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PAUL VALADIER
Ce qui nous fait tenir en temps d’ incertitude L’espérance vive
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Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Édition : Vincent Morch Direction artistique : Armelle Riva Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Julia Mirenda Mise en pages : Text’oh (Dole) © Mame, Paris, 2021 www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-2916-0 MDS : MM29160 Tous droits réservés pour tous pays.
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Introduction
Place Denfert-Rochereau, à Paris, une stèle est élevée à la mémoire de Raspail. On peut y lire la déclaration suivante, formulée par le chimiste lui-même et retenue pour caractériser l’état d’esprit du savant : « À la science hors de laquelle il n’est que folie ; à la science unique religion de l’avenir, son plus fervent et désintéressé croyant. » Cette proclamation de foi ne peut provoquer aujourd’hui qu’un sourire amusé et compatissant chez le passant : qui, hors de quelques scientistes attardés (et il y en a !), pourrait se reconnaître dans pareil credo ? Quels sont encore les fidèles pratiquants et croyants d’une telle religion ? Qui admettra qu’il n’est que « folie » hors de la science, tirant ainsi un trait sur les arts, les sagesses traditionnelles, les religions, les riches cultures du monde, que nous avons certes à passer au crible de nos jugements, mais qui nous habitent et nous orientent fondamentalement, bien plus 7
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que les raisonnements et les conclusions des scientifiques qui échappent le plus souvent au commun des mortels ? Nous bénéficions certes des avancées scientifiques et techniques et nous nous en réjouissons sans réserve, quitte à caresser quelques scrupules écologiques par rapport aux dégâts provoqués à l’environnement par des recherches et des prétentions ruineuses pour la planète et ses richesses. Mais en même temps la foi en la « religion de l’avenir », dont parlait Ernest Renan à propos de la science, nous a quittés. Devenus agnostiques, voire franchement « athées » de cette croyance, nous vivons plutôt sur les ruines d’une telle foi, et comme toujours vivre sur des ruines ne peut qu’entraîner désarroi, trouble, désespoir, sens de la vacuité de toute chose. Avec l’effondrement de ce scientisme, c’est l’espérance elle-même en un avenir meilleur qui s’efface, à quoi se substitue plutôt la conviction qu’il n’est pas d’avenir du tout, ce qu’on a pu appeler le « présentisme ». D’où les catastrophismes de toutes sortes qui prospèrent sur les propos de nouveaux prophètes de malheur, lesquels connaissent quelque succès - ce qui se traduit entre autres par un scepticisme fondamental concernant le politique, dont bien peu aujourd’hui attendent qu’il nous « change la vie » comme l’avait promis jadis un candidat à la présidence de la République dont le double mandat de sept ans n’a, semble-t-il, pas beaucoup changé nos conditions de vie, s’il ne les a pas aggravées… Comme l’avait bien vu Nietzsche, à l’excès des attentes idéalistes succèdent le désespoir nihiliste, le « à quoi bon ? », l’extension du désert (Ainsi parlait Zarathoustra, IV). 8
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Introduction
Mais une société peut-elle vivre sans attentes en des lendemains meilleurs ? Une personne peut-elle construire son présent sans anticiper sur son avenir, sans prévoir et poser ici et maintenant les conditions d’une amélioration matérielle, intellectuelle ou spirituelle de son sort ? La vie sociale et politique peut-elle se concevoir dans une stricte gestion du présent immédiat, sans perspectives sensées, pour demain, sans souci des générations nouvelles, nos propres enfants ? Peut-on vivre « le nez sur le guidon », sans jeter un regard sur la route et les possibilités ou les dangers qu’elle recèle ? Qui tiendrait un discours aussi creux, et, disons-le tout net, aussi désespérant ? - Sauf à jouer au dilettante insouciant qui clamerait « après moi, le déluge ! ». C’est dire que si contestée soit-elle, l’espérance reste non seulement une possibilité souhaitable, mais presque une nécessité vitale et existentielle, si essentielle qu’à la limite, la vie humaine est inconcevable sans elle. On ne saurait donc la restreindre à la sphère proprement religieuse, comme on est parfois tenté de le faire : l’avenir, la fin de l’histoire, l’eschatologie, la Parousie, tout cela ne concernerait que la foi en une religion, et donc ne préoccuperait que ceux qui relèvent d’une telle foi. Or par ce qui précède, on voit sans peine qu’on ne saurait se borner à renvoyer une telle « vertu » à une sphère particulière de l’existence : tous, croyants en une religion ou non, sont concernés par l’espérance, parce que tous, à moins de se limiter à la jouissance sans horizon de l’instant, à la façon du dilettante si bien décrit au début de L’Action par Maurice Blondel, sont concernés par leur propre avenir. 9
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Et si donc la théologie est concernée par un tel sujet, la philosophie ne l’est pas moins, ou en tout cas devrait l’être. Il est essentiel pour elle qu’elle ne se borne pas aux limites de l’action en son actualité, mais qu’elle envisage ce qu’il en est de la condition humaine dans son historicité, donc dans l’ouverture à un avenir sans lequel le présent lui-même se trouve comme vidé de substance, par conséquent vain et sans saveur. Il ne suffit pas non plus qu’elle se borne à un retour « aux choses mêmes », comme le souhaite la phénoménologie, car la « chose même » ici n’est rien de moins que le sens de nos vies, l’interrogation sur la portée de notre avenir, la nécessité où chacun se trouve de savoir pourquoi il vit et surtout comme vivre bien, ou moins mal. Non seulement pour soi-même, comme si nous n’étions qu’une entité close, qu’une monade solitaire, mais avec tous dans l’aventure collective où nous sommes « embarqués » (Pascal). Or l’espérance donne du goût à la vie, elle mobilise la volonté pour faire face, elle stimule l’intelligence pour comprendre les forces immanentes au présent, elle oblige au regard critique pour ne pas se livrer à des utopies mensongères et mortifères, comme en a tant vécu le xxe siècle (national-socialisme, marxisme-léninisme, maoïsme ou polpotisme, fascismes nationalistes…). Un croyant ne peut pas lire sans sourire ou sans pincement au cœur les propos d’un héros du roman L ’Espoir (1937) d’André Malraux, texte au titre révélateur : « La révolution rend à l’homme opprimé, humilié et anxieux, une raison de vivre, une espérance. En faisant 10
