Chapitre un
En dépit de ses douze vénérables années, la Chevrolet Suburban bordeaux de mon père rugissait dans les rues sinueuses bordées de vastes maisons en briques aux jardins parfaitement entretenus, tout en tractant une remorque remplie de nos dernières possessions. L’air humide du mois d’août fouettait mes boucles brunes et emmêlait les longues mèches qui s’étaient échappées de ma queuede-cheval, pourtant bloquée dans une casquette.
Fronçant les sourcils, je l’enlevai et essayai (en vain !) de capturer mes cheveux rebelles et d’attacher un élastique autour de ma crinière épaisse.
Ce serait bien si tu réparais la climatisation pour qu’on puisse fermer les fenêtres, criai-je à mon père pour couvrir le rock qui sortait des haut-parleurs. Combien coûte du fréon ?
Il me fit un clin d’œil tout en écorchant Angel d’Aerosmith. Une fois la chanson terminée, il me répondit : Tu sais bien qu’il faudra plus que du fréon pour réparer cette vieille guimbarde, et que nous n’avons pas les moyens d’acheter les pièces dont j’aurais besoin. Soyons déjà heureux qu’elle roule encore après tous ces kilomètres.
Il tapota le tableau de bord et secoua la tête.
Au moins, elle nous a amenés ici sains et saufs.
J’ajustai ma casquette et me calai dans le siège, en décollant mes jambes pleines de sueur du cuir beige délavé. Notre Chevrolet retapée ressemblait à un tas de ferraille, comparée aux SUV européens rutilants garés dans les allées autour de nous.
Mon père bifurqua à l’angle d’une rue, et nous passâmes devant d’autres immenses demeures de style colonial. Je retins un gémissement. Notre petite maison de trois chambres aurait pu tenir dans le rez-de-chaussée de n’importe laquelle de ces maisons.
Ce quartier est toujours aussi chic. Il n’a pas changé en sept ans.
Il se tourna vers moi.
Tu te souviens du Noël que nous avions fêté ici quand tu avais dix ans ?
Je haussai les épaules.
Vaguement. Je m’étais bien amusée, non ?
Oh que oui !
Il acquiesça, un sourire traversant son visage ridé par les longues journées passées à travailler sur des voitures en plein soleil.
Whitney et toi vous entendiez très bien, les quelques fois où vous vous retrouviez, enfants. J’ai toujours espéré pouvoir passer plus de temps avec ma sœur et sa famille et je suis bien content que ce soit possible, maintenant.
Il se tut quelques instants, puis ajouta :
C’est marrant, n’est-ce pas ?
Marrant. Ouais, très marrant.
Je me mordis la lèvre, en me demandant si j’allais toujours aussi bien m’entendre avec Whitney. Nous n’avions rien en commun, à part le même âge, à un mois près. De ce que ma grand-mère m’avait raconté lors de ses interminables coups de fil, Whitney était très populaire dans son lycée, entourée de sa cour d’amies parfaites. Elle
participait à toutes les activités : chearleaders, aumônerie, association des élèves1. La parfaite petite princesse de sa grand-mère.
Un tourbillon confus d’émotions violentes me saisit en repensant à la dernière fois où j’avais vu ma grand-mère, Whitney, ses parents et son frère Logan. Huit mois plus tôt, ils étaient venus dans le nord pour l’enterrement de Maman et étaient restés quatre jours. J’avais compté les minutes jusqu’à leur départ.
Ma tante Darlene, la petite sœur de mon père, avait débarqué et pris en main la maison, gérant tout, des funérailles à la réception qui avait suivi, en passant par la couleur des serviettes de table. Elle m’avait aussi imposé ma tenue pour la cérémonie, me traînant dans les magasins et insistant pour que j’essaie une douzaine de robes, jusqu’à ce qu’elle en trouve une qui convienne. C’était une robe courte, inconfortable, qui n’était pas du tout dans mon style.
C’était justement là le cœur du problème : tante Darlene n’aimait pas mon style. Elle n’était pas d’accord avec le fait que je préfère enfiler un pantalon noir et un joli chemisier pour l’enterrement plutôt qu’une robe. Darlene ne validait aucun des vêtements de ma maigre garde-robe, pas même mes jeans et mes t-shirts. Elle avait d’ailleurs lancé les hostilités dès qu’elle avait franchi le seuil de la maison, me reprochant les taches d’huile sur mes mains, soulignant que j’étais trop jolie pour être mécano et m’ordonnant de dégager mon visage des mèches qui tombaient en désordre devant. Regarde ! s’exclama mon père en me montrant une Mustang de 1966 restaurée, garée devant une autre immense maison, c’était la voiture que j’avais quand j’ai rencontré ta mère. Elle l’adorait.
1. La National Honor Society (NHS) est une des associations les plus anciennes et prestigieuses des lycées américains. L’objectif de la NHS est de susciter auprès de ses membres (1,4 million) l’enthousiasme pour les études, de récompenser les élèves exceptionnels, de stimuler le désir de rendre service, de promouvoir le leadership et de développer la personnalité des élèves des établissements secondaires. [NDT]
Elle m’a carrément avoué qu’elle n’était sortie avec moi que pour faire un tour dedans !
Il gloussa et me jeta un coup d’œil.
Nous pourrions en réparer une, toi et moi, un de ces jours.
Carrément, Papa, répondis-je en me tournant vers la fenêtre pour observer l’énorme demeure devant laquelle nous passions.
