Sophie de Mullenheim
OĂš es-tu ? h t e b a s i l E
mame
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 3
10/11/2020 17:52
À mon mari, toujours, et à nos enfants À Astrid, pour sa confiance
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 4
10/11/2020 17:52
I
Lyon, fin janvier 1887 Assise dans la voiture légère qui les ramène chez elles, Émilie regarde sa mère d’un air boudeur. – Je n’aime pas beaucoup les surprises, savez-vous ? Émilie joue mal l’indignation. Sa mère lui a promis une surprise et elle a toutes les peines du monde à dissimuler son excitation. Petite déjà, son père s’amusait de la voir trépigner dès qu’il lui rapportait un cadeau. Il aimait faire durer le supplice en emballant chaque objet sous plusieurs couches de papier. – Qu’est-ce que c’est ? s’agace la jeune fille. – Patience ! rit Madame Décochet. Nous sommes presque arrivées. Les rues de Lyon s’éclairent les unes après les autres à mesure que les allumeurs de réverbères progressent dans la ville. La nuit tombe déjà. Les journées du mois de janvier sont courtes. Chacun rentre chez soi plus tôt pour éviter de se déplacer quand il fait trop noir. 5
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 5
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
Certaines rues sont encore mal éclairées. Elles ressemblent à de véritables coupe-gorge où il ne fait pas bon s’attarder. – Comment as-tu trouvé la pièce de théâtre ? demande Madame Décochet pour changer de sujet. – Très bien, répond rapidement Émilie. Mais vous ne parviendrez pas à détourner mon attention, ajoute-t-elle avec malice. De quel genre de surprise s’agit-il ? – Tu ne peux donc pas attendre ? fait mine de s’indigner sa mère. – Définitivement non ! Ce fiacre est si lent ! Madame Décochet cède à la pression de sa fille unique de seize ans. – J’accepte de te donner un indice, déclare-t-elle enfin. C’est une lettre. Un paquet plutôt. Le cœur d’Émilie bondit dans sa poitrine. Se pourrait-il que Théophile lui ait enfin écrit ? Le frère de Constance Cerisaie a regagné Paris il y a presque un mois et Émilie se sent privée d’une partie d’elle-même depuis. Chaque jour, elle guette avec espoir une lettre du jeune homme. Peu avant Noël, Émilie avait découvert qu’elle était pour Théophile plus qu’une simple connaissance. Il lui avait avoué qu’il pensait souvent à elle et qu’il la trouvait charmante. Mais, à ce moment-là, il lui avait semblé que ses yeux d’un bleu profond disaient bien plus encore. Émilie avait alors senti son cœur s’emballer. Ses propres sentiments lui avaient sauté aux yeux : elle était amoureuse ! 6
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 6
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
Madame Décochet note le sourire rêveur qui flotte sur le visage de sa fille. Elle sait ce qu’il signifie. Elle a connu le même émoi lorsque, toute jeune encore, elle avait croisé la route de Georges Décochet, un fougueux jeune homme passionné de nouveautés et de Voltaire. « La science, il n’y a que cela de beau ! » répétait-il à tout venant. « Voltaire, il n’y a que cela de vrai ! » ajoutait-il comme un pied de nez à tous ceux qui lui parlaient de religion. Hélas ! Il y a bientôt quatre mois, Monsieur Décochet était mort dans son sommeil, laissant une veuve et une fille inconsolables. La science n’avait pas su prévoir sa disparition prématurée et la pensée de Voltaire n’avait été d’aucun secours pour les deux femmes de sa vie. Elles s’étaient retrouvées sans lui et sans aucun espoir. Il avait fallu la découverte des lettres de Charlotte d’Espérance par Émilie et la rencontre avec la famille de Constance Cerisaie pour que Madame Décochet et sa fille découvrent que la mort n’était pas la fin de tout. Cela avait soulagé leur peine. Ensuite Théophile Cerisaie s’était empressé de ramener le sourire sur les lèvres d’Émilie et le rose sur ses joues. Madame Décochet ne veut pas donner de faux espoirs à sa fille. – C’est une lettre de La Rochelle, précise-t-elle. Le sourire d’Émilie disparaît aussitôt. – La Rochelle, dites-vous ? – N’attendais-tu pas des nouvelles de Charlotte d’Espérance ? demande Madame Décochet. Émilie hausse les épaules. 7