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Introduction
descendre cette espérance du ciel sur la terre, elle prend la place de la religion, elle fait pour les masses souffrantes et détrompées ce que l’Église ne saurait plus faire. » Cette belle « espérance » [sic] nous apparaît désormais comme l’opium qui a étourdi les masses et justifié d’innombrables crimes. Mais l’Église n’en poursuit pas moins l’annonce d’une espérance fondée sur une Parole qui ne déçoit pas, car elle fait vivre dès maintenant : sur terre en vue du ciel pour employer un langage assez dévalué. Bref, l’espérance n’est pas un vain mot ou une attente vide. Méconnue ou tournée en dérision aujourd’hui par beaucoup, elle est une condition fondamentale pour une vie commune fructueuse et tout bonnement sensée ; il convient donc d’y réfléchir et d’en asseoir la raison d’être. Car elle ne va pas de soi, et bien des objections s’élèvent contre elle, plus encore ce qu’on pourrait appeler « l’esprit du temps » qui flatte plutôt le désespoir, celui des mondains (version complaisante façon Cioran ou savante façon Schopenhauer) ou celui des masses ballottées par les idéologies nationalistes, l’incitation à la consommation ou à l’insouciance, le refus de tout engagement matrimonial, politique ou religieux. Pourquoi cet « esprit » est-il si envoûtant et si séduisant pour beaucoup ? Faudrait-il désespérer de l’espérance ?
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CHAPITRE 1
L’espérance à l’épreuve
Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance. Et je n’en reviens pas. Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout. Cette petite espérance. Immortelle. Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu.
Réfléchissant aux possibilités de la raison et à ses limites, le philosophe Emmanuel Kant posait trois questions qu’il estimait centrales pour toute philosophie : « Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? » La première concerne les possibilités d’appréhender intelligemment le monde sensible, donc en particulier les sciences ; la deuxième vise le comportement moral juste, la façon de vivre une vie humaine digne de l’humanité en soi et dans les autres ; la troisième qui, selon Kant, relève essentiellement de la religion, est si décisive que faute d’espérance, la morale elle-même ne trouverait plus sa raison d’être, puisque l’homme moral attend que ses actions bonnes soient « récompensées » dans l’au-delà, donc espère une justice qui est loin de régner dans le cours 13
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de l’histoire où les méchants semblent souvent l’emporter sur les justes. Mais ce serait aussi l’aptitude à connaître le monde, donc les sciences, qui seraient affectée, car à quoi bon s’investir dans la recherche des lois ou des secrets de la nature, si cette connaissance ne permet pas une vie morale à hauteur d’homme et si celle-ci perd son sens faute d’espérance fondée ? Aux yeux du philosophe, l’espérance est donc la clé de voûte qui soutient la condition humaine elle-même. ESPÉRANCE ET/OU ESPOIR ?
Il faut retenir la leçon kantienne. Et ajouter que si en effet les religions aident à asseoir une telle espérance sur une attente qui, tout en visant à une transcendance, donc à un au-delà de l’histoire, permet cependant une vie aussi vraie et authentique que possible dès maintenant, il faut admettre également la possibilité en raison d’une espérance collective et personnelle. Il le faut, car si l’avenir devient infigurable, comme certains le prétendent, c’està-dire impossible à concevoir, enténébré et finalement vide, comment s’orienter dans le présent ? Comment, si cette proposition est fondée, ne pas en conclure que seule la jouissance immédiate compte, ou l’insouciance béate ? Mais comme la jouissance est passagère, décevante, à réactiver sans cesse, ce qui nous est promis est en réalité une sorte de supplice de Tantale : le renouvellement indéfini des mêmes déceptions, ce qui serait la version négative de l’éternel retour du même, redouté par Nietzsche, du moins sous cet aspect-là. L’esprit d’entreprise en économie 14
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L’espérance à l’épreuve
comme en politique s’éteindrait, aussi bien que le désir de se reproduire, donc d’enfanter les générations futures. Il ne s’agit pas là d’un rêve ou d’une imagination fantastique ; existent des associations en Grande-Bretagne qui promeuvent la « grève des utérus » et qui se donnent donc comme programme de ne plus enfanter, sous prétexte que leurs enfants « n’auraient pas d’avenir »… Ce programme est justifié par des soucis écologiques car l’humanité en elle-même est un danger pour la nature ! Mais comment ne pas voir la faiblesse d’un tel fondement et même sa dangerosité ? La Chine communiste qui s’était fixé autoritairement comme politique celle d’un seul enfant par couple en constate aujourd’hui les effets désastreux sur une démographie vieillissante mettant en cause l’avenir du pays. En quoi d’ailleurs l’environnement s’en trouve-t-il amélioré, alors que la pollution étouffe les métropoles chinoises, malgré une telle politique illusoire et inhumaine ? Ces inconséquences ne semblent pas frapper les idéologues féministes qui vantent de telles perspectives désespérées. Elles soulignent aussi à quel point une écologie radicale considère l’humanité comme un danger à éliminer ! Mais au nom de quelles folies peut-on rêver d’un monde humain sans êtres humains ? Bien entendu, on ne manquera pas de distinguer, voire d’opposer l’espoir à l’espérance. Une telle distinction s’impose en effet, mais elle est pourtant loin d’être claire et tranchée. La langue française distingue d’ailleurs mal les deux termes, notamment en employant le même verbe « espérer » pour l’une et l’autre notion. Toutefois, et par un 15
