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Humaniser l'entreprise

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LES ENTREPRENEURS ET DIRIGEANTS CHRÉTIENS Témoignages recueillis par Sophie Izoard-Allaux

HUMANISER L’ENTREPRISE Témoignages de dirigeants engagés Préface de Pierre Guillet


PRÉFACE

LA FORCE DU TÉMOIGNAGE

Nous avons un jour été captivés par le récit d’un entre­ preneur ou d’un dirigeant racontant son histoire, son aventure, ou tout simplement une anecdote de sa vie professionnelle. Nous avons aussi pu découvrir le parcours incroyable d’un ami d’école. Comment a-t-il pu faire cela ? Lui ? Dans ces deux cas, le récit est venu jusqu’à nous. Le témoignage nous a embarqué un instant, nous a inspiré, voire a déclenché quelque chose en nous. Car la vie d’un entrepreneur est riche, bien remplie. Elle est faite de succès, bien sûr, mais aussi de doutes, de déceptions, d’échecs, de rebonds. Il ne va pas vivre cette aventure tout seul et va s’entourer d’une équipe. Il va choisir des collaborateurs et c’est déjà auprès d’eux qu’il témoignera pour convaincre, pour donner de l’espoir. Ce qu’il vit est une aventure humaine permanente, et cela passionne. L’entrepreneur prend des risques, ose, là où beaucoup renoncent. C’est justement en cela que son aventure existe. Il n’est cependant très souvent pas conscient que ce qu’il vit est hors du commun car c’est son quotidien, il est à sa place. Il vit simplement alors qu’il crée du lien social, donne de la vitalité au territoire, crée de l’emploi, permet à des familles de

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se construire, de vivre, révèle les talents de ses c­ ollaborateurs, innove, crée, inclut les plus fragiles, forme des apprentis, finance les retraites, fait confiance, donne confiance, agit pour la protection de l’environnement, paie des taxes et des impôts, transmet, négocie, s’adapte, imagine, prie… Et si son témoignage permettait de donner envie à un autre de tenter l’aventure ? Et si son silence privait la société d’un nouveau talent qui n’attend que des encouragements, qu’un exemple pour se révéler ? Il n’y a donc pas à hésiter un seul instant. Sans calcul, témoignons, inspirons, donnons envie à d’autres de tenter leur aventure. Pour se développer et se régénérer, notre société a besoin d’entrepreneurs et de dirigeants. Ce serait une erreur de garder pour soi cette richesse de vie sans la partager. Car « il n’y a pas d’espoir dans le silence des autres », écrivait JeanFrançois Deniau. Pierre Guillet, Président EDC Région Île-De-France-Ouest


INTRODUCTION

Voilà bientôt 100 ans que les Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC) s’inscrivent dans l’histoire des entreprises françaises, réunis par une même quête : mettre en cohérence, autant qu’ils le peuvent, leur vie professionnelle et leur foi. Hommes ou femmes, jeunes start-upers ou repreneurs de sociétés familiales, dirigeants de petites ou grandes entreprises des secteurs de la tech, de l’industrie ou des services, tous ces entrepreneurs ou dirigeants sont animés d’une même volonté d’agir au service de l’homme et du bien commun. Ce livre donne la parole à 33 entrepreneurs et dirigeants du mouvement. Au-delà de leurs différences, ils témoignent de leur expérience, de leurs convictions et de leurs interrogations, de leurs joies et de leurs peines, à tous les moments de la vie de l’entreprise, du déclic initial au moment de la transmission. Ces entrepreneurs ne sont pas des doux rêveurs, ni des ravis de la crèche. Ils sont au contraire ancrés dans la réalité de la vie économique et des affaires. Ils savent qu’une entreprise se doit d’être profitable, ne peut se développer sans investir, et qu’elle doit parfois se restructurer. Ils sont conscients qu’une entreprise qui n’avance pas recule. Mais ils partagent aussi une foi inspirant leur engagement personnel, la finalité qu’ils fixent à leur entreprise, le management des hommes et des femmes qui la composent, le choix de ses implantations, de 7


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son développement sociétal, de sa croissance ou de sa transformation. Ils disent également comment leur pratique de l’intériorité et de la prière est précieuse pour assumer avec humilité la solitude de la décision, de la prise de risques ou de l’échec. Alors que la « raison d’être de l’entreprise » s’est invitée dans les débats économiques et est désormais inscrite dans la loi, ces hommes et ces femmes témoignent qu’il est possible d’entreprendre, de développer son entreprise et de la faire réussir en recherchant le développement de tous les collaborateurs qui y travaillent. Ils veillent aussi à préserver l’ensemble de son environnement, à commencer par les ressources de la terre. Ils confirment qu’humaniser ­l’entreprise est un choix ! François Vigne, Président de la Commission communication des EDC


CHAPITRE 1

« J’Y VAIS ! »

Un homme qui réalise l’ampleur de la responsabilité qu’il a envers un être humain qui l’attend, ou vis-à-vis d’un travail qui lui reste à accomplir, ne gâchera pas sa vie. Il connaît le « pourquoi » de cette vie, et pourra supporter tous les « comment » auxquels il est soumis. VIKTOR FRANKL1

Quel est le moteur intime qui détermine l’entrepreneur à créer ou reprendre les rênes d’une entreprise ? L’ambition ? Un vieux rêve ? Une reconnaissance ? Un niveau de revenu ? Une indépendance ? Le service d’un projet ? Une contribution spécifique à la société ? La quête d’un idéal ? Quels sont les facteurs ou événements déclencheurs qui ont poussé ces quatre dirigeants à se lancer dans l’entreprenariat et dans quel but ? À quel moment se sont-ils dit « j’y vais » ? Qu’ont-ils laissé derrière eux ? Les quatre témoins de ce chapitre d’ouverture ont clairement en commun une volonté : sortir d’un cadre qui leur était trop étriqué, trop routinier ou prévisible et insatisfaisant.

1. V. Frankl, Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie, Montréal, Éditions de l’Homme, « Actualisation », 1988, p. 94.

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L’éclairage de ces récits nous décrit des réalités diverses, aux enchaînements parfois inattendus…

La jeunesse, terreau de la vision et de l’ambition Remonter le fil de l’enfance permet d’apercevoir les premiers signes de ce désir d’entreprendre qui anime les entrepreneurs. L’éducation reçue, le modèle professionnel parental, l’environnement scolaire sont autant d’expériences structurantes et inspirantes pour le futur entrepreneur. Pierre Guillet a repris deux entreprises qui ont donné naissance à Hesion en 2017, une société spécialisée dans la digitalisation des espaces de stationnement. Il se remémore ses modèles familiaux : J’ai eu la chance de vivre dans une famille de parents qui travaillaient tous les deux : mon père a créé sur un coup de tête une entreprise à l’âge de cinquante ans en Bretagne, en embarquant toute la famille ! On a quitté notre maison, notre région, pour repartir à zéro. Ma mère était infirmière et investie en politique, elle est devenue maire. Et cela m’a plu. Je n’ai jamais souffert d’avoir des parents occupés.

