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9782728937974 Heureux le serviteur

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Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Direction artistique : Thérèse Jauze Direction de la fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Manon Sagot Mise en pages : Nord Compo ISBN : 9782728937974 MDS : MM37974 © Mame, Paris, 2026, tous droits réservés pour tous pays. 57 rue Gaston-Tessier 75019 Paris. © AELF, 2013, pour les extraits de La Bible, traduction officielle liturgique. « Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement de systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790. »

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Aux époux qui entendront un appel au diaconat. À celles dont l’amour discernera la vocation de leur mari.

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PRÉFACE

Je ne sais pas si Jean Villeminot en a eu conscience, mais en écrivant Heureux le serviteur…, il s’est fait « pèlerin d’espérance ». Par son récit de vie, il célèbre dans la communion ecclésiale l’année jubilaire voulue par le pape François et désormais achevée. Pas une situation douloureuse, en effet, parmi toutes celles qu’il évoque, qui ne soit reliée, souvent explicitement, à la lumière que le Christ ressuscité fait jaillir des plus épaisses ténèbres. Cette espérance est nourrie par la foi. Jean a la foi profondément chevillée. Chaque ligne de ce livre en donne le témoignage. Il faudrait plutôt dire, avec saint Paul, qu’il entre jour après jour dans l’obéissance de la foi. L’auteur, en effet, donne à voir à quel point sa foi est fondée sur la parole de Dieu, qu’il cite abondamment. Sa foi est véritablement « [soumission libre] à la parole écoutée », pour reprendre les paroles du Catéchisme de l’Église catholique (n° 144), et parce qu’elle est obéissance dans l’amour, elle invite le lecteur à vivre sa propre foi en engageant sa volonté. En cela, la foi de Jean, source de son espérance, est missionnaire. 9

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Le lecteur remarquera qu’une des clefs de cette foi bien assise est l’oraison, ce « moment d’intimité amoureuse avec Dieu, dont on se sait infiniment aimé », comme il le dit en reprenant les mots de sainte Thérèse d’Avila. C’est dans l’oraison que Jean peut entrer dans la contemplation de l’œuvre de Dieu dans sa propre vie. C’est sans nul doute dans l’oraison qu’il a pu relire ces quatre rencontres qui commencent – pardon du peu ! – par celle du Ressuscité, à l’âge de 10 ans. C’est pourtant, comme une évidence, au moment de la mort de sa mère… Peut-être le lecteur craindra-t-il, à ce stade de mon propos, que cet ouvrage ne soit un peu trop « pieux » ? Ce serait taire la confrontation permanente de la vie en Dieu et de la vie humaine, à travers de nombreuses situations, souvent souffrantes. Ce serait surtout oublier Geneviève, l’épouse de Jean, dont la présence tellement vivante dans le récit laisse entrevoir le don qu’elle représente pour l’auteur. Don de Dieu qui a voulu que Jean et Geneviève deviennent l’un pour l’autre « une seule chair ». Geneviève est celle dont on devine qu’elle a façonné l’humanité de Jean et sa vie en Dieu. L’une des forces de ce livre est l’enseignement qu’il donne, grandeur nature, sur le sacrement du mariage. La vie de Jean et de Geneviève, telle qu’elle transparaît ici, offre une densité exceptionnelle à la parole du Christ : « L’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair » (Mt 19,5). Il n’est pas possible de préfacer ce livre sans rendre grâce à Dieu pour la place prise par Geneviève dans la vie de celui qui, aujourd’hui, donne son témoignage. Je le fais de grand cœur. Je le fais d’autant plus que, non contente d’avoir façonné Jean dans son humanité et sa vie 10

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en Dieu, Geneviève est celle par laquelle Dieu a configuré son époux au Christ serviteur. Jean nous explique en effet dans ce livre comment il a découvert, dès le commencement, que son épouse selon la chair serait, en même temps, la « mère », selon l’Esprit, du diacre qu’il est devenu, il y a trente-cinq ans. Le diaconat, déployé en de nombreux ministères, l’a fait serviteur configuré au Christ. Jean en retire beaucoup de joie. Il y puise l’ouverture du cœur. Il nous invite à la suite de Celui qui se fait proche de chacun de nous, pour nous rendre libres et heureux. † Emmanuel Tois Évêque auxiliaire de Paris

