9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 4
31/08/2020 16:15:58
fouad hassoun
J ’ai pardonné Té m o i g n a g e
MAME
9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 3
31/08/2020 16:15:58
Un matin d’hiver heureux 21 janvier 1986
C’est un mardi d’hiver, un jour comme les autres, un jour heureux. Un jour où, c’est certain, le soleil va se lever et finir par tout réchauffer. Dans l’appartement de ma grand-mère chez qui je suis installé pour mes études, nous nous rassemblons autour du chauffage d’appoint qui ne sert que quelques heures par jour et quelques jours par an. Pour le rendre un peu utile, nous nous en servons comme grille-pain. Nous y posons nos tartines. Le concert de klaxons de la route de Damas de Furn el-Chebbak bat son plein. Dans le trépidant Grand Beyrouth, je me prépare pour une journée ordinaire. Je vais filer à l’université de médecine pour y rejoindre mes amis ; ensemble, nous allons passer quelques heures sur les bancs des amphithéâtres. En vérité, il s’agit plus de procéder au repérage des plans du soir que d’étudier : aller tourner aux alentours, autour des filles, là où elles se rassemblent pour siroter des jus multifruits au chapeau de crème ashta1, ces jus aux couleurs exotiques qui rappellent que l’été n’est pas si loin. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Et voilà qu’au beau milieu de mes dix-sept ans, en plein retentissement des klaxons, dans le joyeux désordre de notre rue, un bruit inhabituel se détache du brouhaha matinal. 1. Crème blanc neige, mousseuse et légère.
5 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 5
31/08/2020 16:15:58
Un bruit où perce un étonnement, une inquiétude ; un bruit qui laisse filtrer une peur, l’intuition d’un danger imminent ; un bruit qui évolue tout de suite en affolement. Des gens crient dans la rue. Et là, poussé par les battements de mon cœur, par l’impulsion de capter l’instant, d’être au courant, poussé par l’ardent besoin de réagir… je m’approche de la fenêtre. Un papillon s’envole. Je me penche. En une fraction de seconde, j’aperçois quelque chose, un je-ne-sais-quoi, une inconnue qui m’est pourtant si familière depuis tant d’années : ébahi, je la reconnais, l’affreuse et surprenante sœur, sous son jour brutal, dévastateur, méchant. Elle est là. Je la vois, à travers tous ces passants animés, ce grouillement de vie de la rue, de notre quartier, de notre pays. C’est au milieu de cette pleine vie que je reconnais celle qui ne cherche qu’à cueillir ces vies-là. Celle qui, avec la complicité de certains naïfs, récolte des âmes par poignées, par centaines, par milliers si elle peut. Oui, je la reconnais instantanément, la grande faucheuse, celle qu’on n’ose pas nommer : la mort. Je la vois. Et elle va frapper ; et frapper fort ! Tout de suite ! Elle n’attend pas. À l’instant même, le bruit sourd d’une explosion, majestueuse, envoûtante, me heurte de plein fouet. Un souffle puissant me propulse à quelques mètres. Je ne vois que du noir. Puis c’est le silence. J’entends mon silence. Très fort. Et je ne vois rien. J’en suis certain, la mort l’a emporté sur moi. Je dois être dans un autre monde, puisque je n’entends plus rien qu’un silence de mort ! Je retiens mon souffle, cherche, tends l’oreille. En vain, j’essaye de sentir le sol et tendre mon regard. Soudain, j’entends mon cœur battre. Je suis vivant ! Mais tout de suite, je sens que je peux mourir, que c’est très grave. Abasourdi, désorienté, en plein désarroi, je lance un cri strident. 6 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 6
31/08/2020 16:15:58
– Ya Aadra ! Ma baddi moutt ! Oh Marie ! Je ne veux pas mourir ! Puis aussitôt : – Ne le dites pas à maman ! Et je hurle encore que je ne veux pas mourir. Il ne faut pas que je meure ! Puis, plus rien. Soudain, je reconnais le cri d’un cousin : – Il est vivant, il est vivant ! Après m’avoir cherché dans tous les hôpitaux de la ville, il vient de me trouver. On m’avait cru mort et mis à la morgue. Je suis couvert de sang, je ne peux plus bouger, je n’arrive pas à parler. Mais mon cousin, lui, a vu, à un imperceptible mouvement, que j’étais en vie. On m’emmène. Vingt heures plus tard, je me réveille sur un lit d’hôpital. Il a fallu plus de douze heures pour stopper les hémorragies, raccommoder pour le mieux et au plus vite les multiples déchirures de mon corps. J’étais tellement méconnaissable que le médecin a demandé une photo à mes parents. J’ouvre un œil, je ne vois rien. Mes yeux sont bandés. Mes plus proches amis entourent mon lit. Je les entends pleurer. Je ne comprends pas pourquoi. Émergé des décombres et gravats, déchiqueté, démantelé, dispersé, détruit, perdu, mort au milieu de la mort, je découvre que je suis là, finalement. Là, dans le monde et même dans « mon monde », puisque tous ceux que j’aime sont réunis autour de moi. Voilà que je renais. Comme n’importe quel nourrisson, mon premier élan est de me tendre vers celle qui m’a mis au monde, mais je ne la vois pas. Mes yeux sont brûlants. Je cherche le cœur de ma mère. Tourné vers ce qui m’est essentiel, mon essence, ma vie, je puise dans mon intelligence, ma mémoire, mon imaginaire. Je rassemble tous mes sens. Je tente de visualiser ce qui m’entoure, mais je ne sens pas celle dont j’ai le plus besoin à cet instant. Alors, je 7 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 7