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 7
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
– Non, répond-elle. Madame Décochet sourit d’un air amusé. – Se peut-il que Théophile t’occupe à ce point l’esprit que tu ne penses même plus à Charlotte d’Espérance ? la taquine-t-elle. Émilie rougit. Son amour pour le frère de Constance n’est plus un secret pour sa mère. Très vite, Madame Décochet a compris que le jeune homme occupait une place toute particulière dans son cœur. – Tu semblais pourtant très attachée à cette jeune fille d’une autre époque, ajoute Madame Décochet. Sa mère dit vrai. Pendant quelques semaines, Émilie n’avait vécu que pour Charlotte d’Espérance ! Lorsqu’elle avait trouvé dans une cache de sa chambre ses lettres datées de la Révolution, elle s’était aussitôt passionnée pour cette jeune fille qui avait osé braver le danger au nom de sa foi. Elle avait frémi et pleuré en lisant le récit que Charlotte faisait de ses aventures à sa sœur Élisabeth, partie en Angleterre pour émigrer. En découvrant son témoignage de foi, elle avait également retrouvé le goût et le courage de vivre malgré la disparition de son père. Inquiète de savoir ce qu’il était advenu de cette jeune fille du siècle dernier, Émilie s’était alors évertuée à mener l’enquête avec l’aide de son amie Constance. Elles y étaient parvenues puisqu’elles avaient obtenu la preuve que Charlotte d’Espérance avait survécu à la Révolution et qu’elle avait fondé un orphelinat dans le château de famille, à La Rochelle. Émilie soupire. – Vous avez raison, admet-elle. Ces temps-ci je pense moins 8
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 8
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
à Charlotte. Sans doute est-ce parce que je sais qu’elle a vécu heureuse après la Révolution. – Et sa sœur ? interroge Madame Décochet. – Élisabeth ? – Élisabeth, oui. – Je ne sais pas. La dernière lettre de sœur Marie-Agnès à l’orphelinat disait qu’elle n’était visiblement jamais arrivée en Angleterre. – Et…, encourage Madame Décochet. Émilie regarde sa mère sans comprendre. – Et tu ne cherches pas à savoir ce qu’elle est devenue ? s’étonne Madame Décochet. Émilie se tait. – Ma chérie, reprend sa mère. Pourquoi ne partirais-tu pas maintenant à la recherche d’Élisabeth ? Je sais que tu penses tout le temps à ce charmant Théophile mais tu ne peux pas vivre dans l’attente de ses nouvelles sans jamais t’occuper. – Le précepteur vient tous les jours me faire la classe ! rétorque Émilie sans conviction. – Ce ne serait pas trahir Théophile que de penser à autre chose de temps à autre, poursuit Madame Décochet sans relever la remarque de sa fille. Émilie ravale un sanglot. – Il me manque tant, avoue-t-elle dans un murmure. J’aimerais savoir s’il pense à moi. – Je sais, ma chérie. Ton père me manquait de la même façon lorsque nous avons commencé à nous voir lui et moi. Et, 9
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 9
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
aujourd’hui, il me manque plus que tout. Mais tu dois t’occuper, ne pas te renfermer. Charlotte d’Espérance t’avait redonné tant de vitalité. – Mais… – Mais Théophile ne t’en voudra pas. C’est même sûrement ton enthousiasme et ta détermination à faire la lumière sur la vie de Charlotte qui lui ont plu chez toi. Émilie sourit. Théophile avait toujours considéré que l’histoire de Charlotte était passionnante. Il avait même mené sa propre enquête de son côté. – Allons donc ! dit-elle en se redressant. Vous dites vrai. Je n’en ai pas terminé avec les sœurs Espérance !