Pour le dirigeant d’Hesion, le scoutisme aura été une « école de liberté et de responsabilité ». Il tient également ses valeurs de sa formation scolaire, à travers l’expérience d’encadrement des plus jeunes, en tant qu’élève en fin de cycle à l’internat tout comme durant ses études : Nous devions rentrer en même temps que les professeurs dès la fin du mois d’août pour préparer l’équipe et la rentrée, et donc jouer notre rôle. Ce sont des moments qui ont permis de façonner ma personnalité. Par la suite, j’ai fait des études commerciales : à 10


« J’y vais ! » l’époque, une école de commerce était une école de la débrouillardise, on travaillait beaucoup en équipe […]. Je suis pour donner le plus de responsabilités aux jeunes le plus tôt possible : cela aide au moins à entreprendre sa vie.

Les voyages forment la jeunesse. Ce n’est pas le routard chevronné Nicolas Davoust qui le démentira. Le cofondateur du site Gens de Confiance, un réseau de confiance de plus d’un million de membres pour diffuser des annonces et favoriser l’entraide sans mauvaises surprises, raconte : À l’issue d’un Erasmus à Glasgow et d’une année de césure en ­Thaïlande, base d’exploration de l’Asie du Sud-Est, j’ai choisi un premier emploi d’ingénieur pétrolier, qui me conduira du Brésil en Argentine en passant par le Canada ! Ces expériences ont nourri mon désir de faire des choses hors du commun et mon goût de la singularité.

Pierre Guillet, pour sa part, considère sa traversée des ÉtatsUnis pour le compte de sa junior entreprise comme une expérience également fondatrice pour développer son « sens de l’autonomie, de l’organisation, de la responsabilité, autour de difficultés auxquelles il faut faire face ». Il est par ailleurs difficile de taire la part de tragique de ces histoires de famille et d’entreprise. En témoigne François Vigne, fondateur et managing partner du fonds d’investissements et banque d’affaires Sycomore Corporate Finance qui accompagne les start-up, PME et ETI sur des opérations ­financières de haut de bilan. Le financier reconnaît que le deuil, au-delà de la douleur, a pu lui ouvrir un panorama plus vaste :

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HUMANISER L’ENTREPRISE Être libre de l’angoisse de la mort rend libre. Un des événements fondateurs de ma vie est la mort de mon père d’une crise cardiaque quand j’avais dix-sept ans. De ce moment, j’ai très rapidement eu la certitude que nous travaillions non seulement pour la vie, mais aussi pour l’après. Je sais que la vie peut partir à tout moment : d’où l’urgence de la vie sur terre et l’importance du temps long au regard de l’éternité. Dès lors, ne pas avoir peur de la mort relativise la peur de créer son entreprise.

Marqué lui aussi par l’expérience de la mort de son père dans sa jeunesse, Pierre Guillet fut rappelé de son service militaire pour prêter main-forte à celui-ci, alors mourant : J’avais déjà engagé la transmission de l’entreprise familiale avec mon père, mais la personne qui avait été pressentie s’est révélée malhonnête. J’ai donc repris moi-même l’entreprise […], avec l’aide de mon frère, comme une urgence et une évidence. Un an plus tard, nous avons fini par trouver un repreneur et lui avons transmis l’entre­prise. Je me destinais à l’époque à d’autres univers, je trouvais que mon père était cantonné au domaine artisanal. À tort sans doute…

Le déclic : une audace libératrice C’est un pèlerinage vers soi-même que chacun de ces entrepreneurs a entamé à l’aube de la création de son entreprise ou encore de la reprise d’une structure déjà existante. En écoutant leurs histoires, on découvre des scénarios très divers.

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« J’y vais ! »

C’est la passion pour le web qui conduira Nicolas Davoust, « avide de nouveautés technologiques », à lancer des activités web en parallèle de son emploi de salarié : J’ai commencé à coder un petit site, pour me faire la main, par hobby, pour apprendre en autodidacte, « lesParrains.fr », que j’ai développé en parallèle de mon premier travail (ingénieur pétrolier chez Schlumberger). Au bout de deux ans, j’avais deux métiers.

Très vite, pour le geek épuisé « par des horaires excessifs, un rythme super difficile en décalage avec la société et le fait que du coup on ne peut être bon partout », le choix s’avéra inéluctable : se lancer à plein temps, seul d’abord, dans l’aventure entrepreneuriale. « Je suis entré dans un incubateur à Paris, et, par la suite, j’ai rencontré le partenaire avec lequel nous nous sommes lancés. » Les choix posés sont de l’ordre d’« un alignement avec soimême », affirme pour sa part l’ancien avocat Jean-Marie Valentin. L’enjeu de la transformation digitale et de son impact sur les personnes le conduira ensuite à relever un nouveau défi, la création de Seville More Helory (d’Isidore de Séville, Thomas More et Yves Helory, respectivement saints patrons des informaticiens, des juristes et des avocats !). Il s’était d’abord illustré au prétoire en droit des affaires, dans un premier temps dans un grand cabinet, avant de monter luimême sa start-up avec un associé : une société de services numériques dédiée à la transformation digitale et numérique des entreprises et des cabinets d’avocats.

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HUMANISER L’ENTREPRISE Partir du capital humain et de l’impact de cette transformation, en considérant que les enjeux juridiques sont des enjeux d’hommes et de femmes, qu’ils soient acteurs ou usagers. Je me suis senti appelé à être acteur de cette disruption, sachant que le droit, marqueur et instrument de nos systèmes juridiques, n’est pas une industrie comme les autres. L’opportunité était à saisir à ce moment-là. Ce fut de l’ordre vocationnel. Le pari pouvait paraître insensé : j’étais à l’époque dans un cabinet qui avait considérablement grandi et je décidai alors de diviser par quatre ma rémunération.

Dès lors, rien n’arrêtera ce lanceur d’alertes pour un écosystème juridique plus humain ! C’est ce même besoin vital d’être en cohérence avec soi qui conduira également François Vigne à construire sa propre structure financière, après avoir mesuré, au lendemain de la crise de 2008, combien « le monde était fragile » : L’idée de créer ma société n’est pas venue d’un coup. Les banques étaient des colosses aux pieds d’argile et je construisais sur du sable. J’ai pris la décision de construire sur du roc, sur mes convictions, sur mes valeurs. Il fallait mûrir le projet, et que le monde soit prêt à l’accueillir.

