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Le Chinois

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HE RVÉ OD E RM AT T

ITINÉR AIRE D’UN ENFA N T PL ACÉ J U S Q U ’AU C Œ U R DU GOTHA MONDIAL

MAME

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Au commencement « Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » Pascal, Pensées.

AUTOPORTRAIT EN JEUNE MAQUISARD

Si le jeune homme que j’étais à dix-huit ans n’avait pas pris la décision de se poster sur le bord d’une petite route du Bourbonnais, entre Roanne et Vichy, bras levés pour arrêter la voiture des maquisards au matin du 24 avril 1944, ma vie aurait été radicalement différente. Cette grosse Traction noire avec une croix de Lorraine peinte dessus, je la guettais depuis quelques jours. À la ferme, on parlait de l’action des maquisards dans les environs, de leur audace, du danger. Il y avait eu des parachutages nocturnes. Des avions anglais. Le maquis s’activait. Notre région, à la lisière de l’Allier, ce pays de halliers, de forêts touffues et de collines, ce vert labyrinthe de prés et de haies vives, était un repaire, une base d’actions pour cette ­Résistance qui me fascinait. Très jeune, je me suis senti porté par un élan patriotique très puissant. À Mulhouse, où je suis né, j’ai partagé 5 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 5

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l’allégresse de ma famille alsacienne lorsqu’elle évoquait cette Alsace redevenue française en 1918. À la ferme où j’ai grandi, le grand-père, Mathieu, était un survivant des tranchées. Son fils, François, avait occupé la Rhur de 1923 à 1924. Dès le début des années 1930, on pouvait entendre à la radio la voix chargée de fureur et de revanche d’un certain Adolf Hitler. La première fois, j’ai juste remarqué le passage de l’imposante automobile marquée de la croix de Lorraine et chargée d’hommes en armes. Puis je me suis mis aux aguets et les ai vus une deuxième fois, à peu près à la même heure. La troisième fois, j’ai bien calculé mon coup et je n’ai pas hésité : jaillissant du fossé, je me suis élancé sur la route pour les arrêter : « Je pars avec vous ! » Et ils m’ont embarqué sans autre formalité. Qu’est-ce qui les a convaincus de me laisser venir avec eux ? J’avais l’allure d’un jeune paysan du coin et ils manquaient de bras. J’étais costaud. Une bonne recrue. À quinze ans, quand on battait le blé, je rivalisais déjà avec des gars qui avaient dix ans de plus que moi pour porter des sacs de soixante-dix kilos toute la journée. Charger le sac sur le dos, se redresser, marcher une centaine de mètres, monter vingt-six marches avant de l’entreposer dans le grenier et recommencer. Quand je reviens à la ferme, Chez Finot, dans cette belle campagne où j’ai grandi, on m’en parle encore. Mais il y avait autre chose : ce qui m’a convaincu, moi, de les suivre. Le grand résistant Emmanuel d’Astier de La Vigerie a eu un jour cette formule qui m’a frappé comme une évidence : « Tous les gens qui ont fait de la résistance en France étaient des marginaux. » Si j’avais été l’un des six enfants de la belle et aimante famille de paysans où ma mère m’avait placé en nourrice à cinq ans, jamais je ne me serais jeté sur la route au-devant de cette aventure. À dix-huit ans, 6 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 6

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à cause de mes origines, de mon histoire particulière que je conterai plus loin, j’étais déjà un marginal. L’environnement et les circonstances m’ont conduit à cette décision qui a infléchi à jamais le cours de mon existence. Longtemps, j’ai cru que tout ce qui m’arrivait d’assez extraordinaire était une question de chance. Aujourd’hui, j’y vois la main de Dieu. La chance n’existe pas. C’est le nom que nous donnons, aveugles et profanes que nous sommes, aux quatre variables majeures de nos existences : l’environnement, les circonstances, la décision et la grâce. Les trois premières dépendent de nous. Imaginons que vous preniez un billet de loterie et que vous gagniez le gros lot. Vous pensez avoir eu de la chance ? Pas du tout. Rayez ce mot de votre vocabulaire. C’est d’abord l’occasion, l’environnement : vous êtes passé devant ce café accueillant qui vous a donné envie de vous arrêter. Puis, il y a les circonstances : au bout du comptoir, il y a la caisse où l’on vend des billets de loterie et vous avez vu un ou deux clients en acheter. Enfin, il y a la décision : vous les avez imités. Et voilà que vous gagnez le gros lot ! Ce n’est pas une question de chance, c’est une simple probabilité mathématique. Mais si vous en faites bon usage, il se peut que vous découvriez en outre les pouvoirs de la grâce : cette quatrième dimension de l’existence dont vous prenez conscience quand vous renouez le dialogue avec Dieu. LE MANUSCRIT DÉROBÉ

Avant l’année 1976, j’avais déjà accompli un parcours suffisamment impressionnant pour intéresser un grand éditeur américain. Doubleday m’avait sollicité pour écrire mes Mémoires. Se raconter n’est pas toujours glorieux. Des souvenirs parfois douloureux refont surface. Et il y a une certaine paresse. En avril 1976, je suis invité par Alain Jérôme à participer à la célèbre émission télévisée dont le taux d’audience 7 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 7