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souci de clarté qui ne devrait pas écarter totalement les difficultés, on pourrait dire que l’espoir porte sur une attente concrète, déterminée, limitée. On a l’espoir de réussir à un examen, d’obtenir un emploi, de passer de belles vacances, de réussir dans sa carrière professionnelle… Et un tel espoir peut être déçu si l’objet attendu vient à se dérober, et dès lors l’espoir se reportera sur un autre objet, un autre examen, un autre emploi… L’espérance, elle, semble plus vague, plus indéterminée, plus existentielle aussi, elle porte sur le tout des choses, sur sa destinée personnelle, sur le sens de sa propre vie ; elle a donc à voir avec ce que les anciens Grecs appelaient le « bonheur », autrement dit la réalisation plénière de son existence, considérée dans toutes ses dimensions, affectives, professionnelles, intellectuelles, religieuses. Or, pour citer Kant une fois encore, rien n’est plus subjectif que le bonheur, rien n’est moins définissable, rien n’est plus variable au long d’une vie, rien non plus n’est plus fragile. Il n’en reste pas moins que chacun espère la réussite de sa vie, et pas seulement au niveau affectif, financier ou social, mais dans une sorte de plénitude qui exaucerait les attentes les plus élevées. On perçoit alors à quel point une telle espérance peut et doit porter sur des espoirs précis : réussir sa vie de couple, être épanoui dans sa profession, goûter pleinement aux joies de l’existence, croire que même nos défaites ne triomphent pas du bonheur attendu et « espéré » dès ici-bas, mais au-delà aussi. Et donc les espoirs peuvent être déçus, se dérober à nos attentes sans pour autant ruiner l’espérance d’une vie belle et bonne… Ou encore l’espérance se trouve portée 16
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ou démentie par des espoirs bien concrets et pour ainsi dire « palpables ». Elle ne peut donc pas totalement se passer de ces petits ou maigres espoirs qui font le quotidien de nos attentes, et il serait même dangereux de déconnecter totalement l’espérance de tels espoirs très concrets. C’est pourquoi on se tiendra à grande distance des théories qui disjoignent radicalement espoir et espérance. De telles positions s’appuient généralement sur une appréciation négative du monde actuel qu’elles jugent « radicalement désespérant », pour reprendre une expression traduisant la pensée du juriste calviniste Jacques Ellul (1912-1994) ; notre monde le serait parce que dominé entièrement par la technique, « le vecteur de désacralisation du monde […], étant désormais lui-même investi de sacralité1 ». « Or c’est précisément quand il n’y a plus d’espoir, lorsque toutes les issues sont bouchées, lorsque nous nous précipitons vers l’abîme avec toute la force de notre intelligence, qu’alors surgit l’espérance. » On ne peut que s’inscrire en faux contre une telle position : là où tout est bouché, l’espérance n’a aucune place. Nous n’espérons que parce que nous trouvons dans l’existence effective des traces concrètes d’espoir et que nous pouvons découvrir des issues ; et nous les trouvons dans ce monde où il n’est pas vrai d’affirmer que la technique domine inconditionnellement, sinon par idéologie ou par une exagération de mauvaise foi. Sinon, comme dans le faux 1. Frédéric Rognon, « Jacques Ellul : une espérance pour un monde sans issue », Études, mai 2020, p. 67-78, qui présente les positions du juriste sans distance critique. 17
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radicalisme évangélique d’Ellul, il n’y a plus qu’à confesser un christianisme qui « sape les fondements de toute morale, comme de tout ordre social et religieux », puisque Jésus aurait été lui-même « foncièrement subversif ». Quiconque croit en l’Incarnation, en l’acte par lequel le Verbe, l’Infini, vient « demeurer » parmi nous, donc dans notre histoire, ne peut pas admettre ce nihilisme dévastateur ; en revanche quiconque a lu les Écritures constate à quel point Jésus, loin d’être politiquement et religieusement « subversif », s’est plié à la Loi comme à la pratique juive et n’a nullement combattu l’occupant romain. Un tel pseudoradicalisme n’est tenable que dans la pose intellectuelle et à condition surtout de ne pas le mettre en pratique, ou seulement dans les mots. Qui peut se passer des techniques ? Ses plus grands détracteurs en usent comme tout le monde : électricité, médecine et chirurgie, transports… Qui donc la « sacralise », comme on en fait un reproche sans fondement ? Non, l’espérance chrétienne s’appuie aussi sur des espoirs palpables, comme Jésus fait pressentir la Résurrection en guérissant, en soulageant, en relevant les gens accablés, car ce monde, si dur soit-il, n’est pas sans issue. Ces espoirs vécus dans l’amour, dans la vie professionnelle, dans les relations sociales, au contact de la beauté de la création et des œuvres d’art, font signe du côté d’une espérance permettant de porter les déceptions de l’actualité personnelle et collective. En ce qui concerne les arts, on ne peut que souscrire aux propos de l’académicien Michael Edwards : « La danse transcende le temps de la représentation, la 18
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vitalité et la mortalité du corps, et offre l’aperçu d’un corps libre, créatif, aérien qui rappelle la promesse chrétienne d’un corps “glorieux” et “spirituel”. La musique, qui existe à la fois dans l’oreille et nulle part, transfigure la voix humaine, transforme les bruits du monde en sons, et donne au temps, milieu de tous nos bonheurs qui nous mène pourtant à la mort, une nouvelle forme, un tempo, qui en fait une sorte de paradis provisoire. […] Tous les arts, sans oublier la sculpture, l’architecture, la photographie, le cinéma, projettent des entrevisions d’une nouvelle humanité sur une nouvelle terre et sous de nouveaux cieux1. » Autant d’allusions transparentes aux promesses de l’Apocalypse concernant la Jérusalem céleste… Autant de traces d’espoirs immanents qui fortifient notre espérance transcendante ! Autant d’issues dans ce monde prétendument « sans issue » ! L’ÉPREUVE DU NÉGATIF