31/08/2020 16:15:58
’inquiète d’elle. Au milieu du tohu-bohu et de la confusion m qui règne autour de moi, mes premiers mots sont pour elle. – Immi ? Comment va-t-elle ? Dehors, c’est tout un quartier, tout un village qui bruisse et palpite ; tous mes amis de lycée, de fac, toute ma famille ont envahi les couloirs de l’hôpital. Des mots de réconfort, des pleurs, des cris de colère et de révolte fusent. Certains crient vengeance. Le murmure de complaintes désespérées me perce les tympans. J’entends des voix qui montent vers Dieu, chargées de reproches, lourdes de questionnements. J’entends, mais je ne vois rien. Je sens, je ressens, j’écoute. Tous ces cris, ces pleurs… Soudain, je m’écrie : – Pourquoi pleurez-vous ? Stop ! Je suis vivant ! C’est ça le plus important. Je suis vivant ! L’enfant de la guerre que je suis vient de comprendre le prix de la vie. Je suis vivant. La vie est encore là et c’est une grande grâce. Cette vie qui ne valait presque plus rien ces derniers temps. Le prix d’une balle. Je comprends combien ma vie est chère. J’entends le ronronnement lancinant de discussions entremêlées. Tout ouïe, je filtre des mots, des lambeaux de phrases, des bribes de conversations. Petit à petit, je devine, puis reconstitue les événements. Le puzzle se met en place. Je commence à comprendre ce qui s’est passé, ce qui se déroule, là, sous mes yeux, et ce que je devrai endurer. Mes oreilles sont déjà devenues mes yeux. J’apprends et prends conscience de ce qui s’est passé : une voiture piégée, garée au pied de notre immeuble, juste à l’endroit de la rue où il y a le plus de monde ; une bombe chargée de 300 kg de TNT et d’exogènes qui a explosé avec une telle puissance que des dizaines de personnes ont perdu la vie ; le nombre des blessés est incalculable. Je suis l’un d’eux.
8 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 8
31/08/2020 16:15:58
Mes blessures font enrager certains de mes amis et des gens de passage. Leur effroi me touche, me pénètre. Devrais-je partager leur colère ? J’ai de la peine pour eux. On évoque devant moi le caractère irrémédiable de ma blessure aux yeux. Je vois bien que je ne vois pas. Je commence à comprendre la gravité de la situation. À comprendre que la mort n’est pas venue seule. J’entends qu’on se demande s’il n’aurait pas mieux valu que je meure plutôt que de vivre en aveugle. Je suis attentif au désespoir de ceux qui m’entourent. Mais, alors, je mesure combien est profond le fossé qui se creuse entre eux et moi. Entre mon bonheur de vivre, de retrouver tous ceux que j’aime autour de moi, et leur inquiétude focalisée sur les difficultés qui s’annoncent ; entre ma sérénité et la tension engendrée par cet attentat. Je commence à comprendre ce que certains amis, eux, n’ont pas compris. Que le but d’un tel acte terroriste n’était pas de causer des destructions ravageuses, de blesser des innocents, d’arracher des mains, de broyer des pieds, de rendre aveugle ou sourd… La volonté de ses instigateurs était de tuer. Simplement. Car les blessés, quelle que soit la gravité de leurs blessures, sont des survivants. Des sur-vivants. Ils ont été plongés dans la mort pour renaître. Naître à nouveau ! Dès lors, je comprends combien je suis un homme vivant. Et neuf ! Alors, je me mets à sourire et, pour la première fois, je salue la Vie qui m’habite et me fait vibrer. Le sourire qui illumine mon visage est si grand qu’un de mes cousins qui me veille me demande si je vais bien. En réponse, je lui souris davantage encore et lui demande de faire venir certaines de mes amies : j’ai un service important à leur demander.
9 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 9
31/08/2020 16:15:58
Quelques minutes plus tard, elles sont là, dans ma chambre, toutes timides et tremblotantes. N’en croyant pas mes yeux, mais vigoureux comme un guerrier, je leur balance, tout fier, ce que je n’aurais jamais pensé pouvoir leur demander avant : « Demoiselles, ce soir vous n’allez pas changer d’habitudes, vous allez commander vos cocktails de jus de fruits au chapeau de crème couleur de neige ! Ce soir, et tous les autres soirs, le café, c’est ici, dans ma chambre d’hôpital. Et surtout, ce sont nous, les garçons, qui invitons… » Pendant les six semaines de convalescence qui suivent, je passe de très bons moments à l’hôpital. Ce sont même des semaines de folie. Je m’amuse avec mes amis. Nous explosons de joie, de gaieté. On s’éclate, on s’amuse, on joue autour de moi. Je suis saisi d’une véritable boulimie de vie. J’engloutis douze éclairs au chocolat, deux ou trois cordonsbleus par jour et plein d’autres choses. En sortant de l’hôpital, alors que j’aurais dû perdre 5 ou 10 kg, j’en ai pris 15 ! Je suis vivant. Et c’est tout ce qui compte.
9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 10
31/08/2020 16:15:58
Je vis (1968-1986)
Nuit d’hiver à l’hôpital ! Ce n’est pas amusant. Le corps est meurtri, mais l’esprit est ardent. « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans », Mais le cœur bat de bonheur, je suis Vivant.
