mame Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Édition : Camille Icole Direction artistique : Armelle Riva Conception graphique : Thérèse Jauze Mise en pages : Pixellence Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Marie Dubourg © Mame, Paris, 2020 57, rue Gaston Tessier, CS 50061, 75166 Paris Cedex 19 www.mameeditions.com ISBN : 978 2 7289 2804 0 MDS : MM 28040 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011. »
CLAIRE RENAUD
Illustrations de Stéphanie Rubini
À ma marraine, Françoise Pinguet. À Charlotte, toujours. Aux sœurs de Jouarre.
CHAPITRE 1
Ce que peut contenir une lettre
– Oooooooh ! Un grand cri retentit dans la salle à manger pourtant silencieuse du couvent des Marguerites. Le courrier vient d’être distribué, et apparemment, auditivement aussi, sœur Isabelle, la plus timide et la plus réservée des religieuses, a reçu une mauvaise nouvelle. – Ooooooooooh ! répète-t-elle d’ailleurs un peu plus fort. 7
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
De sorte que sœur Anne, la doyenne du couvent, qui est un peu dure d’oreille, entend ce cri et enchaîne immédiatement : – Hosanna, hosanna, hosanna au plus haut des Cieux ! – Sœur Anne, la reprend sœur Adélaïde qui se trouve à côté d’elle, ce n’est pas vraiment le moment de chanter. Je crois que sœur Isabelle a reçu une mauvaise nouvelle. – Une nouvelle ! s’exclame sœur Anne. C’est merveilleux ! Cela va faire descendre la moyenne d’âge de ce couvent ! C’est bien, de nous envoyer des jeunes, mon Dieu. Soyez béni ! Sœur Adélaïde soupire. Il devient de plus en plus compliqué de se faire comprendre de sœur Anne. Elle s’approche avec les autres de sœur Isabelle. Toutes font cercle autour d’elle et tentent de la consoler comme elles le peuvent, sans savoir ce que contient la missive sur laquelle sœur Isabelle, assise sur un banc, verse de chaudes larmes. Puis elles entendent les pas de sœur Gertrude, la prieure du couvent, et s’écartent sur son passage. Sœur Gertrude se saisit de la lettre et commence à la lire. – Ma chère cousine… Oui, commente sœur Gertrude, sœur Isabelle a une cousine qui est religieuse au couvent des Chênes, en Ardèche. Sœur Constance, si je me souviens bien. 8
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
Sœur Isabelle opine du chef, le nez dans son mouchoir de tissu à grands carreaux. – Ma chère cousine, quelle catastrophe ! Quelle horreur ! Nous sommes désespérées ! – Ben elle commence bien, cette lettre, nom d’un tuyau coudé ! coupe sœur Thérèse, la sœur bricoleuse du couvent des Marguerites, qui a la langue bien pendue et des dispositions particulières pour tout ce qui relève de la plomberie. Elles n’ont pas l’air de rigoler, là-bas, dis donc ! Elles sont même au fond du trou, ma parole ! Ces paroles justement ont pour effet de faire redoubler les sanglots de sœur Isabelle. Son mouchoir est maintenant complètement trempé ! – C’est malin, ça, dit sœur Eulalie, la plus enjouée et la plus bavarde des sœurs. Parfois, sœur Thérèse, vous feriez bien de garder votre langue dans votre poche, vraiment ! – J’ai déjà tous mes outils dans mes poches, j’ai plus de place, rétorque sœur Thérèse en souriant. Sœur Eulalie sourit en retour. Ces deux-là s’aiment beaucoup, même si elles se charrient un peu. Quant à sœur Isabelle, ses sanglots reprennent de plus belle. 9
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
