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Les enfants de la Balme - Une flamme s'allume

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Une flamme s’allume

Illustrations de

Laura Catalán

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L’auteur et l’éditeur remercient Claire Maligot pour sa précieuse relecture historique.

mame Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Édition : Camille Icole Direction artistique : Armelle Riva Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Audrey Bord Mise en pages : Text’oh (Dole) © Mame, Paris, 2022 57, rue Gaston-Tessier, CS 50061, 75166 Paris Cedex 19 www.mameeditions.com ISBN : 9782728931941 MDS : MM31941 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011. »

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En hommage à ceux qui, dès 1940, ont osé résister. C.G.

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Philippe Bouvettaz Il a onze ans en juin 1940. Élève les jours d’école, berger le reste du temps, il n’a pas les pieds dans le même sabot, ni la langue dans sa poche. Et quand on le provoque, ses poings ne restent pas inertes derrière son dos ! Heureusement pour lui qu’il est aussi astucieux qu’impulsif : quand on part à l’aventure, mieux vaut avoir des ressources pour se tirer d’affaire…

Marie Bouvettaz À neuf ans, elle est déjà réfléchie et déterminée. Elle forme un bon binôme avec son frère Philippe et passe le plus clair de son temps en sa compagnie, sauf à l’école, non-mixité oblige. Elle partage sa curiosité, sa franchise, un sens aigu de la justice et un certain appétit pour le risque. Avec ce cocktail bouillonnant dans le cœur, comment rester les bras croisés quand la France fait naufrage ? 4

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Jean Bouvettaz Frère aîné de Philippe et Marie, il a dix-huit ans et sert dans une section d’éclaireurs-skieurs, élite des bataillons de chasseurs alpins qui défendent la frontière des Alpes en juin 1940. Mais comment expliquer ses cachotteries après la démobilisation ? Quel secret dissimule ce grand frère pourtant attentionné ? Ah, comme c’est frustrant de le sentir soudain insaisissable !

Paul Moreau Il va sur ses quinze ans. C’est le cousin germain de Jean, Philippe et Marie. Élève dans un pensionnat situé à la frontière suisse, il passe ses vacances à La Balme. L’été au grand air dans les alpages, voilà à ses yeux la vie idéale ! Le jour de la rentrée scolaire n’est donc pas son préféré. Pourtant, en cette année 1940, le retour à l’internat va prendre les couleurs inattendues de l’héroïsme…

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Georges Bouvettaz C’est le père de Jean, Philippe et Marie. Ancien soldat de la Grande Guerre, paysan robuste d’une quarantaine d’années, il est à la tête d’un élevage de vaches et de moutons. De la traite du matin à celle du soir en passant par la fabrication du fromage, il y a deux mots de la langue française qui n’existent ni dans son vocabulaire ni dans son emploi du temps : « vacances » et « repos ».

Solange Bouvettaz Épouse de Georges et mère dévouée, c’est aussi une travailleuse infatigable, qui tient sa maison avec un soin méticuleux. Sa générosité n’a d’égale que sa rigueur. Alors, le jour où ce conspirateur de Jean abîmera les plus beaux draps de la maison pour entretenir le mystère autour de ses activités suspectes, il tremblera devant elle plus que devant la police…

M. Verly, maire de La Balme Si le chant « Maréchal, nous voilà » avait existé dès l’été 1940, c’est sûrement M. Verly qui l’aurait inventé ! Le maire de La Balme, qui en est à son quatrième mandat, professe pour le maréchal Pétain une admiration sans bornes. Ce n’est pas devant lui qu’il faudrait prononcer le mot « Résistance ». 6

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Le père Parnoud C’est le curé de La Balme. Discret, posé, bienveillant envers tous, il ne fait pas étalage de ses convictions autres que religieuses. Que pense-t-il de la guerre, de la défaite, du maréchal Pétain ? Bien malin qui pourrait le savoir, cet homme est impénétrable.

M. et Mme Vacher Ce couple d’Annecy tient une crémerie dans la ville et cherche des fournisseurs de qualité ; Georges Bouvettaz attire son attention par l’excellence de ses reblochons. Mais pourquoi M. Vacher tient-il à garder le secret sur ses commandes ? Pourquoi refuse-t-il certains clients ? Quel drôle de jeu joue-t-il ? De quoi intriguer nos héros !

