Gustave Thibon
au secours des évidences billets choisis et présentés par Françoise Chauvin
MAME
Cet ouvrage est publié avec l’aimable autorisation de Geneviève Thibon-Mirlo et de Jean-Pierre Thibon. L’éditeur remercie aussi Philippe Barthelet pour sa précieuse relecture.
MAME Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Édition : Camille Icole Direction artistique : Armelle Riva Mise en page : Text’Oh (Dole 39) Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Sabine Marioni, Théo Lautric © Mame, Paris, 2022 57, rue Gaston Tessier, CS 50061, 75166 Paris Cedex 19 www.mameeditions.com ISBN : 9782728930968 MDS : MM30968 Tous droits réservés pour tous pays.
À Cécile et Émile Robichaud, en souvenir affectueux du temps des poires...
Préface
Est-il un devoir plus doux et plus émouvant que d’écrire une préface pour un ouvrage posthume d’un homme qu’on a aimé et admiré ? Thibon était un maître au vrai sens du mot : la hauteur de sa réflexion, la lumière de son jugement, accompagnées de la bienveillance de son cœur, donnaient l’autorité vraie aux réponses qu’il nous faisait. Je dis « nous », car c’est à toute une jeunesse, devenue plus que mûre aujourd’hui, qu’il a bien voulu parler et répondre. Il ne se préoccupait ni des conditions matérielles ni, encore moins, des compensations financières. Sa pensée et l’immense culture que sa mémoire prodigieuse lui permettait de partager, il les donnait sans compter. Les anciens trouveront dans ces lignes un écho de ce qu’il a transmis. Les plus jeunes découvriront la clarté d’une pensée servie par la précision et l’élégance du langage. On le sait, le génie littéraire de Thibon est dans l’aphorisme. Par lui, il prend place dans la haute lignée des grands moralistes français : Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld…, ces penseurs qui ne font pas la morale, mais excellent à mettre à nu les ressorts de l’âme humaine. L’aphorisme est un éclair, une lumière qui jaillit dans l’obscurité, un choc qui redresse celui qui se courbait et ramène à la réalité celui que son orgueil égarait. Il s’inscrit dans la mémoire et, par là, selon ses propres mots, il « sculpte en nous le silence ».
7
Il disait : « J’écris pour m’expliquer à moi-même ce que je pense », et cette pensée va à la rencontre de ceux qui, eux aussi, cherchent à dire plus précisément ce qu’ils pensent. Ainsi se noue une amitié vraiment spirituelle dont nous mesurons aujourd’hui qu’elle dépasse le temps et, comme dit Mistral, « se rit de la tombe ». « Le fond de mon cœur, cher ami, c’est la préparation à la mort », m’avait dit Thibon lors d’un premier repas pris ensemble quand nous habitions le flanc nord de la Butte Montmartre. Et il avait ajouté, en remettant son béret sur la tête pour descendre l’escalier, « d’ailleurs, cela ne fait pas mourir ». Effectivement, il mit encore près de quarante ans avant de parvenir à ce qu’il appelait « les noces ». Mais d’avoir été toujours tendu vers l’éternel – « Ce qui n’est pas de l’éternité retrouvée est du temps perdu » – a donné à sa pensée une jeunesse qui ne passe pas. Les circonstances peuvent changer, les références provisoires se modifier, le jeu de la mode imposer ses rengaines, une page de Thibon remet le lecteur en face de lui-même, de la Création et du Créateur. On ne sait si c’est de la philosophie, de la théologie, une simple réflexion, ou peut-être de la poésie. C’est tout simplement la sagesse. Cette lumière qui transpose dans l’écriture la lumière de l’Ardèche où il vécut, et qui nous parvient dans les jours purs et froids du mois de février – sérénité qui éclaire et qui apaise –, cette lumière n’est pas le fruit d’un seul don gratuit : bien sûr, il y a la grâce et le génie, qui est une des formes de la grâce, mais il y a aussi, vécu jusqu’à l’intime de l’être, le tourment de la lutte, le combat. On peut appliquer à Thibon la phrase de saint Jean de la Croix « les grandes aventures sont intérieures ». Thibon a beaucoup voyagé, parlé dans de très nombreux pays et continents, rencontré d’innombrables personnes. Mais sa grande aventure s’est déroulée à l’intérieur de lui-même : « Deux catégories d’hommes que je ne supporte pas, ceux qui ne cherchent pas 8
Dieu et ceux qui s’imaginent l’avoir trouvé », disait-il, en ajoutant le vers de Victor Hugo, « Il est l’Inaccessible. Il est l’Inévitable ». Sa grande marche, mêlée de joies et de beaucoup de tourments, aura été la quête du vrai Dieu. Un matin, je l’avais appelé au téléphone et, dans la plus banale des introductions, je lui avais demandé : « Comment allez-vous ? » « Comment voulez-vous que j’aille ? me répondit-il. J’ai quatre-vingtonze ans ! On vit beaucoup trop vieux aujourd’hui ! Mais, que voulez-vous ? Dieu nous a tirés du néant pour nous amener à l’être et il faut retraverser le néant pour retrouver Dieu, et c’est long, c’est horriblement long… ! » Je me souviens, comme si c’était hier, de cette phrase que je n’ai pas eu besoin de noter. Elle pulvérisait en quelques mots tout le Sartre de L’Être et du Néant. Elle rejoignait cette réponse à une autre question : « Avez-vous jamais douté de Dieu ? » « Comment voulez-vous que je doute de Celui qui contient mon doute comme la chair contient la blessure ? » Reste que la chair et la blessure ont saigné jusqu’à la fin de la traversée du néant. Le fruit de ce combat avec l’ange, c’est la sagesse de toute son œuvre qui éclaire la route de notre quotidien. La tête dans les étoiles – « J’aime mieux l’ignorance étoilée » – et les pieds sur la terre – la terre de son Mas de Libian : le « retour au réel » qu’il professait n’avait rien du naturalisme épais qui accompagne trop souvent le prétendu réalisme. Scrutant tout le réel, il ne séparait pas « ce que Dieu a uni », la Terre et le Ciel, le visible et l’invisible, l’esprit et la vie. Par là, il n’est pas exagéré de dire que sa pensée domine son siècle et constitue, pour les générations qui viennent, un véritable trésor. Jacques Trémolet de Villers
9
Introduction « Si le bon sens appartient d’abord aux gens simples, et leur est donné comme un fonds commun, il va sans dire que bien loin de disparaître, il s’augmente, s’enrichit, s’affine dans le développement harmonieux d’un individu né pour penser. Il prend alors mille nuances. Ce qu’on appelle le jugement n’est pas autre chose que le bon sens éclairé de toutes les lumières de l’intelligence, et devenu une qualité personnelle, sans cesser de rester d’accord avec le tréfonds de l’expérience collective. » Abel Bonnard Ce volume est le deuxième recueil1 des billets que Gustave Thibon écrivait d’abondance à la demande de divers journaux français, belges ou suisses, pendant plus de deux décennies (entre 1960 et 1980). Nous n’en avons que les manuscrits, qui ne sont pas datés mais qui, pour autant qu’ils se rapportent aux conflits, aux problèmes ou aux événements marquants de cette époque, se datent approximativement d’eux-mêmes. Au reste, l’actualité d’hier n’ayant été que la piste d’envol d’une réflexion intemporelle – par définition également pertinente en tout temps –, les précisions chronologiques ne présentent ici qu’un intérêt anecdotique. Écrits à l’intention du grand public, ces courts articles sont ce qu’un de ses meilleurs lecteurs appelle « la petite monnaie de son œuvre ». J’ajouterai que l’aisance de notre auteur à convertir l’or de sa pensée en petites pièces partageables par le plus grand nombre n’est pas la moins brillante facette de son génie ; et cette performance, déjà admirable sur le plan intellectuel, l’est encore sur le plan humain, par la modestie et la générosité qu’elle suppose. Dans ces pages, une intelligence souveraine circule incognito, qui peut 1. Le premier recueil, intitulé L’Équilibre et l’Harmonie, a été publié en 1976 aux éditions Fayard.