9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 11
31/08/2020 16:15:58
9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 12
31/08/2020 16:15:58
Si petit et si grand Le Liban, c’est tout petit ! C’est un pays qui est à peine grand comme la région parisienne1. À l’école, je peinais à distinguer mon pays sur la carte du monde. Il était si minuscule que les lettres L.I.B.A.N. en couvraient toute la surface. Mon gigantesque pays, sa fabuleuse histoire, réduit à cela ? Ce n’était pas possible. Il devait y avoir une erreur sur l’atlas, ou une injustice à réparer ! J’en étais sûr, c’était un complot, et cela me mettait en colère. Je ne comprenais pas qu’une carte aussi importante ne puisse faire figurer la majesté des deux chaînes de montagnes plongeant dans la mer, la beauté de la vaste vallée de la Bekaa, la splendeur de nos vestiges millénaires, tout ce qui témoignait de la grandeur de notre pays. Lors de nos sorties scolaires ou lorsque nous allions visiter des parents qui vivaient pour moi à l’autre bout de la terre – c’est-à-dire à 50 km à vol d’oiseau –, j’avais l’impression qu’on visitait un nouveau pays. Tyr, Sidon, Maghdouché, Deir el-Qamar, Beit ed-Din, Barouk, Bcharré, Qadisha, Qalamoun, Anjar, Faraya, Faqra, Baalbek, Byblos, Tripoli, Beyrouth, Afqa, Batara, Nahr el-Kalb… Au Liban, il y a tant de majestueux vestiges, de véritables « merveilles du monde », œuvres de Dieu et empreintes de l’humanité, qui témoignent des multiples 1. Aujourd’hui, 6 millions d’habitants, deux fois moins que la population d’île-deFrance, se partagent une superficie à peine plus petite, 10 452 km2, le pays demeurant en grande partie agricole. Les Libanais sont à 90 % des paysans ou des agriculteurs. Les chrétiens sont en majorité terriens, les maronites toujours dans les montagnes. Les villes se situent essentiellement sur la côte.
13 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 13
31/08/2020 16:15:58
civilisations qui s’y sont succédé : Kanaaniens, Babyloniens et Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Byzantins, maronites, Arabes, croisés et Phéniciens. Mieux encore, toutes sortes de divinités y ont laissé des traces : Adonis, Vénus ou Astarté qui ont fait jaillir la plus belle cascade du monde dans la grotte d’Afqa ; puis de nombreux grands saints comme Saint Louis, encore vénéré sur toute la côte comme dans les montagnes, saint Georges qui y vainquit le dragon, dont quatre cathédrales à Beyrouth portent le nom, le grand saint Charbel et saint Maroun. Dieu en personne a consacré cet endroit céleste en y plantant ses cèdres, « les arbres de l’Éternel », pour que les o iseaux puissent y faire leur nid et que les justes s’y élèvent à son image1. Un soir, alors que nous étions à Baalbek pour un festival de musique, la pleine lune s’est élevée juste au-dessus de moi, majestueuse, immense, entre les deux chaînes de montagnes. Elle a surgi à une vitesse si grande que j’ai failli me mettre à genoux. Ce jour-là, j’ai compris comment les hommes en sont venus à adorer le Soleil et la Lune, à construire tant de temples somptueux, si loin, si haut, si près de Dieu ! Bien avant qu’il ne se révèle à l’homme, Dieu était là, partout, dans ce cadre divin, dans ce joyau, ce diamant qui, du cœur de l’Orient, rayonne dans le monde entier. Le seul nom de Liban (Leb anon) veut dire « cœur de Dieu » ou « montagne blanche ». Mentionné dans des textes 2 900 ans avant Jésus-Christ, il est cité plus de 70 fois dans la Bible. Il y est décrit comme « la terre du lait et du miel ». Sa racine sémitique, Ibn, veut dire « blanc » ou « lait ». Elle évoque la blancheur scintillante et intrigante des cimes des montagnes, unique au Moyen-Orient. Elle fait aussi allu1. Psaume 104.