Mourguet Camarade de garnison de Jean Bouvettaz pendant la « drôle de guerre », cet homme bâti comme une armoire à glace est surnommé « le Troll » par Philippe, à cause de sa carrure. Il a du cœur sous ses dehors rugueux, mais il semble tremper dans les mêmes cachotteries que Jean… Que mijotent ces deux-là, et le curé n’est-il pas leur complice ?

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M. Sernet C’est l’instituteur des garçons de La Balme. Blessé de la Grande Guerre, il se passionne pour son métier et aime instruire les fils de paysans. Son patriotisme est incontestable, et la mort de son beau-frère sous les bombes de la Luftwaffe le plonge dans le chagrin. Comment prendra-t-il la capitulation de la France ? En juin 1940, les réactions des Français sont tellement imprévisibles…

Arthur Tarray De tous les jeunes gens de La Balme qui ont combattu pendant la campagne de France, Arthur est le seul à n’être pas rentré après la démobilisation. Ses parents se sont fait une raison : leur fils est sûrement mort… Quoique… la guerre réserve parfois des surprises !

Colette Chémely Sœur de Georges Bouvettaz et mère de Paul, Colette a épousé en secondes noces un lunetier de Morez. Elle vit avec lui dans le Jura, de l’autre côté de la ligne de démarcation. Entre elle et Paul, les relations sont compliquées. Il n’est pas certain que l’Occupation les simplifie… 8

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Jean-Louis Chémely C’est le beau-père de Paul. Lunetier talentueux, il considère la présence des Allemands à Morez comme une occasion d’étoffer sa clientèle. Pour cet homme de soixante ans à la barbiche soignée, les affaires sont les affaires et le client est roi, même s’il vient d’outre-Rhin !

Henri Lambert Prisonnier en Allemagne à l’issue de la campagne de France, Henri est rentré à La Balme juste à temps pour la date de son mariage avec sa fiancée Aude. Quelle chance ! Mais s’est-il passé quelque chose pendant sa captivité ? La police de Vichy semble rapidement le soupçonner d’activités secrètes. Est-ce la preuve qu’Henri est résistant ?

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La France en 1940

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Les lieux de l’histoire 2

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Préambule Cette histoire est un roman. Le village de La Balme-SaintFrançois n’existe pas et ses habitants sont imaginaires, même s’ils présentent plus d’une ressemblance avec des personnages réels des années 1939-1945. Au fil de leurs aventures, mes héros fictifs vont cependant croiser la route de personnages historiques, célèbres ou méconnus. Par ailleurs, les faits historiques servant de cadre au récit (opérations militaires, chronologie de la guerre, événements politiques, discours radiodiffusés, parution d’articles de presse, etc.) sont rigoureusement exacts. Pour en savoir plus sur ces personnages et événements réels, les lecteurs sont invités à lire les « Zooms sur… » en fin d’ouvrage.

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Chapitre 1

Trois moTs dans la boue

En ce lundi 30 septembre 1940, huit heures sonnent au clocher de l’église lorsque Philippe et Marie débouchent sur la place de La Balme-Saint-François. La rentrée est fixée à huit heures et quart. Au-delà des platanes jaunissants plantés au bord de la fontaine, un attroupement s’est déjà formé devant la classe des filles et celle des garçons, situées de part et d’autre de la mairie. Les enfants jouent et discutent en attendant l’ouverture de l’école, fermée depuis le 15 juillet. Philippe ralentit. Le jour de la rentrée ne l’a jamais transporté d’enthousiasme ! De loin, il plisse les yeux pour distinguer les visages de ses camarades au-dessus des blouses bleu marine. De son côté, Marie balaie du regard les grappes de filles, lorsque son attention est déviée par l’éclat fugace d’une vitre qui s’ouvre à l’étage de la mairie. – Qu’est-ce qu’ils font ? s’étonne-t-elle en montrant du doigt deux ouvriers en train de s’activer derrière la fenêtre. Philippe lève les yeux. À l’instant même, l’un des hommes

