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PAR LE CRÉATEUR DES SESSIONS « ABBÉ MOUSSE PAPAS »
MAME
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AVANT-PROPOS Plusieurs fois, depuis le jour de mon ordination, mon père m’a appelé « mon père ». Étrange, pour un fils, de devenir père. Étrange pour un père de devenir fils. Ce petit ouvrage ne se veut pas un grand traité de théologie sur la paternité divine ni une liste de recettes magiques. C’est la mise par écrit de quelques intuitions d’un prêtre de paroisse concernant la paternité, glanées au cours de quelques années d’accompagnement de pères de famille ou de leurs enfants à travers des pèlerinages, des enseignements ou des discussions plus personnelles. La paternité, que ce soit celle du père terrestre ou du prêtre, est une œuvre difficile. Dans un monde où l’on ne pardonne aucun faux pas, être père et chrétien n’est pas facile et ne s’apprend dans aucune école. Depuis quelques années, on constate ainsi un succès croissant des pèlerinages des pères de famille, des groupes paroissiaux de pères de famille ou des retraites pour les hommes. Dans le prolongement de ces initiatives, j’ai souhaité proposer un ouvrage accessible et thématique pour aider ces pères de famille dans leur vie quotidienne. Vous pourrez lire ce livre seul ou bien en constituant un petit groupe local de pères de famille chrétiens se réunissant régulièrement autour d’un temps convivial, d’un temps de réflexion puis d’un temps de prière.
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CHAPITRE 1 ÊTRE UN PÈRE CHRÉTIEN AUJOURD’HUI
Alors que les statistiques nous montrent que les femmes sont largement majoritaires dans les églises, que signifie être homme et chrétien aujourd’hui ? Existe-t-il un christianisme masculin ? Qu’est-ce qui sous-tend spirituellement la paternité chrétienne ?
LE MODÈLE DE L’HOMME CHRÉTIEN, C’EST LE CHRIST Si les cinquante dernières années ont largement fait progresser la réflexion sur l’identité de la femme, sur sa place dans la société, il existe encore peu de choses, ou seulement balbutiantes, au sujet de l’homme et de l’identité masculine. Avant d’être un père, il faut être un homme. Avant d’être un père chrétien, il faut être un homme chrétien. En Jésus, le Seigneur nous présente le modèle abouti de la masculinité. Comme le dit saint Paul : « Jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la
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pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude 1. » Or nous cherchons parfois dans d’autres figures que le Christ des modèles à imiter. Nous aimerions tellement que notre vie ressemble à celle de James Bond, que notre succès ressemble à celui de tel homme d’affaires ou de tel sportif, que notre parole soit semblable à celle de tel homme politique. Mais, ce qui compte à nos yeux, sont-ce les opinions des autres ? Nos succès professionnels ? Le nombre de zéros de notre compte bancaire ? S’offrir tel loisir, tel vêtement, telle maison, telle voiture ? Toutes ces choses nous poussent à trouver notre identité en dehors du Christ. Le Christ est véritablement homme. Pas simplement parce qu’il a vécu toutes les étapes de la vie d’homme, des bras de sa mère jusqu’à la mort, mais surtout parce qu’il est le point de jonction parfait entre l’humanité et Dieu. Il est le modèle de l’homme en tant qu’il donne sa vie par amour. La vocation de l’homme est une vocation à donner, à donner à l’extérieur de soi-même, à donner sa vie. Cette vocation est inscrite jusque dans la chair, puisque dans une relation conjugale, l’homme donne à l’extérieur de lui-même la semence de vie. Le père est un homme qui a compris qu’« il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime 2 ».
1. Ep 4, 13. 2. Jn 15, 13.
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Dans une société marquée par le féminisme, cette grande vocation de l’homme est mise en péril par ce qui constitue un point commun entre les jeunes scouts de seize ou dix-sept ans et les jeunes des cités sensibles… : le machisme. Sous des modalités différentes, on peut entendre dans les bouches des uns comme des autres des réflexions, des blagues, des remarques qui veulent fonder la force de l’homme sur le mépris de la femme. C’est une grossière erreur anthropologique : « Le machiste tente de se rassurer en donnant une image de dureté et d’insensibilité. Cette image n’est qu’un masque recouvrant la profonde peur intérieure d’un lien véritable avec l’autre, des obligations qu’entraînent une vraie relation et qui rendent la vie riche et signifiante. Derrière le masque, comme toute personne mature peut le voir, il y a un homme coincé dans une peur adolescente de la vulnérabilité. Dans la plupart des cas, il a été lui-même gravement blessé 1. »
RELAX ! YOU’RE SMALL ! Notre société contemporaine va de plus en plus vite. Elle mesure toute réussite à l’aune de la performance, financière ou professionnelle, sportive ou intellectuelle. Il faut toujours performer. Si la compétition fait sans doute parti des stimulants masculins pour donner le meilleur de nous-même, il faut peut-être remettre les choses à leur juste place. 1. T. J. Olmsted, Sur la brèche, trad. Nicolas Bettini et Arnaud Bouthéon, livret hors commerce édité par les Chevaliers de Colomb, 2016, p. 61.
