57 rue Gaston Tessier, CS 50061, 75166 Paris Cedex 19 www.mameeditions.com
ISBN : 978-2-7289-3844-5
MDS : MM38445
« Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011. »
« Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement de systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790. »
Anne-Sophie Chauvet
Au rythme de nos cœurs
« Si vos sentiments sont encore ce qu’ils étaient au mois d’avril dernier, dites-le-moi franchement.
Mes désirs, mes affections n’ont point changé, mais un mot de vous les forcera pour jamais au silence. »
Orgueil et Préjugés, Jane Austen
Prologue
S’il t’était venu la subite envie, un soir de décembre, d’aller visiter la petite ville de T***, tu aurais pu arriver par la campagne et admirer, de part et d’autre de la chaussée, les haies de bocages délimitant les champs comme un damier géant. Avec un peu de chance, tu aurais alors pu entrapercevoir un chevreuil ou un lièvre, dans cette nature si sauvage et préservée. Tu aurais retenu ton souffle en les voyant fuir sous les arbres centenaires et tu aurais sans nul doute eu soudain envie de quitter l’habitacle chaleureux de ta voiture, pour aller ouvrir une des nombreuses barrières fermant les prés et te promener à la lueur de la lune avec le secret espoir de voir apparaître, s’élevant du sol dans la brume, une fée ou deux.
Mais peut-être serais-tu arrivé par la route de la falaise. C’est alors un spectacle bien différent qui se serait offert à toi : les vagues mourant sur les galets au gré des marées, les immenses rouleaux s’écrasant contre la muraille dans un fracas d’écume, le vent tumultueux s’engouffrant dans les cavités de la roche en rugissant, les genêts semblant accrochés dans le vide, chahutés par les éléments. Tu aurais fini par arriver à T***, les yeux encore pleins de ces prés paisibles ou des flots déchaînés. La porte médiévale t’aurait accueilli, présence silencieuse et imposante qui salue tous les visiteurs depuis tant de siècles. Tu aurais parcouru les ruelles bordées de maisons dont la plus récente a déjà plus de cent ans, modestes
demeures de commerçants accrochées aux remparts ou nobles manoirs protégés au cœur de leurs jardins. Tu aurais admiré leurs façades ornées, les pans à colombages des plus anciennes, les larges fenêtres des plus récentes. Pour un peu, tu aurais presque eu du mal à te rappeler que tu étais au xxie siècle et tu aurais pu t’attendre à voir apparaître une calèche ou une demoiselle en robe longue s’abritant sous une ombrelle… Nul n’aurait troublé ta visite, car la vie, à T***, semble s’interrompre à 19 heures, lorsque les magasins ferment et que chacun rentre chez soi. Ne restent alors ouverts que quelques restaurants et la terrasse de Chez Gilberte, le café de la place de la mairie, haut lieu de rencontre de toute la jeunesse de T***. C’est là, autour de grenadines et de limonades – ou de bières pour les plus âgés – que se racontent les potins et les rumeurs, que se font et se défont les amitiés et les rivalités.
Mais poursuivons notre promenade. À droite de l’église, dans une des plus anciennes rues de la ville, se dresse une grande porte cochère. Le bois a été patiné par le temps, les pierres de la façade mériteraient un ravalement, mais la demeure exhale un charme tranquille et une impression de confort un peu suranné. Imaginons que cette porte s’ouvre pour toi : tu pourrais alors pénétrer dans une cour pavée au fond de laquelle se dresse un hôtel particulier du xviie siècle, certes décrépit, mais encore plein de noblesse. Il s’agit de la demeure des Le Thellier, une des plus anciennes familles de la ville. Si leurs ancêtres faisaient partie du gratin de la société – organisant entre ces quatre murs nombre de soirées et bals renommés –, Olivier Le Thellier et ses cinq filles coulent aujourd’hui des jours paisibles, au confort certain, mais sans excès. Ce sont d’ailleurs elles que tu aurais pu entendre depuis la cour, si le froid de ce début de mois de décembre ne les avait contraintes à fermer fenêtres et volets.
Chapitre 1
L’aînée, Garance, était occupée à sortir de l’immense armoire de sa chambre des tenues de soirée : robes courtes ou longues, simples ou agrémentées de volants, pantalons à pinces ou à pont, hauts en dentelle ou à sequins… Des vêtements s’entassaient petit à petit en pile sur le lit derrière elle. Garance avait ce geste, familier pour elle, de ramener sur une épaule la masse de cheveux blonds qui pendait dans son dos. Elle le faisait mécaniquement, comme si elle allait pouvoir se protéger, à l’abri de ce rideau de boucles, et observer le monde à travers, de ses grands yeux verts ourlés de longs cils. Ses gestes étaient posés, délicats. Tout l’inverse de celle qui était en train de choisir des bijoux sur l’immense cadre grillagé accroché au mur. De deux ans plus jeune que son aînée, Amaryllis avait presque dix-huit ans. Aussi brune que sa sœur était blonde, elles partageaient cependant les mêmes boucles et les mêmes yeux verts immenses. Mais là où ceux de Garance reflétaient un grand calme et beaucoup de réserve, ceux d’Alys (comme elle s’était elle-même désignée lorsqu’elle avait trois ans – surnom qui lui était resté) pétillaient de vivacité, de joie, d’humour et d’intelligence. La jeune fille, qui préparait son bac et travaillait d’arrache-pied pour entrer en fac de droit, n’avait exceptionnellement pas la tête aux études, ce soir-là. Au fur et à mesure que sa sœur piochait dans ses affaires, elle proposait des boucles d’oreilles et colliers assortis aux diffé-
rentes tenues. Elle les plaçait devant les tissus, faisant jouer les pierreries à la lumière de la lampe de chevet, et se tournait régulièrement pour lancer à travers la pièce : « Hortense, Églantine ? Vous en pensez quoi ? »
Les jumelles – si identiques qu’il fallait bien les connaître pour les différencier – levaient alors leurs visages encore poupins et donnaient leur avis avant de se replonger dans leurs téléphones, ou plus exactement dans celui d’Églantine. Cette dernière pianotait frénétiquement sur l’écran de ses doigts ornés de nombreuses bagues et aux ongles peints en rose pâle. Elle commentait à voix haute les publications qu’elle voyait passer, répondait à un message, partageait une vidéo… tout en faisant tinter les bracelets passés à son poignet fin. À ses côtés, Hortense observait. Plus réservée que sa sœur, elle admirait sa force de caractère, sa volonté, son caractère solaire. Si Églantine était la fille la plus populaire des élèves de seconde – même plus populaire que bien des lycéennes plus âgées qu’elle – à qui des milliers de followers assuraient une aura virtuelle incontestée ; Hortense, elle, était son ombre. Tout aussi blonde, tout aussi jolie, elle se considérait cependant comme le vilain petit canard de la paire et se comparait sans cesse négativement à sa jumelle sans se rendre compte qu’Églantine n’aurait peut-être pas tant brillé si elle n’avait pas bénéficié du soutien inconditionnel et permanent de sa sœur. Avec l’intensité de leurs quinze ans, elles animaient les soirées familiales de leurs révoltes, leurs éclats, leur enthousiasme.
