Sophie de Mullenheim
Nouveau départ
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« La liberté n’est pas l’absence d’engagement mais la capacité de choisir. » Paulo Coelho
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PROLOGUE La jeune fille s’approche sans bruit et se penche sur le vieillard allongé sur une simple natte. Il dort profondément, ses lunettes cerclées de fer posées à côté de sa tête et ses livres sacrés à portée de main. Qui pourrait croire en voyant cet homme de soixante-dixsept ans, vêtu d’un pauvre pagne blanc, qu’il est certainement l’homme le plus influent de l’Inde ? Mohandas Gandhi que tous appellent le Mahātmā, la « grande âme », défie l’autorité anglaise depuis des années pour réclamer l’indépendance de son pays. Il a multiplié les discours, les actions non violentes, les séjours en prison et les grèves de la faim pour obtenir le départ des Anglais de l’Inde. Il est sur le point de réussir. Sa petite-nièce, Manu, qui s’occupe de lui depuis de nombreuses années, secoue l’épaule de Gandhi avec douceur. – Bapu1 ! murmure-t-elle. Bapu ! Gandhi ouvre un œil. Manu lui sourit. 1. Bapu est l’un des surnoms de Gandhi. Il signifie « père ». 7
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– Bapu, la Grande-Bretagne a nommé un nouveau vice-roi, lui annonce-t-elle d’emblée. Il arrive dans quelques jours pour négocier l’indépendance. La jeune fille est heureuse. Elle sait que son grand-oncle aspire à ce rêve depuis des années. Pourtant la bonne nouvelle n’a pas l’effet escompté sur le Mahātmā. Son visage se ferme soudain et se ratatine, miroir d’une peine infinie. – Bapu ? s’inquiète aussitôt Manu. Quelque chose ne va pas ? Le vieil homme se redresse sur un coude et chausse ses lunettes. Derrière les verres, ses yeux brillent d ’une étrange tristesse. – Je ne peux pas me réjouir tout à fait, Manu, confesse-t-il. Je rêve d’une Inde indépendante et unie mais je pressens que ce vice-roi va découper notre beau pays en deux. Manu ne peut se résoudre à partager l’inquiétude de Gandhi. – L’histoire est en marche, Bapu, se réjouit-elle. Bientôt l’Inde sera libre ! Gandhi soupire. – Mais à quel prix… souffle-t-il.
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1 Londres, 24 mars 1947 À sa sortie du métro, le gamin le repère et se lance à sa poursuite en brandissant son journal devant lui. – Le journal, Monsieur. Achetez le journal ! L’homme avance vite, les mains profondément enfoncées dans les poches de son manteau. Il est pressé comme tous les jours. – Le nouveau vice-roi est bien arrivé en Inde, poursuit le gamin dans un nuage de buée givrée. Regardez la photo : Lord et Lady Mountbatten débarquent à l’aéroport de New Delhi. L’homme d ’affaires rentre la tête dans les épaules pour se protéger du froid. Il n’a que faire de ce qui se passe à l’autre bout du monde. L ’Inde, l’Empire britannique… Tout cela est bien trop éloigné. Lui, ce qui l’intéresse, c’est Londres. Et sa banlieue éventuellement. – Des choses pour moi ? demande-t-il à l’enfant qui continue de le suivre en courant. Le jeune crieur de journaux hoche la tête pour acquiescer. 9
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– Page 4, déclare-t-il fièrement. Un incendie en plein cœur de Londres. L’homme sourit, satisfait. Voilà qui lui plaît ! Il sort une pièce de sa poche, la lance au gamin et attrape sans s’arrêter le journal q u’il lui tend. Alors qu’il disparaît déjà à l’angle de la rue, le petit vendeur de journaux s ’arrête et contemple la pièce d’un shilling dans sa main rougie par le froid. C’est douze fois plus que le prix du journal. Si seulement tous ses clients étaient aussi généreux. Une dizaine de minutes plus tard, l’homme pénètre dans son bureau, s’affale dans son fauteuil sans même se découvrir et ouvre le journal directement à la page 4. UN EFFROYABLE INCENDIE DÉTRUIT l’IMPRIMERIE RICHARDSON & SON
Nous ignorons encore les causes exactes de l’in-
cendie qui a ravagé l’imprimerie Richardson & Son
au cœur de Londres, la nuit dernière. Les pompiers penchent pour un démarrage de feu dans les réserves
de papier. Malheureusement, le seul témoin suscep-
tible de fournir des explications sur le drame a trouvé la mort dans l’incendie. En effet, Monsieur
Edward Richardson, patron de Richardson & Son, s’est précipité dans son usine dès qu’il a constaté
le départ de feu. Tandis qu’il tentait de sauver 10
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les archives de l’entre prise, une poutre s’est
détachée du plafond et l’a tué sur le coup. Son corps n’a été retrouvé que tard dans la nuit lorsque les pompiers ont enfin maîtrisé les flammes.
