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Le jour de l'ours

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PAUL BEAUPÈRE

LE JOUR DE L’OURS

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Crépin Ier règne sur le royaume de Follebreuil. Descendant d’une glorieuse lignée de rois belliqueux, Crépin 1er n’en est pas le plus malin. Être roi est, selon lui, la chose la plus fatigante sur terre : il déteste prendre des décisions et préfère faire la sieste. Quand il ne se repose pas, il se promène dans son royaume et cherche sa fille chérie, la princesse Colysne, qu’il aime tendrement.

Colysne est la fille unique de Crépin Ier. Vive et dégourdie, elle déteste pardessus tout qu’on la prenne pour une enfant ! Elle aime l’aventure et la liberté, et préfère les chevauchées sauvages et les leçons d’épée à la broderie et aux fanfreluches. Accompagnée de sa jument Armoise, elle galope vers l’aventure et défie tous ceux qui se mettent en travers de son chemin.

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Frère Sixte est un moine de l’abbaye de Saint-Loup. Sa passion pour toutes les créatures de la nature donne bien du travail à frère Côme, le supérieur, chargé de faire appliquer à la lettre la règle de saint Benoît. Avant d’être moine, il était un preux chevalier. Et, s’il le faut, il est prêt à quitter sa bure et à enfiler de nouveau son armure…

Sa mule, qui est le plus fougueux destrier du monastère, se nomme Amandine . Elle a les oreilles trop longues, les pattes trop courtes, le ventre trop rond, mais le coup de sabot sûr et sait, quand il le faut, se changer en rude guerrière.

Pio a 13 ans, comme la princesse Colysne. Petit page au service du roi, il rêve d’être un jour chevalier. Le reste du temps, il le passe à se disputer avec la princesse, qui a quand même un fichu caractère… 13

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Tugdual de Cornemolles est un vieux chevalier. Depuis qu’il est revenu des croisades, il y a des années, il n’a pas quitté son armure. Sa carapace est soudée sur lui à cause du soleil de l’orient, de la rouille et du temps. Personne n’approche de la tour qu’il habite à cause du fumet nauséabond qu’il dégage… Ancien compagnon d’armes de frère Sixte, il est aussi un fidèle serviteur du roi Crépin Ier.

Roc de Tristiver est lieutenant de la garde du roi. Nul n’échappe à son regard inflexible. Il voit tout, il sait tout. Il admire le passé glorieux de la dynastie des Crépin, qu’il connaît par cœur et il est toujours prêt à repousser l’envahisseur et à défendre le royaume de Follebreuil.

L’ours. Une bête majestueuse, féroce et terrible ? Quand il se dresse sur ses pattes arrière, lève les griffes au-dessus de sa tête et ouvre sa gueule, on pourrait croire que la fin du monde est arrivée. 14

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LES MOINES DE L’ABBAYE SAINT-LOUP Le père Côme veille sur la communauté. Il est le prieur, le chef.

Le frère Quintus s’occupe de l’infirmerie. Il y bricole des potions, des onguents et des tas de crèmes dont il a le secret.

Le frère Cyprien chante faux, ce qui n’est pas très grave car il ne chante jamais. Il veille surtout sur ses ruches dont il connaît chacune des abeilles.

Le frè re O ctave passe le plus clair de son temps au scriptorium où il recopie les manuscrits avec une ardeur et une patience infinies. Dans sa jeunesse, il a beaucoup voyagé et on raconte qu’il parle presque toutes les langues de la terre. Puis, il y a le frère Corneille , qui peine à venir aux offices, qui bâille quand il ne dort pas et qui dort quand il ne bâille plus. Et enfin, il y a le frère Sixte , le moine-chevalier amoureux des animaux, mais vous le connaissez déjà. 15

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MAÎTRE JEAN ET SON ARMÉE DE MARMITONS Dans les cuisines du château, c’est Maître Jean le roi, que Crépin 1er se le tienne pour dit ! Aidé d’une myriade de marmitons, il concocte les mets les plus exquis de la contrée, qui font les délices des petits et des grands du royaume !

DES BRIGANDS Leur prose n’est pas châtiée, leur allure est peu soignée et, sur les routes, il ne fait pas bon croiser ces bandits de grand chemin !

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DES VIKINGS Venus du Nord, où il fait froid et l’air est brumeux, ils rôdent le long des côtes. Quand ils accostent, ils campent, pillent, brûlent et décampent. Tel est leur destin !