14 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 14
31/08/2020 16:15:58
sion au loubân, cet arbre répandu en altitude, dont les fleurs blanches embaument au printemps. On dit que le miel y coule comme une rivière, que les parfums d’encens, uniques au monde, y montent vers le ciel. On dit que c’est un pays qui a reçu dans son berceau la gloire de Dieu1. Hélas, depuis la nuit des temps, cette perle de l’Orient n’a cessé de faire des envieux et d’attirer des conquérants de tous horizons. Au fil de l’histoire, Égyptiens, Grecs, R omains, Perses, Arabes, croisés, Turcs, Anglais et Français y ont superposé leurs civilisations, leurs cultures et religions. La domination ottomane y a duré des siècles. Pourtant, de toutes les invasions, destructions et souffrances, le Liban se remet. On dit qu’il renaît de ses cendres comme un Phénix, d’où le nom « Phénicien ». J’aurai à plusieurs reprises dans ma vie l’occasion de le constater. L’État libanais tel que nous le connaissons aujourd’hui a été créé en 1920 par la France, mandatée par la Société des nations, sous le nom de Grand Liban, sur une partie du territoire de l’Empire ottoman. Il regroupait des terres de la côte, essentiellement habitées par des chiites et des sunnites, et les montagnes où étaient regroupés les chrétiens maronites qui cohabitaient avec une partie de la communauté druze. Dès 1926, le pays devint officiellement une république, puis prit son indépendance en 1943, avec un consensus favorable aux chrétiens. Depuis, le pays est gouverné par un système politique quasi unique au monde, le confessionnalisme, fondé sur une répartition du pouvoir proportionnelle à chaque communauté religieuse – et Dieu sait si elles sont nombreuses : des musulmans (sunnites, chiites et druzes), des chrétiens de différentes traditions (grecs, arméniens et 1. Allusion au livre d’Ézékiel dans la Bible : « C’est à nous que la terre a été d onnée… »
15 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 15
31/08/2020 16:15:58
syriaques, orthodoxes et catholiques, maronites, protestants, c atholiques romains, assyriens, chaldéens et coptes) et une petite minorité de juifs. L’équilibre était bien évidemment précaire. Depuis la naissance de l’État d’Israël en 1948, des vagues successives de réfugiés palestiniens, en majorité musulmans, ont permis de faire entrer des armes et créé des tensions dans le pays. Une présence fortement armée officialisée par un accord multilatéral au Caire en 1969. Le terrorisme est apparu et les guerres se sont enchaînées. Il est fascinant de constater que nous, les Libanais d’aujourd’hui, n’avons pas tant changé : nous sommes toujours aussi confiants, joyeux et bons vivants. Cela ne nous empêche pas d’être travailleurs et curieux. Nous n’hésitons pas à partir faire du commerce dans le monde entier. Mais nous connaissons la valeur de ce que nous avons quitté. Nous revenons toujours au port, comme l’enfant revient au sein de sa mère. Doux rêveurs, poètes mais pragmatiques, à mi-chemin entre ciel, terre et mer, à mi-parcours entre les temps les plus anciens et un futur dont nous pensons être un peu visionnaires, nous sommes attachés à la culture, et à une spiritualité parfois teintée de mysticisme. Élargir notre territoire ne nous intéresse pas. Nos conquêtes se situent à un autre niveau. * Ma famille appartient au peuple maronite. Saint M aroun était un moine chrétien syriaque, né à Alep en Syrie au ive siècle. Pieux et courageux, inspiré par le grand saint Antoine, il a créé un ordre et fondé plusieurs monastères. Admiré et soutenu par saint Jean Chrysostome, archevêque 16 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 16
31/08/2020 16:15:58
de Constantinople et Père de l’Église, il a rassemblé autour de lui de grandes familles et de véritables clans. Mais assez vite, persécutés par les orthodoxes d’Antioche, ses disciples sont allés se réfugier dans les montagnes libanaises. Ceuxci se sont implantés en travaillant et façonnant cette terre considérée comme biblique et très convoitée. Liés par de fortes valeurs, ils se sont rapidement multipliés. Le peuple des maronites ne s’est jamais séparé de Rome et, contrairement aux autres religions orthodoxes, n’a jamais connu de schisme. Jusqu’à ce jour, toujours essentiellement propriétaires terriens dans les montagnes et très attachés à notre héritage religieux, nous constituons la plus importante communauté chrétienne au Liban. Bien que nous soyons minoritaires dans le pays, c’est nous qui tenons en main les rênes de l’économie et de la culture, donc du pouvoir. Cependant, malgré bien des rêves et illusions, ce pays dont je suis issu et fier n’a jamais cessé d’être tourmenté. J’ai connu le Liban sous toutes les facettes : la paix au début de mon enfance, la guerre, très jeune, le harcèlement et la terreur des attentats, la reconstruction, une nouvelle guerre et, ces derniers temps, une explosion apocalyptique et de nouvelles grandes inquiétudes. Si aujourd’hui le Liban est à peu près en paix, les blessures restent là. J’en porte une. Mais les cicatrices, comme tous les stigmates, peuvent rendre plus fort et même se revêtir d’une forme de beauté, comme les nœuds gravés dans le tronc des cèdres, comme les branches torses des arbres sculptés par les vents et marées. C’est cela que j’aimerais montrer. Comment puiser dans toutes nos souffrances, dans nos atouts, nos forces et nos faiblesses, pour être pleinement nous-mêmes et vivre en meilleure harmonie. Comment rendre leur juste place à la foi et à la noblesse de cœur que 17 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 17
31/08/2020 16:15:58
nos ancêtres nous ont transmises et enseignées et qui sont notre véritable sève. Notre première richesse, c’est notre diversité. Elle fait partie de notre ADN. Et en bons descendants des Phéniciens, nous avons cette faculté particulière de savoir prendre du recul sans renier nos attaches. Saint Jean-Paul II a dit : « Le Liban est plus qu’un pays. C’est plus grand qu’un pays. Il est un message pour le monde. » Il faut que ce message perdure et il est de notre responsabilité de le propager. Il faut que nous parvenions à vivre ensemble avec toutes nos différences de religion, de convictions, de culture. Or, cela, il est indéniable que le Liban continue à le vivre, malgré toutes les difficultés. Il faut que cela serve d’exemple. Je veux y croire.