11
éclairer tout le monde sans éblouir personne… On la reconnaîtra pourtant à certains indices, en particulier celui-ci : Gustave Thibon ne se retranche jamais dans un parti pris, pas plus qu’il ne se laisse aller à la moindre concession. Unir tant de souplesse à tant de fermeté n’appartient qu’aux grands esprits, dont la marque infaillible est d’être parfaitement libres. Un mot à propos de notre titre : Au secours des évidences. L’évidence n’estelle pas, par définition, ce qui va de soi, qui « tombe sous le sens », qui « crève les yeux », qui, par conséquent, n’a nul besoin d’être démontré, soutenu, secouru ? Oui… mais rien ne saurait « crever les yeux » d’un aveugle ni tomber sous le sens d’un insensé (notons au passage qu’insensé ne signifie pas idiot mais privé de bon sens). Le contraire de l’évidence – et son ennemi – ce n’est pas l’indémontrable, l’inexplicable (il y a des évidences intérieures, dans l’amour, par exemple), c’est l’opinion préconçue, l’idée reçue, le préjugé à la mode – échos assommants et dissonants de principes parfois initialement justes, mais qui se dérèglent à mesure qu’ils passent par des esprits faibles ou faux… Certains, aujourd’hui caducs, faisaient naguère le bréviaire des « bien-pensants », d’autres – à peu près leurs contraires… – font désormais celui des « bien-politiquement corrects » : qu’on me permette de citer la sentence populaire, « plus ça change, plus c’est la même chose ! ». Mais quel pénible et angoissant spectacle nous donne cette divagation dans les clous d’hommes qui, renonçant à lever les yeux vers les étoiles qui nous guident, croient qu’il suffit de « suivre le mouvement » pour être sur le bon chemin… Gustave Thibon nous encourage inlassablement à relever la tête, à faire « ce mouvement vers le vrai » dont parle Alain, afin de voir ce que l’on ne peut voir qu’à condition de le regarder. Et qui sait si les évidences ne dépérissent pas déjà, et ne finiront pas par succomber de n’être pas aperçues ? Qui sait si, à force de suivre le mouvement, tête baissée, nous ne courons pas à l’abîme où « tout est faux, tout est permis2 », où il n’y aura plus une évidence sur terre – comme plus une étoile au ciel ? Françoise Chauvin 2. Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.
12
I
Une société entre l’utopie et le désespoir
« La société de maturité » C’est le titre du livre récent de M. Dennis Gabor, prix Nobel de physique. Et voici comment l’auteur présente son œuvre : « Dans ce livre, j’ai tenté d’esquisser l’image d’une société parvenue à maturité : un monde en paix parvenu à un haut degré de civilisation matérielle qui aurait abandonné la croissance en quantité de biens consommés, mais non la croissance en qualité de vie – un monde compatible avec la nature de l’homo sapiens… C’est en bref le problème des hommes et des femmes menant une vie paisible, repue, à un niveau élevé de confort et de sécurité et qui n’ont plus à mener une lutte quotidienne pour la vie… »
Mais qu’est-ce que la maturité ? On peut la définir comme l’état – rarement atteint et toujours menacé – d’excellence intellectuelle et morale où l’homme, instruit par les lumières de la raison et les leçons de l’expérience, sait distinguer entre l’essentiel et l’accessoire, et possède assez de discipline intérieure pour incarner cette distinction dans sa conduite. Maturité, dans ce sens, s’identifie à sagesse. Que l’homme d’aujourd’hui ait vitalement besoin de cette sagesse pour assumer et dominer son pouvoir vertigineux sur le monde extérieur, avec toutes les possibilités de dispersion qu’il implique, c’est là une évidence qui n’est contestée par personne. Mais le paradoxe, c’est que l’acquisition de ces vertus dont dépend la survie de la civilisation est compromise à la base par le climat même où se développe celle-ci. En d’autres termes, nous n’avions jamais eu autant besoin de maturité, et jamais encore nous n’avions développé une culture aussi intensive et aussi universelle de l’infantilisme.
15
Au secours des évidences
Ce qui caractérise l’enfant, c’est l’irrationalité, la discontinuité, le caprice, l’abandon sans réserve aux impulsions – et aussi l’absence de responsabilités, celles-ci étant assumées par les adultes qui veillent sur lui et dont il attend, dans tous les domaines, aide et protection. Et ce sont des enfants que nous fabriquent en série nos conditions actuelles d’existence. L’enfant obéit aux sens et à l’imagination plus qu’à la raison. L’information audiovisuelle qui nous submerge de plus en plus agit dans ce sens. L’enfant veut tout ce qu’il voit ! Les publicités, les propagandes, en inventant sans cesse de nouveaux objets de désir, développent à l’infini cette disposition puérile. L’enfant est exempt de responsabilités et protégé contre le maximum de risques. N’est-ce pas vers cet idéal à rebours que nous conduisent les politiques dites « socialistes » qui paralysent les initiatives privées, transforment les citoyens en fonctionnaires et tissent autour de chaque individu un cocon d’assurances et de protections qui l’enveloppe du berceau à la tombe, le maintenant ainsi à l’état de chrysalide ? Il n’est pas jusqu’à la sexualité – grand facteur de maturation dans une société normale par l’engagement et les charges qu’elle implique – qui ne soit atteinte et entraînée par ce reflux vers l’infantilisme. La dévaluation du mariage, la banalisation de toutes les licences sexuelles, la normalisation de l’avortement se combinent pour faire de « l’amour » un jeu d’enfants. Au reste – et rien n’est plus significatif –, on ne rougit pas de présenter cette liquéfaction des mœurs comme un retour à l’innocence et à la pureté de l’enfance ! Bref, les hommes qui vivent sous le signe de la facilité et de l’inconséquence tendent à ressembler à ces fruits cultivés en serre dont on ne sait jamais, tant leur saveur est incertaine, s’ils sont encore verts ou déjà pourris. Jusqu’ici, les hommes enduraient des épreuves qui les aidaient à mûrir. Ce n’est pas par hasard que lorsque nous disons de quelqu’un : « Cela lui apprendra à vivre », ce n’est jamais à propos d’événements agréables… Mais comment l’homme d’aujourd’hui, protégé par tant d’amortisseurs contre les
16
Une société entre l’utopie et le désespoir
dures réalités de l’existence, résistera-t-il à l’inévitable choc en retour de ses conquêtes abusives ? Tous ceux qui auscultent notre époque – les écologistes qui dénoncent les retombées meurtrières du progrès technique sur la nature, les psychologues alarmés par la montée des névroses, les sociologues qui observent la poussée de l’anarchie d’un côté, et du totalitarisme de l’autre – sont unanimes pour annoncer, sauf conversion d’avant-dernière heure, des catastrophes irréversibles. M. Gabor ne voit qu’un seul remède aux maladies de notre civilisation : le véritable amour de la vie. « Malheureusement, ajoute-t-il, la nature humaine est ainsi faite que l’homme aime mieux la vie quand il est en danger. » De fait, l’homme vit plus intensément – il se relâche, s’ennuie et, à la limite, se suicide moins dans le péril et dans la misère que dans la sécurité et dans l’abondance. Il est vrai que cette abondance est trompeuse et cette sécurité factice et que le danger existe, plus menaçant par sa profondeur et son universalité qu’aux pires époques de l’histoire. Mais il est encore peu perceptible sous le réseau de facilités, de futilités et de distractions dont est tissée notre vie quotidienne. L’abîme où nous courons reste voilé. Notre amour de la vie sera-t-il assez fort pour déchirer ce rideau d’ignorance et d’imprévoyance infantiles et nous faire changer de direction avant qu’il soit trop tard ? La société de demain, si elle n’est pas une « société de maturité », ne méritera même plus le nom de société. Nous n’avons le choix qu’entre mûrir – ou mourir.
