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Libres, simples et heureux

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MIchEL SAuQuEt

LIBRES, SIMPLES

ET HEUREUX ! rEtournEr à L’ESSEntIEL avec

SAINT FRANÇOIS

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Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Direction artistique : Armelle Riva Édition : Vincent Morch Compositeur : Pixellence Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Sabine Marioni © Mame, Paris, 2021 www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-2976-4 MDS : MM29764 Tous droits réservés pour tous pays

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À la demande de la plupart d’entre elles, les personnes dont le témoignage a été recueilli dans ce livre ne sont désignées que par leur prénom, suivi, pour certaines portant le même prénom que d’autres, d’une lettre chaque fois différente.

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INTRODUCTION DE L’ÉBRIÉTÉ À LA SOBRIÉTÉ Revenir à l’essentiel, libérer, simplifier… : un vœu pieux ? Non, un impératif que l’actualité de ces années 2020 nous enjoint. La triple crise qui n’a pas fini de nous affecter – sanitaire, économique et climatique – constitue pour chacun d’entre nous une puissante incitation à des mutations profondes dans nos modes de travail et de consommation, et plus globalement dans notre façon de vivre et d’interagir au sein de la société. En plaidant pour une « écologie globale » au service du bien commun, le pape François nous y engageait dès 2015 dans Laudato si’, et plus récemment dans Fratelli tutti, ces deux encycliques qui se réfèrent à de très nombreuses reprises à la figure de saint François d’Assise, inlassable chantre de l’amour et du respect de la Création. Il se trouve que François d’Assise est né, en 1181, vers la fin d’une période de plusieurs siècles de réchauffement de l’atmosphère, parfois appelée « optimum » médiéval. Mais il n’a évidemment rien connu de ce qui constitue aujourd’hui plus qu’une menace, une réalité climatique en pleine aggravation : une température de plus de 54° enregistrée en 2020 en Californie et une telle fonte de la calotte glaciaire que, d’ici à la fin du siècle, la montée des eaux risque de mettre en péril la vie de près de 4 milliards de personnes ! Inutile de rappeler les conséquences sociales – paupérisation, migrations climatiques massives… – que pourrait avoir une poursuite des modes de production des pays industrialisés s’ils ne se ressaisissent pas. François n’avait d’ailleurs que le bouche-à-oreille pour l’informer des dangers qui menaçaient le vaste monde, point de chaînes télé en continu, point de réseaux sociaux, encore moins d’addiction aux outils modernes. Libre, simple et heureux !

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Mais cela n’est-il que de l’histoire ancienne ? Cela signifiet-il que François n’a rien à nous dire aujourd’hui ? En le proclamant officiellement « saint patron des écologistes » en 1979, le pape Jean-Paul II nous suggérait le contraire. Beaucoup de ce qui nous est rapporté du saint d’Assise par ses biographes et de ce que nous pouvons lire dans ses propres écrits nous montre un François vivant en symbiose avec la Création et récusant par sa vie même, par ses émerveillements, par son rêve d’une « fraternité cosmique », l’idée, qui sera avancée plus tard par Descartes, que l’homme est « maître et possesseur de la nature ». Selon François, il est au contraire investi d’une responsabilité particulière à l’égard de l’environnement, qui découle de la reconnaissance de l’origine divine de la Création, et de la mission de « gestionnaires » et de serviteurs que Dieu nous a conférée. François ne cesse de louer le Seigneur pour cette Création qui, pour lui, est bien davantage que la seule « nature », et bien plus qu’un ensemble d’éléments somptueux : c’est une famille. « Frères » Soleil et Vent, « sœurs » Lune, Eau, Terre mère : ces mots du Cantique des créatures marquent son désir d’entraîner ses contemporains dans la contemplation amoureuse et le soin de ce que Dieu nous a confié. En effet, comme le remarque le franciscain Michel Hubaut, ce que François peut nous apporter aujourd’hui en matière d’écologie, « ce ne sont pas des recettes techniques […] mais une manière de nous situer au sein de l’univers […]. Nous devons donc redéfinir notre rapport à la terre, formuler une “nouvelle alliance” entre elle et nous1 ». D’où lui vient cette vocation ? Né à Assise à la fin du xiie siècle, François Bernardone a grandi dans une famille très fortunée et y a joui d’une vie facile. C’était un jeune homme charmant, avide de fête et de ripaille, ne dédaignant pas la 1. Michel Hubaut, Jean Bastaire, Approche franciscaine de l’écologie, Éditions franciscaines, 2008, p. 17-18.

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Introduction

boisson et la bagatelle, chaleureux, apprenant avec talent le métier de drapier et vite destiné par son père à lui succéder à la tête de son commerce. Il nourrissait des rêves de faits d’armes et de chevalerie, cherchant sa voie dans un monde en profonde mutation qui n’est pas sans rappeler par certains aspects notre monde actuel (urbanisation galopante, pouvoir écrasant d’un argent qui peut tout acheter, remise en cause des vieilles structures de pouvoir). Mais le jeune homme ressent très vite l’appel de Dieu et connaît une série de conversions qui l’amènent à renoncer à la fortune de sa famille, qu’il quitte brutalement à l’âge de 24 ans pour aller, malgré une santé fragile, mener une vie d’ermite dans les environs d’Assise. Éventualité qu’il n’avait ni prévue ni forcément appelée de ses vœux, des compagnons d’origines très diverses le rejoignent, et une fraternité se forme peu à peu pour devenir au bout de quelques années un ordre religieux florissant. Un véritable embrasement collectif se produit autour et à l’exemple de François, déclenché à la fois par l’émerveillement communicatif de ce dernier devant l’amour divin et par le désir profond d’une partie de la jeunesse locale d’adopter un mode de vie plus sobre, alternatif à celui d’un univers asservi au gain et à la réussite sociale. Après avoir profondément marqué la vie religieuse de son temps, opéré une série de miracles et écrit – ou dicté, car il fut presque aveugle pendant les dernières années de son existence – un ensemble de textes (Règles, admonitions, lettres, prières, testament…) devenus sources d’inspiration pour des générations de chrétiens, il meurt à 44 ans, en 1226, et sera canonisé moins de deux ans plus tard. Le parcours de vie de saint François, passant de la démesure triomphante d’une jeunesse dorée à une vie de pauvreté et de sobriété, peut assurément nous inspirer aujourd’hui. Dans un