10
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 10
10/11/2020 17:52
II
Émilie et sa mère descendent de la voiture qui s’est immobilisée devant le perron de leur petite maison. – Merci Ernest, dit la jeune veuve à l’adresse du cocher. C’est toujours un vrai plaisir que d’être conduit par vous. – Madame est trop aimable, répond le vieil homme emmitouflé dans un lourd manteau de laine. Je viendrai vous chercher demain matin pour vous amener chez Monsieur et Madame Cerisaie, puis chez Monsieur Nadar. – C’est parfait Ernest, remercie Madame Décochet. À demain donc, onze heures et demie. – Bonsoir Madame, salue le cocher. – Bonsoir Ernest. – À demain Ernest, reprend Émilie avec un grand sourire. La mère et la fille tournent les talons et montent les quelques marches qui les séparent de la porte d’entrée. Eugénie, la fidèle gouvernante qui veille sur Émilie depuis son enfance, a allumé une bougie dans le petit lampadaire accroché au-dessus de la porte. 11
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 11
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
Ernest attend pour s’en aller que les deux femmes aient refermé la porte derrière elles. Le bruit de sabots de ses chevaux s’éloigne peu à peu et la nuit redevient calme dans la rue de la Plume. Une silhouette sort alors de l’ombre et se glisse furtivement hors de la petite artère. Inutile de s’attarder plus longtemps par ici, l’individu a entendu la conversation entre Madame Décochet et le vieux voiturier. Il en sait suffisamment.
12
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 12
10/11/2020 17:52
III
L’Espérance, le 20 janvier 1887
Mesdemoiselles, Vos recherches sur les anciennes propriétaires du château de l’Espérance ont eu d’utiles répercussions sur notre pensionnat : nous avons entamé un long et fastidieux travail de rangement ! Depuis des années déjà nous remettions au lendemain le classement de nos archives. Grâce à vous, nous avons trouvé le courage de nous y atteler et les découvertes que nous faisons sont nombreuses. Quant aux moutons de poussières, ils sont plus nombreux encore ! Je vous passerai le détail de tout ce que nous avons mis au jour pour ne vous tenir informées que de ce qui pourrait vous intéresser. Je vous remercie par ailleurs pour ce petit travail d’enquête qui, je dois bien l’avouer, m’amuse beaucoup. Je m’y plonge chaque fois avec un plaisir certain. Votre longue lettre du début de l’année pour me 13
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 13
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
remercier de mes précédentes trouvailles et me raconter les aventures de Mademoiselle Charlotte d’Espérance m’a passionnée. Depuis, je ne peux m’empêcher de vouloir découvrir ce qu’il est arrivé à Mademoiselle Élisabeth d’Espérance, la sœur cadette de notre ancienne propriétaire. En classant nos innombrables documents, nous avons remarqué qu’il manquait plusieurs registres que nous avons finalement retrouvés après de longues recherches. Dans l’un d’eux, daté de 1803, je suis presque certaine d’y avoir lu le prénom d’Élisabeth. Néanmoins, je ne puis rien affirmer de façon définitive car l’écriture de Madame du Tertre, anciennement Mademoiselle Charlotte d’Espérance, est peu lisible à cet endroit. En revanche, j’ai fait une autre découverte parmi les registres que je vous adresse sans attendre. Je ne doute pas un seul instant qu’elle vous passionnera tout autant que les lettres que vous aviez trouvées dans votre chambre. Je suis à votre entière disposition si vous avez besoin de nouveaux renseignements. De mon côté, je poursuis mon classement et ne manquerai pas de vous informer si je venais à découvrir d’autres choses. Que le Seigneur vous bénisse et vous guide, Sœur Marie-Agnès PS : Je vous remercie de me renvoyer l’ouvrage joint lorsque vous l’aurez terminé. Qui sait s’il ne pourra pas servir à d’autres personnes sur les traces de ces courageuses jeunes filles ? 14
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 14
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
Émilie regarde le bel ouvrage relié envoyé par la petite religieuse de l’orphelinat de l’Espérance. Elle caresse la couverture de cuir usé sans oser l’ouvrir encore. Elle savoure les frissons d’excitation qui lui chatouillent le dos. Sa mère ne se trompait pas : les sœurs Espérance la rendent vivante et l’idée de poursuivre sa route à leurs côtés l’enthousiasme.
