Skip to main content

L'école asphyxiée

Page 1

2201_262_MepEcole.indd 2

26/01/2022 18:14


Albéric de Serrant

avec la collaboration de Blandine de Serrant

L’ECOLE

ASPHYXIEE

Redonnons de l’air à notre école !

Préface de Natacha Polony

2201_262_MepEcole.indd 5

26/01/2022 18:14


Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Direction artistique : Armelle Riva Édition : Vincent Morch Compositeur : Text’Oh (Dole) Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Sonia Romeo © Mame, Paris, 2022 www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-3190-3 MDS : MM31903 Tous droits réservés pour tous pays.

2201_262_MepEcole.indd 6

26/01/2022 18:14


PR É FAC E

LE VRAI PÉDAGOGUE

Les querelles autour de l’école sont un invariant français. La République s’est fondée autour de l’idée, portée par Condorcet dès 1791, que la puissance publique doit l’instruction au peuple pour permettre à chacun d’exercer son rôle de citoyen. Depuis, nous nous empaillons. Et plus encore depuis que la lutte contre les inégalités a remplacé la transmission des savoirs et la formation du citoyen comme objectif de l’Éducation nationale. Un mot, surtout, concentre les malentendus : celui de pédagogue. Étendard pour les uns, repoussoir pour les autres, il a servi aux promoteurs des pédagogies constructivistes, fondées sur l’idée que l’enfant construit luimême son savoir, à s’arroger le monopole de la modernité et de la réflexion sur le métier. La catastrophe des quarante dernières années de réformes en porte les traces. Mais la conséquence risque d’être en retour un discours simpliste sur les « bonnes vieilles méthodes qui marchent », sans aucune réflexion sur ce que signifient éduquer et transmettre. Albéric de Serrant, avec son enthousiasme et sa folie, est un authentique pédagogue, au sens étymologique de ce

7 2201_262_MepEcole.indd 7

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

terme. Il s’assigne pour tâche de conduire des enfants et des jeunes gens sur le chemin de la découverte d’eux-mêmes et de leur potentiel, en même temps que de leur donner accès à ce qui constitue leur héritage : les savoirs et les références qui ont forgé le monde dans lequel ils vivent et le pays qui est le leur, d’où qu’ils viennent. Peu importe, finalement, que ce soit sa foi qui le guide. « Celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas », écrivait Aragon, « Quand les blés sont sous la grêle/Fou qui fait le délicat/Fou qui songe à ces querelles/ Au cœur du commun combat. » La question qui se pose à nous, en un temps où les réseaux sociaux et la circulation rapide des informations et des mensonges bouleversent les équilibres, est non seulement, dans une perspective écologique, quel monde nous allons laisser à nos enfants, mais aussi à quels enfants nous allons laisser ce monde. Et c’est pour cette raison qu’un homme comme Albéric de Serrant est nécessaire. Parce que sa démarche est de mettre au cœur de l’école, non pas l’enfant tel qu’il est mais l’adulte qu’il deviendra si le pédagogue a su l’élever, lui rendre confiance en lui, lui donner accès à des enseignements qui lui permettront de penser le monde et de formuler précisément cette pensée. La question n’est finalement pas celle d’une concurrence absurde entre privé et public. Du moins pas avec ce privé dont parle Albéric de Serrant, et dont il est un des acteurs. L’école publique a tout à gagner d’avoir à ses côtés, avec tous les garde-fous et les contrôles nécessaires, quelques établisse-

8 2201_262_MepEcole.indd 8

26/01/2022 18:14


PRÉFACE. Le vrai pédagogue

ments expérimentaux qui accueillent les enfants auxquels le public, avec toutes ses contraintes, ne peut pas s’adapter. L’école publique a tout intérêt à voir ce qui est possible quand on choisit d’accueillir des enfants de tous milieux et de toutes origines, de leur proposer un uniforme qui leur rappellera leur engagement à l’effort et à la recherche de l’excellence, de leur enseigner une histoire de France qu’ils s’approprieront, de leur enseigner une grammaire exigeante qui structure la pensée. Qui lira ce livre comprendra que l’opposition stérile entre instruction et éducation n’a pas de sens dès lors que l’on ne renonce pas à l’instruction, comme le font trop souvent les modernes éducateurs persuadés que les savoirs sont ces vieilleries oppressives et inutiles qui servent à trier et exclure et que leur rôle n’est pas de transmettre ce qui permettra à l’élève de se construire mais de le laisser « s’épanouir » et exprimer sa « personnalité » avant même qu’elle ne soit formée. Instruction et éducation vont de pair parce que le véritable pédagogue est aussi un exemple et parce que les savoirs qu’il transmet permettront de former des hommes libres, doués de raison et d’empathie. L’école républicaine a tout à gagner à regarder du côté des expérimentations, et même à conserver ce qui lui sert de soupape de sécurité pour des enfants qui ne s’adaptent pas au système, du moment que l’exception ne cherche pas à devenir la règle ; du moment que ce foisonnement d’écoles atypiques se développe au nom des enfants et pas au nom d’une

9 2201_262_MepEcole.indd 9

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

idéologie quelconque, qui pousserait à se séparer du modèle commun. C’est pourquoi le travail d’Albéric de Serrant, qui a toujours eu pour vocation de former des citoyens et des Français, contribue au bien commun, autant qu’il nous rappelle ce qu’enseigner veut dire.

Natacha Polony

2201_262_MepEcole.indd 10

26/01/2022 18:14


INTRODUCTION

Nous sommes au lendemain du discours du président Macron lors de sa visite surmédiatisée à Marseille évoquant la possibilité, pour les directeurs d’établissements scolaires, d’effectuer eux-mêmes le recrutement de leur équipe pédagogique. Un débat en direct sur la question est organisé sur RTL. Informé et encouragé par une ancienne collègue, je décroche mon téléphone et appelle le standard. Dix minutes plus tard, je passe à l’antenne. Pascal Praud me place comme contradicteur de Paul, enseignant dans le public, formellement opposé à tout pouvoir du directeur sur le recrutement. Je m’adresse à mon interlocuteur avec respect et présente ma position. Je témoigne de ce que je vis avec mon équipe pédagogique que j’ai eu le privilège de constituer moi-même. Paul reprend la parole et s’adresse à Pascal Praud dans ces termes : « La personne que nous entendons est en marge, en raison de son statut de directeur dans le hors-contrat. Il ne peut pas me convaincre… » Et balaie d’un revers de la main la courtoisie de me répondre. Le débat, bien mené par Pascal Praud, dévoile en plein jour le mépris atavique d’une partie du corps professoral