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livre intitulé Petit traité de sobriété énergétique1, Barbara Nicoloso n’hésite pas à écrire que, depuis des décennies, l’Occident vit, dans sa débauche de consommation, en état d’« ébriété » énergétique. Or l’ébriété, c’est bien ce qu’a connu François au temps de sa jeunesse avec ses compagnons de bamboche. Sommes-nous prêts, comme il le fut, à passer de l’ébriété à la sobriété ? C’est bien entendu plus facile à dire qu’à faire. Mais regardons au moins la réalité en face : nous sommes bel et bien devenus dépendants, « accros » à ce qui est supposé garantir notre confort (équipement électroménager, appareils à commande à distance, outils électroniques sophistiqués, etc.), nous trouvant vite en manque, telles les victimes d’une addiction à l’alcool ou à la drogue, dès qu’un seul de ces outils tombe en panne. Un téléphone portable défaillant ? Toute notre vie est désorganisée. Une machine à laver en panne ? Pas le temps de laver à la main. Et, pour certains privilégiés, une station de ski privée de sa couverture blanche à cause d’un hiver trop chaud ? Vite, les canons à neige… Cela veut-il dire qu’il nous faut revenir à l’âge de la bougie et des chars à bœufs ? Bien sûr que non. Mais François nous aide aujourd’hui à être au moins lucides sur notre état de dépendance à l’égard des biens matériels, lucides sur ce qui nous emprisonne. Car, chez François, le passage de l’ébriété à la sobriété n’est pas une conversion à l’ascèse pour l’ascèse. Il est libération. Le futur saint a compris peu à peu que la fortune de son père, dont il devait hériter un jour, était pour lui bien davantage un obstacle qu’une aubaine. Disposer de moyens financiers permet certes d’aider des personnes en détresse ou de soutenir des causes. Lorsque, Robin des Bois à sa manière, il commence à piocher dans la caisse paternelle pour multiplier les aumônes ou à faire main basse sur des stocks de drap pour reconstruire une chapelle en ruines 1. Éditions Charles Léopold Mayer, 2021.

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grâce au produit de leur vente, il exprime bien cette possibilitélà. Mais il n’ira pas plus loin dans ces pratiques, et va bientôt rejeter toute possession et usage de l’argent, car il considère désormais la richesse comme un mur qui se dresse entre lui et l’amour divin et l’empêche d’être ouvert à ses frères humains. Il restitue alors à son père, de manière spectaculaire, son or et ses vêtements devant l’évêque d’Assise, il épouse « Dame pauvreté », et il voit des frères le rejoindre dans ce choix de vie. Il se rend ensuite à Rome pour tenter d’y faire approuver par le pape la première version de sa Règle : les cardinaux ne manquent pas de critiquer l’extrême exigence de celle-ci et lui reprochent de ne rien vouloir posséder. À quoi il donne cette réponse extraordinaire et cependant marquée du sceau du bon sens : « Messeigneurs, si nous avions des terres, il nous faudrait des armes pour les défendre ! » Ainsi, comme le note Michel Hubaut, François « n’a plus de biens à défendre, mais des cadeaux de vie à partager1 ». Dans les pages qui suivent, nous tenterons d’explorer les mille manières dont, par une conversion de nos modes de vie, nous pouvons nous inspirer de l’héritage du saint d’Assise et de ses successeurs pour nous libérer des contraintes du « trop avoir » et du « trop dépendre », et pour répondre aux défis d’aujourd’hui : sauvegarde de la Création et en particulier lutte contre le réchauffement climatique ; combat contre le gaspillage ; réduction des injustices et des inégalités ; réenchantement du monde… Mais que l’on ne croie pas que la conversion à un mode de vie plus sobre corresponde à une mode, à un « éthiquement correct » de ce début de xxie siècle qui découvrirait enfin l’urgence de protéger la Création et d’en finir avec l’iniquité du monde. Dans leur ouvrage Des laïcs dans l’Église2 , Geneviève 1. Michel Hubaut, Jean Bastaire, Approche franciscaine de l’écologie, p. 27. 2. Geneviève Allaire, Jean-Pierre Rossi, Des laïcs dans l’Église. La fraternité séculière de saint François, Paris, Fayard, 1987.

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Allaire et Jean-Pierre Rossi montraient, voici plus de trente ans, à quel point les fraternités franciscaines séculières étaient déjà mobilisées sur ces objectifs, et ils détaillaient, depuis la création de l’ordre des Pénitents au xiiie siècle jusqu’à nos jours, la longue histoire de l’engagement de couples mariés ou de célibataires laïcs dans ce que l’on n’a pas toujours appelé le choix de la sobriété mais qui, de fait, l’a toujours été. Nous nous demanderons dans ce livre ce que nous faisons aujourd’hui de quatre grandes valeurs léguées par saint François : l’esprit de pauvreté, vu comme voie d’ouverture et de disponibilité, comme désencombrement, condition absolue, non négociable selon François, pour se rapprocher de Dieu ; l’esprit de minorité et d’humilité, celui du « servir sans dominer », impliquant une dépossession non seulement des biens, mais aussi de nos fiertés individuelles, de nos ego boursouflés ; l’esprit de fraternité, idéal en opposition avec la règle de la compétition et de la recherche individuelle du pouvoir, qui suppose le refus des hiérarchies, des catégories, des préjugés, et l’accueil enthousiaste de la diversité, accueillie comme une richesse bien plus que comme un handicap ; et enfin l’esprit d’émerveillement, si bien exprimé dans le Cantique des créatures, qui suggère que respecter l’environnement, c’est aussi respecter le dessein de Dieu et respecter notre propre famille humaine. Ces quatre dimensions feront l’objet de quatre chapitres dans lesquels sera réservée une large place à des témoignages directs de personnes engagées dans des démarches écologiques et solidaires. À la suite de François, huit siècles d’histoire de la « famille franciscaine » – Premier, Deuxième et Tiers Ordre séculier1 – 1. La famille franciscaine est un ensemble foisonnant, de personnes et d’institutions. Elle est constituée d’un Premier Ordre composé de Frères mineurs (o.f.m.), appelés couramment aussi Frères franciscains ; de Frères mineurs capucins (o.f.m.cap.), et de Frères mineurs conventuels. Ils sont plusieurs centaines en France, une vingtaine de milliers dans le monde. Ensuite, un Deuxième Ordre,