9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 18
31/08/2020 16:15:58
Une enfance au paradis C’est en 1968, par un lumineux matin de printemps, que j’ai eu l’honneur et le bonheur de voir le jour, tout de suite adoré et béni par deux amoureux qui attendaient, non sans impatience, l’arrivée de leur premier-né ; ou plus exactement l’arrivée de leurs premiers-nés. Car dans leur enthousiasme, ils m’avaient carrément multiplié par deux ! Sans doute à cause d’un cœur qui battait pour deux et, faute d’imagerie, un diagnostic erroné avait annoncé des jumeaux. À tel point que ma mère avait acheté toute la layette en double. Je suis arrivé seul. Plus tard, je ne me priverai pas d’en déduire que je compte au moins pour deux. Mes parents aussi, mais ce ne sera pas toujours à mon honneur. Je suis né un premier mai, le jour du muguet. Chez nous, c’est surtout le premier jour du mois de Marie. C’était un jour de fête, un jour printanier et fleuri, très joyeux, plein de soleil. Je suis fier d’être né ce jour-là et cette date, étrangement, marquera les plus grandes étapes de ma vie. Je suis « made in May ». Mes parents m’ont donné le nom de Fouad qui signifie « cœur ». En langue sémite, le cœur qui bat, l’organe, et le cœur qui aime, le cœur spirituel, sont des mots différents. Fouad, c’est le cœur sacré. Je suis aussi fier de ce cœur-là ! Je lui dois de traverser les épreuves avec une force et une sérénité dont je m’étonne parfois. Et malgré le poids des années, il est resté tel qu’il m’a été offert : un cœur d’enfant. Je le veux cœur d’amour et je l’entretiens pour cela. 19 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 19
31/08/2020 16:15:58
Lors de mon baptême, j’ai été consacré à la Vierge Marie, un geste loin d’être anodin, qui a imprimé sa marque dans mon âme comme un tatouage dans ma chair. Dans la prière de consécration, mes parents ont donné à la Vierge « un entier et plein droit de disposer de moi et de tout ce qui m’appartient… ». Voilà qui devait m’engager. C’est ainsi que Marie est devenue et reste ma maman du ciel, présente à mes côtés en toutes circonstances. Elle répondra à mes appels d’une manière dont seule l’imagination d’un enfant pourrait rêver. Deux ans plus tard, lorsque mon petit frère est né, ma mère, persuadée d’attendre une fille, avait préparé toute une layette rose et de couleurs sucrées. Elle a dû se résoudre à lui mettre les vêtements de mon supposé jumeau. Peut-être cela a-t-il contribué à nous lier pour la vie car, malgré les deux années qui nous séparent, je le considère comme tel. Immi a définitivement renoncé au rose lorsque, dix ans plus tard, un troisième garçon est venu compléter la famille. * Le bonheur, ça ne peut pas se raconter. Quand on est né avec, il est une évidence. Ce n’est qu’en le perdant que je comprendrai ce qu’il était. Il me faudra ensuite de nombreuses années pour en découvrir de nouvelles facettes. Brih, mon village, était dans le Chouf, une région au sud-est de Beyrouth, au cœur du mont Liban. Chrétiens et Druzes1 y vécurent en parfaite harmonie pendant plusieurs générations. Aussi, les terribles histoires de guerre et 1. Les Druzes sont une population ayant adopté une branche ismaélienne du courant musulman chiite. Ils professent une religion hétérodoxe. Ils sont essentiellement implantés dans le sud du Liban, dans le mont Liban et dans le sud de la Syrie ainsi qu’au nord-est de la Palestine.
20 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 20
31/08/2020 16:15:58
d’envahissements – la guerre égypto-ottomane, le massacre des maronites par les Druzes en 1860, les deux guerres mondiales, que racontaient de mémoire vive certains de nos grands-parents – ne relevaient dans notre esprit que de contes et légendes. Nous ne pouvions imaginer que notre vie si ancrée, si stable, si « normale » pourrait changer un jour. Nos rêves étaient ceux de tous les enfants : réaliser beaucoup de choses, avoir une voiture, voyager… Nous ne connaissions ni l’ennui, ni la monotonie. Les jours se succédaient dans une paisible et diffuse lumière, ponctués d’habitudes, au rythme du cadran, des semaines et des saisons, des événements familiaux et surtout des nombreuses fêtes, kermesses : Saint-Jean, Saint-Élie, Fête-Dieu, Assomption et tant d’autres qui nous offraient l’occasion de nous habiller en grande tenue et de passer en famille d’un village à l’autre. Nous enfilions les mille petites joies et découvertes quotidiennes qu’offrent la nature, les copains, les jeux, la tendresse des parents comme des perles sur un collier. Nos graves soucis d’enfants étaient un genou écorché, une dispute, une tricherie, la peur d’être grondé, la compétition qui pousse à tester les limites de nos capacités, à aller toujours un peu plus loin, à « tenter le diable ». En dehors de l’école, nous passions notre vie dehors. Le soir après la classe, nous allions jouer aux osselets, aux billes, à lancer des canifs dans des cercles ou à cache-cache dans le village, avec tous les enfants, quelles que soient leur condition ou leur confession. Les seuls enfants que nous n’avions pas le droit de fréquenter étaient les enfants mal élevés. Dans mon village, il y en avait peu. Nous étions tous différents, mais la question d’une échelle sociale, d’une origine ou de quoi que ce soit concernant nos familles ne se posait en aucun cas. Nous pouvions être une bonne quarantaine 21 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 21