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n’a jamais été égalé depuis, Les Dossiers de l’écran. C’était une émission sur les faussaires dans l’art et je devais y être confronté à l’escroc Fernand Legros. Pendant cette émission qui fut fort orageuse, j’ai réussi à démonter le mythe Legros et à tenir tête à l’écrivain Roger Peyrefitte, son protecteur, venu sur le plateau le défendre. Si bien que l’émission a eu un énorme retentissement. Au point que, pendant plus de deux ans, les gens m’arrêtaient dans la rue ou m’abordaient dans les magasins pour me dire leur admiration et me féliciter de mon courage. Ce fut pour moi le déclic qui me décida à envisager et à commencer la rédaction de mes Mémoires. Une fois les cent premières pages écrites, je demandai à mon ami le plus proche, Jean-Denis Bredin, avocat de grand renom et académicien, de les lire et de les corriger. N’ayant pas fait de grandes études, je doutais de ma capacité à rédiger sans fautes. « Tu es un écrivain, me dit-il. Il n’y a rien à changer. » Fort de cet avis, je me remets au travail et j’écris comme un forcené, jour et nuit. Noël arrive. Ma femme, Claire, m’offre un briefcase de milliardaire : croco, poignée en or, superbe et surtout bien pratique pour emporter mon manuscrit aux sports d’hiver. Tandis que nos enfants skient, j’en profiterai pour faire une dernière relecture avant de le soumettre à un éditeur. Avoriaz est une magnifique station d’altitude, très élevée. Nous y avons nos habitudes. Pour revenir à Paris, il faut prendre l’avion à Genève. Un autocar fait la navette entre la station et l’aéroport. Je pose ma serviette sur le siège à côté de moi. En arrivant à destination, plus de serviette, plus de manuscrit. Incrédule, je cherche, je regarde partout, je refuse d’y croire, je donne l’alarme. Tout le monde s’y met. Il reste introuvable. Quatre cent cinquante pages qui disparaissent comme ça, sans un bruit, sous votre nez, sur le moment, cela semble 8 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 8

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impossible. Sur le coup, la perte est insurmontable. J’ai tout fait pour retrouver ce manuscrit, mis des annonces, offert des récompenses. En vain. Il n’y avait rien d’autre dans mon luxueux briefcase, ni argent, ni cartes, rien. Juste ces quatre cent cinquante pages du récit de ma vie écrites au prix d’un terrible effort et qui ne pouvaient être portées et publiées par nul autre que moi. Quatre cent cinquante pages infiniment plus précieuses à mes yeux que l’objet qui les contenait et avait attiré l’œil du voleur. Accablé, j’ai fini par me résigner. Pendant des années et des années, j’ai été incapable de revenir sur ces lignes, de recommencer à écrire. Je me souviens encore, par éclairs, de phrases, de formules, de bonheurs d’écriture. Ainsi, je me rappelle y avoir expliqué, entre autres, que ce manuscrit avait risqué de rester « au champ d’honneur des livres inconnus » avant même que j’en écrive la première page. Il y était retourné, bien malgré moi. Aujourd’hui, je sais pourquoi. Ce n’est pas un hasard si ce manuscrit a disparu. Cette version-là de ma vie n’était pas la bonne : il y manquait la dimension essentielle que lui a donnée ma rencontre avec Dieu, sept ans plus tard. « LE CHINOIS »

C’était le titre de mon manuscrit perdu. Le Chinois, c’est surtout mon père. Ce père que je n’ai pas connu, dont je surprends les traits sur mon visage. Tout ce que j’ai de lui, c’est un nom chinois à l’encre pâlie, Liou Ying, sur la page de garde des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, dans un petit exemplaire des éditions Nelson, conservé et transmis par ma mère. En 1921, un Institut franco-chinois, première université chinoise hors de Chine, est créé à Lyon. Un héritage des relations commerciales mais aussi culturelles entre la 9 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 9

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Chine et la capitale européenne de la soie qui remontent au xvie siècle. Jusqu’en 1946, cet Institut, installé au sein du fort Saint-Irénée, dans le 5e arrondissement de Lyon, a formé 473 étudiants chinois à la culture et aux sciences occidentales. Parmi eux, paraît-il, Zhou Enlai, mais aussi mon père. A-t-il fait partie du fameux « Groupe des 30 », les trente premiers étudiants chinois arrivés à Lyon en 1921 ? Je l’ignore, tout comme j’ignore combien de temps il était censé rester en France. De lui, je sais très peu de chose : qu’il n’était pas n’importe qui, car ce programme était réservé à un très petit nombre d’étudiants brillants et prometteurs ; qu’il avait, pour être sélectionné, passé avec succès un concours qui avait lieu à la fois à Pékin, Shanghai et Canton ; qu’il était sans doute issu de la bonne bourgeoisie chinoise, celle qui avait fondé le Parti communiste chinois et se préoccupait, à ce momentlà de son histoire, de former ses futures élites dans tous les champs du savoir occidental utiles à la Chine nouvelle ; qu’il était ingénieur, car je me souviens avoir eu entre les mains sa règle à calculer. Je sais qu’il a rencontré Jeanne Odermatt, ma mère, une jeune fille de bonne famille alsacienne, à Lyon, où elle était venue rendre visite à une amie. Elle habitait Mulhouse dont la gare était à l’époque réputée comme un chef-d’œuvre ferroviaire en Europe. Un prétexte pour qu’il aille l’y retrouver ? Je n’ai jamais pu déterminer où, ni dans quelles circonstances, j’ai été conçu. Ce n’est pas le genre de questions que l’on posait à sa mère dans ma génération et, pendant bien longtemps, je lui en ai trop voulu d’avoir fait de moi un enfant sans père pour chercher à en apprendre davantage. Ce dont je suis sûr et certain, c’est que je suis né le 21 mars 1926, qu’à ma naissance ma mère était chez ses parents et que j’avais cinq ans lorsque mon père a disparu sans l’avoir épousée ni m’avoir reconnu, la laissant dans une 10 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 10

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situation de fille-mère socialement et financièrement intenable. LES RACINES DE LA VIOLENCE