15
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 15
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
Le Généreux, le 7 octobre 1792
Enfant, j’ai passé de longues heures avec notre père sur les quais du port de La Rochelle. Je regardais les navires qui allaient et venaient et je rêvais d’embarquer à bord de l’un d’entre eux pour découvrir d’autres horizons. J’enviais ces matelots dont la peau était tannée par le soleil et l’air marin. Moi, petite demoiselle au teint de porcelaine, je m’imaginais voguant sur les mers du globe, à la suite de Christophe Colomb. Aujourd’hui, mon rêve d’enfant est devenu réalité. Ce matin, je suis montée à bord du Généreux, un navire de commerce ventru en partance pour l’Angleterre. Cependant, je ne pars pas pour parcourir le monde. Je fuis mon pays et ses tourments. Je gagne l’Angleterre pour me mettre à l’abri de la Terreur révolutionnaire qui défigure la France. J’aurais préféré voyager en d’autres circonstances pour profiter pleinement de l’aventure. D’autant que je laisse derrière moi ma sœur, Charlotte, qui a refusé de me suivre et préfère rester dans notre château de l’Espérance. Je prie pour qu’il ne lui arrive rien de mal. L’air est vif sur le pont et j’écris sur un amas de cordages posés dans un coin. Pour le moment je n’ai que cela comme table à ma disposition. Mais tout à l’heure, lorsque l’on nous montrera nos 16
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 16
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
cabines, je pourrai m’installer plus confortablement à un petit secrétaire. J’ai emporté avec moi ce gros livre relié de cuir qui ne contient que des pages vierges. « Vous y écrirez des histoires », m’avait dit oncle Paul-Antoine, mon parrain, en me l’offrant. À défaut d’y coucher les aventures passionnantes d’un héros imaginaire, c’est ma vie que je vais raconter dans ces pages. Espérons qu’elle soit aussi palpitante que ce que j’aurais pu imaginer pour un autre. Quoi qu’il en soit, ce gros livre me permettra de collecter tous mes souvenirs et de ne rien oublier de ces jours qui vont suivre. Qui plus est, il pourra me servir de confident. Je suis une incorrigible bavarde, ne cesse de me répéter ma sœur. Mais je voyage sans elle et, si Charlotte n’est pas là, qui donc m’écoutera ? Ce livre conviendra parfaitement. Tout ce qui m’entoure est si nouveau pour moi que je serais capable de noircir déjà la moitié des pages de ce cahier pour décrire ce que je vois. Le bateau, la mer, les passagers, les manœuvres… tout ! Je veux tout découvrir, tout comprendre, tout connaître pour ne jamais avoir le temps de regretter d’être partie et d’avoir laissé ma sœur derrière moi. Si je regrette, je ne pourrai pas avancer et croire que demain sera un jour meilleur. Car demain sera un jour meilleur, il le faut ! Je dois revoir ma sœur et mon pays. Je m’en suis fait la promesse. Nous nous en sommes fait la promesse !