– Du calme, mes sœurs, s’il vous plaît ! intervient sœur Gertrude. J’aimerais reprendre ma lecture si cela ne vous dérange pas trop ! – On va prendre le métro ? demande sœur Anne, qui n’a apparemment pas tout suivi. – Pas du tout, ma sœur, nous restons ici, la rassure sœur Adélaïde. – Nous partons au ski ! Formidable ! J’adore le ski ! se réjouit sœur Anne en tapant des mains. Sœur Gertrude soupire et choisit de reprendre la lecture de la lettre. – L’automne s’était tranquillement installé dans notre belle campagne ardéchoise. Nous ramassions chaque jour des châtaignes afin de réaliser la crème de marrons qui fait la réputation de notre établissement. Mais une nuit, le froid s’est abattu sur notre couvent et la neige s’est mise à tomber abondamment. – C’est bien, ça, la neige, pour le ski, interrompt sœur Anne, qui pour une fois a parfaitement tout compris. Sœur Gertrude lève les yeux au ciel et poursuit sa lecture : – Puis le vent s’est levé, la tempête a soufflé. Nous nous sommes alors toutes réfugiées dans la chapelle et nous sommes mises en oraison. Mais le pire était à venir… 10
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
Sœur Gertrude s’interrompt ; le suspense est à son comble. Les sœurs sont maintenant serrées autour d’elle, elles attendent la suite avec impatience, comme s’il s’agissait d’un feuilleton télévisé particulièrement prenant. – D’un coup, dans un vacarme assourdissant, l’immense chêne qui ombrage notre cour intérieure l’été s’est fendu par le milieu, il est tombé sur le toit de notre couvent et l’a éventré. Boum ! ajoute sœur Gertrude pour produire son petit effet. – Oh, mon Dieu ! s’écrient les sœurs en se signant. – Boum ! répète sœur Gertrude pour bien marquer le coup. Mais si les sœurs se sont laissées impressionner une fois, maintenant, elles veulent surtout connaître la suite. – Depuis lors, nous dormons toutes dans la salle commune, les lits serrés les uns contre les autres afin de nous tenir chaud. Le bois brûle dans la cheminée vingt-quatre heures sur vingtquatre, mais les réserves s’amenuisent et je ne sais pas si nous pourrons tenir tout l’hiver. Le désespoir nous guette, ma chère cousine, ainsi que la congélation. Nous avons si froid… – Mais il faut s’équiper, pour le ski ! s’exclame sœur Anne. Elles n’ont pas d’anorak ni de fuseau ? Il faut des bonnes chaussettes aussi, et un bonnet bien chaud. J’ai tout ce qu’il faut, moi. 11
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
– Oui, oui, dit sœur Adélaïde en tapotant la main de la vieille sœur. Très bien, très bien… – Nous avons fait les comptes et vendu toutes nos réserves de crème de marrons ainsi que la plus grande partie des poulets que nous élevons, mais cela reste insuffisant pour faire réparer notre toit. Le devis est exorbitant. Oh ! ma chère Isabelle, notre fin est proche, je le sens. Un grand silence s’abat dans la salle à manger du couvent des Marguerites. Les religieuses imaginent leurs consœurs transies de froid attendant leur dernière heure. Sœur Gertrude reprend d’une voix sépulcrale : – Prie bien pour nous, ma chère cousine, et demande à toutes les sœurs de ta communauté de faire de même. Seul un miracle pourra nous sauver. Sœur Isabelle éclate à nouveau en sanglots. Aussitôt, toutes les sœurs s’empressent autour d’elle, l’entourent de leur affection et, en un groupe compact et dense, elles se dirigent vers la chapelle. – On va préparer nos affaires de ski ? demande sœur Anne. – Pas tout à fait, lui répond sœur Adélaïde. On va plutôt… – Moi, j’crois que c’qui serait bien, la coupe sœur Thérèse, c’est qu’en plus de prier, on aille leur donner un coup de main ! Qui est partante ? 12
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