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AVANT-PROPOS HISTOIRE D’UN LIVRE

Ce livre a son histoire… Elle commence par un entretien amical avec mon éditrice. Elle sait me faire parler, et je suis en confiance. Je lui parle de Geneviève, mon épouse, et de la façon dont son amour m’a façonné. Je lui raconte le chemin qui m’a conduit au diaconat. Je partage les joies et les souffrances que j’ai vécues dans l’exercice de mon ministère. J’évoque mes rencontres avec le Christ et mon émerveillement de l’avoir vu à l’œuvre… Elle me dit vouloir publier le témoignage de mes trentecinq ans de vie diaconale. Je reste interdit… et très réticent. Pour m’échapper, je lui fais remarquer que je suis un homme de la parole, pas de l’écrit. « Alors, écris comme tu parles ! » Me voilà coincé.

* La balle est donc dans mon camp. Faut-il que je livre ma vie personnelle par écrit ? Que je me mette en quelque sorte à nu ? Je crains de manquer 13

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de pudeur… Et je ne peux pas rendre à moi-même un témoignage. « Si c’est moi qui me rends témoignage, mon témoignage n’est pas vrai » (Jn 5,31). C’est Jésus qui parle. Qui me parle… Et qui m’appelle, me semble-t-il, non pas à donner le témoignage de ma vie, mais à lui rendre témoignage ; à témoigner de la façon dont il m’a façonné dès mon enfance, à travers les rencontres de ma vie, jusqu’au jour de mon ordination ; à témoigner de ce qu’il a fait dans le cœur de ceux qu’il m’a donné de connaître dans l’exercice de mon ministère. Je commence à voir… Je me plonge dans le Catéchisme, où l’Église met en parallèle les deux sacrements de service : l’ordre et le mariage. Pour l’un et l’autre, service est synonyme de mission. Je prends alors conscience que ma façon de vivre et de penser prend appui sur ces deux sacrements qui se nourrissent mutuellement. Ainsi, seul le diacre marié peut, de façon crédible, donner le témoignage que l’on me demande d’écrire. Je demande conseil, j’en parle avec mon Seigneur bienaimé dans l’oraison et… je décide de prendre le risque.

* Maintenant il faut passer à l’acte. Écrire un témoignage, c’est aller de Charybde en Scylla. C’est avancer sur une arête vive, flanquée du précipice « montrer ses muscles » et de la crevasse « vérité alternative ». Je ne pensais pas qu’il me faudrait connaître l’angoisse et vivre un si rude combat. J’ai tout arrêté, puis tout recommencé. Ce livre, je l’ai souffert. Et c’est peut-être un bien… 14

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Les échanges ou les faits que je raconte sont réels, je les ai vécus. Mon épouse est témoin que je parle en vérité. Je sais aussi que la relecture des événements vécus est très personnelle. Le témoignage, pour être « vrai », est à la fois objectif et subjectif. Comme je ne peux prétendre offrir une parole d’autorité, dans trois interludes à mon récit, intitulés « à cœur ouvert », je partage ce que l’expérience, la méditation de la Parole et la prière ont gravé au fond de mon cœur, éclairant mon intelligence, orientant ma façon de parler et de vivre. Je suis un pécheur aimé, pardonné, sauvé. Que le lecteur n’hésite pas à lire cela avec recul pour mener sa propre réflexion. Finalement, moi qui ai tant reçu, j’espère ainsi rendre grâce à Dieu en lui offrant tout ce qu’il m’a donné. En le partageant.

* Certains lecteurs se reconnaîtront. Si je les ai blessés ou si je les blesse en écrivant ce livre, je leur demande humblement pardon. Qu’ils sachent aussi que, s’ils m’ont blessé, j’ai pardonné de tout mon cœur. Il n’existe pas, en amour, de sens unique. Les enfants et petits-enfants qui nous ont été donnés m’ont évidemment façonné, eux aussi, en ce sens qu’ils m’ont appris, du fait même qu’ils existent, ce qu’est le service d’amour, le don de soi. L’intimité familiale ne m’appartient pas et elle est un secret inviolable. Je choisis donc de ne pas les impliquer dans ce témoignage. Jean Villeminot