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Comme homme, nous sommes d’abord et nous resterons des êtres limités, faibles et pécheurs. Un rapide parcours dans l’Évangile nous rappelle que le Christ est né faible et pauvre et qu’il est mort nu et humilié sur une croix. Et, de notre côté, nous voudrions tout réussir. Réussir dans le travail, réussir dans le couple, réussir dans l’éducation des enfants, réussir dans l’engagement associatif, réussir sa vie spirituelle… La charge mentale peut être écrasante. À force de vouloir à tout prix réussir, de plus en plus de pères sont confrontés à des formes de burn-out comme maladie du don 1. À force d’exigence on finit par s’épuiser, se vider, se déconsidérer. Nos parents ou grands-parents n’ont pas vécu l’instabilité de l’emploi, sécurisés qu’ils étaient par la croissance de l’économie de l’après-guerre. Pour eux, entrer dans une grande entreprise était synonyme d’emploi à vie. Aujourd’hui, beaucoup de pères s’angoissent pour des questions économiques. Mais, à cela, il faut ajouter le stress lié au travail lui-même, qui contamine la vie familiale 2, les préoccupations liées à l’éducation des enfants dans un monde changeant et individualiste. L’engagement généreux de certains pères dans l’Église ou au sein des mouvements de scoutisme est aussi à prendre en compte. Enfin, le travail de l’épouse, de plus en plus nécessaire économiquement, renforce le besoin de présence du père dans les tâches les plus habituelles de la vie 1. On renvoie ici à l’ouvrage du père Pascal Ide, Le Burn out, maladie du don, Paris, Éd. de l’Emmanuel/Quasar, 2015. 2. Voir ci-après, chapitre 8.
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de la maison. Loin de moi la volonté de vouloir dresser un tableau noir de la situation, mais je veux vous faire prendre conscience que la pression peut être grande qui pèse sur un homme époux et père de famille. Que va-t-il advenir pour moi ou pour la famille ? Est-ce que ce que je fais est bon et juste ? Comment en être sûr ? Face à ces angoisses du quotidien, j’aimerais vous offrir deux pistes de réflexion spirituelle et concrète : l’humilité et la confiance. Être humble ne signifie pas se croire sans valeur. Être humble, c’est accepter sa limite. Je ne suis pas tout-puissant. Je ne suis pas le Sauveur du monde. Je ne suis pas Superman. J’éprouve mes limites physiques et intellectuelles. Je manque de temps. Je dois faire des choix et donc renoncer à certaines choses. Être humble, c’est aussi accepter son histoire avec ce qu’elle a de blessé et de cabossé. J’accepte de ne pas être parfait au sens d’une qualité acquise et je préfère être parfait au sens d’un participe passé : Dieu me perfectionne sans cesse. L’humilité bien comprise, c’est aussi avoir conscience de sa valeur personnelle, avoir confiance dans les qualités que Dieu nous a données, non pas pour en tirer orgueil, mais pour les mettre au service des autres en nous rappelant que « chaque parent est appelé à éduquer ses enfants avec seulement sa propre insuffisance, en s’exposant au risque d’erreur et d’échec 1 ». Comme le dit aussi le pape 1. M. Recalcati, Le Complexe de Télémaque, Paris, Odile Jacob, 2015, p. 55.
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François : « Nous pensons trop souvent que Dieu ne s’appuie que sur notre côté bon et gagnant, alors qu’en réalité la plus grande partie de ses desseins se réalise à travers et en dépit de notre faiblesse 1. » Faire confiance : à Dieu et aux autres. Voilà un bon remède à notre inquiétude grandissante. Jésus lui-même s’est plaint, dans des apparitions, du manque de confiance et d’abandon des hommes. Nous sommes comme de petits bonshommes dans la main de Dieu : si Dieu cesse un seul instant de penser à nous, alors nous n’existons plus. Nous n’avons pas en face de nous un tyran despotique, mais un père aimant et bienveillant ; un Dieu qui a donné son fils par amour pour nous et qui nous invite à lui faire confiance, à lui déposer tous nos soucis. « Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine 2 », « Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas. Car je t’ai gravé sur les paumes de mes mains 3. » Il y a des éléments sur lesquels nous pouvons agir : c’est la part qui revient à notre bonne volonté. Il y a d’autres éléments qui ne dépendent pas de nous et pour lesquels nous ne pouvons vivre que l’abandon à la Providence divine. Le pape François rappelle que saint Joseph « nous enseigne que, dans les tempêtes de la vie, nous ne devons pas 1. Pape François, Lettre apostolique Patris Corde, 8 décembre 2020, § 2. 2. Mt 6, 34. 3. Is 49, 15-16.
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craindre de laisser à Dieu le gouvernail de notre bateau. Parfois, nous voudrions tout contrôler, mais lui regarde toujours plus loin 1 ». L’humilité et la confiance en la Providence ne sont pourtant pas à confondre avec le quiétisme ou le fatalisme. Comme père, comme époux, comme homme, il faut toujours chercher les meilleures solutions, se former, se renseigner… et s’abandonner à la grâce de Dieu. « Si quelquefois Dieu semble ne pas nous aider, cela ne signifie pas qu’il nous a abandonnés, mais qu’il nous fait confiance, qu’il fait confiance en ce que nous pouvons projeter, inventer, trouver 2. »
UNE BANDE DE FRÈRES Dans les différents groupes de pères auxquels j’ai participé, j’ai toujours été frappé par une chose : ces groupes ont du succès parce qu’ils nourrissent la fraternité des hommes, des pères, dans un lieu donné. On est plus fort à plusieurs que seul. Si le mariage est une grâce insondable pour un homme et l’expérience de la vie familiale le lieu de la sanctification quotidienne, je reste convaincu qu’il faut à un père de famille l’expérience d’une bande de frères. « À travers toute l’histoire, […] de grands projets furent déployés par des groupes fraternels, des bandes de frères dont l’amitié fut 1. Pape François, Lettre apostolique Patris Corde, § 2. 2. Ibid., § 5.