11 2201_262_MepEcole.indd 11

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

envers ses semblables. Je retiens deux choses de cet échange musclé : l’incapacité de Paul à s’adresser directement à moi en m’appelant par mon nom et le fait que Paul me place en marge. Le voilà donc bien inspiré ! Sur une copie, la marge est réservée à l’évaluation et au commentaire. Ainsi, il m’offre une occasion rêvée : sans prendre le stylo rouge, je vous partage mon évaluation sur l’état de notre système scolaire français tel qu’il se présente aujourd’hui. Merci Paul ! Il y a cependant bien des manières d’entreprendre la correction d’une copie. Contrariés de ne pas avoir les éléments attendus, nous pouvons passer à côté d’un langage qui n’est pas le nôtre mais qui, pourtant, laisse entrevoir une réponse pertinente. Alors, figés sur notre propre idéologie, nous barrons d’un trait grossier toutes les nuances qu’il aurait fallu découvrir entre les lignes. Une telle erreur ne peut se produire dans un devoir de mathématiques. Il ne peut y avoir qu’une seule réponse. Mais voilà ! la copie qui s’offre à nous est complexe. Elle est géopolitique, philosophique et sociale. Le correcteur doit prendre le temps de lire, de comprendre ce que les événements disent, dans un contexte particulier et un langage qui ne sera pas uniforme. Il faut donc l’expérience du terrain. Il est important de rejoindre la réalité. Successivement, j’ai pu être éducateur en collège, animateur en pastorale et en sciences humaines en lycée, professeur de français, d’histoire, et directeur dans le privé et le hors-contrat, enseignant en géopolitique et en communication en école supérieure d’ingénieur et, enfin, directeur d’un

12 2201_262_MepEcole.indd 12

26/01/2022 18:14


Introduction

dispositif relais avec le public. Je côtoie depuis vingt-cinq ans les professeurs, les parents d’élèves, les élèves et les é­ tudiants ainsi que mes collègues de direction et travaille avec eux. J’ai pratiqué ces diverses fonctions dans des décors bien différents : établissement scolaire cantonal en milieu rural, école réservée à des enfants du monde politique et industriel, établissement privé prioritaire à Paris, nouvelle génération d’école hors contrat en banlieue et institution supérieure privée dans une ville de province. Malgré cette diversité, un point commun ressort : la volonté d’instruire les jeunes et d’en faire des hommes et des femmes debout. Mais une épreuve commune pèse sur l’ensemble de ces établissements : l’asphyxie qui entrave et anéantit la possibilité et même la volonté d’y parvenir. L’insécurité est le thème majeur qui hante la société française de nos jours. On reproche à la justice de ne pas appliquer les peines qui devraient servir d’exemple, et, en même temps, on ne comprend pas comment ces mineurs et ces jeunes adultes déstructurés ne respectent pas la vie en société. On pointe également du doigt l’immigration et la perte des repères culturels de notre civilisation franco-­européenne qui semble en découler. Je considère que l’origine même de ce désordre et de cette instabilité sociale repose avant toute chose sur l’absence de formation et d’éducation. L’école est malade, et cela depuis plus de quarante ans. Comme un cancer, tout ce qui contribue à l’asphyxie de l’éducation se développe et envahit le champ de la formation et de l’instruction.

13 2201_262_MepEcole.indd 13

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

Si la famille est le berceau de la société, alors notre société reçoit de plein fouet les conséquences de la déstructuration, voire de la démolition stratégique, de la cellule familiale. L’égoïsme et l’individualisme ont eu raison de cette force du don de soi pour le bien de tous. Aujourd’hui, je reçois beaucoup d’élèves en difficulté issus de foyers monoparentaux tenus par les mères de famille – rarement les pères. L’absence du père est criante, et si nous sommes dans un contexte de parentalité classique, le père de famille peut très vite perdre son identité masculine structurante pour l’enfant en raison de philosophies et d’idéologies pesantes qui le déconsidèrent. Le père de famille n’a qu’une seule option pour être dans le politiquement correct : devenir un « homme déconstruit » ! Il ne s’agit pas d’une position politique, mais bien de ce que l’on enseigne à nos jeunes générations à l’école actuellement ! De plus, l’école s’approprie l’éducation sexuelle des enfants au point que les parents en sont parfois totalement exclus, comme en témoigne la pilule abortive qui pourra être demandée par la mineure à l’infirmière scolaire sans que papa et maman en sachent rien ! Ainsi, au cœur de l’adolescence, le jeune est prétendument mis sous protection par une institution scolaire qui le coupe du lien de confiance avec sa famille, son origine. Le programme scolaire fondamental, quant à lui, sera sacrifié, appauvri. L’histoire, la géographie, le français sont laminés ! Sous prétexte de ne pas mettre en défaut des jeunes élèves en difficulté, nous vidons de sa substance tout ce qui est la moelle de notre civilisation.

14 2201_262_MepEcole.indd 14

26/01/2022 18:14


Introduction

D’où la perte de repères, l’ignorance, et cette impression de vide. L’intérêt, la curiosité, l’amour du savoir, tout cela doit être retrouvé et mis en valeur. Certes, il est plus facile de ­gouverner des ignorants que des personnes à l’esprit averti et clair, mais c’est omettre l’inévitable : un esprit ignorant adopte les réflexes du cerveau reptilien, et la violence irraisonnée et dangereuse devient maîtresse dans la relation sociale. Nous avons donc une immense part de responsabilité en laissant nos jeunes générations sans instruction et en leur confisquant l’expérience de leurs aînés. C’est l’héritage civilisationnel qui leur est interdit : savoir qui ils sont, et d’où ils viennent. Nos écoles d’aujourd’hui leur proposent de découvrir, de ressentir, ce qu’ils pourraient être. La notion du bien et du mal devient subjective. Tout repose sur le sentiment et le ressenti. Absence totale de raisonnement, qui laisse place à l’influence affective les balançant entre séduction et intimidation, parce que nos écoles n’ont plus la liberté d’enseigner l’héritage civilisationnel de notre société, de peur de heurter les démagos et les idéologues. Ne nous étonnons pas alors que, par leur mal-être, nous ne récoltions que le fruit de leur colère et de leur mépris. Les quelques pages qui vont suivre sont le fruit de mon désir ardent de contribuer à refaire de l’école un vrai lieu de transmission et d’éducation, pour ces jeunes souvent perdus et parfois broyés par un système faussement bienveillant qui se refuse à leur donner la nourriture dont ils ont si ­cruellement