31/08/2020 16:15:58
à nous retrouver. Nous nous inventions un monde à nous, avec de grandes histoires, des chevaux, des jeux en bois, des cabanes que nous construisions dans les arbres ou dans des recoins cachés. Les filles jouaient plutôt à la poupée, à la marelle ou à l’élastique. Les acrobaties de certaines d’entre elles me fascinaient. Nous organisions de grands jeux d’équipe à travers tout le village ou à travers champs : des parties de sardine, rapporter un bout de bois lancé le plus loin possible sans se faire prendre, de grands jeux de piste ou des courses au trésor qui prenaient des journées entières. Nous aimions particulièrement ces grands jeux d’équipe et de compétition, loin des jeux de guerre qui se déploieront dans le monde par la suite. Les plus grands avaient des bicyclettes et nous avions hâte d’accéder au grade qui nous permettrait d’être promus d’écuyer à chevalier. Nous étions totalement libres, sous une surveillance invisible, et nous nous sentions parfaitement en sécurité. La seule exigence de nos parents était que nous soyons rentrés avant la nuit. Quand les ombres s’allongeaient et que les formes se diluaient dans la pénombre naissante, nous nous dirigions spontanément vers nos maisons respectives. L’été, pour notre plus grand bonheur, nous disposions de trois mois de vacances. Nul besoin de partir en voyage, la vaste et généreuse nature qui nous était offerte suffisait plus que largement à satisfaire notre curiosité et à combler nos apprentissages. Pendant les périodes de récoltes, nous participions à la cueillette, tri, mise en cagettes et collage des étiquettes des cerises, abricots, pêches, pommes, raisins et olives. C’était toujours une joie d’assister au va-et-vient des grands camions qui emportaient nos productions vers de lointains et mystérieux horizons, d’accueillir les saisonniers français qui, après le travail, campaient dans les champs. Chaque r écolte 22 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 22
31/08/2020 16:15:58
était une fête. Les olives clôturaient la saison. Lorsque nous nous rassemblions au pressoir pour la distribution des « gallons d’huile » par mon grand-père, en réalité de gros bidons de 20 litres, nous savions que la rentrée approchait. À l ’automne, juste retour, c’étaient nos étudiants libanais qui partaient pour la France faire les vendanges. Je les enviais. L’hiver, quand la neige revêtait le village de son grand manteau blanc, nous bloquant parfois plusieurs jours à la maison, c’était une autre sorte de fête : parties de luge, grandes batailles de boules de neige, concours de bonshommes de neige et surtout, à l’insu de nos parents, fabrication de fabuleuses « glaces de Baalbek », sortes de milk-shakes glacés de neige, sirop de grenadine et miel ou confiture mélangés que nous allions consommer en cachette à l’abri de quelque temple de Bacchus de notre invention. À part quelques temps de sieste ou des devoirs de vacances que nos parents imposaient, notre vie consistait essentiellement à nous échapper en toute liberté dans les champs, à concevoir des mondes imaginaires avec de fabuleuses histoires sans fin ou à bricoler et inventer toute sorte de jouets : des pots de yoghourt reliés par un fil pour se parler d’une chambre à l’autre, des voitures en fil de fer, des planches à roulettes, des arbalètes avec des clous pliés ou des cailloux pour tirer sur les oiseaux, les lézards ou les grenouilles. La vitesse exerçait sur nous une véritable fascination. J’étais très fier de ma trottinette dont j’avais bricolé la poignée pour qu’elle se rabaisse complètement afin d’offrir moins de prise au vent. Il nous arrivait de rentrer peaux et vêtements complètement déchirés ! Nous avions inventé un train que nous lancions à pleine vitesse dans des descentes, dont nous fûmes évidemment éjectés à maintes reprises. Les terrains de mon père, qui s’entremêlaient avec ceux de ses cousins ou voisins druzes et chrétiens, étaient un 23 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 23
31/08/2020 16:15:58
jardin d’Éden où étaient réunies à peu près toutes les variétés d’arbres fruitiers. Ils embaumaient de vapeurs des saisons tandis que leurs branches cassaient sous le poids de fruits juteux, sucrés et gorgés de soleil. Des amandiers, des a bricotiers, des pêchers, des orangers et citronniers, des néfliers, cerisiers et mûriers dégoulinants qui tachaient nos vêtements ; des arbousiers et argousiers, caroubiers ; des dattiers et jujubiers ; des grenadiers et bigaradiers, des oliviers, cédratiers. Et des vignes… beaucoup de vignes ! Impossible de tous les citer… Je m’en gargarise encore rien que d’y penser ! Et puis il y avait le mythique coin des figuiers ! Mon frère et moi aimions par-dessus tout y gambader. Lorsque les fruits étaient mûrs, nous bondissions comme des sauterelles d’un arbre à l’autre en nous suspendant à leurs branches fines et souples. Quand Abou Elias, le régisseur, s’apercevait que presque toutes les figues s’étaient envolées, il nous pourchassait de ses cris stridents, en gesticulant dans tous les sens. Il tentait en vain de nous rattraper, mais finissait généralement par s’arrêter, dépité, ou brusquement se figeait, de peur de nous faire chuter. Naturellement, mon intrépide frère en profitait, l’air de rien, pour ajouter une bonne douzaine de fruits à sa récolte, comme autant de trophées à offrir à sa cousine bien-aimée. Celles que nous convoitions le plus étaient les figues blanches, à la peau vert pâle et à la pulpe rouge tendre, moelleuse et particulièrement sucrée. Leur goût nous restait collé au palais pendant des jours. Leur fragilité les rendait aussi rares et éphémères que des papillons car elles ne se conservaient pas au-delà de vingt-quatre heures. Mon frère en était un véritable expert. Il savait exactement quand il fallait faire sa descente annuelle, juste au moment où elles sont souples, charnues, et ont la queue ferme. Nous n’avions 24 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 24