Dame Hildegarde est la responsable de l’éducation de la princesse Colysne et prend soin d’elle comme de sa propre fille.

Odilon Petitcoq,

Un sinistre

bouffon.

le ménestrel.

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CHAPITRE 0

EN CE TEMPS-LÀ…

Ab æterno1

Ce qui suit n’est pas vraiment le début de l’histoire, et pourtant ces quelques mots aideront le lecteur à comprendre ce qu’il découvrira plus tard. Voilà pourquoi il paraît raisonnable d’être attentif à ces lignes.

Nous sommes en l’an de grâce 1301, ou 1302, ou 4 ou peut-être 6. À cette époque, aucun facteur ne passe à la fin de l’année pour vendre son calendrier, et la plupart des gens ne savent ni lire, ni écrire, ni compter, ce qui fait que personne ou presque ne sait en quelle année on peut bien être ! Mais, et c’est beaucoup plus important, chacun connaît les fruits de l’automne et les légumes de l’été, quels oiseaux migrent au printemps et quels autres seront succulents à la broche en hiver ; chacun sait qu’une charpente de châtaignier éloigne les araignées et qu’une 1. Depuis l’éternité. 19

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branche de houx devant la porte écarte les esprits mauvais ; chacun connaît les noms d’au moins cent plantes, celles qui soignent les verrues, les migraines ou combattent la fièvre, celles qui font fuir les moustiques, donnent du goût à la soupe ou qu’il ne faut jamais toucher car elles tuent plus sûrement qu’un poignard. Au milieu du village, un clocher sonne et découpe les jours en tranches régulières, heures de joie ou de malheur, de labeur ou de repos. On sait que la pluie du matin n’arrête pas le pèlerin, qu’à la Sainte-Catherine, tout bois prend racine, que les loups rôdent dans la forêt et qu’une pièce d’or ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Chacun connaît tout ça et encore mille autres choses. Alors, savoir si on est en 1301, ou 1302, ou 4 ou peut-être 6… Personne ou presque ne le sait, mais surtout, tout le monde s’en fiche.

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CHAPITRE -1

ET PENDANT CE TEMPS-LÀ…

Ab initio1

Quelques lignes qui ne sont pas sans importance, même si, comme on le verra plus tard, le lecteur peut se demander si le début de cette histoire a quelque rapport avec ce qui le précède.

Le royaume de Follebreuil est paisible. Couvert de forêts où gambadent cerfs et lièvres, de rivières où sautent truites et grenouilles, doté d’une terre généreuse qui donne blés et vignes, il n’a point de richesse particulière et n’attire guère la convoitise de ses voisins. Il connut jadis des périodes agitées, il était alors dirigé par des rois querelleurs. Désormais, c’est Crépin Ier, roi très pacifique et très calme, qui est sur le trône. Et, si rien ne change, dans des siècles et des siècles, quand les historiens raconteront son

1. Depuis le début. 21

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règne, ils n’en diront rien, car il n’y aura rien à dire. Sauf, bien sûr, si les choses changent. Crépin Ier est né en 1263 et, au moment où se déroule notre récit, il a 38 ans, ou peut-être un peu plus, ou peutêtre un peu moins, pour peu qu’on soit en 1302, en 1304, ou 1306… mais ces histoires de dates n’ont pas vraiment d’importance. Il est le descendant d’une fière et longue série de Crépin qui règnent sur le royaume de Follebreuil depuis plus de deux siècles. Fils de Crépin II1, lui-même fils de Crépin IV 2, qui avait pour père Crépin VIII3, qui n’est autre que le redouté fils de son terrible paternel, Crépin XVI4, qui fut le digne rejeton de Crépin XXXII5. Crépin XXXII par qui tout a commencé, XXXII qui fut le premier. Crépin XXXII, de sinistre mémoire, fut le fondateur de la dynastie des Crépin. Premier du nom, premier roi de Follebreuil et des terres australes, depuis les sombres bois des plages de l’Ouest jusqu’au mont des Huit Saisons, Crépin XXXII a, selon la légende, tué huit dragons en combats singuliers, chassé huit fois des envahisseurs à la tête de ses armées, défié huit rois en duel et eu huit enfants. Quatre fois huit exploits qui vinrent orner son nom et, 1. Crépin 2, en chiffres romains car, au royaume de Follebreuil, on parle latin ! 2. Crépin 4. 3. Crépin 8. 4. Crépin 16. 5. Crépin 32. 22