J’avais le pressentiment que je ne bricolerais plus sur de vieilles voitures d’ici longtemps. À la minute où nous arriverions, Darlene m’enfermerait certainement dans son Camp de Redressement pour Délinquantes de la Beauté. Le matin de l’enterrement, elle avait insisté pour que je me fasse coiffer et maquiller. Elle m’avait traînée dans un salon où j’avais souffert pendant trois heures, en particulier à cause d’une femme qui avait lavé et lissé mes cheveux au cours d’un processus long et pénible. Après cette torture, une autre m’avait épilé les sourcils, fait les ongles – mains ET pieds –, m’avait crémé les mains et tartiné le visage de maquillage. En temps normal, j’aurais protesté, mais le décès de ma chère Maman m’avait trop secouée pour que je sois en état de me battre contre le sergentmajor qu’était ma tante. En plus, lorsque j’avais osé partager ma rancœur avec mon père la veille, il m’avait juste répondu, l’air peiné, de faire un effort.
Lorsque nous étions arrivés à l’église pour le service, j’étais une tout autre personne. Si ma mère avait jeté un œil depuis le Ciel, elle ne m’aurait certainement pas reconnue. Ma meilleure amie, Megan, et mon petit ami, Tyler, étaient tous les deux passés devant moi en entrant dans l’église, et j’avais dû leur faire signe, insistant sur le fait que j’étais bien Emily Curtis et non quelque cousine distante. Megan avait été sidérée par mon apparence et avait déclaré que je ressemblais à une star de cinéma. Moi, j’avais plus l’impres-
sion d’être un clown, avec tout ce maquillage et la laque dans mes cheveux. Tyler était quant à lui resté sans voix.
Dans la mesure où Whitney était sortie major du Camp de Beauté de sa mère, elle n’était pas d’un soutien exceptionnel. Elle ne m’avait pas dit grand-chose pendant l’enterrement, sauf que j’étais très belle. Puis elle m’avait serré fort contre elle, m’empêchant presque de respirer. Je n’étais pas tout à fait sûre que son geste était sincère, mais je n’en avais rien à faire. J’étais bien trop préoccupée de savoir comment j’allais survivre au jour d’après sans ma mère. Le reste du temps, Whitney était restée les yeux rivés à son téléphone, à envoyer non-stop des messages à ses amies. Je ne pouvais même pas imaginer ce qu’elle avait à leur raconter. Peutêtre qu’elle se sentait tellement mal avec moi qu’elle les utilisait comme une distraction.
La réception après l’enterrement avait été un concentré éprouvant d’autres embrassades, de condoléances d’étrangers et de connaissances. Dès qu’elle fut finie, j’avais mis la robe dans un sac que j’avais fourré tout au fond de mon placard. J’avais enfilé un jean et un sweat, et j’avais trouvé refuge dans le garage de mon père, pour boire un Coca et parler de voitures avec Tyler, Logan et Megan. Ça avait été le moment le plus détendu de tout le séjour.
À mon grand soulagement, la famille Richards était rentrée chez elle après les funérailles. J’en avais assez qu’on me dise quoi porter, comment me coiffer et comment me comporter en « jeune fille bien élevée ». Ma mère ne m’avait jamais ordonné quoi que ce soit de la sorte, et je n’allais pas laisser tante Darlene le faire. Elle ne me comprenait tout simplement pas. Personne ne me comprenait, à part Megan, Tyler et Logan, d’ailleurs. Et encore, je doutais que Tyler m’ait jamais vraiment comprise. Deux semaines plus tôt, il avait mis un terme à notre relation avec un
laconique : « Tu es vraiment cool, Em’, mais je ne suis pas attiré par toi comme ça. Restons amis. »
Merci pour le soutien, Ty.
Mon histoire ratée avec Tyler n’était cependant que la partie émergée du désastre qu’était désormais ma vie. Depuis que nous avions perdu Maman, l’entreprise de mon père, Curtis Collision Center, avait fait faillite ; notre maison avait été saisie, et il ne nous restait plus qu’une remorque de location, remplie de cartons et de sacs contenant les vestiges de notre ancienne vie.
Regarde cette Lamborghini toute neuve, dit Papa en montrant une voiture jaune poussin dans une allée. Waouh. Voilà à quoi ça ressemble d’avoir de l’argent, ma puce.
Croisant les bras, je fixai le plastique beige craquelé et décoloré du tableau de bord et fronçai les sourcils. Nous ne nous intégrerons jamais ici.
Bon, nous y sommes, déclara mon père en s’engageant dans une allée en fer à cheval qui serpentait devant une immense maison coloniale de deux étages en briques rouge foncé.
Même si j’étais déjà venue ici sept ans plus tôt, je fus stupéfaite.
La maison avait d’énormes fenêtres, un garage attenant pour trois véhicules et une véranda. Alors que notre voiture s’engageait dans la courbe de l’allée, je remarquai qu’elle sillonnait jusqu’à l’arrière de la maison, où j’aperçus un cabanon, une clôture en fer forgé entourant une piscine de taille olympique et un autre garage à trois places.
Je revins sur ma pensée première : notre maison aurait en fait pu être le garage de quelqu’un.
Je regardai mon père. Son rêve, outre son entreprise de réparation automobile, avait toujours été d’avoir une immense remise pour bricoler à la maison. Oncle Chuck, lui, avait deux garages, soit six places au total en comptant celui attenant à la maison, mais
je doutais qu’il sache ne serait-ce que changer l’huile d’une voiture, sans parler de la réparer.
Deux SUV Mercedes Classe M rutilants étaient garés côte à côte dans l’allée en béton, un pour Monsieur, un pour Madame. Étaient-ils fournis automatiquement lorsqu’on emménageait dans le quartier ? C’étaient des modèles récents, et la preuve qu’oncle Chuck continuait à gagner beaucoup d’argent grâce à son poste important dans une banque. Les doigts me démangeaient à l’idée de jeter un œil sous les capots de ces deux engins pour voir leurs caractéristiques. Peut-être que mon père et moi pourrions les emmener sur l’autoroute et faire rugir leurs moteurs pour voir en combien de temps nous pouvions passer de zéro à cent. Mais je doutais que Chuck me laisse prendre le volant. Vu l’état impeccable des voitures, je me demandais même s’il les avait déjà poussées à plus de soixante kilomètres-heure.