***
17
Au secours des évidences
Sur la tradition On me reproche – ou on me loue – d’être traditionaliste. Je réponds : qu’est-ce que la tradition ? Le mot vient du latin tradere : livrer, transmettre. Dans ce sens très large, personne n’échappe à la tradition : nous sommes tous les héritiers d’un immense capital de doctrines, de mœurs et d’usages qui est la base et l’aliment de toute civilisation. Nous pouvons répudier une partie de cet héritage, mais ce refus lui-même s’inscrit à la suite d’un courant issu du même héritage. Car il y a une tradition révolutionnaire aussi ancienne que la tradition conservatrice : le mythe de l’anticulture, par exemple, dont on nous rebat les oreilles traduit, non la négation pure et simple de toute culture, mais le conflit entre deux conceptions de la culture – phénomène qui se produit à chaque tournant de l’histoire. Jamais d’innovation absolue. Au jeune poète qui lui disait : « Je ne veux rien savoir de ce qu’on a dit avant moi ! », Goethe répondit : « Si je comprends bien, vous vous suffisez pour être un imbécile… » L’animal seul n’a pas de passé, mais dans un autre sens il n’est que passé puisqu’il répète sans fin les gestes de ses prédécesseurs. Il ne s’agit donc pas d’accueillir ou de repousser la tradition, mais de choisir entre les traditions. Quels sont les critères de discernement ? La vendetta fut longtemps en Corse une solide tradition. De même en Chine, la réduction des pieds des petites filles. Ou encore dans certaines régions, la « couvade », curieux usage qui consistait en ceci que l’époux se mettait au lit aussitôt après l’accouchement de sa femme et recevait les félicitations et les soins normalement destinés à la maman. Si traditionaliste que je sois, la disparition de ces étranges ou cruelles coutumes ne me cause aucun chagrin. En revanche, je me sens invinciblement attaché aux traditions locales concernant la cuisine, le vêtement, les métiers, les arts, les rites sociaux et religieux, qui sont le fruit d’une expérience et d’une sagesse séculaires et qui 18
Une société entre l’utopie et le désespoir
donnent au visage du monde habité cette inépuisable diversité sans laquelle l’unité n’est qu’uniformité et abstraction. Mais l’homme – Platon le disait déjà – est une plante enracinée à la fois dans la terre et dans le ciel. Au-dessus de toutes les traditions de temps et de lieux, il y a une sagesse immuable et éternelle, commune aux êtres supérieurs de tous les temps et de tous les lieux et qui, transmise de génération en génération, nous révèle simultanément les limites et la misère de l’homme et son immense soif d’une perfection qui est au-delà de l’humain. Cet héritage sacré de lucidité et d’espérance que le monde moderne, oscillant entre l’utopie et le désespoir, ignore ou repousse, je m’y accroche de tout ce qui en moi refuse le néant et le mensonge. C’est l’étoile fixe dont le reflet dans les eaux du temps devient bouée de sauvetage… Parlera-t-on d’immobilisme ? Bien sûr, la tradition a ses dangers. Il y a la tradition-source et la tradition-gel, la seconde en général succédant à la première dès que se refroidit l’inspiration originelle et que la lettre étouffe l’esprit : on voit alors se figer les rites en formalismes, la vertu en moralisme, l’art en académisme… Ce qui incline à renier la source alors qu’il suffit de briser la glace. Le vrai traditionaliste n’est pas conservateur : il sait trop bien que la stérilisation est le procédé commun à toutes les fabrications de conserves. La tradition n’exclut pas la liberté créatrice : elle la nourrit de toute l’expérience du passé et de l’éternel, et elle l’oriente dans le sens d’un perfectionnement. Depuis quand l’étoile polaire entrave-t-elle la marche du voyageur ? Vaut-il mieux céder à la fièvre d’un changement sans but et sans gardefous ? « Mutatur, non in melius, sed in aliud, “on ne cherche pas ce qui est meilleur mais ce qui est nouveau” » disait le vieux Sénèque. La succession des modes, le culte des « anti », la réformite aiguë (voir par exemple la ronde effrénée des lois sur l’enseignement…) vérifient scandaleusement ce diagnostic. En fait, l’agitation n’est que le revers de l’immobilisme : la feuille morte qui voltige à tous les vents n’a aucune supériorité sur la pierre inerte. Un autre reproche : l’attachement stérilisant au passé. Je répondrai que nous ne pouvons plus rien pour le passé et que celui-ci ne m’intéresse qu’en 19
Au secours des évidences
fonction du présent et du futur. Quand je vois pourrir les racines d’un arbre, je pense aux fleurs qui avorteront demain faute de sève. C’est l’avertissement que donnait déjà Chateaubriand aux novateurs écervelés de son temps : « Gardons-nous d’ébranler les colonnes du temple : on peut abattre sur soi l’avenir. »
***
La mode et le bon sens Descartes affirmait que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Et nous disons tous spontanément devant une action extravagante : « Cela n’a pas le sens commun. » Les philosophes voient d’ailleurs dans le « consentement universel » un argument en faveur de la vérité et du bien : ils parlent d’une sagesse et d’une morale éternelles qui sont communes à tous les peuples et à tous les âges… Mais l’argument contraire surgit aussitôt dans toute sa force. Les hommes de toutes les époques et de toutes les nations n’ont-ils pas fait preuve d’un manque affligeant de bon sens en acceptant comme des vérités indiscutables les opinions les plus erronées ou, comme règles de conduite, les coutumes les plus absurdes et parfois les plus immorales ? Il suffit, pour s’en convaincre, d’évoquer la masse innombrable de superstitions et de préjugés qui ont défiguré les sociétés, depuis les idolâtries, les sacrifices humains et l’esclavage dans le monde antique jusqu’aux grands dérèglements collectifs du monde moderne causés par les passions politiques, la lutte des classes, l’adoration stupide des stars du cinéma ou du sport, etc. Et que dire de certaines modes vestimentaires ou médicales qui sévissent dans chaque génération pour faire ensuite hausser les épaules à la génération suivante ? Il y a soixante ans, la mode féminine voulait encore que les petites Chinoises se compriment les pieds jusqu’à l’écrasement des os et que les 20
Une société entre l’utopie et le désespoir
Européennes se sanglent la taille dans des corsets jusqu’à perdre le souffle… Quant à la mode médicale, je me souviens de l’époque où l’usage de l’huile de foie de morue était imposé comme un dogme religieux et où l’on gavait les malheureux enfants de ce produit aussi répugnant qu’indigeste… Aujourd’hui, nous avons eu les talons aiguilles qui rendent la marche périlleuse, et nous nous gorgeons de vitamines, d’antibiotiques et de tranquillisants. Que devient dans tout cela ce fameux bon sens qui, selon Descartes, serait dévolu à la majorité des hommes ? Il faut distinguer. Tout homme possède, en vertu de son origine divine, une certaine inclination vers la vérité et le bien. Il n’en est pas moins sujet, à cause de sa faiblesse et de ses passions démesurément exploitées par les propagandes, à l’erreur et au mal. Disons qu’il est doué de bon sens en tant que créature de Dieu et qu’il est capable de n’importe quelle folie en tant qu’élément de la foule. De même, il possède un fond de santé physique par sa nature, mais il peut toujours tomber malade par débilité ou par contagion. Il y a des épidémies de l’esprit comme du corps. Ce qui n’empêche pas que la santé soit l’état normal de l’esprit comme elle est celui du corps…
***
Niveau et qualité de vie Le professeur Basile rappelait récemment, dans un remarquable article sur les dangers du progrès, le vœu de Raymond Aron en faveur d’une technique orientée non seulement sur le niveau, mais sur la qualité de vie. Il y a là effectivement deux notions qui méritent d’être précisées. Le niveau de vie se mesure uniquement à la quantité d’argent dont on dispose et au nombre de biens extérieurs qu’on peut se procurer avec cet argent. 21
Au secours des évidences