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LE COMMENCEMENT PREMIÈRE RENCONTRE : LE RESSUSCITÉ

Avant que cela n’arrive, elle voulait absolument parler à ses deux derniers garçons. Qui d’autre qu’elle pouvait leur faire découvrir le mystère de la conception et de la naissance d’un enfant ? J’entrai donc dans la chambre de ma mère avec mon frère, de seize mois mon cadet. Il n’y avait pas beaucoup de lumière. Je me rappelle avoir entendu maman gémir : « Oh, je ne les reconnais même plus ! » Je ne garde pas de souvenir précis de ce qu’elle nous a dit, en prenant son temps : parler de cela à des petits est vertigineux et très engageant… Ah, si ! Elle nous a raconté comment mon frère, alors qu’elle l’attendait, avait fait tomber d’un coup de pied la tasse de café posée sur son ventre. Mais nous n’avons pas ri : quelque chose nous signifiait que ce moment était précieux et dramatique. L’amour de ma mère… 17

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Moi, je fixais du regard une photo, juste à côté de son lit : celle de mon frère Bernard, décédé tout petit, pendant la guerre, de la rougeole… Ce frère dont j’allais souvent regarder le portrait ; ce « grand frère » que j’idéalisais sans l’avoir jamais connu, et qui était pour moi comme un modèle de perfection. J’ai appris bien plus tard que, sur cette photo, il était déjà endormi dans le sommeil de la mort. Le dimanche matin qui a suivi cet entretien, mon père est venu nous annoncer la mort de maman. Il nous a lu le dialogue entre Jésus et Marthe devant le tombeau de Lazare : Jésus dit à Marthe : « Ton frère ressuscitera. » Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. » Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » ( Jn 11,23-26)

C’est sur cette parole qu’il m’a été donné de croire. J’ai rencontré le Ressuscité le 22 avril 1956, au moment où ma mère le voyait face-à-face. J’avais tout juste 10 ans. Dans la foi, je n’ai pas reconnu Jésus ce jour-là. Je l’ai accueilli, sans en avoir conscience, et il est venu faire sa demeure dans mon cœur, tout en respectant ma liberté. Je n’ai évidemment pas été capable de me faire de lui une idée adéquate, parce qu’alors je réduirais Dieu à mes dimensions. Je ne peux, avec de simples mots, rendre compte de cette révélation, ma vie en rendra témoignage. 18

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* Je n’ai pris conscience de cette première rencontre, qui a orienté toute ma vie, que beaucoup plus tard. Trente ans après, lors de la première année de ma préparation au diaconat. Bernard Violle, notre prêtre formateur, prenait grand soin de notre attachement au Christ, parce que nous allions être ordonnés pour devenir signes du Christ serviteur. Il nous a demandé, à titre d’exercice, de mettre par écrit les perceptions que nous avions eues du Christ au cours de notre vie. Sur le moment, j’étais troublé, je ne sais pas exactement pourquoi. Mais j’ai décidé d’obéir et le soir, seul devant ma feuille de papier, j’ai revu d’une façon évidente cette journée du 22 avril 1956. Les sœurs de maman étaient venues de Marseille, avec générosité mais pas avec toute la discrétion nécessaire… Je les écoutais dans le couloir conduisant à la chambre où le corps de maman reposait. Était-il opportun de laisser ses petits garçons venir auprès de sa dépouille ? J’étais surpris : en quoi était-ce un problème ? Nous avons finalement pu entrer nous recueillir. En essayant de rendre compte, sur ma feuille de papier, de cette rencontre, je me revoyais dans une grande paix auprès du corps de ma mère. Je n’ai rien écrit, sinon que je L’avais rencontré… Cela suffisait. Un autre événement est revenu à ma mémoire. Peu de temps après la mort de maman, nous étions bouleversés 19

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et secoués, peut-être aussi révoltés. Un jour, derrière la porte de la salle d’eau, alors que papa prenait son bain, je l’entendis parler tout seul… Je fus pris d’un rire jusqu’au moment où je me rendis compte qu’il priait le chapelet à voix haute. Je restai saisi. La foi de mon père…

