Sophie de Mullenheim
t n e m a t s e t Le oubliĂŠ
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Aux élèves du collège Sainte-Marie de Riom
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Le testament oublié
PROLOGUE
Château de l’Espérance, le 5 août 1832 – Charlotte ! Élisabeth se précipita au-devant de sa sœur, les mains tendues. Charlotte s’illumina en la voyant et tenta de se redresser légèrement dans ses coussins. Elle était assise sur un confortable fauteuil, un édredon posé sur ses jambes allongées. Thomas, son mari, l’avait installée dehors pour qu’elle profite un peu du soleil de ce mois d’août 1832 et puisse admirer son jardin où elle aimait passer de longues heures. – Élisabeth, murmura-t-elle d’une voix très faible. Vous avez pu venir. – Oui, Charlotte. J’ai fait au plus vite dès que j’ai su. Charlotte sourit en découvrant la coiffure tout ébouriffée de sa sœur. – Vous avez fait vite, en effet, la taquina-t-elle. Je vous vois là bien échevelée. 5
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Élisabeth rit en rajustant rapidement quelques mèches brunes dans son chignon que le vent du long trajet en voiture découverte avait défait. – Ce n’est pas à vous qu’une telle chose arriverait, répondit-elle sur le même ton. Vous êtes si belle ! La voix d’Élisabeth se brisa sur ce dernier mot. Elle avait toujours admiré la beauté de Charlotte, ses cheveux blonds et bouclés que leur nourrice brossait durant de longues heures, ses yeux couleur noisette où scintillaient quelques pépites d’or, ses traits réguliers et nobles, sa longue silhouette. Mais aujourd’hui, Charlotte ne ressemblait plus beaucoup à la jeune femme vive et ravissante qu’elle avait toujours connue. Elle n’avait rien perdu de sa beauté et son visage était toujours aussi radieux. Mais sa peau était d’une pâleur extrême. Son corps était si maigre qu’Élisabeth se demandait comment il pouvait encore la porter. Et, surtout, chacun de ses gestes était ralenti. Elle qui battait la campagne pour aider les uns et les autres, il semblait maintenant que le moindre mouvement lui demandait un effort inouï. – Comment allez-vous ? demanda Élisabeth pour ne pas se laisser aller. Charlotte soupira doucement. – Vous voyez… – Thomas me parlait du choléra dans sa lettre. – L’épidémie a sévi par ici, confirma Charlotte. Nous ne comptons plus le nombre de morts autour de nous. Cette maladie est effroyable. Elle vous emporte si vite. – Et les pensionnaires ? 6
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– Nous avons perdu deux fillettes, soupira Charlotte. Les pauvres petites, elles étaient si fragiles. Tous nos soins, et ceux de Thomas en particulier, n’ont pas suffi à les sauver. – Mais vous ? – Oh moi… Cela n’est rien. Le ton de sa voix signifiait tout le contraire et Élisabeth ne se laissa pas abuser. – Avez-vous attrapé le trousse-galant vous aussi ? interrogeat‑elle. Charlotte n’avait pas envie de répondre. Elle préférait profiter de sa sœur plutôt que de se lamenter sur sa maladie. – Oui et non, répondit-elle vaguement. Mais parlez-moi plutôt de vous ! s’enthousiasma-t-elle alors qu’une légère rougeur donnait enfin un peu de couleur à ses joues. Élisabeth regarda fixement sa sœur un instant et devant son sourire suppliant, elle décida de jouer le jeu à son tour. Il était inutile de larmoyer sur son sort. Dieu leur avait accordé qu’elles se revoient une dernière fois, ce n’était certainement pas pour qu’elles s’apitoient sur elles-mêmes. Élisabeth entreprit donc de raconter sa vie en Russie. Elles ne s’étaient pas vues depuis si longtemps. Quand Élisabeth avait épousé Alexei Rochenkovski, en 1804, elle était restée en Russie. Elle ne revenait plus en France que tous les deux ou trois ans. – Katia est enceinte, j’ai dû vous l’écrire. Le visage de Charlotte s’illumina. Elle avait toujours aimé les enfants. Pour elle, ils représentaient la vie, ils étaient précieux. 7
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C’est pour cette raison qu’elle leur avait consacré son temps, son énergie et tout son amour. – Son bébé arrivera très bientôt, poursuivit Élisabeth. D’ici un mois m’affirme Alexei. Elle est radieuse et fait plaisir à voir. Anouk, elle, couve toujours autant son Piotr. Il est si mignon qu’elle cède au moindre de ses caprices. Ce n’est certainement pas une bonne chose mais je n’arrive pas à blâmer ma fille. Elle n’aura jamais d’autre enfant, les médecins sont formels. Elle reporte donc toute son affection sur Piotr et ce n’est pas Nicolaï qui l’en empêchera. Il est si peu souvent présent. Une pointe d’inquiétude perça dans la voix d’Élisabeth. Dès qu’elle parlait de sa fille aînée, elle ne pouvait s’empêcher de penser que celle-ci aurait sans doute été plus heureuse avec un autre époux. Nicolaï Karinovitch était un homme immensément fortuné qui passait ses journées à dilapider son argent au jeu ou en participant à de folles parties de chasse à travers tout le pays. – Annushka, dit pensivement Élisabeth en employant le petit surnom qu’elle aimait donner à sa fille. – Et Ivan ? interrogea alors Charlotte qui voyait sa sœur s’assombrir. En entendant le nom de son seul fils, Élisabeth se redressa aussitôt. Elle était si fière de lui. – Ivan ? Il poursuit sa carrière dans l’armée impériale. Tout le monde dit de lui qu’il est droit et loyal, très respecté de ses hommes. Vous savez que ce n’est pas moi qui contredirais ces propos, ajouta Élisabeth avec un sourire entendu dans lequel on lisait toute sa tendresse pour son fils. 8