Cette intrication des espoirs et de l’espérance permet de toucher à un point décisif. Faute d’une telle liaison, l’espérance resterait un wishful thinking, une attente vide et sans contenu, un désir creux, voire infantile. On connaît le reproche fait à l’espérance religieuse : vous attendez une vraie vie, un bonheur parfait et plénier, une réconciliation de toutes choses avec toutes choses, mais votre attente porte sur un au-delà, sur l’après la mort ; elle ne concerne 1. Michael Edwards, Pour un christianisme intempestif. Savoir entendre la Bible, Paris, de Fallois, 2020. Rien d’intempestif dans ce livre, mais une belle méditation sur l’art de la traduction ! 19
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rien de précis et de tangible dans la vie actuelle, et même à la limite une telle espérance vide de toute valeur vraie de tels espoirs historiques. Or que savez-vous d’une telle espérance ? Celle-ci ne risque-t-elle pas de vous détourner des satisfactions concrètes de cette vie, ou encore de vous faire « avaler des couleuvres » dans l’attente de lendemains meilleurs ? Les critiques de Marx ne sont donc pas loin : opium du peuple, l’espérance religieuse serait un baume qui permet de porter les malheurs du temps, qui évite de se rebeller contre elles, donc qui justifie l’exploitation de l’homme par l’homme. L’espérance renforcerait l’ordre établi, ou plutôt les désordres établis, puisque, après tout, les misères du temps présent seraient peu de chose par rapport à la plénitude attendue. Saint Paul dit-il autre chose aux Romains quand il « estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous1 » ? Souffrez donc sans murmurer, votre récompense sera grande, mais après, ensuite, dans une « révélation » à venir. En attendant, pliez le genou ! La critique porte en effet sur certaines conceptions passives de l’espérance. Celles-ci l’envisagent comme une compensation, une prime donnée après l’épreuve, un contrepoint heureux après des temps de malheur. Elles ont bel et bien cours, mais on doit se méfier de ce faux monnayage qui ruine l’idée même d’espérance. Il faut aller jusqu’à dire qu’il n’est pas d’espérance qui n’ait à s’affronter 1. Épître aux Romains 8, 18. 20
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à l’épreuve, ou pour parler comme les philosophes, qui n’ait à surmonter le négatif. Donc qui n’ait à faire face à la rudesse du présent, à traverser les déceptions, à assumer le poids de l’immédiat sans le dévaloriser, et encore moins l’ignorer. Car c’est ce négatif qui donne à l’espérance sa force et sa vérité ; c’est son absence qui fait de l’espérance un flatus vocis, conduisant à la résignation passive, donc à l’inaction et à cette passivité si justement mise en cause par Marx. L’espérance espère contre tout espoir précis, concret ; elle surmonte les déboires devant des espoirs déçus ; elle est le désaveu de l’idée selon laquelle l’échec serait le dernier mot de tout. Mais il en est ainsi seulement si elle a traversé le désespoir : l’espérance doit se conquérir contre son contraire, et si elle n’a pas traversé, non sans déchirement, son négatif, elle risque bien de rester un rêve, une attente vide, par nature décevante finalement. C’est le passage par le désespoir qui trempe l’espérance et lui confère sa force. Espérer, ce n’est donc pas s’abandonner à une sorte de quiétisme masochiste, c’est affronter le réel dans son opacité, mais aussi ne pas se laisser fasciner par une telle opacité comme si elle était la totalité des choses, comme si elle bouchait l’horizon humain. C’est pourquoi à une telle affirmation correspond une exigence de méthode. On ne peut traiter de l’espérance sans assumer le poids des incertitudes de la condition humaine, et c’est pourquoi une approche théologique immédiate, un recours trop rapide à une Révélation religieuse, un appel au message évangélique court-circuitant les attentes humaines serait infidèle à la logique chrétienne 21
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de l’Incarnation. Le traitement théologique de la question exige le détour par les interrogations que porte tout être humain, sinon un tel traitement conduit à ces spiritualités impressionnantes par leurs affirmations tranchées, mais inquiétantes par leur vide existentiel ; elles croient donner des réponses avant d’avoir entendu les questions ; elles ferment l’interrogation et le procès avant même d’avoir donné la parole aux témoins, et aux témoins les plus contradictoires. C’est pourquoi une réflexion sur l’espérance ne peut pas, ne doit pas être immédiatement théologique ou spirituelle. Elle doit assumer et prendre sur soi, en première instance, la situation concrète et historique dans laquelle se problématise toute attente d’un avenir fécond et meilleur. On pourrait ajouter que les scandales sexuels dans l’Église catholique montrent assez combien il faut être en garde contre ces spiritualités prétendument délestées de tout affect humain qui ont dominé tant de nouvelles institutions religieuses, car en réalité elles oublient, plus ou moins à dessein, leur ancrage affectif et conduisent tout droit à des manipulations imparables, au nom du plus haut et du plus sublime. Le passage méthodique par la prise en compte des dimensions proprement humaines de la question s’impose donc dans la logique même du problème de l’espérance. Pas d’évasion dans les spiritualités confortables, mais manipulatrices ou creuses, quoique souvent impressionnantes, parce qu’elles prétendent contourner les questions par des réponses consolatrices (faussement consolatrices) immédiates.