Sœur Gertrude fait les gros yeux. Si quelqu’un doit poser des questions et donner des ordres dans ce couvent, c’est elle, et personne d’autre ! – Moi ! crie sœur Eulalie, toujours enthousiaste. – Évidemment… commente sœur Gertrude. Dès qu’il s’agit de s’agiter et de sortir se promener, vous êtes toujours la première volontaire. – J’aimerais bien y aller aussi, si vous me permettez, ma sœur, souffle sœur Isabelle timidement en ravalant ses larmes. Il s’agit de ma cousine, et la famille, c’est sacré. Il est de mon devoir d’aller l’aider. – Et puis à nous trois, on forme une sacrée équipe, hein, nom d’un geyser d’eau froide ! rappelle sœur Thérèse en faisant un clin d’œil et allusion à leur escapade en colonie de vacances l’été précédent1. Les visages interrogatifs des trois sœurs, et de toutes les sœurs d’ailleurs, se tournent vers celui, sévère, de leur prieure et cheffe, sœur Gertrude. – Très bien, mes sœurs. Je suis d’accord pour que vous alliez toutes les trois prêter main-forte à sœur Constance au couvent des Chênes. Mais vous emmenez sœur Anne avec vous ! 1. Voir S.O.S. colo ! 13
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
– Sœur Anne ! s’exclame sœur Thérèse en la montrant du doigt. Mais elle est beaucoup trop vieille ! Elle ne supportera pas le voyage ! En plus, elle est sourde comme un pot, on va la perdre en route ! Sœur Anne ainsi désignée sait qu’elle doit répondre, mais elle n’a pas tout bien compris. – Pourquoi avez-vous des doutes ? Je skie très bien vous savez ! – Vous voyez ! commente sœur Thérèse. – Ce que je vois surtout, sœur Thérèse, c’est la mansuétude et la charité dont vous faites preuve à l’égard de vos aînées ! la reprend sœur Gertrude d’un ton sec. Je ne vous félicite pas ! Et je vous rappelle qu’on ne montre pas les gens du doigt, c’est mal élevé ! – Non mais attendez, je l’aime bien, moi, sœur Anne, c’est pas le problème ! C’est juste qu’elle va ralentir le rythme ! – Ah non, non ! je skie très vite ! précise sœur Anne fièrement. Tout schuss ! C’est étonnant comme parfois elle entend et comprend bien… – Eh bien justement ! reprend sœur Gertrude. Un peu de lenteur ne vous fera pas de mal ! Cela vous laissera plus de 14
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temps pour réfléchir avant d’agir. Parce que la dernière fois, s’il m’en souvient, vous vous étiez quelque peu égarées… Les sœurs lèvent les yeux au ciel et font celles qui n’ont pas entendu. Comme sœur Anne, finalement. – Très bien, c’est entendu ! conclut sœur Gertrude. Allez préparer vos affaires ! Je m’occupe de vous réserver des places dans le premier train. Les trois sœurs se sourient et se dirigent vers leurs cellules, bras dessus, bras dessous, entraînant sœur Anne qui fait donc partie du voyage. – On part au ski finalement ? demande-t-elle. – Oui, ma sœur, nous partons au ski ! Elles sont loin d’imaginer sur quelle pente glissante elles s’aventurent…
CHAPITRE 2
Ce que peut contenir une valise
Lorsque la cloche sonne une heure plus tard dans l’enceinte du couvent, c’est pour inviter les religieuses à se regrouper dans l’entrée afin de dire au revoir aux quatre sœurs qui partent en Ardèche pour secourir le couvent des Chênes. Sœur Eulalie arrive la première, tirant sa petite valise rouge à roulettes, arborant une doudoune avec une élégante 17
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
capuche bordée de fourrure par-dessus son habit. Elle rayonne ! On dirait comme une auréole autour de sa tête. Puis suit sœur Isabelle. Elle a un gros manteau bleu, une écharpe épaisse qui fait trois tours autour de son cou, des moufles en peau et un bonnet en laine par-dessus son voile qui lui fait une tête un peu bizarre. On dirait un chevalier avec son heaume. Enfin, arrive sœur Thérèse avec une pelisse de fourrure sur le dos et une chapka sur la tête. – On dirait un ours, chuchote sœur Lucille, la cuisinière en chef. – Je ne suis pas sourde, moi ! lui rétorque sœur Thérèse. Et une ourse, s’il vous plaît ! Et c’est fait exprès ! On ne sait jamais qui on peut croiser là-bas, en Ardèche ! Paraît même qu’il y a encore des loups ! Bouh, ajoute-t-elle en levant les bras. – Aaaaaaah, fait sœur Lucille en reculant, une main sur le cœur. – Cessez donc je vous prie, sœur Thérèse, de faire l’imbécile, intervient sœur Gertrude, et d’effrayer ainsi vos condisciples ! Sœur Thérèse baisse la tête (en marmonnant « Si on n’a même plus le droit de rigoler un peu… ») et se place à côté 18