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– Nastasia… relança Charlotte qui commençait à se sentir plus faible. Cette longue conversation la fatiguait même si elle se refusait à l’admettre. – Nastasia est notre sourire, notre lumière, dit Élisabeth avec douceur. Nous ne la voyons presque jamais mais, de son couvent, je sais qu’elle est plus proche de nous que personne d’autre dans la famille. Elle prie pour nous chaque jour et cette prière nous rapproche. – Un peu comme quand nous étions séparées et que nous récitions chacune de notre côté la prière de nos parents, murmura Charlotte en fermant les yeux. Elle frissonna. Il faisait chaud pourtant dehors et elle était recouverte d’un édredon épais, mais le froid envahissait son corps. – Comme nous en effet, reprit Élisabeth d’une voix très douce. Elle regarda sa sœur. Bientôt, Charlotte ne serait plus là, Élisabeth le savait. Thomas le lui avait dit avec franchise dans sa lettre. C’était déjà un miracle que Charlotte ait réussi à tenir encore si longtemps. Elle devait sans doute l’attendre pour lui dire adieu. – Et nous continuerons de réciter cette prière l’une pour l’autre, poursuivit Élisabeth en attrapant la main de sa sœur pour la poser sur son cœur. Charlotte lui sourit sans rouvrir les yeux. – Promettez-moi, dit-elle alors d’une voix si faible que sa sœur dut se pencher pour l’entendre. Promettez-moi de tout faire pour que l’Espérance demeure ce que nous avons toujours rêvé d’en 9
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faire. Thomas et notre fille Agathe auront besoin de votre aide pour prendre les bonnes décisions. – Je ne doute pas qu’ils le fassent. Ils connaissent tous deux votre attachement au château. – Promettez-moi, répéta simplement Charlotte. Élisabeth pressa sa main. – Je vous le promets. Charlotte sourit de nouveau. – Thomas, souffla-t-elle. Élisabeth se leva sans attendre. – Je vais le chercher. Reposez-vous… commença-t-elle. – … en Dieu, continua Charlotte avec sérénité. Son visage était soudain parfaitement détendu et très beau. Thomas du Tertre, sans doute prévenu par quelque instinct, apparut alors sur la terrasse du château de l’Espérance. Il s’avança rapidement et s’agenouilla aux pieds de sa femme. Élisabeth s’éclipsa sans un bruit. Elle voulait laisser à ces deux-là le temps de se dire adieu.
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I
L’Espérance, le 1 er septembre 1890 – Ouvrez ! La porte de l’orphelinat tremble sous les coups de butoir. Debout dans l’entrée du château de l’Espérance, sœur Cécile est tétanisée. Elle ne peut plus avancer : ses pieds ne lui répondent plus. Chaque coup sur la porte la fait sursauter et lui rappelle ce qui s’est passé il y a quelques mois. Ce jour-là, elle avait cru mourir. En effet, l’homme qui frappait alors avec violence sur la porte n’avait rien des habituels visiteurs de l’Espérance. Il ne venait pas demander l’aumône aux religieuses, ni ne voulait d’un lit pour la nuit. Ses yeux brillaient de fièvre. Sa voix était rauque. Il cherchait quelqu’un, et quand sœur Cécile lui avait répondu qu’elle ignorait où cette personne se trouvait, il lui avait glissé un couteau sous la gorge dans l’espoir de la faire parler. Sans l’intervention providen11
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tielle du père Pierrot, le facteur, l’homme l’aurait sans doute tuée. Il était comme fou. Après l’incident, la mère supérieure de l’orphelinat de l’Espérance avait voulu décharger sœur Cécile de l’accueil des visiteurs, mais cette dernière avait refusé. Elle voulait surmonter sa peur et reprendre sa vie paisible d’avant. L’homme qui l’avait agressée était mort, elle n’avait donc plus rien à craindre. Mais aujourd’hui, en voyant la porte trembler sur ses gonds, sœur Cécile réalise soudain qu’elle a présumé de ses forces : elle est encore très impressionnable et trop fragile. Les coups redoublent sur la porte. – Au nom de la loi, ouvrez ! Sœur Cécile devient blême et s’appuie contre le mur pour ne pas tomber. La pièce commence à tourner lentement autour d’elle quand elle sent une main ferme mais douce lui attraper le bras et la guider jusqu’à un fauteuil. Sœur Marie-Agnès, alertée par les coups répétés, a accouru sans attendre. – Asseyez-vous, sœur Cécile, dit-elle. Je m’en charge. Sœur Marie-Agnès relève la tête et se dirige vers la porte en lissant les pans de son habit noir. Elle tente de rester calme et posée mais son cœur bat la chamade. – Au nom de la loi, ouvrez cette porte ! répète-t-on de l’extérieur. – J’arrive ! lance-t-elle d’une voix forte pour se donner du courage. Les coups cessent aussitôt, laissant à sœur Marie-Agnès le temps de débloquer les lourds verrous. Quand elle ouvre enfin la porte, 12
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trois hommes lui font face. Le premier se redresse et claque les talons dès qu’il l’aperçoit. Puis, il retire son chapeau bicorne et la salue poliment : – Ma sœur, lieutenant Courbeau pour vous servir ! – Bonjour lieutenant, répond sœur Marie-Agnès. Elle lui sourit gentiment. Le brave gendarme se trouble de la voir si aimable et si jolie. Il faut dire que sœur Marie-Agnès est absolument ravissante avec son fin minois constellé de taches de rousseur et ses yeux qui pétillent d’intelligence. Le lieutenant Courbeau se racle la gorge un peu bruyamment et tousse dans son poing fermé en essayant de retrouver un peu de contenance. – Que puis-je faire pour vous, lieutenant, et pour ces messieurs ? lui demande alors sœur Marie-Agnès en désignant du regard les deux hommes qui l’accompagnent. Le gendarme tousse une nouvelle fois, se lisse la moustache et claque encore des talons en serrant son bicorne sur sa poitrine. – Pardonnez-moi, ma sœur, je ne vous ai pas présenté maître Montbert… L’homme à ses côtés s’avance avec un air compassé. Il est immense, d’une maigreur extrême et son costume sombre très ajusté le fait ressembler à une longue brindille sur le point de se casser. Son visage est émacié. Ses joues creuses et pâles lui donnent un air maladif. Ses cheveux très noirs, ramenés sur le dessus de son crâne, ressemblent à une aile de corbeau. – Maître, dit la religieuse avec un petit signe de tête poli. Je suis sœur Marie-Agnès.