La scène ne serait cependant pas complète sans une bande sonore. Le fond musical était assuré par Clémentine, la troisième des filles Le Thellier. Du haut de ses dix-sept ans, elle ressemblait énormément à la brune Alys, même si ses yeux brun noisette semblaient perpétuellement plongés dans un autre monde. Son
ravissant visage, barré d’une frange, était comme vide de toute émotion tandis que, penchée sur une guitare classique, elle pinçait les cordes et jouait brillamment une sarabande. Elle ne regardait pas ses sœurs, semblait même ne pas les entendre, et il fallut qu’Alys l’appelât plusieurs fois en haussant le ton pour qu’enfin Clémentine sortît de sa bulle.
CLEM’ !
Clémentine posa l’instrument à plat sur ses genoux et, les mains croisées dessus, leva la tête. Alys lui montrait une robe céladon en la plaquant contre elle. La doublure en dentelle donnait à la tenue un air de fête, des petites manches volantées ajoutant une touche féminine discrète à la coupe sans ça très simple.
Qu’en penses-tu ?
Elle est très belle. Elle t’irait très bien.
Mais non, idiote ! C’est pour TOI !
Pour moi ? Mais pourquoi ? demanda posément Clémentine, ses yeux braqués, perplexes, sur sa sœur.
Alys refréna un mouvement d’exaspération. Cela faisait maintenant deux heures qu’elles étaient toutes les cinq rassemblées dans la chambre de Garance pour choisir des tenues en vue de la soirée des dix-huit ans de Jeanne, la meilleure amie d’Alys. Et pourtant, Clémentine semblait débarquer d’une autre planète ! Elle inspira profondément.
Pour l’anniversaire de Jeanne. La soirée à laquelle nous sommes invitées, Garance, toi et moi, tu te souviens ?
Ah, oui. Ah, oui, maintenant je m’en souviens, déclara Clémentine.
Sur ces mots, elle se leva, guitare à la main, et traversa la pièce. Elle toucha la robe, palpant la dentelle entre ses doigts fins et fit la moue.
Je n’aime pas ce tissu. Je ne veux pas de cette robe. Je n’irai pas à la soirée.
Alys leva les yeux au ciel et allait répondre vivement à sa sœur lorsqu’elle sentit la main de Garance se poser sur son bras.
Nous allons te trouver une autre robe, Clémentine. Celle-ci te plairait-elle plus ? proposa-t-elle en tendant à la jeune fille une robe bleu clair fluide, au léger décolleté en V.
Clémentine passa ses doigts dans la soie synthétique et acquiesça. Oui. J’aime ce tissu. Je mettrai cette robe. Merci, Garance.
Et sans rien ajouter de plus, Clémentine reprit sa place, et son morceau de musique. « Merci », articula silencieusement Alys en se tournant vers Garance, qui lui répondit par un clin d’œil complice.
Oooh ! ENFIN !
L’exclamation de surprise les fit se retourner toutes les deux. Églantine avait bondi sur ses pieds et sautillait frénétiquement sur place, en brandissant son téléphone.
Les proprios de la villa sont arrivés !
La bâtisse que tous les habitants de T*** désignaient ainsi était une immense villa californienne située à l’extérieur des remparts de la vieille ville, et dont l’aspect oscillait entre la demeure d’une célébrité hollywoodienne et une construction futuriste : larges baies vitrées dominant l’océan, piscine à débordement, parc soigneusement entretenu avec terrain de tennis… Certainement, celui qui faisait construire cette demeure de rêve ne lésinait sur rien, comme en témoignaient les plaques de marbre, la robinetterie en or, les miroirs de Venise, les meubles de designers qui étaient régulièrement livrés – ou en tout cas, comme le racontait la rumeur à chaque fois que le sujet était abordé à T***. Les travaux duraient depuis un an et demi, mais personne ne connaissait l’identité des propriétaires, qui faisait l’objet de toutes les spéculations de la ville : famille ou
couple sans enfants ? Français ou étrangers ? Allaient-ils s’installer là à l’année ou ne viendraient-ils qu’aux vacances ?
Regardez ! dit Églantine. La fille, là.
Une jeune fille inconnue, filmée de dos, sac de luxe porté au creux du bras, remontait l’allée menant aux « Chênes », puisque tel était le nom officiel de la maison. Elle montait gracieusement le perron, poussait la lourde porte en fer forgé et, au moment de la franchir, se retournait vers la caméra, baissait ses lunettes de soleil et, avec un sourire, murmurait : « Welcome home. » Le tout était agrémenté d’une musique qu’Alys trouva excessivement sirupeuse, mais qui fonctionnait bien avec ce court film parfaitement léché. @mah_mrl, s’exclama Églantine qui, ayant cliqué sur le pseudo de l’autrice du post, ajouta d’un ton un peu dédaigneux : 12 000 followers… Pas mal.
Bien moins que tes 47 000, lui glissa Hortense, toujours prête à la mettre en valeur. Elle te suit ?
Oui, se rengorgea sa jumelle, tout en faisant défiler des photos de plages de sable fin, de temples asiatiques, de gratte-ciel new-yorkais… Dis donc, elle voyage beaucoup, cette @mah_mrl !
Et elle sait monter des vidéos.
Comment sais-tu que la villa est à elle ? s’enquit Garance.
L’aînée des Le Thellier n’avait aucun compte, sur aucun réseau social. Seuls l’intéressaient ses études d’infirmière et le soin des personnes dans la vraie vie. Elle écoutait toujours avec patience les potins que lui racontaient ses deux plus jeunes sœurs, mais ne pouvait s’empêcher de trouver leur intérêt pour tout ce monde virtuel un peu excessif, ce qu’elle leur faisait régulièrement remarquer.
Elle l’a mis en légende, expliqua Églantine. Il faut que j’appelle Tom, il aura forcément plus de détails.
On n’est pas obligées d’appeler Tom à chaque fois qu’on se pose une question, soupira Alys, avec une légère moue.
Pourquoi pas ?