31/08/2020 16:15:58
aucun état d’âme à procéder à notre razzia car c’eût été péché que de les laisser fondre sur l’arbre ! Rien n’est jamais meilleur qu’un fruit chaud de soleil, nourri de sa sève comme un enfant au sein de sa mère, et caressé du subtil parfum de ses feuilles. Bien sûr, Imm Elias, la femme du régisseur, et ma grandmère ne partageaient pas cet avis. Pour en faire de succulentes confitures, elles commençaient par les faire sécher, avant de se lancer dans un véritable cérémonial. Sur la terrasse ombragée de la majestueuse aarichi1 constellée de lourdes grappes de raisins noirs, blancs et rouges, elles posaient une grande bassine de cuivre remplie d’eau sucrée sur un feu de bois auprès duquel nous venions nous asseoir. Dès que le sucre était dissous, elles y jetaient les figues séchées et des zestes de citron. Au-dessus d’un feu plus petit allumé juste à côté, nous étions chargés de torréfier de petites graines blondes de sésame dont la délicate odeur de noisette picotait nos narines, ainsi que des grains d’anis moulus dont nous ajoutions quelques poignées à la mélasse qui épaississait doucement. Un parfum sublime, envoûtant, s’en dégageait. Il annonçait le bouquet final. Soudain, solennellement, ma grand-mère se levait, retirait la confiture du feu, se saisissait d’une bouteille mystérieusement émergée d’un antre secret, se redressait et, en une bénédiction finale, arrosait le mélange d’une généreuse rasade d’eau de fleur d’oranger. Il ne restait qu’à patienter quelques heures pour recevoir, étalée sur un disque de pain et saupoudrée de noix, cette divine manne dorée, onctueuse et douce, qui aurait vite raison de nos intempestives invasions orchestrées par mon frère. Dès l’automne, nous renoncerions à nos descentes hors la loi. La figue blanche, sous cette forme métamorphosée, 1. Vigne grimpante.
25 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 25
31/08/2020 16:15:58
r estera à jamais le sésame magique capable de commander à nos bouches : « Ouvre-toi ! » * L’eau s’écoulait partout, jusqu’au bout de notre monde. Les champs et terrasses, bruissant de sources et ruisseaux clairs et chantants, s’étendaient jusqu’à la mer dont les reflets, d’or ou d’argent selon les heures et le temps, dansaient à l’horizon. De nombreuses fontaines nous offraient une fraîcheur bienfaisante lorsque la brûlure du soleil mordait la peau ou desséchait la gorge. Cette eau, c’était la vie. Mon père, en la canalisant dans les sillons, en la partageant r igoureusement avec les voisins, en arrosant méticuleusement ses cultures, nous en avait appris la valeur. Sous l’écrasante chaleur de l’été, les paysages aux teintes ambrées vibraient des lourds parfums mêlés de santal, d’encens et de fleurs d’oranger et du bruissement de toute une faune discrète. Au lancinant concert du bourdonnement des abeilles et du chant des cigales, ponctué de ci, de là, du pépiement isolé de quelque oiseau ensommeillé, se joignaient les très discrets froufroutements des sauterelles ou le frôlement des pas des mulots qui se faufilaient sous les herbes séchées. Entre les pierrailles, les timides lézards, les infinies variétés de fourmis et le pataud et solitaire scarabée mordoré fuyaient plus ou moins habilement et vainement les fracas de nos jeux invasifs, et parfois trucidaires ! Il y avait surtout, voletant un peu partout, ces merveilleux papillons multicolores qui nous enchantaient. Quand nous parvenions à en attraper un, nous l’emprisonnions délicatement dans le creux de nos mains en faisant bien attention de ne pas l’abîmer. Le délicieux chatouillement de ses ailes nous gratifiait d’un frisson qui nous parcourait le dos. Nous fai26 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 26
31/08/2020 16:15:58
sions silence. Très vite, à l’ombre de ce tabernacle de chair, il s’apaisait. Nous pensions qu’il dormait. Puis, heureux et fiers de notre capture, maîtres du monde, dans un élan de générosité, nous ouvrions nos mains en calice et lui rendions sa liberté. Il s’échappait en zigzaguant, un peu ivre et voile au vent, et disparaissait dans l’azur vibrant de l’été. Au-dessus de nos têtes, le mont Barouk majestueux, couronné de la blancheur scintillante de ses neiges éternelles, nous dominait sans sévérité. Il semblait vouloir nous conduire vers le ciel. Au printemps, des milliers de scilles venaient percer les dernières traces des neiges fondantes de leurs clochettes de porcelaine, tandis que d’incroyables variétés de fleurs dégringolaient tout le long de ses flancs en cascades arc-en-ciel. Au-delà des champs et forêts, avec mon frère, nous aimions y chercher Le Grand Papillon blanc. Grand, il l’était : il n’aurait pas tenu dans nos mains ! Majestueux, silencieux, flocon égaré, ange surgi de nulle part, il apparaissait soudain, léger, discret, solitaire. Lorsque