L’incendie d’une rare violence a entièrement
détruit l’usine ainsi que la maison de Monsieur Richardson qui lui était attenante. Fort heureusement, grâce au travail admirable des pompiers, le
feu ne s’est pas propagé aux autres maisons du quartier. Le pire a été évité.
Les ouvriers venus travailler ce matin ont décou-
vert, horrifiés, les restes calcinés de leur usine. Même les presses à imprimer sont inutilisables. La fournaise a fait fondre et se tordre leurs montants métalliques.
À l’annonce de la mort de leur patron, de nom-
breux ouvriers se sont montrés très émus. « C’était un brave homme, toujours à l’écoute » ont confié certains. « Il était attentif à ce que nous puis-
sions travailler dans de bonnes conditions » ont témoigné d’autres. Pour preuve, à cause de la pénu-
rie de charbon que traverse notre pays et pour
faire face à la formidable vague de froid qui s’est abattue sur Londres ces derniers temps, Monsieur Edward Richardson avait vraisemblablement fait venir des stères de bois pour chauffer son usine. 11
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De là à penser que ce bois ajouté aux réserves de papier ait permis d’alimenter le feu, il n’y a qu’un pas. Les experts, qui devraient intervenir dès que les cendres auront refroidi, remettront leur rapport d’ici une semaine environ.
L’homme replie son journal avec satisfaction et prend enfin le temps de retirer son manteau et son chapeau. Déjà, il échafaude son plan. S ’il manœuvre habilement, il sera prochainement propriétaire d ’un nouveau terrain à bâtir dans le centre de Londres.
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2 Deux semaines plus tard Le vieux notaire relève la tête de son document et observe Charles Richardson à travers le verre de son monocle. Il connaît le garçon depuis son plus jeune âge et il ne s’attendait pas à le trouver un jour devant lui, avec ce brassard noir de deuil passé par-dessus la manche de son élégant costume. Logiquement, Maître Smith n ’aurait jamais dû voir cela. C’est lui, avec son grand âge, qui aurait dû partir le premier. – Comprends-tu la situation, Charles ? demande-t-il d’une voix qui chevrote légèrement. Voilà une heure que le jeune Anglais se trouve dans son étude pour faire le point sur la situation avec lui. Charles se redresse sur son siège, serre les dents et plante ses yeux dans ceux du notaire. À cet instant précis, la ressemblance avec son père est saisissante. La mèche brune sur le côté qui retombe sur le haut de son oreille, le nez busqué, les yeux bleus, les lèvres minces, le bas du visage volontaire, les épaules larges, la taille plutôt moyenne. On croirait voir Edward 13
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Richardson dans sa jeunesse. Jusqu’au maintien un peu trop raide sur le fauteuil. – Nous sommes ruinés, c’est bien cela ? déclare-t-il d’une voix neutre. Le vieil homme hoche la tête lentement. – J’aurais préféré t’annoncer de meilleures nouvelles, Charles, mais… – Et moi donc ! Vous ne pouviez pas savoir. Le notaire dévisage son interlocuteur sans rien dire. Depuis le temps q u’il travaille dans cette étude, il en a eu des mauvaises nouvelles à annoncer. Il a vu également des réactions en tout genre. Il y a les inconsolables, les sidérés, les muets, les furieux, les violents même, les incrédules, les philosophes, les désespérés. Et puis il y a ceux qui serrent les dents et qui font face, imperturbables. Encaisser et ne rien laisser paraître, voilà leur façon d’affronter la réalité. Charles est de ceux-là. Mais le notaire voit la veine gonflée qui bat dans son cou, la crispation de sa mâchoire et ses mains qui pressent ses cuisses. – Et l’assurance ? demande soudain Charles. Vous avez pensé à contacter l’assurance ? Le vieil homme grimace. « Bien sûr qu’il l’a fait, pense Charles. Il connaît son métier. » Et en effet… – Ils ne paieront rien, Charles, s’excuse Maître Smith. L’imprimerie était bien assurée contre l’incendie mais ton père n’aurait pas dû y entreposer du bois pour chauffer ses ouvriers. 14