Alys haussa les épaules. Tom était le frère aîné de Jeanne. Charmant, beau, drôle, il était la coqueluche de tout le lycée. Il savait user de son humour à bon escient, était charmant avec les filles et provoquait les garçons avec des blagues potaches qui faisaient rire tout le monde. Thomas Blandin était unanimement apprécié, unanimement complimenté… et faisait partie du cercle d’amis proches d’Alys, qui le connaissait depuis la maternelle – autant dire : depuis toujours. Elle l’aimait bien, il avait le don de la mettre de bonne humeur en adoptant la posture d’un admirateur inconditionnel : il ne se passait pas une journée sans qu’il ne l’abreuve de compliments souvent si exagérés qu’elle les écartait dans un éclat de rire. Il ne cherchait pas à la séduire ouvertement, mais il faisait en sorte d’être continuellement avec elle dans un rapport de séduction discret qui commençait à énerver la jeune fille. Elle se demandait comment le lui faire comprendre pour qu’il arrête. Pourtant, elle le savait très bien : tout le lycée n’attendait qu’une chose, que Tom et elle sortent ensemble ! « Et après, quoi ? Je me marierai avec lui, nous aurons des enfants, nous nous installerons ici et nous passerons nos vies à T***, à voir nos amis de lycée, jusqu’au jour où nous serons enterrés dans le cimetière, au pied des remparts ? Au secours ! »
Écoute, ça peut attendre, non ? demanda-t-elle à Églantine. De toute façon, j’entends Papa, le dîner est prêt, tu n’as pas le temps de l’appeler.
Églantine haussa les épaules, mais rangea son téléphone dans la poche arrière de son jean. Elle attacha rapidement ses cheveux en un chignon savamment défait et, attrapant la main d’Hortense,
sortit de la pièce. Garance et Alys l’entendirent crier la nouvelle à leur père depuis le haut de la cage d’escalier.
Allez, Clémentine, indiqua Alys en posant une main sur l’épaule de sa petite sœur pour la faire sortir de sa musique. Papa nous a appelées à table, viens.
Chapitre 2
Stéphanie Le Thellier était décédée à la naissance des jumelles. Son mari s’était alors retrouvé avec cinq filles dont l’aînée avait cinq ans. Toute la ville avait pensé qu’il se remarierait dans les mois qui suivraient mais, contre toute attente, les années avaient passé, et le docteur Le Thellier était resté célibataire. Année après année, aussitôt qu’il rentrait de l’hôpital où il exerçait comme cardiologue, il s’occupait des repas, du linge, de la maison. S’il avait géré à la perfection la bonne marche du foyer tant qu’elles étaient petites, il était cependant moins doué pour se mettre au diapason des émotions de ses filles adolescentes, malgré tous les efforts et la bonne volonté qu’il y mettait. Il prenait la peine de les écouter et de répondre au mieux à leurs questions, leurs émois, leurs colères mais, aussitôt le dîner fini, il se retranchait dans sa bibliothèque et savourait le calme de son sanctuaire. Il accueillit donc la nouvelle de l’arrivée des propriétaires de la villa avec stoïcisme et comprit que la discussion à table ne tournerait qu’autour de cela.
Comment as-tu su que Les Chênes étaient habités ? demandat-il en tendant à Églantine le plat à gratin.
Jeanne m’a envoyé la vidéo.
Jeanne ? s’étonna Alys. Pourquoi est-ce qu’elle ne me l’a pas envoyée à moi ?
Elle savait pertinemment qu’Églantine réagirait bien plus à la nouvelle, glissa Garance dans un sourire, tu n’es pas très réactive quand il s’agit de potins.
Alys fronça les sourcils. En effet, les ragots et rumeurs de la petite ville lui déplaisaient, et elle s’enfuyait aussi souvent que possible dans la nature alentour. Elle reprit le fil de la conversation tandis qu’Églantine s’interrogeait :
En revanche, on ne sait toujours pas qui ils sont…
Ni combien d’enfants ils ont en dehors de la fille de la vidéo, précisa Hortense. En tout cas, c’est sûr qu’ils sont riches.
Hyper riches, même, ajouta Églantine, que le luxe faisait rêver.
Ce n’est pas le plus important, fit remarquer Garance avec douceur. J’espère surtout qu’ils sont sympas !
Oui ! Histoire d’avoir un peu de sang frais au lycée.
Tu as une façon de présenter les choses un peu… vampirique, Alys chérie, dit son père en riant.
Alys acquiesça tout en servant un verre d’eau à Clémentine.
OK, ce n’était peut-être pas la meilleure façon de le dire, mais tu ne m’empêcheras pas d’être contente. Enfin des nouveaux !
C’est mieux ?
Elle fit un clin d’œil à son père qui le lui rendit. Il ne l’aurait jamais avoué, même sous la pire des tortures, mais Alys était, de ses cinq filles, sa préférée. Il se retrouvait en elle, revoyait dans ses sentiments l’idéalisme qui avait été le sien au même âge, et son caractère entier lui rappelait un jeune Olivier – avant que la vie ne l’assagisse. Moi, je n’ai pas très envie de les rencontrer.
La remarque de Clémentine fut accueillie par un bref silence autour de la table, mais tandis qu’Églantine et Hortense levaient les yeux au ciel sous le regard sévère de leur père, Alys posa la main sur celle de sa sœur.
On les rencontrera avant toi, Clémie. Qui sait ? Peut-être que l’un d’eux joue de la musique ?
Bon, mes chéries, je vais vous laisser échafauder des théories sur nos voisins autant que vous le souhaitez. Vous devriez songer à en faire un roman, c’est une vraie chronique provinciale que vous esquissez là. J’ai vidé le lave-vaisselle avant le dîner, je peux vous laisser ranger la cuisine ?
Mais oui, Papa, le rassura Garance. File dans ta bibliothèque. On ne t’embêtera plus !
Alys avait souri à la remarque paternelle puis, la table débarrassée, avait proposé à Garance :
Tu viens avec moi ? Je sors retrouver Jeanne.
Comme tous les vendredis…, plaisanta Garance. Et comme tous les vendredis, je vais décliner.
Évidemment. Du coup, comme tous les vendredis, j’emmène Clem’, conclut Alys avec un clin d’œil. Je fermerai à clef derrière nous en rentrant.
OK.
Ayant enfilé des bottes et un imperméable, et noué une écharpe autour de son cou, Alys passa la tête dans le salon et appela Clémentine. Sans sourciller, cette dernière se leva du piano où elle jouait – à merveille – une sonate, et rejoignit sa sœur dans le hall d’entrée.
Leur chienne bondissait à leurs côtés, ayant reconnu les manteaux qu’elles avaient enfilés et qui étaient synonymes de promenade. Alys lui attacha sa laisse, et elles sortirent.
Le vent soufflait déjà fort dans les ruelles de T***, mais lorsqu’Alys et Clémentine passèrent les murailles de la ville, c’est une petite tornade qui manqua de les emporter. Alys se tourna vers Clémentine avec un immense sourire, lui attrapa la main et cria : Viens !
Luttant contre le vent, elles rejoignirent Jeanne qui les attendait quelques mètres plus loin, et les trois amies se mirent en marche. Jeanne était l’une des rares personnes que Clémentine supportait et qui ne provoquaient pas chez elle de crise d’angoisse. Alys emmenait donc systématiquement sa sœur avec elle lors de leurs rendezvous hebdomadaires, la forçant ainsi à sortir de chez eux. Si les deux amies partageaient le même goût des promenades sur la lande, qu’elles arpentaient de long en large en refaisant le monde, perchées en haut de la falaise, Jeanne avait cependant un avantage sur Alys : elle se satisfaisait entièrement de sa vie à T***, ne voyait pas de raison de vouloir quitter la ville et aimait le confort de son quotidien réglé comme une boîte à musique. Pour préserver leur amitié, Alys évitait de trop la pousser dans ses retranchements et se mettait à son diapason, en attendant avec impatience le moment où, son bac en poche, elle partirait enfin.