17
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 17
10/11/2020 17:52
IV
Émilie tourne les pages avec émerveillement. Elles sont toutes recouvertes de l’écriture d’Élisabeth, beaucoup plus petite et précipitée que celle de sa sœur Charlotte. On dirait que la jeune fille a écrit minuscule pour avoir la place de raconter tout ce qu’elle a à dire. Elle semble avoir écrit aussi vite que les idées lui passaient par la tête. – Ta surprise tient-elle ses promesses ? demande Madame Décochet. Émilie sursaute puis sourit. Tout à sa lecture, elle a oublié la présence de sa mère. Et, plus encore, elle n’a même pas pris le temps de quitter son manteau de laine. À peine arrivée dans le vestibule de la maison, elle s’est précipitée sur le paquet envoyé par sœur Marie-Agnès puis s’est plongée dans la lecture du gros livre sans plus se préoccuper du reste. – Pardon maman, s’excuse la jeune fille. Mais tout ceci a l’air si passionnant que je n’ai plus fait attention à rien. – Ce n’est pas grave, la rassure Madame Décochet. Je suis 18
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 18
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
eureuse que tu retrouves ton enthousiasme. Mais il est tard et je h souhaiterais me coucher. Tu me raconteras tout cela demain. Tâche cependant de ne pas veiller trop tard. Ton précepteur arrive tôt demain matin. Souviens-toi que nous allons passer la journée chez les Cerisaie. – Je vous le promets, maman, répond Émilie en embrassant sa mère sur la joue. – Vraiment ! insiste Madame Décochet. Ensuite nous avons rendez-vous avec le grand Nadar et je ne voudrais pas que tu aies le teint brouillé sur ton portrait. Déjà retournée à sa lecture, Émilie fait peu attention à la dernière remarque de sa mère. Élisabeth n’attend pas !
19
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 19
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
Le Généreux, le 7 octobre 1792
J’ai découvert ma cabine. Adieu joli secrétaire et cabinet de toilette privé ! Je me contenterai de mes genoux pour écrire. Je souris moqueusement en pensant que j’ai pu imaginer autre chose que ce que j’ai vu tout à l’heure. Je pensais que les dix louis d’or donnés au capitaine comme tribut pour mon embarquement auraient suffi à faire de moi une passagère privilégiée. Je me trompais ! En fait de cabine, il s’agit plutôt d’une salle commune, une vaste pièce située sous l’entrepont de notre navire. Des dizaines de cadres en bois y ont été installés pour servir de lits à tous ceux qui voyagent avec moi. Nous serons tous entassés là, hôtes encombrants d’un capitaine peu scrupuleux. Lorsque j’ai demandé au matelot qui m’accompagnait où dormaient les hommes, il a ri bruyamment. En effet, les hommes et les femmes seront mélangés dans cette pièce. Pas question de jouer les prudes ! Même les officiers de rangs inférieurs et les canonniers dormiront avec nous. Seuls les officiers supérieurs et le capitaine ont droit à une cabine. Quant aux matelots et aux mousses, ils dorment dans les cales, dans des hamacs suspendus entre les poutres. Lorsque je suis entrée dans ce que je me dois désormais d’appeler ma chambre, une odeur âcre m’a sauté à la gorge. « C’est la 20
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 20
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
poudre ! » m’a expliqué le marin en me voyant grimacer. La grande salle de l’entrepont qui nous accueille pour dormir n’est rien autre en effet que l’ancienne réserve des barils de poudre. L’odeur est pestilentielle. Si nous lui ajoutons la sueur de tous ces pauvres gens qui m’entourent et qui transpirent de peur à l’idée de cette traversée en mer, l’air devient irrespirable. Je préfère m’échapper sur le pont. Toutefois, il m’a bien fallu prendre un lit dans cette pièce. Je l’ai choisi non loin d’une petite ouverture percée dans le franc-bord du bateau. Au moins, pourrai-je y respirer un peu plus paisiblement. Je me suis