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nous offrent le témoignage de chrétiens fidèles au message de celui qui fut appelé familièrement le Poverello, le « petit pauvre », et soucieux d’adapter ce message aux réalités de leur temps. C’est surtout du vécu du Tiers Ordre (appelé aujourd’hui Ordre franciscain séculier, o.f.s.) que sont tirés les témoignages présentés ici, non pour dresser un catalogue d’histoires édifiantes, mais pour montrer en quoi, à certains moments de leur vie, certains laïcs s’engagent dans des choix de comportement et dans une disponibilité qui, en lien avec leur attachement à l’héritage franciscain, s’imposent à eux comme des évidences et qui les libèrent en les rendant plus heureux. Bien sûr, cette recherche d’une adéquation entre mode de vie et valeurs n’est ni la propriété ni l’exclusivité d’un univers explicitement lié à saint François d’Assise. Car innombrables sont ceux, croyants ou non, qui n’ont pas attendu les Franciscains pour conformer leurs choix de vie et leur souci de préserver la Création à un idéal authentiquement… franciscain. Dans les milieux chrétiens, on ne compte plus en effet les initiatives personnelles ou institutionnelles qui se sont développées depuis plusieurs décennies, et singulièrement dans la foulée de Laudato si’ : la Commission Création et développement durable par exemple, l’association œcuménique Chrétiens unis pour la Terre, le programme Justice, paix et sauvegarde de la Création lancé en 1983 par le Conseil œcuménique des Églises, le réseau protestant Bible et Création, la campagne « Carême pour la terre », l’association Oeko-Logia, etc. celui des Clarisses contemplatives, créé par Claire d’Assise au xiiie siècle, compte une quinzaine de milliers de sœurs dans des monastères de plus de 70 pays. Enfin, un Tiers Ordre est composé de très nombreuses congrégations féminines apostoliques comme les Franciscaines missionnaires de Marie ou les sœurs de SaintFrançois (Tiers Ordre régulier), ainsi que des prêtres diocésains, des personnes mariées, des célibataires formant l’Ordre franciscain séculier (o.f.s.). Ce dernier, dont les membres s’engagent, suivant leur Règle, à « suivre le Christ à la manière et selon l’esprit de saint François d’Assise », compte plus de 450 000 personnes dans le monde, dont environ 2 500 en France.

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Aucune exclusivité franciscaine donc, mais une coloration franciscaine commune dans l’aspiration à un monde plus juste et plus heureux. En effet, lorsque toutes ces personnes engagées parlent de sobriété, nombre d’entre elles ajoutent l’adjectif « heureuse », pour bien montrer qu’il ne s’agit pas d’être dans le sacrifice et de nous couvrir de cendre, mais de rompre nos chaînes d’addiction et de préparer l’avenir de nos petits-enfants. Sobriété heureuse, ou « dégagement joyeux », comme le disent les sœurs de l’Assomption : « Il ne s’agit pas de se désengager du monde, précise l’une d’entre elles, Cécile Renouard, mais de se laisser dégager de ce qui nous empêche d’avancer. Le dégagement joyeux invite à se libérer de ce qui nous entrave […] pour aller vers une meilleure qualité de relations avec la nature, avec les autres, avec soi1. » Il ne saurait ici être question de nous enjoindre tous d’être des saints, aussi radicaux que le fut François d’Assise. Mais de montrer, à travers une série de tentatives de mise en conformité des actes avec les valeurs franciscaines, que tout cela – sobriété, solidarité, sauvegarde de la Création – est possible, quelles que soient nos limites, nos contraintes, nos pauvretés spirituelles. Possible pour nous tous, et, au fond, simple, sans pour autant que l’on exige de nous que nous soyons des héros.

1. La Croix l’Hebdo des 30 et 31 janvier 2021.

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CHAPITRE 1 APPRENDRE À SE DÉTACHER LA SOBRIÉTÉ MATÉRIELLE, SUR LES TRACES DU POVERELLO Je crois que la terre nous hurle de différentes manières de changer nos modes de vie. Maria Estela, militante associative au Chiapas, Mexique.

Il est important d’assimiler un vieil enseignement, présent dans diverses traditions religieuses, et aussi dans la Bible. Il s’agit de la conviction que « moins est plus ». Pape François1 .

François d’Assise, qui parfois ne mâchait pas ses mots, considérait l’argent comme du « fumier », auquel nous ne devons pas, écrivait-il, « attribuer une plus grande utilité qu’à des cailloux2 ». Il ne cessait ainsi de prêcher la frugalité, la simplicité, la modération extrême dans l’usage des biens, en un mot la sobriété. Notons au passage que ce mot-là, loin d’être moralisateur, commence à devenir incontournable, puisqu’il gagne peu à peu le langage public. Ainsi la très officielle Agence de la transition écologique (ADEME) publiait-elle en 2019 un Panorama sur la notion de sobriété3 . Saurions-nous aujourd’hui suivre à la lettre l’exemple de saint François, maître en pauvreté et en détachement ? Tenir l’argent pour du fumier ? Le fait que nous n’appartenions pas forcément 1. Laudato si’, n° 222. 2. Règle de 1121, chapitre VIII. 3. https ://www.ademe.fr/panorama-notion-sobriete.