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Et pendant ce temps-là…

comme « Crépin 4 fois 8 » c’est un peu trop compliqué à dire, surtout pour ceux qui maîtrisent mal leurs tables de multiplication, il devint Crépin XXXII ! Ses sept premiers enfants furent des filles. Crépin XXXII, qui n’appréciait rien tant que la compagnie des soldats, en fut un tantinet contrarié. Quand, pour huitième et dernier enfant, arriva un garçon, un héritier, il le nomma Crépin « Comme son père ! » et il ajouta : « Il sera roi, comme moi ! Mais, comme il est deux fois moins grand et moins redoutable que moi, il sera 16 ! » C’est ainsi que naquit cette tradition unique au monde : le fils de 16 fut 8, celui de 8 fut 4, 4 eut 2 et 2 fut père de 1, 1, qui est le père de Colysne… une fille, unique. En effet, la femme de Crépin Ier mourut juste après cette naissance. Ainsi, premier à ne pas avoir de fils, il était désormais évident que ce Crépin, qui était premier, serait aussi le dernier. De toute la lignée des Crépin, Ier n’est pas le plus malin. Il n’est ni le plus intelligent ni le plus vaillant, mais il est certainement le plus idiot. À l’ouest, Follebreuil est bordé de longues plages de sable blanc. Ce 21 mai 1301 – ou 1303 ou 6 ou même 9, mais c’est sans importance – à l’horizon, derrière la houle 23

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­moutonneuse, se dessine le haut d’un mât. Une voile rectangulaire, rayée de rouge et de blanc, émerge des flots agités. Quand le navire est suffisamment proche, on découvre une bête, inquiétante, gueule ouverte et crocs dehors, prête à se battre, piller, voler, tuer et tout brûler sur son passage ! À la proue du drakkar, un formidable dragon fend les flots. Sculpté dans un bois venu du nord, il surmonte une coque noire. Bientôt, la bête s’échoue sur la grève ! À l’avant, se tient un homme fier, cruel, conquérant : le capitaine. Le regard fixé sur le pays qu’il va ravager, il saute sur le sable et avance rapidement sur la plage. Derrière lui, couverts de cuir, de fourrures et de fer, une bande de solides guerriers débarque. Ils ont à leurs ceintures des épées et des glaives qui brillent au soleil du matin. Organisés, obéissant au capitaine, ils établissent un campement sur la plage. Ils ont des trognes cassées, des nez tordus et, sur leurs visages, les cicatrices, plus nombreuses que les hirondelles au printemps, racontent les combats des années passées.

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CHAPITRE 1

IL ÉTAIT UNE FOIS…

Felix sit dies natalis1 !

Ici commence vraiment l’histoire. Mais, en avançant dans le récit, vous comprendrez l’utilité d’avoir lu ce qui précède et vous bénirez l’auteur de vous avoir offert cette chance. Allez, en route !

Le matin du 21 mai 1301, ou 3 ou 5 ou peut-être 9, le roi Crépin Ier est d’une humeur de rêve. Aujourd’hui, sa fille unique, sa fierté, son bonheur, son héritière, sa joie de vivre, l’objet de tous ses ravissements et, il faut bien l’avouer aussi, de plus de la moitié de ses soucis, Colysne, fête ses 13 ans. Quand Crépin saute de son lit, quelques lapins profitent des premiers rayons du soleil et se goinfrent de trèfles gras en gambadant dans les prairies qui bordent le château de

1. Joyeux anniversaire ! 25

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Picvallon. En chaussons et robe de chambre rouge, le roi se dirige en dodelinant vers les cuisines. – C’est important de vérifier que tout sera prêt pour ce soir ! Il le faut, je le veux ! chantonne-t-il joyeux. De la cave au grenier, du sommet du donjon jusqu’au plus profond de l’oubliette la plus égarée, de la grande salle en passant par la plus petite chambre, chacun prépare, nettoie, arrange, balaie, range ou décore. Car il faut vraiment que tout soit prêt ce soir, pour fêter, comme il se doit, l’anniversaire de la princesse. Quand le roi arrive dans les cuisines, il est assailli par l’odeur de gâteaux encore fumants. C’est le domaine de Maître Jean, l’empereur des casseroles. Un magicien qui, avec trois feuilles de laurier et un vieux lapin desséché, fait le plus royal des civets et réussit un ragoût pour douze avec une carotte et un brin de fenouil. Autour du Maître, une armée de marmitons court par ici, vole par là, hurlant « oui, chef » à chaque seconde. La pièce est haute comme une cathédrale. Sur un mur s’alignent des fours aux gueules de pierre, d’où s’échappe une chaleur à faire pâlir l’enfer de jalousie. D’un autre côté, on admire des cheminées assez vastes pour y cuire un éléphant où y griller une girafe, bien que jamais on ne vît ni l’un ni l’autre dans le pays. Sur des étagères qui grimpent jusqu’au plafond, s’entassent bocaux et pots de miel, de sucre, de farine et de 26