La qualité de vie dépend de facteurs plus intérieurs et plus subtils : richesse de la personnalité, degré de culture, sens moral, esthétique et religieux, intimité et profondeur des liens entre l’homme et son travail, son milieu, son prochain, etc. Deux exemples extrêmes nous feront saisir sur le vif la différence entre ces deux formules. J’ai pour voisins un couple d’ouvriers agricoles. Ces gens sont très pauvres : ils touchent un salaire dérisoire, ils habitent une maison d’où le confort moderne est absent, ils usent leurs vêtements jusqu’à la corde, ils n’ont ni auto ni télévision, ne prennent jamais de vacances, etc. – bref, ils se situent au niveau le plus bas de l’échelle des revenus. Mais ils aiment leur travail, ils en parlent avec ferveur, ils vivent dans la familiarité de la terre et du ciel, des plantes et des animaux, ils ont des rapports étroits avec leurs voisins, ils possèdent une sagesse où l’expérience personnelle se mêle intimement aux traditions ancestrales. Sans parler de ce luxe interdit aux habitants des grandes villes qu’est la pureté de l’air, de la lumière, du silence, de l’eau de source, la qualité des fruits et des légumes cueillis dans leur jardin, la saveur des champignons trouvés dans les bois… Ces biens échappent par leur nature aux statistiques, mais ils font partie d’une qualité de vie élevée. Plus encore : si, comme l’explique le R.P. Loew dans la retraite qu’il vient de prêcher au Vatican, le drame de la pauvreté consiste moins dans les privations matérielles que dans le déclassement et l’humiliation (le pauvre étant celui qu’on n’écoute pas, auquel on ne fait pas attention), les gens dont je parle ignorent cette déchéance et cet ostracisme. Ils ont leur place dans la communauté villageoise, et le plus riche propriétaire du lieu les écoute et leur parle d’égal à égal. L’autre jour, je voyais le mari déambuler sur le chemin, couvert d’une vieille capote militaire, reliquat de la dernière guerre mondiale, et je me disais que dans une ville ou sur une route nationale, un tel accoutrement attirerait l’attention peu flatteuse de la police et une vérification d’identité. Ici, si les gendarmes vont à sa rencontre, c’est pour lui serrer la main et causer familièrement de la pluie et du beau temps… 22
Une société entre l’utopie et le désespoir
L’exemple opposé m’est offert par un homme riche à millions (de francs lourds !) que je suis parfois amené à rencontrer. Cet homme cumule tous les éléments du niveau de vie le plus élevé : il possède un hôtel particulier à Paris, deux splendides résidences secondaires (une villa au bord de la mer et un chalet à la montagne), un bateau de plaisance, trois puissantes voitures, que sais-je encore ? Il fréquente les lieux de plaisir les plus huppés, les palaces, les restaurants étoilés, se produit dans maintes réunions mondaines, etc. Mais sa qualité de vie est très médiocre, car il n’a aucun lien profond et électif avec les choses et les êtres : la mode lui tient lieu de goût, le snobisme de culture et les « relations » d’amis. Et toute cette opulence, tout ce luxe obtenu par l’argent sont pour lui presque aussi anonymes que l’argent lui-même… Ne forçons pas le contraste. Je n’ignore pas que, dans les villes, la qualité de vie est impossible en deçà d’un certain niveau de vie : c’est un fait douloureusement avéré que l’âme et l’esprit s’altèrent et dépérissent dans les conditions d’extrême pauvreté. Je sais aussi que l’opulence matérielle peut contribuer, si l’on en use avec discernement, à une meilleure qualité de vie : par l’accès aux choses de la culture, par les loisirs bien orientés, le tourisme intelligemment conçu, etc. Le niveau de vie dépend de l’avoir, la qualité de vie relève de l’être… Et la « révolution » que réclame Raymond Aron devrait permettre d’instaurer un type de civilisation où nos progrès dans le domaine de l’avoir soient sans cesse rattrapés, corrigés et intégrés par un accroissement corrélatif de la qualité humaine. Une telle mutation reste aussi improbable que souhaitable… Qu’elle soit possible est un problème. Mais qu’elle soit nécessaire est une évidence. Si elle échoue, l’élévation unilatérale du niveau de vie entraînera les mêmes conséquences que la poussée d’un fleuve en crue, dont les eaux sont d’autant moins limpides qu’elles débordent davantage.
*** 23
Au secours des évidences
Efficience technique et valeur humaine On parle beaucoup aujourd’hui d’efficience et d’efficacité. « Avant tout, être efficace », ai-je lu dernièrement en tête d’une brochure consacrée à la formation des jeunes. Mais, là aussi, il importe de savoir de quoi on parle. Qu’appelle-t-on efficacité ? C’est, nous dit le dictionnaire, la qualité de tout ce qui produit un effet. Mais on ne précise pas la nature de cet effet. Un bon remède est efficace en ce sens qu’il nous délivre de la maladie ; un poison est également efficace en ce sens qu’il provoque notre mort. Saint Vincent de Paul fut un homme efficace dans le bien et dans l’amour ; Hitler le fut davantage encore dans le mal et dans la haine. Il faut remarquer – et ceci nous offre la matière de réflexions douloureuses – que l’efficacité dans le mal est infiniment plus facile, plus rapide et plus massive que l’efficacité dans le bien. Il est souvent délicat de guérir un malade, mais rien ne serait plus simple que de tuer un bien-portant. La maladie peut résister aux remèdes ; aucune santé ne résiste à une certaine dose de cyanure. La lutte contre la faim dans le monde suscite des problèmes presque insolubles alors qu’il suffirait de quelques bombes atomiques pour transformer la terre en désert. L’efficacité ne suffit donc pas : il faut encore savoir dans quel sens et dans quel but et au nom de quelles valeurs il convient d’être efficace. Notre époque, axée sur le rendement quantitatif et le succès matériel, voit trop facilement dans la compétence technique l’unique source de l’efficacité. Soyez de bons techniciens, possédez à fond votre métier, et tout le reste ira de soi… Loin de moi l’idée de contester la nécessité et la bienfaisance de la compétence technique. « La pire des immoralités, disait Napoléon, est de faire un métier qu’on ne sait pas. » Que vous soyez ouvrier, ingénieur, médecin ou comptable, votre premier devoir est de rien ignorer des ressources de votre art. 24
Une société entre l’utopie et le désespoir
Je dis seulement que l’efficacité d’un individu ne doit pas se mesurer seulement à sa compétence technique. Dès que vos fonctions vous mettent en contact avec des êtres humains, il faut qu’interviennent d’autres qualités comme la moralité, le don de sympathie et d’accueil, l’équilibre intérieur, la patience, la bonté, etc. Un bon médecin, par exemple, ne se borne pas à connaître tous les secrets de son art : c’est aussi un homme qui sait accueillir et écouter les malades, leur inspirer confiance – et ces éléments psychologiques contribuent à l’efficacité de son action professionnelle. Sauf peut-être les savants qui travaillent presque isolés dans des laboratoires ou des centres de recherche, tous les hommes qui furent vraiment efficaces, dans n’importe quel domaine, furent plus et autre chose que de purs techniciens : tous durent en partie leur succès à une qualité de présence, de rayonnement et d’autorité qui dépassait infiniment leur compétence technique. Résumons-nous. L’efficacité technique élève le niveau matériel de l’existence ; elle nous apporte la prospérité économique et le confort, mais ce résultat serait bien pauvre sans l’efficacité spirituelle qui, en créant des liens fraternels entre les hommes, élève leur niveau moral et donne un sens et un but à l’expansion économique. Nous vivons dans un monde où, pour satisfaire aux exigences de la science et de la production, les hommes auront de plus en plus besoin d’être de bons techniciens. Mais la réciproque s’impose : pour que notre domination sur les choses n’entraîne pas la ruine de l’âme, ces techniciens auront de plus en plus besoin d’être des hommes, avec tout ce que ce mot comporte de richesse intérieure et d’ouverture au prochain.