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À cette affirmation générale (il faut assumer le négatif pour pouvoir espérer avec justesse), on peut apporter le témoignage des plus grands. D’abord celui de la Bible en son entièreté : les Hébreux quittent l’Égypte dans la promesse d’une Terre, donc dans l’espoir d’échapper à l’esclavage subi, espoir porté par l’espérance d’une libération ; mais il leur faut traverser la mer Rouge au milieu des périls les plus grands, puis s’enfoncer dans le désert pendant des années, subir l’épreuve du dénuement et de la faim, et même une fois entrés dans cette Terre où coulent, censément, le lait et le miel, il leur faut la défendre sans cesse contre les dangers des Philistins ou, pire encore, contre les dangers venant du peuple lui-même, se pliant à ces idoles qui le détournent du Dieu unique, et donc ruinent la Promesse… Espoirs déçus qui compromettent l’espérance en l’Alliance ? Non, car ce peuple « à la nuque raide » ne cesse d’être soutenu par la parole des Prophètes et de leurs Sages qui relancent l’attente. Mais il « faut » que la Promesse soit mise à l’épreuve, sous peine de n’être qu’un rêve vain ou une pure illusion. Ce n’est qu’en traversant le désert qu’on peut entrevoir ce qu’il en est de la Terre promise. Et encore… La geste de Jésus reproduit, si l’on peut dire, la même traversée du négatif : le Messie n’entre pas en vainqueur tout-puissant dans une Jérusalem libérée de l’envahisseur romain, la foule enthousiaste se transforme vite en meute servile ou en troupe manipulée par les puissances établies ; Jésus est mis en procès, livré aux bourreaux et mis en croix, provoquant la déroute et le désespoir de ceux qui avaient 23
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« espéré » en ce Libérateur… Tout semble donc s’éteindre dans les ténèbres du Vendredi Saint. Mais, comme disent les Écritures, il « faut » (δει) en passer par là, faute de quoi la lumière de Pâques serait un faux jour, une illusion, une pseudo-victoire sur la mort et le négatif. Par là, la foi chrétienne souligne avec une force sans égale que la vie, la vraie vie, ne s’atteint que par la traversée de la mort, ou encore que quiconque prétend vivre sans passer par l’épreuve est dans l’illusion ou la fausse attente. Car la vie est plus forte que la mort, et elle le manifeste dans l’affrontement à la mort, comme l’amour est plus fort que tout, mais il le montre en traversant son contraire. Un amour qui n’a pas frôlé la trahison sera-t-il vraiment forgé pour durer et s’approfondir ?… Mystère des choses, mystère inéluctable, si aisément méconnu ou contourné. Porter sa croix, est-ce masochisme ou profonde vérité révélatrice de la condition humaine ? Les mystiques n’ont pas ignoré une telle vérité, même si leurs itinéraires et leurs spiritualités empruntent des chemins très divers, non uniques en tout cas, car l’épreuve prend figure en chaque destinée particulière et avec les marques d’un temps ou d’une histoire bien précise. À cet égard, un maître incontestable en est Jean de la Croix (1542-1591). « Oh ! si l’on finissait par comprendre, écrit-il, qu’il est impossible de parvenir à la profondeur de la sagesse et des richesses de Dieu sans pénétrer dans la profondeur de la souffrance de mille manières, l’âme y mettant sa joie et ses désirs (afin de comprendre avec tous les saints quelle en est la largeur et la longueur, la hauteur 24
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et la profondeur)1 ! » Remarquons que la joie trouvée dans la souffrance ne consiste pas à jouir de la souffrance pour elle-même dans un masochisme pervers : elle a pour but la connaissance de la nature de Dieu ; elle a donc une finalité positive qui ne pourrait pas être atteinte sans une telle traversée. Il ajoute d’ailleurs : « L’âme qui désire vraiment la sagesse désire aussi vraiment entrer plus avant dans les profondeurs de la Croix qui est le chemin de la vie. » Ici encore la croix est considérée comme ouverture non à la mort, mais à la vie… Et Jean de la Croix ne craint pas de mobiliser « tous les saints » pour conforter ses dires… Thérèse de l’Enfant-Jésus ou mère Teresa plus récemment n’ont-elles pas elles aussi traversé de redoutables épreuves de la foi ? Elles n’en ont pas moins gardé l’espérance en la Miséricorde divine, au sein de la nuit. Chez ceux-là mêmes où tout paraît simple et clair, sans troubles et en toute sérénité, on doit prendre garde à ne pas tomber dans le piège. Ainsi par exemple de la poésie si impressionnante d’une Marie Noël (1883-1967), poésie allègre, presque primesautière, pleine d’humour, mais profonde et vigoureuse, si simple qu’on pourrait à la limite ne pas la prendre au sérieux, et tout à l’opposé de celles d’un Saint-John Perse ou d’un René Char, si absconses et hermétiques ! L’une brillant par sa clarté et son allégresse, les autres en imposant par leur majesté ou leur obscurité. Ce qui explique peut-être la méconnaissance 1. Saint Jean de la Croix, Le Cantique spirituel, dans Œuvres complètes, Paris, DDB, 1959, où plusieurs passages vont dans le même sens, par exemple p. 710. 25