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Les enfants de La Balme

se penche par-dessus le garde-corps pour examiner la façade du bâtiment et dit avec un fort accent savoyard : – On va essayer d’enfoncer les clous là où c’est déjà percé. Ça devrait y faire ! Philippe et Marie constatent subitement à quel point le mur de la mairie est nu. Il y manque quelque chose, un élément si familier que les enfants ne le remarquaient plus. Une dizaine de trous, des larmes de rouille, quelques traces noirâtres sur le crépi : voilà tout ce qu’il reste des trois mots naguère cloués au-dessus du perron, « Liberté – Égalité – Fraternité ». Sidérés, le frère et la sœur regardent l’ouvrier enjamber le garde-corps, une corde autour de la taille, assuré de l’intérieur par son collègue. Il tient à la main gauche d’élégantes lettres cursives soudées les unes aux autres. Philippe et Marie penchent la tête pour déchiffrer le mot : « Travail ». Tandis que l’ouvrier se laisse descendre avec agilité jusqu’au niveau des trous, la silhouette de M. Verly, le maire de La Balme, apparaît dans l’encadrement de la fenêtre. L’air rayonnant, il brandit deux autres noms en fer forgé : « Famille » dans la main gauche, « Patrie » dans la droite. – Je vous les passe dès que vous en avez besoin, lance-t-il à l’ouvrier qui saisit un marteau coincé dans sa ceinture. – Pas tout de suite, Monsieur le maire, dit l’ouvrier. J’en ai au moins pour cinq minutes à fixer le premier.

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Trois mots dans la boue

Philippe exhale un long souffle qui s’échappe de ses lèvres en volutes de vapeur, à cause de la fraîcheur du matin. – Qu’est-ce qu’ils ont fait des autres mots… ceux d’avant ? – Philippe ! Content de te revoir ! lui dit Marc, le fils du boucher, en venant à sa rencontre. Marc s’est absenté quinze jours de La Balme pour aller faire les vendanges à Seyssel, chez ses grands-parents qui possèdent des vignes là-bas. Il ajoute : – Pas fâché de rentrer et de vous retrouver tous. – Salut, Marc, répond Philippe. Bienvenue à la maison. Il écourte cependant la conversation parce qu’il vient de repérer, gisant dans le caniveau, l’objet qu’il cherchait des yeux. Il s’en approche et se baisse pour le ramasser. C’est un mot rongé par l’usure des ans : « Égalité ». Il l’essuie sur la manche de son sarrau et voit Marie se pencher, un peu plus loin, pour saisir un autre trophée : « Liberté ». Du premier étage, M. Verly interpelle les enfants : – Philippe, Marie, méfiez-vous de ces machins : ils sont rouillés. N’allez pas attraper le tétanos ! – Qu’est-ce que vous comptez en faire, Monsieur le maire ? demande Marie. M. Verly hausse les épaules. – Le métal est trop corrodé pour être récupéré. D’un mouvement leste, Philippe fait tomber son cartable de ses épaules. – Je vous en débarrasse, Monsieur le maire, mais c’est promis, je ferai attention au tétanos. De toute façon, Marie et moi, nous sommes vaccinés. 19

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Il assujettit tant bien que mal son butin entre les sangles de son sac de classe, puis il tend la main pour prendre le sien à Marie. Mais elle le plaque jalousement contre sa blouse et croise les bras par-dessus. – Donne, insiste Philippe. Ton cartable à toi est trop petit. – Dans ce cas, promets-moi d’abord que tu me rendras la liberté à la maison. Suzanne, la fille du cordonnier, éclate de rire à ce jeu de mots involontaire. Mais Philippe fronce les sourcils. – Il n’y a pas de raison qu’elle soit à toi plutôt qu’à moi, dit-il à mi-voix. – Je la veux dans ma chambre. Toi, tu gardes l’égalité. – Et pourquoi ? rétorque Philippe, envahi par une bouffée d’exaspération. On jouera à Am Stram Gram. Il tente d’arracher à sa sœur le mot en fer forgé, mais elle crispe un peu plus encore les coudes. Philippe pousse un soupir théâtral. – Si tu as envie de faire le bébé dès la rentrée et devant tout le monde… grommelle-t-il. En effet, leur dispute a attiré l’attention générale. Des élèves amusés les entourent. Pierre Verly, le fils du maire, s’approche des Bouvettaz, tenant à la main le mot « Fraternité » déniché à dix pas de là. – Moi, je suis pour la paix dans les familles, dit-il, malicieux. Prenez ce trésor en plus… Ce sera le lot de consolation pour celui qui devra renoncer à la liberté.