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pommes séchées. Pour grimper à la conquête de ces trésors, il faut emprunter des échelles qui n’en finissent pas et semblent monter tout droit au paradis. – C’est merveilleux, votre cuisine est merveilleuse, Maître Jean. Ce matin, il faut me rassurer, dit le roi. Tout sera-t-il prêt pour le dîner ? – Que Votre Altesse soit tranquille. Il y aura des viandes savoureuses et des poulardes grasses, pour ceux qui aiment le lourd. On servira force soupes et potages, pour les damoiselles et les jouvenceaux. Le gibier abondera sur votre table, pour réconforter les rudes gaillards, les entremets feront saliver vos invités, les gâteaux et pâtisseries qui viendront juste après les poissons et les viandes froides auront le goût des rêves ! – C’est épatant, épatant, vous êtes épatant ! De ce château, vous êtes le vrai roi ! Maître Jean, je vous félicite. Puis-je goûter ceci ? demande Crépin en allongeant déjà le bras pour saisir un petit chou nappé de rose et de blanc. – Non ! Bas les pattes ! C’est pour ce soir ! D’un coup de cuillère en bois, le chef chasse la royale main. – C’est que… je suis tout de même le roi ! dit Crépin. Si je ne puis prendre un gâteau en ma propre cuisine… que puis-je donc encore faire en mon royaume ? – Sire, faites ce qu’il vous plaira dans votre royaume, mais

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considérez que céans, vous êtes chez moi ! Ici, le roi c’est moi ! – C’est bien, c’est bien. Si vous le dites, cela doit être vrai. Faites au mieux, comme d’habitude. C’est très bien, c’est épatant et formidable, continue le roi en s’éloignant. Pour aller jusqu’à la grande salle du château, le roi remonte un escalier, s’enfonce dans un sombre couloir, traverse les murs les plus épais et les plus anciens de Follebreuil, juste sous le donjon. Au sortir de ce passage, il débouche sur une vaste salle. C’est là que se déroulent fêtes et banquets, là qu’ont chanté tant de ménestrels et dansé moult ours savants. Les murs, plus hauts encore que ceux des cuisines, sont couverts de tapisseries, qui narrent aux visiteurs les exploits des Crépin anciens. On y voit des dragons terrassés, des ennemis écrasés, des tournois remportés, des guerres gagnées et des mariages célébrés. Sur une corniche, derrière deux arches de pierre, une estrade attend les musiciens qui, ce soir, feront résonner les voûtes au son de la vielle à roue, du psaltérion, du rebec, de la flûte ou du tambourin. Sur des tréteaux de bois, la table est dressée et couverte d’une épaisse nappe blanche. La vaisselle d’argent attend déjà les invités. – C’est épatant ! C’est prêt, c’est formidable ! dit Crépin. Des serviteurs s’activent tout autour, passent dans un 28

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sens et repassent dans l’autre, les bras chargés de bancs ou de fauteuils, de coussins ou de tableaux, d’étendards ou même d’une magnifique armure de parade qui décorera la salle ce soir. – Et ces fleurs, ces bouquets partout, c’est charmant. Mais, pourquoi du lilas ? – Sire… c’est la fleur préférée de la princesse, répond un serviteur. – C’est ça ! Bien sûr, c’est tout à fait ça ! C’est formidable ! Bravo. Puis Crépin Ier inspecte les remparts. Il y croise Roc de Tristiver, le lieutenant de la garde. Cet homme voit tout, sait tout, contrôle tout, ne laisse rien passer, personne entrer, personne sortir : il est le gardien des lieux. Tristiver a le visage dur et froid, une cicatrice lui barre un œil, dessinant une croix avec son sourcil noir éternellement froncé. Habillé de cuir sombre et de métal brillant, armé comme un donjon la veille d’un assaut, il est toujours prêt à se battre pour son souverain. – C’est impressionnant, c’est étincelant, c’est rutilant, Tristiver, vous êtes rassurant ! dit le roi en admirant son chef de guerre. – Votre Majesté est trop indulgente avec moi ! répond le