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au monde de la misère, que nous soyons, pour certains d’entre nous, attachés à quelques biens – ne serait-ce que pour les transmettre à nos enfants –, nous disqualifie-t-il sans appel dans notre légitimité à nous situer dans la lignée du Poverello ou au moins à nous en inspirer ? Les laïcs qui se réclament aujourd’hui de la spiritualité franciscaine, membres ou non des fraternités de l’Ordre franciscain séculier, sont de statut pécuniaire et social très différent. Certes rarement « riches » au sens habituel du mot, souvent très justes sur le plan financier, mais parfois aisés aussi. Comment prétendre alors, comme le propose le Projet de vie franciscain, « vivre l’Évangile à la manière de François d’Assise » ? Et comment, pour reprendre la belle formule de Geneviève Allaire et Jean-Pierre Rossi, « apprivoiser l’utopie franciscaine1 », celle d’un Poverello qui martèle pour ses frères l’exigence du sine proprio (« sans rien en propre ») en ouverture des deux Règles de son ordre en 1221 et en 12232 ? La réponse serait : par le détachement, la paix de l’âme et la solidarité. Le Projet de vie est clair à ce sujet : « Les Franciscains séculiers useront avec détachement des richesses matérielles qu’ils pourraient posséder, bien conscients que selon l’Évangile ils ne sont qu’administrateurs des biens qu’ils ont reçus. » GESTIONNAIRES ET NON PROPRIÉTAIRES : PARTAGER SES BIENS

Nous sommes invités en effet à considérer que, bien davantage que propriétaires de ce que nous avons entre les mains, nous en sommes gestionnaires en vue du bien commun. « Tous les biens, écrit François dans sa Règle de 1221, rendons-les au Seigneur… » Enraciné dans l’amour gratuit du Père, « François, 1. Geneviève Allaire, Jean-Pierre Rossi, Des laïcs dans l’Église. La fraternité séculière de saint François, p. 197. 2. 1 Reg 1, 1 et 2 Reg 1, 1.

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écrit Michel Hubaut, est libéré de tout instinct de “propriétaire”. Il ne possède plus rien en propre. Pour lui, tout est don : le cosmos, sœur notre mère la terre, notre vie, Jésus Christ et l’Esprit1. » Mais le détachement, la désappropriation ne vont pas de soi, dans la situation de dépendance matérielle, psychologique et de fuite en avant où nous plonge notre société de croissance et de compétition. « Notre câblage neuronal de mammifères adaptatifs, remarque l’économiste Christian Arnsperger, ferait que nous avons tendance à la fois à nous comparer aux autres et à nous habituer aux situations acquises2 . » Mais c’est une situation qui ne va pas dans le sens du bonheur, car, ajoute-t-il, « cet héritage qui nous vient de centaines de milliers d’années d’évolution explique pourquoi, actuellement, des personnes de plus en plus aisées peuvent se sentir de moins en moins heureuses ». Se détacher de ces biens, de ces situations acquises n’est donc pas forcément un sacrifice, cela peut être plutôt, comme nous l’avons dit, une sorte de libération. « Vivre à la franciscaine », c’est être naturellement accueillant et généreux, savoir donner ou prêter sans perdre la paix de l’âme pour un appartement sali, une aile de voiture abîmée, une créance pendante… C’est, avant tout, apprendre à partager. Partager au sein des fraternités d’abord, lieux d’entraide pour la plupart. Il est difficile de prétendre vivre en frères si l’un ou l’une d’entre nous est dans la difficulté et que nous ne faisons rien pour l’aider, y compris financièrement. Dans certaines fraternités, on constitue, en toute discrétion, un pot commun permettant de dépanner une personne en difficulté, de prendre en charge les cotisations d’un membre au budget trop serré, ou même de prendre en charge le coût de la garde des enfants 1. Michel Hubaut, Jean Bastaire, Approche franciscaine de l’écologie, p. 26. 2. Dans Choisir la simplicité, Cahiers de l’atelier, n° 511, juillet-septembre 2006.

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au moment des réunions pour ceux qui ne peuvent pas se le permettre. Ailleurs, on recherche ce que peut être, pour des activités ou des voyages en commun, un « juste prix » rendu possible par le fait que chacun cotise en proportion de ses propres revenus. Mais, au-delà d’une entraide interne, nous pouvons être appelés à des gestes de désappropriation beaucoup plus importants, nous amenant, par exemple, à transférer à d’autres, presque sans réfléchir, des sommes que nous avons reçues par héritage familial, et dont nous pourrions à bon droit considérer qu’elles nous appartiennent. L’exemple de Catherine et François D., ce couple très attaché à la spiritualité franciscaine, n’est pas si fréquent, mais il illustre bien ce que peut être une désappropriation sereine et spontanée. Il y a quelques années, François, formateur diocésain, était sollicité par une de ses élèves pour devenir le parrain de son troisième enfant. « Mais avant de prendre une décision, explique Catherine, l’épouse de François, mon mari et moi souhaitions faire plus ample connaissance et venir chez eux. C’est là que nous avons appris la malformation grave du bébé, son refus d’avorter “non pas parce que je suis chrétienne, nous a-t-elle dit, ou par une quelconque idéologie, mais parce que je ne peux pas tuer la vie en moi”. François et moi avons dit oui. Parce que face à la vie, on ne peut pas dire non. » François et Catherine les ont accompagnés de leur mieux, et ce fut, témoigne Catherine, « une aventure qui bouscule. Non pas seulement du fait de cette volonté de garder leur enfant, mais par le courage, la ténacité et surtout leur désir que la vie gagne sur les étapes de mort. » Cette rencontre les a amenés à mettre en place un appui financier, car les aides de l’État étaient insuffisantes et difficiles à obtenir du point de vue administratif. « Au début, raconte Catherine, nous avons commencé par des petits cadeaux en argent pour cette petite