installée près d’une gentille famille. L’homme est grand et fort, mais son regard est fuyant. A-t-il honte de quitter ainsi son pays et ses proches ? Sa femme est extrêmement jolie et très réservée. Elle m’a souri timidement lorsque je me suis assise sur le cadre de bois que j’avais repéré. Si le temps nous en laisse l’occasion et si nous réussissons à vaincre la méfiance qui nous tient tous à distance les uns des autres, peut-être pourrais-je m’en faire une amie. Le couple a deux adorables petits enfants. Un garçon, Camille, et une fille plus jeune, Marie. Lorsque je suis arrivée près d’eux, ils se chamaillaient gentiment pour savoir lequel d’entre eux aurait le privilège de dormir dans le « lit » monté au-dessus de l’autre. Pour eux, ce voyage en bateau est une aventure extraordinaire où chaque minute leur réserve son lot de surprises et de découvertes. J’espère que je saurai garder les mêmes yeux d’enfants afin que je sache m’émerveiller de tout ce qui m’entoure. En attendant d’aller me coucher, je suis retournée sur le pont où j’écris à l’instant. C’est grisant de sentir l’air souffler dans mes 21
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 21
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
cheveux. Je suis restée un moment accoudée au bastingage à regarder la mer s’écraser sur le flanc du bateau en une myriade de flocons d’écume. À chaque roulement du navire, la coque cogne l’océan avec un bruit sourd et apaisant. Ce mouvement lent et répété, loin de me rendre malade, me berce. Je mesure ma fortune car tous les passagers n’ont pas ma chance. Beaucoup se tiennent le ventre en grimaçant de douleur. Ils sont verts, blancs ou gris. Parfois, leurs traits se déforment tout à fait et ils se précipitent vers le bord pour rendre aux poissons tous les restes de leur repas. Je les plains. Le voyage doit durer plus d’une semaine…
22
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 22
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
Le Généreux, le 8 octobre 1792
Quelle nuit atroce ! Tout avait pourtant bien commencé : la nuit était superbe. Les étoiles s’étaient allumées une à une dans le ciel et j’avais passé un long moment à contempler la voie lactée, assise le nez en l’air. La lune se reflétait dans la mer devenue presque aussi noire que le ciel. Sa lumière douce et blanche caressait l’eau que les vagues fripaient à peine. C’était si magnifique que j’en oubliai l’endroit où je me trouvais et, surtout, pourquoi je m’y trouvais. Après tant de beauté, l’entrée dans la pièce où je devais dormir m’a fait l’effet d’une descente aux enfers. Une moiteur épaisse et gluante m’a saisie à l’instant même où je poussais la porte. Tous ces corps entassés dans un espace si confiné m’ont soulevé le cœur. J’ai été tentée de retourner sur le pont, mais l’air de la nuit était devenu si frais que je risquais de tomber malade. La seule perspective de me retrouver alitée et contrainte de passer mes journées dans cette salle m’a finalement convaincue d’aller me coucher. J’ai donc serré les dents et je me suis dirigée à tâtons jusqu’au cadre de bois où j’avais déposé mon bagage. Je m’y suis allongée, toute raide et engoncée dans ma robe de voyage. Mais que pouvais-je faire d’autre que de dormir tout habillée ? Aucun lieu ne semble 23
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 23
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