15 2201_262_MepEcole.indd 15

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

besoin, mais aussi pour les professeurs et les parents qui assistent, désemparés et impuissants, à ce qui s’apparente chaque jour davantage à un lamentable naufrage. La métaphore des marges que j’ai précédemment employée ne doit pas laisser entendre que j’écris en position de surplomb : c’est bien au contraire à partir de mon expérience personnelle, en ayant en mémoire tant de visages, d’épreuves et de joies partagées, que j’évoquerai dix points de blocage, dix points d’asphyxie qu’il me semble essentiel d’identifier et de résorber. Pour chacun d’entre eux, je proposerai un bref exposé de la mécanique perverse qui y est à l’œuvre pour suggérer des moyens de l’enrayer, voire, je l’espère, de l’inverser. Je commencerai par ce qui m’apparaît réellement comme la mère de toutes les batailles : la profonde nécessité de revenir à une pédagogie du réel, incarnée et libérée tant des fantasmes du numérique que des idéologies diverses qui gangrènent l’école aujourd’hui. À partir de là, il me semble possible de revaloriser le métier de professeur pour ce qu’il est vraiment – le plus beau métier du monde, fruit d’une réelle vocation au service de l’enfant, de la société, de l’État –, et de mettre en valeur les authentiques savoir-être et savoirfaire pour le mener à bien – notamment en termes de commu­nication –, trop souvent délaissés. Cela nous conduira à examiner la question de sa finalité véritable, en partant de celle de l’école tout entière, qui ne peut être, à mes yeux, que la transmission – transmission d’un savoir, d’une culture, d’une civilisation. Nous pourrons comprendre alors qu’il est

16 2201_262_MepEcole.indd 16

26/01/2022 18:14


Introduction

absurde de séparer, comme on le fait trop souvent, ­l’enseignement et l’éducation : l’un ne peut pas aller sans l’autre. Viendra alors le moment d’examiner un point qui me tient à cœur et dont on sous-estime, à cause de sa dimension en apparence purement administrative, l’immense portée pédagogique : la faculté, pour le directeur d’établissement, de recruter lui-même son équipe enseignante – car si tout enseignant est aussi un éducateur, il faut veiller à ce que sa personnalité soit en adéquation avec les profils et les besoins de ses élèves. Cette attention à la personnalité unique et irremplaçable de chaque enfant devrait être le souci constant de toute la sphère éducative. Or, que voit-on depuis quelques années ? L’entrée en force des algorithmes, à travers Affelnet et Parcoursup, pour déterminer son parcours. Ce système devra être dénoncé pour ce qu’il est : une aberration. De même, il faudra aussi montrer combien il est urgent de mettre un frein à la tendance consistant à « idéologiser » le quotidien périscolaire des enfants, notamment les temps de cantine et les sorties scolaires. Enfin, il m’importera de montrer que l’exigence de porter attention à la personne humaine ne devra pas s’arrêter au seul enfant que l’on a sous les yeux : ce souci devra s’étendre aussi à ses parents, qui peuvent se sentir perdus dans leur mission éducative. Il est temps de leur donner une vraie place ! Je terminerai en pointant la nécessité de faire enfin tomber les murs entre les divers types d’établissement (public, privé sous contrat, privé hors contrat) car tous peuvent avoir un rôle à jouer, en

17 2201_262_MepEcole.indd 17

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

c­omplémentarité, dans le parcours scolaire d’un enfant – unis qu’ils sont par une seule et unique ambition : faire de lui un être humain accompli et un citoyen éclairé.

2201_262_MepEcole.indd 18

26/01/2022 18:14


C H A PI T R E 1

REVENIR À LA PÉDAGOGIE DU RÉEL

Comme une lame de fond sur les plages vendéennes, la fascination du numérique happe toutes les générations actives de notre société. Personne n’y échappe. Les jeunes, comme leurs parents et professeurs, sont pris par ce courant violent qui les entraîne au large où ils perdent pied et tout repère. La connaissance s’acquiert par l’instantané : j’ai besoin d’une information, alors je clique. Il y a dix ans à peine, il fallait nous poser devant un ordinateur. Mais, de nos jours, je dégaine de ma poche mon portable – s’il n’est pas déjà scellé à ma main depuis de longues heures. La tête baissée, je recherche le détail, et le sors de son contexte comme un trophée. Je pense que je suis connecté au savoir, alors que je suis gavé de futilités qui se déroulent sans fin sous forme de courtes vidéos. Je pense que je me cultive, alors que je m’abrutis. Mon portable a les dernières options et je porte aux oreilles des écouteurs sans fil. Je parle avec mes amis, mais mon regard est pris au piège par l’écran avec une musique couvrant tout le silence qui pourrait enfin m’ouvrir

19 2201_262_MepEcole.indd 19

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

l’esprit. Je pense être multitâche, alors que je pratique du zapping incontrôlé. Et même l’adulte, à la sortie de son bureau, de sa classe, adopte cette nouvelle forme de vie zombie sans s’en rendre compte. Tous pris au piège par traîtrise. C’est dans ce contexte qu’il faut enseigner à nos jeunes générations. Nous pensons que, par le compromis, nous pouvons les rejoindre en laissant le numérique envahir notre programme scolaire. Plus de livres, plus cette odeur et ce toucher. Rien que le tactile et le tableau numérique. Les régions vident les caisses pour fournir aux élèves des tablettes trop lourdes à leurs yeux. Tout est décalé, et nos jeunes le constatent. Alors, on fait du bruit émotionnel en nous référant au dernier Tik Tok ou à Twitter, et on commente. Nous initions à l’émotion, mais nous ne formons pas dans le concret. Le professeur cultivé se retrouve séparé de ses élèves par un large fossé qui lui semble inexorablement infranchissable. Alors, les élèves lèvent le nez, le temps de s’amuser dans la dérive de l’indiscipline, jusqu’à en perdre eux-mêmes pied, et parfois adopter des comportements impensables. C’est l’instinct, c’est l’envie qui motive leur attitude. Leurs aînés, à leur âge, possédaient cette ingéniosité parfois machiavélique pour mettre le désordre. Il y avait ces idées, et cette créativité malheureuse, mais qui laissaient entrevoir un raisonnement, une réflexion. Un enfant qui, depuis l’âge de 2 ans, pour qu’il reste tranquille, se retrouve vissé devant des écrans, qu’il soit dans le bus, à la maison ou chez des amis, s’abrutit. Aucune créativité, aucun éveil à l­ ’imagination,