* J’ai été un enfant, puis un adolescent, gentil, mais dissipé selon certains… et selon d’autres un « bon à rien » qui bâclait tout : le travail scolaire comme les services de la maison. Mais j’aimais aller à l’église, servir la messe, suivre le catéchisme… J’avais une foi sincère. J’étais un enfant pieux, me semble-t-il… Lorsque j’ai été mis à la disposition de la paroisse de mon enfance, un an et demi après mon ordination, j’ai retrouvé, vieillies, les dames qui m’avaient enseigné le catéchisme. Ces dernières sont allées trouver Geneviève, mon épouse, pour lui confier avec un sourire entendu : « Quand nous voyons votre mari derrière l’autel, nous croyons aux miracles ! » Arrivé à l’ambon pour proclamer l’évangile et donner l’homélie, je les voyais pencher légèrement la tête sur leur droite et la faire osciller – comme les anges de la crèche, quand on dépose une pièce de monnaie dans leur tête. J’aurais pu dire n’importe quelle hérésie, elles semblaient heureuses de cette récompense bien méritée. Le petit diable était devenu diacre ! Et j’étais heureux de leur manifester ainsi ma gratitude, une façon, en quelque sorte, de leur demander pardon. 20

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J’ai grandi entouré de beaucoup d’amour. Je pense aux maîtresses d’école ; à mes sœurs qui ont tenu les rênes de la maison ; à notre frère aîné auquel nous nous agrippions, mon frère et moi, pour le faire tomber sur le tapis de l’entrée quand il revenait de l’école Centrale. De sacrées bagarres, suivies de ses paroles fortes, que nous écoutions.

* Ma grand-mère maternelle possédait une belle propriété, entièrement ceinte de murs, dans les quartiers nord de Marseille. Un paradis pour les nombreux petits-enfants de « Mamé ». Je passais toutes mes vacances au Ginestet, entouré de nombreux cousins et cousines. Un réconfort inestimable pour un orphelin. Nous jouissions d’une grande liberté. Les conditions étaient réunies pour que nous puissions imaginer et faire toutes sortes de jeux… et de bêtises, souvent drôles, parfois dangereuses, parfois, hélas, contraires à la charité. Si le Ginestet était un merveilleux refuge de vacances, c’est à Paris que j’ai vécu ma vie d’enfant, d’adolescent et de jeune adulte. Une vie de famille sans maman…

* J’avais des facilités pour le travail scolaire et j’étais heureux à l’école, mais je ne travaillais pas beaucoup. J’étais bien plus préoccupé de rencontrer des copains, de prendre l’air, de m’investir dans le scoutisme… C’est là que j’ai rencontré celui qui allait jouer un rôle important dans ma vie : mon meilleur ami, Yves. 21

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Un peu livré à moi-même, je faisais ce que je voulais d’autant plus que, dès le lycée, je dormais au septième étage dans une chambre de bonne, avec un ascenseur et un accès direct à l’extérieur. Quand je découchais, je croyais naïvement que personne ne s’en apercevait. Cette « liberté » était-elle un bien ? Je ne saurais pas répondre… Je n’ai pas reçu d’éducation affective et sexuelle. Peut-être est-ce dû à l’absence d’une mère… Quoi qu’il en soit, je suis arrivé à l’âge adulte sans être unifié. Je n’étais pas chaste, pas en mesure de me donner librement et en toute vérité. Moi qui connais bien ma fragilité, qui ai lutté contre des tentations, violentes parfois, comment ai-je pu vivre la grande adolescence sans jamais mener une vie désordonnée ? Pourquoi ai-je su résister à des camarades que j’appréciais et qui voulaient m’entraîner dans la débauche ? C’est en faisant cette relecture du 22 avril 1956 que je l’ai compris : j’étais sous l’ombre d’une grâce de protection. Je suis souvent entré en tentation, et c’était déjà un péché. Mais la tentation ne m’a jamais submergé… Je n’ai aucun mérite, sinon d’avoir accueilli et gardé fidèlement, sans en avoir une conscience claire, cette révélation du Seigneur ressuscité, le jour de la mort de maman. Ma vie de chrétien a ainsi commencé le 22 avril 1956. Le début d’un long chemin…

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L’HOMME GRÂCE À L’ÉPOUSE ET LA MÈRE

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1 PREMIÈRE VOCATION « SI TU VEUX »