Tout bâtard que j’étais, j’avais été dûment baptisé. Parmi les rares souvenirs de ma toute petite enfance, de trois à cinq ans, il y a les séjours heureux à Altkirch chez ma marraine, Marthe, une cousine et une grande amie de ma mère qu’elle a soutenue dans ses difficultés. Son mari était du même coup devenu mon parrain, comme c’était alors souvent l’usage. Ils avaient une boulangerie-pâtisserie où l’on fabriquait des bretzels. J’y ai appris à compter en allemand en remplissant les sacs de bretzels que mon parrain allait ensuite livrer à Belfort. Je jouais au bord de l’Ill, l’affluent du Rhin qui, depuis sa source dans le Jura alsacien, traverse le Sundgau et Altkirch avant de remonter, du sud au nord, toute l’Alsace jusqu’à Strasbourg. Un jour, je suis tombé dans ce que je croyais être un fleuve noir et profond alors que l’on m’avait repêché dans ce qui n’est encore, à cet endroit, qu’un simple ruisseau. Ce nom d’Odermatt, je le porte comme s’il avait ­commencé avec moi, car la famille de ma mère m’est restée à peu près étrangère. L’histoire avait déjà mal tourné avant ma naissance. Je conserve une photo du père de ma mère en marin : mon fils François lui ressemble beaucoup. Pendant la guerre de 1914-1918, il était dans la marine allemande et a été fait prisonnier en Russie. Libéré après l’armistice, au lieu de rentrer chez lui, à Mulhouse, il a laissé tomber femme et enfant pour refaire sa vie comme peintre en bâtiment à Francfort, sans doute avec une autre. Ma mère n’avait que très peu de contacts avec lui. J’ignore même s’il connaissait mon existence. Elle a appris sa mort à quatre-vingt-neuf ans, renversé par une voiture alors qu’il était à vélo. 11 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 11

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Pour m’élever, sans mari, sans argent, ma mère n’avait guère le choix : elle s’est placée comme bonne à tout faire et s’est résignée à me mettre en nourrice. Jusque-là, j’avais vécu accroché à ses jupes, mais je ne pense pas avoir été vraiment traumatisé par notre séparation. En revanche, j’ai eu un mal fou à lui pardonner d’avoir fait de moi un enfant sans père. On disait encore un « bâtard », ce qui m’était insupportable. Longtemps, nous sommes restés tous deux sur un malentendu doublé d’une rancune tenace de ma part. Je la haïssais de m’avoir donné la vie dans ces conditions. Petit, je refusais de l’embrasser, je n’arrivais même pas à l’appeler Maman. Par la suite, je me suis obstiné à maintenir entre nous une distance dont elle a sans doute beaucoup souffert. Avec le recul, force est de constater qu’elle a toujours pris soin de moi et sans doute travaillé dur, s’est saignée aux quatre veines comme on dit, et a payé ce qu’il fallait pour que son fils soit bien tenu, ne manque de rien d’essentiel. En témoigne une photo de moi, visage grave, raie sage, habillé comme un petit lord de la panoplie du parfait communiant, en costume et chemise blanche à large col, missel et chapelet à la main, et brassard immaculé noué sur la manche gauche, pour ce qui était alors un rituel important et un grand jour de la vie d’un jeune garçon. C’est elle et personne d’autre qui en avait fait les frais, mais je ne m’en suis rendu compte que bien plus tard, au moment où je me suis converti. Durant mon enfance, toutes les petites choses que je recevais, qui me faisaient plaisir, c’est à elle que je les devais, mais je l’ignorais. Dieu merci, j’ai pu en prendre conscience à temps et lui exprimer ma gratitude, même tardivement. J’ai pu la gâter et la rendre heureuse pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Si elle était morte plus tôt et si je m’étais converti après sa mort, j’aurais été sans nul doute rongé par le remords. 12 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 12

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Ma mère en a vraiment bavé. À l’époque, quand on parlait des femmes, il y avait celles que l’on épousait et les autres. On mettait dans le même sac les filles de joie, les filles de salle et les filles-mères. Pour stigmatiser les enfants sans père, on parlait d’enfants naturels. Comme si tous les enfants n’étaient pas naturels ! Pendant toute mon enfance, je lui en ai surtout voulu du surnom vachard de « Chinetoque » que mes yeux légèrement bridés et ma peau mate me valaient à l’école. Furieux, résolu à ne pas me laisser humilier ni traiter de bâtard, pas du genre à chialer dans un coin sur mon triste sort, je réglais leur compte aux moqueurs à coups de poing rageurs : l’insulte fusait et paf, mon poing partait ! J’ai fini par m’inventer un père aviateur dont je prétendais qu’il était mort, tué au cours d’un meeting aérien au Bourget. Toute ma vie a été ainsi très tôt marquée par le mensonge et la violence liés à cette terrible, cette secrète blessure originelle qui a façonné à la fois mes qualités et mes plus grands défauts. CHEZ FINOT

Les premiers patrons de ma mère, les Jacquelin, avaient des fermes dans la Loire. C’est ainsi que j’ai atterri dans le Bourbonnais, entre Vichy et Roanne, chez François et Adrienne George, au terme d’un voyage en voiture de quelque trois cent cinquante kilomètres depuis Paris par la nationale 7 qui a dû ressembler à une grande aventure pour le petit garçon que j’étais. Ils habitaient alors Rebrun, un village d’une cinquantaine d’habitants sur la commune de Changy, non loin de La Pacaudière. Ce n’est que deux ans plus tard qu’ils ont profité de la Saint-Martin, le 11 novembre, date à laquelle les fermiers renouvelaient leurs baux, pour emménager dans la ferme où j’ai grandi, au Crozet, une autre commune du canton de La Pacaudière : Chez Finot. 13 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 13