Sa désapprobation des pratiques managériales à l’œuvre dans l’établissement qui l’employait alors aura raison de son choix : restaurer cette part manquante de soi-même1, voilà sans nul doute ce qui aura été le pari fondateur de ce dirigeant

1. Voir D. Janthial, Devenir enfin soi-même. À la suite des grands hommes du Premier Testament, Paris, Éditions Emmanuel, 2017, p. 51-68.

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« J’y vais ! »

à la fine sensibilité sociale. Un pari qui lie la promesse de sens à un recommencement radical. On retrouve ce terrain vierge qui augure du nouveau et de la créativité chez Nicolas Davoust. Sa passion de l’entre­preneuriat s’est vite conjuguée avec l’aspiration à inventer « ce qui n’existe pas » et créer « une œuvre bonne pour la société, à partir de sa passion pour l’entrepreneuriat, le web, les nouvelles technologies ». Redémarrer à zéro : il aura fallu plus d’une quinzaine ­d’années à Pierre Guillet pour quitter un univers trop éloigné de ses aspirations fondamentales : J’ai compris que j’étais au bout de mon tour d’horizon de la finance d’entreprise. En effet, j’avais été témoin de diverses manipulations et instrumentalisations. J’ai alors compris que je n’étais plus du tout aligné avec les valeurs de mon environnement professionnel.

Se pose alors la question de reprendre ou créer. Pour y répondre, il est nécessaire de « savoir pourquoi on est fait », poursuit le dirigeant d’Hesion : J’avais auparavant côtoyé de nombreux chefs d’entreprise et avais souvent rêvé d’être à leur place. Sans idée géniale cependant, je me suis rapidement décidé pour la reprise d’une entité, une voilerie qui appartenait à un ancien fournisseur de mon père. Tout devenait alors possible pour être utile aux autres. Je décidais finalement de ne pas reprendre cette entreprise. J’ai suivi une formation de trois semaines à plein temps, apprenant par le bas le câblage électronique, un univers très technique, moi qui n’avais dans ce domaine

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HUMANISER L’ENTREPRISE pas de compétence particulière. Cela implique d’être ambitieux et humble à la fois.

Même s’il fait des envieux ou suscite des regrets de la part de ceux qui n’ont jamais osé franchir le pas vers l’entreprenariat, l’intrépide dirigeant d’Hesion considère que « tout le monde n’est pas fait pour cela ». Plus qu’un « discernement à un moment donné », ce sera une « suite de mises en situation » qui le conduiront à reprendre les rênes de l’entreprise de conception de solutions pour la gestion du stationnement : « Cet aspect de temporalité est important, cela prend du temps… mais il n’est jamais trop tard ! […] Au moment de la prise de risque, c’est donc le meilleur choix possible ! C’est un choix qui implique une radicalité, en alignement avec ce que l’on est », synthétise Jean-Marie Valentin. À travers ces récits, on retrouve une détermination expérimentée dans la chair, nourrie d’idéal et d’enthousiasme : ­l’espérance en mouvement ?

Même pas peur ! Que laisse-t-on derrière soi lorsque l’on s’engage dans la direction d’une entreprise, qu’elle soit créée ou reprise ? « Je ne me suis jamais posé la question de la peur », répond Pierre Guillet à des lycéens auprès desquels il était venu témoigner de sa vie d’entrepreneur, peu de temps après la reprise d’Hesion. Le rendez-vous de l’entrepreneur avec son projet est un rendez-vous de l’homme avec lui-même, son engagement et sa créativité : sa responsabilité est de le faire fructifier sans se 16


« J’y vais ! »

l’approprier. Ce moment clé pour agir, François Vigne ­(Sycomore) le traduit également par ce sentiment d’ouverture des possibles qui dépasse de loin l’épreuve de ce que l’on abandonne derrière soi. On abandonne une rente de situation. On quitte le système du salariat, sans filet de sécurité, on laisse une partie de soi, des amis (anciens patrons, anciennes équipes), on entraîne également les autres dans ce risque, pris avec ma famille – ma femme était partante. Je préfère être dans la confiance plutôt que dans la défiance et me fonde sur la parole évangélique : « À chaque jour suffit sa peine, demain aura souci de lui-même. » Créer et développer son entreprise prend du temps. Le faire en confiance aide beaucoup et simplifie les choses. À aucun moment je n’ai eu à regretter ma décision.

Par ailleurs, l’entrepreneur n’est pas Robinson Crusoé sur son île déserte. L’appel à entreprendre ne fait pas fi de l’enracinement dans un contexte familial, culturel et même national. La question d’embarquer les siens dans l’aventure et le risque pris concerne tous les membres d’une communauté familiale. Ainsi, c’est parce que « [sa] femme [lui] a fait confiance » que Jean-Marie Valentin a pu larguer les amarres d’un cabinet d’avocats qui tenait le haut du pavé sur la place parisienne. Le « disrupteur » de la transformation digitale a tenu également à informer ses enfants de ses choix : […] revendiquant une motivation qui tenait davantage à des exigences spirituelles qu’obéissant à une rationalité purement. Dans mon premier choix, mon fils aîné avait deux ans, cela engageait peu. 17


HUMANISER L’ENTREPRISE Le second choix fut plus radical, embarquant des adolescents alors bousculés. Un père dans des cases très précises qui décide de tout remettre en cause est une exigence particulière. Mon devoir d’état a été de les sécuriser au maximum […] et de leur faire comprendre que cela ne changeait rien à la consistance de la cellule familiale.

Toutefois, pour que ce choix ne se transforme pas en amertume pour tous, le risque d’entreprendre se nourrit de clairvoyance et du souci de son environnement. Dans cette optique, Pierre Guillet a dû reconsidérer la localisation de son projet initial pour Hesion. J’ai commencé à voyager dans l’ouest de la France, et là, j’ai vu que le « oui » n’était pas un vrai « oui ». La mobilité géographique s’est avérée trop complexe pour entraîner ma famille dans un changement de lieu de vie : le choix de reprise d’une entreprise de proximité s’est alors imposé.

Ces nuances sont la marque de la responsabilité et de l’exigence de ces dirigeants soucieux de donner du sens à ce qu’ils font lorsqu’ils initient leur projet entrepreneurial.

Une dynamique d’alliance À l’issue de ses deux premières expériences de création d’entreprise, c’est à un double objectif qu’a voulu répondre Nicolas Davoust en créant Gens de Confiance : Les sites de petites annonces ont par nature de grandes vertus (bons pour l’économie, bons pour ceux qui ont peu de moyens, bons pour la planète par une réduction de la surconsommation et des déchets) mais sont souvent très peu regardants sur la sécurité, ce 18


« J’y vais ! » qui oblige les utilisateurs à rester sur leurs gardes et nuit à la qualité de la relation. Sur Gens de Confiance, les membres sont responsabilisés par le parrainage de leurs proches, ce qui apporte un grand niveau de confiance. Or, une fois en confiance, l’homme est naturellement plus bienveillant, généreux et capable d’une ouverture à l’autre plus profonde.