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Éclat de rire général. Marie sent sa colère tomber d’un coup et demande à la cantonade : – C’est gentil, mais, euh… En fait, il y en a peut-être d’autres qui voudraient garder un souvenir ? De nouveau, la voix du maire tombe du premier étage : – Un souvenir de quoi, voyons, ma petite Marie ? Personne n’a aucune raison d’être nostalgique de ces choses-là. La France doit se tourner vers son avenir ! Elle était devenue un champ de ruines bien avant la guerre, rongée par de vilains maux que personne ne voyait. C’est pourquoi elle s’est effondrée. À présent, grâce au Maréchal, et grâce à cette nouvelle devise, notre patrie éternelle va renaître, plus belle et forte que jamais ! M. Verly interrompt son envolée lyrique en voyant M. Sernet et Mme Tournolles déboucher sur la place, en compagnie d’un adolescent que personne n’a jamais vu. Le maire conclut, faussement modeste : – Votre maître et votre institutrice vont vous expliquer tout cela avec plus d’éloquence que moi. M. Verly a toujours eu confiance en ses talents oratoires, qu’il déploie à chaque élection municipale, et qui lui valent d’être invariablement réélu, puisqu’il en est à son quatrième mandat. Il est vrai qu’il n’a pas le moindre adversaire, les autres Balméens s’estimant trop accaparés par les travaux agricoles pour s’occuper de politique ! Les élèves curieux dévisagent l’inconnu qui accompagne le maître. Vêtu d’une blouse noire, il dépasse d’une tête 21

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le grand Fernand, dont la touffe de cheveux était jusqu’à présent le point culminant de la classe. Il doit avoir au moins seize ans ! M. Sernet paraît le guider, la main posée sur son épaule. Il a un regard étrangement fixe. Est-il aveugle ? – Bonjour, les enfants, dit le maître, assez fort pour couvrir les coups de marteau de l’ouvrier. Laissez-moi vous présenter mon neveu Gustave. C’est le fils de ma sœur et de mon beau-frère Adrien… celui qui est tombé pour la France à Dunkerque, vous vous rappelez ? Les élèves hochent gravement la tête. – J’ai pris Gustave en pension chez moi pour cette année, poursuit le maître. Je vais l’aider à préparer le baccalauréat. Sa cécité demande quelques dispositions particulières, que son collège d’Amiens ne pouvait plus assumer. Un sourire timide fleurit sur les lèvres du nouveau. Il a un visage ouvert et agréable, et si ses yeux sont sans éclat, ce sourire est plein de lumière. – Bonjour à tous, dit-il, d’une voix assurée. On entend fuser des « Bonjour » et des « Bienvenue Gustave ». – Merci, répond le nouveau, tandis que son oncle ouvre le portail de la cour des garçons. De l’autre côté de la mairie, Mme Tournolles en fait autant pour les filles. L’heure de la rentrée a sonné. Marie tend à son frère le vestige de l’ancienne devise. – Tiens, dit-elle à mi-voix. Voyant Philippe surpris, elle ajoute : 22

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– Ça me fait de la peine qu’on n’ait été que tous les deux à se disputer pour ces mots, tu sais. J’aurais presque aimé une bagarre générale. Les traits de Philippe se détendent. Il pose la main sur l’épaule de sa sœur. – Quand Paul reviendra à la Toussaint, on lui laissera choisir le mot qu’il préfère parmi les trois. Il sera content d’en avoir un, lui aussi. Tu es d’accord ? Marie hoche la tête. Une fois la liberté, l’égalité et la fraternité coincées cahincaha entre les sangles du cartable, Philippe essaie en vain de soulever le fardeau et peste : – Les lanières risquent de craquer. – À mon avis, tu pourrais laisser les trois mots dans un coin de ta classe… Personne ne te les volera. – Tu as raison, soupire Philippe. Allez, à tout à l’heure. Frère et sœur se séparent à la hâte, car leurs camarades sont déjà rentrés dans leurs cours respectives, où on les entend piailler comme une volée de moineaux. Les deux cloches tintent en même temps, donnant le signal de la mise en rang. Dix minutes plus tard, M. Sernet s’adresse aux garçons dans un silence fervent. Il a demandé que personne ne sorte ses affaires pour l’instant ; il exige seulement une attention parfaite. Vingt-deux visages brunis par l’été sont tournés vers lui.

