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Petite conversation sur le diable

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PÈRE GauLtier de Chaillé

Petite

conversation sur le

DIABLE


Nihil obstat, le 16 décembre 2021 Imprimatur, le 16 décembre 2021 Père Marc Boulle vicaire général

Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Direction artistique : Armelle Riva Édition : Vincent Morch Compositeur : Text’oh! (Dole) Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Julia Mirenda © Mame, Paris, 2022 www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-3110-1 MDS : MM31101 Tous droits réservés pour tous pays.


Préambule

Je suis prêtre, ordonné en 2013 pour le diocèse de Versailles, et actuellement curé de la paroisse de Villepreux-Les-Clayes-sous-Bois. J’avais choisi de consacrer mon master en théologie à la question « Satan, personne ou personnage ? », pour réfléchir sur ce sujet dont j’entendais peu parler ou sur un mode dédaigneux ou superstitieux. Le diable fait recette dans notre monde, mais pas tellement en théologie, et les cours de séminaire ou les traités de doctrine chrétienne sont souvent sobres sur le sujet, au point de sembler l’évacuer. Je trouvais que c’était un vrai manque : notre monde a précisément besoin d’un regard théologique éclairé et mesuré sur le diable. Beaucoup de contemporains sont en souffrance, et nombreux sont les baptisés catholiques qui cherchent ailleurs une réponse à leurs questions sur le monde des ténèbres puisqu’ils ont le sentiment que les catholiques ont oublié de croire qu’il existe. D’un autre côté, beaucoup ne supportent pas la naïveté superstitieuse de ceux qui croient voir le diable à tous les coins 7


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de rue et sont persuadés qu’il est à l’origine de tous nos malheurs. L’équilibre demande de l’effort mais permet de tenir debout ! Or, l’été dernier, alors que je devais célébrer un mariage en province, il s’est trouvé que le photographe amateur engagé pour la journée, Yann, était aussi journaliste de métier. Ayant appris que ces sujets m’intéressaient, il a eu le culot de s’adresser à moi pour que nous fassions la route ensemble : il voulait profiter de ces quelques heures de voiture pour m’interroger sur la démonologie, qui le passionnait. D’abord déstabilisé, j’ai ensuite accepté mais en posant une condition : que cette conversation, qui m’apparaissait comme l’occasion providentielle de confronter mes recherches avec un non-croyant apparemment très au fait de « culture diabolique », puisse être enregistrée pour éventuellement faire l’objet d’un livre. Amusé et stimulé par cette perspective, Yann accepta. Qu’il en soit chaleureusement remercié. De fait, cet entretien tint toutes ses promesses, et c’est pourquoi j’ai choisi de le retranscrire, avec les retouches et les ajouts nécessaires. Cette conversation ressemble à beaucoup d’autres que j’ai eues ces dernières années, entre passion et scepticisme, avec beaucoup de personnes qui ont envie de mieux comprendre qui est le diable. J’espère que les quelques réponses que je donne ici pourront les aider.


Introduction

Le diable, folklore ou réalité ?

Alors, vous êtes prêtre et passionné par le diable ? C’est quand même assez étonnant… Les prêtres sont censés s’occuper de Dieu, de la Bible et des prières, non ? Pourquoi est-ce que vous êtes devenu spécialiste du diable ? En fait, je ne suis pas vraiment un spécialiste du diable, comme si tout mon ministère tournait autour de ça. J’ai choisi de travailler sur le diable d’abord parce que je n’avais jamais entendu de propos vraiment documenté sur la question, et que les réponses du genre « ne vous intéressez pas au diable, c’est une perte de temps », ne m’ont jamais suffi. Si le diable fait partie de la théologie, et surtout de l’expérience de nos contemporains, un prêtre doit savoir en parler. C’est en plus un sujet qui questionne tout le monde, croyants et non-croyants, tous veulent en savoir plus et je trouvais que c’était une bonne chose de choisir un sujet « populaire » et pas une