20 2201_262_MepEcole.indd 20

26/01/2022 18:14


Revenir à la pédagogie du réel

aucun rapport avec ce qui l’entoure : le réel ne fait pas partie de son éducation. Et, après plusieurs années, l’enfant arrive dans un contexte scolaire qui, pour sa part, se cherche encore et déstructure pas à pas son programme. Tout va donc dépendre de l’éducation donnée dans la cellule familiale. Cependant, le portable, et ses conséquences sur notre développement individuel, est présent dans tous les foyers et classes sociales de notre pays. Dans ma fonction de professeur d’histoire-géographie, je choisis de raconter l’histoire à travers le temps et les anecdotes, et d’emporter mes élèves par les récits et quelques outils pédagogiques qui nous projettent sur les chemins, villes, reliefs, fleuves et rivières qui font la beauté de notre pays. L’éducation civique trouve son sens si l’élève se sait citoyen dans l’âme. Pour cela je choisis, par exemple, de ­présenter le palais de l’Élysée, afin d’aborder à la fois la ­complexité et la richesse de l’histoire de France. Quand et pourquoi a été construit cet hôtel particulier qui deviendra le palais présidentiel de la République de nos jours ? Qui a habité dans ces murs, quels sont les événements marquants qui s’y sont déroulés et qui nous permettent de nous remettre dans leur contexte ? Alors, comme des êtres humains normaux et incarnés, nous devenons réceptifs et le réel prend ses marques. Ce bâtiment, son histoire, les personnages qui y sont passés deviennent un ensemble d’éléments palpables et saisissables : Napoléon Ier signant dans le Salon d’argent son abdication définitive après Waterloo ; Napoléon III qui, dans

21 2201_262_MepEcole.indd 21

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

ce même salon, remplace d’un coup de plume la IIe République par le Second Empire ; Félix Faure, le légendaire président de la IIIe République, qui y meurt dans les bras de sa maîtresse. Voilà comment est amenée l’histoire de France. Et tout ­l’enseignement qui s’ensuit est écouté et retenu avec attention. Comme les pièces d’un puzzle qui s’assemblent, le jeune élève trouve la photo civilisationnelle qui est la sienne à travers ses découvertes et ses recherches. De même, la magie s’opère aux Journées du patrimoine, lorsque les visiteurs traversent les différents salons de ce palais, s’ils ont pu bénéficier d’un enseignement non tronqué. Mais voilà, notre président, qui veut refaire l’histoire, a tout mis au grenier. Comme si ce palais était sa maison privée. Sans tenir compte, comme ses prédécesseurs, de la richesse de l’histoire de l’Élysée. Le buste de Louis XV, présent dans un salon, était déjà par lui-même un témoignage d’unité de l’histoire. Tout a disparu et laisse place à des œuvres et mobiliers modernes, sans sens, et ne suscitant qu’une fois de plus le ressenti au lieu de l’instruction. Les hautes instances ont perdu elles aussi, par ignorance, les réflexes de l’instruction par le patrimoine : il nous faut revenir de toute urgence à la pédagogie à partir du réel. Bonne nouvelle : nos jeunes générations sont plus intuitives et réceptives que nous ne pourrions le penser. Il leur faut très peu de temps pour que les bons réflexes reviennent. La nature humaine est plus résistante qu’il n’y paraît.

22 2201_262_MepEcole.indd 22

26/01/2022 18:14


Revenir à la pédagogie du réel

Parce que nous sommes des êtres incarnés, il est souvent nécessaire d’allier la pratique à la théorie. C’est tout ­particulièrement le cas lorsqu’il s’agit d’enseigner l’anthropologie aux jeunes adolescents. Je commençais une nouvelle mission dans la maison mère de la Fondation des apprentis d’Auteuil, à Paris, comme animateur pastoral et membre de l’équipe de direction. Il s’agissait de mes premiers pas dans ce milieu scolaire qui accueille des élèves marqués défavorablement par la vie et ayant un comportement disciplinaire très complexe. Ce n’était pas sans appréhension que je débutais mon premier cours devant un public d’adolescents qui mesuraient en moyenne une tête et demie de plus que moi et avaient une carrure impressionnante de rugbymen ! Pour certains, la garde à vue était monnaie courante, et ils subissaient plus leur scolarité qu’ils ne la choisissaient. Très vite, ce fut le bazar. Alors que je n’avais pas encore achevé mon introduction, je vis voler à côté de moi une chaise lancée par un des élèves : éclat de rire immédiat. J’annonçai que je stoppai mon cours et que, jusqu’à nouvel ordre, je les enverrais tous en salle de permanence. Ils m’insultèrent et m’accusèrent de lâcheté. Je leur expliquai ma décision : ayant compris que je ne pourrais pas leur enseigner la philosophie entre quatre murs, il me fallait du temps pour organiser une nouvelle forme de cours. Surpris, ils acceptèrent d’attendre. Il fallait leur enseigner qu’ils étaient des personnes humaines avec une intériorité profonde, ayant un esprit et

23 2201_262_MepEcole.indd 23

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

un corps, et que tout cela repose sur le jeu de la complémentarité. J’ai laissé chez mes élèves grandir le désir de suivre mon cours. L’attente dura autant de temps qu’il m’en fallut pour construire une pédagogie pleinement adaptée, tout en préservant l’objectif que je souhaitais atteindre initialement. Enfin opérationnel, et constatant qu’ils sont à présent demandeurs, je les emmène au pied de la tour Eiffel. Là, ils reçoivent comme défi de monter au plus vite les deux étages par l’escalier. Ils s’élancent tous en s’excusant bruyamment auprès des touristes présents. Je les attends au second, tranquillement monté par l’ascenseur. Ils arrivent tout essoufflés, crachant leurs poumons. Je leur explique qu’ils ont un corps et qu’ils viennent d’en faire l’expérience. Je les conduis au musée Eiffel afin qu’ils perçoivent ce que l’esprit humain peut réaliser. Puis, nous entrons dans l’ascenseur et je leur explique, en bon thérésien dans l’âme, que, pour monter au ciel, il faut s’accrocher aux bras de Dieu. C’est lui, l’ascenseur. Tout seul, on ne peut rien gravir. Au sommet de la tour, devant le spectacle qui s’offre à eux, je les laisse expérimenter l’émotion de leur âme. C’est alors qu’un jeune se tourne vers moi et me dit : « On a besoin de tout ce qui est en nous pour vivre une aventure. Besoin de son corps, de son intelligence, de son cœur. » L’année qui a suivi cette séance a été riche en échanges et cela m’a marqué autant qu’eux. Saint Thomas d’Aquin a mûri sa réflexion métaphysique en marchant ­pendant de