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dans laquelle elle est tenue par l’opinion et les médias, car les profondeurs ténébreuses en imposent plus que la lumineuse simplicité. La « bonne dame » d’Auxerre ne paraît pas faire le poids par rapport aux grands noms qui affichent leurs déchirements à chaque rime. Et pourtant la lecture de la correspondance de Marie Noël avec l’abbé Mugnier1 dévoile des aspects cachés de la vie de la poétesse. Âme tourmentée, anxieuse, doutant d’elle-même et de sa foi catholique, toujours portée à ne plus écrire et à renoncer à sa vocation d’écrivain, elle ne cesse de clamer sa détresse. Il suffit d’ailleurs de lire le poème non encore édité publié à la fin de ces pages de correspondance, et sans doute rédigé en février 1914, pour entrevoir les abîmes qu’elle a côtoyés. Le titre à lui seul, Ténèbres, est éloquent, le texte, un douloureux gémissement adressé à Dieu dans la nuit. « Ah ! quel gouffre ! Où vais-je ? Où fuyez-vous ? Je vous perds tout entier. Et pourtant je vous aime, et je lutte, et je souffre. Ô Dieu qui n’êtes pas comme si Vous étiez. » Mais il faudrait tout citer de cette longue complainte pour comprendre à quel point cette femme, dont les apparences trompeuses faisaient croire à une « bonne dame d’œuvres », a connu des tourments permanents et a su les combattre. Elle écrit d’ailleurs à l’abbé : « J’ai peur de perdre mon âme dans ce combat si la fatigue devient trop grande2. » Or il faut se convaincre que c’est de ces
1. Marie Noël-abbé Mugnier, J’ai bien souvent de la peine avec Dieu. Correspondance, Paris, Éd. du Cerf, 2017. Marie-Mélanie Rouget est le vrai nom de la poétesse. 2. Ibid., Lettre du 10 novembre 1930, p. 216. 26
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abîmes qu’est née une poésie si apparemment sereine et touchante, car sans ces profondeurs qui affleurent dans la simplicité, y aurait-il une telle vérité dans la poésie de la paroissienne d’Auxerre ? C’est de la nuit que jaillit la clarté d’une telle poésie. Il a fallu le désespoir le plus profond pour que la foi et l’espérance de Marie Noël nous touchent à ce point. Sans un tel désespoir, sa poésie serait-elle autre chose qu’une œuvre pieuse, fade et sans relief 1 ? Mais la poétesse a su ne pas se laisser submerger par la nuit, non sans les encouragements constants d’ailleurs de l’abbé Mugnier dont on découvre à quel point ce prêtre a su aider dans la discrétion nombre d’intellectuels. À de telles expériences, on pourrait objecter qu’elles sont exceptionnelles, peut-être même liées à des troubles pathologiques. Mais il faut se méfier des explications simplistes qui évacuent le tragique de la vie pour y substituer des propos faussement tranquillisants. C’est l’œuvre qui compte et qui par son existence même démontre que la nuit, très réelle, n’a pas vaincu. D’ailleurs ces expériences sont-elles réellement exceptionnelles, et ne les retrouveraiton pas chez nombre des plus grands créateurs, en philosophie (Pascal ou Nietzsche), en littérature (Dostoïevski ou Proust), en politique (de Gaulle), dans la vie religieuse 1. Un peu comme le désespoir d’un Cioran qui, chez lui, relève plus du fonds de commerce que du tourment existentiel, l’homme ayant vécu toute sa vie dans la dépendance financière de ses maîtresses et dans une « abstraction » par rapport à la vie commune qui permet ainsi des exercices calculés de désespoir… Vanessa Springora, abusée par G. Matzneff, raconte la lâcheté de l’homme quand elle est venue lui demander conseil : une femme doit savoir se sacrifier à un génie, lui déclara-t-il ! (Le Consentement, Paris, Grasset, 2020.) 27
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comme on l’a vu avec Jean de la Croix, et comme on pourrait le démontrer chez des mystiques apparemment plus sereins et « modérés » comme François de Sales1 ? Allons plus loin : y a-t-il une vie humaine qui soit exempte de la traversée de véritables nuits de doute et de désarroi, pour le moins de combats contre soi-même et contre sa tiédeur ? Quel champion sportif, quel virtuose en musique, quel chef d’entreprise, quel enseignant, etc., n’a pas été confronté à la rudesse des apprentissages et à la monotonie des tâches quotidiennes, donc au combat pour être « à la hauteur » ? On le voit donc : le passage par l’épreuve, donc par le négatif, est constitutif de toute vie humaine. Tout le problème est donc de savoir si ce passage par les « mille morts amères » dont parle Nietzsche n’aboutit qu’au vide ou si, au contraire, cette traversée du désert débouche sur une certaine Terre promise. ESPÉRANCE ET TRANSCENDANCE
En réalité, le sportif, l’artiste, l’étudiant qui se battent pour réussir en affrontant des exercices difficiles et rigoureux savent bien qu’il s’agit là d’une condition sine qua non pour aller au-delà, donc pour réussir grâce à des efforts exigeants. Aller « au-delà » : tel est bien l’enjeu ; c’est dire d’abord qu’on espère que l’épreuve n’est que la démarche indispensable pour aller de l’avant ; c’est dire ensuite qu’on vise un dépassement, une étape ultérieure, qui reste incertaine tant qu’elle n’est pas atteinte. N’est-ce 1. Son magnifique Traité de l’amour de Dieu montrerait qu’il n’est pas trace de mièvrerie chez cet évêque qu’on croit trop facilement doucereux… 28