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enracinée dans le Christ 1. » C’est l’expérience des Apôtres réunis par le Christ pour être « avec lui ». Mais on peut penser aussi à saint Dominique qui déployait ses frères au service des plus pauvres à l’heure des hérésies, à saint Benoît qui s’est entouré d’une communauté d’hommes au service de la louange divine, ou plus récemment aux grands écrivains anglais du xxe siècle Tolkien et Lewis, dont l’amitié chrétienne fut si féconde. Ces amitiés simples, viriles, exigeantes, fondent la dynamique de la sainteté : je ne suis pas seul dans ma situation. Nous partageons ensemble un même combat spirituel. Nous nous soutenons dans les coups durs. Nous nous entraidons au quotidien. Dans les pèlerinages des pères de famille comme dans les groupes paroissiaux, je suis frappé par cette beauté de l’amitié virile et sobre basée sur l’entraide, l’action, le soutien mutuel. Dans telle paroisse, c’est un groupe WhatsApp destiné à confier des intentions de prière ou à demander un coup de main pour des travaux ; dans telle autre, ce sont des soirées « Abbé mousse papas » autour d’une bonne bière et de la conférence du curé. Dans d’autres lieux encore, c’est l’équipe de rugby ou de football locale qui joue ce rôle. L’évêque de Phoenix, en Arizona, a eu l’audace originale d’écrire une lettre pastorale aux hommes de son diocèse dans laquelle il les exhortait à créer ces bandes d’amis chrétiens comme chemin de sainteté : « Messieurs, il faut que 1. T. J. Olmsted, Sur la brèche, op. cit., p. 63.
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vous vous posiez la question : À quoi ressemblent mes amis ? Avez-vous des amis avec lesquels vous partagez la mission d’atteindre la sainteté ? […] Le renouveau de la masculinité ne pourra advenir sans que nous ne soyons liés les uns aux autres, unis en bandes de frères et amis en vérité 1. » Dans cette dynamique, l’expérience des Chevaliers de Colomb 2 est tout à fait originale, et mérite d’être soulignée comme une réponse parmi d’autres à ce défi de la fraternité des hommes et des pères.
TOUTE PATERNITÉ VIENT DE DIEU Fondée sur l’humanité du Christ, forgée au creuset de l’humilité et de la confiance, affermie par la présence de frères autour de nous, notre paternité tire pourtant sa substance d’un autre que nous-mêmes. Le Père véritable, le modèle et la source de toute paternité, c’est Dieu le père qui nous donne la vie. Dans notre culture contemporaine, il y en a qui refusent que nous qualifiions de non naturelle ou de lamentable l’absence de père. Ne vous laissez pas berner par ces voix qui souhaitent effacer toutes les distinctions entre les mères et les pères, en ignorant la complémentarité inhérente à la Création elle-même. Messieurs, votre présence et votre mis1. Ibid., p. 63. 2. Les Chevaliers de Colomb sont un mouvement de laïcs fondé en 1882 par un jeune prêtre américain, le père Michael McGivney, qui regroupe plus de 2 millions de membres aujourd’hui, engagé dans les paroisses par des actions concrètes.
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sion dans la famille sont irremplaçables ! Pas à pas, avec amour, patiemment, prenez ce rôle donné par Dieu, de protecteur, donateur et chef spirituel de votre foyer. Le rôle d’un père comme chef spirituel de la famille ne doit jamais être compris ou appliqué comme une domination, mais seulement comme une direction aimante et un encadrement en douceur pour ceux qui vous sont confiés. Votre paternité, ma paternité, dans leurs humbles et discrètes manières, reflètent imparfaitement mais sûrement la Paternité de Dieu, le Père de ceux dont le Seigneur nous a institués pères. Qu’est-ce que cela signifie, « être père » ? Dans une réflexion sur la paternité, le pape François explique : « Quand un homme n’a pas ce désir de paternité, il lui manque quelque chose. Quelque chose ne va pas. Chacun de nous pour être, pour devenir complets, pour être matures, nous avons besoin de sentir la joie de la paternité ; même ceux d’entre nous qui n’ont pas d’enfants. La paternité, c’est donner vie aux autres, donner vie, donner vie… Pour nous, ce sera la paternité pastorale, la paternité spirituelle, mais c’est toujours donner vie, devenir père 1. »
1. Pape François, Homélie du 26 juin 2013.
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POUR LA RÉFLEXION SEUL OU EN GROUPE
Mon père. Quelles sont les qualités que je lui reconnais ? Quels sont ses défauts ? Y a-t-il des choses que je n’arrive pas à lui pardonner ? Suis-je en chemin pour le faire ? Quels sont les modèles d’hommes que j’admire ? À qui voudrais-je ressembler ? Comme homme, comme époux et comme père, suis-je sur un chemin du don de ma vie ? Dans la vie de l’entreprise, dans la famille, dans le couple : suis-je homme à l’image du Christ en tant que je donne ma vie au service des autres ou est-ce que je cherche à capter, à prendre pour moi ? Ai-je déjà fait l’expérience d’une bande de frères qui dépasse la complicité pour fortifier ma vocation d’homme ? LA BIBLE ÉCLAIRE NOS HISTOIRES
2 Co 12, 10 : « Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » Ep 3, 14-15 : « Le Père de qui toute paternité au ciel et sur la terre tient son nom. »
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CHAPITRE 2 SE SOUVENIR D’ÊTRE SOIMÊME UN FILS POUR MIEUX CONDUIRE À LA LIBERTÉ
Avant d’être pères de nos enfants nous sommes toujours fils de quelqu’un. Les relations que nous entretenons avec notre père ont beaucoup d’influence sur notre paternité. Que ce soit pour reproduire de génération en génération le modèle paternel ou pour le rejeter avec force. En réfléchissant à l’exercice de la paternité, nous avons à visiter notre histoire humaine et spirituelle. Devenir père suppose d’être librement fils pour répondre à la question lancinante : que signifie être un homme ?