Derrière les SUV se trouvait une Honda Accord SE d’un modèle plus ancien, dont la peinture rouge était délavée, et qui devait appartenir à Whitney. Notre Suburban ne serait finalement pas si déplacée… Je me suis brièvement demandé comment mademoiselle Parfaite acceptait de conduire une voiture aussi vieille et de la garer à côté des SUV.
Mon père coupa le moteur de notre 4x4, et la remorque gémit en réponse. Se tournant vers moi, il esquissa un sourire réticent et me tapota la jambe.
Eh bien, ma puce, nous y sommes. Il est temps de prendre un nouveau départ.
Avant que je puisse répondre, une voix retentit derrière nous.
Bienvenue ! cria tante Darlene en descendant l’escalier un peu raide du porche. Nous sommes si heureux que vous soyez arrivés à bon port !
Poussant la portière, je me glissai hors de l’habitacle et m’adossai à la carrosserie.
Salut, petite sœur !
Mon père se précipita hors du siège conducteur, claqua la porte et enlaça ma tante dans l’une de ses célèbres étreintes d’ours.
Darlene rit et lui donna une petite tape sur le bras avant de reculer et de l’observer attentivement de ses grands yeux bruns. Son carré blond platine était aussi parfaitement entretenu que le paysage verdoyant qui l’entourait. Pourtant, bien que son style fût impeccable, je remarquai ses racines noires. Vêtue d’un short blanc et d’une chemise à col, elle avait l’air de rentrer d’une partie de tennis dans un club privé.
Tu as l’air en forme, Brad, dit-elle. Je suis si contente de te voir. J’espère que tu te sentiras bien ici et que tu resteras aussi longtemps que nécessaire.
Il sourit, glissa un « merci » puis fit un geste ample du bras pour m’inviter à le rejoindre.
Viens ici, Emmy.
Prenant une profonde inspiration, je m’approchai de lui et esquissai un sourire, tout en tendant la main : Bonjour, tante Darlene.
Oh là là ! s’écria cette dernière en me serrant dans ses bras.
Tu es toujours aussi jolie, malgré tes cheveux en bataille. Je n’arrive pas à croire à quel point tu as grandi en un an.
Je haletais pour reprendre mon souffle et essayais en vain d’échapper à son étreinte étouffante.
Laisse-moi te regarder.
Elle m’écarta un peu d’elle, ses mains toujours agrippées à mes épaules comme deux étaux.
Mon Dieu, tu ressembles tellement à ta mère.
Son sourire se transforma en grimace, et elle se dépêcha d’ajouter : « Que Dieu ait son âme. » Elle m’observa, les yeux remplis d’inquiétude.
Elle doit tellement te manquer. Comment vas-tu, Emily ?
Je haussai les épaules.
Je vais bien.
Je n’allais quand même pas me confier à elle ! Elle ne comprendrait jamais ce que je ressentais. Elle fronça les sourcils, ses yeux se posant sur mes mains : elles étaient couvertes de taches de graisse, car j’avais fait des réparations de dernière minute ce matin sur la Suburban.
Oh non ! Je vais avoir droit à un sermon. Pourquoi n’ai-je pas lavé mes mains avec du détergent avant de partir ? Je ravalai un soupir.
Darlene fit un bruit désapprobateur.
Tu as encore utilisé de la graisse ?
Je la regardai droit dans les yeux, sans céder.
Papa avait besoin d’aide avec la voiture ce matin, je lui ai donné un coup de main.
Elle prit ma main dans la sienne et passa ses doigts sur ma peau sèche.
Tu sais, ce n’est pas très féminin de t’intéresser à la mécanique. Les garçons préfèrent les filles qui s’habillent et se comportent comme des filles.
Je ravalai un cri. Ces mots étaient presque aussi blessants que la rupture avec Tyler.
Oui, eh bien, quelqu’un devait bien l’aider à faire démarrer le 4x4. N’est-ce pas, Papa ?
Je jetai un coup d’œil à mon père, qui sourit en acquiesçant.
Et puis, ça ne doit pas être très féminin de tomber en panne sur le bord de la route avec un camion de déménagement plein à craquer, n’est-ce pas ?
C’est vrai, intervint Papa.
Darlene fronça les sourcils, les yeux fixés sur mes mains.
Je suppose que tu as raison. Mais pourquoi n’utilises-tu pas la lotion que je t’ai achetée ? Tu as la peau très sèche, ma chérie.
Ce produit gras n’est pas très bon pour tes mains.
Depuis quand était-elle devenue ma mère ? Je me mordis la lèvre inférieure, pour m’empêcher d’en dire trop.
Je n’en ai plus.
Ce n’était pas tout à fait vrai, mais Darlene n’aurait pas été heureuse d’apprendre que j’avais donné cette lotion à l’odeur florale à Megan un mois plus tôt, car le parfum de lilas ne me plaisait pas.
Eh bien, dit Darlene avec un sourire, nous allons devoir t’emmener faire du shopping pour en racheter. Oh, et regarde-moi ces ongles…
Elle fit à nouveau claquer sa langue.
Emily Claire, il faudra aussi que nous t’emmenions au salon de beauté.
D’accord, murmurai-je. J’ai hâte.
Mon père posa une main sur mon épaule.
Je pense que le salon de manucure devra attendre que nous ayons tout déménagé.
Je poussai un soupir de soulagement lorsqu’oncle Chuck apparut dans l’escalier, détournant l’attention de moi.
Vous êtes arrivés ! s’écria-t-il en dévalant les marches deux par deux. Il avait vraiment l’air d’un riche banquier. Ses cheveux bruns grisonnants étaient coupés court, et son sourire éclatant contrastait avec sa peau bronzée. À coup sûr, son bronzage était dû au golf.