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L’homme est glaçant et c’est à peine si l’expression de son visage se modifie lorsqu’il s’incline à son tour pour la saluer. – Maître Montbert est notaire, précise le lieutenant Courbeau avec gêne. Le gendarme se tourne alors vers le dernier personnage, qui n’a toujours rien dit. Il est jeune, grand lui aussi et extrêmement blond. Il a sans doute une vingtaine d’années comme sœur Marie-Agnès, mais il semble avoir déjà trop vécu. Son regard est vide, sa peau est terreuse et tout le bas de son visage s’affaisse mollement. Sœur Marie-Agnès ne peut s’empêcher de l’étudier avec surprise. – Monsieur Igor Karinovitch, le présente le gendarme. L’inconnu avance d’un pas vers sœur Marie-Agnès et s’incline avec un air las. La jeune religieuse remarque alors le tissu élimé de son costume à la coupe élégante mais légèrement démodée. La canne qu’il tient nonchalamment à la main semble elle aussi venue d’un autre âge. Son pommeau est usé et poli au point que les arabesques gravées dans l’ivoire ont presque disparu. – Monsieur Karinovitch est russe, précise le lieutenant Courbeau. Le gendarme s’arrête un instant, passe la main dans ses cheveux et regarde par terre pour éviter le regard clair de sœur Marie-Agnès. – Nous voudrions rencontrer votre mère supérieure, poursuit-il dans un souffle. Sœur Marie-Agnès se redresse, inquiète. – Est-il arrivé quelque chose ? demande-t-elle. Le pauvre policier est extrêmement gêné.
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– Non, non, tente-t-il de la rassurer. Il n’est rien arrivé, rassurezvous. C’est juste que… Il lui lance un regard désolé tout en tordant le bord de son bicorne. Maître Montbert s’avance alors et déclare d’un ton sec : – Nous avons demandé à voir votre supérieure, ma sœur. C’est à elle, et elle seule, que nous souhaitons parler. Pourriez-vous aller la chercher ? Sœur Marie-Agnès n’aime pas sa façon de parler ni de se tenir. Maître Montbert est d’une froideur déconcertante : son visage n’exprime rien et il se tient si raide qu’il paraît à peine humain. – Qui dois-je lui annoncer ? demande-t-elle en essayant de rester aimable malgré tout. Le lieutenant Courbeau s’apprête à répondre quand le notaire le coupe : – Annoncez-lui maître Montbert et monsieur Karinovitch, ajoute-t-il d’un ton tranchant. Alors, le jeune homme blanc se redresse légèrement et s’anime. Une étrange étincelle s’allume dans ses yeux d’un bleu délavé. Il plante son regard dans celui de sœur Marie-Agnès et lâche d’une voix fatiguée : – Igor Karinovitch, arrière-petit-fils d’Élisabeth Rochenkovski, née Élisabeth d’Espérance.
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II
Au même moment, à Lyon – Que pensez-vous de ce grenat ? Émilie montre à son amie Constance un tissu d’ameublement d’un rouge profond. De petites abeilles sont brodées dans la trame. Constance fait la moue. – Vous risquez de perdre beaucoup de lumière, note-t-elle. Je choisirais plutôt une couleur claire. La jeune fille blonde et élancée laisse courir son regard au-dessus des tables encombrées de lourds rouleaux de tissus. Soudain, elle s’arrête, et s’avance vers un damassé vert d’eau. – Celui-ci me paraît beaucoup plus approprié, suggère-t-elle avec un sourire satisfait. Il éclairera votre salon et fera paraître la pièce plus grande. Émilie la rejoint et admire le choix de son amie. Constance a toujours eu un goût très sûr dès lors qu’il s’agit de mode ou de 17
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décoration. Elle a hérité cela de sa mère, madame Cerisaie, qui lui a appris à marier les couleurs et les formes. C’est d’ailleurs pour cela qu’Émilie a demandé à son amie de l’accompagner dans les grands magasins. Elle vient d’emménager dans un appartement et Théophile, son mari et frère de Constance, lui en a confié la décoration. Depuis le début de la journée, les deux amies déambulent à travers les étages du Grand Bazar, le premier grand magasin de Lyon. Elles choisissent des tissus et toutes sortes d’accessoires qui iront dans l’appartement des jeunes époux. Les parents de Théophile leur ont offert ce magnifique logement en cadeau pour leur mariage. Après avoir vécu deux mois parmi les caisses de déménagement à chercher le meilleur emplacement pour chaque meuble, les deux jeunes mariés peuvent enfin accrocher les rideaux et ajouter les lampes, les tapis et tout ce qui viendra compléter leur intérieur pour lui donner une note plus chaleureuse. Émilie s’est lancée dans cette quête avec enthousiasme. Elle a hâte de pouvoir inviter leurs amis et de donner ses premiers dîners de femme mariée. Dans chaque rayon, Émilie fait noter par une vendeuse les articles qui l’intéressent et qui lui seront livrés d’ici quelques jours. Le tissu, lui, partira directement chez madame Denin, la couturière, qui se chargera de tailler et coudre les rideaux, les coussins et autres jetés de lit assortis. Partout où elles passent, Émilie et Constance attirent les regards. Émilie est ravissante dans sa robe bleu turquoise qui fait ressortir sa peau blanche et ses yeux d’un brun profond. Elle porte un 18
