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Défenseur des oubliés

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ANNE-MARIE POL

Défenseur des oubliés


anne-marie pol

Défenseur des oubliés


« Tant que les femmes ne s’en mêlent pas, il n’y a pas de véritable Révolution. » Mirabeau (1749-1791), homme politique français


Coup d’œil sur le tome 2

Chevalier du Roi captif Malgré la mort de la Reine, guillotinée le 16 octobre 1793, Sébastien de Rocadour ne s’avoue pas vaincu. Car dans ce qui fut le royaume de France, le petit Roi Louis XVII reste à sauver. Il est toujours enfermé dans la prison du Temple avec sa sœur, Marie-Thérèse. Aussi, quand le comédien Léandre (qui a réussi à échapper à la prison) lui demande de porter un message au Chouan Jambe d’argent, qui prépare l’évasion du Roi, l­’Esquirol n’hésite pas à accepter. Le chef rebelle opère dans la région de Granville où, justement, les saltimbanques, Topaze et Esmerald, doivent se rendre avec leur petite-fille Saphire, dont Sébastien est amoureux. Et ils se mettent en route. Leur voyage est semé d’embûches, le pays étant à feu et à sang ; Blancs (monarchistes) et Bleus (Républicains) s’y affrontent sans pitié. La petite troupe des saltimbanques est finalement obligée de se séparer. Sébastien poursuit l’aventure seul avec Saphire. L’ayant laissée à l’abri dans la « cachette », autrement dit le château de Champeaux, il est enrôlé dans les rangs des Chouans et participe au siège de Granville, le 24 brumaire an II de la République (14 novembre 1793). Là, il croise son ex-frère de lait, Géraud, devenu capitaine, et prêt à le passer par les armes au nom de la République. Sébastien lui échappe de justesse.

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Pendant l’errance qui suit, il tombe sur Léandre, en partance vers l’île de Chausey où, dit-il, se prépare l’arrivée du petit Roi en fuite, lequel serait à présent attendu à Champeaux, un des relais de son évasion. Sébastien y repart aussitôt, très inquiet pour Saphire qui risque de se trouver en danger parmi les soldats escortant Louis XVII. Or celui-ci se trouve toujours au Temple, à Paris, et bien mal en point après une chute qui a empêché son évasion – la vraie, celle-là – car, en fait, il n’a jamais été question de son passage par Champeaux : il s’agissait d’un piège ourdi par les Républicains pour s’emparer de Jambe d’argent et massacrer les Chouans présents sur les lieux. Grâce au Ciel, Sébastien y retrouve Saphire indemne. Hélas, gravement blessé par les Bleus, le vieux comte de Champeaux supplie l’Esquirol d’aller à Chausey avertir du désastre sa sœur, Mme de Colleville, agent des Royalistes. Elle doit détruire à tout prix sa correspondance avec eux ou la mettre à l’abri. Cependant un « détail » tourmente le garçon : et Léandre… dans tout ça ? Son attitude est pour le moins ambiguë. L’Esquirol se jure de remettre la main sur le comédien et de lui faire cracher la vérité. Tout le pousse vers Chausey, donc. Et il embarque avec Saphire dans la coque de noix d’un petit passeur, le Farfadet… Jusqu’au bout, irai ! ***


Première partie

Sur l’île aux mystères… et ensuite ! Sébastien et la parole donnée


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Dans la nuit Fin novembre 1793 Vers les îles Chausey… La mer est noire et le ciel qui, d’un coup, a basculé dans les ténèbres semble se renverser vers elle, à croire qu’il va s’y engloutir, appelé par son grondement inlassable. Pas une étoile vers laquelle lever la tête, cependant la barque, dirigée par le petit Farfadet agrippé à sa barre, volette sur les eaux, emportée par sa seule voile et à l’aveuglette dirait-on, tel un papillon de nuit cherchant la lumière. Sébastien serre Saphire contre lui. Arriveront-ils jamais ? Les embruns les giflent ou les trempent. – Tu n’as pas peur ? souffle-t-il. Le Farfadet qui l’a entendu s’écrie : – Y a pas de quoi ! Les Bleus sont plus méchants que les poissons ! Ils rient tous trois, comme s’il s’agissait d’une bonne blague. N’empêche que, sur ces quelques planches grossièrement assemblées et gréées d’un chiffon, ils risquent gros. – J’ai froid surtout, murmure la baladine. Elle tâche de ne pas claquer des dents et des frissons lui hérissent la peau. Sébastien l’enlace plus fort. 9