Ma mère avait un jour surnommé Darlene et Chuck « Barbie et Ken », et je comprenais maintenant pourquoi. Ils étaient l’image
de la perfection, devant leur maison de rêve, dans leurs vêtements de marque et avec leur bronzage uniforme. Il ne leur manquait plus que la Corvette rose, mais peut-être se cachait-elle dans le garage à l’arrière.
Je réprimai un sourire à cette pensée.
Content de te voir, Brad, dit Chuck en serrant la main de mon père.
Le bruit d’un moteur puissant couvrit la réponse. Je me tournai vers la rue au moment où un garçon brun de mon âge garait une Dodge Challenger de 1970 dans l’allée voisine. Le moteur émettait un bruit irrégulier. La voiture, de couleur vert délavé et parsemée de taches d’apprêt gris, était manifestement en cours de restauration.
Je pouvais sentir les vibrations du moteur résonner dans ma poitrine, comme un bourdonnement grave et profond. Je me mordis la lèvre inférieure, réprimant l’envie de courir vers le garage pour l’aider à réparer ce problème. C’étaient plutôt les Chevrolet qui m’avaient toujours particulièrement intéressée, une passion que j’avais héritée de mon père. Mais reconstruire une Dodge serait un défi amusant. Un défi dont j’avais bien besoin à ce moment-là.
Les yeux bruns de mon père se posèrent sur moi, attendant que je diagnostique le problème de la voiture comme je le faisais toujours lorsque je l’aidais dans son atelier, à la maison.
J’entends un tic-tac peu rassurant, dis-je. Je parie qu’il va devoir tout démonter pour reconstruire la partie supérieure du moteur. On dirait que ça vient du bloc-moteur.
Il me donna une tape dans le dos.
Bravo !
Je souris triomphalement. J’aimais toujours impressionner mon père. Ces derniers temps, on ne semblait parler que de voitures, mais au moins, on se parlait encore.
Alors que le rugissement s’éloignait, le claquement de la porte d’entrée me fit me retourner. Grande et mince, Whitney descendait les marches du perron comme un mannequin sur un podium. Avec son mètre soixante-dix-huit, elle me dépassait de sept centimètres. Quelques racines noires soulignaient également la raie symétrique de sa tête blonde, et je me demandais si sa mère et elle profitaient de leur rendez-vous chez le coiffeur pour prendre soin de ces repousses gênantes.
Un portable rose à paillettes collé à l’oreille, elle parlait en gesticulant. Ses ongles de mains et de pieds étaient vernis d’un rouge profond, assorti à son rouge à lèvres. Teen Vogue avait-il déjà envisagé de la mettre en couverture ? Grand-Mère leur avait sûrement envoyé au moins une photo.
Tout à fait, Kristin, disait-elle en se dirigeant vers nous, très sérieuse. J’organise une petite fête au bord de la piscine chez moi ce soir. Viens vers sept heures. Appelle les autres filles. C’est notre dernière chance de nous amuser avant la rentrée mardi. (Elle acquiesça en écoutant.) D’accord. Je dois y aller. Ma cousine est là. Ciao.
Elle raccrocha, et un sourire se dessina sur ses lèvres roses.
Oncle Brad ! Emily !
Elle nous serra, mon père et moi, dans ses bras tendus, et l’odeur âcre de son parfum floral, sans doute la dernière fragrance à la mode, manqua de m’asphyxier. Elle recula et sourit.
Je suis tellement contente de vous revoir. Vous avez l’air d’aller bien.
Merci.
J’ajustai ma casquette de baseball sur ma tête. Whitney mentait bien, elle qui avait acquiescé aux critiques de sa mère sur ma tenue lors de leur dernière visite.
Bon, je crois qu’on ferait mieux de commencer à décharger, dit mon père en se dirigeant vers l’arrière de la remorque. On a du pain sur la planche.
Il sortit les clés de sa poche et déverrouilla la serrure. Les barres de métal grincèrent, et les portes s’ouvrirent en gémissant.
J’espère que vous avez tous bien mangé ce matin. On a apporté beaucoup de bazar.
Gênée, j’aurais voulu pouvoir me cacher sur la banquette arrière de la voiture. Je n’osais même pas imaginer ce que Whitney et sa famille penseraient de nos affaires. Chuck attrapa un sac de voyage et une valise dans la pile qui se trouvait dans la remorque. Il passa le sac sur son épaule et monta les marches.
Whitney, pose ton téléphone et prends quelque chose. Si nous nous y mettons tous, nous déchargerons rapidement.
Logan aussi peut aider. Enfin, si vous arrivez à le détacher de sa manette.
Le regard de Whitney balaya ma tenue.
Tu as ton maillot de bain ? J’ai quelques amies qui viennent plus tard pour se baigner. Je me suis dit que ce serait sympa d’organiser une dernière soirée entre filles avant la reprise des cours mardi.
Oh.
Je jetai un coup d’œil à mon t-shirt bleu délavé et à mon short en jean, puis à la remorque.
Je doute de pouvoir trouver mon maillot dans ce désordre.
Whitney haussa les épaules.
Pas de souci. Je peux t’en prêter un.
Je retins un reniflement. Comme si j’allais rentrer dedans.
T’inquiète, dis-je. J’ai beaucoup de rangement à faire. Tu me présenteras tes amies à l’école.
Emily. (Elle me toucha l’épaule, l’air sérieux.) Amuse-toi un peu. Tu auras le reste de l’année pour déballer tes affaires.
Les filles, appela Darlene en hissant deux gros baluchons sur ses épaules menues. Vous pourrez rattraper le temps perdu plus tard. Déchargeons d’abord les cartons.