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question de théologie qui ne peut intéresser que les spécialistes. Vous dites que ça fait partie de l’expérience de nos contemporains, mais en fait il y a peu d’expérience du diable aujourd’hui quand même. On n’est plus au Moyen Âge et l’omniprésence du diable est visiblement une histoire un peu dépassée… Ah, sans doute que la société elle-même est passée par un désenchantement qui fait qu’on rechigne à parler du diable. C’est même devenu un sujet de croyance très privée et un peu honteuse. Mais quand on parle avec les personnes de manière intime, beaucoup disent qu’elles sont atteintes d’une manière ou d’une autre par son influence. Après, il faut distinguer la part qui relève de la psychiatrie, et surtout de la superstition. En tout cas, le monde des ténèbres fait à l’évidence partie de la vie de beaucoup. Ensuite, de manière beaucoup plus visible, il y a le diable comme figure symbolique de la culture contemporaine. On le voit dans une infinité de romans, films, séries et jeux vidéo, et c’est évidemment une figure majeure du rock metal, une espèce de porte-étendard de ceux qui cherchent à vivre une rébellion radicale par rapport à un ordre établi ou au diktat du conformisme consumériste ambiant.

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Introduction

Justement, c’est un emblème, un symbole, comme une image fictive qui n’a pas de prétention à être réelle… Pour une part, c’est tout à fait vrai. Beaucoup de romans et de films parlent du diable sans vouloir expliquer qui il est. Ils présentent une histoire macabre et choquante, les gens payent pour avoir leur dose de jump scare, et tout va bien. C’est encore plus clair pour le rock. Alors que beaucoup de cathos sont convaincus que les rockeurs sont tous des adorateurs de Belzébuth qui massacrent des animaux sur scène, la grande majorité arborent des symboles sataniques en signe de rébellion, et rien de plus. Ce n’est pourtant pas ce que dit l’Église, elle est quand même contre le metal… Idée reçue ! L’Église n’a rien à dire et elle ne dit rien sur les genres musicaux ! Il n’y a pas d’anathème jeté sur un genre ou un autre. J’ajouterais même qu’il est important de comprendre le metal pour ce qu’il est : un mouvement de rébellion, un cri essentiel. J’ai perçu tout ça avec précision à l’occasion d’un enterrement particulièrement marquant. Il s’agissait d’une jeune femme, Céline, dans mon ancienne paroisse. Elle s’était mariée avec Romain quelques jours avant sa mort alors qu’elle savait que la maladie allait l’emporter. Elle et son mari étaient fans absolus de metal. Au moment de préparer ses obsèques, j’ai dit à son mari de mettre la musique d’entrée qu’il voulait pour la cérémonie, comme je le 11


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fais toujours dans des cas d’obsèques de personnes loin de l’Église qui font la démarche de s’approcher de Dieu. Je le fais parce que j’ai de la facilité à parler ensuite, dans l’homélie, de ce qu’on a écouté. Cela permet de rejoindre des personnes là où elles sont. Au moment de l’entrée du cercueil, donc, une musique metal ultra-­ violente a résonné dans l’église. L’assemblée était glacée, les cathos présents étaient choqués, et les metaleux avaient un sourire en coin mais craignaient que je ne fasse un esclandre. J’ai en fait été saisi par cette musique et j’ai compris son sens à ce moment-là. J’en ai parlé dès le mot d’entrée, et surtout dans mon homélie : il y avait là un cri violent qui venait des entrailles et qui prêtait sa voix à ceux qui pleuraient. J’ai parlé de la rébellion non pas contre Dieu mais contre l’ennemi qui ce jour était la mort. Et les hochements de tête du mari de Céline tout au long de mon propos m’ont convaincu qu’en effet j’avais vu juste et que leur musique n’était pas contre Dieu – peu importent les symboles diaboliques que certains portaient sur leurs tee-shirts. Alors, vous aimez le metal ? Vous pensez que c’est un style de musique compatible avec la foi chrétienne ? N’a-t-on pas dit que, dans l’attentat du Bataclan, en 2015, le groupe qui jouait était un groupe de metal qui justement chantait une chanson en rapport avec Satan, comme un appel à lui ? Alors non, je n’aime pas le metal… C’est un style musical auquel je ne suis pas sensible. Je reconnais le 12