Ce soir-là, la lumière de leurs lampes torches ne portait pas bien loin, et les filles prirent sans se concerter le chemin de la plage, où elles seraient à l’abri du vent. Elles descendirent rapidement le chemin qui menait à la crique, Alys lâcha la chienne, et elles s’installèrent sur un rocher en hauteur. Pendant que Clémentine, tout en triturant un galet, observait calmement la lune qui se reflétait dans l’océan, Alys se tourna vers Jeanne qui venait de lui confier, un grand sourire sur le visage :
J’en ai appris plus sur les Morel !
Sur qui ?
Les propriétaires de la villa.
Ah.
Ils reviennent de New York. Il y a un garçon et deux filles. Celle de la vidéo s’appelle Mahault. Elle, elle a notre âge et elle sera avec nous en term’.
Comment tu le sais ?
À ton avis ? C’est évidemment Papa qui s’est occupé de leur contrat d’assurance !
Ah oui, forcément.
Alys chercha comment arrêter là la conversation, mais Jeanne ne pouvait retenir plus longuement les informations qui lui brûlaient les lèvres.
Ensuite, il y a Ombeline, qui a l’âge des jumelles. Elles arriveront toutes les deux au lycée lundi.
OK. Mahault aura plein de trucs à nous raconter, fit remarquer Alys. Tu imagines : avoir vécu à New York ?
Elle avait posé ses coudes sur ses genoux et regardait la mer sombre, devant elle, les yeux brillants.
Attends, je n’ai pas fini, gloussa Jeanne. J’ai gardé le meilleur pour la fin : elles ont un frère aîné qui a vingt ans et qui s’appelle Louis.
Pourquoi c’est le meilleur ?
Ne fais pas comme si tu ne comprenais pas… Si ça se trouve, il est super mignon !
Oh non, Jeanne ! Pitié, ne recommence pas ! On doit déjà suffisamment supporter les amourettes au bahut. La plage, c’est sacré. Interdiction de parler de ça ici.
OK, mais il y a quand même un détail qui va te plaire.
Quoi ? soupira Alys, résignée.
Il fait des études de droit à Oxford.
QUOI ?
L’intérêt de la jeune fille était désormais éveillé. Un étudiant en droit, qui plus est dans une des meilleures universités au monde ? Voilà qui promettait des discussions passionnantes !
Sauf qu’il ne sera pas là souvent, regretta-t-elle sans se rendre compte qu’elle terminait sa pensée à haute voix.
Il reste jusqu’à mi-janvier, il a deux mois de vacances. Il sera là demain, à ma soirée.
À ta soirée ? Tu les as invités ? s’étonna Alys.
Pas vraiment. C’est Papa qui l’a fait, quand il s’est rendu compte qu’ils emménageaient la veille de ma fête. Il a dit à M. et Mme Morel que ce serait une bonne occasion pour leurs filles de rencontrer tout le monde avant d’arriver en cours lundi.
Du coup, elles viendront ?
Oui. Avec leur frère, donc. Et un ami de leur frère, un certain William – ou John ? – qui a un an de plus et fait aussi ses études à Oxford.
Les deux filles ? Même celle qui a l’âge des jumelles ? Ça va lui faire bizarre d’être avec nous, non ?
Je me disais du coup que j’allais proposer à Églantine et Hortense de venir, elles aussi. Comme ça, elles lui tiendront compagnie, et elle connaîtra déjà des filles en arrivant au lycée. Tu en penses quoi ?
Alys soupira, opina de la tête sans rien dire et regarda l’horizon : une nouvelle famille, deux étudiants à Oxford… Finalement, il se passait parfois quelque chose à T***. Cette soirée à venir devenait d’autant plus intéressante.
Ça va être super, se réjouit-elle.
Une ombre sur sa gauche attira soudain son regard. Quelqu’un était descendu sur la plage et marchait vers l’océan, le vent couvrant le bruit de ses pas sur les galets. Il se pencha, en ramassa un, et le jeta à l’eau en visant le plus loin possible. Le geste fit sourire Alys. Combien de fois avait-elle fait de même, attendant avec excitation le « plouf » retentissant ? L’inconnu reprit sa promenade et
s’approcha d’elles. Il marchait, les yeux rivés au sol, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Il était immense, avec des épaules carrées et des cheveux bruns bouclés que le vent faisait voler dans tous les sens.
Au moment où il allait les dépasser, il releva la tête et aperçut le trio perché sur son rocher. Alys sentit son estomac se contracter. Était-il autorisé d’être aussi beau ?
Bonjour ! s’exclama-t-elle joyeusement. Il la regarda, interloqué, et se contenta d’une légère inclinaison de la tête, sans répondre à sa salutation.
Aussi beau… et si peu sympathique, ajouta-t-elle in petto en le voyant s’éloigner.
Non, mais je rêve ! s’exclama-t-elle, indignée.
Tu t’attendais à ce qu’il se mette à papoter avec toi et échanger les dernières rumeurs ? la taquina Jeanne, tout en descendant avec précaution du rocher.
Elle tendit la main à Clémentine. Celle-ci l’attrapa, sauta sur la plage et mit son galet dans sa poche. (Il rejoindrait plus tard l’immense jarre posée sur la cheminée de sa chambre, où terminaient tous ceux ramassés au fil de leurs promenades.)
Il est gentil, déclara-t-elle de sa voix posée.
Gentil ? s’écria Alys. N’importe quoi, Clem’ ! Il ne nous a pas dit un mot, donc comment peux-tu affirmer qu’il est gentil ?
Il est gentil, répéta Clémentine, sans sourciller.
Alys haussa les épaules, et reprit la route de la ville sans chercher à débattre plus longuement du sujet. Mais elle ne put s’empêcher, bien plus tard dans la soirée, de s’endormir en pensant à un jeune homme dont la silhouette se détachait sur un ciel étoilé, sur le rivage.
Chapitre 3
L’anniversaire de Jeanne était un franc succès. M. et Mme Blandin avaient loué la salle des fêtes et l’avaient décorée d’une multitude de ballons et guirlandes lumineuses. L’atmosphère était festive et les invités, sur leur trente-et-un, se déhanchaient sur la piste de danse ou s’agglutinaient devant le buffet.
Alys dansait depuis le début de la soirée en compagnie de Jeanne, sans laisser à Tom la possibilité d’un duo. Elle enchaînait les gestes saccadés en gloussant, échangeant des plaisanteries avec sa meilleure amie et le frère de celle-ci. Non loin de là, Églantine et Hortense, folles de joie d’être admises à cette soirée, dansaient ensemble en riant aux éclats, tandis que Clémentine, assise dans un recoin calme de la pièce, écoutait Garance en fixant du regard la boule à facettes.