QUELLE RELATION AVEC MON PROPRE PÈRE ? Notre propre père est notre premier modèle de paternité. Était-il autoritaire ou laxiste, affectueux ou distant, présent ou absent, modèle ou anti-modèle ? Pendant la préparation au mariage, c’est un exercice qui surprend les fiancés : regarder comment étaient leurs propres
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parents. Je peux me demander ce que je veux garder de leur vie de couple ou ce que je ne veux surtout pas reproduire. S’il ne faut pas jeter la pierre à notre propre père, il faut parfois savoir prendre du recul à l’âge adulte. Oui, notre père nous a donné la vie et nous devons, selon le commandement de Dieu, honorer père et mère. Pour être un « bon » père, il faut d’abord regarder de manière pacifiée la relation que nous avons eue avec notre propre père. Il n’était pas parfait. Vous ne serez pas parfait. Il avait des défauts, a fait des erreurs. Vous en ferez. Mais je dois me demander : est-ce que je pose mes choix aujourd’hui en fonction de lui, en réaction positive ou négative par rapport à ce que j’ai reçu ou non de lui ? En terminale, à la question du professeur de physique demandant si quelqu’un voulait devenir professeur, je me suis trouvé seul à lever le doigt, m’étonnant moi-même de mon audace. Or, pour mon père, il était évident que je deviendrais ingénieur, cela ne se discutait même pas. Quand j’ai raconté cet épisode, le soir, même mon père a dit, sans l’ombre d’un doute : « Tu feras d’abord une école d’ingénieur, et après tu feras ce que tu voudras ! » point à la ligne… la discussion était close. La clé du bonheur, il la détenait et entendait me la mettre en main. Telle était sa responsabilité. Ce qui fut dit fut fait. J’intégrai l’École de physique et de chimie de Paris, école qui, par chance, proposait une quatrième année diversifiée. Je choisis alors de faire un DEA d’automatique qui m’ouvrait la possibilité de faire une thèse et de là une carrière 19
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universitaire, ce qui se réalisa par la suite. Une fois par mois, jusqu’à trente-quatre ans, j’ai fait et refait un rêve dans lequel, bien que reçu au concours, je ne me contentais pas de la place obtenue et démissionnais, pour refaire une nouvelle année de préparation qui se terminait cette fois par un échec. Je me réveillais alors, en sueur, avant de découvrir avec soulagement qu’il n’en était rien en réalité, et que je pouvais tranquillement aller donner mon cours à l’université. En 1983 […] je rencontrai un psychanalyste […] qui réagit rapidement au récit de mon rêve : « C’est tout à fait classique, c’est même l’un des rêves les plus courants. Tu vas l’interpréter tout seul, en te posant les questions : Qu’est-ce que réussir sa vie pour ton père ? Qu’est-ce que réussir sa vie pour toi 1 ? »
Je rencontre de nombreux jeunes adultes chez qui la relation au père est blessée. Ce jeune homme qui ne parvient pas à parler à son père en vérité tant il sent le poids d’une exigence insoutenable. Cette jeune fille souffre que son père ne l’ait jamais encouragée dans le chemin qu’elle a pris. La relation au père peut aussi être idolâtrée. Tout est fait en référence au patriarche de la famille et tous les enfants n’ont qu’un seul but : reproduire le « schéma parfait » du pater familias. Papa était militaire : le fils tente une carrière dans l’armée. Quinze ans plus tard, plongé dans une crise de la quarantaine profonde et douloureuse, il se rend compte 1. G. L. Cardinal, J. Vanier, Vivre la paternité. Construire la confiance, Paris, Desclée de Brouwer, 2005, p. 76.
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qu’il n’a jamais choisi. Il n’a pas été suffisamment libre, sans pour autant avoir jamais été forcé ni brutalisé. Être un bon père demande de prendre du recul sur son passé. L’éducation n’est pas une doctrine figée mais davantage un art délicat qui doit sans cesse s’adapter aux évolutions des mondes et des temps, des mœurs et des cultures. On peut le déplorer. Si je me dis : « Mon père a été un excellent père, je vais tout faire comme lui », je cours à l’échec, car le monde dans lequel je vis aujourd’hui n’est plus celui de mon père, vingt ou trente ans auparavant.
ÉDUQUER À LA LIBERTÉ : LE CŒUR DE LA MISSION DU PÈRE On croit parfois que la mission du père est de faire en sorte que les enfants aient une bonne tenue à table, une bonne école, un bon revenu… bref, qu’ils soient « tirés d’affaire ». L’histoire sainte et la sagesse éducative de l’Église nous disent pourtant que le geste éducatif véritable est de permettre à un garçon ou à une fille de devenir pleinement homme ou femme. C’est-à-dire d’orienter sa propre liberté, de discerner un chemin de vie en posant des choix. L’homme libre est celui qui dit oui. Lors des mariages on dit souvent, sur le ton de la plaisanterie : « Ça y est, vous vous mettez la corde au cou. » La réalité est tout autre. En se donnant dans le mariage, en choisissant, en disant « oui », l’homme et la femme entrent dans une liberté nouvelle. C’est le oui de l’adhésion, c’est le oui qui fait choisir. Une éducation chrétienne est achevée quand le jeune est capable de 21