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talent technique de certains instrumentistes et je sais qu’il y a une vraie qualité artistique dans cet univers mais ça n’est pas du tout la musique que j’aime écouter. En revanche, je ne pense pas qu’on puisse considérer que, intrinsèquement, c’est une musique qui a quelque chose à voir avec le diable. Je sais que beaucoup ne sont pas d’accord avec ça, notamment des confrères, mais je suis convaincu qu’un style musical n’est pas en soi capable d’appeler le diable ou de favoriser l’éloignement de la foi en Dieu. Pour ce qui concerne le groupe Eagles of Death Metal qui jouait au Bataclan le 13 novembre 2015, il faut être assez clair : en effet, la musique qu’ils jouaient au moment de l’attaque était Kiss the Devil, « Embrasse le démon ». Cependant, rappelons déjà que plusieurs membres du groupe sont des chrétiens évangéliques convaincus et plutôt radicaux, et surtout qu’ils sont d’abord des amuseurs revendiqués comme tels. Ce sont des musiciens qui veulent rire de tout, comme ils le disent, et ce ne sont en aucun cas des adorateurs de Satan ! Quant à dire que la survenue des tireurs durant cette chanson est un signe soit que l’ironie a énervé le diable, soit au contraire qu’il s’est manifesté par obéissance aux paroles, il ne s’agit que de superstition. Il n’y a aucun lien de cause à effet ! Sinon, tous les groupes beaucoup plus sauvages dans leurs insultes envers Dieu et par leurs appels au diable verraient des pluies de météorites s’abattre sur leurs concerts ! Des festivals de

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rock metal ont lieu partout, et le diable ne vient pas y massacrer les gens, ni Dieu en débrancher les sonos… Pourtant, l’Église condamne le Hell Fest… Ah, mais quand un festival porte dans son nom le mot « enfer », on ne peut pas ne rien dire… Et, en fait, c’est ce que veulent les organisateurs. J’avais discuté une fois avec un mordu de metal très habitué de ce festival, et il disait bien que la dispute, au sens de discussion théologique, avec les chrétiens, faisait bel et bien partie du sel du mouvement. En réalité, je pense que le fond du metal est une critique de la bourgeoisie. Le but est de « choquer le bourgeois », celui qui s’installe dans des convictions, qui se repose sur son ventre repu et qui ne voit plus que le monde souffre et que la vie n’est pas facile. Le metal refuse radicalement cette passivité satisfaite. L’Église a longtemps représenté cette bourgeoisie tranquille et bien-pensante, mais aujourd’hui la bienpensance (et la censure) ont complètement changé de camp. Donc, je considère que le metal ne lutte pas contre nous, l’Église, mais plutôt contre ceux qui sont contents d’eux-mêmes et qui croient qu’on peut sauver le monde avec des révolutions de gentillesse et de fêtes. Le rock metal est un choc, et je lis l’Évangile ainsi. Jésus a bien dit qu’il n’était pas venu apporter la paix sur la terre mais le glaive (Mt 10, 34). On lui a retiré le glaive pour ne retenir que la joue tendue. La parole du Christ est tranchante et exigeante, il n’est pas venu pour dire 14


Introduction

aux hommes ce qu’ils avaient envie d’entendre, n’oubliez pas qu’il est mort trahi et abandonné… On a amolli le discours du Christ pour en faire un hippie naïf. C’est ça, que les rockeux détestent, et ils ont raison. Leur rapport au diable est secondaire, symbolique… Une culture qui prend le diable comme emblème pourrait en fait porter le message du Christ ? Vous savez, Dieu se débrouille avec tout pour faire triompher le Bien et la Vérité. Évidemment que je préfère qu’on porte Jésus en bannière plutôt qu’une image de bouc. Mais, pour certains qui n’ont aucun repère, Jésus est une figure insupportable de passivité. Il faut les évangéliser, pas à coups d’interdits et de chasse aux sorcières, ou à coups de « c’est pas gentil », mais en comprenant ce que veut dire leur cri et en leur montrant que Dieu est en fait de leur côté. Je dirais même que, pour certains, ce qu’ils croient chercher dans le diable se trouve en fait en Dieu. Et l’énergie que certains chrétiens dépensent à croire chasser le diable de là est une énergie perdue car c’est bien ailleurs qu’il rôde… Le diable est donc inoffensif, d’une manière générale, quand il est évoqué dans la culture contemporaine ? Est-ce qu’il n’y a pas un danger à le représenter d’une manière attirante ? Je pense notamment à la série Lucifer, où il endosse les traits d’une espèce de héros malheureux, ou à Hellboy, dont le personnage principal est une sorte de superhéros diabolique positif. 15