S’il évoque le grain de blé évangélique comme fondement de son action1, Nicolas Davoust découvre très vite la pertinence de son concept centré sur la restauration du lien de confiance : « C’est le “miracle” de la Confiance » qui permet de s’extraire des communautarismes, des conflits, et d’entrer dans une dynamique de bienveillance et d’ouverture aux gens. La confiance n’est pas de l’ordre de la désinvolture, elle relève de la croyance en l’honnêteté d’autrui et en sa pertinence. Cette approche aura servi de catalyseur à la prise de risque du créateur d’entreprise. « C’est une aventure humaine, une aventure d’équipe », certifie Pierre Guillet (Hesion). « Le premier moteur de l’entreprise, c’est la rencontre », confirme pour sa part Jean-Marie Valentin, Au départ, il y a quelqu’un qui vous fait confiance et va vous permettre de prendre un risque. Deux personnes qui se rassemblent pour créer une activité, c’est cela, une entreprise. Dès lors, on peut considérer que c’est une alliance innovante entre deux, voire plusieurs partenaires, qui va devenir levier d’action pour créer. Cette confiance d’entreprendre est intimement liée à la capacité de ne pas rester 1. Évangile selon saint Jean, chapitre 12, versets 20-33 : la vie n’est pas faite pour être possédée, elle est faite pour être donnée, à partir de tous les dons reçus. Et c’est alors qu’elle prend une dimension d’éternité.

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HUMANISER L’ENTREPRISE seul, à nourrir des relations humaines : elle est le passeport pour s’inscrire dans une dynamique collaborative. Avec mes associés, nous avons d’emblée fait le choix d’un ancrage en contexte pluri­ religieux, reflet de la société contemporaine.

Nicolas Davoust ne le contredira pas, lui qui, embarqué seul au départ dans l’aventure entrepreneuriale, en mesure rapidement les limites. Après être entré dans un incubateur, je ferai des rencontres déterminantes qui me mèneront à cocréer une première start-up, avant de m’engager avec Enguerrand et Ulric dans Gens de Confiance. Une sorte de « j’y vais partagé », une aventure collective avec toute sa richesse humaine. Partager la route à plusieurs, c’est quand même plus fun !

Gens de Confiance est précisément un lieu de rencontres, fait pour échanger, dialoguer, s’entraider. Et ce n’est pas anodin.

Libres de déplacer les montagnes ! La liberté personnelle d’aller au-devant de soi est une prise de risque. Ce « pari » n’est-il pas aussi un chemin de liberté spirituelle, comme nous invite à y réfléchir le dirigeant de ­Sycomore, François Vigne ? Une liberté partagée, une liberté de service, une liberté donnée qui permet à chacun de grandir, de faire des choix dont il se sent responsable. Je n’ai jamais regretté ma décision et me sens encore plus libre qu’avant.

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« J’y vais ! »

Pierre Guillet (Hesion) le confirme, revendiquant son inspiration spirituelle : Il appartient à chaque être humain de recevoir la liberté en cadeau. Pas une fois pour toutes, mais comme l’accueil d’un don qu’il faut renouveler chaque jour. On est porté par l’Esprit, et c’est un sacré avantage par rapport aux autres. Il ne s’agit ni plus ni moins qu’une mise à disposition des talents reçus : il nous appartient de les faire fructifier. Même si la foi n’est pas de l’ordre d’une assurance toutrisque, et que je n’attends pas de garantie de Dieu.

L’entreprenariat, un acte de foi ? Il en a les exigences, selon Jean-Marie Valentin : Certes, mon entreprise n’a pas reçu le baptême, mais je revendique mon statut de baptisé. Pour preuve, l’exigence spirituelle qui anime notre start-up agit comme une force d’attraction : une filiale est créée à Cracovie, une autre à Tunis, où cet ADN est parfaitement connu de tous.

La dimension spirituelle semble bien mobiliser l’intériorité de ces bâtisseurs. Si elle s’épanouit dans le temps et la persévérance, cette disponibilité intérieure s’inscrit d’emblée lors de la création d’entreprise, comme l’exprime avec conviction François Vigne : Articuler sur du long terme capital financier, capital humain et capital écologique passe par la certitude d’être appelé à être cocréateur, dans un sens plus conforme au bien commun. Parce que oui, il y a de la joie à être entrepreneur, à pratiquer la subsidiarité qui

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HUMANISER L’ENTREPRISE permet de confier aux collaborateurs toutes les responsabilités qu’ils peuvent exercer dans le respect de leur propre liberté.

Ces quatre témoins évoquent chacun à sa manière un cheminement intime et personnel centré sur l’attention au bien commun, loin d’être une règle rigide sans place pour la créativité et le contraire d’un fardeau moral supplémentaire1. Ce plein épanouissement est entendu au sens large, et comprend tous les aspects de l’épanouissement humain, c’està-dire les questions économiques et matérielles, la dimension affective mais aussi la dimension spirituelle et religieuse2. Le bien commun n’est pas de l’ordre du résultat, de l’addition des intérêts individuels, mais un ensemble de conditions qui favorisent l’épanouissement des personnes et des groupes auxquels elles appartiennent.

Déterminés, solides et vulnérables… « Il y a certes l’image que l’on renvoie, sans doute de toute-puissance, et puis il y a la réalité… les difficultés, la pression qui monte… et les opportunités par-delà les difficultés », confie Pierre Guillet. À travers la création de Gens de Confiance, Nicolas Davoust exprime combien le sentiment altruiste, qui en est le fondement, se greffe sur la vulnérabilité de chacun, reconnue et assumée. 1. C’est-à-dire un objectif en conformité avec « l’ensemble des conditions sociales permettant à la personne d’atteindre mieux et plus facilement son plein épanouissement ». Voir Jean XXIII, Encyclique Mater magistra, 1961, § 65. 2. Voir J.-Y. Naudet, La Doctrine sociale de l’Église. Une réponse pertinente aux désordres du monde, t. III, Marseille, Presses universitaires d’Aix-Marseille (PUAM), 2019, p. 151 s.

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« J’y vais ! » Cette vulnérabilité fait partie de la relation de confiance, elle nourrit l’honnêteté, la transparence et la vérité. Or, on ne peut se montrer vulnérable que si la confiance est présente.