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Sur la carte, la route qui y mène en porte toujours le nom. La Pacaudière, à quatre kilomètres et demi, est un point de passage reculé et très ancien, le lieu d’une place forte stratégique, aux confins de la Loire et de l’Allier, entre la plaine roannaise que l’on domine depuis Le Crozet et les monts de la Madeleine. Ce paysage agreste, hérissé de taillis, était parcouru de petits chemins bordés de haies qui délimitaient les parcelles : haies vives d’aubépine et de bouchures faites de basses branches de chênes, d’ormes et de charmes que les paysans élaguaient. C’était le royaume des lièvres, des hérissons et des lapins, c’est devenu le mien. Des champs clos, un entrelacs de pâtures et de chemins creux où se perdre, de landes semées d’étangs, de bosquets de hêtres, jusqu’à la lisière des épaisses forêts et la haute ligne des sapinières, au loin. Une campagne profonde, des hameaux et des fermes isolés, une lumière de commencements du monde : un de ces lieux où souffle l’esprit, une nature intacte, splendide, mais rude à ceux qui y vivent et y cultivent la terre. Surtout en ces temps où les conditions d’existence n’y étaient guère différentes de celles des ­Mangeurs de pommes de terre peints par Van Gogh. La ferme était une métairie dont les revenus étaient partagés pour moitié avec le propriétaire : des générations de paysans s’y étaient succédé sans rien y changer. Ni le sol en terre battue où les chiens attendaient que le maître de maison leur jette un restant de soupe à la fin du repas, ni la massive table en chêne bordée de bancs où nous nous serrions matin, midi et soir, éclairés par la lumière tremblotante d’une lampe Pigeon, ni la vaste cheminée où j’ai appris l’art d’allumer et d’entretenir un feu, surmontée d’une étagère où l’on gardait à portée de main les allumettes, les bougies et les boîtes à sel et à épices, ni les murs noircis par un siècle de fumées, ni la cuisinière en fonte où bouillottait en 14 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 14

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permanence la soupe qui faisait notre ordinaire, ni la pierre de l’évier. On allait chercher l’eau au puits. Dans les chambres monacales, il n’y avait pas de chauffage. On bassinait le lit avec des briques chaudes avant de se coucher sous le gros édredon. Le matin, en hiver, les vitres étaient couvertes de givre. Il fallait du courage pour sortir dans le froid, casser la pellicule de glace de l’abreuvoir des bêtes, seul point d’eau courante où se débarbouiller sommairement. Gens et bêtes se partageaient la maison et ses dépendances dans une intimité dont on n’a plus idée et qui avait de quoi enchanter un enfant : granges, fenils, greniers, potager étaient autant de terrains de jeux et d’exploration. Il y avait la jument Rosine, les vaches avec leurs veaux, les cochons, un poulailler. Tout un petit univers familier qui requérait aussi des soins et des gestes quotidiens d’entretien, le bétail à nourrir, sans parler des travaux des champs. Nous n’étions pas trop de bras pour tout faire. La famille entière y participait, plusieurs générations vivant et travaillant ensemble, depuis le vieux père Mathieu qui nous montrait comment nous y prendre jusqu’au plus jeune d’entre nous. Comme dans beaucoup de provinces rurales en France, la prospérité de la maison se mesurait à la dimension du tas de fumier dans la cour. La vie n’y était pas seulement simple : elle y était pauvre. Pourtant, ce fut tout de suite le bonheur : j’y ai été très heureux. On peut être heureux dans la pauvreté, qu’il ne faut pas confondre avec la misère. Il faut dire que François et Adrienne m’ont accueilli, avec leurs bons visages souriants, rayonnants de bienveillance, et élevé de tout leur cœur, comme un des leurs. J’ai ainsi grandi au sein d’une belle fratrie de six enfants dont l’aînée, Louise-Anne, avait mon âge, et Daniel deux ans de moins. Sont nés ensuite Pierrot et les trois filles cadettes, Arlette, Solange et Andrée. Une tribu remuante, chaleureuse, où 15 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 15

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j’avais ma place, ma part d’affection, mais aussi de corvées quotidiennes. Il y avait le jour du marché à La Pacaudière, le chef-lieu du canton. On y descendait joyeusement au trot avec la jument Rosine, qui faisait partie de la famille, pour y vendre son chargement de volailles, d’œufs, de légumes du jardin. Je n’étais pas peu fier quand on me laissait les rênes. À Noël, chacun des enfants recevait une paire de chaussettes de laine, une orange, trois bonbons, ce qui nous ravissait. C’étaient les seuls cadeaux à espérer dans l’année et nous nous en contentions très bien. Il y avait aussi la fête du cochon. Presque un rite païen. L’animal hurle. Le couteau tranche. Le sang coule. On le recueille précieusement pour en faire du boudin. J’entends toujours ce cri du cochon qu’on égorge. Je revois le sang qui jaillit dans la bassine, le copieux repas de fête qui ­s’ensuivait. À présent que j’ai lu l’Ancien Testament, je me dis que cela ressemble aux sacrifices que l’on faisait à l’autel. C’est l’autel de la joie, du partage, mais la mort de la bête en est le prix. Bien plus tard, j’ai eu le bonheur de faire le trajet entre New York et Cherbourg en compagnie de John Steinbeck dont j’avais retenu, dans Les Raisins de la colère, une phrase qui m’avait beaucoup frappé : « Whatever happy and gay happen to a man, you hear roaster howling to the block » (« Quoi qu’il arrive d’heureux et de joyeux à l’homme, vous entendez le poulet hurler sur le billot »). Ce monde-là, je l’avais connu, moi aussi, dans mon enfance, à mille lieues de celui où je me suis fait ma place par la suite, par un extraordinaire concours de circonstances, de décisions et de rencontres que je veux raconter ici. Car, quand je vois d’où je viens et ce que je suis devenu, je me rends compte du point auquel la main de Dieu était sur moi. 16 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 16