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pas la trace d’une certaine « transcendance » ? Trace d’un au-delà indéterminé et peu assuré, mais un au-delà qui provoque la dynamique pour ne pas stagner, qui mobilise la volonté pour vaincre les obstacles, qui oblige à sortir de l’état de choses actuel tout en l’assumant. Or qu’est-ce que la transcendance, sinon ce mouvement de dépassement vers une étape ultérieure, cachée, visée, vers un « idéal » dont on pressent qu’il ne peut être atteint, s’il l’est jamais, que dans la mobilisation actuelle de ses énergies ? « S’il est jamais atteint », car par définition un idéal reste toujours au-delà de nos prises. Un sportif sait qu’il peut toujours battre d’autres records ; un musicien sait qu’il peut toujours améliorer et raffiner son style, un chercheur sait qu’il n’en a jamais fini de ses tentatives pour découvrir d’autres aspects de ses enquêtes… Par là, l’espérance est un idéal mobilisateur dans le présent, mais presque indicible, qui doit le rester en tout état de cause. Elle n’est donc pas une utopie, car celle-ci se donne en général une représentation du but visé, comme on le voit chez Thomas More, dont l’Utopie n’est finalement qu’une copie corrigée de l’état de choses que connaît l’auteur, une amélioration des situations économiques, sociales, politiques ou religieuses, pas vraiment une réalité d’un autre ordre. Elle est le rêve d’une disparition des défauts et des injustices du temps présent, rêve situé dans un non-lieu (u-topos selon l’étymologie grecque du terme), mais qui
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n’est en réalité qu’une transposition enjolivée du présent1. On pourrait en dire autant des phalanstères, imaginés par Fourrier, qui proposent un état de choses où les interdits présents, les limites actuelles dans le travail, la sexualité, les relations sociales, se seraient effacées, dans une sorte de passage à la limite de ce qui est et ne peut pas ne pas être : donc sans coupure ou transcendance réelle. À quoi il faut ajouter que si l’espérance travaille le présent et offre le dynamisme qu’on a dit pour l’action et l’entreprise, l’utopie n’explique pas comment on passe du présent critiqué à la société utopique proposée. Il y a disjonction, saut, rupture, mais celles-ci restent sans prise sur l’actualité historique. On rêve d’autre chose (« un autre monde est possible »), mais on n’indique pas comment on passe du présent médiocre à un avenir radieux. Ou alors les moyens suggérés laissent pressentir que le passage ne se fera que dans la contrainte et l’élimination forcée de tout ce qui s’oppose à la réalisation du rêve. Surtout à tous ceux, bourgeois, aristocrates, koulaks, juifs, croyants… qui, penset-on, font barrage à l’avènement de la société parfaite. Ainsi en est-il de la trop célèbre « dictature du prolétariat », censée, selon Marx, ne pas durer… Or l’espérance ne tue pas, elle ne conduit pas à la contrainte, mais elle peut être compromise par la réalisation forcée de l’utopie. Car l’utopie n’est pas non plus l’évocation de grands principes d’action, qui, comme tels, 1. Thomas More, Utopia, Londres, Penguin Books, 1979. Bonnes mises au point dans François Chirpaz, Raison et déraison de l’utopie, Paris, L’Harmattan, 1999. 30
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restent en effet formels, sans contenus, mais qui appellent donc un contenu précis à inventer ou à discerner. En ce sens, il n’est pas juste de parler d’« utopie républicaine » à propos de la fameuse trinité « Liberté, Égalité, Fraternité », comme le fait Dominique Schnapper1. Cette « trinité » « invoque[rait] des principes impossibles à appliquer tels quels » ; or l’utopie en appelle moins à des principes qu’elle ne propose un modèle de société apte à réparer les injustices du monde tel qu’il va. Certes, la République s’appuie bien sur des principes formels, mais ce recours ne constitue pas une utopie au sens propre du mot. On ne peut d’ailleurs que s’en réjouir. Car les utopies passées ont généralement débouché sur des sociétés répressives, opposées aux rêves d’émancipation dont leur théorie était porteuse. Le xxe siècle s’est en effet illustré par des violences inouïes au nom même, soit de l’avènement de la société raciale pure (national-socialisme), soit de la révolution prolétarienne bolchevique (marxisme-léninisme) ou de ses dérivées (Kampuchéa démocratique au Cambodge, le culte du chef « bien-aimé » en Corée du Nord). Inouïes, en effet, car quelle autre période dans l’histoire de ces derniers siècles a atteint ce niveau de « perfection technique et rationnelle » des camps de rééducation, ou de travail, ou de concentration (appelés hypocritement par le régime communiste chinois actuel « centres de formation professionnelle ») ? Ils ont provoqué des millions de morts, totalement arbitraires. Inouïs encore, puisque les résultats 1. Dominique Schnapper, « L’utopie républicaine », Commentaire, n° 169, printemps 2020, p. 123-125. 31