Dire que le secours venait de Darlene, entre mille. Je jetai un sac à dos sur mes épaules, attrapai une valise à roulettes, puis suivis ma tante dans l’escalier principal jusqu’au grand hall d’entrée. Devant moi, un escalier imposant menait au deuxième étage.
À ma droite se trouvait un vaste salon, meublé d’un piano à queue, d’un canapé et d’un fauteuil en cuir marron assortis, ainsi que de vitrines remplies de figurines sans doute hors de prix. La porte arrière menait à la cuisine, si je me souvenais bien. À ma gauche se trouvait une salle à manger spacieuse, avec une longue table en bois foncé pouvant facilement accueillir huit personnes. Un immense buffet du même bois se dressait à côté, rempli d’un service pour recevoir. À eux seuls, les meubles valaient probablement plus que notre ancienne maison. Je me demandais si Whitney savait à quel point elle avait de la chance d’avoir tout cela.
Par ici, ma chérie, dit Darlene en montant les marches.
Arrivées sur le palier, nous entrâmes dans un long couloir bordé de portes de chaque côté avec, tout au bout, une bibliothèque remplie de livres, de photos encadrées et de bibelots.
Je vais te faire visiter rapidement avant de te montrer ta chambre.
Darlene désigna les portes tandis que nous passions devant.
Voici la chambre de Logan. (Elle s’arrêta et passa la tête par l’entrebâillement.) Logan, arrête ton jeu. Emily est là. Logan nous regarda et sourit.
Salut, Emily.
Il se leva et éteignit la télévision. À dix ans, il était grand pour son âge, tout comme ses parents et sa sœur. Il avait les cheveux blonds comme le sable et les yeux marron foncé.
Salut, Logan.
Je jetai un coup d’œil à sa chambre, qui était deux fois plus grande que celle que j’avais chez moi. Des posters de Star Wars et de voitures encombraient les murs bleu foncé. Un lit en hauteur, dont le dessus était défait et d’où des draps Star Wars pendaient, occupait le mur du fond.
Logan, descends aider ton père et ton oncle à vider la remorque, ordonna Darlene en repartant dans le couloir.
Voici la chambre de Whitney, indiqua-t-elle alors que nous passions devant une pièce décorée dans des tons pastel et meublée de blanc.
Elle désigna ensuite le bout du couloir.
J’ai pensé installer ton père dans la chambre au-dessus du garage, car elle est équipée d’un écran plat, d’un canapé et d’un lit. C’est presque une suite.
Elle désigna une autre porte, située à l’autre extrémité du couloir. Notre chambre.
Puis elle fit un signe de tête vers deux portes de l’autre côté du couloir.
Voici la salle de bains et ta chambre. C’est une chambre d’amis, comme tu peux le voir.
Elle ouvrit la porte d’une chambre qui faisait probablement trois fois la taille de mon ancienne, et qui était meublée de deux bibliothèques, un lit double, un canapé double, une commode à trois tiroirs et un bureau sur lequel était posé un téléviseur à écran plat. Les murs étaient clairs, couleur pêche, et le lit était orné de
coussins aux motifs assortis. Quatre tableaux représentant des paysages marins et des phares ornaient les murs.
Ma tante ouvrit la porte d’un immense dressing. Des cintres vides encombraient la tringle, et des étagères tapissaient le mur du fond.
J’ai déplacé tous les vêtements dans mon placard pour que tu aies suffisamment de place. (Elle posa mes affaires sur le lit et me montra la commode et la penderie.) Elles sont vides aussi. Fais comme chez toi.
Oh, je n’aurai pas besoin de tout cet espace, dis-je en secouant la tête. Je ne remplirai probablement même pas la moitié du placard ou de la commode, mais merci.
Elle balaya ma remarque d’un sourire.
Tu n’as pas besoin de me remercier, dit-elle en me serrant dans ses bras. Nous sommes une famille, Emily. Si tu as besoin de quoi que ce soit, fais-le-moi savoir.
Merci, dis-je en jetant un coup d’œil autour de la pièce, essayant d’assimiler tout cela.
La veille encore, j’étais dans ma petite chambre avec mon lit simple. Ce jour-là, j’emménageais dans une chambre d’amis couleur pêche, décorée de coussins et de tableaux de plages et de phares. Aussi agréable que fût cet endroit, je savais que mes cartons remplis de manuels et de magazines automobiles ne colleraient jamais avec le décor. Cela resterait une chambre d’amis.
Whitney apparut dans l’embrasure de la porte avec une valise marron.
Est-ce que ça va ici ?
Oui, répondis-je en désignant un coffre à linge transformé en siège rembourré, placé devant deux larges fenêtres. Mets-la ici, ce sera parfait. Merci.
Faisons entrer un peu de lumière, dit Whitney en tirant les longs rideaux pêche et en levant les stores blancs.
La lumière du soleil inonda la pièce. Je m’approchai de la fenêtre et regardai le jardin, qui était bien plus étendu qu’il ne semblait l’être depuis la rue. Une terrasse, équipée d’une longue table, de plusieurs chaises et d’un parasol, s’étendait de l’arrière de la maison jusqu’à un patio en dalles de pierre. Au centre du jardin se trouvait la piscine, entourée elle aussi de dalles et bordée de chaises longues. Divers jouets de piscine flottaient dans l’eau cristalline qui scintillait au soleil. La longue allée qui serpentait depuis l’avant de la maison menait au garage.
La voiture que j’avais entendue plus tôt rugit et cracha à nouveau, et je jetai un coup d’œil vers la clôture séparant le jardin de Whitney de celui du voisin.
Un garage indépendant à quatre places se trouvait de l’autre côté. Les portes étaient ouvertes, révélant un désordre d’outils et de pièces de moteur, la Dodge en son centre. Le garçon que j’avais aperçu plus tôt en sortit du côté conducteur. Je me demandai distraitement s’il avait compris que le moteur devait être retapé. Une Jeep Wrangler vert foncé, sans toit, était garée dans l’allée devant le garage. Ce type était donc un fan inconditionnel de Chrysler. Qui habite là ? demandai-je une fois que le bruit du moteur eut cessé.