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choisir par lui-même, pour lui-même. Pouvoir dire « oui », voilà la clé. Je peux me casser la figure, mais si j’ai dit « oui », si j’ai choisi et déterminé ma vie, je peux remonter sur mon cheval et reprendre la route que j’avais choisie. Si je n’ai rien choisi, je suis l’esclave de mes envies, de mes pulsions au moment où j’agis. « Aujourd’hui, j’ai envie, demain, je n’aurai pas envie. » Nombre d’adolescents et de jeunes adultes, si ce n’est la majorité de nos contemporains, sont esclaves de leurs envies. La mission du père est d’arracher l’enfant à quatre ersatz de la liberté : le besoin, l’envie, la pulsion et le caprice. Le besoin : manger, dormir… Ces besoins vitaux ne sont pas de grands actes de liberté, ils sont la condition de mon existence. L’envie : au sens d’être envieux. Je veux tel téléphone parce que l’autre a tel téléphone, parce que c’est « stylé ». Ce n’est pas ma liberté qui m’entraîne mais le regard ou l’avoir de l’autre. La pulsion : qu’elle soit de violence ou sexuelle, c’est une force dont je ne suis pas à l’origine et qui me dépasse. J’ai l’impression d’être libre mais en fait je le dis en baissant le nez : « C’est plus fort que moi, j’ai craqué. »
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Le caprice passager : il me fait simplement choisir en fonction du sens du vent. Pour dire « oui » un jour, il faut commencer par dire « non ». Pour cela, les enfants ont besoin de leur père. Un jeune ne sera jamais capable de dire « oui » s’il n’a pas déjà dit « non » avant, et souvent à contre-courant. Les jeunes en seront incapables s’ils n’apprennent pas à juger, à choisir, à décider. Comme prêtre, je suis surpris de voir l’effet que peut avoir un programme « Erasmus » sur un jeune « bien rangé ». Selon les dires de l’un d’eux : « Mon père, ce qui se passe en Erasmus reste en Erasmus. » Autrement dit, tout est possible, car c’est une parenthèse hors du temps, hors du monde : ce qui me semble une erreur dans mon lieu habituel devient l’ordinaire de ma vie. Un gentil garçon, chef scout, engagé dans la chorale paroissiale, se retrouve entraîné à faire telle ou telle chose. Quand on creuse, on s’aperçoit que le jeune homme (ou la jeune fille) n’a jamais appris à juger, à décider, à choisir par lui-même. Dans certaines familles, le moule est bien serré, bien cadré : ça ne dépasse pas ni à gauche ni à droite. Les règles sont claires, bien posées. Les parents se disent alors : « C’est bon, j’ai fait mon job, les enfants sont sur de bons rails. Un diplôme, un bon mari ou une bonne épouse, et l’affaire est dans le sac. » C’est une grossière erreur que de croire que l’enjeu est de mettre un enfant sur des rails à sens unique. Tôt ou tard, il sera confronté à la « vraie vie », avec ses violences et ses vices, et il devra se débrouiller. 23
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Souvent, aux questions posées par de jeunes adultes, je réponds : « Et toi, qu’en dis-tu ? Comment juges-tu la situation ? Quels sont les éléments clés selon toi ? » Même des enfants peuvent entrer petit à petit dans cette dialectique. Il est facile de dire « oui » ou « non » à la demande d’un enfant ou d’un ado. Mais il est nettement plus intéressant que l’enfant ou le jeune lui-même parvienne à cette conclusion. Pour cela, il faut l’accompagner. Votre ado de treize ans demande un portable pour Noël. Vous pouvez répondre d’un trait : « C’est hors de question, pas avant seize ans », ou bien : « Oui bien sûr, un iPhone 18 ou un Galaxy 33 ? », ou encore, plus lâchement : « Vois cela avec ta mère. » Mais vous pouvez aussi prendre le temps d’aider le jeune à discerner l’opportunité qui s’offre à lui : « Qu’en feras-tu ? Qu’est-ce qui t’intéresse dans le fait d’avoir un téléphone ? Quelles opportunités nouvelles cela te donnerat-il ? Quels risques cela te fera-t-il courir ? » Bien sûr, au final, c’est vous qui devrez trancher ou arbitre. Mais, par la discussion et sa réflexion personnelle, le jeune pourra passer de l’envie au désir, du caprice au choix. Cet exercice, maintes fois répété, aidera le jeune à choisir librement. La première fois que j’ai parlé à mes parents de mon désir d’être prêtre, je pense que j’avais une dizaine d’années. Mes parents ont eu l’intelligence, et je les en remercie, de ne jamais m’en avoir reparlé eux-mêmes. [Plus tard] j’ai continué vers la marine, qui était pour moi la voie naturelle. Le bon Dieu m’a fait attendre très longtemps.
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Il m’a permis de faire des choses extraordinaires, d’avoir une vie passionnante. […] Finalement Dieu m’a guidé à travers des événements, des rencontres. Pendant toutes ces années, je parlais de temps en temps de ces choses-là à ma mère qui entendait volontiers et qui m’encourageait mais sans jamais prendre parti d’un côté ou de l’autre. J’ai cru sentir chez mon père, quand je lui en ai parlé une fois ou l’autre quand j’ai eu vingt-deux ans ou plus encore à dix-huit ans, une sorte de réticence que je ne comprenais pas à cette époque. Au point que, à partir d’un certain moment, je n’en ai plus parlé à mon père. J’avais peur de sa réaction que je sentais un peu froide. Finalement un jour j’ai pris la décision après avoir prié, après avoir demandé conseil pour rentrer là où j’entrais. J’en ai parlé à ma mère, pour qui c’était assez facile. […] J’ai pris le temps d’en parler à mon père, car je ne savais pas trop comment aborder les choses, jusqu’au jour où il fallait bien que j’en parle. J’ai pris mon courage à deux mains, et je suis allé trouver mon père et je lui ai dit : « Papa, voilà, j’ai pris la décision de quitter la marine pour entrer là. » Je n’oublierai jamais sa réaction qui m’a marqué pour toute ma vie. Il s’est levé, il m’a serré la main – lui qui m’embrassait toujours – et il m’a dit : « Va, tu es mon fils. » Je ne pourrai jamais oublier cela. J’ai compris, en y réfléchissant plus tard, qu’à travers ce que je croyais être une réticence de sa part, il me poussait jusqu’à l’extrémité de ma volonté pour que je puisse formuler ce « je veux », « j’ai choisi », « j’ai décidé de ». […] J’ai senti
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qu’il avait perçu que sa mission d’éducateur, de père, s’arrêtait là. Qu’elle était achevée 1.