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simple petit calot posé légèrement de côté sur ses boucles noires. Son amour tout neuf lui met du rose aux joues et des étoiles dans les yeux. À côté d’elle, Constance est tout aussi jolie. Sa robe de satin bleu pâle a la couleur de ses yeux. Elle a fixé avec coquetterie dans ses cheveux blonds relevés sur la nuque un petit oiseau de plumes qui souligne sa fraîcheur et sa jeunesse. Constance a vingt ans, comme Émilie, et elle est amoureuse ! – Je choisirais de la passementerie vert canard pour retenir vos rideaux ! ajoute Constance qui vient de repérer un rayon de cordelières, de glands, d’embrasses et de pompons de toutes les couleurs. C’est la première fois que les deux amies peuvent aller où bon leur semble sans être suivies de près par les deux gouvernantes, Eugénie et Ernestine, qui leur servent habituellement de chaperons. Émilie est une femme mariée maintenant, elle n’a plus besoin de l’attention vigilante d’Eugénie et elle peut elle-même servir de chaperon à son amie. Émilie savoure cette liberté nouvelle dont elle fait profiter Constance. Quant à Eugénie, elle se félicite de ce changement de rythme : la vie trépidante de sa jeune maîtresse l’épuisait à la longue. – Regardez cette soie magnifique ! s’exclame Émilie en caressant du bout des doigts un coupon de tissu d’un blanc immaculé. Vous pourriez y faire tailler votre robe de mariée, ajoute-t-elle avec espièglerie. Constance rougit. Depuis le mariage de son amie, elle ne peut s’empêcher de penser que bientôt son tour viendra aussi. Elle attend avec une impatience non dissimulée le moment où elle pourra démarrer les préparatifs de son propre mariage, choisir sa 19
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robe et courir les magasins avec sa mère à la recherche du linge de maison qui composera son trousseau. Elle imagine déjà les initiales qu’elles feront broder sur les serviettes, les nappes et les draps. Les lettres D et C s’entremêleront sur les tissus, témoins de l’amour de Dimitri et Constance. – Quand revient-il ? lui demande Émilie en la tirant de sa rêverie. – Dans dix jours, soupire Constance. Comme le temps va me paraître long d’ici là. Dimitri Rochenkovski et elle se sont rencontrés il y a quelques mois seulement. Le jeune homme russe voyageait en France quand il se présenta un jour aux portes du château de l’Espérance. Il venait découvrir l’endroit où son arrière-grand-mère, Élisabeth d’Espérance, avait passé toute son enfance et sa jeunesse. Émilie et Constance, qui résidaient au château à ce même moment, l’accueillirent avec enthousiasme. Dimitri tomba aussitôt sous le charme de la beauté de Constance. La jeune fille, elle, fut plus longue : elle se posa mille questions avant d’admettre que son trouble dès qu’elle se trouvait en présence de Dimitri n’était autre que de l’amour. Désormais, elle n’en doutait plus. Émilie sourit en regardant sa meilleure amie. – Je suis heureuse que vous ayez enfin trouvé votre voie, lui ditelle gentiment. Constance avait longtemps hésité à devenir religieuse et missionnaire. En même temps, elle rêvait de trouver l’âme sœur et de fonder une famille. Ces deux désirs incompatibles l’avaient longtemps tiraillée. Aujourd’hui, son choix était fait : elle se marierait avec Dimitri et œuvrerait en même temps pour les missions. 20
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Elle savait désormais qu’elle pouvait être utile aux prêtres et sœurs missionnaires même en restant en France. Elle se chargerait en effet de récolter des fonds pour les aider dans leur apostolat, et elle prierait pour eux. Constance sourit à son tour : – Oui, souffle-t-elle. Je sais maintenant que plus rien ne pourra troubler mon bonheur…
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III
Mère Marguerite-Marie observe les deux hommes assis en face d’elle avec une certaine méfiance. Ils sont dans son bureau depuis de longues minutes et elle ne parvient toujours pas à comprendre la raison de leur présence ici. Maître Montbert ne cesse de la féliciter pour la tenue de son établissement. Il s’étonne de voir le château de l’Espérance en aussi bon état. Il s’extasie, demande à visiter, se renseigne sur l’histoire de l’orphelinat et interroge la religieuse sur son fonctionnement. Mais son ton sonne faux. À côté de lui, le jeune homme blond réagit à peine et ne semble porter que peu d’intérêt à la conversation. Tout son physique trahit une lassitude immense et un certain désabusement. La mère supérieure croise les mains sur sa poitrine et pose un regard pénétrant sur les deux hommes. Elle esquisse un petit sourire entendu puis se penche au-dessus de son bureau. – Messieurs, si vous me disiez enfin la raison de votre venue. Debout à côté de la porte, le lieutenant Courbeau baisse la tête. Il donnerait cher pour ne pas être là. Il déteste ce pour quoi on lui 23
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a demandé d’être présent mais maître Montbert ne lui a pas beaucoup laissé le choix, pas plus que son chef, qui lui a ordonné d’accompagner le notaire à l’Espérance. Le jeune homme se trouble quelques secondes puis répond sans conviction : – Nous venons découvrir le château de mon aïeule. Sœur Marguerite-Marie n’est pas dupe. – Votre cousin Dimitri Rochenkovski… Vous êtes bien cousins, n’est-ce pas ? Le jeune homme blond agite vaguement la main. – Cousins issus de germains, corrige-t-il. Ma grand-mère et son grand-père étaient sœur et frère. – Eh bien, reprend la religieuse, je disais donc que votre cousin Dimitri Rochenkovski est venu lui aussi visiter le château de votre arrière-grand-mère, Élisabeth d’Espérance. Quand il a appris son existence, la curiosité l’a mené jusqu’ici. Igor Karinovitch hoche la tête d’un air satisfait. – C’est la curiosité qui m’anime également, dit-il. À côté de lui, maître Montbert reste de marbre. Il attend de voir où la religieuse veut en venir et il se tient prêt à intervenir en cas de besoin. – C’est tout à votre honneur, poursuit la supérieure. Il est si précieux de connaître ses racines quand on a la chance d’en avoir. Je travaille dans cet orphelinat depuis des années et nous savons combien il est important pour les enfants d’avoir une trace, même minime, de leur passé. Seulement… Maître Montbert se raidit imperceptiblement. 24