Alys, qui l’observait depuis un moment, se pencha vers Jeanne et lui cria à l’oreille qu’elle faisait une pause. Elle se dirigea vers Clémentine et l’entraîna au-dehors, suivie par Garance. La place, au centre de laquelle se dressaient six platanes, était vide. Alys s’assit sur une marche et tapota à côté d’elle pour que sa petite sœur s’y installe. Elle s’amusa à souffler pour voir un nuage de vapeur se créer dans l’air et se tourna.
Ça va ? Ce n’est pas trop bruyant pour toi, là-dedans ?
Ça va, répondit Clémentine. Garance est gentille. Elle reste avec moi.
Oui, j’ai vu, répondit Alys avec un clin d’œil en direction de sa sœur aînée. Mais j’ai vu aussi que les lumières te dérangeaient. Je me trompe ?
Je n’aime pas les lumières. La boule me gêne.
Je sais, Clémie. Je vais rester avec toi dehors, d’accord ?
Comme ça, Garance va pouvoir aller danser aussi. Tu n’as pas froid ? On peut rester un peu ici ?
Je n’ai pas froid. Je suis d’accord pour rester un peu ici. Parf…
Alys n’eut pas la possibilité de terminer sa phrase. Une luxueuse voiture de sport venait de s’engouffrer sur la place et s’arrêta dans un crissement de pneus non loin d’elles. En sortirent deux garçons et deux filles, tous les quatre d’une élégance folle. Ils s’approchèrent d’elles, et Alys admira l’aisance avec laquelle ils marchaient, comme s’ils étaient les maîtres du monde. Soudain, elle sursauta. Elle venait de reconnaître, à l’arrière du groupe, l’inconnu de la plage. Elle n’eut pas le temps de réagir que déjà, ils étaient devant eux.
Le conducteur de la voiture les aborda avec un sourire charmant. De taille moyenne, il avait des cheveux raides, blonds, coupés courts et de beaux yeux marron pétillants qui faisaient oublier son visage un peu chevalin et qui étaient – à cet instant précis – rivés sur Garance.
Salut ! Je suis Louis Morel. Voilà mes sœurs Mahault et Ombeline et un ami, William. On vient pour la soirée de Jeanne Blandin. C’est toi ?
Garance devint aussi rose que sa robe et, d’un geste gracieux, désigna la double porte derrière elle.
Non ! Moi, c’est Garance. Garance Le Thellier. Venez, je vais vous présenter Jeanne.
Louis, qui ne parvenait pas à détacher son regard d’elle, s’empressa d’entrer à sa suite dans la salle des fêtes, talonné par ses deux sœurs. Celles-ci n’avaient pas pris la peine ni de parler ni de sourire : elles gravirent les quelques marches bras dessus bras dessous, et la plus âgée des deux chuchota quelque chose à l’oreille de sa cadette, déclenchant chez cette dernière un rire narquois. Il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre qu’elle avait dû sortir une vacherie sur les lieux… ou les personnes ! Alys sentit la moutarde lui monter au nez. Elle se leva brusquement et tendit la main à Clémentine.
Viens, Clémie, on rentre.
Mais sa sœur, l’air buté, répondit de la voix hachée qui était la sienne lorsqu’une crise s’annonçait : Non. Tu as dit qu’on restait dehors. Tu as demandé si j’avais froid, et j’ai dit non. Je ne veux pas rentrer. Tu as dit qu’on restait dehors. Tu as demandé si j’avais froid, et j’ai dit…
Clémentine se prit le visage dans les mains et se mit à se balancer d’avant en arrière, avec des mouvements saccadés. Alys s’arrêta immédiatement. Quelle imbécile ! Comment avait-elle pu brusquer Clémentine comme ça ? La culpabilité qui lui était tombée sur les épaules traversa fugitivement son visage tandis qu’elle se pinçait le nez pour retrouver son calme, sans se rendre compte du mouvement instinctif que l’ami de Louis avait eu pour lui porter assistance.
D’accord, d’accord, Clémie. Je sais. J’ai dit ça. Calme-toi, ma Clem’. Je reste là.
Alys reprit place à côté de Clémentine, et lui passa un bras autour des épaules pour la rassurer. Elle sentit soudain une présence devant elle. Elle leva les yeux et vit William, puisque tel était le prénom de l’inconnu de la plage. Il avait donc assisté à l’échange !
Pourquoi ne s’était-il pas manifesté ? Était-il comme tous ceux qui se régalaient du spectacle des crises de Clémentine ? Il se tenait en retrait, silencieux. Ses yeux marron, ourlés de cils qui auraient fait la jalousie de nombre de filles, étaient fixés sur Clémentine. Alys se mit à bouillir de colère.
Oui, elle est handicapée. Autiste même, pour être plus précise. Mais ce n’est pas une bête de cirque pour autant. C’est bon, tu peux y aller. Le spectacle est fini.
William ouvrit la bouche, et Alys s’attendit à la réplique cinglante qui allait suivre, mais il la referma aussitôt et ne dit rien. Il hocha la tête et grimpa les marches deux à deux, pour rejoindre les Morel qui avaient disparu dans le bâtiment.
Alys serra les dents. Tout le monde ici connaissait Clémentine et, même si les regards étaient toujours un peu insistants, les gens ne s’étonnaient plus de ses réactions parfois saugrenues. Ce gars n’avait-il donc aucun savoir-vivre ? Elle inspira profondément, et se mit à caresser les cheveux de Clémentine.
Pardon, Clem’. Je me suis énervée et j’ai oublié, chuchotat-elle.
Sa sœur posa la tête sur son épaule. Elle tremblait encore un peu, mais sa respiration était à nouveau paisible. Alys patienta avec elle une demi-heure, parlant de tout et de rien pour la calmer. Elle finit cependant par la sentir frissonner contre elle.
Clémie, tu commences à avoir froid. Est-ce que tu veux que je te ramène à la maison ?
Non, je veux manger le gâteau de Jeanne. Elle a dit qu’il y avait un gâteau au chocolat, et j’aime le gâteau au chocolat. Je veux rester pour manger le gâteau de Jeanne.
OK, OK. Allez, viens. On va trouver un coin tranquille pour attendre.
La soirée battait son plein quand les deux sœurs pénétrèrent dans la pièce. Églantine était au milieu de la piste, un groupe compact autour d’elle suivant le moindre de ses mouvements gracieux : sans se prendre au sérieux, elle avait l’air de s’amuser comme une folle et hurlait plus qu’elle ne chantait les paroles de tous les morceaux qui passaient. Hortense semblait avoir fait connaissance de la plus jeune des Morel (Comment s’appelait-elle déjà ? Ah oui, Ombeline !) et discutait à côté du buffet avec elle. Où était Garance ? Alys balaya la pièce du regard et vit Jeanne aux côtés de Mahault Morel. Cette dernière était entourée d’une cour de filles, qui s’extasiaient à chacun de ses propos, et parlait avec force gestes, tout en jetant de fréquentes œillades en direction de William qui toisait la salle depuis l’angle de la pièce où il s’était installé. Que fixait-il ainsi ? Alys se figea soudain : c’était Garance qui était l’objet de toute son attention, Garance qui dansait un rock endiablé avec Louis. Le jeune homme maîtrisait les pas à la perfection et faisait virevolter sa partenaire en rythme sans la quitter des yeux. Garance, concentrée sur les mouvements, avait l’air sérieuse, mais Alys voyait briller son regard.