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
des autres dans le couloir. On n’attend plus que sœur Anne. On attend. Dix minutes passent, et on attend encore. – Elle est sourde et elle est lente, maugrée sœur Thérèse. Tout à coup, dans un bruit fracassant, la porte de la chambre de sœur Anne s’ouvre et elle apparaît, en anorak mauve, bonnet et gants assortis, lunettes d’alpiniste sur les yeux, bâtons dans les mains, traînant de lourds skis en bois ainsi qu’une valise antédiluvienne. – Mais enfin, sœur Anne, d’où sortez-vous tout cela ? s’indigne sœur Gertrude qui croyait savoir tout ce que contenait son couvent. – De sous mon lit ! réplique sœur Anne qui a parfaitement entendu la question de la prieure. (Il faut dire que sœur Gertrude a élevé le ton : elle n’aime pas du tout quand des choses lui échappent.) Planqués ! Depuis cinquante ans ! Je savais bien que je les ressortirais un jour, mes skis chéris ! – Ils sont en bois, tes machins ! dit sœur Thérèse en en tapotant un. Ça ne se fait plus depuis des lustres ! – Oui, en effet, il faut que je les lustre, répond sœur Anne. Et que je les farte, aussi. Cela fait un certain temps qu’ils n’ont pas servi… Je ferai ça dans le train ! 19
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
– Enfin, sœur Anne, soyez raisonnable, dit sœur Eulalie avec douceur. Nous n’allons pas emporter ces skis, ils sont encombrants et inutiles : vous ne trouverez plus de chaussures adaptées. – Mais puisque je vous dis que je sais en faire, du ski ! C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. Je chausse mes skis et hop, c’est reparti ! Bon, on y va ou bien on reste dans le couloir à discutailler ? Et sœur Anne, le menton altier, avance fièrement, traînant ses skis et sa valise écossaise, d’un autre temps elle aussi. – Cette valise était à ma mère, précise d’ailleurs sœur Anne. Elle a fait la guerre. La deuxième. Elle a traversé la France pendant l’exode, alors ce n’est pas un petit trajet jusqu’à l’Ardèche qui va lui faire peur ! Même s’il faut avouer qu’elle ne ferme plus très bien et qu’elle est un peu éventrée. Mais elle en a vu d’autres, croyez-moi ! Alors en route, mauvaise troupe ! Les sœurs qui restent au couvent se regardent entre elles. Elles ne sont pas mécontentes de rester, finalement ! L’expédition ne va pas être de tout repos ! À ce moment-là, sœur Josée, la sœur économe du couvent, désigne une grande cantinière dans un coin : elle est remplie 20
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de pulls, de couvertures, de manteaux, de lainages, de châles ; de tout ce que les sœurs ont pu trouver d’un peu chaud pour soulager leurs comparses en Ardèche. – C’est notre contribution, annonce sœur Josée. Vous leur donnerez tout cela de notre part. Et nous prierons trois fois par jour pour elles et pour vous. – Merci, sœur Josée, dit sœur Isabelle, la main sur le cœur. Merci pour elles. Nous allons les sortir de ce mauvais pas, je vous le promets. – Allez, à la grâce de Dieu, ajoute sœur Thérèse en soulevant seule la malle de fer. – Oui, je vous bénis, mes sœurs, dit sœur Gertrude. Et n’oubliez pas qu’en chacune de vos actions, c’est le couvent des Marguerites que vous représentez. Montrezvous en dignes ! Les quatre sœurs sortent du couvent en agitant la main. Elles posent leurs affaires à côté du taxi qui les attend. Le chauffeur n’en croit pas ses yeux : comment va-t-il réussir à faire rentrer ce barda et ces skis interminables dans son coffre ? – Dépêchez-vous, mon brave, lui crie en plus sœur Anne. Nous avons un train à prendre ! 21