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– Votre cousin Dimitri n’est venu accompagné que de son domestique. Mère Marguerite-Marie s’arrête et laisse s’installer un long silence. Gêné, Igor Karinovitch interroge le notaire du regard. Mais ce dernier ne se manifeste pas. Il attend toujours. Alors, la supérieure poursuit son raisonnement : – Je m’étonne, cher monsieur, dit-elle en se tournant ostensi blement vers Igor, que vous soyez accompagné d’un notaire et, pire encore, d’un représentant de la police, pour venir visiter l’orphelinat. À moins que ces deux messieurs ne soient de vos amis, laissez-moi m’en étonner. Le lieutenant Courbeau rougit sous la moustache. La mère supérieure ajoute, ironique : – Vous ne semblez pas non plus en âge d’intégrer mon établissement en tant que pensionnaire. Et vous avez sans doute toujours vos parents ? – Ma mère seulement, répond Igor spontanément. La supérieure se signe discrètement. – Pardonnez-moi. Je suis désolée pour votre père. Comme Igor Karinovitch ne répond pas, la religieuse se tourne vers le notaire. – Maître ? Maître Montbert la dévisage avec le plus grand calme puis commence à parler : – Igor Karinovitch que vous voyez ici n’est pas un ami à moi, ni même une connaissance. Pas plus que le lieutenant Courbeau, vous vous en doutez. Monsieur Karinovitch est mon client. 25
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Mère Marguerite-Marie se raidit dans son fauteuil. Le ton sûr de lui et glacial du notaire la déstabilise soudain. Le notaire fait une pause pour donner plus de poids à ses mots. Lorsqu’il lit l’inquiétude au fond des yeux de la mère supérieure, il poursuit : – C’est par son cousin Dimitri Rochenkovski que mon client a eu connaissance de l’existence de ce château. Monsieur Rochenkovski lui en a parlé à son retour de France, il y a de cela quelques mois. Vous imaginez sans peine que cela a éveillé la curiosité de mon client… Mère Marguerite-Marie lui lance un regard noir. – Maître, épargnez-moi les digressions de ce genre. – Bien, bien, si vous souhaitez que nous allions droit au but, nous irons. Il s’avance sur le devant de son fauteuil pour être sûr que la religieuse entende ce qu’il va lui dire. – Il se trouve que mon client, Igor Karinovitch, est l’héritier d’Élisabeth d’Espérance, ancienne propriétaire de ce château. La supérieure pâlit. Le notaire s’arrête, pose les mains sur ses cuisses, s’y appuie fermement et plante ses yeux froids dans ceux de la religieuse. – Le château de l’Espérance lui revient donc, de plein droit ! Mère Marguerite-Marie est abasourdie. Elle se tasse sur son fauteuil et fixe un instant sans les voir le notaire, Igor qui ne montre pas le plus petit signe d’intérêt et le gendarme debout près de la porte. Puis elle se redresse, croise ses mains devant elle et riposte avec tout le calme dont elle est capable. 26
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– Votre assurance est évidente, dit-elle alors. Mais je ne connais pas monsieur Karinovitch et rien ne me prouve que ce que vous avancez est vrai. Maître Montbert grimace de satisfaction. Il s’attendait à un peu de résistance et il aime cela. La victoire n’en est que plus savoureuse. Il s’est donc préparé. Il se penche vers la sacoche qu’il a posée à ses pieds en s’asseyant et à laquelle la mère supérieure n’a pas fait attention. – Je comprends votre méfiance, répond-il alors d’un ton mielleux. C’est pourquoi j’ai apporté ce qu’il faut pour vous convaincre. Il saisit un premier document, une liasse de feuilles un peu épaisse. – Voici le testament d’Alexei Rochenkovski et de son épouse, Élisabeth née d’Espérance. Il stipule que tous leurs biens reviennent à leurs descendants. Le notaire marque une pause pour ménager ses effets. En face de lui, sœur Marguerite-Marie reste impavide. – Je vous ai également apporté l’arbre généalogique de mon client, poursuit le notaire en posant sur le bureau une grande feuille recouverte de cadres et de ramifications. Mère Marguerite-Marie attrape les deux documents en maîtrisant le tremblement de ses mains et les consulte rapidement. Puis, elle les pose sur son bureau, les repousse vers maître Montbert et observe Igor longuement. Gêné par l’insistance de son regard, le jeune homme tousse et baisse la tête. Enfin, après un temps qui semble durer une éternité, mère Marguerite-Marie reprend la parole d’une voix blanche. 27
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– Il doit y avoir une erreur, dit-elle. Ce château a été confié à notre congrégation des Filles de la Charité. Le notaire lui adresse un sourire désolé. – Confié ? demande-t-il avec un étonnement feint. – Le vœu de Charlotte d’Espérance, et même d’Élisabeth votre arrière-grand-mère, était que le château devienne un orphelinat. La mère supérieure s’adresse à Igor pour tenter de l’émouvoir et de lui faire retrouver raison. – À la mort de Charlotte d’Espérance puis de son mari, le château devait revenir à leur fille adoptive, Agathe Barbier. Comme elle préférait poursuivre l’œuvre des sœurs Espérance, elle en a confié la bonne marche à notre communauté. Le notaire se penche en avant : – Vous dites bien « confié » et non « légué » ? interroge-t-il. La mère supérieure le rabroue : – Je ne sais pas, maître, je ne suis pas juriste ! – Chaque terme a son importance, susurre-t-il d’une voix faus sement aimable. – Plus d’importance que la vie de dizaines d’orphelins ? répond sœur Marguerite-Marie, très irritée. L’abattement a fait place à la colère. La religieuse n’entend pas se laisser faire aussi facilement. Igor regarde la scène avec un détachement déconcertant. Sa mollesse l’empêche de prendre part au débat. Et, de toute façon, il n’en a aucune envie. C’est pour régler ce genre de conflit à sa place qu’il paye maître Montbert, bien assez cher d’ailleurs.
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– Le sort de vos orphelins est terrible, j’en conviens, réplique maître Montbert. Mais ce château n’est pas à vous ! Il s’arrête un instant et plisse les yeux méchamment. – À moins que vous n’ayez quelque document me prouvant le contraire ? termine-t-il avec un sourire presque menaçant.