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rude soldat. Je ne fais que mon devoir : je sers, je combats et si vous l’exigez, je meurs ! – C’est trop ! C’est beau, mais c’est trop ! Je n’exige rien de la sorte, surtout ne mourez pas et restez parmi nous. Est-ce vous qui avez fait pavoiser les murailles du château ? – En effet, Sire. J’ai pris sur moi d’y accrocher les couleurs qui font la gloire de votre famille ! Qu’en ce jour elles flottent au vent et accueillent les invités de ce soir. – C’est bien pensé ! C’est formidable. Tristiver, vous êtes indispensable ! Que ferais-je sans vous ? – De grandes choses, Sire, chacun sait que, de père en fils, les Crépins ne font que de grandes choses ! – C’est ma foi vrai, mon bon Tristiver ! Ce que vous venez de dire est admirable de justesse. Je vous laisse, il me faut encore veiller aux préparatifs. Dans les écuries, le roi découvre des bouquets de fleurs sauvages et des gerbes de feuillage accrochées sur les murs, pour donner un air de fête. – C’est beau ! dit Crépin Ier. C’est même magnifique, ma fille sera contente de ce que vous avez fait pour elle. Qu’en penses-tu, bouffon ? ajoute-t-il en voyant son fou passer dans la cour. – Il me semble, répond le petit homme bossu, que la beauté est chose trop subjective et importante pour que j’en pense quoi que ce soit. Comme le formulait si bien le 30

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grand Alexandre de Troyes : « Si l’aveugle dit le beau, que pense le sourd ? » Et le fou disparaît comme il est apparu, lent et triste, la bosse haute et le grelot muet. – C’est bien mystérieux ça… dit le roi. Mon bouffon est étrange. Je ne comprends rien à ce qu’il dit et il ne fait jamais rire personne. C’est bien ma chance, il n’y a au monde qu’un seul bouffon sinistre et c’est le mien. Avant de remonter vers ses appartements, le roi s’aventure jusqu’au pont-levis où les gardes le saluent. Par l’arche de pierre, au-dessus du pont de bois, le souverain de Follebreuil admire son royaume, les champs qui ondulent à la brise du printemps, les cheminées du bourg qui fument et, au loin, les monts des Huit Saisons dont les sommets enneigés dessinent dans l’azur les frontières rassurantes de son pays si tranquille. – C’est beau, c’est même très beau. Tout est prêt ! C’est merveilleux, c’est formidable, épatant, réjouissant ! Mais, quelqu’un a-t-il vu ma fille ? demande Crépin Ier.

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CHAPITRE 2

MAIS OÙ EST PASSÉE LA PRINCESSE ?

Non liquet1 !

Voilà ce moment terrible où l’histoire, qui démarrait si bien, bascule du côté obscur. On en vient déjà à se demander si tout cela finira bien, alors que cela débute à peine.

– C’est vous, dame Hildegarde ? Je suis bien aise de vous voir. Il me faut vous poser une question, dit Crépin. Auriezvous vu ma fille ce matin ? – Oui, Sire, répond la fidèle servante et, justement, je désirais vous parler. – C’est fort bien, dites-lui de me retrouver céans en la grande salle. – C’est que… je crains que ce ne soit guère possible. C’est de cela que je souhaitais vous entretenir. 1. Ce n’est pas clair ! 33