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
Le pauvre homme parvient tant bien que mal à tout agencer, il glisse la paire de skis au milieu de l’habitacle et les sœurs s’installent dans la voiture deux par deux, de part et d’autre des planches. – Eh bien dites donc, vous en prenez de la place ! s’insurge sœur Anne en s’asseyant quasiment sur les genoux de sœur Thérèse. – Ce n’est pas moi, c’est ma fourrure ! répond sœur Thérèse, vexée. C’est encombrant, la fourrure ! – Non, cela n’a rien à voir avec la taille de la voiture ! Vous êtes trop forte, c’est tout ! Un peu d’exercice vous fera le plus grand bien ! Le ski est un sport complet, vous allez voir : vous allez fondre comme neige au soleil ! Ha ! ha ! ha ! Et sœur Anne rit de sa propre blague. Elle est bien la seule. Sœur Thérèse, elle, ne rit pas du tout. – Ça promet, ça promet, marmonne-t-elle. Je sens que mes nerfs vont être mis à rude épreuve, nom d’un lavabo bouché ! Sœur Eulalie la rassure : – Tout va très bien se passer, tu vas voir ! Une fois au grand air, tu oublieras tout ! Et puis on sera occupées ! Si on a un toit à réparer, tu vas te régaler ! 22
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
Sœur Isabelle se contente de tapoter la main de sœur Thérèse. – Ça va aller, ma chère, ça va aller… On ne sait si elle tente de rassurer sœur Thérèse ou ellemême. Enfin, après moult déhanchements et torsions de sœur Anne (qui tient vraiment à montrer à quel point elle est écrasée par sœur Thérèse), le taxi arrive à la gare de Lyon. Il extrait les sœurs, décharge les nombreux et encombrants bagages et se garde bien de laisser sa carte de visite. Il ne tient vraiment pas à ce qu’on l’appelle pour le trajet du retour ! Sœur Anne charge les skis sur son épaule et manque d’éborgner sœur Eulalie qui, par réflexe, se baisse alors que les skis passent au-dessus de sa tête quand sœur Anne se retourne. Sœur Isabelle n’a pas cette vivacité : la pointe acérée du ski gauche vient entailler sa pommette, qui se met à saigner. Sœur Anne ne voit rien, elle est déjà en route vers l’intérieur de la gare, laissant sa vieille valise à qui voudra bien s’en charger. – Elle nous fatigue, celle-là, nom d’un robinet en cuivre ! dit sœur Thérèse en attrapant la poignée du bagage de sœur Anne. 23
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
Sœur Isabelle tamponne sa joue avec le mouchoir qu’elle a trempé de larmes. Ça picote mais elle tient bon. Elle prend même la poignée de la cantinière qu’elles soulèvent à deux avec sœur Eulalie. Sur le quai, sœur Anne n’est pas difficile à trouver. Autour d’elle, les gens se tiennent la tête, les joues, les oreilles, le nez. Elle a, sans s’en apercevoir, donné des coups à tout le monde avec ses skis gigantesques ! Elle se tourne vers les sœurs qui la rejoignent. En soufflant (et en emportant au passage la casquette d’un agent de la SNCF), elle râle : – Ben alors, vous traînez ! Et vous, sœur Isabelle, qu’est-ce qui vous est arrivé encore ? On ne peut pas vous laisser cinq minutes, ma parole ! Vous vous êtes battue ? Vous êtes tombée ? Sœur Isabelle n’ose pas lui répondre que c’est elle-même qui lui a fait cela. Elle ne voudrait pas la mettre mal à l’aise… Sœur Anne n’a pas cette délicatesse et continue sur le même ton. – Bon, dans quel wagon sommes-nous, sœur Eulalie ? C’est vous qui avez les billets, je crois ! – Voiture 6, places 12, 13, 14 et 15.