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fille. Puis François a fait ouvrir un compte d’épargne au nom de celle-ci, que nous avons régulièrement alimenté. Mais est venu le temps où leur logement n’était plus adapté au handicap de l’enfant. Or quand on a très peu de moyens, les banques ne prêtent pas, même si des personnes se portent garantes. Devant l’urgence de la situation, et pour leur permettre d’accéder à un nouveau logement, François a fait un prêt… qui n’est remboursable que sur le papier. C’est une large part de l’héritage qui lui revenait de ses parents qu’il a ainsi engagée, avec mon accord bien sûr. La vie d’abord ! » RECHERCHER L’ÉTHIQUE DANS L’EMPLOI DE SON ARGENT ET DE SON ÉPARGNE

Même si François d’Assise nous incite à nous désapproprier de tout par amour du Christ et de nos frères, nous ne sommes pas illégitimes à constituer une épargne de précaution pour nous ou pour nos enfants. Mais là où l’on peut être tenté de choisir la formule la plus rentable, une éthique de responsabilité nous engage à priviligier des formules de placements dans lesquels le partage est préféré à la rentabilité. L’offre en est devenue très large en France. De nombreuses associations humanitaires (France active, la SIDI, émanation du CCFD, Action contre la faim et bien d’autres) proposent de s’orienter vers des « fonds de placement solidaire ». Le principe en est simple : une part importante des intérêts du placement (souvent 50 %) ne reviennent pas au souscripteur, mais sont investis dans des projets humanitaires ou dans des actions de sauvegarde de l’environnement. Marion, 38 ans, membre d’une fraternité franciscaine séculière de la région BourgogneFranche-Comté, en témoigne :

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J’ai pris conscience de l’impact que peut avoir notre épargne sur l’état de notre planète. Alors, pour être certaine de ne pas financer sans le vouloir ni même le savoir des industries polluantes, j’ai ouvert un livret d’épargne à la Nef1, banque éthique et solidaire. Je suis certaine ainsi que mon épargne sert à financer des projets respectueux de l’environnement, encourageant la solidarité, la culture, le lien social. Pour moi, tout cela participe d’une même démarche globale de respect et de protection de la Création.

PARVENIR À SE DÉGAGER DE LA CRAINTE OBSESSIONNELLE DU LENDEMAIN

Pour autant – et ce qui suit ne s’applique évidemment pas aux personnes qui vivent dans la précarité –, nous devons être conscients du caractère parfois excessif de notre peur de manquer. De ce point de vue, François d’Assise (qui demandait que l’on ne laisse pas tremper les lentilles la nuit pour ne pas en rajouter dans le souci du lendemain !) conforma sa vie à un idéal de profonde sérénité quant à l’avenir. La Légende des trois compagnons, l’une des sources importantes de la spiritualité franciscaine, nous rapporte l’un des élans du saint : Un jour, il entendit, pendant la célébration de la messe, ce que le Christ recommande à ses disciples quand il les envoie prêcher : n’emporter en voyage ni or, ni argent, ni bourse, ni pain, ni bâton ; n’avoir pas de chaussures, ne pas posséder deux tuniques. […] Alors, rempli d’une joie indicible, il s’écria : « Voilà ce que de toutes mes forces je veux réaliser ! » […] Sans hésiter, il se débarrasse de ce qu’il a en double ; et, à partir de ce momentlà, il ne se sert plus de bâton, ni de chaussures, ni de sac, ni de bourse2 .

1. Coopérative financière qui offre des solutions d’épargne et de crédit orientées vers des projets ayant une utilité sociale, écologique et/ou culturelle. 2. La Légende des trois compagnons, chap. 8, 25, dans Dalarun, Jacques (dir.), François d’Assise. Écrits, vies, témoignages, Édition du VIIIe centenaire, Éd. du Cerf/Éditions franciscaines, 2010.

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Voilà certes une manière très radicale de se délester de ce qui nous encombre, guère à notre portée sans doute, sinon pour l’élimination de ce que nous avons en double, mais ceci nous ramène à ce message évangélique récurrent sur la sérénité par rapport au lendemain, présent notamment dans l’allusion à la splendeur des lys des champs et aux oiseaux qui « ne sèment ni ne moissonnent ». Si nous n’avons pas de raison particulière d’être inquiets de l’avenir proche, alors, nous disent le Christ et saint François, essayons de ne pas l’être. RÉÉVALUER SES BESOINS, CHANGER SES HABITUDES

Dès 1975, le sociologue et théologien protestant Jacques Ellul avait proposé, face aux excès de la technologie, une éthique de la « non-puissance1 », formulation qui rappelle celle de « nonviolence ». Cette éthique concernait surtout les excès observables de la technologie et les dérives possibles d’apprentis sorciers de la science, mais on pourrait aisément la transposer à nos modes de vie et de consommation : ce n’est pas parce que je peux faire quelque chose que je dois le faire ; ce n’est pas parce que je peux m’offrir tel ou tel bien que je dois le faire… Et ce n’est pas non plus parce que je ne peux pas le faire que le monde va s’écrouler. Il faut savoir, suivant la formule de François Brune, « vivre avec des problèmes non résolus2 », se dégager de l’idée que la pleine consommation, seule, peut apporter le bonheur. On peut voir là un résumé de ce que tentent de vivre nombre de personnes soucieuses de préservation de la planète en optant pour une consommation « écoresponsable » qui tienne compte des empreintes écologiques et sociales. Ainsi sont-elles amenées 1. Texte réédité chez Labor et Fides en 2014 sous le titre Théologie et Technique. Pour une éthique de la non-puissance. 2. Dans Cahiers de l’atelier, n° 511, juillet-septembre 2006.