Non seulement Nicolas cherche à minimiser les risques, mais il prévient aussi les arnaques : Plus d’un million de personnes adhèrent au réseau et y font des transactions en essayant de faire au mieux. Parfois, elles échouent même avec la meilleure volonté. Nous aussi, nous avons nos faiblesses ! Mais nous essayons de ne pas nous mentir à nousmêmes et cela n’entame pas notre ambition. Après sept ans d’existence, le modèle est éprouvé, et nous visons à terme vingt millions d’adhérents en France…

Par ailleurs, « l’entreprise ne vous appartient pas », scande Jean-Marie Valentin. Il n’hésite pas à évoquer le combat spirituel que doit affronter le dirigeant dans sa marche entre­ preneuriale : un chemin de tribulations, où la tentation du veau d’or est omniprésente. Finalement, la création de mon entreprise équivaut à quarante ans de marche au désert, sans possibilité de retour. Mais à quoi suis-je prêt à renoncer ? À nourrir une fascination pour l’argent au détriment du sens (en tant qu’élément moteur de la création) ? Le pari entrepreneurial invite à se rapprocher de Dieu, mais passe par un exode.

Ce voyage intérieur de l’entrepreneur peut révéler certaines craintes, faire vaciller les convictions, remettre en cause les orientations, les choix professionnels, les choix de vie parfois. Cela exige donc de repérer ce qui donne de la vitalité, mais 23


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aussi les limites, les fragilités, les nombreux pièges de l’imaginaire. Cette marche n’est sans doute jamais accomplie, mais s’y mettre, en confiance, permet d’accéder à une certaine liberté intérieure. Selon l’ancien avocat, il n’y a aucun doute, le véritable enjeu du dirigeant, comme de chaque salarié, est de ressortir grandi de l’aventure, malgré les récriminations « et les grincements de dents ». Si la création d’entreprise est une aventure spirituelle, elle ne peut s’affranchir de sa réalité économique et humaine, avec la distance nécessaire et sans amertume. François Vigne, pour sa part, rappelle l’audace vulnérable de celui qui entreprend : Savoir qu’à tout moment il peut tomber est la force du chrétien. En effet, il est appelé à suivre le plus grand disrupteur : le Christ, dont la puissance s’est révélée dans la vulnérabilité, en tant que puissance d’amour. Le dirigeant chrétien est celui qui, conscient de sa fragilité et de ses parts d’ombre, est invité à se laisser conduire par l’Esprit, en une déprise de soi féconde, pour lui-même comme pour les autres.

Scandaleuse et cependant si heureuse faiblesse qui n’est nullement démission : s’accepter vulnérable, c’est accepter de se laisser toucher par les événements et accéder à la vérité de ce que l’on est. Sinon, on devient imperméable à tout, se privant de la puissance de se déployer dans le lâcher-prise, l’effort courageux, patient et serein.

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« J’y vais ! »

Une communauté de destins Le caractère inachevé de la Création est un espace ouvert pour initier des cocréations : il s’agit d’une responsabilité à hauteur humaine. Nicolas Davoust en a la conviction : La responsabilité de se construire soi-même certes, mais aussi de construire le monde autour de soi, un quelque chose qui n’existait pas avant et qui fait sens, surtout si c’est bon pour la société. Nous avons été créés inachevés, [Dieu] nous a confié la responsabilité de nous construire nous-même et de construire le monde autour de nous. Depuis que j’ai des enfants, je retrouve le même sentiment.

Être responsable signifie bâtir comme offrir du sens : à soimême certes mais aussi aux autres. C’est ce qui a déterminé le créateur d’Hesion, Pierre Guillet, à créer un atelier dans une prison centrale. Avec la conviction qu’il importait de « donner du sens à un prisonnier de longue durée » : Si on s’intéresse à l’humain, on peut soulever des montagnes. Demain, Jésus (c’est son prénom !), le prisonnier condamné à perpétuité et dont la peine sera sans doute réévaluée, viendra peutêtre travailler dans l’entreprise. J’ai organisé une visite en prison avec mes équipes, afin que tous ceux qui étaient circonspects à l’égard de cette proposition comprennent que cet homme avait déjà été condamné une fois. Cela change le regard des salariés.

S’engager dans l’entreprenariat a un côté prophétique car il faut faire face au défi de l’incrédulité. Parfois, cela équivaut à « crier d’une voix forte dans le désert », tout en embarquant des hommes et des femmes, en pleine liberté de leurs moyens,

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qui font le pari de suivre quelqu’un. Il faudra ensuite cependant porter les récriminations ou les hésitations, lorsque les temps seront plus incertains. Même si Moïse, le prophète, ne verra jamais la Terre promise, il aura mis en marche un peuple qui en foulera le sol, avec la certitude de répondre à un appel pour un bien plus grand que lui-même, pour le bien de tous. Un projet d’entreprise « cela vous oblige », affirme Jean-Marie Valentin, qui ajoute : L’entrepreneur agrège ces personnes que rien n’aurait réunies sinon le partage d’une même aventure entrepreneuriale. Pourvoir à la destination universelle des biens, c’est trouver un chemin d’accomplissement en dehors de sa personne.

Le juriste sait bien que ce principe a une valeur normative mais aussi morale : il s’agit d’un droit inscrit dans la nature de l’homme. Il y a une logique d’ordonnancement : mettre de l’argent de côté certes, mais pas pour thésauriser. L’entrepreneur est celui qui met en marche : il suscite l’initiative […] et aura à répondre au Ciel : qu’as-tu fait de tes frères ?

François Vigne confirme cette désappropriation, paradoxalement concomitante au lancement du projet entrepreneurial. Pour le créateur de Sycomore, cela commence par dissocier le nom de l’entreprise de celui de ses fondateurs, une des conditions de pérennité de l’entreprise qui les dépasse. […] Nos salariés sont nos prochains : il nous appartient de créer le terreau favorable pour leur permettre de grandir. On crée

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« J’y vais ! » un navire, on le lance ; le rêve, c’est qu’il poursuive sa route sans nous. Pour ce faire, subsidiarité et confiance sont plus que nécessaires.

Entreprendre sa vie ! « On est tous des entrepreneurs à tout âge », lance Pierre Guillet, qui se considère plutôt comme un bâtisseur, même s’il se désole de voir l’entreprenariat si peu valorisé par la société aujourd’hui : Plus l’entreprise grandit, plus les décisions se prennent rapidement, quand bien même le temps de la maturation est nécessaire pour assumer ses responsabilités, tant à l’égard de ses salariés que de ses proches. Ce sens de la responsabilité nous interpelle particulièrement lorsque l’on a été témoin de situations financières catastrophiques, de prises de risque disproportionnées avec escroquerie et fuite. On est alors convié à bâtir une structure solide non pas pour entreprendre sans risque, mais justement pour pouvoir prendre les risques nécessaires. Entreprendre – à l’instar du mariage –, c’est avoir des idées sur ce que l’on a envie de faire, avoir une vision, mais ne pas être trop pointilleux sur les détails, sans quoi on aura trop de freins.