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AUTOPORTRAIT EN SABOTS

En ce temps-là, je ne m’appelais pas Hervé Odermatt. Je n’étais encore que le petit Gaston, le fils de Jeanne, qui courait la campagne en sabots, l’air éveillé. Un gamin râblé et costaud, au teint mat et à l’œil noir, qui ne rechignait pas à l’effort, apprenait tout ce qu’on voulait bien lui apprendre, aimait sa famille d’adoption, détestait son nom de baptême, sa mère et son absence de père. Matin et soir, avec les autres enfants de mon âge, je faisais à pied, pèlerine passée sur le tablier noir, en sabots et culottes courtes, les trois kilomètres depuis la ferme jusqu’à l’école communale du Crozet où l’on m’avait inscrit en primaire. J’y ai fait les petites classes, appris à lire, écrire, compter avec rigueur et méthode sous la férule d’un maître en blouse grise qui ne badinait pas avec la discipline. C’était l’école des hussards noirs de la République, l’école de Pagnol et de La Guerre des boutons. Il a alors été décidé qu’il me fallait une éducation plus soignée. J’ai eu beau essayer de me cacher, me réfugier sous la table, crier, pleurer et supplier, on m’a enlevé de chez François et Adrienne pour m’envoyer à Argenteuil préparer mon certificat d’études. C’était pour mon bien, disait-on. Pour que je cède enfin, on m’avait promis que je reviendrais passer toutes les vacances scolaires Chez Finot. Promesse tenue. Et puis, je restais en famille : Françoise Murcier, une sœur d’Adrienne, et son mari, Marius, étaient des gens tout aussi merveilleux et accueillants que mes parents nourriciers. Ils avaient une fille unique, Lili, du même âge que moi. Elle est devenue ma sœur de lait. Marius était facteur et j’attendais avec impatience le jeudi pour faire la tournée avec lui, assis sur le cadre de son vélo. J’ai donc continué mes classes à Argenteuil, à l’école de l’Abbé-Fleury. J’y ai été marqué par un instituteur, monsieur 17 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 17

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Leroy, pour qui j’ai une reconnaissance éperdue car il a fait la base de mon éducation. C’était un sacré personnage : un saint laïc, communiste, exigeant, sévère mais juste. On sentait bien qu’il nous aimait. Avec un simple certificat d’études sous sa férule, j’ai davantage de culture qu’un bachelier d’aujourd’hui. Il nous enseignait la morale, l’histoire, la ­ géographie, le calcul, la lecture et l’écriture. J’ai encore en mémoire les chansons et les poèmes que nous apprenions par cœur. Quand nous faisions des fautes, il nous tapait sur les doigts avec sa règle en carton. Avec lui, le proverbe biblique « qui aime bien châtie bien » n’était pas un vain mot. Je lui dois aussi d’être devenu un grand lecteur. Entre douze et dix-sept ans, j’ai lu tous les grands classiques  : Zola, George Sand, La Fontaine, Racine, Molière, Victor Hugo, Lamartine, Chateaubriand, et tant d’autres livres que l’instituteur me procurait. J’adorais lire et, par bonheur, je passais mon temps libre et mes vacances dans une belle région d’élevage. On m’envoyait garder les vaches : le chien faisait tout le travail de surveillance et, moi, je restais sous mon parapluie, à lire tout le jour en gardant un œil distrait sur le troupeau, assuré que si une bête s’en écartait, les aboiements du chien m’alerteraient aussitôt. En fin de compte, je dois tout à la lecture. Car j’ai continué à lire avec passion et, bien plus tard, cherchant à me cultiver dans le domaine de l’art, je suis tombé sur L’Esprit des formes d’Élie Faure. Quel bonheur d’avoir eu Élie Faure comme maître ! Mais il fallait déjà être un bon lecteur pour suivre le fil de cette pensée esthétique puissante, découvrir l’histoire de l’art dans toute son ampleur et sa complexité, racontée dans une langue aussi belle qu’exceptionnelle. Avant cela, ma seule culture artistique se résumait à quelques images imprimées dans ma mémoire comme un avant-goût des merveilles que la vie me réservait. 18 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 18

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D’abord, celles du calendrier des Postes : chaque début d’année, d’aussi loin que je me souvienne, je me précipitais au-devant du facteur pour en choisir l’image. Outre le facteur, il y avait le Caïffa : le colporteur, uniforme vert bouteille, casquette grise en été, verte en hiver, sacoche en bandoulière et crayon sur l’oreille, qui à l’origine courait les routes avec son triporteur, une boîte montée sur trois roues tirées par un âne ou un mulet. L’invention de l’automobile l’avait remplacée par une rustique camionnette, toujours aux armes de la maison mère. Son nom venait de l’enseigne Au planteur de Caïffa, créée par un torréfacteur parisien qui avait inventé, à la fin du xixe siècle, ce système rudimentaire mais très efficace de vente au détail chez ­l’habitant de café, sardines, pâtes, huile, sucre et autres produits d’usage courant (comme la poudre à lessive et la petite mercerie). Il avait ouvert dans toutes les villes de France des succursales d’où essaimaient les colporteurs. Le Caïffa passait une fois par mois nous vendre sur place toute l’épicerie dont nous avions besoin. Son arrivée était toujours une fête que j’attendais avec impatience, car, parmi les innombrables et odorants trésors que contenait sa camionnette, il y avait les tablettes du chocolat Pupier. En acheter une était un petit luxe que, sans doute, le pécule que ma mère versait pour mon entretien rendait possible. Et, à chaque fois, pour moi, un grand événement. Car en ouvrant la tablette de chocolat, ce qui ­m’intéressait, ce n’était pas tant le chocolat que l’image qu’il y avait dedans : de petites reproductions de grands tableaux comme La Paye des moissonneurs de Léon Lhermitte, la Famille de paysans des frères Le Nain, L’Angélus de Millet, le Martyre de saint Sébastien de Mantegna ou une Vierge de Murillo. Toute une imagerie familière, une représentation du monde paysan et religieux résumée en une image qui me parlait et m’enchantait : ma première initiation à l’art. 19 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 19