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à repenser la nature de leurs besoins, à distinguer l’essentiel de l’accessoire, à faire le tri entre d’une part le nécessaire vital, réellement ressenti, et d’autre part le superflu induit par des messages publicitaires aliénants, créateurs de besoins. « La conscience de la gravité de la crise culturelle et écologique, écrivait le pape François dans Laudato si’, doit se traduire par de nouvelles habitudes1. » Un exemple de cette conversion est celui de Loïc et MarieCécile, couple appartenant à la fraternité franciscaine depuis trente ans, qui a choisi de partager la vie des habitants en milieu populaire dans un quartier défavorisé d’une grande ville des Hauts-de-France, et de contribuer à la lutte contre le gaspillage matériel et humain. Loïc et Marie-Cécile sont engagés aujourd’hui dans la cité comme membres du conseil citoyen, qui vise à garantir la place des citoyens dans la décision publique et à créer des espaces de proposition et d’initiative à partir des besoins des habitants. Parmi ces initiatives (actions autour de la propreté des espaces communs, ramassage des déchets, ateliers de tri et de recyclage autour d’événements festifs, etc.), ils ont créé avec quelques habitants une coopérative qui œuvre à sa manière dans la lutte contre le gaspillage et s’insère dans la transition écologique et humaine. « Pour le moment, explique Loïc, nous y revendons à très bas prix des vêtements de seconde main, ce qui permet à quelques personnes d’en tirer un tout petit revenu salutaire. Nous avons aussi mis en place une remise en état d’ordinateurs, en partenariat avec d’autres associations du lieu et les collèges, pour permettre à des familles en rupture numérique d’équiper des collégiens en peine. » Pour contribuer à rompre l’isolement des acteurs sociaux de leur région, Loïc et Marie-Cécile ont également engagé avec un collectif l’acquisition d’un ancien monastère pour y créer un village éco-solidaire appelé à accueillir des professionnels, 1. Laudato si’, n° 209.

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des artisans, des artistes, etc. En attendant, et à la suite du premier confinement, ils ont lancé une téléconférence réunissant vingt à trente personnes pour « échanger et se déconfiner », qui perdurera probablement après la fin espérée de la pandémie. L’exemple de Loïc et Marie-Cécile a essaimé dans leur propre famille puisque leurs cinq enfants sont aujourd’hui investis pour la plupart dans l’écologie, la solidarité, et l’économie sociale et solidaire. Un deuxième exemple est celui de Marion, de BourgogneFranche-Comté, que nous avons déjà rencontrée plus haut. Elle décrit un cheminement très progressif vers un mode de vie plus sobre et plus respectueux de la Création : Depuis plusieurs années, je suis sensible aux questions écologiques, et c’est bien naturellement que j’ai cherché à limiter les dégâts dans ce domaine et à amoindrir mon impact sur le vivant. J’ai commencé par me tourner vers une alimentation biologique qui n’en rajoute pas dans l’usage de ces pesticides et intrants chimiques néfastes pour les plantes, les sols, l’eau de nos rivières, et pour notre santé à tous. Par la suite, j’ai compris à quel point nous, humains, étions indifférents au bien-être animal et j’ai décidé il y a cinq ans de devenir quasiment végane : je ne consomme plus aucun produit animal, sauf très rarement des œufs et du miel, j’essaye de ne plus rien acheter qui soit fabriqué en cuir, et si j’achète un vêtement en laine, je m’assure que les animaux ont été tondus sans souffrance : une démarche contraignante et loin d’être toujours simple, surtout lorsque aucun proche ne partage ces choix. Je me mets à fabriquer moi-même certains produits comme le dentifrice, le déodorant et la lessive, pour éviter le recours à des produits polluants. Je m’efforce de réduire mes déchets autant que possible, en achetant beaucoup en vrac et en évitant tous les produits suremballés dans du plastique. Ce sont des petits pas, j’aimerais en faire plus, et que nous en fassions plus en fraternité.

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Un troisième témoignage est celui de Laure et Fabrice, membres eux aussi d’une fraternité franciscaine depuis une vingtaine d’années, qui partagent avec leurs trois enfants la recherche d’une pauvreté joyeuse à laquelle François d’Assise et Laudato si’ les invitent. Sensibles depuis longtemps à la nécessité de choisir une alimentation locale, respectueuse de la terre et de la personne qui la produit, plus récemment convaincus des vertus du « zéro déchet », Laure et Fabrice sont fortement encouragés par les interpellations de leurs propres enfants sur l’avenir de la planète, et ont entrepris une véritable conversion énergétique et de consommation : « Dans la maison, témoignent-ils, nous avons fait de gros travaux d’isolation, ce qui nous a permis de baisser notre consommation de chauffage. Nous limitons notre utilisation de plastique et d’emballage, achetons en vrac au maximum, et toujours des produits récoltés au plus près de chez nous. Nous achetons tous nos légumes dans la ferme d’un établissement spécialisé d’aide par le travail. Nous fabriquons nos produits d’entretien (lessive…), nous achetons en “seconde main”. Un de nos principes lors d’un achat ou d’un aménagement est : en avons-nous besoin ? Nous nous déplaçons à vélo dès que nous le pouvons1. » S’agissant de la démarche « familiale » qui est la leur, Laure et Fabrice ne nient pas les difficultés : « Nous avons des adolescents à la maison, et nous restons vigilants à ce que ce choix ne les pénalise pas trop. Nous en discutons avec eux au maximum, essayons de les faire réfléchir à la notion de “besoin”. Ils râlent souvent dans le cadre familial mais nous surprennent par leur engagement au collège par exemple. » Laure et Fabrice insistent sur tout ce que ces efforts leur apportent de positif et même de joyeux : « Nous avons très rapidement vu nos déchets diminuer ; c’est concret et très satisfai1. Propos extraits d’un article paru dans la revue Arbre de l’Ordre franciscain séculier, n° 337, 2021.