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Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
– Mais non, sœur Eulalie, vous voyez bien que nous ne prenons pas la voiture mais le train, enfin voyons ! Vous êtes complètement dépassée, ma pauvre ! Concentrez-vous un peu, s’il vous plaît ! Ah là là ! vous êtes bien trop jeune pour ce genre de voyage ! Mais quelle équipe de bras cassés on m’a donnée là ! Allez, en route ! Et sœur Anne longe le quai où stationne le train, laissant encore quelques voyageurs assommés dans son sillage. – On n’est pas encore parties, j’en peux déjà plus d’elle, nom d’un gros ballon d’eau chaude ! J’ai envie de lui mettre un bon coup de clef à molette sur la calebasse, comme ça on sera tranquilles pour le trajet ! – Non, ce serait mal ! tempère sœur Isabelle. – Et ce serait violent ! ajoute sœur Eulalie. – Je sais ! J’en ai juste marre ! conclut sœur Thérèse qui, pourtant, continue à porter la valise de sœur Anne. Quand les trois sœurs arrivent dans la voiture 6, sœur Anne n’est pas là. Les sœurs traversent tout le wagon sans la trouver. Elles atteignent la voiture suivante et la trouvent, tranquillement assise, en première classe. Ses skis sont au milieu du passage et gênent tout le monde, excepté elle qui commence à déballer le pique-nique préparé par sœur 25
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
Lucille, la cuisinière du couvent. Les trois sœurs décident de s’installer là, tant pis ! Elles s ’occupent des bagages et les casent là où elles le peuvent, ainsi que des skis immenses, qu’elles glissent sur le porte-bagages au-dessus de leurs têtes. Quand elles s’assoient, elles sont épuisées. – Eh bien, mes sœurs, un peu de tenue, que diantre ! Vous êtes avachies sur vos fauteuils, on dirait des loques ! Allez, redressez-vous un peu ! Sœur Thérèse ne dit rien mais elle n’en pense pas moins. Elle bout, même ! Sœur Isabelle se dépêche de lui mettre sous le nez son sandwich afin de la divertir et de lui remplir l’estomac. Sœur Thérèse croque dans son jambon-beurre comme un lion dans une antilope. Elle est énervée, mais le bon goût de cette petite collation préparée avec amour par sœur Lucille l’apaise. Le sifflet siffle, le train part, et les esprits se calment. Même sœur Anne semble plus sereine. Elle finit tranquillement la part de gâteau au chocolat que sœur Lucille a ajouté dans son sac, connaissant son goût pour les desserts. Le train quitte Paris et commence à accélérer. Et même à accélérer fortement. D’un coup, sœur Anne se cramponne à son fauteuil, ses deux mains serrant très fort les accoudoirs. 26
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
– Ce train va beaucoup trop vite, dit-elle d’une voix blanche. Les freins ont dû lâcher ! – C’est un TGV, sœur Anne, lui répond sœur Eulalie tout en finissant son sandwich. – Non, je ne suis pas givrée, j’ai toute ma tête, je vous remercie ! crie sœur Anne, qui a encore mal compris. Et je vous prierais de me parler sur un autre ton, hein ! Ce n’est pas parce que je suis une vieille dame que vous avez le droit de me traiter ainsi ! Non mais ! Sœur Eulalie ne sait plus quoi dire. Elle ne voulait pas manquer de respect à sœur Anne, c’est elle qui comprend tout de travers. Heureusement, le contrôleur arrive et fait diversion. – Bonjour ! Billets, s’il vous plaît, clame-t-il. – Oui monsieur, c’est ainsi que nous sommes habillées ! Nous sommes des religieuses, c’est notre habit ! s’énerve à nouveau sœur Anne. – Vos billets, s’il vous plaît, répète le contrôleur qui ne comprend pas bien pourquoi cette vieille religieuse lui parle de sa tenue vestimentaire. – Il est sourd, ma parole ! OUI, HABILLÉES ! C’EST NOTRE HABIT ! Non mais ! 27
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