Elle contournait le buffet en attrapant une assiette avec quelques petits fours, quand deux de ses amies l’arrêtèrent pour lui demander si elle avait parlé avec « le grand brun » dehors.
Tu sais que c’est le fils d’un ministre ? Il paraît que le roi d’Angleterre est son parrain. Et qu’il passe ses week-ends dans un château de malade dans la campagne écossaise. Apparemment, ce n’est plus qu’une question de temps avant que Mahault et lui sortent ensemble.
Alys haussa les épaules. Il était donc riche en plus d’être odieux. Grand bien lui fasse. Et tant mieux pour cette Mahault qui semblait aussi peu sympathique que lui. Elle allait entraîner Clémentine
vers les chaises posées le long du mur quand elle sentit quelqu’un lui attraper la main. Elle se retourna et vit Tom qui la regardait et faisait mine de l’implorer :
Une danse, Alys, une danse ! Aie pitié de moi ! plaidait-il en riant.
Ses yeux pétillaient, et Alys ne put refréner un sourire. Quel charmeur ! Elle allait cependant se dégager pour rejoindre Clémentine quand il l’entraîna sur la piste. Alys jeta un œil derrière elle. Sa sœur avait pris place sur une chaise et semblait calme. Une danse, après tout…
Elle suivit Tom et oublia bientôt tout tant il la faisait rire. Sans se prendre au sérieux, il la faisait tourner sur elle-même, lui faisait traverser la salle dans un pseudo tango avant de se déhancher devant elle dans une chorégraphie improbable.
William, qui s’était approché pour les regarder, ne put s’empêcher de sourire. Cette fille avait l’air de s’amuser d’un rien, et son rire était aussi charmant qu’elle. Lorsque son partenaire la rattrapa dans ses bras après une passe risquée, elle rejeta la tête en arrière et ses boucles brunes cascadèrent dans son dos. William sentit sa gorge se nouer, et se raidit. À quoi pensait-il ? Il était là pour deux semaines, il n’allait pas se laisser entraîner dans une histoire qui serait forcément sans lendemain. Et pour autant qu’il pouvait en juger, elle sortait peut-être avec ce gars. Il détourna le regard, et ses yeux tombèrent sur la jeune fille handicapée. Elle avait le regard fixé devant elle et se tordait les doigts en respirant de manière saccadée. Il s’approcha et s’installa à côté d’elle. Prenant soin de ne pas la brusquer, il lui demanda doucement : Tu t’appelles Clémence, c’est ça ? Moi, c’est William. Il vit qu’elle fournissait un effort surhumain pour essayer de lui répondre et, sans attendre, se pencha vers elle.
Est-ce que tu veux sortir prendre l’air sur les marches ? Pour être au calme ? Je t’accompagne, si tu veux.
Elle hocha la tête sans un mot et, la guidant doucement en la tenant par le coude, il l’entraîna vers la sortie. En passant devant
Ombeline, il lança :
J’emmène Clémence dehors, tu peux prévenir ses sœurs ?
Ce sont les filles qu’on a croisées en arrivant.
Elle le regarda sans réagir, acquiesça vaguement, puis se retourna pour continuer à discuter avec une jeune fille blonde qui montrait son écran de téléphone en parlant avec animation.
Tom et Alys enchaînèrent deux danses, et le dernier morceau se termina en apothéose. Il la fit tournoyer une ultime fois avant de la renverser dans ses bras sur la note finale. Elle se dégagea rapidement, avant qu’il n’ait le temps de recommencer à la faire danser, et il la guida vers le buffet. Ce n’est qu’après avoir avalé un grand verre d’eau qu’elle regarda autour d’elle. Où était Clémentine ? Hortense, à qui elle posa la question, ne sut lui répondre, et c’est Églantine, occupée à montrer les dernières vidéos de son compte à Ombeline, qui lança par-dessus son épaule : Oh, elle était là il y a deux minutes ! Ou cinq. Mais t’inquiète, je l’ai vue il n’y a pas longtemps.
Ombeline faillit ouvrir la bouche, mais elle se ravisa. William avait parlé d’une Clémence, non ? Pas Clémentine. À moins qu’elle ne se trompe ? Mince, elle ne se souvenait plus. Le temps qu’elle se décide, il était trop tard. Refrénant l’envie d’étrangler sa sœur, Alys avait tourné les talons. Elles savaient toutes qu’il fallait prendre soin de Clémentine ! Pourquoi Églantine n’avait-elle pas réagi ?
Et Garance ? Mais l’aînée des Le Thellier était en grande conversation avec Louis et ne semblait pas avoir remarqué la disparition de leur cadette. Alys fit rapidement le tour de la piste ; sa petite sœur
n’était nulle part dans la salle, ni dans le vestiaire. Elle attrapa son manteau et s’apprêtait à sortir lorsqu’elle la vit, à travers la porte vitrée, assise sur les marches de la salle des fêtes. Elle était couverte d’un chaud pardessus masculin et, à ses côtés, appuyé bras croisés contre la balustrade de l’escalier, se tenait William. Figée par la surprise, Alys ne bougea pas. William était en train de dire quelque chose qu’elle n’entendait pas. Elle discernait sur son visage un léger sourire. Il parut écouter une réponse de Clémentine, puis reprit la parole. Alys se secoua, franchit la porte vitrée, et perçut le ton grave et chaleureux de sa voix.
Clem’, tout va bien ? Tu m’as fait une peur bleue ! Tu ne dois pas sortir comme ça toute seule !
Je n’étais pas toute seule. J’étais avec William. C’est lui, William. Il aime aussi les galets. Je t’avais bien dit qu’il était gentil.
Alys sentit ses joues s’empourprer et leva les yeux. William, le regard braqué sur elle, l’observait, une expression ironique sur le visage.
J’ai vu qu’elle commençait une crise comme tout à l’heure, et je me suis dit qu’elle serait mieux au calme ici, expliqua-t-il d’une voix grave.
Ah. OK. C’est sympa, merci.
Je t’en prie. Je vous laisse. Non, non, qu’elle garde mon manteau, tu le remettras au vestiaire, indiqua-t-il avec précipitation en voyant Alys faire le mouvement de le récupérer.
Et sans laisser le temps à la jeune fille de répondre, il rentra dans la salle.
William est vraiment très gentil.
La voix de Clem’ parvint aux oreilles d’Alys, et celle-ci fit la moue.