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IV
Plusieurs heures plus tard, quand mère Marguerite-Marie rejoint sœur Marie-Agnès au grenier, elle la trouve assise par terre, entourée de caisses, de boîtes et de papiers en tout genre. Elle a posé un paquet de lettres sur ses genoux et les consulte une à une. Après le départ d’Igor Karinovitch et de son notaire, mère Marguerite-Marie a fait appeler la jeune religieuse. La mère supérieure avait besoin d’elle pour étudier les archives de l’orphelinat. C’est sœur Marie-Agnès en effet qui s’occupe de tous les vieux registres et autres papiers qui renferment la mémoire et l’histoire du château. La jeune religieuse est d’une extrême curiosité et se plonger dans tous ces documents lui donne l’occasion de voyager dans le temps. Hélas, les archives ne sont pas toujours aussi complètes qu’on le souhaiterait. Sœur Marie-Agnès a passé toute sa journée dans les papiers et elle n’a toujours rien trouvé. Rien qui puisse prouver que le château de l’Espérance appartient bien aux religieuses qui l’occupent depuis tant d’années. 31
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– Alors ? s’enquiert la mère supérieure. Sœur Marie-Agnès sursaute. Perdue dans ses recherches, elle ne l’a pas entendue arriver. – Avez-vous trouvé quelque chose ? – Pas encore ! avoue sœur Marie-Agnès. J’ai pourtant passé en revue presque tout ce que nous avons. Mais je n’ai pas découvert le moindre écrit qui nous permette de contredire ce que vous a annoncé maître Montbert, avoue-t-elle à sa supérieure d’un air dépité. – Continuez ! l’encourage la mère supérieure. Nous n’avons pas le droit de baisser les bras au premier obstacle. La vie de nos petits pensionnaires en dépend. Sœur Marie-Agnès s’empresse de répondre : – J’ai bien une lettre d’Agathe Barbier mais il me manque un document plus officiel où elle léguerait le château de l’Espérance à l’Église et à notre petite communauté. Je pense pouvoir le retrouver, mais je ne sais pas si ce document aura le moindre poids. Aux yeux de la loi, Agathe Barbier n’avait aucun lien avec Charlotte d’Espérance. Elle n’était qu’une orpheline. – Elle était la fille de cœur de Charlotte ! s’offusque mère Marguerite-Marie, même si elle sait que la jeune religieuse a sans doute raison. – Le cœur n’a rien à voir dans tout cela, regrette sœur MarieAgnès. Et quand bien même… Je doute que monsieur Karinovitch ait un cœur ! Mère Marguerite-Marie grimace. Elle ignore en effet quelles sont les véritables motivations d’Igor Karinovitch pour revendiquer le 32
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château de l’Espérance, mais sous ses airs fatigués, elle le sent déterminé et peu enclin à se laisser attendrir. Sinon, pourquoi serait-il venu avec un gendarme et cet odieux notaire ? – Le château est si loin de la Russie, s’étonne sœur Marie-Agnès comme si elle lisait dans ses pensées. Quel intérêt a-t-il à venir s’installer ici ? La mère supérieure hausse les épaules. – Qui parle de s’installer au château ? Il n’en a jamais fait mention, dit-elle. – Mais qu’a-t-il dit alors ? – À dire vrai, rien. Igor Karinovitch est resté muet durant presque tout le temps de l’entretien, laissant le soin à son notaire de gérer l’affaire à sa place. – S’il ne s’agit que d’une histoire d’argent, poursuit sœur MarieAgnès pour elle-même, nous pourrions lui racheter le château. La mère supérieure sursaute : – Vous n’y pensez pas ! – Mais si c’est là la seule solution ? – Ce château est à nous ! déclare la supérieure d’une voix forte. Nous y œuvrons depuis si longtemps que tout ne peut pas s’arrêter ainsi par la seule volonté d’un homme. Et puis, nous n’avons pas les moyens de racheter cet endroit. Non ! Personne ne pourra nous en chasser ! Sœur Marie-Agnès ne dit rien mais elle a du mal à y croire. Avant de partir, maître Montbert n’a laissé que trois semaines aux religieuses pour trouver les documents attestant que le château leur
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appartenait. Au-delà, Igor Karinovitch sera considéré comme son propriétaire légitime. – Nous n’achèterons pas ce château, ni ne le quitterons, reprend mère Marguerite-Marie d’une voix sourde. Nous allons remettre la main sur ce testament ou sur toute autre preuve suffisante pour nous permettre de rester ici. La supérieure serre les poings et regarde sœur Marie-Agnès avec détermination. – Et je compte sur vous pour m’y aider ! Mère Marguerite-Marie sent sourdre en elle une profonde colère face à cette injustice. Elle ne peut pas rester sans rien faire. Elle doit se battre pour tous ces orphelins dont elle a la charge. Et gagner. Il ne peut en être autrement. Sœur Marie-Agnès regarde la mère supérieure quitter le grenier. Elle devine sa détresse et son désarroi. Si seulement elle pouvait trouver quelques éléments susceptibles de l’aider. La jeune religieuse rassemble les lettres qu’elle a posées sur ses genoux puis les range dans une boîte qu’elle a intitulée « Correspondance ». Elle y a regroupé tout le courrier adressé à Élisabeth Rochenkovski, née Élisabeth d’Espérance, à l’occasion de la mort de sa sœur Charlotte. En 1832, en effet, Élisabeth était revenue de Russie pour voir sa sœur, très affaiblie par l’épidémie de choléra qui avait sévi partout en France. Charlotte n’était pas morte du choléra que son mari médecin avait su soigner à temps, mais elle avait assisté jour et nuit ses petites pensionnaires malades, et même les pauvres gens des fermes voisines. Le 5 août de cette même 34
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année, elle était morte d’épuisement après avoir pu embrasser sa sœur une dernière fois. Élisabeth avait alors passé deux mois en France pour régler les affaires et aider son beau-frère Thomas du Tertre qui se retrouvait seul à la tête du château. Sœur Marie-Agnès soupire. Elle espérait trouver quelque chose dans ce paquet de lettres. Ce sont les plus récentes qu’elle ait découvertes qui concernent encore directement les sœurs Espérance. Mais toutes ces missives ne font que présenter à Élisabeth les condoléances de ceux qui les écrivent. Certaines évoquent le passé mais aucune ne parle de l’héritage. Ou si peu. N’est-ce pas normal après tout ? Ces choses-là ne se disent pas. Elles ne regardent personne. Sœur Marie-Agnès retient cependant l’une des lettres, qu’elle pose sur le sommet de la pile, dans la boîte. Elle est écrite en russe et la jeune religieuse est bien incapable d’en comprendre le moindre mot. Il fait déjà nuit depuis très longtemps lorsque sœur Marie-Agnès regagne enfin la pièce qui lui tient lieu de chambre. L’endroit est minuscule et très simplement meublé. On n’y trouve qu’un lit rudimentaire et une petite table sur laquelle sœur Marie-Agnès travaille à la lueur d’une bougie. Sous la table, entre les pieds de la chaise, un pichet d’eau et une bassine en émail sont rangés. Chaque matin, la religieuse débarrasse la table de ses livres et de ses plumes pour y poser la vasque le temps d’une rapide toilette avec l’eau fraîche du broc. Les murs de la chambre sont nus en dehors d’un
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crucifix d’argent accroché au-dessus du lit, seul « trésor » de la jeune femme. Avant de s’allonger sur son lit, sœur Marie-Agnès reste un long moment debout, immobile. Elle s’imprègne de chaque détail de la pièce exiguë, comme si elle ne devait plus jamais la revoir. La menace d’expulsion qui pèse sur l’orphelinat lui fait chérir ce lieu plus que tout. Sœur Marie-Agnès pose la boîte de correspondance sur la petite table et se couche enfin. Demain, elle relira à tête reposée tout ce courrier pour tenter d’y découvrir un indice. Elle écrira aussi à ses amies, Émilie et Constance. Elle a besoin de se confier à elles et de leur demander de l’aide. Constance est de la famille d’Agathe Barbier après tout. Peut-être a-t-elle des documents en sa possession ? Quant à Dimitri, son presque fiancé, il acceptera sans doute de traduire la lettre écrite en russe dont elle ignore le contenu.