***
25
Au secours des évidences
Saint François, patron des écologistes L’écologie est au zénith de l’actualité. Rares sont les publications, depuis les revues spécialisées jusqu’aux quotidiens à grand tirage, où ne soient évoquées les lourdes menaces que fait peser le progrès technique sur l’avenir de l’humanité. Je glane au hasard quelques titres : « Le cauchemar technologique », « Les retombées du progrès », « Le choc du futur », « L’apocalypse est pour demain », etc. Le livre de Gordon Rattray Taylor Le Jugement dernier nous donne une analyse très poussée des causes de cette angoisse : raz-de-marée démographique (on prévoit, d’ici à un siècle, 30 milliards d’habitants sur la planète) et, à mesure que le nombre des hommes augmente, détérioration progressive de leur milieu naturel – ce processus maléfique englobant l’érosion du sol nourricier, la pollution de l’eau et de l’air, les destructions et les altérations exercées sur les plantes et sur les animaux, et finalement sur l’homme lui-même, victime des perturbations qu’il a introduites dans la nature et dont il n’a su ni contrôler ni même prévoir les enchaînements. « L’homme s’aperçoit aujourd’hui que la nature rend les coups », nous dit l’auteur. La formule est saisissante, mais équivoque. La nature, hélas ! (et c’est bien dommage car cela limiterait les dégâts) ne rend pas les coups à la façon d’un cheval qui, répondant à un mauvais traitement par une ruade, avertit ainsi son cavalier qu’on ne peut pas tout se permettre avec lui. Elle « encaisse » au contraire tous les mauvais coups sans se retourner directement contre son agresseur – et si, selon la formule consacrée, elle se venge, c’est précisément en ne se vengeant pas assez vite, en se laissant malmener jusqu’à l’épuisement et la défiguration… L’océan ne proteste pas contre les produits pétroliers ou les déchets radioactifs dont on souille ses eaux. Ni la terre contre l’abus corrosif des fertilisants. Ni l’air contre les fumées. Ni les plantes contre le forçage, ni les animaux contre le gavage. Cybèle – la grande Mère, la nourrice universelle qui personnifie la nature dans la mythologie grecque – n’empêche pas ses fils ingrats et avides d’appauvrir et de corrompre en elle 26
Une société entre l’utopie et le désespoir
les sources du lait : sa seule vengeance est de ne pouvoir ensuite leur offrir qu’un lait rare et empoisonné… Il y a dans cette docilité de la nature devant toutes les entreprises de l’homme quelque chose de vertigineux qui n’a d’analogue que dans le silence et la discrétion de Dieu, qui permet à notre liberté de se déployer sans entrave dans le mal comme dans le bien et qui, lui non plus, ne rend pas les coups… Face au danger qui nous menace sur tous les fronts, un autre grand spécialiste de la question, le professeur Lynn White, propose saint François d’Assise – cet homme de Dieu amoureux de la nature – comme saint patron des écologistes. Le propos n’a rien d’une boutade, car nous sommes devant un problème qui, en s’approfondissant, prend une dimension religieuse. Ce viol généralisé et cette exploitation à outrance de la nature ne sont-ils pas, en effet, en partie la conséquence de ce qu’on appelle « la mort de Dieu » ? Doublant les psychanalystes, maints philosophes modernes nous affirment que notre époque vit sous le signe du « meurtre du père », ce qui implique à la base le conflit des générations et, au sommet, le refus de Dieu, source et modèle de toute paternité. Or s’il n’y a plus de créateur, que reste-t-il des lois de la création ? L’homme est alors seul maître de la nature, et ses droits sur elle ne connaissent d’autres limites que celles de son pouvoir. Si, au contraire, on voit dans la nature l’œuvre de Dieu, on devine sous l’enchevêtrement des apparences je ne sais quel ordre mystérieux auquel il est interdit de toucher. Ce sens du sacré impose des bornes à nos curiosités comme à nos appétits. Les rapports entre l’homme et la nature ont leur clef en Dieu – leur commune origine et leur commune fin… Ce sont là des vérités éternelles, mais d’une brûlante actualité. Car la marge se rétrécit chaque jour entre le massacre de la création et le suicide de l’humanité. Autrement dit, le choc en retour de ses interventions sur la nature rappelle à l’homme l’existence d’un ordre antérieur et supérieur à lui, dont il dépend à tous les niveaux de son être et qu’il ne pourra plus violer longtemps sans se détruire lui-même. 27
Au secours des évidences
Ainsi, la survie de notre espèce se trouve liée à la renaissance d’une vertu bien oubliée par l’homme prométhéen : l’humilité, qui consiste à connaître et à accepter ses limites et sa dépendance. Cette convergence, inédite dans l’histoire, est à la fois un signe des temps et un signal d’alarme. Entendronsnous la voix de la sagesse ? Il faut l’espérer, car elle parle de plus en plus la même langue que l’instinct de conservation…
***
Le mythe du « bon sauvage » Il y a quelque trente ans, alors que le mot d’écologie n’existait pas encore, je passais pour un affreux rétrograde quand je dénonçais le danger de certaines interventions humaines sur la nature. C’était encore l’époque où l’on voyait miroiter le paradis terrestre à l’horizon du progrès technique… Les temps ont bien changé. Les préoccupations écologiques sont à la pointe de l’actualité et du nouveau « progrès » – un progrès qui consiste à suspecter sans discernement toutes les acquisitions des sciences et des techniques – un progrès régressif, si je puis dire, dont l’apogée serait le retour des hommes à la « bonne nature », conformément au mythe du « bon sauvage ». De sorte qu’en refusant d’épouser pleinement ce nouveau fanatisme, je suis encore rétrograde, mais en sens inverse ! Quelques exemples de la contradiction où nous accule cette dernière utopie : – Un pétrolier géant vient de se briser contre un récif, une marée noire recouvre les côtes bretonnes. Je pressens l’ampleur de cette catastrophe, je ressens toute l’amertume de ses victimes… Mais que répondre à ce jeune enflammé qui clame ainsi son indignation : « C’est déjà un crime contre la nature que d’arracher le pétrole aux entrailles de la terre ! De telles horreurs ne pouvaient pas se produire aux temps de la traction animale ! » – Certes, 28
Une société entre l’utopie et le désespoir