Les Stewart, répondit Whitney en sortant son téléphone de sa poche, vérifiant l’écran et appuyant dessus. Ce garage est toujours bruyant, mais je suppose que tu y es habituée. (Son téléphone sonna, et elle sourit.) Génial. Tiffany vient aussi.
Chuck fit irruption dans la pièce, les bras chargés de cartons. Ça va ici, ça ? demanda-t-il, haletant comme s’il avait monté l’escalier à toute vitesse.
J’aperçus mon nom griffonné sur le côté au marqueur noir.
Oui, merci. Pose-les n’importe où.
Allez, les filles, appela Darlene depuis le couloir. J’aimerais finir de décharger la remorque pour pouvoir commencer à préparer le dîner.
Une partie de moi se demanda si elle ne voulait pas surtout retirer nos affaires de leur allée avant que tous les voisins ne les voient, et j’espérais que ce n’était pas le cas.
Trois heures plus tard, la remorque désormais vidée et rangée devant le garage du jardin, je m’assis en face de mon père, entre Logan et Whitney, à la grande table de la cuisine. Elle était encombrée de plats remplis de poulet rôti, de purée de pommes de terre, de poêlées de légumes, de petits pains et de salade. Même si cela sentait divinement bon, mon appétit s’était évaporé à la minute où nous étions arrivés dans l’allée.
Logan, veux-tu dire le bénédicité ? demanda Darlene.
Je jetai un coup d’œil à mon père, qui haussa les épaules puis baissa la tête. Qui aurait cru que tante Darlene était croyante ?
Je baissai la tête et regardai mon short en jean délavé pendant que Logan récitait rapidement quelque chose, terminant par « Amen ». Je levai les yeux pour voir des bras se tendre par-dessus la table et attraper les plats de service. Les couverts cliquetèrent et raclèrent les assiettes autour de moi tandis qu’elles se remplissaient de nourriture.
Emily, dit Darlene, comment va ton petit ami ? Je l’ai trouvé très sympa quand nous l’avons rencontré.
Je ravalai un gémissement et pris une profonde inspiration.
Nous avons rompu, répondis-je en haussant les épaules, espérant paraître désinvolte.
Oh, ma pauvre, dit-elle en secouant la tête et fronçant les sourcils. Je suis vraiment désolée.
Que s’est-il passé ? demanda Whitney, l’air inquiet.
Il me fallut toute ma force pour ne pas lui donner un coup de pied sous la table. Que croyait-elle qu’il s’était passé ? J’envisageai de leur dire la vérité, mais l’humiliation aurait été trop difficile à supporter. De plus, j’avais encore un vide dans la poitrine quand je pensais à Tyler, et je ne voulais pas risquer de m’effondrer devant eux.
J’essayais de paraître indifférente à cette histoire d’amour ratée et je haussai les épaules une fois de plus.
Tu sais, ce qui arrive généralement quand quelqu’un déménage.
Darlene me lança un regard condescendant.
Eh bien, c’est vrai que les relations à distance sont généralement vouées à l’échec.
Un silence gênant s’installa, suivi d’un nouveau tintement de couverts.
Alors, Whitney, tu es impatiente de commencer ton année de première ? demanda mon père.
Silencieusement reconnaissante de ce changement de sujet, j’attrapai la salade et en mis dans mon assiette, recouvrant la pile de feuilles vertes de sauce ranch.
Absolument.
Whitney acquiesça avec emphase et sourit.
Tu pourras guider Emmy.
Il me fit un clin d’œil. Whitney haussa les épaules. Bien sûr.
Son téléphone sonna, elle ricana en regardant l’écran, puis commença à pianoter.
Whitney Jean, gronda Darlene. Tu connais les règles. Pas de téléphone à table. Éteins-le, s’il te plaît, et donne-le-moi.
Avec un soupir dramatique, Whitney tapota encore quelques secondes le clavier et rendit le téléphone.
OK.
Darlene le posa sur le bar derrière elle, puis secoua la tête.
Les jeunes d’aujourd’hui… Ils ne pensent qu’à leur téléphone. Je me souviens quand nous devions appeler nos amis depuis le fixe de la cuisine, et que Maman ne nous autorisait pas à passer ou à recevoir des appels après neuf heures du soir. N’est-ce pas, Brad ?
Mon père acquiesça en mâchant.
C’est vrai.
Maintenant, ils s’appellent et s’envoient des SMS à toute heure, continua Darlene en piquant sa salade. C’est très intrusif.
(Son regard croisa le mien.) J’imagine que ton père ne te permet pas non plus d’envoyer des SMS à table, n’est-ce pas, Emily ?
Euh… (Je regardai mon père, espérant qu’il me sauve d’une situation encore plus embarrassante, mais il était en train d’étudier son verre.) En fait, je n’ai pas de téléphone.
Darlene eut l’air perplexe.
Pas de téléphone ?
Non. (Je passai le doigt sur la condensation de mon verre.)
Je ne vois pas l’utilité d’en avoir un.
La vérité, c’était surtout que les portables avaient été l’un des premiers luxes auxquels nous avions renoncé après que ma mère avait été diagnostiquée d’un cancer et que les factures médicales avaient commencé à s’accumuler dans notre boîte aux lettres.
Vraiment ? Darlene sourit. Il va falloir remédier à cela.
On peut ajouter une ligne supplémentaire dans notre abonnement pour presque rien, n’est-ce pas, Chuck ?
Mon oncle acquiesça, la bouche pleine de poulet.
C’est bon, dis-je. Je m’en passe très bien. C’est agréable de pouvoir aller et venir comme bon me semble.