Embarrassée, sœur Eulalie s’empresse de sortir les billets de son sac. À ce rythme-là, entre les skis, les coups, le niveau sonore et les remarques acides, sœur Anne va les faire haïr de tous. Elle tend les billets avec un grand sourire au contrôleur qui les poinçonne en regardant chaque sœur d’un œil curieux. Non seulement il ne voit pas souvent des religieuses prendre le train, mais celles-ci ont l’air particulièrement originales. – Bon, vous devriez voyager en deuxième classe, mais exceptionnellement, restez donc ici : vous aurez plus de place pour vos jambes et vos bagages ! leur dit-il en leur rendant leurs billets. Bon voyage ! – Cet homme est un malotru, conclut sœur Anne. D’abord il critique notre tenue, ensuite il dit que nous sentons le fromage ! – Mais non, sœur Anne, il nous a souhaité bon voyage ! C’est gentil de sa part, au contraire ! Et en plus… tente d’expliquer sœur Isabelle. – En plus, il n’y avait même pas de fromage dans nos sandwichs ! N’importe quoi, vraiment ! Ah ! les choses ont bien changé depuis que j’ai quitté la vie civile. Personne ne se serait permis de nous traiter ainsi autrefois. Oui, vraiment, les choses ont bien changé. 28
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
Et sœur Anne se tait enfin, au grand soulagement des trois sœurs. Elle s’endort presque instantanément ; tant de changements fatiguent, il faut croire. Quatre heures plus tard, le train s’arrête en gare de Valence. Terminus. Il fait nuit. Quelques lampadaires trouent la noirceur d’un ciel sans étoiles. Les quatre sœurs descendent avec tous leurs bagages sur le quai glissant. Une ombre s’avance vers elles, sorte de boule énorme qui se meut difficilement. Sœur Anne se cache derrière sœur Thérèse, sœur Isabelle derrière sœur Eulalie. Elles tremblent, à la fois de froid et de peur. L’ombre est maintenant à quelques mètres. Et elle se met à parler : – Vous êtes les sœurs du couvent des Marguerites ? Sœur Eulalie, sœur Thérèse, sœur Isabelle et sœur Anne ? – Oui, c’est nous, répondent les quatre sœurs en chœur. L’ombre est face à elles à présent. Elle se précise. Elle est en après-skis, avec un épais manteau sur le dos et une couverture par-dessus. Ses cils sont gelés. Elle tape dans ses mains, enfouies dans d’épaisses moufles en peau, pour se réchauffer. Puis elle se tape les avant-bras et saute d’un pied sur l’autre. Ça fait une drôle de danse. 29
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
– Bonsoir, je suis sœur Sidonie. Je suis la sœur portière du couvent des Chênes. On m’a chargée de venir vous chercher. Les quatre sœurs sourient ; les voilà rassurées. Mais elles continuent de regarder la sœur qui leur fait face avec circonspection. – Oui, je sais, j’ai l’air un peu bizarre, mais j’ai empilé tout ce que j’avais de plus chaud. Et vous verrez au couvent, on fait toutes pareil ; des vrais bibendums ! Et sœur Sidonie éclate d’un bon rire tonitruant. « Au moins, elle garde le moral », se disent les sœurs. – Permettez que je vous aide, ma sœur, poursuit-elle gaiement. Et sœur Sidonie se charge de la grosse cantinière que portait sœur Thérèse. Elle la prend sur son épaule comme un sac de farine. Puis elle aperçoit les skis de sœur Anne : – C’est à qui, ces antiquités ? Vous ne les avez pas pris pour vous en servir, j’espère ? Sœur Anne, pas très bien réveillée encore, n’a pas entendu la question, fort heureusement. Les trois autres sœurs font non de la tête. – Ah ! mais c’est pour barricader les fenêtres ? Ce n’est pas idiot ! C’est même malin ! Oui, va falloir être 30
Les drôles de péripéties de sœur Eulalie
inventives, parce que le couvent est dans un sale état. On ne sait plus où donner de la tête ! – Excusez-moi mais j’ai toute ma tête, s’insurge soudain sœur Anne, enfin sortie de sa léthargie. Sœur Sidonie, perplexe, se tourne vers les trois autres sœurs, qui mettent leurs mains sur leurs oreilles pour lui faire comprendre que sœur Anne n’entend plus très bien. – Je n’en doute pas, ma sœur, je n’en doute pas ! lui répond-elle en parlant bien fort. Elle les conduit à une camionnette qui n’est plus de première jeunesse, mais dans laquelle tout rentre sans souci. – Y en a qui sont malades en voiture ? demande sœur Sidonie. Sœur Isabelle lève timidement le doigt. – Bon, ben vous montez à l’avant avec moi et vous nous chanterez des cantiques ! Ça va très bien se passer, vous verrez ! Allez, en route, mes sœurs ! Les sœurs attachent leur ceinture de sécurité. Elles sont loin de savoir jusqu’où cette camionnette bringuebalante les mènera…