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Saint-Pétersbourg, le 16 août 1832
Ma douce Élisabeth, J’ai bien reçu votre lettre et votre peine est la mienne. Votre sœur Charlotte était une sainte femme et ses derniers instants que vous me contez le prouvent encore. Paix à son âme ! Puisse-t-elle retrouver vos parents au ciel et tous ceux qu’elle aura accompagnés et aidés tout au long de sa vie. J’aurais aimé être avec vous durant ces jours difficiles et pouvoir lui dire à-Dieu moi aussi. J’aimerais également pouvoir vous rejoindre maintenant. Hélas, l’empereur Nicolas Ier est de plus en plus capricieux : il veut me savoir proche pour pouvoir me consulter à sa guise. Je ne suis pas son ami mais simplement son médecin et il me traite parfois comme l’un de ses derniers serviteurs. Comme les échanges amicaux que j’avais avec son frère, Alexandre Ier, me manquent ! Il me tarde que l’empereur me trouve vite un remplaçant pour pouvoir me retirer dans notre datcha et vivre paisiblement à vos côtés. Vous me dites devoir rester encore pour régler les affaires de l’Espérance. Je le conçois sans peine, même si je m’attriste de vous savoir loin de moi pour encore longtemps. Vous savez en tout cas que, quoi que vous décidiez, vous avez mon assentiment. Ce château est le vôtre, disposez-en comme bon vous semble. Je sais que votre 37
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souhait le plus cher est que l’œuvre de votre sœur auprès des orphelins se poursuive. N’était-ce pas d’ailleurs votre rêve à toutes les deux ? Eh bien, soit ! Je vous donne ma bénédiction. Annushka est venue hier matin voir son vieux père. Je lui en suis très reconnaissant et nous avons passé ensemble un très bon moment. Elle vous ressemble tant ! Le petit Piotr Karinovitch était là aussi, aussi blond que sa mère est brune. De quel aplomb il fait preuve du haut de ses cinq ans ! Il se comporte comme un petit prince. Quand je m’étonne auprès de sa mère du ton impérieux dont il use avec elle, elle soupire. Si seulement cet enfant avait des frères et sœurs, il serait sans doute moins gâté. Je connais la peine d’Annushka de ne pouvoir avoir d’autres enfants et j’admire son courage. Nos autres enfants vont bien. Le bébé de Katia ne sera plus long à venir. Je l’ai vu à la mine fatiguée de sa mère. Ivan, lui, brille par ses états de service. J’entends dire de lui qu’il est un très bon officier et mon cœur de père se gonfle de fierté à chaque fois. Je sais que vous êtes très fière de lui vous aussi, c’est pourquoi je vous rapporte tout cela. Quant à Nastasia, je lui ai fait parvenir l’annonce de la mort de votre sœur dans son couvent. Elle priera pour vous c’est certain, et vous écrira peut-être. Prenez soin de vous et pensez à moi quand vous le pouvez. Pour ma part, je ne peux vous ôter de mes pensées ! Je prie pour vous et pour l’âme de votre sœur. Je n’arrive plus à me souvenir de la prière qui était la vôtre. Je la réciterais volontiers pour me sentir plus proche de vous. Votre tendre, Alexei
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V
Constance est bouleversée. Elle relit la lettre de sœur MarieAgnès pour la dixième fois et elle n’en croit pas ses yeux. Comment cela est-il possible ? Comment peut-on oser mettre à la porte de jeunes orphelins sans s’inquiéter de leur sort ? La jeune fille referme la lettre et quitte sa chambre. Arrivée sur le palier, elle appelle sa gouvernante : – Ernestine ! Aussitôt, la domestique passe la tête par la porte de l’office où elle est occupée à repasser du linge. – Oui, mademoiselle. – Préparez-vous, nous sortons, lance Constance. – À cette heure-ci ? Il est bientôt l’heure du repas et il lui reste encore beaucoup de choses à faire en cette fin de matinée. – Oui, insiste Constance en descendant les escaliers. Je dois absolument aller voir Émilie. Ernestine sourit. L’amitié qui lie sa jeune maîtresse à la femme de 39
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son frère est si forte que les deux amies ne passent presque pas une journée sans se voir. Même depuis le mariage d’Émilie, la situation a peu changé. Théophile travaillant beaucoup et étant souvent absent pour plusieurs jours, il voit d’un très bon œil que sa sœur vienne régulièrement rendre visite à sa jeune épouse. Cela évite que celle-ci se retrouve seule et il part rassuré de la savoir entourée. – N’aviez-vous pas prévu de vous rendre chez Émilie cet aprèsmidi ? ne peut s’empêcher de demander Ernestine que ce changement de programme n’arrange pas du tout. Il y a si longtemps que la gouvernante est aux ordres de Constance qu’il existe entre elles une complicité réelle. Ernestine ose dire à sa maîtresse ce qu’elle pense sans craindre de se faire rabrouer. – En effet, répond Constance, mais cela ne peut attendre. Le ton de sa voix est si impérieux que la domestique comprend qu’elle ne pourra rien y faire. Elle retourne à l’office ranger ses fers, et attrape la longue pèlerine noire qui lui sert de manteau. Pendant ce temps, Constance est allée prévenir sa mère qu’elle ne serait probablement pas présente au repas. Elle déjeunera chez son amie. – Pressons, lance-t-elle en quittant la maison. Quelques minutes plus tard, lorsqu’elle arrive chez Émilie, cette dernière ne cache pas son étonnement. – Je ne vous attendais que cet après-midi, lui dit-elle. Constance réalise qu’elle est partie sans même prendre le temps de faire prévenir son amie. À quoi bon d’ailleurs, le domestique chargé de son message ne serait arrivé qu’à peine deux ou trois minutes avant elle. 40