Chapitre 4
Alys avait ramené Clémentine à l’intérieur de la salle et passé le reste de la soirée à éviter consciencieusement William, son regard hautain et son sourire ironique. Si elle réussit à ne plus croiser l’Anglais, elle dut cependant écouter sa sœur parler de lui non-stop et chanter ses louanges comme s’il avait été le sauveur de l’humanité.
N’y tenant plus, au bout de vingt-cinq minutes, Alys attrapa
Clémentine par les épaules et, regardant sa sœur dans les yeux, l’interpella assez directement :
Clem’, j’ai compris. William est parfait.
Oui, il aime les galets.
C’est en effet une qualité trop sous-estimée chez nombre de représentants de la gent masculine, ironisa Alys.
Pourquoi dis-tu cela, Alys ? Je crois que tu te moques de moi. Ou de William. Alors que William est très gentil. Il aime les galets.
Je sais, Clem’, tu me l’as…
Je lui ai raconté que je faisais une collection, et il n’a pas ri.
Il m’a posé des questions, Alys. Et je n’avais pas peur de lui. William est gentil, Alys.
Heureusement pour Alys – ou pour Clémentine, qui sait ? – le fameux gâteau au chocolat arriva. Clémentine put ainsi y goûter et oublier William, sa gentillesse et les galets.
Alors ? demanda Louis en mettant le contact de sa voiture.
C’était sympa, non ?
Oui, confirma Ombeline avec un grand sourire. Églantine et Hortense sont vraiment super gentilles, je vais les revoir demain.
Louis lança un sourire à sa cadette dans le rétroviseur, et vit par la même occasion l’expression sur le visage de Mahault.
Mmm, dit celle-ci d’un ton un peu méprisant. « Sympa », oui. Enfin bon, si c’est ça les soirées auxquelles il faut s’attendre, cette année va être longue !
Arrête, Mahault, lui répondit son frère sur un ton de reproche. Tu es tellement snob parfois. Tout le monde a été adorable, tu as été accueillie comme une princesse, qu’est-ce que tu demandes de plus ?
Je ne sais pas, moi : un peu plus de classe ? D’élégance ?
rétorqua Mahault, les yeux levés. William, aide-moi à faire comprendre à mon frère ce qui n’allait pas.
Eh oh, pourquoi moi ? s’insurgea le jeune homme avec un sourire ironique. Je ne rentre pas dans vos disputes familiales. Et puis, l’enthousiasme de Louis est une des qualités que je préfère chez lui.
Ça, c’est juste ta façon de me dire que je vis dans le monde des Bisounours, mec.
William éclata de rire et donna une bourrade dans l’épaule de Louis.
Pas faux ! Alors, tout était merveilleux ce soir ? Comme d’habitude, tu vas nous dire que « les filles étaient super belles » ?
« Les filles », je ne sais pas, mais Garance…
Et c’est reparti pour un tour ! se plaignit Mahault. À chaque fois que tu débarques quelque part, tu dois avoir un crush pour quelqu’un. Tu lui trouves quoi, à cette Garance, à part qu’elle est blonde et mince ?
Elle est intéressante. Attentionnée.
Intéressante et attentionnée ? Non, mais j’abandonne, là, soupira Mahault. Si c’est ça que tu cherches maintenant, la vie ici va te convenir à merveille. Et dans vingt ans, quand on viendra te voir, tu nous recevras en chaussons et pull troué et tu nous raconteras tes balades sous la pluie avec tes trois labradors.
William éclata de rire. L’humour caustique et mordant de Mahault était peu charitable, mais il se représentait la scène sans problème, et elle était si loin de la personnalité de Louis, qui était si « dandy », qu’elle en devenait risible. Mahault, se méprenant sur la raison de son rire, se rengorgea et, coulant un regard vers le jeune Anglais, murmura :
Heureusement que tu es là, William. Ça va être horrible de vivre ici, dans cette campagne boueuse. Des citadins comme toi et moi, on a besoin des lumières et du bitume pour être heureux.
William tourna la tête vers la fenêtre et contempla la nuit sans répondre. Il revoyait la silhouette d’une jeune fille, assise sur un rocher, et une paire d’yeux verts, ourlés de cils superbes, qui lançaient des éclairs.
Oui, murmura-t-il, il ne faudra peut-être pas s’éterniser ici. )
Sérieusement, j’ai cru que je n’allais jamais réussir à faire lâcher à Clem’ son obsession ! se plaignait Alys, au même moment, chez elle.
Malgré l’heure plus que tardive, elle avait rejoint Garance dans sa chambre et, assise sur le lit de sa sœur, la regardait se démaquiller.
Elle était en boucle, je n’en pouvais plus. Tout ça parce que Mr British avait discuté avec elle cinq minutes dans le froid.
Mr British ? s’étonna Garance. Tu exagères un peu, non ?
Il a été très attentionné avec elle. Tu en connais beaucoup, des gens extérieurs à notre famille, qui auraient pris soin de Clem’ ?
Oui, rétorqua Alys avec une mauvaise foi évidente, en levant les doigts pour compter. Il y a Jeanne.
Mmm. Ça fait un. Qui d’autre ?
Eh bien… Il y a Jeanne. Et Tom. Parfois.
Vraiment « parfois » alors, rétorqua Garance. En tout cas, pas suffisamment pour que ça m’ait frappée.
Alys poussa un grognement et attrapa l’oreiller de Garance, qu’elle serra contre elle comme un bouclier. Sa sœur était bien trop gentille, elle se faisait avoir.
Bref. Changeons de sujet, Mr British m’importe peu.
Tu serais bien la seule de toute la ville ! Églantine n’a parlé que de lui sur tout le trajet du retour : il paraît que son père est ministre, qu’il vient d’une des plus anciennes familles d’Angleterre, que sa famille possède un château superbe en Écosse à côté duquel celui du roi fait piètre figure…
Mais oui, bien sûr, lança Alys d’un ton amusé. Et ce prince charmant vient passer les vacances à T***, tout simplement. N’importe quoi, ces rumeurs ! Où est-ce qu’elle a entendu ça ?
Mahault et Ombeline le lui ont raconté.
Mahault et Ombeline ? Javotte et Anastasie plutôt, non ?
Arrête, Alys, tu n’es pas gentille. Ça ne te ressemble pas, ce manque de charité.
Oui, eh bien, écoute, elles m’ont énervée avec leurs grands airs. On aurait cru des princesses qui arrivaient au bal – et nous, Clem’ et moi, nous étions les pauvres pouilleuses qui ne méritions pas un regard !
Je suis sûre que c’était de la timidité. Elles ne connaissaient personne, elles n’ont peut-être pas osé te parler directement.
Un simple bonjour aurait suffi, je n’attendais pas d’elles un exposé sur la situation au Moyen-Orient.
Eh bien, moi, je leur ai parlé.
De la situation au Moyen-Orient ? Tu es trop forte.