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Mais je pense également à l’attirance qu’ont les jeunes pour les mouvements gothiques et à tout le macabre et le sombre qui sont présentés sur les réseaux sociaux. Est-ce que ça n’a pas une conséquence délétère sur des esprits influençables ? C’est toujours le problème, bien sûr. Quelqu’un d’influ­ençable – ce qu’est n’importe quel adolescent d’ailleurs – risque de se laisser envahir par une fascination pour le diable comme par le vent des fake news ou par l’islamisme radical. C’est toujours la même logique de proposition alternative et d’explication des malheurs. Vous savez bien que les jeunes qui se laissent complètement prendre dans des dérives plus ou moins sectaires ou violentes y cherchent un cadre à leur vie ou une explication à leurs problèmes. Ces alternatives à la pensée majoritaire ont l’avantage d’être simples, exaltantes, et proposent une ascension dans une structure, alors que souvent le monde alentour apparaît très morne et faux. Si la société ou la religion ne présentent que des mensonges ou des idées édulcorées pour plaire à tous, il ne faut pas s’étonner que les jeunes s’en désintéressent. Le besoin d’absolu, surtout chez quelqu’un de malheureux et de frustré, ne peut être comblé par de bons sentiments. Il est donc tout naturel que, parmi les alternatives, certains choisissent l’esthétique et le point de vue de la noirceur par peur de la médiocrité du monde ordinaire. Pardon de donner l’impression de trop dédramatiser, je m’explique : oui, patauger dans le morbide est 16


Introduction

mauvais ; à l’évidence, être fasciné par le diable et chercher à entrer en contact avec lui est dangereux, et ceux qui sont dans des mouvances de conviction ou de culte démoniaque doivent être aidés, et il faut tout faire pour les en sortir, je ne dis pas le contraire. Mais ce sur quoi j’insiste, c’est que ça n’est pas en mettant un tee-shirt « I love Satan » et en se peignant les ongles en noir qu’on risque d’être possédé par le diable. L’imaginaire collectif sur les démons brouille énormément les pistes en y ajoutant sans cesse des couches de légendaire, ce qui finit par faire croire à certains que le diable est partout et à tous les autres qu’il n’existe pas. Il faut juste le mettre à sa juste place, la dernière, en comprenant bien qu’il ne règne sur rien d’autre que sur son propre échec. Quand bien même ce serait avec une surcouche légendaire, invoquer le diable, même par curiosité, n’est-ce pas une manière de lui laisser du pouvoir, si on croit qu’il existe ? Je pense qu’il faut distinguer ici entre évocation et invocation. Le but même de la culture, dans son sens large, est d’organiser et de présenter les valeurs d’une société. C’est pour ça que se développent les mythologies. Et je ne parle pas ici des mythologies au sens des histoires ou des légendes, je parle de tout ce que la culture nous fournit comme figures et comme récits pour nous aider à choisir ce que notre société considère comme le bien, le beau et le vrai.

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Dans cette idée, la culture présente le mal sous une forme ou sous une autre pour le combattre. Pour certains, ce sera une idée politique à rejeter ; pour d’autres, une faute, un péché ou une perversité, selon leur vocabulaire ou leur univers philosophique ; et pour d’autres un ennemi, personnel ou collectif, à éliminer. Le diable est, dans notre culture judéo-chrétienne, l’ennemi fondamental à combattre, et en parler ne revient pas à lui vouer un culte. Il n’y a pas de danger à le nommer et à le décrire. Ça n’est pas comme Voldemort, dans la saga Harry Potter, que la prononciation de son nom suffit à rendre puissant. Il est d’ailleurs intéressant de voir que, pour J. K. Rowling, le diable est un être qui peut revenir à tout moment dès qu’on s’intéresse à lui. Je comprends bien que, dans votre question, vous ne parlez pas seulement de propos sur le diable mais de la fascination que certains éprouvent pour lui et pour son culte. En fait, le diable n’est pas si facile à invoquer. Il n’est pas comme Voldemort, justement : il ne suffit pas de l’appeler en allumant une bougie noire et de dire qu’on veut entrer en contact avec lui pour qu’il s­ ’incarne subitement. Heureusement ! Il est loin d’avoir ce type de commerce direct avec nous. Le culte du diable, aujourd’hui, est souvent simplement un prétexte ou un refuge, mais n’est dangereux qu’à l’extrême marge. Il y a donc un danger ? Il y a toujours un danger quand l’ennemi est réel et puissant. Mais les vrais adorateurs du diable sont 18