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LA FORCE DE LA NATURE

Toutefois, ce qui a laissé une trace tout aussi puissante, mais plus intime en moi, ce sont deux autres scènes, aussi vivantes que des tableaux dans ma mémoire. Un soir d’hiver, je devais avoir huit ou neuf ans, nous étions partis aider aux travaux des champs dans une ferme voisine quand on m’a dit en me tendant l’aiguillon de l’attelage : « Tiens, petit, ramène les bœufs à l’écurie. » C’était la tombée de la nuit. Pas d’étoiles, pas de lune. Et moi, sans lanterne, obligé d’emprunter un tout petit chemin creux de huit cents mètres à peu près, serpentant dans un tunnel de haies aussi obscures que touffues, sans autre issue que d’aller de l’avant, avec ces deux énormes bêtes derrière moi, ces masses immenses qui marchaient dans mon dos, leurs cornes imposantes, leurs gros mufles qui balançaient au rythme de leurs pas, leur souffle chaud dans mon cou, le bruit lent de leurs sabots, l’odeur lourde de leurs flancs géants, leur présence écrasante au bout de l’aiguillon dérisoire que je tenais à la main – cette impression qu’ils pouvaient si aisément à tout instant m’échapper, me passer dessus, me réduire à néant. Le trajet m’a semblé durer une éternité. J’ai eu la peur de ma vie, mais je ne l’ai pas esquivée. Je l’ai affrontée jusqu’au bout. Et c’est ce que j’ai toujours fait par la suite parce que j’avais réussi à le faire ce soir-là : j’ai vécu avec la peur au ventre, mais jamais, jamais, je n’ai reculé. Me reste aussi en mémoire la première fois que j’ai labouré un champ, à onze ans. Quand le soc de la charrue a ouvert la terre devant moi, j’ai ressenti ce que j’ai su plus tard être un orgasme. Comme si la terre était le vagin d’une femme. Une de ces émotions dont je sais aujourd’hui qu’elles ont fait de moi un grand marchand, capable de reconnaître immédiatement un vrai d’un faux. Parce que l’art, c’est de l’émotion avant tout. 20 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 20

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C’est ainsi que j’ai grandi, au rythme des travaux des champs. J’ai pu ressentir pleinement la beauté et les forces vives de la nature, la violence des intempéries, partager les moissons d’été, les vendanges d’automne, les labours d’hiver, les semailles du printemps, l’espoir, les joies et les déceptions des récoltes. Chaque passage des saisons m’apportait son lot d’émotions puissantes dont la portée dépasse largement tout ce qu’aucune école ne saurait enseigner à un enfant. LA PÊCHE À LA GRENOUILLE

Parmi les visiteurs réguliers qui rompaient l’isolement de la ferme, il y avait le chemineau. Une figure extraordinaire qui comptait beaucoup dans notre vie. On chantait encore l’air du Chemineau − « Chemineau chemine… va vivre ton rêve, hardi chemineau… » −, un grand succès théâtral du début du siècle. Personnage original, bigarré et passablement poussiéreux, cet homme aux semelles de vent surgissait de nulle part, mais avec une certaine régularité, au détour du chemin comme son nom l’indique. On attendait son retour. Avec sa dégaine de vagabond, il ne payait pas de mine mais faisait partie des figures familières de notre petit monde isolé. La troupe des enfants l’accueillait à grands cris. On lui devait l’hospitalité : il mangeait ce qu’on lui donnait, couchait dans la paille, ­restait trois ou quatre jours avant de reprendre sa route. On lui confiait quelques menus travaux, par exemple fendre du bois, en échange du gîte et du couvert. Contrairement au colporteur, il n’avait rien à vendre, mais avait toujours plein d’histoires à raconter. Il nous donnait des nouvelles des voisins éloignés, faisait la gazette de tous les endroits où il était passé dans la région. Adroit de ses mains, il savait les secrets des bois et des champs, survivait sur la route depuis si longtemps qu’il ne tenait pas en place 21 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 21