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Lorsque l’instituteur de La Balme raconte l’histoire de France, il s’y entend pour captiver son auditoire. Aujourd’hui, il transporte ses élèves sur le champ de bataille de Marignan, en 1515. Il raconte le choc des armées et la victoire de François Ier avec autant de verve que s’il revenait tout juste de la mêlée. – Et savez-vous, mes enfants, grâce à qui la France a gagné ce jour-là ? conclut M. Sernet. Le fils du boulanger lève le doigt. – Grâce à Bayard, Monsieur ? – Oui, Joseph. Et comment surnommait-on ce grand guerrier ? Toute la classe annone en chœur : – « Le chevalier sans peur et sans reproche. » – Très bien. Et, maintenant, sauriez-vous me dire avec quel personnage de notre temps on peut comparer le chevalier sans peur et sans reproche ? Pierre Verly brandit un doigt frétillant. – Le maréchal Pétain, Monsieur !!! – Oui, dit gravement M. Sernet. Il se dirige vers le tableau noir, contre lequel est appuyé un cadre de bois posé à l’envers. L’instituteur le saisit de sa main valide et le retourne. Le digne visage du Maréchal apparaît, coiffé de son képi à triple rang de feuilles de chêne. L’instituteur promène les yeux sur la classe.

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– Philippe ! Toi qui portes le beau prénom du Maréchal, viens donc m’aider. Nous allons suspendre ce portrait à côté de la porte. Il y a déjà un clou. Le jeune berger se lève. Il a envie de laisser traîner ses chaussures sur le plancher, mais il n’ose pas, parce qu’il règne dans la classe une piété quasi religieuse devant la photographie du vainqueur de Verdun. Le maître monte sur une chaise. Philippe lui tend le tableau à bout de bras. – Bien, dit M. Sernet, satisfait, en descendant de son perchoir. Maintenant, sortez vos cahiers neufs. Nous allons commencer par rédiger les pages de garde. Gustave, tu as préparé ta tablette braille ? Voici un sujet de composition de français. Tu peux t’y mettre tout de suite. On remplit les encriers, on installe les buvards, on taille les crayons, et on se penche sur les premières lignes d’écriture. Comme elles sont laborieuses après un mois et demi sur les alpages ! Les mains calleuses des garçons doivent se réhabituer à la finesse des lettres et des chiffres. De temps à autre, Philippe tourne la tête à gauche pour admirer Gustave, qui aligne avec aisance des signes en relief sur un papier rigide. Cela lui donne du courage pour son propre travail. Peut-on renâcler à l’ouvrage quand on a la chance de voir ce qu’on écrit ? Au cours de la matinée, les garçons lèvent le nez vers le portrait du Maréchal presque plus souvent que sur l’horloge. Philippe lui-même se surprend à le scruter à maintes 25

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reprises. De retour dans l’atmosphère tranquille de la classe, il ne sait plus quoi penser. Les aventures de l’été lui paraissent lointaines, y compris l’équipée au Juvénat, qui date pourtant d’hier, mais semble appartenir à une autre vie ! Il lui semble soudain que Davide et ses parents auraient bien fait de rester en France, et que le pays, gouverné par cet homme au sourire sage et paternel, ne peut devenir ni injuste ni inhospitalier pour qui que ce soit. Ainsi s’écoulent les trois premières semaines d’école, dans l’impression étrange, et somme toute assez douce, que la vie d’avant a repris. L’air vif des journées d’automne, l’odeur du poêle rallumé dans la classe, le crissement de la craie contre le tableau noir, les leçons de calcul et de français, tout cela paraît si familier à Philippe et Marie que la guerre passe à l’arrière-plan. Le soir, à la maison, il faut faire les devoirs, traire les vaches, préparer les reblochons, briquer l’étable, aider les parents à diverses tâches. Le jeudi, on sort les bêtes pour qu’elles profitent des prés qui ceinturent La Balme, avant qu’ils ne soient ensevelis sous la neige. Jean s’est installé à Annecy, où il travaillera tout l’hiver chez un menuisier, maître Vincent. Il faut donc assumer à la ferme sa part habituelle des travaux quotidiens, et la besogne ne manque pas. Le samedi et le dimanche passent vite aussi. Au catéchisme et à la messe, le père Parnoud n’évoque

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jamais la politique. Il ne parle ni de l’Allemagne, ni de la patrie, ni du Maréchal, seulement de l’histoire sainte. Depuis la rentrée, les mots en fer forgé, Liberté, Égalité, Fraternité, sont remisés dans la chambre de Philippe, sous le lit de Paul. Symboliquement, Philippe et Marie les sortent chaque soir de leur cachette pour les nettoyer d’un coup de chiffon, parce qu’il ne faut pas qu’ils prennent la poussière. C’est un moment important de leur journée. Le seul qui leur rappelle qu’en France, peut-être, quelque chose ne tourne pas rond. Le reste du temps, rien ne les choque. Jusqu’à ce lundi 19 octobre, où M. Sernet, sans le faire exprès, va rallumer dans la conscience de Philippe une petite flamme qu’il croyait éteinte : l’envie de protester.