L’entrepreneur doit, dès le premier jour de vie de son entreprise, endosser la tenue de service. C’est ce dont témoigne François Vigne, éduqué par ses parents à structurer sa vie de manière équilibrée. J’organise mes activités en trois temps : un temps au service de la famille, un temps dédié au travail, un temps consacré aux autres, 27


HUMANISER L’ENTREPRISE notamment dans un cadre associatif. Fort de cet héritage, j’ai diversifié mes engagements, que ce soit au niveau politique comme dans le domaine caritatif, grâce en particulier à la création de la fondation Sycomore. On peut faire de la finance utile au service du bien commun et du développement de la société (comme de nos salariés). Je suis en effet dans un métier où l’ensemble des collaborateurs a un niveau de formation académique plus élevé que la moyenne. Nous avons jugé bon de leur proposer de s’engager dans un projet d’insertion à destination de jeunes en difficulté. L’entreprise donne une partie de ses bénéfices, et chacun de nous a la possibilité d’offrir deux à trois jours par an au service des autres. Notre fondation n’est pas confessionnelle et les actions menées se vivent dans le respect des convictions de chacun, tout comme dans la transmission de valeurs essentielles et dans le respect des règles de laïcité.

Quelques mots pour conclure « J’y vais ! » serait la mise en mouvement d’un idéal. Celui qui anime ceux et celles qui ont répondu à leur conviction d’entre­prendre ou qui se sont arrachés à des structures, des conditionnements culturels, économiques, des rentes de situation, pour exercer leur liberté au profit du bien commun. Tous ont choisi d’animer des projets où la personne doit être, au sens le plus fort, un sujet, jamais un objet. Pour eux, diriger répond à une vocation : occuper la place qui est la sienne, bienfaisante pour soi-même mais aussi pour les autres.


CHAPITRE 2

OÙ IMPLANTER SON ENTREPRISE ?

L’activité économique est toujours conditionnée par un temps et un lieu. Le bon choix d’implantation d’une entreprise peut rapidement s’avérer décisif pour son activité, car il préside aux interactions à la fois avec les fournisseurs, les clients et les salariés. Au-delà des critères rationnels d’efficacité ou de profit, quels sont les facteurs décisifs (sociaux, technologiques, culturels, etc.) d’une localisation optimale ? Au cœur du maillage géographique, les alliances peuvent s’avérer des leviers d’action indispensables du dirigeant pour relever des défis collectifs auxquels aucun acteur isolé ne pourrait répondre. La juste compréhension systémique des problématiques locales démontre l’importance du lieu d’implantation, pour permettre au projet entrepreneurial de réussir, mais aussi de prendre toute sa place comme coconstructeur du bien commun.

Un choix opportun et audacieux Yann de Saint-Vaulry a toujours eu le goût de l’aventure. À l’issue de nombreux voyages, répondant à ses aspirations de « créatif et aventurier », il commence à travailler sur un projet d’entreprise dans la cartographie numérique : 29


HUMANISER L’ENTREPRISE On a démarré nos activités par une équipe de vingt informaticiens aux Philippines où je me rendais plusieurs fois par an. C'est la France qui a compté ensuite plus de cent collaborateurs sans augmenter les effectifs de notre équipe offshore.

Mais Yann aspire à autre chose et le business lié aux entreprises du secteur public ne lui convient plus : « Au bout de onze ans, j’ai voulu quitter ce monde-là. » C’est alors qu’il fonde Daxium, éditeur de logiciels mobiles, il y a une quinzaine d’années, dont l’objectif est la digitalisation des process en entreprise pour les équipes nomades, pour offrir « une réelle expertise dans les technologies mobiles à des utilisateurs situés dans plus de soixante pays ». Ses bureaux sont situés à Paris, Nantes et Dubaï, aux Emirats, et offrent accès à un réseau de partenaires de proximité dans une dizaine de pays sur trois continents. J’ai racheté une branche de l’activité de cette entreprise, soutenu par dix actionnaires, mais nous avons connu des années de démarrage difficile. En effet, Google a lancé une offre concurrente et gratuite deux ans après la reprise ; il a fallu se réinventer et faire preuve de résilience. On a alors développé une plateforme logicielle « no-code » qui permet de construire les applications mobiles métiers pour les entreprises. Ces applications permettent de mieux connecter les opérateurs terrains afin qu’ils soient plus efficaces dans leurs activités quotidiennes. Notre entreprise est en croissance de 30 % par an : aujourd’hui encore, nous venons de poster une annonce de recrutement pour quatre postes. Nos trente-cinq salariés sont essentiellement des développeurs et chefs de projets digitaux, et représentent à eux seuls six nationalités. Plus de vingt 30


Où implanter son entreprise ? mille personnes utilisent nos logiciels sur le terrain, réparties dans une soixantaine de pays à travers tous les secteurs d’activité, pour toute taille d'organisation, même si nos logiciels sont plutôt utilisés aujourd'hui par des ETI et des grands comptes.

Le lieu d’implantation est le lieu naturel où des ressources sont disponibles. C’est aussi le foyer où les personnes vivent avec leurs proches. Si l’application proposée par Daxium cible le nomadisme, Yann de Saint-Vaulry a défini son implantation selon des critères bien précis, visant à une qualité de vie optimale pour lui comme pour ses salariés : J’ai pris une carte de France. J’aime plaisanter en disant que ma passion du kitesurf a influencé mon choix : mais il y a des critères cartésiens pour choisir l’implantation de l’entreprise, dont des pôles de compétitivité digitaux ! Mon épouse était disponible pour me suivre et nous avons élu la ville de Nantes. La société compte aujourd’hui la majorité de nos collaborateurs basés en France qui apprécient cet environnement au vert et en bord de mer, où ils ont désormais une vie plus facile.

L’amoureux des voyages est toujours à l’affût de lieux nouveaux, qui sont autant d’opportunités pour le développement de son activité économique : L’audace d’aller se développer à Dubaï nous a permis de signer avec de grands comptes clients que l’on n’aurait pas eus en France, au Qatar ou en Arabie Saoudite par exemple. À l’issue d’une période test, on a démarré avec une personne sur place. Aujourd’hui, il y a six collaborateurs sur le site de Dubaï. Une journée par mois, je participe aux activités de l’Association pour le progrès du 31


HUMANISER L’ENTREPRISE ­management (APM). Lors d’une session sur le thème « Développer son quotient opportunités », j’ai obtenu, parmi les vingt-cinq participants présents, le quotient le plus élevé. C’est ce qui a sans doute déterminé le choix d’aller s’implanter à Dubaï. En majorité, nos choix se sont révélés bons, même si, de temps en temps, on connaît un échec. Mais je n’ai jamais rien regretté. Aujourd’hui, on consolide nos bases à Dubaï, pour rayonner en Afrique. Nous sommes en train de développer le réseau de distributeurs en France, où Daxium emploie une dizaine de personnes à Paris et une vingtaine à Nantes, les autres étant à Dubaï.