Et je n’ai aucune envie d’être votre œuvre de charité.
C’est vrai, intervint mon père. Il n’y a rien de mal à laisser un message sur le répondeur.
Whitney fronça les sourcils et secoua la tête.
Je mourrais sans mon téléphone.
Je me retins de lever les yeux au ciel en portant mon verre de Coca à mes lèvres pour en boire une longue gorgée.
Qu’est-ce qui était si important que ça ne pouvait pas attendre après le dîner ? demanda Chuck.
C’était à propos des cheerleaders, répondit Whitney. Nous devons porter nos uniformes mardi.
Je jetai un coup d’œil par la fenêtre et pensai à Megan. Était-elle en train de dîner ? Elle n’était certainement pas en train d’écouter une cheerleader parler avec enthousiasme de la nouvelle année scolaire qui commençait.
Je me demandais aussi ce que faisait Tyler et s’il savait que j’avais déjà déménagé, mais je chassais ces pensées de mon esprit. Inutile de me languir d’un garçon qui ne s’intéressait pas à moi.
Tu devrais peut-être rejoindre les cheerleaders, Em’, dit mon père, interrompant mes pensées. Je suis sûr que tu serais aussi douée que les meilleures.
J’ai cligné des yeux et secoué la tête. Mon père avait-il complètement perdu la tête ? L’humidité avait-elle envahi son cerveau ?
Je ne pense pas, répondis-je en essayant de garder un ton neutre.
Mon père haussa les épaules.
Tu devrais essayer quelque chose de différent cette année.
Je fixai son sourire, bouche bée d’incrédulité. Il plaisantait, n’est-ce pas ?
« Différent » n’était pas le mot juste. Il n’avait certainement pas oublié à quel point j’étais solitaire. À part Tyler, qui s’était avéré une perte de temps et d’énergie, j’étais heureuse de passer la majeure partie de ma vie sociale quasi inexistante avec Megan.
J’aurais aimé changer tant de choses, ajouta-t-il.
Étudier, par exemple, au lieu de bricoler des voitures à toute heure ? demanda Darlene avec un gloussement.
Tu as raté ton bac ? demanda Logan.
Non, non, répondit mon père en riant. Je ne l’ai pas raté.
Darlene donna un petit coup d’épaule à mon père.
Mais il a failli le rater. Il a obtenu son diplôme en réparant la voiture de son professeur d’anglais.
Incroyable ! s’exclama Logan, impressionné. Qu’est-ce qui n’allait pas avec la voiture de ton prof ?
Pendant que la conversation dérivait vers les bons souvenirs du lycée de mon père et de ma tante, je picorais ma salade. Quand tout le monde eut fini de manger, j’aidai à remplir le lave-vaisselle, souriant et acquiesçant au récit que faisait Darlene du magnifique été qu’ils avaient passé, avec si peu de jours de pluie.
Une fois la cuisine rangée, je me dirigeai vers l’escalier, espérant pouvoir m’échapper discrètement dans ma chambre envahie de cartons, de sacs et de valises. Alors que ma sandale touchait la dernière marche, j’entendis mon nom.
Emily ! appelait mon père, et je réprimai un gémissement.
Oui ? répondis-je en tendant le cou pour regarder dans la cuisine.
Tu vas te baigner ?
Je secouai la tête.
Non, merci. J’ai des tonnes de cartons à déballer.
Pourquoi ne te détends-tu pas un peu ce soir ? (Il haussa les épaules.) Tu n’es pas obligée de nager. Tu peux simplement t’asseoir sur la terrasse avec moi.
Pourquoi ne comprenait-il pas que j’avais besoin d’un peu de temps, seule, pour mettre de l’ordre dans toutes les émotions qui menaçaient de me submerger ?
Je pense que j’ai juste besoin d’un peu de calme, expliquai-je lentement, en espérant qu’il comprenne.
Oh, je vois. Pas de problème. Dis-moi si tu as besoin de quoi que ce soit.
Il sourit, puis se tourna vers mon oncle pour lui parler. Soulagée qu’il ait enfin compris le message, je me traînai jusqu’à l’étage et me dirigeai vers ma chambre, verrouillant la porte derrière moi. Je me laissai ensuite tomber sur le sol devant un carton, et commençai à le fouiller, à la recherche de quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait me relier à mon ancienne vie, celle que j’avais toujours connue, celle où je me sentais moi-même, et non une marginale coincée dans un monde superficiel.
Je sortis le petit journal intime rose relié en cuir que la conseillère scolaire, Mme Whitehead, m’avait donné en me répétant que mettre mes sentiments par écrit était la meilleure forme de thérapie. Je jetai le journal sur le lit et continuai à fouiller dans le contenu de la boîte. Mes mains tombèrent sur une photo enveloppée dans du papier de soie. En la déballant, ma gorge s’assécha, et mes yeux se remplirent de larmes. Je plaçai le cadre sur mes genoux et en étudiai chaque
détail, caressant le verre du bout du doigt. Le meilleur ami de mon père, Ross, avait pris cette photo le soir de Noël, deux ans plus tôt. Le dernier que j’avais passé avec ma mère. Mes parents et moi posions devant notre petit sapin, et j’étais assise entre eux, les bras autour de ma mère. Elle était magnifique, malgré le cancer qui la rongeait de l’intérieur. Une écharpe couleur menthe couvrait sa tête chauve, faisant ressortir ses yeux émeraude brillants, ces yeux qu’elle m’avait transmis. Sa peau était pâle, mais elle rayonnait sur la photo, son sourire éclatant. Je souriais aussi, tout comme mon père, et nous avions l’air heureux, tellement heureux. Nous ne savions pas que ce serait le dernier Noël de la famille au complet. J’essuyai une larme qui coulait sur ma joue et reniflai.
Tu me manques, Maman, murmurai-je. Comment vais-je faire sans toi ?