mais si vous supprimiez le pétrole maintenant, ce pétrole devenu nécessaire à l’agriculture, à l’industrie, aux communications, ce n’est pas seulement la côte bretonne qui souffrirait, c’est l’humanité tout entière qui sombrerait dans le chaos et la famine. Et d’ailleurs qui, parmi ceux qui se lamentent sur la pollution, serait prêt à renoncer à l’automobile et au chauffage central ? Les accidents de voiture qui, pour la seule France, causent chaque année plus de 12 000 morts ne dissuadent personne de s’installer paisiblement au volant chaque jour… – Une nouvelle implantation de pylônes électriques est prévue dans notre région. Les murs se couvrent d’affiches virulentes : « Non aux pylônes électriques qui défigurent le paysage ! » Là encore, je suis sensible à cette blessure faite à mon environnement natal. Mais ces défenseurs zélés des beautés naturelles ne seront pas les derniers à se plaindre, à la moindre coupure de courant, de la privation de lumière et de chaleur. Ils ne paraissent guère prêts à revenir à la lampe à huile et au feu de bois ! – Plus fort encore : une petite revue, écologique en diable, publie un poème, dont la grandiloquence ne rachète pas la platitude, où il est dit que l’homme doit cesser de meurtrir les flancs de la terre avec ses machines d’acier. Bon. Il faudra donc se nourrir uniquement d’herbe verte, de baies et de fruits sauvages – seuls produits naturels d’une terre vierge. Mais rassuronsnous : je gage que l’auteur du poème consomme tout de même un peu de pain, fait à partir du blé, fruit de la terre violée par la charrue… Ainsi partout : on condamne le progrès à cause de ses retombées malsaines ou malfaisantes, mais on reste fermement attaché à ses avantages, dont on jouit sans scrupule. De quoi s’agit-il au fond ? Un retour absolu de l’homme à la nature n’est pas possible, et encore moins souhaitable, car cette immersion totale dans le cosmos le rabaisserait à l’état de l’animal. Sombre perspective, la nature étant particulièrement cruelle pour l’animal humain, le plus faible de ses enfants parce que le moins programmé par l’instinct. On s’appesantit sur les « nuisances » dues à l’industrie, au confort, à la médecine, etc. Elles existent, mais celles qui viennent de la nature sont-elles négligeables ? Un seul 29
Au secours des évidences
exemple : les maladies qui décimaient nos aïeux : peste, typhus, paludisme, ergotisme, etc. étaient-elles par hasard médicamenteuses ? La « bonne nature » n’a pas attendu l’âge des synthèses chimiques pour produire des virus et des poisons. L’homme est voué, par son essence même, à modifier la nature autour de lui. On proteste dans mon village contre l’offense au paysage qu’est l’implantation de ces pylônes électriques. Et l’on crie : à bas le progrès ! Mais les paysans font-ils eux-mêmes autre chose que d’aménager la nature en défrichant le sol, en supprimant les mauvaises herbes et les bêtes nuisibles (produits de la nature au même titre que les plantes et les animaux utiles à l’homme), et tout cela au moyen de machines, d’engins et d’outils dont l’âge ne remonte pas au siècle dernier ? D’où il ressort que le problème n’est pas de choisir entre l’intervention ou la non-intervention de l’homme sur la nature, mais entre deux ou plusieurs types d’intervention. Les sauvages même ont un rudiment de technique par lequel ils modifient leur environnement. La tension naît de l’opposition entre les façons plus archaïques et les façons plus élaborées d’intervenir sur la nature – c’est-à-dire entre des méthodes de travail où le rapport entre le naturel et l’artificiel tourne à l’avantage de l’un, ou de l’autre. Autre exemple : tel boulanger affiche : « pain biologique » ou « pain naturel », ce qui signifie que ce pain provient d’un blé cultivé sans engrais chimiques et d’une farine entière, qu’il est cuit au feu de bois et non au mazout, etc. Il n’en est pas moins un produit de l’artisanat humain, et on ne le cueille pas directement aux arbres comme on cueille les griottes aux cerisiers sauvages. La seule question est celle-ci : jusqu’où l’homme peut-il aller dans la transformation et l’exploitation de la nature sans en rompre les équilibres profonds et compromettre du même coup sa propre existence ? La promesse et la menace, la sécurité et le danger croissent ensemble en fonction des progrès accomplis. L’agriculture intensive favorise le peuplement de la planète mais risque d’en épuiser les ressources, la médecine guérit, mais la médecine crée de nouvelles maladies, l’arme atomique assure provisoirement la paix par « l’équilibre de la terreur », mais elle peut détruire l’humanité, 30
Une société entre l’utopie et le désespoir
etc. C’est aux scientifiques éclairés – ces sages qui connaissent le pouvoir et les limites de la science, et dont la vision prospective va au-delà de l’utilité immédiate – qu’il appartient de corriger ou de prévenir les abus de la science afin qu’il reste possible d’harmoniser au mieux les rapports entre l’homme et la nature. Ce qui, hier, excluait la foi aveugle dans le progrès technique et qui, aujourd’hui, exclut l’engouement de nos écologistes exaltés pour un retour à la nature « pur et dur » – rêve que le plus petit commencement de réalisation ferait tourner au cauchemar. La nostalgie de la barbarie est une réaction courante dans les civilisations décadentes… On l’a vue, par exemple, à la fin de l’Empire romain, on la revoit aujourd’hui. Mais il n’est jamais arrivé qu’en régressant vers l’état sauvage, les hommes soient devenus meilleurs ni plus heureux…
***
Les bêtes et nous L’enquête sur la vivisection menée récemment par Le Méridional a recueilli une lourde majorité de réponses hostiles. Je ne m’attarderai pas sur cette question qui a été débattue sous tous ses aspects et qui n’est qu’un des multiples éléments du grand problème suivant : où s’arrêtent les droits et où commencent les devoirs de l’homme envers l’animal ? Les droits ? Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire (exception faite de quelques animaux sacrés), l’homme se les est toujours attribués sans réserve et sans scrupule, et en fonction, non seulement de ses besoins vitaux (nourriture, vêtements, utilisation de l’énergie animale, etc.), mais de ses plaisirs les plus artificiels et les plus vains, comme certains raffinements gastronomiques ou vestimentaires qui impliquent des tortures infligées aux 31
Au secours des évidences
animaux (gavage des oies, avortement des brebis…) ou des spectacles cruels, tels que les courses de taureaux ou les combats de coqs. Situons la question sous son vrai jour. L’homme fait partie des êtres animés. Or l’existence et l’harmonie de ce monde reposent sur un entrecroisement perpétuel de massacres. « L’agneau broute la fleur, le loup broute l’agneau […] Le même être est victime et bourreau tour à tour, Et pour le moucheron, l’hirondelle est vautour »,
dit le poète3. Il s’agit d’une loi naturelle et non d’un droit ou, si l’on tient au mot, le droit de tuer se confond ici avec le droit de vivre. Dans ce sens, l’homme a le droit – un droit dicté par la nécessité – d’utiliser les animaux à son service, de se protéger contre ceux qui lui nuisent, en un mot d’aménager la nature au mieux, non seulement en vue de sa survie, mais aussi des exigences de sa civilisation. Mais a-t-il tous les droits ? Le pouvoir que chaque animal exerce sur les autres est étroitement borné et programmé une fois pour toutes par la nature. Au contraire, le pouvoir de l’homme sur l’animal est pratiquement sans limite… A-t-il le droit d’aller jusqu’au bout de ce pouvoir ? La réponse est catégorique : non. « […] les bêtes Dont les âmes de rêve et de stupeur sont faites »,
dit encore le poète… Il est évident que nous avons abusé de cette stupeur pour transformer le rêve en cauchemar. Abus de pouvoir d’autant plus bas qu’il est plus facile et exempt de risques, l’inconscience des bêtes – cette inconscience qui est aussi innocence – les livrant sans merci aux cruelles entreprises de l’homme. Si, dans un accès d’humeur, j’écrase ma montre sous mon talon, j’agis stupidement et contre mon intérêt, et cela ne regarde que moi ; mais un 3. Victor Hugo.