24 2201_262_MepEcole.indd 24

26/01/2022 18:14


Revenir à la pédagogie du réel

longues heures. Nous sommes incarnés, c’est notre merveilleuse nature. Je pense qu’il est absolument nécessaire d’enseigner à partir du réel. Il éveille notre attention et nous permet de saisir le sens des choses. Au cours de la période de l’adolescence, le jeune connaît une forte déstabilisation. Tout change et évolue en lui, et la question fondamentale « Qui suis-je et qu’est-ce que je deviens ? » s’impose quotidiennement. Il entre souvent dans l’évitement, l’expression d’un certain « je-m’en-foutisme » qui produit en nous une forte contrariété. Nous souhaitons qu’il prenne sa vie en main et se réveille. Mais tout individu a besoin de savoir d’où il vient, et qui il est, pour appréhender et construire son avenir. Le jeune peut aussi choisir le refus de ce qu’il est. La boulimie, l’anorexie, une vie désordonnée dans l’affect, le comportement ou la sexualité deviennent des échappatoires… Il m’est arrivé de le constater chez mes élèves. Il est sage de prendre le temps de les accompagner avec doigté. Tout ce petit monde que je chapeautais alors exprimait un sévère rejet de la société, de l’école et de sa propre existence. De surcroît, ces jeunes étaient d’évidence d’origines très diverses : Europe, Afrique, Asie. J’ai donc choisi de les conduire aux serres d’Auteuil, à Paris. En milieu d’aprèsmidi, les jardiniers procèdent à la mise en route de l’arrosage dans les serres et celles-ci restent ouvertes aux visiteurs. Chaque serre abrite toutes les plantes d’un continent.

25 2201_262_MepEcole.indd 25

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

Rassemblant les élèves devant les portes, je leur ai demandé s’ils connaissaient l’origine de leur famille. Chacun m’a nommé son pays et le continent correspondant. Je les ai placés devant la serre de leur continent. Une seule consigne leur a été donnée : « Humez l’odeur de la terre et des plantes mouillées dans la serre. Comprenez que chaque plante a été importé des continents avec sa terre. Ce qui signifie que vous allez sentir les odeurs et ressentir la chaleur que vos ancêtres et membres de vos familles ont connus. Et partagez-moi vos impressions. » Ils ont pris l’exercice à la légère mais, dès leur entrée dans les serres, l’émotion, comme un déclic mystérieux, s’est fait ressentir. Certains riaient, d’autres avaient les larmes aux yeux. Par leurs sens, s’est éveillée en eux la découverte de leurs origines. À la sortie, les élèves m’ont partagé leur sentiment : c’était pour certains une révélation et, pour d’autres, l’occasion de raconter le soir même, en famille, ce qu’ils avaient vécu. Il y avait de la joie, et le comportement des élèves n’était plus le même. Les semaines qui ont suivi cet épisode ont été l’occasion de constater que beaucoup d’entre eux s’était retrouvés et envisageait de beaux projets de vie. Alors, n’ayons pas peur de présenter à nos enfants nos villages, nos régions, les maisons qui ont marqué notre histoire. Car notre histoire est un trésor qui appartient d’abord à nos enfants. De retour de vacances, nous partageons entre collègues de travail, amis ou membres de la famille, nos aventures

26 2201_262_MepEcole.indd 26

26/01/2022 18:14


Revenir à la pédagogie du réel

e­ stivales. Après une longue et enthousiaste description, il nous arrive, à plusieurs d’entre nous, d’exprimer notre ­émotion, car nous sommes revenus sur un lieu de notre enfance ou d’attache familiale. Nous sommes revenus aux sources. Alors, notre auditoire comprend notre bonheur comme si, en lui, il retrouvait ce doux souvenir d’une expérience similaire et confirmait le bien de se retrouver en remontant à nos racines. Il ne s’agit pas seulement de demeurer sur le registre de l’émotion mais de déclencher l’envie et de confirmer l’importance de chercher et de comprendre qui nous sommes et le sens de notre vie. Cela demande de la formation et de l’enseignement. Un jeune qui commence à comprendre son origine s’ouvre à la curiosité et recherche, découvre, comprend et apprend qui il est et qui sont les autres. C’est le savoir. C’est la culture. Nous surveillons un bébé, nous éveillons un enfant et nous réveillons un adolescent. Cela ne se fait pas de manière idéologique et théorique mais bien à partir de qui ils sont et en prenant en compte ce qu’ils vivent et la façon dont ils grandissent. Voilà le moyen le plus cohérent pour provoquer le déclic de la curiosité et l’envie d’apprendre. Un grand nombre de mes élèves, lorsque j’étais au Cours Alexandre-Dumas, avaient des origines diverses et ne devaient pas les oublier. Ils étaient également français et devaient comprendre qui ils étaient aujourd’hui. J’entends encore ces enfants que j’interrogeais dans une classe de

27 2201_262_MepEcole.indd 27

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

CM2. L’un d’entre eux m’expliquait qu’il était un quart algérien, un quart italien, un quart marocain, un quart français. Un éclat de rire de l’ensemble de la classe accompagnait sa ­démonstration. Mais voilà que cet enfant conclut qu’il était cent pour cent français. Il le comprenait car il savait qu’il était né en France et que toute son histoire et ce qu’il vivait, il le vivait en France. C’est parfait pour illustrer l’intégration mais je souhaite pousser plus loin la réflexion : il prenait conscience de qui il était grâce à son expérience incarnée. Le nom des rues, des places, les personnages qui ont vécu ou les événements de l’histoire qui se sont déroulés non loin de chez lui ou sur le territoire français lui parlaient. Nos jeunes élèves ne peuvent comprendre qui ils sont et ce qu’ils deviennent par l’apprentissage de slogans, de propagandes politiques, mais par un enseignement enraciné à partir de ce qui est, de ce qui était et de ce qui peut être demain. Comment peut-on concevoir un enseignement qui efface, camoufle l’histoire de l’humanité avec ses victoires, ses réussites, ses échecs, ses faiblesses, ses forces, ses quêtes, ses limites ? Si nous initions nos enfants à un idéalisme désincarné, modelé artificiellement, qui trouve son seul fondement dans l’affectif et l’émotionnel, alors nous formatons la peur, l’individualisme et l’égoïsme. Nous partons droit dans le mur de la tyrannie et de la dictature de la pensée. La formation et l’instruction apportent la garantie de la liberté de chaque personne qui constitue un peuple. Et cette formation trouve ses racines dans la nature. Nous devrions par exemple