LA POSSESSIVITÉ MAL PLACÉE… L’EXPÉRIENCE D’ABRAHAM Chaque année, dans la nuit de Pâques, nous entendons dans la liturgie ce passage du livre de la Genèse : « Dieu dit : “Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai 2.” » Dieu peut-il demander à un père d’offrir son enfant en sacrifice sur une montagne ? Abraham, stérile pendant de nombreuses années, est un homme désespéré de n’avoir pas de fils pour reprendre sa maison. Dans une rencontre inattendue 3 au chêne de Mambré, il reçoit de Dieu la promesse d’avoir un fils de sa femme Sarah. Cet enfant si précieux, cadeau de Dieu au soir de sa vie, c’est Isaac, le fils de la promesse, l’unique, le très précieux. Le père Olivier Bonnewijn 4 nous fait remonter l’arbre généalogique d’Abraham pour mieux comprendre l’enjeu de cette question. Avant d’être appelé par Dieu, Abraham vit enfermé dans le clan de son père, Terah. Le risque est grand, pour Abraham, de reproduire le modèle paternel vis-à-vis
1. Témoignage du père François Potez. Transcription d’un enregistrement audio d’une conférence donnée au collège Stanislas sur l’éducation des adolescents en 2007. 2. Gn 22, 2. 3. Cf. Gn 18. 4. O. Bonnewijn, La Famille dans la Bible. Quand Abraham, Joseph et Moïse éclairent nos propres histoires, Paris, Mame, 2014.
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d’Isaac. Isaac sera-t-il à son tour enfermé sous la domination de son père ou vivra-t-il pour lui-même ? Dieu demande donc à Abraham si l’amour qu’il a pour son fils est suffisamment pur. « C’est mon fils. » Si le père accapare le fils, l’amour n’est plus suffisamment grand. La paternité réclame un don gratuit, un don surabondant, qui implique que l’on accepte que l’enfant passe devant. Dieu exige donc du père ce sacrifice intérieur. C’est un équilibre délicat à trouver à l’âge des jeunes adultes ou des grands adolescents. Chaque père a un deuil à faire : renoncer à ce que mon fils ou ma fille fasse la même école que moi, à ce qu’il ou elle pratique les mêmes loisirs, ait les mêmes goûts. Accepter que l’enfant, une fois parvenu à la maturité d’adulte, fasse des choix différents de ceux que j’ai faits, ou que ceux que j’aurais faits dans sa situation. L’amour qui veut posséder devient toujours à la fin dangereux, il emprisonne, étouffe, rend malheureux. Dieu lui-même a aimé l’homme d’un amour chaste, en le laissant libre même de se tromper et de se retourner contre lui. La logique de l’amour est toujours une logique de liberté, et Joseph a su aimer de manière extraordinairement libre. Il ne s’est jamais mis au centre. Il a su se décentrer, mettre au centre de sa vie Marie et Jésus 1.
1. Pape François, Lettre apostolique Patris Corde, 8 décembre 2020, § 7.
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POUR LA RÉFLEXION SEUL OU EN GROUPE
Quel modèle de paternité ai-je reçu ou n’ai-je pas reçu ? Quelles relations ou absence de relations ai-je eues avec mon père ? Me suis-je construit comme père pour faire comme lui ou au contraire contre lui ? Est-il facile de faire grandir un enfant dans la liberté ? Ne suis-je pas tenté d’avoir un projet pour mon enfant ? Quels regards mes enfants portent-ils sur moi ? Suis-je un père « libérant » ? Quels sont les moyens que je peux mettre en œuvre pour aider mon enfant à discerner par lui-même et à avoir la force de dire « oui » ou « non » ? M’est-il déjà arrivé de laisser faire à mon enfant des choses qui m’inquiétaient ou pour lesquelles je n’étais pas d’accord ? Si oui, quelles leçons j’ai pu en tirer sur mon rôle de père ? Si non, avec le recul, les raisons de ce refus m’apparaissent-elles toujours aussi bonnes ? LA BIBLE ÉCLAIRE NOTRE HISTOIRE
Gn 22 1 : La ligature d’Isaac. 1. En groupe, on aura intérêt à relire les chapitres 18 à 22 du livre de la Genèse. L’ouvrage d’O. Bonnewijn (La Famille dans la Bible, op. cit.) pourra être une bonne piste pour éclairer cette lecture.
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CHAPITRE 3 PÈRE ET ÉPOUX
La sagesse rabbinique nous enseigne que la mémoire du commencement est ce qui nous permet d’avancer. J’aimerais revenir avec vous sur un moment de l’histoire d’un grand nombre d’entre vous. Souvenez-vous du jour où vous avez passé à votre épouse l’anneau des noces. Je ne sais pas si vous vous êtes fait des sueurs froides à l’époque à propos des alliances, mais il me semble important aujourd’hui de vous rappeler que l’inventeur du mariage, j’ai nommé Dieu lui-même, est en réalité le véritable Seigneur des anneaux. C’est lui qui nous rappelle tout au long des pages de l’histoire sainte qu’avant d’être père nous sommes époux, qu’avant d’aimer des enfants il faut aimer sa femme. C’est lui qui, avant d’offrir le Fils, tisse une relation d’alliance avec l’humanité.