La première fois que je l’ai aperçue, elle descendait les marches de l’église à la sortie de la messe. Dieu, qu’elle était belle… et inaccessible ? En septembre 1963, j’ai dix-sept ans et je commence mes études supérieures. J’intègre une classe préparatoire aux grandes écoles scientifiques, à Stanislas. Mon père est ingénieur, mon frère aîné est ingénieur et, de façon fort originale, je m’apprête à devenir ingénieur. Juste après les fêtes de Pâques, mon grand ami Yves vient me raconter que sa sœur va présenter le bac littéraire au mois de juin, et me demande si je peux l’aider à progresser en mathématiques. En effet, je donne à l’occasion des leçons de mathématiques et de physique pour me constituer une petite réserve pécuniaire, mais dans le cas présent, évidemment, il est hors de question de faire payer les leçons. 25

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C’est ma première rencontre avec celle que j’avais vue sur les marches de l’église. Première leçon, et me voilà frappé d’un coup de foudre. Pas de doute possible, c’est elle ! Le soir même, dans mon lit, je vois déjà les photos de notre mariage, décide du nombre de nos enfants… Mais Geneviève n’aime pas les mathématiques, elle me trouve un peu sévère, mal habillé… À ses yeux, je n’ai rien de séduisant. Ses parents, qui m’ont observé, ont quelque idée en tête… Le jour de son épreuve de mathématiques, je file à la sortie du lycée Camille Sée pour attendre Geneviève. Je lui demande l’énoncé du sujet, et l’imbécile que je suis lui donne, devant ses amies, les réponses… Je perds en un instant le fruit de tous les efforts menés pour la séduire. Me voici, tel Sisyphe avec son rocher, redescendu au plus bas de son estime. Elle m’aurait tué, m’a-t-elle dit plus tard. Elle réussit finalement son bac avec neuf en mathématiques, alors que sa moyenne de l’année était à quatre. Reconnaissants, ses parents m’invitent à passer deux ou trois jours, au mois de juillet, dans leur maison de famille. Nernier est un magnifique petit village au bord du lac Léman, à mi-chemin entre Genève et Thonon. J’arrive en uniforme de scout routier, en partance pour l’Autriche, avec cinq francs en poche, un pull-over jaune et les cheveux mal coupés. Grand séducteur, en somme ! Je me sens très bien dans cette famille…

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À l’automne 1964, les sentiments de Geneviève pour son professeur de mathématiques commencent à naître ; je ne sais pas très bien pourquoi. Plus tard, lorsque nous serons mariés, Geneviève me montrera la longue et belle lettre sur l’amour que son papa lui a écrite alors… Avec une mention qui nous a fait rire aux larmes : « Ma chérie, dans la vie, il n’y a pas que la beauté qui compte ! » Merci, sacré beau-père que j’ai tant aimé. Mais pour l’heure, j’entame ma deuxième année de classes préparatoires et je ne travaille pas assez, trop préoccupé de retrouver celle que je veux aimer. Je copie régulièrement mes devoirs de maths sur ceux d’un ami. Est-il possible de construire un avenir ainsi ? Au milieu de l’année scolaire, alors que ma famille est partagée entre l’inquiétude et la dérision, mon père me prend entre quatre yeux : « Jean, tu t’es déboutonné… » Expression évocatrice, peut-être empruntée à ce cher Pagnol. Il ajoute : « Si tu veux réussir quelque chose, voilà ce que j’ai à te dire… » Je l’écoute. Mon père ne m’a alors pas dit « c’est bien », ni « c’est mal ». Il m’a dit « si tu veux. » C’est la parole que je désirais entendre, sans le savoir, et dont j’avais besoin : « Si tu veux. » Cet appel à la liberté, on le retrouve si souvent dans l’Évangile : « Que cherchez-vous ? » (Jn 1,38) ; « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » (Mc 10,51) ; « Si tu veux être parfait… » (Mt 19,21). Le soir, dans mon lit, je me le rappelle très bien, je me suis dit : « Je veux ! » Vouloir, ce n’est pas désirer, ce n’est pas avoir envie. Ce n’est pas « j’aimerais bien » ou « je rêve de ». Vouloir, 27