Tu es bête. Non, nous avons discuté des Chênes, des amis qu’elles ont quittés, de la difficulté à arriver ici en ayant habité à New York…
Alys leva les yeux au ciel. Garance avait raison, elle manquait de charité envers les deux sœurs Morel, mais elle ne pouvait s’empêcher de les trouver fort prétentieuses. Et les paroles de son aînée la confortaient dans son opinion. Mais en effet…
OK, OK, Garance. Promis, je ferai un effort en cours. Tu sais, en fait, je crois juste que je suis très déçue. Quand on a appris leur arrivée, je me suis dit que ça ferait de nouvelles têtes au lycée, peut-être même de super copines. Mais là, j’ai un doute. Je ne suis vraiment pas sûre qu’on deviendra amies.
Au pire, tu as toujours Jeanne.
Oui.
Qu’est-ce qu’il y a ? Un souci avec Jeanne ?
Non, non, aucun ! Aucun, vraiment. C’est juste que je me rends compte… (Alys serra ses genoux contre elle et posa sa tête dessus.) Je ne sais pas trop, Garance. J’ai l’impression de vivre ma vie ici comme si j’étais une spectatrice. Je ne vois plus que les petites histoires de couples. Qui sort avec qui, qui a rompu avec qui, les
ragots, les rumeurs de disputes. Jeanne est sympa, rien n’a changé, mais… Elle, ça lui plaît, tout ça, toutes ces histoires. Et moi, j’ai l’impression de tourner en rond. C’est moi le problème. Je rêve de plus, de plus grand, de plus enthousiasmant. J’aimerais rencontrer quelqu’un avec qui je pourrais parler de livres, de politique, d’actualité, avec qui je pourrais aller voir des expos…
Tu rêves du prince charmant, quoi.
Mais non, je ne parle pas d’amour ! Juste d’amitié. Et j’avais un peu projeté ça sur Mahault, quand j’avais appris qu’elle arrivait de New York. En fait, c’est juste une fille comme les autres…
Allez, ne sois pas si pessimiste. Laisse-lui une chance. Ce n’est pas facile d’arriver en cours d’année dans un groupe aussi soudé que le nôtre, ici.
Tu lui as beaucoup parlé ?
Non, pas vraiment, surtout avec son frère en fait.
Les joues de Garance avaient légèrement rosi à ces mots, et Alys retint un sourire. Elle se força à garder un ton le plus neutre possible :
Ah oui ? Il est sympa ?
Très sympa, oui. Charmant. Intéressant. Et il danse très bien.
Eeet ?
Et quoi ?
Ben, je ne sais pas. J’ai l’impression que vous avez parlé toute la soirée, et tu résumes la chose en cinq mots !
Non, mais ce n’est pas très intéressant, expliqua Garance dont les yeux brillants démentaient les paroles. Je lui ai raconté que je suis en école d’infirmière à G***, et que du coup je rentre tard le soir, vu qu’il y a trois quarts d’heure de route. Il m’a posé plein de questions sur le cursus, l’hôpital, la spécialité que je voulais faire plus tard. On a aussi parlé d’Oxford.
Tu vas le revoir ? Il t’a demandé ton numéro ?
Oui. Mais je ne sais pas si je vais le revoir !
Nooon, Garance, tu ne peux pas me faire ça, soupira Alys tragiquement, sa grimace exagérée démontrant à sa sœur qu’elle s’amusait de la comédie qu’elle jouait. Tu me brises le cœur. Je te voyais déjà remonter la nef de la cathédrale en robe blanche, moi ! Ce fut au tour de Garance de soupirer. Elle se leva, récupéra son oreiller, assena un bon coup sur la tête d’Alys avec et s’allongea sur le lit, tournée vers sa sœur. Alys, qui s’était protégée de l’attaque en riant, s’installa, elle aussi prête à recevoir des confidences.
Tu arrêtes ton cirque ? lui demanda Garance d’une voix plus basse.
Alys acquiesça, son sérieux retrouvé.
Il faut que je t’avoue un truc. Oui, c’est le garçon le plus charmant que j’aie jamais rencontré. Ici, il n’y a personne, enfin, je veux dire… Personne qui m’intéresse comme ça. Et ne va pas te faire de films : je ne te parle pas d’amour ! Mais on a discuté toute la soirée de plein de choses : de films, de musique, de voyages… Il a vu tellement d’endroits et rencontré tellement de personnes ! J’avais l’impression d’être la pauvre petite provinciale étriquée à côté de lui, et pourtant il m’écoutait avec attention, il avait l’air de me trouver… intéressante. Mais évidemment que tu es intéressante, ma Garance ! Qui pourrait en douter ?
Eh bien… tout le monde. Toi, tu pétilles, tu as toujours des anecdotes à raconter, tu fais rire, tu es capable de discuter d’actualité, de livres… Moi, j’aime juste soigner les gens.
Alys pressa la main que Garance avait glissée sous la joue de sa sœur. Voilà qui lui ressemblait bien, elle était si humble… Mais, poursuivit Garance, ce soir c’était comme si j’étais quelqu’un d’autre. J’avais confiance en moi, je parlais… Je ne sais pas si nous allons nous revoir, mais j’aimerais que nous devenions amis.
Alys retint l’exclamation dubitative qui lui était venue aux lèvres et se contenta de lever discrètement les yeux au plafond, tandis que Garance poursuivait :
Je veux prendre le temps de le connaître. Je ne veux pas d’un copain qui ne soit qu’un copain. Je voudrais, plus tard, que mon mari soit aussi mon meilleur ami.
Alys renifla et, les mains croisées sous la tête, se tourna sur le dos. Elle fixa le plafond de la chambre, avant de parler, songeuse : Eh bien, moi, le jour où je tomberai amoureuse, je veux vivre une histoire d’amour exceptionnelle. Je veux tomber amoureuse de quelqu’un à la minute où mes yeux se poseront sur lui, qu’il déplace pour moi des montagnes et que le monde disparaisse quand nous sommes ensemble. Je veux une histoire d’amour comme celle de Papa et Maman, où l’amour est éternel, même si l’autre n’est plus là. Je veux un amour fou et rien d’autre. Et je ne me contenterai pas de moins.
Les deux sœurs restèrent silencieuses quelques minutes, puis Alys se releva.
Bon, mais ce n’est pas tout de discuter du grand amour et de la forme qu’il prendra. J’ai deux DS la semaine prochaine, je vais me coucher pour bosser à peu près correctement demain. Dors bien !
Alys se leva et se dirigea vers la porte. Puis, elle lança : « Et rêve bien de Louis ! » avant de claquer la porte derrière elle sans laisser à sa sœur le temps de répondre. De retour dans sa chambre, elle se blottit sous sa couette et songea à la conversation qu’elles venaient d’avoir. Et si Garance avait raison ? Mais non, c’était impossible ! Il y avait bien, quelque part, un garçon formidable qui l’attendait, elle, Alys. Un garçon qui ferait battre la chamade à son cœur au moment où elle poserait les yeux sur lui.
Il fallait juste qu’elle le rencontre, c’est tout.