avoir été prévu pour la toilette des passagers. Et il n’est pas question pour moi de me dévêtir devant tous ces inconnus, des hommes qui plus est ! De toute façon, j’ai bien trop peur d’attraper une horrible maladie en exposant le moindre carré de peau à l’air vicié qui m’entoure. Une fois couchée, restait à m’endormir. Ce fut impossible ! Je gardai les yeux fixés sur le petit carré de nuit qui trouait la coque juste au pied de ma paillasse. Je n’y retrouvai malheureusement pas la sérénité du dehors et c’est à peine si je parvins à entrevoir le scintillement d’une étoile. Quant au silence auquel j’avais goûté sur le pont, il avait disparu. Dans la « chambre », tout n’était que bruissements de tissus, ronflements et grincements de dents. Des enfants gémissaient dans leur sommeil. Un homme hurla au milieu de son rêve. Aux toux sèches et aux raclements de gorge s’ajoutaient les grincements des cadres en bois qui pliaient et se déformaient sous le poids de leurs occupants. Mais tout cela aurait été encore supportable si ne s’y ajoutait l’affreuse odeur de chair humaine qui saturait l’atmosphère. Cela sentait la sueur, le vomi et les pieds ! Madeleine, notre vieille gouvernante, disait que l’on reconnaît la propreté d’un homme à la couleur de ses pieds… et à leur odeur, ajouterais-je ! Finalement, je crois que j’ai dormi un peu, vaincue par la fatigue. Ce matin je me suis réveillée en sursaut, sans plus savoir où je me trouvais. L’enchevêtrement de corps et de bagages qui m’entouraient ne fut pas pour me rassurer. Je me suis redressée sur ma couche, inquiète et toute courbaturée par cette nuit éprouvante. C’est alors 24
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 24
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
que je l’ai entendue. La mer ! Elle roulait en un mouvement continuel et lent. Je retrouvais son délicieux bercement. Il fallait que je sorte ! Charlotte me manque déjà tant ! Je voudrais pouvoir partager tout cela avec elle. Si seulement je la savais en sécurité, je ressentirais moins péniblement notre séparation.
25
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 25
10/11/2020 17:52
V
La lumière du jour filtre à travers les persiennes et vient caresser le visage d’Émilie. La jeune fille cligne des yeux et s’étire avec étonnement. Que fait-elle là ? Et tout habillée en plus ? Elle s’assoit sur le bord de la liseuse dans laquelle elle était allongée pour défroisser sa longue robe de taffetas gris clair, quand elle aperçoit un livre recouvert de cuir qui a glissé par terre. Le cahier d’Élisabeth d’Espérance ! Elle a dû s’endormir en le lisant hier soir. Émilie ramasse le gros cahier et tente de retrouver la page où elle s’est arrêtée. Ses yeux parcourent rapidement les lignes serrées dans l’espoir d’y retrouver une phrase qui accrocherait sa mémoire. Lorsqu’elle la découvre enfin, elle constate qu’elle n’a finalement presque rien lu du récit d’Élisabeth. Le sommeil l’a cueillie dans sa lecture bien plus tôt qu’elle ne l’avait imaginé. Émilie se réjouit : elle a encore de longues heures d’aventure devant elle. Car de l’aventure, elle est certaine d’en trouver dans les pages d’Élisabeth. La jeune sœur de Charlotte lui a plu instantanément. Elle est spontanée et vive, sans doute un peu plus délurée que sa sœur. Sa capacité à s’émerveiller promet de belles découvertes et r encontres. 26
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 26
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
Émilie est tentée de reprendre sa lecture, mais un rapide coup d’œil au cartel qui orne la cheminée de sa chambre lui apprend qu’elle n’en a pas le temps. Il est déjà huit heures. Monsieur de Rose, son précepteur, va bientôt arriver. Elle doit absolument remettre de l’ordre dans sa toilette avant de l’accueillir. En quelques minutes à peine, Émilie a troqué sa robe de taffetas gris contre une autre bleu pâle qui tranche avec sa longue chevelure noire. La jeune fille s’assoit à sa coiffeuse pour s’humecter le visage et fixer ses cheveux avec quelques épingles. Elle glisse dans l’une d’elles une fleur de tissu assortie à sa robe et se dévisage longuement dans le miroir rond qui surmonte le meuble. « Pauvre Élisabeth ! soupire-t-elle. Dire qu’elle n’a pas le plus petit coin pour trouver un peu d’intimité et faire sa toilette. » Émilie n’a pas la moindre idée de la vie à bord d’un navire au xviiie siècle, mais elle imagine sans peine qu’on est loin du luxe de sa petite maison lyonnaise. Soudain, on frappe à la porte de sa chambre. – Oui ! répond Émilie. – Bonjour ma chérie, dit sa mère en passant la tête dans l’embrasure de la porte. Dépêche-toi de venir avaler quelque chose pour ton petit déjeuner. Monsieur de Rose va arriver et tu sais qu’il déteste attendre. Émilie se lève aussitôt, jette un dernier regard au gros livre posé sur sa liseuse et quitte sa chambre à regret. Plutôt que d’apprendre le latin, elle aurait préféré rester en compagnie d’Élisabeth. 27