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extrêmement rares. La plupart sont surtout fascinés par un folklore finalement inoffensif. Il y a de vrais cultes sataniques pour ceux qui sont sérieux ? Il y a une « Église de Satan » officielle, vous savez… Elle a été fondée par un Américain, Howard Levey, dit Anton Szandor LaVey, ce qui fait plus pittoresque. Il a créé cette espèce de religion dans les années 1960. C’est typiquement un culte qui se prétend satanique mais qui ne l’est pas. Leur « religion » est en fait un prétexte pour s’accorder tous les droits moraux et ériger en principe l’abolition de toute morale, de toute limite. Mais les vrais satanistes dangereux existent. Ils agissent discrètement, en commettant des sacrilèges sur des hosties consacrées volées dans des églises, ou en essayant d’accomplir des rites magiques d’incantation plus ou moins réellement anciens. Le xixe siècle regorge de récits sur des adorateurs du diable accomplissant des messes noires, qui sont des caricatures de la messe catholique adjointes de débauche et d’insultes à Dieu. J. K. Huysmans en fait le récit glaçant dans son roman Là-bas. Le « cycle de Durtal », dont ce roman est le premier volume, est une autobiographie dans laquelle Huysmans présente sa conversion au Christ après être allé traîner du côté de la fange la plus sombre de son époque. Les descriptions qu’il y fait des messes noires et de l’univers ésotérique de son temps ressemblent beaucoup à ce

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qu’on peut entendre sur les milieux sincèrement sataniques qui peuvent exister encore aujourd’hui. Un autre exemple réel d’adorateur de Satan, au xxe siècle cette fois, est Edward dit Aleister Crowley. Il est mort en 1947 après une vie vouée au vice et aux transgressions. Voilà un véritable fou dangereux, qui a passé des mois à accomplir des rites sataniques extrêmement répugnants et violents pour faire alliance avec le diable. Il était expert de beaucoup de domaines occultes et ésotériques et voulait être l’« homme le plus pervers du monde ». Je ne sais pas s’il a véritablement eu un contact direct avec le diable mais, en tout cas, il a fait le mal et il a tout fait pour être du côté des ténèbres. Avez-vous rencontré des satanistes de ce genre ? Non, je n’ai jamais parlé avec aucun adorateur religieux de Satan. Je pense qu’un authentique adorateur du diable ne parlera jamais avec un prêtre. Pour le coup, nous sommes ennemis naturels en profondeur. En revanche, j’ai eu plusieurs fois des conversations avec des personnes se réclamant de la figure du diable comme transgresseur de la paix bourgeoise, comme je le disais tout à l’heure à propos du rock. Des personnes qui se disent satanistes, mais dans ce sens que je qualifie de « philosophiquement transgressif ». À chaque fois, leur critique du Christ est la même : Jésus est un faible et un loser. Leur conception philosophique se rapproche de celle de Nietzsche, en ce qu’ils refusent radicalement le déterminisme et la passivité au nom 20


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d’une foi transcendante. C’est-à-dire qu’ils refusent de croire qu’un Dieu puisse présider à leur destinée ou leur dise quoi faire. Ils se reconnaissent dans le « Ni Dieu, ni maître » de Blanqui et des anarchistes, et trouvent dans Satan la figure symbolique de celui qui a dit Non serviam, « Je ne servirai pas ».


Première partie

QUI EST LE DIABLE ?