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Chapitre 2

révolTé !

Ce matin-là, après le salut au portrait du Maréchal, qui est devenu un rituel, M. Sernet annonce d’une voix émue : – Mes enfants, vous connaissez le « Secours national », cet organisme d’aide aux pauvres, créé pendant la Grande Guerre. Une belle annonce vient de paraître au Journal officiel : le Secours national œuvrera désormais sous l’autorité directe du maréchal Pétain. C’est encore une preuve de la renaissance de la France : plus d’entraide, moins d’individualisme… Léon lève le doigt. M. Sernet en est contrarié. Il n’aime pas qu’on essaie de poser une question avant qu’il n’ait fini de parler. Mais Léon est nouveau : son père vient d’être embauché à la fruitière pour remplacer Jean Bouvettaz. Le nouvel élève a encore à apprendre les règles en usage dans la classe, et M. Sernet décide de se montrer bienveillant. – Oui, Léon ? – Monsieur, qu’est-ce que c’est, le « Journal officiel » ?

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– C’est le journal qui publie les nouvelles lois, les nouveaux décrets. – Vous le lisez tous les jours ? demande Léon, les yeux écarquillés. Le maître sourit. – Non. Mais hier, j’étais à Annecy et je l’ai vu chez des amis. J’ai trouvé cette nouvelle touchante ; je tenais à vous en faire part. – Il y avait d’autres annonces ? intervient Fernand. La politique n’est absolument pas une passion chez lui ; en revanche, tout ce qui peut retarder l’instant de se mettre au travail l’intéresse. M. Sernet esquisse un geste vague. – Il était question du nouveau statut des juifs, mais cela ne nous concerne pas, personne n’étant juif à La Balme. Donc… Philippe brandit prestement le doigt, comme on dégaine une lame. Le maître jette un coup d’œil à l’horloge et fait semblant de l’ignorer. – Sortez les Lettres de mon moulin. Nous allons commencer par un peu de lecture à voix haute. – Monsieur ? demande Philippe en étendant le bras au maximum. – Plus tard, Philippe. – MONSIEUR, QU’EST-CE QUI SE PASSE POUR LES JUIFS ?

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Révolté !

– Philippe, je t’interdis de crier, veux-tu une punition ? Nous en reparlerons si vraiment cela t’intéresse. Le ­programme est chargé ce matin. – Moi aussi, ça m’intéresse, intervient soudain Gustave, que personne n’a vu s’interrompre dans sa composition d’histoire. J’ai un ami, à Amiens, qui est juif. Est-ce que cette nouvelle le concerne ? M. Sernet se tourne vers son neveu, avec un peu de réticence. – Quel est le métier de son père ? – Médecin. – Alors non, pas du tout, dit le maître d’une voix légère. Elle interdit seulement aux juifs d’exercer des professions dans la fonction publique, l’armée, l’enseignement, la politique. Les médecins ne sont pas concernés. Le visage de l’aveugle n’exprime pas le soulagement attendu. – Samuel veut devenir pilote de chasse, dit-il, consterné. – Ah, oh, eh bien… bredouille M. Sernet, avant de reprendre d’une voix enjouée : – Il a bien le temps d’envisager une autre carrière parmi la foule de possibilités qui lui restent. À votre âge, on a la vie devant soi. Bon, ces manuels de lecture ? Philippe bouillonne. Il revoit Davide et ses parents obligés d’enjamber le mur comme des voleurs, et prend la parole en omettant cette fois de lever le doigt. – Monsieur, qu’est-ce qu’ils ont fait, les juifs, exactement ?

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Le front de l’instituteur se marbre de rouge. Philippe n’en a cure. Lui aussi est en colère ! Il poursuit, buté : – Pour qu’ils soient punis, c’est qu’ils ont commis quelque chose de grave. Et je veux savoir quoi. M. Sernet fait un effort sur lui-même et, après quelques secondes de silence, demande d’une voix bien maîtrisée : – Connais-tu des juifs, Philippe ? Le berger hésite. Dire oui, c’est risquer de causer des ennuis au père Favre : Marie et lui se sont promis de taire cette équipée. M. Sernet interprète ce silence comme un « non ». – Donc, tu n’es pas spécialiste du problème juif, et moi non plus. Les maîtres savent beaucoup de choses, mais pas tout, mon petit. Je laisse la question aux ministres compétents. Ouvrez vos livres page 26. Le bruit des feuilles qu’on tourne est, de nouveau, couvert par la voix de Philippe. – Monsieur, vous ne connaissez pas de juifs, mais mettons que demain, le gouvernement décide, je ne sais pas, moi, que les aveugles ne peuvent plus devenir professeurs par exemple ? Qu’est-ce que vous diriez de cette injustice ? Tous les regards convergent vers le neveu du maître, qui rougit. Chacun sait qu’il espère devenir professeur de lettres. Cette fois, c’en est trop. M. Sernet explose. – Philippe, tu es absurde, impoli et grossier. Dehors ! Prends une feuille et ton encrier. Assieds-toi dans le couloir et écris une lettre d’excuses à Gustave. En plus de 32