LE GRAND MYSTÈRE DU MARIAGE Dans les mois qui précèdent le mariage, les fiancés vivent souvent une période de stress où ils prennent conscience du caractère vertigineux de l’engagement qu’ils vont prendre. 29
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Pendant plusieurs mois, dans un dialogue amoureux, tendre et difficile parfois, ils avancent pour que leur choix soit libre, fécond, fidèle et durable. C’est le choix fondamental d’une vie. C’est le choix de se donner à l’autre pour suivre la parole de Jésus : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime 1. » Le mystère du mariage n’est autre que celui du don de soi qui structure toute vie. L’homme est vraiment à l’image de Dieu quand il a fait le don de lui-même, car le modèle de tout homme c’est le Christ qui donne sa vie sur la croix. Chaque fois qu’au gré des chemins nous voyons une croix, nous pouvons nous souvenir que Jésus a donné sa vie pour nous, et que le chemin du mariage c’est de prendre la suite. Le don de soi dans le couple n’est pas que sexuel. Ou, plus précisément, il n’est pas d’abord sexuel. Le don de soi est d’abord quotidien, simple, humble. D’une certaine manière, si le soir, au moment de se coucher, je suis moins fatigué que mon épouse, je peux me demander : « Est-ce que je me suis vraiment donné aujourd’hui ? Est-ce que j’ai fait du don de moi-même la priorité numéro un de ma journée ? » C’est le sens même du mot « aimer ». Aimer, pour un chrétien, c’est se donner. Le père qui ne sait pas véritablement se donner et s’oublier pour son épouse aura du mal à le faire pour ses enfants… et pourtant, c’est si important pour leur éducation. La délicatesse du don de soi dans la vie de couple rayonnera sur toute la vie de famille. Plus que les injonctions à rendre 1. Jn 15, 13.
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service, le fait de voir « papa » se donner sans cesse pour le bien de « maman » sera le meilleur des enseignements. Pour un époux et pour un père, il faut chaque jour revenir à l’origine, à ces paroles prononcées au jour du mariage : « Je me donne à toi pour t’aimer fidèlement dans le bonheur et dans les épreuves tout au long de notre vie. » Y revenir non comme un souvenir nostalgique mais pour en vivre l’actualisation quotidienne. On ne s’est pas marié le 23 juillet 1997… On se remarie chaque jour, dans le sens où le mariage trouve tout son sens dans le don de chaque jour. Comment est-ce qu’aujourd’hui je me donne à mon épouse ? Comment aujourd’hui je m’oublie moi-même pour n’être plus que don et disponibilité ? Comment puis-je redire chaque jour les paroles échangées lors de notre consentement ? – Vous avez écouté la parole de Dieu qui révèle la grandeur de l’amour humain et du mariage. Vous allez vous engager l’un envers l’autre dans le mariage. Est-ce librement et sans contrainte ? – Oui. – En vous engageant dans la voie du mariage vous vous promettez amour mutuel et respect. Est-ce pour toute votre vie ? – Oui, pour toute notre vie.
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– Êtes-vous prêts à accueillir les enfants que Dieu vous donnera et à les éduquer selon l’Évangile du Christ et dans la foi de l’Église ? – Oui. – Êtes-vous disposés à assumer ensemble votre mission de chrétiens dans le monde et dans l’Église ? – Oui.
Moi, [mon prénom], je te reçois [son prénom] comme épouse, et je promets de te rester fidèle, dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, pour t’aimer tous les jours de ma vie.
PRENDRE SOIN DE SON COUPLE : L’ÉCOUTE ET LA PAROLE « Écoute Israël ! » Voici l’injonction première de Dieu vis-à-vis de son peuple, comme la clé de toute fidélité. Écouter, ce n’est pas si facile. Écouter jusqu’au bout. Se taire pour laisser l’épouse exprimer son cœur, son ressenti, sa joie ou sa colère. Non pas seulement entendre d’une oreille, mais se laisser transformer à l’intérieur par une écoute véritable. Voilà, peut-être, une des clés du mariage. L’écoute conjugale est un bon exercice pour un père de famille. Comment le père qui n’écoute pas son épouse pourrait-il un jour écouter son enfant qui a besoin de lui dire des choses importantes ? 32
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Écouter l’autre, cela veut dire d’abord apprendre à se taire. Pas seulement physiquement, mais aussi intérieurement. C’est un exercice difficile. Pour la plupart des femmes, se savoir écoutées est plus important que n’importe quel conseil ou solution. Ce temps passé à écouter l’épouse est un temps offert, un temps donné, un véritable acte d’amour. Bien sûr, la vie de couple et de famille n’est pas un long fleuve tranquille. Prendre un moment régulier pour se parler peut être un véritable défi au bout de quelques années de mariage. Il faut souvent s’armer d’un agenda pour fixer la date entre toutes les activités à gérer. Ce dialogue conjugal est tellement essentiel que le père Caffarel, fondateur du mouvement des équipes Notre-Dame, en a fait un pilier, un véritable devoir du couple : « Pour éviter la routine […], prenez votre agenda et comme vous y inscririez un concert ou une visite à des amis, notez un rendez-vous avec vousmêmes ; qu’il soit bien entendu que ces deux ou trois heures sont sacrées ! Et n’admettez pas qu’une raison, qui ne vous ferait pas supprimer une soirée en ville […] vous fasse manquer ce rendez-vous pris avec vous-mêmes 1. » Prendre du temps pour écouter l’autre, c’est renoncer à autre chose. Renoncer à une réunion de plus au travail. Renoncer à un film ou une série. Renoncer à un temps de sport pour le bien de son couple et de son épouse. Quelle grâce de savoir prendre le temps d’un voyage de noces annuel, d’un dîner au restaurant mensuel, d’un vrai moment 1. Henri Caffarel, Le Devoir de s’asseoir, Paris, Équipes Notre-Dame, 1977.
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de discussion hebdomadaire. Les enfants vous regardent. Ils savent très bien comprendre quand papa et maman sont en phase ou bien ne le sont pas. Prendre du temps pour écouter l’autre, c’est aussi prendre du temps pour écouter Dieu ensemble. Au jour d’un anniversaire de mariage, pourquoi ne pas offrir en cadeau à votre épouse une belle enluminure de votre prière des époux ou de l’Évangile de vos noces qui pourra illuminer votre chambre conjugale et vous rappeler chaque jour de votre vie que vous vous êtes unis devant Dieu dans l’amour ?