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– Je vous trouve bien mystérieuse, dame Hildegarde. Se pourrait-il que vous tentiez de me contrarier ? – J’ai grande crainte, Sire, que ce soit votre fille qui vous contrarie en ce jour. Ce matin, au lever, je l’ai aidée à se vêtir. Puis elle s’en est allée par les couloirs du château et depuis, nulle nouvelle d’elle. Je puis ajouter, après avoir inspecté sa chambre, qu’elle a fait un baluchon de quelques affaires. – C’est bien, ça ! Elle fait son bagage toute seule ! C’est bien, c’est vraiment très bien, je vous félicite. – Mais non, Sire, reprend Hildegarde, ce n’est pas bien du tout. D’après vous, pourquoi fait-on son bagage ? – C’est une bonne question ça… Je ne sais pas. Je ne fais jamais mon bagage ! J’imagine que c’est pour aller se promener. – Oui Sire, cela signifie que… ? – C’est la preuve que ma fille est plus intelligente que moi ! Qu’elle sait choisir ses affaires toute seule ! Ça veut dire que, grâce à vos bons soins, elle est débrouillarde et bien élevée ! C’est ça ? J’ai bien répondu ? – Non ! s’énerve la servante un peu désespérée. Cela veut dire que la princesse a filé ! – C’est mal, ça ? demande le roi perplexe. – Bien sûr que c’est mal, c’est même très mal, extrêmement mal ! Une jeune fille de qualité ne quitte pas le 34

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Mais où est passée la princesse ?

­château toute seule ! Que se passerait-il si elle faisait une rencontre ? – Ça, je sais ! s’exclame le roi soudain tout joyeux. Si elle croise quelqu’un, ma Colysne, qui est extraordinairement bien élevée, commencera par la saluer, et ce sera bien ! Ensuite, elle s’enquerra de sa santé et lui demandera si elle peut l’aider. Ma fille est formidable ! – Mais non ! Imaginez, Sire, que cette personne soit malveillante ? Imaginez qu’elle veuille enlever votre fille ? Colysne est une princesse ! Il faut la faire rechercher et vite. C’est pour ça que je désirais vous trouver ! Vous devez envoyer des cavaliers, prévenir les patrouilles, faire sonner le cor de détresse ! Sire, il convient d’agir ! – C’est embêtant, ça… Très embêtant… dit-il en s’éloignant de son petit pas. Oui, en vérité, c’est embêtant, bien embêtant… Il faut que je réfléchisse ! Inquiète, dame Hildegarde regarde le roi s’en aller. Elle se demande si, pour une fois dans sa vie, ce cher Crépin Ier réussira à prendre une décision. Elle est au service de la princesse depuis sa naissance, depuis la mort tragique et prématurée de la reine. C’est elle qui l’a élevée, elle qui lui a tout appris et, chaque jour qui passe, elle se demande comment son roi, qui de tous les Crépin n’est vraiment pas le plus malin, a pu avoir une fille telle que Colysne qui, de toutes les princesses, n’est pas la plus idiote. 35

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Les ChRoNIQUeS de FOLLeBrEuIL

Le roi retourne dans les cuisines du château. Trois cochons tournent sur les broches de la cheminée tandis que deux énormes gâteaux aux châtaignes fument sur une table à côté de tartes garnies des dernières pommes que le cellier réserve. – La princesse est passée tôt ce matin, dit un marmiton. Elle était encore plus pressée que d’habitude. Avant de filer, comme une souris qu’a vu l’chat, elle a emballé, dans un grand mouchoir bien propre, deux petits pains, un haut de jambon, une terrine de sanglier et trois pâtés aux légumes. Puis, elle a disparu. – C’est qu’elle a bon appétit, voilà qui me fait rudement plaisir ! J’aime que la princesse dévore de joyeuse humeur. – M’est avis, Sire, qu’elle ne comptait pas avaler ça tout de suite. Si vous m’passez la façon d’dire, m’étonnerait pas qu’elle se soit un peu prise pour une cigogne à l’automne. – C’est très plaisant une cigogne. Gracieuse, élégante, ma fille. Vous avez raison, Colysne est un bel oiseau. Ah, quelle enfant, quel appétit. Mais, pourquoi parlez-vous de cigogne ? – Not’ bon roi, ce matin, vous n’avez rien demandé, alors le chef a pas jacté. Mais faut tout d’même que j’vous dise : m’est avis qu’elle est partie, not’princesse. – C’est une bonne ou une mauvaise nouvelle, ça ? Vous croyez que c’est mal ? s’inquiète le roi. 36

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Mais où est passée la princesse ?