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Il voulait bien faire. C ’était un homme bon. Hélas, cette entorse à la sécurité dégage l’assurance de toute responsabilité. – Forcément, lâche Charles avec un petit rire amer. – Quant à l’argent que ton père avait de côté, il va servir à rembourser les clients et à payer les dernières factures de l’imprimerie, les salaires et les frais d ’enterrement. D’après mes calculs, il y aura juste ce q u’il faut. Il ne vous restera plus rien à ta sœur et toi. Je suis désolé. Maître Smith a presque honte de ce qu’il dit au fils de l’un de ses plus anciens amis mais il lui doit la vérité. Toute la vérité. – Il y a bien le terrain de l’usine et de la maison, poursuit-il donc, professionnel jusqu’au bout. Mais je n ’ai pas non plus de bons éléments à te transmettre. – À savoir ? – Pour revendre le terrain, il faudrait pouvoir le déblayer entièrement avant puis le nettoyer, ce qui… – Coûte cher, bien entendu, tranche Charles, lucide. – Effectivement. Et si tu ne le fais pas, la valeur du terrain diminue énormément. Je suis désolé. – Arrêtez d ’être désolé, s’énerve Charles. Cela n’y changera rien. Je n ’ai pas besoin que vous soyez désolé. J ’ai besoin que vous m’expliquiez la situation. Le vieux notaire baisse la tête. – Tu as raison, je suis dés… Il se reprend aussitôt, se redresse, attrape une feuille sur son bureau et la glisse jusqu’à Charles. 15
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– Un homme s’est présenté hier à l’étude, déclare-t-il alors. Il m’a fait une offre pour le terrain, en l’état. Charles relève un sourcil, une petite lueur au fond de l’œil. – J’ai bien conscience que c’est ridiculement bas, continue Maître Smith, réduisant d ’un seul coup les espoirs de Charles à néant. Mais c ’est la seule offre que nous ayons. Le notaire pousse un peu plus son papier vers le jeune homme qui se penche en avant et le saisit. Quand il découvre le chiffre inscrit dessus, il ne peut s’empêcher de rire nerveusement. – C’est une plaisanterie ! s’exclame-t-il en relevant les yeux vers le notaire. Maître Smith secoue la tête. Il est sincèrement désolé mais il ne le dira pas. Le cabinet du notaire est plongé dans un lourd silence depuis de longues minutes quand Maître Smith se lève soudain et se dirige vers le coffre-fort installé dans un coin de la pièce. Aussitôt, Charles se crispe. – Je ne veux pas de votre aumône, Maître, gronde-t-il. Mais le vieux notaire se retourne vers lui avec un bon sourire. Charles est comme son père, têtu et fier. – Je n’y pensais pas, avoue-t-il. Mais j’ai ici une boîte que ton père m’a remise à la mort de ta mère. Charles pâlit imperceptiblement. Sa mère… Cela fait des années que plus personne n’en parle. Entendre subitement 16
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ce mot dans la bouche du notaire le fait se sentir doublement orphelin. – Ton père m ’a dit q u’elle devait vous revenir, à Elizabeth et toi, poursuit Maître Smith. Il ouvre le coffre-fort et en sort une boîte en acajou sculptée avec finesse qu’il pose sur le bureau devant Charles. Le jeune homme regarde longuement la boîte qui ne lui dit rien et hésite à l’ouvrir. – Dans mon souvenir, elle ne contient rien de très précieux, l’encourage le vieux notaire. C’est surtout sentimental. Charles attrape alors le coffret, le place sur ses genoux et soulève lentement le couvercle. Une boule se forme instantanément dans sa gorge quand il découvre une paire de gants aux doigts d ’une finesse extraordinaire, une bague, une bouteille de parfum, un paquet de lettres tenues entre elles par un ruban, ainsi q u’un médaillon. Ému plus qu’il ne voudrait le laisser paraître, Charles plonge la main dans le coffret et fait tourner un court instant la bouteille de parfum entre ses doigts. – Shalimar, Guerlain, Paris, lit-il sur le flacon au bouchon de verre bleu. – Ton père l’avait offert à ta mère après un voyage à Paris, explique Maître Smith d ’une voix douce. Elle rêvait de visiter l’Inde avec lui un jour. Charles débouche le flacon et le porte à son nez.