1 Un personnage biblique très secondaire

Vous parlez depuis tout à l’heure du diable comme d’une figure symbolique. Vous semblez dire que ce que notre monde raconte sur le diable est imaginaire et folklorique. En même temps, vous semblez penser que la vérité sur le diable est d’une autre nature, et qu’à force de ne voir le diable que sous l’angle de cet imaginaire, on risque d’oublier qu’il est bien réel. Dites-moi si je me trompe, mais il me semble que, pour les chrétiens, le diable est une sorte d’antagoniste de Dieu, comme un adversaire archaïque, présent dès le début de l’univers pour contrecarrer ses plans. Sans être son égal, il est une sorte de dieu du mal, ou de personnification du mal. De même que Dieu serait le Bien absolu, lui serait le mal absolu ? Pardon, mais vous résumez ici assez bien les erreurs de nos contemporains ! Dans cette manière de présenter 25


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les choses, nous allons clairement vers une espèce de « dithéisme », c’est-à-dire de croyance qu’il existe « deux dieux », comme on le voit dans le manichéisme. Le manichéisme, c’est le tout blanc contre le tout noir, c’est ça ? En gros, oui. Le manichéisme est un courant religieux très puissant au début du christianisme. C’est une sorte de secte fondée sur un mélange de judaïsme et de culte de Mithra. Le mithraïsme est une religion persane très ancienne mais qui perd peu à peu de son influence après la réforme de Zoroastre (c’est le fameux Zarathoustra de Nietzsche, qui vécut aux environs du ve siècle avant Jésus Christ). Il renaît dans l’Empire romain au iie siècle avant Jésus Christ et fait forte concurrence au christianisme dans les quatre premiers siècles de l’Église. Il faut y ajouter la création par un certain Mani d’une nouvelle religion dans le courant du iiie siècle. Elle est fondée sur les mêmes principes que le mithraïsme (notamment concernant la dualité bien-mal), mais c’est un culte beaucoup plus complexe et intéressant. De grands esprits s’y sont laissés convaincre, à commencer par saint Augustin dans sa jeunesse. Pardon pour ce rappel qui ressemble à une digression, mais il faut absolument éviter de tomber dans une idée binaire en ce qui concerne le diable. Le manichéisme guette toujours quand on parle de Bien et de mal. Il n’y a pas d’un côté Dieu et de l’autre le diable. Pour les juifs

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Un personnage biblique très secondaire

comme pour les chrétiens, il y a un seul Dieu unique et éternel ; tout le reste, ce sont des créatures. Le diable est donc une créature de Dieu ? Pourtant, il ne me semble pas que la Bible raconte la création du diable… La Bible n’a pas pour but de décrire le diable ou d’en raconter l’histoire. La Bible est le récit de l’histoire de Dieu avec les hommes. La place du diable est minime dans l’Ancien Testament. Il est là mais nul ne dit comment il est arrivé. Ce sont les découvertes des théologiens et des mystiques qui ont permis à l’Église d’en dire quelque chose plus tard. Donc, la doctrine concernant le diable est une sorte d’invention postérieure de l’Église ? Vous savez, on peut employer le terme « invention » pour la découverte d’une chose cachée. Quand un chercheur de trésors tombe sur une pièce, on dit qu’il en est « l’inventeur » sans pour autant signifier qu’il l’a « créée ». Il en est de même pour toutes les définitions des éléments de foi faites par l’Église à partir du texte biblique sans qu’elles y soient explicitement présentées comme telles. De là viennent de vifs débats entre théologiens, ainsi qu’avec nos frères juifs et protestants. Mais tel est un des fondements de la théologie catholique : Dieu donne à l’Église de découvrir tout au long de l’histoire des éléments qui sont contenus dans la Bible d’une manière d’abord implicite. 27