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et repartait avant qu’on ait eu le temps de se lasser de sa présence. Ses apparitions à peu près régulières rythmaient l’année. Nous étions une étape de sa tournée. Sa liberté d’allure, de paroles et de mouvements m’intriguait. Comme moi, il avait une place à part dans notre petite communauté. En grandissant, je me sentais de plus en plus marginal, pas comme les autres. Chez Finot, j’étais chez moi, à mon aise, paysan parmi les paysans. À quatorze ans, déjà d’une force hors du commun pour mon âge, je maniais la fourche comme un homme. Mais de retour à Argenteuil, je redevenais un simple écolier qui ne rêvait que de retrouver la liberté de la campagne. Là, je pouvais courir les bois, braconner avec les chiens ou chasser à la billebaude le lapin de garenne, au hasard des fourrés, après avoir négocié avec un fermier voisin le prêt d’un vieux fusil et de deux cartouches en échange d’une matinée passée à lui ramasser toute une parcelle de pommes de terre. C’est le chemineau qui m’a enseigné les secrets de la pêche à la grenouille : il opérait à la lampe à carbure, comme un pro. On partait de nuit dans le marais. Il avait préparé la lampe, une boîte métallique à deux compartiments vissés l’un sur l’autre, surmontée d’un crochet pour la transporter. On revissait le tout et on ouvrait doucement un petit robinet : il réglait le goutte-à-goutte de l’eau sur le carbure qui dégageait un gaz. Il suffisait alors d’enflammer la mèche qui dépassait d’un simple petit tuyau au sommet du dispositif pour obtenir, avec ce système de combustion très lente, une flamme vive de lumière blanche qui durait un bon moment. On attachait cette lampe sur une planche que l’on faisait glisser à la surface du marais. Au bout d’une heure, on retirait tout doucement la planche chargée de grenouilles attirées par la lumière et l’affaire était dans le sac. 22 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 22

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Pour pêcher de jour, on attrapait une première grenouille que l’on attirait avec un chiffon rouge. Puis, on l’accrochait par le ventre et on la faisait gigoter au soleil au bout d’un bâton. La grenouille criait et on voyait de tous côtés les grenouilles affluer pour une pêche miraculeuse. Devenu un bon pêcheur de grenouilles, je me faisais de l’argent de poche en allant les vendre. À vrai dire, je gagnais beaucoup plus d’argent avec mes grenouilles qu’avec une journée de travail aux champs. Et c’est là que l’histoire devient extraordinaire, comme tout ce qui m’est arrivé dans l’existence. Il y avait un bistrot, à Roanne, déjà réputé à l’époque pour la qualité de sa cuisine. Je savais que l’on m’y achèterait le produit de ma pêche, car on venait de tous les environs y déguster la recette maison de cuisses de grenouilles. Avec un sac en toile de jute plein de ma pêche nocturne, je faisais donc à vélo les quinze kilomètres jusqu’au Café de la Gare de Roanne, dont le patron n’était autre que le père Troisgros. Il y était en cuisine avec ses fils… J’aurais pu les porter à n’importe quel autre bistrot de la région, mais non. Il a fallu que ce soit chez Troisgros. Je suis resté toute ma vie un habitué passionné de cet incomparable temple de la gastronomie. Je m’y rendais au moins une fois par an et, à chaque fois, comme avec une belle femme dont vous restez fou amoureux, c’était toujours comme si c’était la première fois. Il n’y a que chez Troisgros que j’ai ressenti ça. J’y ai du reste organisé une fête pour les cinquante ans de mariage de François et Adrienne. Un déjeuner réunissant autour d’eux enfants et petits-enfants, en tout quarante-sept personnes. Nous avions eu une belle messe et Troisgros m’a fait la surprise d’une entrée composée de sept spécialités de grenouilles différentes, en souvenir du bon vieux temps ! 23 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 23

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D’emblée, s’affirmait ainsi, très tôt, un trait particulier, une incroyable constante, encore valable aujourd’hui : quels que soient mes choix, quelles que soient les décisions que j’ai pu prendre, je me suis toujours trouvé dans des circonstances, dans un environnement qui me conduisaient à tutoyer l’exceptionnel, à faire à point nommé des rencontres extraordinaires, et surtout, surtout, à croiser la trame anonyme de mon existence avec la grande histoire, les plus grands noms du moment dans tous les domaines et avec des personnages hors du commun, talentueux, puissants ou célèbres. LES LIGNES DE LA MAIN

Marginalisé par ma naissance, je me trouvais laid et restais persuadé qu’aucune femme ne pourrait m’aimer. À quatorze ans, je tombe amoureux pour la première fois. Lorsque je rejoins la jeune fille à la fête d’un village voisin, je la surprends en train de parler avec une autre fille : toutes deux rient et se moquent de moi sans se douter que j’entends tout ce qu’elles disent ! Une terrible humiliation et la preuve, qui me sembla sur le coup définitive, que je ne pourrais jamais plaire à une fille. Je n’ai eu de cesse, par la suite, de me prouver le contraire. Les jours de marché, il y avait ce qu’on appelait alors des Bohémiennes – aujourd’hui, on dirait des Gitanes – qui lisaient les lignes de la main : « Fais voir ta main ! », m’a lancé l’une d’elles en passant à côté de moi. Je lui ai tendu la main gauche : « Oh là là ! me dit-elle, quelle chance tu as ! Tu vas être très célèbre et très riche. Mais fais très attention à toi. Ta ligne de vie est courte. Tu risques de mourir jeune. » Cette prédiction ne m’impressionna guère. À cet âge, ce genre d’annonce ne correspond à rien. Je n’y ai plus pensé jusqu’à ce qu’elle se réalise. J’ai en effet connu très jeune la fortune et la célébrité. Du coup, j’ai consulté d’autres cartomanciennes 24 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 24

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et toutes, en regardant les lignes de ma main, s’exclamaient elles aussi : « Oh là là, quelle chance ! Quelle réussite ! Mais fais bien attention, tu pourrais avoir aussi un accident. » À partir de ce moment-là, dès lors que je devais prendre la route avec ma voiture, ou prendre l’avion, je me disais que mon dernier jour était peut-être arrivé. En dépit de mon envie de partir, quel que soit l’attrait du voyage, de la partie de golf, de chasse ou de pêche, j’étais soudain tenté de rester couché. Puis, immédiatement, je me disais : « Hervé, si tu restes dans ton lit aujourd’hui, tu vivras toute ta vie comme un rat. » Et, tout comme le fameux jour où, tout gamin, j’avais marché dans le noir, pressé par le souffle de l’énorme attelage de bœufs dans mon dos, jamais je n’ai reculé. Un soir, au cours d’un dîner, une femme qui n’avait rien d’une Bohémienne m’affirma que, certes, si les lignes de la main gauche permettent de prédire l’avenir, celles de la main droite peuvent corriger certains aspects de cette prédiction. Et là, dans ma main droite, elle pointe une de ces splendides lignes de vie qui sont le signe d’une longévité exceptionnelle. Depuis, j’ai surtout compris que, quel que soit le tracé des lignes de sa main, l’homme est libre de choisir sa destinée, avec l’aide bienveillante de la Providence.