32
Une société entre l’utopie et le désespoir
animal n’est pas un objet, il n’est pas « notre chose ». Nous n’avons pas créé l’animal, il fait partie de la création comme nous, et il est, comme nous, doué de sensibilité, exposé à la souffrance. La conscience de cette solidarité cosmique nous dicte le devoir de le respecter et de ne pas lui infliger plus de souffrances qu’il n’est strictement nécessaire. La création – relativement récente – de la Société protectrice des animaux et la législation qu’elle a inspirée, l’établissement de réserves d’animaux et les nombreux mouvements d’opinion en faveur des « droits de l’animal » qui limitent les droits de l’homme marquent déjà un progrès réel dans ce sens. Mais, ici comme partout, en vertu de l’amère loi de « l’égarement des contraires », on verse trop facilement d’un excès dans l’excès contraire, c’està-dire dans une sensiblerie épidermique et insensée qui consiste à accorder à l’animal une attention et des soins qu’on refuse à l’homme. On peut s’indigner à juste titre devant l’ivrogne qui défoule son complexe d’échec et de culpabilité en brutalisant un chien innocent et désarmé ou au spectacle de tous ces chiens qu’on abandonne dans la nature ou qu’on précipite sans pitié dans une rivière le jour du départ en vacances. Mais que dire de la « mémère au toutou » qui gave son chéri d’aliments de choix et le dorlote du matin au soir comme si rien au monde n’existait en dehors de lui ? Veut-on des exemples ? J’entre dans une boucherie où deux clientes m’ont précédé, l’une et l’autre assez avancées en âge. La première, confortablement vêtue, étale ce faciès enluminé de poupée caduque des femmes qui refusent de vieillir et traîne après elle un affreux cabot dégénéré. « Je voudrais du très bon foie de veau pour ce petit chéri : il n’a pas aimé celui de la semaine dernière », dit-elle au boucher. La marchandise servie et payée (très cher), c’est le tour de la seconde vieille, fort pauvrement attifée, qui réclame avec la voix timide des humbles « un bas morceau, pas trop cher ». J’ai surmonté à grand-peine une furieuse envie d’injurier la mémère et de botter le chien-chien… Pire encore. C’était en 1934. J’avais essayé de tempérer la ferveur d’un ami allemand pour l’idéologie hitlérienne alors en pleine expansion. Il me répondit, pour justifier son adhésion au nazisme, que le Führer était un 33
Au secours des évidences
homme au grand cœur et m’en donna comme preuve la récente élaboration d’une loi interdisant la vivisection. Hitler en effet fut toujours très tendre envers les animaux – ce qui ne l’empêcha pas d’encourager plus tard la vivisection sur les êtres humains. « Cœur dur et tripes sensibles », comme disait Bernanos… Sans parler des visions parfaitement utopiques de certains illuminés, plus naturistes que la nature elle-même, qui voient un crime dans le fait de tuer un poulet et de manger sa chair ! « L’homme peut vivre en se nourrissant exclusivement de légumes, de fruits, d’œufs, de lait et de fromage, me disait un végétarien fanatique, alors pourquoi ne pas laisser tous les animaux croître et vivre en paix ? » À quoi j’ai répondu : « Si vous admettez le lait et ses dérivés, vous justifiez du même coup l’élevage des animaux qui le produisent. Or, chez ces derniers, il naît à peu près autant de mâles que de femelles… Vous aurez donc des troupeaux où les taureaux aussi nombreux que les vaches, les boucs que les chèvres, les béliers que les brebis s’entretueront comme mâles rivaux, non sans porter en même temps de graves préjudices à la santé et à l’équilibre des femelles qui, de ce fait, ne donneront plus que très peu de lait… » Il est vain de rêver l’impossible. Mais il faut trouver un juste équilibre entre l’indifférence et la sensiblerie, entre la dureté de la nature sauvage et la douceur de l’homme civilisé, entre une conception de l’animal identifié à la matière qu’on peut manier sans scrupule et celle de l’animal jouet de luxe, enfant gâté ou idole. On nous a dit et redit que l’homme était le roi de la création. Un roi qui ne règne pas sur ses semblables mais qui n’en a pas moins des devoirs envers ses sujets et qui doit éviter le plus possible de se transformer en tyran aveugle et en bourreau sans pitié. La reconnaissance des droits de l’animal constitue un impératif d’autant plus noble qu’il émane de l’homme seul, que les bêtes – je parle ici des animaux supérieurs et non des insectes et encore moins des micro-organismes dont les capacités de résistance et de revanche nous restent en grande partie imprévisibles – n’ont que des défenses dérisoires contre la force et la ruse de l’homme, qu’elles ne revendiquent aucun droit, qu’elles 34
Une société entre l’utopie et le désespoir
ne constituent ni ligues, ni syndicats, ni groupes de pression en vue de s’opposer de puissance à puissance, et qu’elles ne feront jamais de révolution pour détrôner leur tyran.
***
« Aux maux imaginaires, il faut des remèdes spirituels. » Pas de lecture plus saisissante – en ce qui concerne la réalité économique – que celle de Jean Fourastié : Les Trente Glorieuses. L’ascension accélérée du niveau de vie des Français depuis le début du siècle, et particulièrement autour des trente années qui ont suivi la dernière guerre mondiale, y est analysée sur tous les plans dans l’indiscutable clarté des chiffres. Et mille souvenirs d’enfance et de jeunesse ont confirmé en moi cette lecture. Nous étions, avant et après 1914, de petits propriétaires agriculteurs dans une région relativement favorisée : la vallée du Rhône. Le logement ? Une vieille ferme dont une seule pièce – la cuisine – était chauffée au feu de bois… Un potager garni de braises assurait la préparation des repas. Dans les chambres, on gelait copieusement tout l’hiver. On s’éclairait à la lumière incertaine d’une lampe à pétrole. Pas d’eau courante : on allait tirer l’eau, à 30 mètres de la maison, d’un puits profond de 10 mètres d’où l’on revenait en portant deux grands seaux à bout de bras. Pas de toilettes – ce qui, par mauvais temps, manquait singulièrement de confort. Et j’allais oublier le charroi quotidien du bois, la lessive en plein air, la fumée qui piquait les yeux quand la cheminée tirait mal, etc. La nourriture ? Elle était saine et savoureuse, mais extrêmement frugale. On vivait presque en autarcie des produits du jardin et de l’élevage (chèvres, poules, lapins…). À l’exception du sucre et du café ou du pot-au-feu du dimanche, on n’achetait pratiquement rien. L’usage fréquent de la viande 35
Au secours des évidences
passait pour un luxe presque criminel. J’entends encore une vieille paysanne crier à son fils qui voulait épouser une fille de la ville : « Ne la prends pas, malheureux, il lui faut de la viande tous les jours ! » Les loisirs, les distractions ? On allait un peu au café le dimanche et l’on ne voyageait que dans des circonstances exceptionnelles : j’ai rêvé pendant des mois de prendre le train et Avignon (distant de 50 kilomètres), où mes parents avaient promis de m’emmener si je travaillais bien à l’école, me faisait l’effet d’une ville de légende, alors que je n’éprouve aujourd’hui qu’une très légère émotion à traverser l’Atlantique… Les seuls moyens habituels de locomotion étaient la marche, la carriole légère à cheval et, pour quelques-uns, la bicyclette. L’achat d’une automobile aurait englouti les réserves de plusieurs années de travail… Le « droit à la santé » ? On n’appelait le médecin que dans les cas graves et, mises à part les personnes que la chirurgie seule aurait pu sauver, on ne s’en sortait en général pas tellement plus mal : les rhumes se traitaient par le mépris, les indigestions par le jeûne, et quant aux dépressions, ce « mal moderne » touchait si peu de gens qu’il n’avait pas encore de nom… Les soins dentaires étaient presque inconnus, on arrachait les dents trop douloureuses qui ne voulaient pas tomber toutes seules – ce dont témoignaient les mâchoires ébréchées de presque tous les vieux paysans. En quoi, soit dit au passage, ils rivalisaient avec Louis XIV qui n’avait plus de dents à 50 ans… On ne souffrait pas moralement de cet inconfort, car on n’imaginait même pas qu’il pût en être autrement. S’il m’arrivait de désirer posséder un jour une automobile, c’était sous la forme d’un souhait impossible, tel celui d’un modeste fonctionnaire qui rêverait aujourd’hui d’un hélicoptère privé ou d’un yacht avec plusieurs hommes d’équipage. Chiffres en main, Jean Fourastié trace la courbe des progrès vertigineux qui se sont accomplis depuis quelques décennies. Et ses analyses recoupent exactement mes propres observations sur mon village. Tous les foyers ont l’eau courante, l’électricité, les appareils électroménagers, la télévision, une ou deux automobiles. La nourriture, achetée à l’extérieur, est infiniment 36
Une société entre l’utopie et le désespoir
plus variée, les loisirs plus étendus, les distractions plus nombreuses ; la Sécurité sociale a mis les soins médicaux à la portée de tous, etc. Qu’il reste encore des situations pénibles ou même dramatiques, on ne saurait le nier. Mais, dans l’ensemble, le pouvoir d’achat des travailleurs les plus modestes a triplé en l’espace d’une génération. Il fallait, par exemple, le montant du salaire de 8 000 heures de travail ouvrier pour acheter une automobile, il en faut à peine 2 000 aujourd’hui. Fourastié fait remarquer que, si nos aïeux, en proie à la pénurie, avaient pu prévoir un tel bond en avant, ils auraient pensé qu’une pareille ascension s’accomplirait dans l’euphorie et l’enthousiasme des conquérants. Or c’est le contraire qui s’est produit : le progrès matériel a sécrété un climat de morosité, de frustration et de revendication encore inédit dans l’histoire. Pourquoi ? Parce que ce progrès, en apportant sans cesse de nouvelles satisfactions, crée de nouveaux besoins : les hommes, habitués et inattentifs à ce qu’ils possèdent, concentrent leur désir vers ce qu’ils n’ont pas encore et souffrent, non pas dans leur chair comme leurs aïeux, mais dans leur imagination. Or les besoins de la chair sont limités tandis que les vœux de l’imagination ne connaissent pas de frontières. D’où le mécontentement irrémédiable et l’ennui chronique. Mais en quoi le corps et l’âme sont-ils réellement affectés par la privation de tel ou tel objet de consommation dont on se passait très bien jusqu’à ce qu’ils sortent sur le marché assortis d’une publicité étourdissante ? Faut-il donc proclamer la faillite du progrès technique et social ? En aucune façon. Mais comment éviter que ce progrès se dévore lui-même en créant sans cesse de nouveaux appétits qui croissent plus vite que la possibilité de les satisfaire ? « Le drame de notre civilisation, a-t-on dit, est d’avoir placé sa fin dans le perfectionnement des moyens. » N’a-t-on rien de mieux à faire de sa vie que d’en améliorer sans fin les conditions ? Un minimum de confort, par exemple, m’est très utile pour travailler, mais si je m’intéresse à mon travail, je ne songerai pas à augmenter ce confort qui, objectivement, me suffit… 37
Au secours des évidences