28 2201_262_MepEcole.indd 28

26/01/2022 18:14


Revenir à la pédagogie du réel

gagner en humilité pour ce qui est de notre manière ­d ’instruire nos enfants sur le respect de l’environnement et l’écologie. Je ne suis pourtant pas vieux ! Mais je me souviens de mon enfance, dans les années 1970. Cela faisait partie de notre quotidien de récolter les bons légumes du jardin, ou, au marché, d’acheter la production d’un producteur voisin. Nous avions du lait dans un petit bidon en fer rempli par ce même fermier ou par l’épicier. Nos sodas étaient dans des bouteilles consignées en verre comme l’était le vin de table pour mes parents. Nos sacs de courses étaient en papier et, pour les boîtes de conserve ou autres produits plus lourds, nous avions le panier conçu par les gens du voyage ou le filet en Nylon à toute épreuve. Il nous faudrait aujourd’hui prétendre que l’agriculture et les produits bios sont une création contemporaine ? Nous revenons difficilement à une harmonie perdue. Mais entre les mêmes murs de cette école qui, depuis quarante ans, du fait de la modernisation à l’orgueil démesuré dictée par l’économie de la consommation outrancière, ne cesse de dénigrer la sagesse des temps passés, il est clair qu’enseigner ce retour au bon sens demande bien des efforts. L’effort des politiques qui conduisent les réformes du programme scolaire. L’effort des enseignants modélisés et stérilisés. L’effort des enfants baignés dans un monde artificiel où tout est possible à moindre coût… Le Cours des frères Montgolfier s’inspire de cette volonté de partir du monde palpable afin de donner un véritable sens à notre enseignement. En effet, sur deux années, nous

29 2201_262_MepEcole.indd 29

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

p­ roposons 72 thèmes hebdomadaires. Ainsi, par exemple, vivons-nous une semaine sur le thème de l’eau. Le primaire et le collège, à travers des textes de français, l’enseignement en mathématique, en histoire-géographie et en sciences, ont des cours qui y sont adaptés – ainsi se constate la pertinence de chaque matière pour aborder tout ce qui le concerne. Les plus grands élèves partent dans l’aventure de l’apprentissage de la voile. D’autres découvrent les bords de lacs et de cours d’eau avec leur flore, leur faune et leur équilibre naturel. D’autres encore montent à bord d’une péniche naviguant sur un canal urbain avec ses tunnels et ses écluses pour découvrir l’ingéniosité de l’homme devant les forces fluviales. Enfin, une classe part enquêter dans une station d’épuration afin de découvrir comment rendre et conserver l’eau potable et utilisable. Il ne s’agit pas de partir en vadrouille et en vacances, mais de récolter à partir du réel des connaissances et une expérience, afin d’apprendre et de se cultiver au rythme académique comme nous parcourons une encyclopédie. Apprendre à apprendre. Éveiller la curiosité. Pousser à la recherche et à la découverte. Voilà le rôle perdu de l’école qui reste pourtant si accessible. C’est toute la personne qui s’implique dans le temps, par son corps et son esprit. L’enfant travaille derrière le pupitre mais il complète son apprentissage en allant vers les personnes et les lieux de la connaissance. Il doit restituer sous forme de contrôle ou d’interrogation l’ensemble de ce qu’il aura appris. Et, dans sa mémoire, il n’y aura pas seulement une image, une vidéo ou

30 2201_262_MepEcole.indd 30

26/01/2022 18:14


Revenir à la pédagogie du réel

une émission pédagogique : il y aura des livres, des ­témoignages, le souvenir de s’être déplacé, de s’être bougé pour apprendre et découvrir. Cela suffit de sédentariser nos enfants, menacés par un avenir tout de virtuel et de déréalisation ! Il est plus qu’urgent que nos écoles soient celles d’une nouvelle génération nous redonnant la valeur et la beauté de notre propre humanité. L’élève peut ainsi comprendre le prix des choses et le respect que cela doit lui inspirer. La pédagogie du réel est nécessaire pour le savoir, mais aussi pour le savoir-être : Yanis, un matin, se précipite vers moi pour me montrer son nouveau cartable. Il y avait deux grosses voitures dessinées dessus qui nous regardaient, yeux grands ouverts et sourire sous le capot. Il m’expliqua que c’était son rêve depuis plusieurs mois et que c’était le plus beau cadeau du monde. Je le confortai dans son appréciation. Charlotte, l’après-midi, me supplia de lui donner la date officielle de la remise des uniformes. Elle m’avoua sa souffrance d’attendre aussi longtemps. Les semaines s’écoulèrent. Yanis, avec son cartable bien rempli, venait chaque jour motivé. Charlotte, revêtue de son uniforme, était fière de compter parmi les élèves qui s’étaient engagés à travailler de leur mieux. Mais un soir, alors que les élèves étaient tous partis, je remarquai par terre, dans la cour, sous la pluie, un sweat d’uniforme et, plus loin encore, un cartable vide grand ouvert. Vous avez tous deviné à qui appartenaient ces affaires !

31 2201_262_MepEcole.indd 31

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

Le lendemain, je m’adressais en ces termes aux élèves de collège et de primaire : « Tout bien matériel en notre possession a une triple valeur. La première des valeurs repose sur ce que l’on appelle l’affectif : n’oubliez pas le désir que vous aviez de posséder ce bien, la joie de l’avoir reçu, le soin et la gentillesse de l’autre de vous l’avoir donné, vos économies ou votre patience pour l’avoir obtenu. Cette première valeur est précieuse, c’est la reconnaissance. Car elle vous rappelle que rien ne vous est dû et que vous avez de la chance de posséder cet objet. La deuxième valeur pourrait être quantitative ou qualificative. Elle est pratique, elle répond à une vraie nécessité matérielle. Le cartable pour transporter vos livres, et le sweat pour vous habiller. Mais pensez que cela ne suffit pas pour améliorer votre attitude envers vos affaires personnelles. Notre culture occidentale, tournée vers “l’usage unique” et la consommation, peut étouffer notre prise de conscience sur l’importance et la valeur des choses acquises. C’est aussi la valeur de la responsabilité de notre cœur envers les choses qui nous sont confiées. C’est la valeur morale. Conservez la reconnaissance et la joie d’avoir reçu ce cartable ou ce sweat. Un cœur qui se lasse de ce qui lui a été donné avec amour est un cœur qui oublie