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cela, tu viendras jeudi matin pour quatre heures de retenue. Ce soir-là, le dîner commence dans un silence morose. M. et Mme Bouvettaz rentrent tout juste du marché d’Évian ; Philippe n’a pas encore eu le temps de leur avouer sa punition. En attaquant sa purée, Marie jette des coups d’œil inquiets à ses parents, qui semblent de mauvaise humeur. Elle n’aimerait pas être à la place de son frère, dont elle partage pourtant la révolte. Elle décide de briser le silence. Il faut trouver pourquoi les parents font cette tête ! Philippe saura mieux, ensuite, comment aborder le sujet des quatre heures de retenue. – Papa, Maman… Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes tristes ? Ou fâchés ? demande-t-elle. Georges Bouvettaz pousse un soupir excédé. – On a vendu très peu de reblochons, à cause des restrictions que le gouvernement vient de mettre en place. L’hôtel qui nous prend habituellement vingt fromages nous en a pris trois ; c’était tout ce que ses tickets de rationnement lui permettaient d’acheter. Ces mesures de rationnement vont nous empoisonner la vie. Philippe écarquille les yeux. – Je ne comprends pas. Ces gens n’ont plus assez d’argent pour vous payer ? – Là n’est pas le problème ! explique Mme Bouvettaz. Ils n’ont plus le droit d’en acheter trop, parce que ailleurs, on manque de nourriture. Dans les grandes villes, s­ urtout. 33

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Le rationnement est une mesure nationale, qui vaut pour les deux zones. – Mais notre reblochon, ce n’est pas à Paris ou à Lyon qu’on le vend. Donc, je ne vois pas le problème qu’il y a à fournir les clients habituels ? – Moi non plus, maugrée M. Bouvettaz en haussant les épaules. Quelle pagaille ! Bon, du coup, les enfants, je compte sur votre aide jeudi matin. Un crémier d’Annecy est venu nous trouver. Il nous a dit qu’il avait un moyen d’écouler nos fromages ; il en demande cent. Il nous donne rendez-vous à sept heures, avant l’ouverture de sa boutique. Et nous irons à pied avec des sacs chargés de reblochons, parce qu’il n’y a plus d’essence pour la voiture. Vous m’accompagnerez : Maman assurera la traite. – Euh, interrompt Philippe, les yeux fixés sur son assiette. Jeudi matin, je serai pris, Papa. – Où ? demande M. Bouvettaz en fronçant les sourcils. – À l’école. Voyant le père ouvrir de grands yeux, Marie intervient : – Je peux expliquer, Philippe ? – Tu n’y étais pas, bougonne le frère en lui jetant un coup d’œil. Le regard de Marie brille. Elle dit très vite : – Non, mais je suis fière de toi, alors je saurai raconter. Les parents posent les coudes sur la table, attendant la suite. Philippe est touché du soutien de sa sœur. – Vas-y, lui dit-il.

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Marie retrace la scène du matin dans la classe des ­garçons. Elle annonce la loi contre les juifs, l’incompréhension de son frère, la colère de M. Sernet. – Philippe n’a pas insulté Gustave, plaide-t-elle. C’était seulement pour souligner l’injustice de cette loi. Est-ce que les juifs méritent ce traitement ? Philippe se ratatine sur sa chaise. Ce n’est pas la première fois qu’il écope d’une retenue, et il sait qu’il faut s’attendre à une double peine : la punition de l’instituteur se voit toujours augmentée d’une pénitence à la maison. Le silence s’éternisant, Philippe ose lever les yeux vers son père. Celui-ci promène distraitement sa fourchette sur sa purée. Quant à Mme Bouvettaz, elle a gardé les yeux fixés sur sa fille, comme si elle réfléchissait à la question laissée en suspens par Marie. Georges Bouvettaz dit soudain : – À Verdun, j’avais deux copains juifs dans ma tranchée. Je les ai bien connus… Tout ce temps passé ensemble à patauger sous le feu ennemi… Sa voix s’étiole. On n’entend plus que le tic-tac de l’horloge et le meuglement lointain d’une des vaches parquées dans l’étable. – Tu nous as déjà parlé d’eux ? demande doucement Mme Bouvettaz. Chez son mari, les souvenirs de la Grande Guerre sont à l’image des éclats de shrapnel qu’il a gardés dans la cuisse : enfouis en lui, invisibles et hors d’atteinte, ils