« Aux maux imaginaires, il faut des remèdes spirituels », écrivait au début du siècle l’économiste trop oublié que fut Henri d’Avenel. On voit l’urgente nécessité d’un retour aux biens de l’esprit et de l’âme dont la possession est seule capable d’apaiser les prurits de l’imagination : les joies qui naissent de la culture, de l’amitié, de l’amour, de la contemplation de la beauté, du service d’un idéal moral ou religieux, etc. et qui transfigurent le chemin de la vie en lui donnant un sens. Biens de l’esprit qui ne s’achètent ni ne se vendent, et plus précieux que tout ce qu’on peut acheter ou vendre parce que leur source est en nous et non dans le monde extérieur. Au reste, comme le souligne Fourastié à la fin de son livre, nous touchons au terme des temps faciles. Et les remèdes spirituels contre les maux imaginaires engendrés par l’abondance nous seront peut-être nécessaires demain contre les maux trop réels issus de la privation… « L’homme qui sait pourquoi il vit supporte n’importe quelle condition de vie », disait Nietzsche. Un être soulevé par une passion ou un idéal met spontanément au second plan le confort et l’agrément. Si vous avez jamais été amoureux, dirais-je au plus matérialiste des hommes, à quoi pensiez-vous quand vous alliez rejoindre votre bien-aimée : aux conditions du trajet ou au bonheur de la revoir ? Il en va de même, à longueur de vie, pour tous ceux qui ont une vocation ou simplement un destin qui se confond avec leur vie même : pour l’artisan qui aime passionnément son métier, le paysan sa terre, pour l’artiste qui porte en lui l’œuvre qu’il doit accomplir, pour la femme qui adhère de tout son être à sa responsabilité d’épouse et de mère, pour le mystique pénétré par l’exigence de sainteté… Quel est le niveau de vie de Mère Teresa dans son hôpital de Calcutta ? Mais où est le milliardaire, saturé de confort et de luxe, qui n’envierait pas sa plénitude intérieure s’il la connaissait ? Notre vie est un voyage. Savoir où l’on va et vouloir à tout prix avancer dans ce sens dispense de s’appesantir sur les facilités ou les difficultés du parcours.
*** 38
Table des matières Préface..................................................................................................... 07 Introduction........................................................................................... 11 I - Une société entre l’utopie et le désespoir « La société de maturité »......................................................................... 15 Sur la tradition......................................................................................... 18 La mode et le bon sens............................................................................ 20 Niveau et qualité de vie........................................................................... 21 Efficience technique et valeur humaine................................................... 24 Saint François, patron des écologistes...................................................... 26 Le mythe du « bon sauvage »................................................................... 28 Les bêtes et nous...................................................................................... 31 « Aux maux imaginaires, il faut des remèdes spirituels. »......................... 35 Le dernier refuge du vrai luxe.................................................................. 39 Le poids des ans....................................................................................... 42 Les mirages de l’insolite........................................................................... 45 Les audaces sans risques........................................................................... 49 La surprise et l’attente.............................................................................. 51 La défiguration du langage...................................................................... 54 Les signes extérieurs................................................................................. 57 L’hypocrisie de la pauvreté....................................................................... 60 « Le droit à l’intelligence »....................................................................... 62 La paille et la poutre................................................................................ 65 Le péché d’élitisme.................................................................................. 68 II - « La liberté à la bouche, le servage au cœur… » La liberté et les sciences humaines........................................................... 77 Illusion et vérité du dialogue................................................................... 79 La politesse.............................................................................................. 82 Sur une pensée de Confucius................................................................... 83 Le confort et la liberté............................................................................. 86 261
Au secours des évidences
La joie et le plaisir.................................................................................... 88 Le culte du plaisir.................................................................................... 90 La souffrance de luxe............................................................................... 92 De « l’épanouissement » au suicide…...................................................... 94 L’érotisme asphyxié.................................................................................. 98 « Psy-Show », ou l’Eros mécanicien....................................................... 100 La charrue avant les bœufs.................................................................... 103 Le dirigisme des loisirs........................................................................... 105 La vertu et le bonheur........................................................................... 106 La vertu et le bonheur (II)..................................................................... 108 Les raccourcis frauduleux....................................................................... 111 « Deviens ce que tu es »......................................................................... 113 Les équivoques de « l’engagement »....................................................... 115 Les nouveaux « damnés de la terre »...................................................... 118 L’ordre sans la liberté............................................................................. 121 III - On ne joue pas avec les choses comme avec les mots L’université et le réel.............................................................................. 125 Qu’est-ce que l’intelligence ?.................................................................. 128 L’esprit et les mains................................................................................ 129 La leçon que les mains donnent à l’esprit.............................................. 131 Les paroles et les actes............................................................................ 133 L’école en question................................................................................. 135 La matière et l’esprit.............................................................................. 137 IV - La foi qui sauve et la foi qui perd L’esprit de pauvreté................................................................................ 143 Dieu, dernier servi................................................................................. 146 La révolution à rebours.......................................................................... 148 Le retour de Dieu ?................................................................................ 151 À propos de l’élection de Jean-Paul II.................................................... 154 La religion-spectacle............................................................................... 156 « Quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark… »............. 158 Conscience morale et hypocrisie............................................................ 161 De la nouvelle apologétique chrétienne…............................................. 164 262
Table des matières
Les sectes, signal d’alarme et de réveil.................................................... 169 La foi qui sauve et la foi qui perd.......................................................... 172 V - L’utopie égalitaire Les inégalités économiques.................................................................... 177 L’Église des pauvres................................................................................ 181 Au-delà de l’économique....................................................................... 184 « La société d’inflation »........................................................................ 188 Histoires de chaussures.......................................................................... 191 Les parasites........................................................................................... 194 VI - Crimes et châtiment dans notre société Le terroriste et le soldat.......................................................................... 199 Le crime et le criminel........................................................................... 202 La justice................................................................................................ 204 Raison de plus…................................................................................... 206 La fermentation d’un cadavre................................................................ 209 Crime et littérature................................................................................ 213 Le chantage aux otages.......................................................................... 215 Violence et faiblesse............................................................................... 218 Le pèlerinage du crime.......................................................................... 220 L’utopie et la violence............................................................................ 222 VII - L’ordre et la liberté Les valeurs fondamentales que nous défendons..................................... 227 La crise de l’État-providence.................................................................. 230 L’envers de l’utopie................................................................................ 233 Les pièges de l’indignation..................................................................... 236 « Que peuvent les bonnes lois sans les bonnes mœurs ? »...................... 239 Les droits et les devoirs.......................................................................... 242 Une évolution régressive........................................................................ 245 Les nouveaux dieux............................................................................... 248 Antiracisme idéologique et racisme viscéral........................................... 250 L’ordre et la liberté................................................................................. 252 Feux d’artifices....................................................................................... 254 Politique et miracle................................................................................ 257