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sant. On se sent plus léger, le frigo n’est pas plein de choses inutiles […] Cette démarche nous rend libres. [Libres notamment à l’égard] des injonctions à la consommation. […] Nous ressentons la joie d’être unifiés, de tendre vers plus de cohérence entre toutes les dimensions de notre vie. » Mais cette démarche n’est pas solitaire. Avec des amis et des collègues, Laure et Fabrice ont mis en place un collectif « zéro déchet » sur leur secteur et proposé le lancement d’un groupe « Laudato si’ en actes » sur leur paroisse, en lien avec le label « Église verte1 ». « Zéro déchet », refus des emballages inutiles, fabrication domestique de produits habituellement achetés dans le commerce, on voit la grande diversité des gestes écologiques réalisés par tous ceux qui ont le souci de réduire les ponctions sur la planète et d’éviter le gaspillage. On pourrait en citer bien d’autres, parfois inattendus, telle l’installation de toilettes sèches dans sa maison par une famille d’Eure-et-Loir, sensibilisée à la question de l’eau par le chapitre 2 de Laudato si’. On sait que les toilettes classiques utilisent entre trois et douze litres d’eau chaque fois que la chasse est actionnée. Au bout d’un an d’utilisation pour quatre personnes, la famille estime à près de 12 m3 d’eau potable ainsi économisés. C’est assurément plus qu’une goutte d’eau dans le combat pour la préservation de nos ressources naturelles ! FAIRE LA DIFFÉRENCE ENTRE BESOIN ET CAPRICE

Réfléchir à la notion de « besoins », nous proposent Laure et Fabrice… En lisant ce dernier témoignage, on ne peut s’empêcher de penser à ce qu’a provoqué dans notre pays la crise de la 1. Ce label, que l’on évoquera plus loin, est un outil à destination des paroisses et Églises locales ainsi que des œuvres, mouvements, monastères et établissements chrétiens qui veulent s’engager pour le soin de la Création.

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Covid. Elle a plongé, et continue de plonger, des pans entiers de la population française dans un état de pauvreté bien pire que celui qu’ils connaissaient auparavant. Mais pour une autre large part de nos concitoyens, il en a été tout autrement. Mis dans l’obligation de restreindre leurs achats de produits dits « non essentiels », beaucoup d’entre eux ont fait l’expérience de la sobriété et ont économisé par la force des choses des dizaines de milliards d’euros (certaines études prévoient que pas moins de 200 milliards seront mis de côté en 2020 et 2021 !). Cette épargne, qui a permis aux plus généreux d’en faire profiter leurs enfants ou des personnes en galère, est en quelque sorte la démonstration que l’on peut vivre avec moins sans pour autant dépérir : certes moins de dépenses culturelles, mais aussi moins de vêtements, moins de carburant, moins d’appareils ménagers, moins de dépenses de restaurant… Il est trop tôt pour en juger, mais il est possible que beaucoup continueront sur cette lancée une fois la crise sanitaire passée. C’est ce qu’espérait en tout cas un prêtre de Bordeaux, Alain Lejeune, qui, dans un texte remarquable intitulé « Après1 », pressentait dès le mois d’avril 2020 les effets potentiellement positifs d’une crise catastrophique, tout en étant loin de n’être que catastrophique. Il notait, après la mise en place quasi mondiale des confinements, que « ce monde lancé comme un bolide dans sa course folle, ce monde dont nous savions tous qu’il courait à sa perte mais dont personne ne trouvait le bouton “arrêt d’urgence”, cette gigantesque machine [avait] soudainement été stoppée net. » Se demandant ce qui allait se passer « après », il écrivait : « Après ? Nous écrirons dans la Constitution qu’on ne peut pas tout acheter, qu’il faut faire la différence entre besoin et caprice, entre désir et convoitise ; qu’un arbre a besoin de temps pour 1. https ://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Eglise-enFrance/Coronavirus-A-quoi-ressemblera-notre-vie-apres-interroge-pere-PierreAlain-Lejeune-2020-04-01-1201087255

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pousser et que le temps qui prend son temps est une bonne chose. Que l’homme n’a jamais été et ne sera jamais tout-puissant et que cette limite, cette fragilité inscrite au fond de son être est une bénédiction puisqu’elle est la condition de possibilité de tout amour. Et nous appellerons cela la sagesse. » Alain Lejeune pointe ainsi ce qui peut être pervers dans nos modes de vie et de consommation : la tyrannie de l’immédiateté, suggérée notamment par la publicité. Au marchand qui veut vendre au Petit Prince des pilules contre la soif qui font économiser 53 minutes par semaine, ce dernier répond, songeur : « Moi, si j’avais 53 minutes, je marcherais doucement vers une fontaine. » Et dans un article d’une revue consacrée au thème « Choisir la simplicité1 », un professeur de lettres, François Brune, analyse cette tyrannie du temps court d’une manière, somme toute, très franciscaine, en proposant à chacun de discerner, à l’intérieur de soi-même, comment le monde publicitaire nous trompe en fabriquant des besoins immédiats : À l’opposé des impatiences consommatrices, on reconnaîtra nos vraies attentes à un critère très simple : le désir profond est celui qui sait attendre. On observera alors que la plupart de ces envies que nous prenons pour des besoins (« j’ai besoin de… »), d’une part ne sont pas d’une absolue nécessité (et n’ont donc pas à être considérés comme des droits en tant que tels), d’autre part sont souvent si contradictoires qu’ils recèlent d’inévitables frustrations : on ne peut pas à la fois […] vouloir être libres […] et accepter les multiples dépendances de tout achat ; profiter de la consommation à bas prix et fustiger les salaires dérisoires des exploités du tiersmonde […]. Vivre le désir dans la conscience de ses limites – c’est cela même la frugalité –, cela demande d’avoir perpétuellement à l’esprit ce que coûtent d’efforts et de peines les moindres de nos satisfactions quotidiennes […] et a fortiori les plus innocentes de nos envies.