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ont été la dévastation de sociétés entières, ou, comme dans les perspectives staliniennes démentes, des projets fous de canaux inutiles ou de lignes de chemins de fer inabouties1… C’est peu dire que l’espérance a été compromise par les tragédies du xxe siècle. Nous payons désormais le prix des barbaries encore récentes ; elles ne sont sans doute pas mortes dans la Chine communiste actuelle, si l’on pense au sort des Tibétains et des Ouïgours déportés par millions dans des camps dits de rééducation ; pas mortes non plus dans l’enfermement du peuple chinois, sous une surveillance permanente par des techniques sophistiquées ; pas mortes non plus dans le mensonge dévastateur qui a entouré la naissance et l’expansion de la pandémie Covid-19 au début de l’année 2020. Il devient banal d’affirmer que l’effondrement ou la dévalorisation des idéologies matérialistes, faussement utopiques, aboutit à la ruine de toute perspective d’un sens de l’histoire. Qui peut encore croire, sauf quelques intellectuels égarés, que la Chine communiste préfigure l’avenir souhaitable pour l’humanité ? Du coup, c’est l’idée d’un futur meilleur et possible qui a perdu de sa pertinence, car nous ne croyons plus aux lendemains qui chantent, et certainement pas à ceux dont nous voyons trop bien la face grimaçante. Nous 1. Les films retraçant ces horreurs abondent, et la littérature sur les camps ne manque pas pour qui ne veut pas s’aveugler. On peut retenir le livre glaçant de Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2012. On ne peut ignorer le travail de Michel Terestchenko, L’Ère des ténèbres, Lormont, Le Bord de l’eau, 2015, et d’autres de ses œuvres sur le mal politique. 32
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savons trop que « l’avenir radieux » ouvre sur l’horreur et la barbarie. Mais, du coup, seule la réalité immédiate reste notre horizon, et l’on a déjà évoqué le « présentisme ». Une telle absence de perspectives aboutit à la désespérance, donc à une société affaissée qui verse dans le culte de la consommation ou de la jouissance sans frein. Du coup, l’espérance se trouve elle-même emportée dans la dévastation, au point que les religions, en particulier le christianisme, risquent d’être touchées par la tempête et qu’il devient difficile d’envisager ce qu’on a appelé jadis « les fins dernières ». Voilà pourquoi aussi il est indispensable de ne pas se laisser terroriser par un tel esprit du temps. On ne doit pas se laisser ensorceler par les conséquences de la barbarie, sous peine de lui donner raison et de penser que l’horreur a vaincu. On ne doit pas non plus jouer le jeu de l’« obsolescence de l’homme » (Günther Anders), ni non plus se repaître des noirceurs prétendues de l’époque : notre société ne connaît pas que la jouissance et la consommation, l’homme moderne ne s’identifie pas à l’animal laborans dont parla Hannah Arendt, car il est encore dans nos sociétés des femmes et des hommes, sans idéologie conquérante, qui ont le souci d’autrui et se dépensent silencieusement pour leur prochain : instituteurs dévoués, personnel médical courageux comme on l’a vu au moment de la pandémie du Coronavirus, chefs d’entreprise créateurs, pères et mères de famille heureux d’élever leurs enfants dans le dévouement, scientifiques acharnés à découvrir dans leurs laboratoires des médicaments salvateurs… 33
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Table des matières
Introduction........................................................ 7 Chapitre 1. L’espérance à l’épreuve...................... 13 Espérance et/ou espoir ?.......................................... 14 L’épreuve du négatif................................................. 19 Espérance et transcendance..................................... 28 Chapitre 2. Nos petites peurs du xxie siècle ou l’espérance vaine........................ 39 Diversité de nos peurs............................................. 40 Peurs écologiques.................................................... 42 Peurs pour la vie politique démocratique................. 43 Peur du mensonge et des contre-vérités..................... 47 Conséquences pour les démocraties........................... 50 Peurs « métaphysiques »........................................... 57 Vaincre nos peurs.................................................... 65
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Chapitre 3. L’espérance contrariée....................... 69 Condamnation d’une tradition................................ 70 Critique philosophique........................................... 70 Critique théologique............................................... 78 Espérance et révolution........................................... 85 Chapitre 4. L’espérance vive................................. 105 Une histoire sensée.................................................. 107 Une histoire........................................................... 108 Du sens................................................................. 111 Une histoire ouverte............................................... 114 Une histoire en ruptures......................................... 116 Conversion et vie dans l’Esprit................................ 119 Les fins dernières..................................................... 127 Conclusion.......................................................... 135
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