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Les notes de jasmin et de rose lui retournent le cœur. Sans qu’il puisse s’expliquer comment c’est possible, elles le transportent dans les bras de cette mère q u’il n’a pourtant presque pas connue. Il avait onze mois quand elle est morte en donnant naissance à sa petite sœur Elizabeth, laissant derrière elle un mari inconsolable et deux enfants dont un bébé minuscule. C’était il y a vingt ans et pourtant Charles vient de retrouver l’odeur de sa mère q u’il pensait ne même pas connaître. Maître Smith s’est tassé dans son fauteuil et observe le garçon en silence. Il lit sur son visage le bouleversement que provoque le contenu de ce coffret. Le notaire est un homme trop fin et prévenant pour oser briser la magie qui s’opère sous ses yeux. Charles joue un court instant avec la bague, un beau diamant entouré de baguettes de saphir serties dans de l’or blanc, puis avec le paquet de lettres dont l’écriture féminine ne lui dit rien bien qu’il sache, par instinct, qu’il s’agit de celle de sa mère. Il saisit alors le médaillon et actionne le mécanisme pour l’ouvrir. Deux portraits sont lovés dans chaque moitié du bijou. À gauche, il reconnaît immédiatement sa mère, auréolée de cheveux blonds et un petit sourire mutin sur les lèvres, identique à celui d ’Elizabeth. Charles connaît cette photo par cœur. Son père avait la même dans son portefeuille. À droite, l’autre photographie représente un jeune homme que Charles ne connaît pas. Ce n’est pas son père car cet homme-là est blond. Une petite pointe acerbe vient égratigner le cœur de Charles. 18
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– Qui est-ce ? demande-t-il avec un ton presque brusque en se tournant vers Maître Smith. – Ton oncle Gerald. Ton parrain. Le frère jumeau de ta mère. Charles écarquille les yeux et détaille le portrait du jeune homme avec plus d ’attention. Il est vrai que la ressemblance avec sa mère est troublante. – Oncle Gerald, se dit-il comme pour lui-même. Je me demandais s’il existait vraiment. J’ai vaguement entendu parler de lui mais je ne l’ai jamais rencontré. – La mort de votre mère l’a anéanti, explique le notaire. Il a quitté l’Angleterre peu de temps après. Je crois qu’il a fait le tour du monde. – Il n’est jamais revenu ? s’étonne Charles. – En Grande-Bretagne ? Jamais. Charles regarde encore un moment le médaillon puis Maître Smith. – Savez-vous s’il vit toujours ? Après tout, avec Elizabeth, il est la seule famille qui nous reste. Le vieux notaire sourit. – Je suis en charge des quelques affaires qu’il lui reste en Angleterre, répond-il. J’ai des nouvelles une fois par an. Depuis une quinzaine d ’années, il s’est installé en Inde, à quelques heures de New Delhi. – Mon parrain en Inde, répète Charles, rêveur.
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