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c’est prendre les moyens de ce que l’on a décidé. J’annonce ainsi à Geneviève ma résolution : « Je me suis inscrit au pensionnat de Stanislas pour ma dernière année de classes préparatoires. Il ne faut pas que nous nous retrouvions plus d’une fois toutes les cinq semaines ! » L’enjeu était de réussir un concours pour ouvrir une porte vers l’avenir. Cela fut aussi, en définitive, une bonne façon d’inspirer confiance à celle que je désirais épouser. L’été 1965, je suis invité à Nernier, où l’on me chouchoute. Je découvre ma future belle-famille et m’aperçois qu’il y a un grand écart entre la vie très libre que j’ai menée, adolescent et jeune adulte, et celle que Geneviève connaît. Elle est heureuse, c’est sûr, pourtant… Cheftaine de louveteaux, elle n’a pas l’autorisation de faire un camp d’été. Veut-elle poursuivre des études après le bac ? Son père refuse pour qu’elle travaille et gagne sa vie tout de suite. L’articulation entre liberté et obéissance me préoccupera toute ma vie. À l’automne 1965, pensionnaire à Stanislas, je travaille dur. Pour Geneviève, qui est maintenant amoureuse, c’est un renoncement. Elle repère à quelle messe je vais le dimanche et se place cinq ou six rangs derrière moi pour me voir… de dos – ou de face, mais loin, dans le chœur, parce que j’aime servir la messe. Un prêtre ami de sa famille, plus ou moins accompagnateur spirituel de Geneviève, vient me voir à Stanislas. Sur la demande de qui ? Je crois qu’il est venu de luimême. Je le connais bien et ne suis pas étonné de cette visite. Content même de rompre ma vie de taupe pour 28

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discuter avec lui. Je n’ai appris que longtemps après ce qu’il a dit à Geneviève, à la suite de notre rencontre : « Je crois que le Seigneur appelle Jean au sacerdoce. Je te demande donc de le laisser seul et de prier pour lui afin qu’il puisse répondre en toute liberté à cette vocation. » Pauvre Geneviève – qui a suivi ces recommandations… un certain temps !

* La période des concours arrive : les résultats des écrits sont bons. Je me retrouve convoqué un dimanche matin à l’oral de physique de Supélec… Un dimanche matin ! Je ne m’y rends pas… S’ensuit la saine colère de Geneviève : « Jean, tôt demain matin, tu vas te présenter à l’examinateur pour essayer de passer cet oral ! » L’autorité naturelle d’une figure aimante… J’obéis, mais sans trop d’illusion. Dès le lundi matin, je me rends dans les locaux de Supélec et vois un homme descendre l’escalier. Je l’aborde et lui avoue, en toute vérité, ce que j’ai fait, ou plutôt ce que je n’ai justement pas fait ! Il me scrute avec bienveillance : « Entendu. J’étais en train de descendre pour reporter les résultats d’hier et j’ai un peu de temps. Montez avec moi. » C’était l’examinateur auprès duquel je ne m’étais pas présenté la veille ! Il m’attribue la note de 16,5 sur 20 ! Je suis bon élève en physique, mais l’honnêteté de mon aveu a peut-être suscité une bienveillance imméritée… Le concours de Supélec est le seul concours des grandes écoles, parmi celles visées, que je réussis. Sans Geneviève, que se serait-il passé ? 29

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* En ce début d’été 1966, l’horizon s’éclaircit pour Geneviève et moi : quelle joie ! Yves, quant à lui, est un peu malheureux : il perd en partie sa confidente de toujours et son meilleur ami… La famille Monmarché part en vacances sans lui, qui doit rester à Paris. Mon futur beau-père me le confie : son fils, gentil jusqu’à en être influençable, a besoin parfois d’une sorte de garde du corps… Le 30 juillet, nous passons la soirée ensemble et je quitte tard mon si cher ami. Le lendemain matin, Yves meurt à l’hôpital de Bernay des suites d’un accident de voiture : un copain l’avait appelé après mon départ, lui demandant de l’emmener en Normandie. Il s’est endormi au volant. C’est un séisme… Madame Monmarché perd son unique fils ; elle s’écroule. Son mari vit cela plus intérieurement. Quant à Geneviève, elle ne sait plus où elle en est. Yves était son petit frère complice. Elle me demande de m’éloigner ; elle a besoin de solitude. Personne ne m’a reproché quoi que ce soit. Et pourtant, je porte le poids d’une culpabilité injustifiée, mais réelle. En outre, n’ayant pas vu le corps d’Yves, comment faire le deuil de mon meilleur ami ? Sans compter qu’il faut que je m’éloigne de Geneviève… J’ai tout accepté. C’est alors que j’ai su que j’aimais vraiment Geneviève. « Nul ne peut se donner à un autre sans renoncer à luimême » (d’après Mt 16,24). 30

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Combien de fois ai-je dit cela aux fiancés qui préparent leur mariage ! Cette séparation ne dure pas longtemps. Dès l’automne, Geneviève veut me retrouver. Elle sait qu’elle veut se laisser aimer.