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Table des matieres 1. Au commencement................................................. 5 Autoportrait en jeune maquisard............................. 5 Le manuscrit dérobé................................................ 7 « Le Chinois »........................................................... 9 Les racines de la violence......................................... 11 Chez Finot............................................................... 13 Autoportrait en sabots............................................. 17 La force de la nature................................................ 20 La pêche à la grenouille........................................... 21 Les lignes de la main............................................... 24 2. La guerre................................................................. 27 Scènes de la vie du maquis....................................... 27 Alice......................................................................... 29 L’homme à la moto.................................................. 31 Comment je ne suis pas devenu un héros................. 33 La trame de l’histoire............................................... 35 Sur la route............................................................... 36 Le 5e Bureau............................................................ 39 Le Mal incarné........................................................ 43 Le 2e Bureau............................................................ 45 Portrait d’un homme d’exception............................. 46 3. Premiers succès… et déconvenue........................... 49 Un petit air d’Amérique........................................... 49 L’art de trouver chaussure à son pied....................... 52 Dolly. Portrait d’une Parisienne................................ 53 253 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 253

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Le bottier des stars................................................... 56 Crocodiles en bord de Seine.................................... 58 La violence du boxeur.............................................. 62 4. Montmartre............................................................ 65 Le premier tableau................................................... 65 Un destin de cinéma................................................ 66 À bord du Bateau-Lavoir......................................... 68 Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique......................... 70 Rue Norvins............................................................. 72 Bouquet de Bohème................................................ 74 Le cœur qui danse.................................................... 79 Un casting de rêve.................................................... 81 L’ami américain....................................................... 84 New York, New York............................................... 87 5. La femme de ma vie................................................ 91 Une trop belle cliente............................................... 91 La belle et le niaiseux............................................... 93 Monsieur Simard..................................................... 95 Une si longue attente............................................... 97 Un mariage express.................................................. 99 Tableau de pêche au saumon.................................... 104 « Salut ! »................................................................... 106 Naissances................................................................ 106 La dolce vita............................................................. 108 Le chef indien.......................................................... 109 6. Galerie Hervé Odermatt........................................ 113 Pas de marchandage................................................. 113 Une nouvelle galerie................................................. 114 L’Ouragane............................................................... 116 Cinq malédictions.................................................... 119 Le vol du siècle........................................................ 123 254 9782728929054_LeChinois_BAT.indd 254

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Un tandem de choc.................................................. 125 Camille Claudel....................................................... 128 Le regard public....................................................... 130 7. Dans les coulisses de l’art................................... 135 Savoir acheter.......................................................... 135 Marchand de tableaux.............................................. 136 Chère Louise Weiss................................................. 139 Mon Picasso............................................................ 143 Le monument futur................................................. 145 L’œil écoute.............................................................. 148 De vrais faux............................................................ 149 L’affaire Legros........................................................ 150 8. L’expertise............................................................... 155 Le royaume de l’art.................................................. 155 Hors de prix............................................................. 156 Variations sur le marché de l’art............................... 157 Profil du marchand d’art.......................................... 158 Portrait du collectionneur........................................ 159 Retour vers le futur.................................................. 160 Ju Ming, artiste chinois............................................ 164 9. Le grand monde...................................................... 167 Chevaux de mémoire............................................... 167 Un endroit idéal....................................................... 169 À toute allure........................................................... 170 Green Jacket............................................................ 170 Indian Creek............................................................ 171 Abe Weschler........................................................... 172 The Bob Hope Desert Classic................................. 175 Un coup de bluff...................................................... 179 Succession................................................................ 180

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10. Engagements........................................................ 183 Cuba libre................................................................ 183 Cuba aujourd’hui..................................................... 187 Mon amitié avec le général Mebdouh...................... 189 La vérité sur l’« Affaire Medbouh ».......................... 192 « La Nouvelle Société »............................................. 197 Deus ex machina........................................................ 201 Un Canadien à Paris................................................ 202 11. La conversion........................................................ 207 L’ange Gabriel......................................................... 207 SOS Prière............................................................... 208 Born again................................................................ 212 Bobby l’arnaqueur.................................................... 213 Dieu joue-t-il au golf ?............................................. 215 Signes et miracles.................................................... 219 Parole de Dieu......................................................... 220 12. Une vie nouvelle................................................... 223 Le Christ libérateur................................................. 223 L’Église malgré ses faiblesses................................... 224 Témoigner à temps et à contretemps....................... 225 Un cadeau de la Providence..................................... 229 Mes nourritures spirituelles..................................... 231 13. Pour les autres....................................................... 235 Les vrais trophées.................................................... 235 Les Amis de Tibériade............................................. 236 Youth for Christ....................................................... 240 Les Maisons de Jeanne............................................ 243 Madagascar.............................................................. 246 Remerciements........................................................... 250 Achevé d’imprimer en France par SEPEC Dépôt légal : septembre 2020 Numéro d’édition : 20182

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