32 2201_262_MepEcole.indd 32

26/01/2022 18:14


Revenir à la pédagogie du réel

d’aimer. Vos parents, vos amis ne sont pas des distributeurs automatiques qui répondent à votre caprice du jour. La troisième valeur est celle de la générosité : penser à transmettre le bien que nous avons reçu à un autre. Nous devons recevoir les biens matériels comme un héritage. Nous sommes des passeurs. Il s’agit d’un effort solidaire et écologique. Vous pourrez remettre votre cartable ou votre sweat à votre petit frère lorsque vous serez trop grand pour l’utiliser. Lorsqu’il y a un détachement vis-à-vis des biens matériels, il y a une place faite dans notre cœur pour l’amour. C’est pour cela qu’on dit : “Là où est ton trésor, là se trouve ton cœur.” Que va donner notre cœur ? L’envie de posséder ou le désir de respecter ? » Yanis a gardé son cartable plus de deux ans et Charlotte, très fière d’avoir grandi, a rendu son uniforme à la bourse aux vêtements du collège. En tant que professeurs et éducateurs, nous devons, comme en famille, enraciner notre enseignement et l’éducation de nos enfants dans la reconnaissance de son besoin d’apprendre de façon incarnée. Nous devons être placés dans un contexte riche de signification et porteur de ce qui va se vivre. Le lieu de l’apprentissage, que l’on conçoit habituellement comme devant être neutre, sans personnalisation, ne peut en réalité souffrir d’être dépourvu de repères. Notre mémoire déploie toute son efficacité si des éléments extérieurs en confèrent. Je pense aux odeurs, à ce que nous

33 2201_262_MepEcole.indd 33

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

p­ ouvons voir, à ce que nous pouvons entendre. Une salle de classe ne peut en aucun cas jouer son rôle si elle n’est pas en elle-même porteuse de ce qui y est enseigné. La salle doit être identifiable à la fois par la matière que l’on y apprend et par la personnalité du professeur, du maître, qui n’est pas une machine mais une personne que l’élève rencontre. Je me souviens d’une veille de rentrée où j’entre pour la première fois dans le collège que je vais diriger. Mon prédécesseur me fait visiter les lieux et je regarde chaque classe par le hublot de sa porte. Je ressens la même impression qu’au jardin des Tuileries, devant ces chaises vertes abandonnées telles quelles et qui laissent entrevoir la position des personnes qui y furent installées, sous le soleil ou à l’ombre des arbres : la perception de l’ambiance qui a régné dans ces lieux, comme leur dernier écho. J’observe donc ces classes et perçois la détresse des professeurs, le chaos des derniers cours de juin, le mal-être, la lassitude et l’incorrection des élèves. Tout transpire encore dans ces classes abandonnées depuis deux mois. Il n’y a pas d’âme en ces lieux. Au premier trimestre, avec les professeurs, nous avons alors totalement changé la politique d’aménagement du collège. Les élèves ne devaient plus être les maîtres des lieux, sans repères si ce n’étaient les règles de rivalité et d’intimidation entre eux et envers les professeurs. Nous avons donc personnalisé les classes : chaque salle appartenait à un professeur qui enseignait une matière. Nous savons qu’un jeune adolescent apprécie une matière en fonction de sa relation avec le

34 2201_262_MepEcole.indd 34

26/01/2022 18:14


Revenir à la pédagogie du réel

p­ rofesseur. Il ne peut dissocier les choses. En entrant dans la classe, tout est remis à l’endroit dans son esprit : il vient chez tel professeur, pour telle matière. La classe, le professeur, l’heure, tout a retrouvé ordre et équilibre : le réel est présent et incarné par le décor de la classe et son propriétaire qu’est le professeur. Il faut réconcilier le jeune adolescent avec le réel car c’est sa seule porte d’entrée vers l’adulte qu’il sera demain. Il n’est plus un petit enfant, son corps évolue et change mais n’en est qu’au stade de la transformation et non de l’aboutissement. De même pour son affectif qui s’affirme et sa sexualité qui s’instaure. Trouble, inquiétude, gêne, curiosité, tentation forte, désir d’émancipation et de fuite se bousculent en lui. Il est fondamental qu’en tant qu’adultes et parents nous n’oublions pas ce que nous vivions et ressentions à cet âge. Certes, les contextes ne sont pas les mêmes, mais la personne humaine grandit et passe des caps semblables quelle que soit l’époque où elle vit. C’est pourquoi le jeune a besoin de repères solides et réels, dans cette ère du virtuel plus encore que jamais. C’est à nous de les mettre en place. L’ordre du foyer familial est fondamental pour l’adolescent. Il a besoin de visualiser ce qui raconte l’histoire de sa famille et de s’y retrouver ancré : l’histoire des meubles, la décoration, les odeurs, et des temps privilégiés en famille. Les repas communs quotidiens sont primordiaux. La stabilité du foyer est structurante pour le jeune qui grandit, et l’internat n’est pas toujours la solution pour un adolescent en

35 2201_262_MepEcole.indd 35

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

crise. Lorsque tout lui semble mouvant dans sa vie, seul le foyer familial avec ses règles le conforte dans son existence et le stabilise. Certes, il sera comme un bateau dans un port agité par une tempête, mais il sera amarré au quai où il a été mis à l’eau. Cela le prépare à partir au large demain, avec une confiance en lui qui se sera forgée au fil du temps, accompagnée avec soin par ses parents – comme le bon marin qui sait quand le bateau est prêt pour prendre la mer. Par l’apprentissage à partir du réel, il s’agit aussi d’éveiller chez le jeune son implication dans ce qu’il vit personnellement et exprime extérieurement et la compréhension qu’il en a. Paul est devant son miroir ce matin : il enfile son uniforme scolaire reçu hier lors de la remise officielle. Il s’était présenté devant le directeur et le corps professoral, la main droite posée sur l’étendard du collège, accompagné de son chef d’équipe et en présence de ses parents émus : « Je m’engage à travailler sérieusement mon année de quatrième, à aider mes camarades et à respecter les adultes qui m’accompagnent. Je ferai tout ce que je pourrai pour rendre mon collège agréable et accueillant. Je sais que je fais partie de ce collège et qu’avec les autres élèves je forme un peuple responsable et désireux d’apprendre à servir et à se donner. » Alors le directeur lui avait dit : « Vous êtes un trésor, Paul, brillez maintenant. » Paul ne porte pas cet uniforme pour être reconnu comme membre d’un groupe mais pour se rappeler son engagement.