* L’année 1967 commence malgré tout sous de bons auspices. Je suis un élève ingénieur épanoui et Geneviève exerce son métier d’institutrice avec succès. Elle informe sa mère de notre décision de nous marier dans un avenir proche : « Vous êtes encore bien jeunes », lui réplique celle… qui avait demandé une autorisation administrative pour se marier à 19 ans ! « Non, maman, notre amour a été mis à l’épreuve, et nous savons qu’il a des fondations solides. » Aucune résistance n’est possible. Sa maman en convient. La route du mariage est toute tracée… Avec quelques chausse-trapes cependant… Nous commençons notre préparation au mariage dans une paroisse du quinzième arrondissement de Paris. Les deux premières soirées portent sur la contraception ! Étonnant… Nous nous tournons vers une autre paroisse où nous sommes accueillis par un couple de médecins d’une délicatesse exquise, qui osent nous parler avec clarté et discrétion des questions affectives, de sexualité, de la nuit de noces et de bien d’autres choses. Un cadeau inestimable. Geneviève n’avait jamais réussi à parler de sexualité avec sa maman. 31

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C’est donc pendant nos fiançailles que nous en parlons, elle et moi. Et nous savons ce que nous voulons vivre. Je viens souvent rue Alexandre Cabanel, chez mes futurs beaux-parents, pour discuter avec Geneviève. L’appartement est petit, au premier étage, et notre cachette est le balcon qui fait face à un sympathique petit square. Un soir, ma chérie a le visage fermé : « Que t’arrive-t-il ? » Elle me raconte que sa tante, à qui nous avions confié l’organisation de notre voyage de noces, l’a sermonnée : « Dans la famille, cela ne se fait pas, pour une fille, d’épouser un garçon plus jeune… Il est étudiant, il va vivre à tes crochets. Et c’est toi qui paieras ton voyage de noces ! » Geneviève m’explique tout cela avec un réel désarroi. « Ma chérie, je te le promets, je te le rembourserai ! » Nous sommes alors saisis d’un grand fou rire. L’argent… Deux mois avant notre mariage surviennent les événements de mai 1968. Comme délégué élu de ma promotion (sans m’être porté candidat), je dois me rendre sur le boulevard Saint-Michel. Rangées de CRS, visières du casque relevées, boucliers posés… Les étudiants passent devant, crachent sur eux. Je m’interroge. Que va-t-il se passer au moment de la mise en mouvement des forces de l’ordre ? Rien de grave, pas de blessés… Mai 1968 est l’expression d’un immense besoin de liberté : « Il est interdit d’interdire… » Mais quelle liberté cherchions-nous ? Abasourdi par ce que j’entends, effaré par ce que je vois, j’espère pourtant que ces événements, au-delà de 32

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la « chienlit », comme les qualifiait le général de Gaulle, recèlent une opportunité. Celle-ci sera dévoyée… Le 29 juin 1968, vers 16 heures, en l’église Saint-JeanBaptiste-de-La-Salle, nous nous engageons : « Geneviève, veux-tu être ma femme ? — Oui, et toi, Jean, veux-tu être mon mari ? — Oui. Geneviève, je te reçois, et je me donne à toi. — Jean, je te reçois, et je me donne à toi. » Nous sommes jeunes, mais réellement capables de dire « je veux », en toute responsabilité. Il nous reste alors à comprendre ce que veut dire « je me donne ». Notre vie de couple se chargera de nous l’enseigner. Nous avons posé, dans la nuit, ce beau geste qui donne sens, en le réalisant, au consentement mutuel prononcé publiquement quelques heures avant. Le lendemain, dimanche, nous commençons par vivre notre première eucharistie de couple avant de rejoindre l’aéroport pour nous envoler vers Athènes…

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9782728937974 Heureux le serviteur by Fleurus Editions - Issuu