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continuent parfois à lui faire mal. Les occasions sont rares de l’aider à extirper ces échardes de sa mémoire. – Non, murmure M. Bouvettaz. Ils sont morts. Alfred a reçu la Légion d’honneur à titre posthume, pour sa bravoure pendant le dernier assaut. Quant à Edmond, il était brancardier. Il s’est fait faucher en sortant chercher un blessé dans le no man’s land. Le visage de Georges Bouvettaz se contracte sous les poils de la barbe. – C’étaient des héros, et de chics types à côtoyer dans cet enfer. Alors ça me fait drôle de penser qu’aujourd’hui, on maltraite leurs enfants. Marie demande : – Alfred et Edmond sont des prénoms juifs ? Georges riposte avec virulence : – On peut être juif et s’appeler Edmond, oui Mademoiselle. On peut être juif et français. On peut être juif et aussi patriote que le maréchal Pétain. Dire le contraire, c’est injuste et… fou. M. Bouvettaz repousse son assiette, l’air penaud. – Je mangerai le reste demain matin après la traite. C’est délicieux, Solange, mais ces bêtises me coupent l’appétit. Mme Bouvettaz approuve d’un geste de la tête. Georges Bouvettaz dit à Philippe : – Ne t’en fais pas pour jeudi. On se débrouillera sans toi. Mon fils, ouvre bien les oreilles, parce que tu n’entendras ça qu’une fois dans ta vie : je suis fier que tu aies une retenue. Le motif en valait la peine. C’est mal de traiter 36

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les êtres humains comme s’ils n’en étaient pas. Et aucun discours savant de ces messieurs de Vichy n’y changera rien. – Bien parlé, Papa, dit une voix grave à la porte de la cuisine. Tout le monde se retourne avec stupéfaction. Jean est là, campé sur le seuil. – Mon Jeannot ! s’écrie Mme Bouvettaz. Qu’est-ce que tu fais ici ? Jean tend fièrement un énorme paquet qu’il tient à la main. En s’approchant, Mme Bouvettaz constate qu’il s’agit d’une pile de draps pliés, d’une blancheur éclatante. – Je suis venu te payer ma dette, Maman, avec mon premier salaire. Philippe et Marie revoient aussitôt en pensée les draps que leur frère a fait déteindre lors du mystérieux épisode de la lessiveuse. – Oh, Jean, il ne fallait pas te ruiner, dit Mme Bouvettaz, très émue. Elle se hisse sur la pointe des pieds et plante un baiser sur la joue de son aîné. – Ils sont superbes. Quelle folie, ajoute-t-elle en soulevant la pile qu’il lui confie. – Tu restes dormir ? demande M. Bouvettaz avec un sourire. – Oui. Je vous aiderai pour la traite de l’aube et je retournerai à Annecy juste après. – Tu es venu à pied ? 37

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– Non, Mourguet m’a prêté sa bicyclette. Mme Bouvettaz dépose les draps sur le buffet pour mettre un couvert à la place habituelle de Jean. – Tu dois mourir de faim ! – Non, mais je veux bien de ta purée. On n’en trouve nulle part d’aussi délicieuse. – Et le métier ? interroge M. Bouvettaz en reprenant son assiette comme s’il retrouvait l’appétit. Ça va ? – Oui, répond Jean. On croule sous les commandes ! Le patron est content d’une armoire que j’ai terminée hier. Il me fait confiance, c’est très agréable. – Bien, mon fils. J’aime entendre ça, déclare Georges Bouvettaz, qui se remet à manger. Philippe et Marie bénissent l’arrivée de leur frère, qui a dissipé les idées sombres du père de famille. Mais ils sont aussi contents d’avoir entrevu l’écœurement paternel face à l’injustice. Leur père a toujours été plein de bon sens. Il leur paraît soudain plus sage encore que l’instituteur.

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