36 2201_262_MepEcole.indd 36

26/01/2022 18:14


Revenir à la pédagogie du réel

Il porte cet uniforme car il en est digne et cela lui rappelle son devoir d’être et d’accomplir ce à quoi il s’est engagé. S’il n’entre pas dans cette démarche, alors l’uniforme lui sera retiré. Nous sommes des êtres incarnés, et le vêtement que nous portons, que nous désirons, que nous choisissons, ou que nous recevons, est un vêtement qui correspond à nos choix. Mais, plus encore, il nous met en condition et prévient, informe notre entourage de ce à quoi nous aspirons. Chez le jeune adolescent, c’est encore plus fort : il porte un message. La tenue ne pourra pas être commandée par l’adulte, et le jeune doit comprendre qu’il ne peut l’imposer à ses parents. Il est membre de la famille et cela implique qu’il la représente aussi par son choix vestimentaire. Le jeune doit comprendre la portée du message de sa tenue vestimentaire. C’est une chose de se sentir « cool » dans ses vêtements ; c’en est une autre de vivre en vérité et de saisir l’impact du message que ce choix vestimentaire véhicule et transmet. Ce n’est pas neutre, et l’adulte doit accompagner ses choix vestimentaires. C’est son devoir éducatif. Cela se fait dans une discussion qui n’est pas pour autant une négociation. Nous sommes dans le domaine de la formation du goût, de la communication, du bon sens et de l’attention à l’autre. C’est l’identité en devenir qui se joue pour le jeune : « Je m’habitue dans le laisser-aller et le confort du pyjama en portant un survêtement à longueur de journée ; à l’agressivité et à la provocation en portant le jean déchiré. » S’habiller à la mode peut devenir une uniformisation. Une tenue identitaire de

37 2201_262_MepEcole.indd 37

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

baba cool ou de réac ne doit pas enfermer la personnalité unique du jeune jusqu’à l’étouffer. Il faut donc savoir allier le ressenti, le désir et l’audace avec le bon sens, le respect de soi et des autres, la découverte de l’harmonie, du beau, de la dignité, du bien, du pur. La place des parents est essentielle dans cette période de l’expérimentation, de la découverte et du discernement. Il s’agit d’une initiation et non d’une période de relativisme saupoudré de tolérance. L’adolescent nous sera reconnaissant de l’avoir accompagné et guidé dans cette période d’essais vestimentaires. Il faut prendre du temps avec amour pour transformer ces périodes de caprices en moments de délices. La séance d’essayage devient du coup un bon moment passé ensemble. Cet apprentissage à partir du réel contribue à faire prendre conscience au jeune qu’il grandit et doit gravir des étapes pour son épanouissement personnel. Sur cette question, il faut conforter la pertinence d’espérer l’autonomie de l’enfant et combattre notre fâcheuse tendance à retarder son envol nécessaire : étonnant paradoxe ! Il s’agit d’éducation et non de dressage. Nous éveillons le jeune à se responsabiliser et à prendre la responsabilité de ce qui lui est confié. Nous ne devons ni souffrir d’une dépossession de l’être qui nous est cher ni nous laisser aller dans l’exaspération face à cet adolescent qui ne se réveille pas. Éduquer, c’est former une personne en développant et en épanouissant sa personnalité, l’éveiller à la volonté, permettre au jeune enfant de développer l’idée du groupe, de son individualité, de ses aptitudes,

38 2201_262_MepEcole.indd 38

26/01/2022 18:14


Revenir à la pédagogie du réel

de ses connaissances et de la forme de culture dans laquelle il grandit. Pour une bonne initiation à l’autonomie, il faut concilier le temporel, l’être et le faire. Le jeune exercera son e­ ntraînement dans cette trilogie quotidienne. La journée dure 24 heures : elle est ponctuée par le sommeil et l’éveil, les repas, la disponibilité et l’action selon une échelle de valeurs. Il y a en effet des actions plus ou moins importantes. Elles sont de l’ordre du spirituel, du relationnel et du devoir d’état. Je reprends l’idée de ce professeur qui a un gros récipient devant lui et y place d’abord des gros cailloux puis du gravier, puis du sable, et enfin de l’eau. Il explique ensuite qu’il faut identifier à quoi correspondent les gros cailloux qui devront systématiquement être placés en premier dans le récipient. En effet, si nous mettons la superficialité – comme le sable et le gravier – en priorité, alors il n’y aura plus de place pour mettre la totalité des gros cailloux. Il faut donc aider notre jeune adolescent à reconnaître les éléments de sa journée qui sont importants et les actions qui rythment son quotidien. Cela se définit dans le cadre d’un échange entre les parents et l’enfant. Enfin, il y a le non-négociable, la partie concrète de l’autonomie : l’obligation de faire son lit dès son lever, laisser l’enfant ranger sa chambre et la contrôler régulièrement. Il est aussi excellent, pour apprendre l’autonomie, de placer ­l’enfant dans la responsabilité communautaire : il devra, pour le bien de la famille, mettre le couvert, laver la vaisselle ou encore passer un coup de balai. Il pourra ainsi vivre les

39 2201_262_MepEcole.indd 39

26/01/2022 18:14


L’ÉCOLE ASPHYXIÉE

c­ onséquences des services rendus ou de sa négligence dans ce que l’on attendait de lui. C’est là que l’adulte doit rester ferme. Saint Jean-Paul II rappelle que « la famille est le berceau de la société ». J’aime expliquer à mes élèves et à mes enfants que la vie en famille est un excellent cahier d’exercice pour vivre demain le devoir d’état en société. Le départ autonome d’un enfant est l’accomplissement d’une parentalité dévouée. Le jeune doit comprendre que l’autonomie est son appropriation de la charité et de l’amour envers l’autre. C’est ainsi que l’école et la famille sont des réalités distinctes régies par des règles communes. Ce qui se vit à la maison est aussi utile dans le cadre de l’école que hors contexte familial. Le jeune se confronte positivement à ces deux réalités à la fois semblables et distinctes mais toujours complémentaires.

2201_262_MepEcole.indd 40

26/01/2022 18:14


TABLE DES MATIÈRES

Préface. Le vrai pédagogue..............................................

7

Introduction...................................................................... Chapitre 1. Revenir à la pédagogie du réel...................... Chapitre 2. Donner envie de devenir professeur ............ Chapitre 3. Former les professeurs à l’art de communiquer.......................................................... Chapitre 4. Mettre la transmission au cœur de l’école.... Chapitre 5. Ne plus séparer école et éducation................ Chapitre 6. Adapter l’équipe pédagogique aux besoins réels des enfants........................................................... Chapitre 7. Refuser de confier le destin de nos jeunes à des algorithmes......................................................... Chapitre 8. Libérer le temps périscolaire des luttes idéologiques................................................................. Chapitre 9. Unir parents et professeurs dans la mission éducative...................................................................... Chapitre 10. Faire tomber les murs entre les divers types d’établissement................................................... Conclusion........................................................................

11 19 41

2201_262_MepEcole.indd 223

61 83 101 121 143 151 167 183 213

26/01/2022 18:14


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
L'école asphyxiée by Fleurus Editions - Issuu