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– Je vous dérange ? demande-t-elle, soudain un peu gênée. Émilie lui sourit franchement. – Vous savez bien que non ! lui répond-elle avec enthousiasme. Vous ne me dérangez jamais ! Dites-moi vite ce qui vous amène plus tôt chez moi. Constance fouille alors dans la petite bourse de tissu assortie à sa robe, qu’elle porte au poignet, et en sort la lettre de sœur MarieAgnès. – J’ai reçu cela ce matin, dit-elle simplement. J’ai pensé que cela ne pouvait pas attendre. Émilie attrape la lettre sans hésiter. – Vous restez déjeuner avec moi ? lui demande-t-elle. Constance hoche la tête. – Volontiers. – Eugénie ! appelle alors Émilie. Pouvez-vous ajouter un couvert s’il vous plaît, pour le déjeuner. – Oui, madame, répond Eugénie avant de rejoindre Ernestine qui l’attend déjà à l’office. Les deux femmes se connaissent très bien à force d’avoir accompagné si souvent leurs deux maîtresses. Avec le temps, une amitié très forte est née entre elles également. Émilie fait admirer son salon à Constance. – Vous aviez raison, lui dit-elle. Je pense que le vert d’eau que vous avez choisi pour les rideaux sera parfait. Madame Denin, la couturière, a promis de me les livrer d’ici quelques jours. Constance jette un long regard sur la pièce qui fait encore très vide avec ses murs immenses et ses grandes fenêtres sans parure. – Oui, ce sera parfait. 41
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Émilie lui indique un fauteuil et s’assoit à son tour. Elle regarde la lettre avec intérêt avant de la déplier. Elle a immédiatement reconnu l’écriture de sœur Marie-Agnès, leur amie religieuse au château de l’Espérance, près de La Rochelle. Mais Constance ne lui laisse pas le temps de la lire. – L’avenir du château de l’Espérance est menacé, dit-elle sans ménagement. Émilie relève la tête et la regarde, médusée. – Pardon ? – Quelqu’un menace de reprendre le château de l’Espérance, reprend Constance. – De quel droit ? Le château est aux religieuses ! – Justement non, répond Constance. En tout cas, les sœurs ne disposent d’aucun document qui puisse le prouver. – Mais qui peut oser prétendre avoir des droits sur l’orphelinat ? s’indigne Émilie. – Un héritier d’Élisabeth ! – Un Russe ? Constance hoche la tête. – Dimitri ? demande alors Émilie. À peine a-t-elle dit cela que la jeune femme le regrette déjà. En prononçant le nom de Dimitri, elle sait qu’elle vient de blesser son amie. – Je vous demande pardon, s’excuse-t-elle. Je ne le pensais pas. Constance lui sourit pauvrement et fait un petit signe de la main. – Ce n’est rien, souffle-t-elle. Ce n’est pas lui mais j’y ai pensé tout de suite moi aussi… Lisez plutôt. 42
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Émilie déplie enfin la lettre et la parcourt rapidement. Quand elle a terminé et qu’elle relève la tête, une lueur d’excitation brille dans ses yeux. – Il nous faut absolument trouver ce document, lance-t-elle. Constance savait que son amie se jetterait corps et âme dans l’aventure. Tout ce qui a trait de près ou de loin aux sœurs Espérance la touche particulièrement. – Oui, nous devons sauver l’Espérance ! enchérit-elle.
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Luçon, le 10 août 1832
Madame, Je n’ai pas l’honneur de vous connaître mais je tenais à vous présenter toutes mes condoléances à l’annonce de la mort de votre sœur, madame du Tertre. Je l’ai apprise il y a deux jours, par une personne qui arrivait de La Rochelle. Votre sœur a été pour moi comme une deuxième maman et je pleure de la savoir partie aujourd’hui. Je me souviens encore de la première fois où je l’ai vue. Une voisine m’amenait au château avec ma jeune sœur parce que notre père venait de mourir, écrasé par un bœuf dans son champ. Notre mère nous avait déjà quittés, il y avait bien longtemps, à la naissance de mon cadet. Le sourire de votre sœur ce jour-là a été ce que j’ai vu de plus doux et de plus lumineux au milieu de tout ce chagrin qui nous étouffait. J’espère, chère Madame, que vous poursuivrez l’œuvre de votre sœur. Elle nous parlait souvent de vous, là-bas en Russie, et je sais que vous teniez beaucoup à cet orphelinat vous aussi. Elle aimait nous raconter la promesse que vous vous étiez faite toutes les deux, avant d’être séparées par le chaos de la Révolution. Vous rêviez de créer un orphelinat dans le château de vos parents. Je suis le témoin que ce rêve est devenu réalité. Puisse-t-il durer toujours. 44
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Grâce à madame du Tertre, j’ai repris le goût de vivre. Mieux encore, elle m’a enseigné à lire et à écrire à moi, la petite fille de ferme sans instruction. Quelle merveille cela a été pour moi de découvrir que les lettres formaient des mots et que ces mots étaient capables de raconter des histoires ou de dire des émotions. Depuis, Madame, je m’efforce d’apprendre aux enfants à lire et à écrire moi aussi. Je leur transmets le formidable cadeau que votre sœur m’a fait et pour lequel je lui serai éternellement reconnaissante. Ce cadeau, Madame, est plus précieux que tout ce qui m’ait jamais été donné de recevoir. Dans les moments les plus difficiles de ma pauvre vie, je m’y accroche avec désespoir. Lorsque ma petite sœur est morte de la fièvre, j’ai trouvé le réconfort en lisant la Bible. Quand mon fiancé a trahi mon amour, je me suis réfugiée dans les livres pour oublier. Sans votre sœur, Madame, j’ignore où j’aurais puisé la force de vivre heureuse malgré tout. Je prie notre Seigneur de l’accueillir tout droit dans son paradis. Germaine Pétiot
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