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En ce qui concerne le diable, il est parfaitement explicite tout au long de la Bible qu’il est là. Ce qui doit être ensuite explicité, c’est sa nature, le pourquoi et le comment de son existence, et son but. Dans la Bible, il y a surtout le passage du serpent au début de la Genèse. Mais à part ça, où est-ce que le diable apparaît ? De fait, l’épisode que vous appelez « le passage du serpent » est l’apparition la plus significative du diable dans l’Ancien Testament. Pourtant, « Satan » n’y est pas mentionné : il s’agit seulement d’un « serpent ». Vous voyez typiquement ici une interprétation, une « invention » au sens de « découverte », comme je vous le disais tout à l’heure. Depuis toujours, bien avant le christianisme, les rabbins ont lu ce passage comme traitant du diable. On a compris que, sous la forme d’un mythe où un animal parle à des humains, quelque chose de décisif était dit. On sait bien que les serpents ne parlent pas ; pourtant, on sait également que ce dialogue entre le serpent et l’homme et la femme est l’histoire de l’huma­ nité qui chute dans le péché à cause de la tromperie du diable. On peut citer un autre passage écrit également sous une forme mythique : l’histoire de Job. Dans ce texte, Satan apparaît au début de l’histoire pour demander à Dieu de mettre la foi de Job à l’épreuve, ce que Dieu accepte. S’ensuivent les épreuves terribles de Job, qui est poussé au bord de l’anéantissement. Pourtant, il ne 28


Un personnage biblique très secondaire

renonce pas à sa foi, il garde confiance en son Dieu et déjoue les stratégies de Satan. Dans l’Ancien Testament, ce sont les seuls épisodes où le diable est présenté comme un personnage en interaction directe avec les humains. Pour le reste, il s’agit de mentions plus ou moins explicites de son action. Vous voyez que, dans le judaïsme ancien, le diable tient une place extrêmement faible. Vous dites « dans le judaïsme ancien ». Parce qu’ensuite, les choses évolueront ? Sans entrer dans une histoire de la démonologie juive, on peut dire en effet que la place du diable augmentera – parfois d’une manière superstitieuse, parfois d’une manière tout à fait équilibrée théologiquement –, mais hors du corpus biblique. Cela concerne les textes théologiques juifs postérieurs à la rédaction de la Bible (c’est-à-dire les écrits rédigés à partir du iiie siècle avant Jésus Christ jusqu’au Nouveau Testament, ceux qu’on appelle les « écrits intertestamentaires ») puis les commentaires rabbiniques – mais c’est un domaine très vaste et complexe. Là se trouvent beaucoup d’allusions au diable, et parfois une grande place lui est donnée. Dans les Évangiles, donc, le diable tient une place plus importante que dans l’Ancien Testament ? Bien sûr : Jésus rencontre Satan au désert après son baptême, il procède durant toute sa vie à des exorcismes, et il parle du diable à de nombreuses reprises 29


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dans son enseignement. La place du diable dans le Nouveau Testament n’a rien à voir avec celle de l’Ancien Testament. Le judaïsme de l’époque du Christ avait peu à peu, comme je le disais, donné beaucoup plus d’importance à Satan. L’Église continuera ensuite à essayer de bâtir une démonologie équilibrée conforme à ce que ­l’ensemble de la Bible révèle. Alors, qu’en est-il de cet être ? Vous avez dit qu’il n’est pas un dieu, qu’il est une créature. Visiblement, la Bible n’en dit pas grand-chose mais le Christ en parle tout de même. Qu’est-ce que le diable ? Posons une formule synthétique pour ensuite expliquer : « Le diable est un ange qui a choisi d’être le premier dans un ordre inférieur plutôt qu’un parmi d’autres dans un ordre supérieur1. » C’est la meilleure formule que je connaisse pour expliquer qui est le diable. Euh… Peut-être que quelques explications permettraient de mieux comprendre ! Le diable est d’abord un ange. Il faut donc faire un peu d’angélologie pour aborder la question du diable.

1. S.-T. Bonino, Les Anges et les Démons. Quatorze leçons de théologie, Les Planssur-Bex, P ­ arole et Silence, 2017 (2e édition), p. 259.


Table des matières

Préambule............................................................ Introduction.........................................................

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Première partie. Qui est le diable ?..................... 1. Un personnage biblique très secondaire............ 2. Éléments d’angélologie..................................... 3. Éléments de démonologie................................. 4. Le diable : de porteur de lumière à prince des ténèbres..........................................................

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Deuxième partie. Que fait le diable dans notre monde ?..................................................... 69 5. L’empire du néant............................................ 71 6. Obsession, oppression, possession.................... 93 7. Possession et exorcisme..................................... 103 Troisième partie. Délivre-nous du mal.............. 117 8. « Regardez l’humilité de Dieu »........................ 119 Conclusion........................................................... 137 Remerciements..................................................... 141


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