– Sire, mal je ne saurais point dire… mais dangereux, c’est sûr. Il y a moult loups qui rôdent en nos contrées et… il ne faudrait pas que… enfin, si elle en croise un qui… d’aventure aurait envie de… Vous voyez c’que j’veux dire not’bon roi ? Le marmiton n’ose pas finir sa phrase. – C’est certain, ça serait vraiment fâcheux ! Vraiment, vous avez raison. Partir dans la forêt ! Rencontrer des loups ! Seule. Elle qui ne sait que broder et jouer du luth… C’est sûr, ce serait fâcheux. – Oui, j’savions point trop comment vous le dire ce matin. J’avions point osé. Mais déjà le roi n’écoute plus, il quitte la cuisine en marmonnant. – C’est vraiment contrariant. Pauvre loup. Colysne va l’entretenir de broderie ou de composition musicale. Pauvre loup, comme il va s’ennuyer, comme je le plains. Sur le chemin de ronde, le roi continue son enquête. – Sûr, Sire ! lui répond un garde. Elle était même drôlement affairée. Elle m’a demandé de lui prêter un grand couteau, puis elle a filé. Elle avait, comme qui dirait, une idée qu’était derrière sa tête toute blonde. – C’est rudement désolant ! C’est chiffonnant. Partir comme ça, et avec votre lame en plus. Voilà qui me peine. – J’en suis encore tout marri, mon bon roi ! J’aurais pas 37

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dû la lui donner. J’imagine que vous craignez qu’elle ne se blesse. Me voilà bien piteux devant vous. Je mande votre pardon, dit le soldat en baissant la tête. – Ce ne sont tout de même pas des manières ! Prendre votre couteau et ne pas vous dire merci ! Non, ce ne sont pas là façons de princesse ! Il conviendra qu’elle vienne vous rendre votre bien et qu’elle vous fasse mille excuses ! Une princesse ne devrait pas faire ça ! Et Crépin s’éloigne en bougonnant, contrarié. – Auriez-vous vu ma fille ? demande le roi, arrivé aux écuries. – Oui-da ! Elle est passée il y a déjà quelque temps. On aurait dit, si Votre Altesse veut bien me pardonner de jacter ainsi, qu’elle avait un dragon qui lui courait derrière. Elle m’a prié de lui seller sa jument, la blanche, douce et fidèle Armoise, puis elle a pris la poudre d’escampette. Faut interroger ceux du guet, sauront peut-être vous dire quel vent l’a emportée ! – C’est une bien triste habitude qu’a ma fille, elle passe partout et ne reste nulle part ! Cela ne me sied guère ! Me voilà vraiment chagrin. Ma folle enfant, où êtes-vous donc allée ? grommelle le roi contrarié en continuant ses recherches. – Si nous avons vu la princesse ce matin ? – Pour sûr ! répond le chef du guet qui surveille le pont38

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levis. Le soleil n’avait pas encore atteint la pointe des grands chênes au fond du vallon que déjà elle galopait vers l’ouest. Elle nous a prévenus que vous viendriez nous voir : « Dites à mon père que je suis allée prendre l’air ! Qu’il ne s’inquiète de rien. » a-t-elle crié. Pour sûr qu’à cette heure, elle doit déjà être loin. M’est avis qu’elle reviendra avant la nuit. – C’est donc possible ! Ma fille aurait quitté le château ? demande alors le roi à l’officier de garde. – Oui, Sire… C’est du moins ce que je suppose. Si une personne file vers l’ouest à grande vitesse et n’est pas de retour quand la moitié du jour s’est écoulée… Je me permets de croire que cette personne s’en est allée. Mais rien ne dit qu’elle ne reviendra pas… N’est-ce pas, Sire ? – C’est vraiment, considérablement, complètement, épouvantablement embêtant. Je suis affreusement contrarié. Cette enfant trouverait-elle bonheur et malice à faire blanchir mes cheveux sous ma couronne ? Comme il est regrettable que sa très digne mère nous ait quittés si vite. Elle aurait pu lui parler, elle aurait su où aller la chercher. Mon Dieu, comme tout cela aurait été plus simple si les choses n’avaient pas été aussi compliquées. Traînant son lourd manteau pourpre au col d’hermine, le roi regagne ses appartements, dodelinant de la tête. – C’est certainement le moment de faire quelque chose,

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murmure-t-il, oui, mais quoi ? Dieu comme il est épuisant d’être le roi. À ce moment précis, Crépin Ier a une idée. – Il n’y a guère de soucis qu’une sieste n’éloigne, s’exclamet-il soudain joyeux. Commençons par dormir, ensuite nous verrons quelle décision il convient de ne pas prendre. Le roi Crépin Ier ne fait jamais les choses à la légère. Cette fois encore, comme tous les autres jours de sa vie, il va attendre que tout s’arrange comme par miracle et, surtout, il ne va rien faire.

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