nous avions la chance d’en découvrir un, c’était notre trophée. Mais ce trophée-là, jamais nous n’aurions osé le toucher. D’où venait-il, où allait-il, Dieu seul le savait. Fascinés, nous nous contentions de le suivre quelques instants et lui laissions sa liberté. Il n’appartenait qu’à notre regard et nous le portions dans notre cœur. J’apprendrai bien plus tard que les civilisations perses voyaient en lui le symbole transformateur d’un amour naissant. Il est, hélas, de plus en plus rare ! Avec mon grand-père, nous partions à travers champs et forêts pour de grandes et belles chevauchées. L’équitation, qui me permit d’appréhender les notions de maîtrise et de domination, m’a apporté une sensation d’indépendance et de liberté. Cependant, ma relation avec l’animal restera toujours un peu mystérieuse. Ce qui me passionnait d avantage, 27 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 27
31/08/2020 16:15:59
c’étaient les leçons de fauconnerie où mon grand-père m’emmenait régulièrement. J’apprenais à lancer les jeunes rapaces dans le ciel pour de courtes missions. J’étais toujours émerveillé de les voir revenir se poser docilement sur mon bras, y pesant de tout leur poids et s’ébrouant d’un air très entendu dans un grand battement d’ailes, jusqu’à ce que leurs yeux se ferment et que leur minuscule cœur ralentisse son rythme. Pendant la période de dressage, on les coiffait d’un chaperon de cuir pour les rendre aveugles. Il paraît qu’au Moyen Âge, on leur cousait les paupières et les décousait une fois le faucon dressé. J’étais loin d’imaginer que, des années plus tard, je subirais le même sort. Sans doute n’a-t-on pas fini de me dresser, puisque je n’ai toujours pas retrouvé la vue ! Complices, mon grand-père et moi aimions nous attarder à guetter le silencieux retour des rapaces. Lorsque dans la brise du soir, là-haut, sur la falaise, dans l’immense écrin d’or du ciel embrasé, la majestueuse ombre de leurs ailes venait s’allier à l’ondoiement de la flamme blanche et rouge du drapeau libanais, lorsqu’ils s’en revenaient en planant, tournant au-dessus des grands cèdres et soudain fondaient sur nous comme si nous étions leur proie, nous nous redressions fièrement, nous respirions à pleins poumons cette sensation de liberté disciplinée, de puissance, d’unité et de paix. J’aurais aimé emprunter leurs ailes pour aller voir, plus haut, plus loin, par-dessus les clochers des villages, et leur regard perçant pour tout connaître du monde. Nous étions libres, nous étions comblés : tout était amour, sérénité et beauté autour de nous. * En matière religieuse, nous jouissions de la même liberté, inscrite dans un cadre rigoureux et régulier qui nous appa28 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 28
31/08/2020 16:15:59
raissait si naturel que personne n’aurait songé à le mettre en doute. À Brih, l’église était au centre du village. Le carillon des cloches rythmait nos journées et nous avions appris à nous signer à leur appel ou en passant devant un calvaire. Comme aujourd’hui, nous allions à la messe le dimanche, de même que pour toutes les fêtes religieuses, et il régnait une telle joie à nous y rendre tous ensemble, que ce ne pouvait pas être sans raison. Les adultes nous avaient bien expliqué que la messe était un festin que nous partagions et que le Christ était venu nous sauver. Ce n’est que bien plus tard que je comprendrai ce que cela voulait dire. Ni plus ni moins qu’aujourd’hui, nous étions nourris spirituellement par la messe et la catéchèse. Ma grand-mère nous faisait prier matin et soir et réciter des neuvaines au moment de Noël ou pendant la semaine sainte. Cependant, les rituels restaient relativement discrets et limités à la maison. Les hommes étaient généralement moins assidus que les femmes mais respectaient leurs pratiques. Il ne nous a cependant pas échappé que mon grandpère n’aimait pas trop perdre son temps en litanies et en prières et prenait tout cela avec une certaine distance. Pourtant, il est mort un chapelet à la main. Rien ne nous semblait véritablement imposé. Les rites nous étaient aussi naturels que nous nourrir, nous laver ou lire un bon livre. Aussi, je ne peux m’empêcher de penser que le surajout de rituels dans certaines églises ou écoles aujourd’hui est une forme d’affirmation qui provient d’un manque, d’une peur du relâchement. Quand on vit sa foi naturellement, au fil de la journée, il n’y a pas besoin d’en rajouter. Ce qui s’est ancré en moi à cette époque, c’est qu’il y avait un lien entre Dieu et le bonheur. Il reste dans mon cœur la résonance de l’éternel carillon des cloches de Brih, auxquelles répondaient en écho celles des villages avoisinants, 29 9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 29
31/08/2020 16:15:59
l’éclat du soleil dans les fontaines et ruisseaux si brillant que seul Dieu avait pu le créer, le passage furtif de notre papillon-ange dans la montagne, le subtil jeu des ombres et lumières des vitraux animés par la flamme des bougies que nous allumions dans l’église, les vapeurs d’encens qui portaient nos prières et nos chants, les Vierges et crucifix, postés un peu partout dans la maison et au bord des chemins qui veillaient sur nous… Dieu, Jésus, Marie et les anges étaient partout présents et vivants dans notre vie, et jonchaient nos chemins d’un perpétuel parfum d’éternité.
9782728929085_JAI PARDONNE_BAT.indd 30
31/08/2020 16:15:59