Le territoire comme lieu d’incarnation ­d’alliances innovantes Le PTCE (Pôle territorial de coopération économique) Vivre les Mureaux est un catalyseur territorial qui crée le lien entre les citoyens, les collectivités locales, les institutions, les centres de recherche, les grandes écoles, les entreprises et les communautés religieuses. Il s’agit d’une initiative citoyenne visant à améliorer la qualité de vie, à favoriser la joie à vivre ensemble, à valoriser la capacité à améliorer le regard porté sur la ville et à créer les conditions économiques pour la réussite de chacun1. « C’est un moteur très intéressant », affirme Jean-Marc Semoulin, habitant des Mureaux depuis plus de vingt ans et directeur-fondateur de La Gerbe, une ONG associant des actions de solidarité internationale et un chantier d’insertion, comptant une vingtaine de personnes salariées. 1. https://ptce.lesmureaux.info/ptce/le-ptce/l-association-aujourdhui

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Où implanter son entreprise ? Une entreprise ne peut pas gagner sur un territoire qui perd. Le choix d’implantation pertinent à faire au départ doit répondre à la question : « Comment vais-je être rattaché au système local ? » Il est difficile de créer une structure en se positionnant en électron libre : lorsqu’il crée son entreprise, le dirigeant est nécessairement appelé à entrer dans un écosystème. Mon rôle est d’initier des synergies avec lui, dans un développement mutuel. La ville des Mureaux a tous les symptômes d’une personne en insertion, c’est-à-dire un cumul de problèmes. La ville des Mureaux rassemble cent nationalités pour trente-deux mille habitants. Nous nous sommes rendu compte que lorsqu’on remettait quarante personnes par an sur le marché de l’emploi sur notre territoire, dans le même temps, le double perdait son travail. Cette révélation fut un électrochoc pour nous tous. Or, si une ville a les mêmes symptômes qu’une personne, on peut espérer la faire réagir comme une personne si on lui applique les mêmes principes. Aujourd’hui, notre organisation est dans une phase test qui comporte une nouvelle structure comptant cent vingt-cinq membres avec l’idée d’arriver au plein-emploi en sept ans.

Les pratiques partenariales de solidarité sont dès lors catégorisées : elles sont de l’ordre de la coopération économique et de l’innovation sociétale, des pratiques responsables et du mécénat. Jean-Marc Semoulin explique comment ces typo­ logies de partenariats peuvent fonctionner : En créant cet écosystème d’acteurs agissant en confiance par un prisme décloisonnant, on facilite et accueille des porteurs de projets issus de grands groupes mais on ouvre la porte également aux autoentrepreneurs. En une semaine, notre organisation peut mettre 33


HUMANISER L’ENTREPRISE en relation l’entrepreneur avec tous les responsables locaux. Ces réseaux sont établis, on peut les retransmettre facilement et communiquer auprès des habitants. Ce qui représente d’ordinaire le parcours du combattant pour identifier le bon interlocuteur est facilité lorsque le catalyseur territorial intervient, permettant de féconder davantage d’interactions locales. On travaille beaucoup sur le vivre ensemble, sur l’événementiel, bien que cela ait été mis à mal avec la crise sanitaire. Des rencontres mensuelles permettent de faire le point sur les éléments clés à venir : chaque habitant peut intervenir s’il le souhaite. Nous avons une liste de mille cinq cents abonnés qui sont informés des divers événements.

Jean-Marc Semoulin travaille également en partenariat avec le Rameau, « laboratoire de recherche empirique sur la coconstruction du bien commun », c’est-à-dire sur les initiatives croisées d’organisations publiques et privées au service d’un même territoire et de ses habitants. Ainsi, la ville des Mureaux n’est pas seulement un territoire d’implantation : elle représente un lieu d’incarnation d’alliances innovantes, où les entreprises sont partenaires de démarches apprenantes. En outre, pour que ces alliances agissent comme des leviers de performance, un travail en amont est nécessaire, pétri d’expérimentations multiples, pour initier et renforcer des ­ nouveaux dialogues et engager de nouvelles actions. Par exemple, le fait religieux en est un élément clé, et s’y atteler permet de faire évoluer les représentations sociales et culturelles, comme il le précise : Afin de mener un travail sur l’interconnaissance culturelle, nous organisons aussi des rencontres de lecture Bible/Coran afin 34


Où implanter son entreprise ? ­d’apprendre à connaître l’autre dans sa différence. C’est de l’ordre de la laïcité active. Ces échanges ont d’ailleurs lieu dans une salle de la mairie. Le fait de montrer que les responsables religieux se connaissent et sont amis provoque un effet d’entraînement sur les citoyens. C’est vécu comme une libération et un don mutuel et possible de l’amitié.

Ce maillage expérimental, qui doit être mis en perspective historique, participe aussi de l’écologie intégrale. Le directeur de la Gerbe en témoigne : Sur le plan environnemental, cela fait quinze ans que la ville agit. C’était peu connu du grand public, on communique désormais de manière forte. C’est ainsi que les jardins de la rencontre (permaculture) vont permettre à la ville de devenir permacole, avec des arbres fruitiers dont on peut savourer les fruits. Cette ville où l’on n’osait pas pénétrer il y a encore une dizaine d’années a récemment été primée « Ville modèle en France » et nous œuvrons à sa plus grande visibilité. Nous menons des actions de partenariat avec la mairie également. Cette synergie va avoir des conséquences incroyables et permet de faire fonctionner l’économie locale qui gagne en stabilité et en intérêt. Lorsqu’une entreprise délocalise (croyant réaliser un gain de coût), elle ne prend pas en compte le coût social et celui de la destruction : cela peut aller (comme ce fut le cas aux Mureaux) jusqu’à mettre un tiers de la ville au chômage.

Dans un contexte différent, sur la rive Atlantique, Yann de Saint-Vaulry prend en compte l’écosystème local de son entreprise avec des actions en faveur de l’intérêt général local :

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HUMANISER L’ENTREPRISE C’est la proximité qui détermine notre choix des fournisseurs. J’aime aussi les gens qui ont des compétences et qui sont sur le bord de la route ; j’aime faire travailler des fournisseurs qui en ont besoin. Ce n’est pas seulement vertueux de le faire ! Nous y trouvons notre intérêt à le faire car nous tissons des relations privilégiées : il se joue beaucoup dans le rapport à la personne. C’est comme un trésor qu’il faut coudre de fil d’or. Pour moi, le plaisir de l’entreprenariat passe par ces moments de qualité avec les personnes, les attentions particulières. Avec des petits moyens dans soixante pays, on peut malgré tout prétendre à la productivité des équipes terrains en Afrique.