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 27
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
Le Généreux, le 9 octobre 1792
Quelqu’un a fouillé dans nos bagages ! J’en suis certaine. Je suis retournée dans ma « chambre » tout à l’heure pour y chercher un mouchoir et j’ai trouvé mes affaires en désordre et froissées. Les effets de mes voisins semblaient également avoir fait l’objet d’une inspection minutieuse. Comme tout ceci est désagréable ! Je n’ai pourtant pas emporté beaucoup de choses qui puissent attirer les convoitises. La miniature représentant Charlotte, mon argent et les quelques bijoux de maman que j’ai pris avec moi, je les garde accrochés dans une petite bourse, sous les jupons de ma robe. Le reste a peu de valeur, sinon sentimentale. Outre quelques vêtements indispensables à mon quotidien et une grosse pelisse de laine pour l’hiver, je n’ai emporté que la Bible de papa. Le capitaine n’acceptait à son bord qu’une seule malle de voyage par personne. J’ai pesté lorsque Louis est venu m’annoncer cela après qu’il m’avait trouvé une place à bord de ce navire. Comment faire tenir toute une vie dans une seule petite malle ? Le capitaine n’y pensait pas ! Puis quand je nous ai découverts si nombreux sur le pont, j’ai compris. Si chaque passager avait apporté tout ce que j’avais espéré embarquer avec moi, le navire n’aurait même pas 28
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 28
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
pu quitter le quai. Il aurait sombré inexorablement ! Nous aurions coulé directement dans le port de La Rochelle ! J’essaie de prendre un ton léger mais, en réalité, je n’ai pas le cœur à cela. Savoir que quelqu’un a profité de mon absence pour fureter dans mes affaires m’inquiète et me met en colère. Que cherchait-il ? Qui a pu me faire cela ? Un marin ? Un passager candidat à l’exil comme moi ? Un clandestin ? Qui sait ? J’ai lu de nombreux récits où il est question d’un homme embarquant à bord d’un navire sans se faire voir. Je scrute désormais tous les visages avec attention. Je guette les regards fuyants, les bouches tordues et les rougeurs coupables. C’est épouvantable ! Je leur trouve tous un air fautif ! Même la famille qui dort près de moi me paraît soudain suspecte. Se peut-il que règne à bord le même climat de défiance que celui que j’ai fui en quittant La Rochelle ? Je suis sûre que je suis moi-même douteuse aux yeux de bien des passagers. Ont-ils jamais vu une jeune fille de mon âge voyager seule sans le moindre chaperon ? Nous vivons une époque anormale qui fausse chacun de nos comportements. Au milieu de tous ces visages patibulaires, j’en ai trouvé un toutefois auquel je n’ai pu trouver aucun air coupable. Il appartient à une jeune fille qui doit avoir dix-sept ans comme moi, dix-neuf tout au plus. C’est amusant. Elle me ressemble un peu. Elle est brune, pas très grande elle non plus et ses yeux sont presque noirs quand les miens sont plutôt gris. Je n’ai fait que l’apercevoir, mais je l’ai aussitôt remarquée car elle souriait. C’est idiot, non ? Elle est sans 29
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 29
10/11/2020 17:52
Où es-tu Elisabeth ?
doute l’une des rares personnes sur ce bateau à sourire, du moins franchement. Son sourire m’a redonné du courage. Il existe à bord au moins une personne de confiance. Il faut absolument que je m’en fasse une amie.
30
meptextoh_T2_OuestuElisab.indd 30
10/11/2020 17:52