1. Cahiers de l’atelier, n° 511.

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SE DÉTACHER DE SON SACRO-SAINT « CHEZ-SOI » EN LE PARTAGEANT

« Que les frères prennent garde, peut-on lire dans la première Règle de saint François, […] de s’approprier aucun lieu et de le défendre contre quelqu’un1. » Et le saint d’insister dans la deuxième Règle : « Que les frères ne s’approprient rien, ni maison, ni lieu, ni quoi que ce soit2 . » Or s’il est un bien auquel beaucoup d’entre nous tiennent, c’est assurément leur logement. Nous n’avons pas tous le privilège d’en posséder un, de l’avoir aménagé, souvent très longuement, avec amour. Ceux qui ont ce privilège tiennent souvent à ce logement comme à la prunelle de leurs yeux, répugnant à prendre le risque de le voir occupé, même temporairement, par des personnes qu’ils ne connaissent pas ou peu, et dont ils ne savent pas si elles seront assez soigneuses et respectueuses de leur sacro-saint cadre de vie. Accepter de se désapproprier d’une partie de ce chez-soi, s’entraîner à considérer notre logement avec davantage de détachement peut se manifester par plusieurs formes d’engagement. Par exemple, en proposant l’échange et le prêt gratuit de logements pendant la période estivale pour des familles au budget trop serré, incapables de se « payer des vacances ». Un autre exemple d’engagement est celui du programme Welcome de JRS (Jesuit refugee service) qui propose à des familles d’héberger temporairement et d’accompagner des demandeurs d’asile désireux de s’intégrer après avoir fui un pays où leur vie est en danger (pour des raisons politiques, religieuses ou d’orientation sexuelle). Ici encore, la désappropriation matérielle passe par le partage d’un lieu de vie. Ainsi, Marie-Jo et Philippe, laïcs franciscains des Yvelines, accueillent régulièrement chez eux des réfugiés comme Omar, 1. 1 Reg 7, 13. 2. 2 Reg 6, 1.

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venu du Soudan, Angèle, exilée congolaise, ou Aminata, demandeuse d’asile sénégalaise, qui ont passé successivement plusieurs semaines dans la maison du couple, partageant leurs repas et leur quotidien, voire quelques jours de détente à la campagne. À leur contact, avant tout enrichissant, le couple a pris conscience aussi du défi de trouver la juste façon de se comporter avec eux : la bonne volonté et la chaleur de l’accueil ne suffisent pas toujours à mettre à l’aise ces arrivants, qui parlent mal notre langue, qui sont presque toujours chargés d’un passé traumatique très lourd et qui sont parfois stigmatisés par une partie de la population française. Marqué par la place du lépreux dans l’histoire de saint François d’Assise, Philippe explique : « Le réfugié, c’est un peu le lépreux – ou l’un des lépreux – d’aujourd’hui, et François nous montre la voie de l’attitude à adopter avec lui : le refus de l’exclusion, et le refus de la peur. » Guy et Anne-Marie, autres membres de la fraternité séculière en Seine-et-Marne, situent eux aussi le fait de donner l’hospitalité à un jeune Soudanais dans le même esprit de partage qu’eut le Poverello en un temps où même ses frères mineurs avaient du mal à ne pas se barricader dans leur maison lorsque frappaient à la porte des personnes en grande difficulté, perdues dans une région qui n’était pas la leur. Dans les deux cas, au-delà de l’enrichissement et de l’ouverture sur le monde qu’a permis la fréquentation de ces personnes venues d’ailleurs, les difficultés de communication n’ont pas manqué, non seulement à cause de la langue, mais aussi parce que, à moins que les exilés n’en prennent l’initiative, les accueillants ne peuvent pas – ne doivent pas – connaître les raisons, toujours dramatiques, qui les ont obligés à quitter leur pays, et la façon, souvent non moins dramatique, dont ils sont parvenus

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TABLE DES MATIÈRES INTRODUCTION. DE L’ÉBRIÉTÉ À LA SOBRIÉTÉ ������ 9

CHAPITRE 1. APPRENDRE À SE DÉTACHER. LA SOBRIÉTÉ MATÉRIELLE, SUR LES TRACES DU POVERELLO ����������������������������� 17 Gestionnaires et non propriétaires : partager ses biens ��������������������������������������������������������������������������� 18 Rechercher l’éthique dans l’emploi de son argent et de son épargne ���������������������������������������������������������������������������� 21 Parvenir à se dégager de la crainte obsessionnelle du lendemain �������������������������������������������������������������������������������������22 Réévaluer ses besoins, changer ses habitudes �������������������23 Faire la différence entre besoin et caprice �����������������������������27 Se détacher de son sacro-saint « chez-soi » en le partageant ������������������������������������������������������������������������������ 30 « Vivre simplement pour que simplement chacun puisse vivre » �������������������������������������������������������������������33 Résister, réparer ������������������������������������������������������������������������������������ 34 Refréner nos usages d’Internet et de ses outils pour réduire la pollution numérique ��������������������������������� 36 « Plus, c’est mieux » ? ����������������������������������������������������������������������������38

CHAPITRE 2. CULTIVER L’HUMILITÉ. LA MINORITÉ : UNE SOBRIÉTÉ DE L’EGO ������������41 Humilité radieuse ���������������������������������������������������������������������������������43 Se désapproprier d’une carrière supposée « prometteuse », bifurquer �����������������������������������47 « Revêtir l’humilité » �����������������������������������������������������������������������������55 Reposer la Création, se reposer soi-même �����������������������������57

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CHAPITRE 3. REDÉCOUVRIR LA FRATERNITÉ, CHEMIN VERS UNE ÉCOLOGIE INTÉGRALE �����������������������������������������61 Sortir de sa zone de confort, aller vers les périphéries ����������������������������������������������������������� 64 Revisiter sa vie avec et à partir des plus pauvres et des plus fragiles �������������������������������������������������������������������������67 Au chevet de la Création souffrante : être à l’écoute des malades ������������������������������������������������������� 71 Renforcer les qualifications des jeunes en rupture de scolarité ������������������������������������������������������������������������������������������74 Manifester publiquement sa solidarité envers les plus fragiles ����������������������������������������������������������������76 Vers une fraternité universelle �����������������������������������������������������78

CHAPITRE 4. RÉAPPRENDRE L’ÉMERVEILLEMENT FACE À LA CRÉATION ����� 87 Jardiner �������������������������������������������������������������������������������������������������������91 Aimer et respecter les animaux, cadeaux de la Création ��������������������������������������������������������������� 94 Susciter des lieux où respecter la Création et s’en émerveiller �������������������������������������������������������������������������� 98 Verdir notre Église ���������������������������������������������������������������������������� 102 Marcher ���������������������������������������������������������������������������������������������������� 105 CONCLUSION. À MAINS NUES �������������������������������������������109 Remerciements �������������������������������������������������������������������������������������113 Petite bibliographie ����������������������������������������������������������������������������115

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