n’ai pas d’argent. Vous êtes venu jusqu’ici pour me demander ça ?

– Oui, cela fait un moment que j’y pense. Tu as seize ans, peut-être est-il temps que tu choisisses ta voie. Elle pourrait être celle d’un soldat ou d’un chevalier. ’est à ton âge que cela se décide… Si tu veux devenir quelqu’un. L’argent ne doit pas t’arrêter, je paierai ce qu’il faut.

– Pourquoi le feriez-vous ? Pourquoi vous intéresser à moi à ce point ? demanda Farëanor, étonné et touché à la fois, autant par l’attention que le chevalier lui portait que par sa proposition.

– J’ai une dette envers tes parents.

Encore une chose que Farëanor ignorait sur le passé de ses parents. De quoi pouvait-il bien s’agir ? omment un chevalier au service du roi d’Ebanestal avait pu contracter une dette envers ses parents ?

– e n’est pas la peine de demander, tu n’as pas à savoir de quoi il retourne. Par contre, il faut que tu saches ce qu’aujourd’hui, toi, tu désires faire. Es-tu prêt à me suivre pour que je te prépare à entrer à l’cadémie ? Veux-tu devenir un soldat comme ton frère ? Ou peut-être même un chevalier ? Je ne te cache pas que cela te demandera de consentir à beaucoup de sacrifices, et que la route sera longue et rocailleuse. Tu serais certainement plus tranquille à rester ici pour devenir fermier ou que sais-je. Mais d’après le peu que je sais de toi, tu as le potentiel pour devenir une bonne recrue. Tu n’aurais qu’à donner tout ce que tu as et ce serait assez pour t’en sortir.

Sans s’occuper de savoir d’où pouvait venir le jugement d’ndugal sur ses capacités, Farëanor réfléchit à l’avenir qui frappait à sa porte ou plutôt qui était assis à sa table. S’il n’avait pas encore suivi les traces de Fravalgar, c’était surtout parce qu’il ne croyait pas en avoir les moyens, financiers peut-être, mais physiques et moraux certainement. Fravalgar avait été appuyé par Vitarius, il avait eu cette chance. ’était aussi Vitarius qui lui avait payé pour une grande part ses deux ans de formation. L’cadémie militaire d’Ebanestal avait la réputation d’être très dure, une des meilleures de tout Magarcane. Mais avec un chevalier tel que celui qu’il avait en face de lui pour l’appuyer et le préparer, Farëanor voulait bien croire qu’il avait une chance. Il prit sa décision sur-le-champ. Il sentait bien, au fond de lui, qu’il n’y avait pas à hésiter.

– J’accepte votre proposition. Je ne risque rien à essayer.

ndugal poussa un « Hum ! » de contentement, peut-être même de soulagement. Farëanor, lui, se laissa entraîner dans ses rêves d’enfant, ceux qu’il avait toujours souhaité réaliser sans croire que cela fût possible.

– Bien ! Dans ce cas, il est temps de dormir, lui intima ndugal.

Désormais, et son ton le montrait clairement, Farëanor devrait lui obéir. Le jeune homme avait compris qu’il avait affaire à un meneur d’hommes.

– Demain, une longue journée nous attend.

– Que faisons-nous ? interrogea Farëanor.

– ous partons, annonça ndugal.

près avoir offert son propre lit à ndugal, Farëanor se coucha dans des couvertures à même le sol. Il voulait garder vierge le lit d’où sa mère l’avait quitté. Une fois allongé, il se demanda s’il parviendrait jamais à s’endormir dans l’état d’excitation où il était. Tout s’était passé si vite. De temps en temps, il se tournait vers le lit de son hôte pour vérifier qu’il n’avait pas tout imaginé. Mais non, c’était bien réel. omment cela pouvait-il lui arriver, à lui, un homme de rien ? Et même un enfant de rien ?

Mais la journée avait été bien remplie et un juste sommeil, qui balaya toutes ses questions, vint l’emporter rapidement. Il n’eut que le temps de se rappeler l’étrange rêve qu’il avait fait la nuit précédente, et de se demander s’il allait le revivre cette nuit-là.

gdath, la saison des chaleurs, serait là dans une lune. Farëanor pouvait donc encore profiter de la douceur d’limiel, saison de la renaissance. Il passa une nuit paisible, reposante. La première depuis trois jours. Il n’était plus seul.

TABLE DES MATIÈRES

1. Sur les terres de Magarcane p. 5

2. Dans la nuit p. 15

3. Seul à Urùn p. 19

4. encontre au coin du feu p. 27

5. Suivre un maître p. 37

6. Plus près d’ndugal p. 55

7. Premières armes p. 67

8. Ebanestal p. 77

9. Deux illustres hôtes p. 89

10. L’cadémie p. 107

11. La vocation de guerrier p. 123

12. Maître Théafur p. 141

13. L’étil p. 163

14. Fin d’année p. 177

15. Le puits de Pierrechêne p. 199

16. aslom, Tilith et Pildrum p. 213

17. dieux p. 231

18. Forger l’avenir p. 251

19. Étincelles p. 263

20. Un père d’armes chevalier p. 287

21. harmes p. 311

22. La vue de l’esprit p. 323

Langage et personnages en Magarcane p. 339

emerciements p. 348

Farëanor, fils d’une famille de paysans, mène une vie paisible à l'orée de la profonde forêt de Barbebelle, loin au nord de la cité royale d'Ebanestal.

L'attaque de son village par des créatures maléfiques va bouleverser sa vie. Isolé après la disparition de ses parents et le départ mystérieux de son frère aîné Fravalgar, Farëanor reçoit un mystérieux personnage empreint de bonté et de puissance : Andugal est son nom, servir son royaume dans la chevalerie sa raison d'être. Farëanor ne résistera pas longtemps... rien ne le retient plus et il part à l'aventure avec ce chevalier qui lui propose de l’initier au métier des armes.

Matthieu Bobin, licencié en théologie biblique, prêtre en paroisse, passionné d’Heroic Fantasy, a développé Margacane, une saga palpitante dont l’ultime destin est désormais écrit : - Fils d’Armes

- Bénédiction - L’Arklan

- Bérakhels

- La Ravine d’Espeïra - Les Dunes d’Ésurexio

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9782843783692 Magarcane T1 Fils d'armes by Fleurus Editions - Issuu