Après avoir posé le cadre sur la table de chevet, je me levai, pris une grande inspiration et examinai les cartons contenant tout ce qui me restait au monde. Le plus logique semblait être de commencer par déballer les vêtements. Je m’approchai de la plus grande valise et l’ouvris. J’étais en train de suspendre mes jeans lorsqu’un cri strident suivi d’un plouf retentit de l’extérieur. Je jetai un coup d’œil par la fenêtre et aperçus Whitney et trois filles en bikini qui s’éclaboussaient dans la piscine. J’ouvris la fenêtre et, assise sur le rebord, j’inspirai profondément l’odeur forte du chlore tout en regardant les filles s’asperger et glousser. Mon père était assis à table, une canette de Coca à la main, et discutait avec mon oncle. Il semblait si détendu, si à l’aise sur cette terrasse, avec son beau-frère, comme s’il passait tous ses samedis ici. Comment avait-il réussi à s’adapter si facilement à cette étrange nouvelle vie ? Cachait-il sa douleur ou était-il vraiment heureux ici ? La tristesse et l’anxiété me nouaient l’estomac.
Le bruit d’un compresseur d’air tourna mon regard vers le jardin voisin. Comme attiré par une force magnétique, Logan sauta de la terrasse, courut dans l’allée, traversa le portail et se précipita vers le garage.
Le voisin se leva de sous le capot, posa sa clé à chocs2 sur le banc à côté de lui et donna une tape amicale à Logan. Il s’assit ensuite sur un chariot roulant en face de lui tandis que Logan s’installait par terre. Le garçon s’essuya les mains sur un chiffon rouge et sourit pendant que Logan parlait. Il se pencha ensuite en arrière et rit, passant sa main dans ses cheveux. De là où je me trouvais, je pouvais voir qu’il était grand, mince et que ses épais cheveux brun foncé lui tombaient sous les oreilles, dans une coupe désordonnée très à la mode. Il était vêtu d’un jean et d’un t-shirt blanc, tous les deux couverts de taches de graisse.
Une partie de moi voulait les rejoindre et découvrir ce qui les faisait rire. J’avais envie de prendre cette clé à chocs, de me pencher sous le capot de cette voiture et d’aider le voisin à démonter le moteur tout en lui donnant mon avis sur les Dodge. Mais je savais que me voir courir vers le garage d’un inconnu ne plairait probablement pas à Whitney et ses amies. Elles pourraient avoir une mauvaise impression de moi, et je ne voulais pas commencer ma première journée au lycée de Cameronville comme ça. D’ailleurs, avais-je vraiment envie de devenir amie avec un autre passionné de mécanique ? Les larmes me montèrent aux yeux, et la voix de Mme Whitehead résonna dans ma tête : « Chaque fois que tu te sens submergée par tes émotions et que tu as envie de pleurer ou de crier, ouvre ce journal et écris, Emily. Écris tout : chaque pensée,
2. Une clé à chocs, ou clé à cliquet pneumatique, est un outil motorisé, alimenté par air comprimé, utilisé pour serrer et desserrer des boulons et des écrous avec efficacité (NDT).
chaque sentiment. Rien n’est trop important ou trop insignifiant. Cela t’aidera à mettre de l’ordre dans tes sentiments et à alléger le poids du monde qui pèse sur tes épaules. »
Je m’affalai sur le lit et sortis un stylo du sac à dos que j’avais jeté là plus tôt. Je tendis la main et saisis la croix en or que j’avais autour de mon cou depuis le jour où ma mère était décédée. Elle-même avait porté ce collier tous les jours depuis qu’on lui avait diagnostiqué un cancer, et elle disait que ce petit pendentif doré lui donnait de l’espoir. Même s’il n’avait pas le même effet sur moi, il me faisait me sentir plus proche d’elle. Je fermai les yeux et essayai de murmurer une prière, comme le faisait Maman, pour trouver de la force, mais rien ne me vint à l’esprit. À la place, je récitais une prière que j’avais apprise au catéchisme quand j’étais enfant, mais les mots me semblaient peu sincères, forcés.
Je laissai la croix tomber sur ma clavicule et, tournant une nouvelle page du journal, je commençai à écrire une lettre à ma mère :
Samedi 20 août
Chère Maman,
Papa et moi sommes arrivés chez Whitney cet après-midi. J’ai l’impression d’être piégée dans un univers parallèle. Tout ici est trop parfait, des maisons aux jardins. Les cours commencent mardi, et je ne peux pas imaginer entrer en première sans Megan. J’ai peur de suffoquer si je reste ici trop longtemps. J’espère que Papa trouvera bientôt du travail pour que nous puissions avoir notre propre maison. Il semble totalement indifférent à ce déménagement. Il continue de sourire et de plaisanter comme d’habitude. Est-ce que rien ne l’affecte ?
Je porte toujours la croix que tu avais quand tu étais malade. J’aimerais qu’elle me donne la force qu’elle te donnait. Tu disais toujours que Dieu
était ta force et ton roc. Apparemment, ce n’est pas le cas pour moi.
Je voudrais parler à Dieu et lui dire ce que je ressens, mais ces derniers temps, quand je m’allonge dans mon lit le soir, je n’arrive pas à trouver les mots, même en essayant de toutes mes forces. Bizarre, non ? J’ai été élevée dans la foi, mais maintenant, j’ai oublié comment prier. C’est toi qui m’as appris à parler à Dieu. Comment vais-je m’en souvenir maintenant que tu n’es plus là ?
Je ne me suis jamais sentie aussi seule. Cette année de première va être horrible.
Et surtout, tu me manques, Maman.
Je refermai le journal, le posai avec le stylo sur la table de chevet et m’adossai aux oreillers. Je fermai les yeux, serrai la croix entre mes doigts et m’endormis.