Un terreau source de promesses Sa vision des besoins et des enjeux de l’écosystème dans lequel son organisation est investie est au cœur de l’action de Jean-Marc Semoulin : un pari de la confiance en la capacité d’action collective des différents acteurs. Il demeure toutefois réaliste face aux multiples tensions locales. Le directeur de la Gerbe doit en appeler aux entreprises, PME comme multi­ nationales, pour qu’elles fassent les choix stratégiques qui font de l’humain la priorité. Il les invite à entrer dans une démarche apprenante « pour imaginer ensemble ce qu’elles n’auraient pu faire seules » : À mi-parcours, nous avons aujourd’hui le sentiment d’avoir planté un verger. On s’inscrivait dans le temps long : transformer l’image d’une ville, même si les financeurs, les bailleurs, ne pouvaient pas attendre. Nous avons mis en place des actions plus rapides,

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Où implanter son entreprise ? visuelles. Dès lors, on voit déjà la promesse de ce qui va arriver. Pour arrimer les entrepreneurs à cette vision, nous avons mis en place, pour eux, du coaching de la ville, notamment à destination de personnes qui voudraient s’installer aux Mureaux. Cela a nécessité la mise en place d’un tiers lieu (coworking) afin qu’elles ne soient pas seules chez elles. La ville, qui comptait quatre mille habitants, en recense trente-deux mille aujourd’hui. Cependant, avec la robotisation, le nombre de salariés sur le territoire a diminué de façon drastique, ce qui représente un coût social non répercuté sur l’entreprise. Nous avons intégré le responsable RSE de l’entreprise locale historique, qui a également rejoint notre conseil d’administration. La course aux bénéfices a eu des conséquences dramatiques sur les habitants de la ville (des cancers, des dépressions). Malheureusement, on ne met pas suffisamment les personnes en face de leurs actes et de leurs responsabilités. À l’inverse, lorsque l’on réinjecte de la dynamique et de l’action, ça marche ! Aujourd’hui, il y a treize mille emplois aux Mureaux : cela correspond exactement au nombre de personnes en capacité de travailler. Les deux tiers de ces emplois sont utilisés par des personnes qui n’habitent pas aux Mureaux (cadres d’Ariane, mairie, Pôle emploi, hôpital) ; par conséquent, 70 à 80 % de la richesse produite sur le territoire de la commune sont dépensés en dehors de la ville, car ces personnes la quittent à l’issue de leur journée de travail (les plus hauts revenus). Comment donc faire en sorte que les cadres viennent s’installer aux Mureaux, et comment peut-on espérer que cela change la dynamique économique de la ville ? Comment ­encourager les patrons à embaucher des habitants des Mureaux ? Ce changement de regard et d’état

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HUMANISER L’ENTREPRISE d’esprit est essentiel. Il est évident que si une entreprise vient s’installer aux Mureaux, on lui déploiera le tapis rouge… Il y a quinze territoires qui sont en expérimentation en France, avec lesquels on est en lien. C’est un mouvement de fond qui est en train de se faire. Les PTCE sont vraiment une solution.

L’implantation géographique est un élément important qui permet d’incarner sur les territoires l’énergie et la volonté entrepreneuriale de créer de la valeur. La détermination de Yann de Saint-Vaulry est guidée par un besoin naturel de croissance qu’il conjugue tant pour lui-même que pour la vision qu’il sert : Il n’y a jamais de certitude. On est dans un environnement mouvant et complexe. L’audace du déploiement passe par une confiance inconditionnelle : je n’ai pas peur du lendemain.


TABLE DES MATIÈRES

Préface. La force du témoignage...................................

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Introduction................................................................

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Chapitre 1. « J’y vais ! ».............................................. La jeunesse, terreau de la vision et de l’ambition............. Le déclic : une audace libératrice...................................... Même pas peur !................................................................. Une dynamique d’alliance.................................................. Libres de déplacer les montagnes !.................................. Déterminés, solides et vulnérables…................................ Une communauté de destins............................................. Entreprendre sa vie !.......................................................... Quelques mots pour conclure............................................

9 10 12 16 18 20 22 25 27 28

Chapitre 2. Où implanter son entreprise ?.................... Un choix opportun et audacieux......................................... Le territoire comme lieu d’incarnation d’alliances innovantes........................................................ Un terreau source de promesses......................................

29 29

Chapitre 3. L’entreprise, pourquoi ?.............................. Qui veut-on servir ?............................................................ Une entreprise qui engage l’existence.............................. Les salariés face au défi de la mission.............................. Les limites de l’engagement : patience et humilité...........

39 39 45 50 52

Chapitre 4. Avec qui vivre l’aventure de ­l’entrepreneuriat ?................................................... « L’entreprise est une aventure humaine »....................... Une autorité exercée en confiance et vérité......................

57 58 61

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32 36


HUMANISER L’ENTREPRISE

Un milieu de développement personnel ?......................... Un idéal de communauté mis à l’épreuve.........................

68 69

Chapitre 5. Dans la tête d’un dirigeant......................... « Commencez par changer en vous ce que vous voulez changer autour de vous » (Gandhi).................................... Rendre extraordinaire l’ordinaire...................................... Au cœur de l’action, l’entrepreneur gardien du sens........ Serviteurs unifiés et féconds............................................. Au cœur de sa vulnérabilité, entreprendre librement sa vocation..........................................................................

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Chapitre 6. Développer l’entreprise............................... Donner le rythme............................................................... Embarquer et faire confiance............................................ Le développement : une dynamique relationnelle et multidimensionnelle....................................................... Développer, c’est espérer...................................................

91 91 94 100 103

Chapitre 7. La promotion d’un environnement de travail inclusif........................................................ Un devoir d’inclusion sociale.............................................. Le respect absolu de la dignité des personnes................. Promouvoir la capacité des plus fragiles.......................... Quand fragilité rime avec performance............................. Un idéal mobilisateur.........................................................

107 108 111 115 118 120

73 77 80 84 88

Chapitre 8. Des échecs pour rebondir............................ Au départ, la violence ........................................................ Savoir se remettre en question.......................................... De l’écoute de sa vulnérabilité à l’accueil de la vulnérabilité des autres............................................ Une attitude féconde..........................................................

125 125 130

Chapitre 9. La transformation de l’entreprise............... Transformer son entreprise : pourquoi ? ......................... Le temps, levier de la transformation...............................

139 139 143

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132 135


Table des matières

Le moteur de la transformation : le dirigeant................... Le cercle vertueux du dirigeant ?......................................

148 151

Chapitre 10. Transmettre « mon » entreprise............... Partir, venir : le bon moment............................................. La continuité des liens........................................................ Un espace de liberté au service de l’intelligence collective............................................................................. S’inscrire dans une histoire...............................................

157 158 161

Conclusion...................................................................

175

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