L’AMOUR VAUT CE QU’IL ME COÛTE « L’amour vaut ce qu’il me coûte. » Voilà une maxime que devraient retenir les amoureux. Le jeune homme qui offre une bague de fiançailles à sa chère et tendre, qu’il a achetée avec le salaire de tout un été dans les champs, sait ce que vaut ce cadeau : de la sueur, de la fatigue, et le renoncement à de nombreuses activités plus sympathiques. Comme époux, il faut souvent se poser la question : Dans le quotidien, à quoi est-ce que je renonce pour l’autre ? Qu’est-ce que je suis capable de sacrifier pour l’autre ? C’est comme l’indicateur de l’amour : le don de moi-même. Saint Jean-Paul II, avec sa philosophie personnaliste, nous aide à comprendre. Il fait la différence entre le verbe « jouir » et le verbe « réjouir ». « Jouir » renvoie à un objet. J’ai la jouissance de cette voiture de fonction, c’est-à-dire j’en profite pour moi-même. « Réjouir » renvoie toujours à 34
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une personne : « Je donne de la joie à l’autre. » Et JeanPaul II précise que si la jouissance vue du côté masculin peut être tournée vers la sexualité (« Je profite de ma femme pour une jouissance du corps »), la jouissance vue du côté féminin pourrait être : « Je vais lui donner la jouissance du corps qu’il veut, en vue d’obtenir une attention, un dîner au restaurant, une écoute… » Dès lors que la relation des époux entre dans l’ordre de la jouissance, elle n’est plus de l’amour 1. Quelle belle confession que celle de ce père qui déclare : « Une épouse m’a été donnée pour être auprès de moi une image de la bonté de Dieu et me rendre meilleur par la puissance charmante qu’elle exerce sur moi. Au lieu d’aimer en elle Celui qui me l’a donné, c’est moi que j’ai cherché en elle, c’est moi que j’ai voulu faire adorer dans son cœur, c’est moi que j’ai voulu faire entrer seul dans ses pensées 2. » Le cœur de l’amour, c’est la gratuité et l’émerveillement. Les jeunes amoureux en sont de beaux témoins, capables de se dépasser et de s’oublier pour leur bien-aimé. Le défi du mariage consiste à faire revivre l’élan de gratuité du premier jour ! Il faut pour cela soigner son regard. Se laisser à nouveau émerveiller. Peut-être même demander quotidiennement au Seigneur cette grâce de l’émerveillement. Les enfants sont sensibles à ce regard juste et émerveillé de 1. Cf. Jean-Paul II, Amour et responsabilité, Paris, Parole et Silence, 2014. 2. Bienheureux Frédéric Ozanam, cité par R. Simon dans Couples de feu et de foi, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2020.
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papa sur maman. À ce regard qui ne s’habitue pas à la bonté de l’autre mais se laisse toujours surprendre.
TENIR SON RÔLE DE PÈRE… AVEC LA MÈRE ! Si le rôle de père s’entend d’une relation avec un enfant, dans l'éducation chrétienne, il ne peut être véritablement déconnecté de celui de la mère. Les enfants ont besoin des apports spécifiques de papa et de maman. Il faudrait cependant veiller à ne pas trop cloisonner le rôle du père et de la mère. L’éducation des enfants est l’affaire du couple. En fonction des âges de la vie et des questions soulevées, l’un des parents sera plus impliqué que l’autre. Mais ils ont charge ensemble de tenir le rôle de parents, d’aider les enfants à grandir dans leur vie humaine ou dans la foi. Attention aux phrases comme « vois avec ta mère », où comme père nous pouvons nous désintéresser, nous décharger de telle ou telle question éducative. Spécifiquement, le père doit permettre à l’enfant de prendre son envol. À autoriser des expériences nouvelles. À permettre aussi à l’enfant et à sa mère de se détacher petit à petit. Bienheureux sont les grands adolescents ou les jeunes adultes d’avoir des pères capables de rassurer les mamans angoissées tentées d’envoyer des dizaines de SMS pour prendre des nouvelles alors que leur progéniture est partie quelques jours en vacances avec des amis. Il faut parfois, en tant que prêtre, rappeler à des jeunes de vingt ans qu’ils ont le droit de ne pas appeler maman tous les trois 36
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jours ou passer un mois d’été avec les parents… faute peutêtre d’avoir eu un père capable de le leur dire !
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Y a-t-il des domaines dans ma vie que je me réserve, ou que je ne partage pas avec mon épouse ? Pourquoi ? Est-ce que cela me fait souffrir ? Comment est-ce que je peux grandir dans le don de moimême envers mon épouse ? Est-ce que j’exprime à mon épouse ce désir de don qui est en moi-même ? Est-ce que l’amour que je donne me « coûte » quelque chose ? Dans l’éducation des enfants, suis-je aussi investi que mon épouse ? Ai-je conscience de mon rôle spécifique ? Suis-je en mesure de l’assumer ? Comment puis-je rassurer mon épouse et permettre aux enfants de se séparer de leur mère ? Si les épreuves de la vie ont blessé ma relation conjugale, comment puis-je, malgré tout, essayer de vivre ce chemin ? LA BIBLE ÉCLAIRE NOS HISTOIRES
Ep 5, 21-33 : « Aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église : il a donné sa vie. »
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TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos.............................................................. 5 Chapitre 1 : Être un père chrétien aujourd’hui............ 7 Chapitre 2 : Se souvenir d’être soi-même un fils pour mieux conduire à la liberté................................. 18 Chapitre 3 : Père et époux.......................................... 29 Chapitre 4 : Le pardon............................................... 38 Chapitre 5 : Exercer une juste autorité....................... 50 Chapitre 6 : Bénir et sanctionner................................ 61 Chapitre 7 : Le jeu et l’amitié avec les enfants........... 72 Chapitre 8 : Au travail............................................... 82 Chapitre 9 : La juste place de l’argent........................ 93 Chapitre 10 : Être modèle de gratitude....................... 103 Envoi !....................................................................... 117
Achevé d'imprimer en août 2021 par Graphycems en Espagne Numéro d'édition : 21178
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