À cet instant, une vague emporte l’esquif sur sa crête. Saphire pousse un petit cri. Et, lorsqu’il redescend au creux du flot, le passeur glapit : – Nous v’là rendus ! L’île se découvre enfin. L’Esquirol aperçoit dans l’obscurité les formes indistinctes de ses rochers. – Vous allez débarquer ici, annonce le Farfadet qui amène la voile1 d’un revers de main. Il louvoie à la godille jusqu’à une maigre langue de sable ; la barque y glisse avec un crissement. Avant de sauter à terre, Sébastien assure dans sa ceinture le lourd pistolet pris à Champeaux et sa poire à poudre, puis s’inquiète : – Et comment trouverons-nous le logis de Mme de Colleville ? – Je m’en vais la prévenir… Sur ces mots, le Farfadet lance le hululement de la chouette. Ainsi, le cri de reconnaissance des Chouans devenu, dirait-on, celui des rebelles à la République, retentit jusque sur ces îlots jetés au milieu de la mer… D’abord, nul n’y répond dans les parages. Le passeur réitère son appel. – Et si nous ne trouvons personne ? murmure Saphire en saisissant la main de l’Esquirol pour escalader le rebord de la barque. En effet, que deviendront-ils, perdus sur cette terre inconnue où, un jour ou l’autre, risquent de faire irruption les Bleus ? La question se pose. Soudaine réponse : une faible lumière brille tout à coup dans la nuit, s’éteint, se rallume… – C’est le signal, triomphe le Farfadet. La comtesse m’a entendu !

1.  Amener la voile : la descendre.

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Il module à nouveau l’appel du chat-huant pour dire « Bien reçu » sans doute. Et l’œil jaune de la lanterne ne se ferme plus. Il brille dans le noir. – Z’avez plus qu’à y marcher tout droit, ajoute le petit. Là-dessus, il remet sa barque à flot, hisse la voile et, profitant du ressac, repart en souhaitant à ses voyageurs : – Dieu vous protège ! – Et qu’il te guide ! rétorque Sébastien, le cœur serré face à l’inconscience de ce gamin. Aussi téméraire que l’Esquirol au même âge, celui où tout est jeu ! Hélas, ce temps est bien passé et il s’agit maintenant pour Sébastien de sauver sa peau, celle de certains autres, aussi. – Viens, Saphire, dit-il à la jeune fille. Leur avenir se trouve là, tapi dans la nuit… ***


À Paris, au même moment Dans la prison du Temple L’homme sans tête

Qu’il fait donc noir céans ! Alors, comme si cette obscurité n’était pas suffisante, la princesse Marie-Thérèse se tapit dans son lit, sous la couverture, là où il fait encore plus sombre. Elle écoute. Plus un bruit dans la tour. Les gardes armés qui veillent de l’autre côté de la porte ont dû s’endormir, comme s’est endormie Mme Élisabeth, à l’autre bout de la pièce. À l’étage au-dessous, celui où a été transféré son frère, le petit Louis XVII, nul ne bouge. Dans ce silence pesant, le moindre frôlement ferait un bruit d’enfer. Pour l’entendre, Marie-Thérèse tâche de ne pas sombrer dans le sommeil. Et s’il venait, lui ? À vrai dire, elle l’attend. Les fantômes sortent la nuit, ou plutôt, ce sont les absents qui reviennent la nuit, la jeune fille en est sûre. Et elle retient son souffle pour mieux entendre approcher le visiteur qu’elle espère – son père. Il est mort, mais pas pour elle. Ils étaient tellement unis… ! Il ne peut pas l’avoir abandonnée ainsi, parmi les Révolutionnaires – pour ne pas dire les sauvages. Elle n’a que quinze ans, après tout. Elle a encore besoin de lui, si tendre, compréhensif et attentif. Louis XVI saura la consoler de tout. – Papa… chuchote-t-elle.

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Un infime craquement lui répond. Marie-Thérèse hasarde un coup d’œil hors de son abri. Et elle voit une silhouette d’homme se pencher sur elle. Une silhouette sans tête… ***


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La messagère des Princes1 À Chausey Ils franchissent tant bien que mal une étendue de lande caillouteuse. Puis, découvrant au bout d’un sentier la forme noire d’une maison devant laquelle vacille un lumignon, ils comprennent qu’ils sont arrivés chez Mme de Colleville. La lumière de sa lanterne est si pauvre qu’ils distinguent à peine l’ombre d’une femme. – Madame de Colleville ? s’informe à mi-voix l’Esquirol. Sans attendre sa réponse, il s’empresse de préciser : – Nous sommes envoyés par votre frère, monsieur de Champeaux. Il n’ose pas avouer qu’il a laissé le vieux gentilhomme mourant, mais, le nom de celui-ci étant un sésame pour elle, Mme de Colleville se décide brusquement : – Suivez-moi, dit-elle. Ils entrent derrière elle dans un vestibule au plafond bas qui sent l’humidité. Elle pousse une porte, celle d’un petit salon. Un feu ronronne dans la cheminée. Sur une table grésille une

1.  On appelait ainsi les deux frères de Louis XVI, émigrés à l’étranger, et qui devinrent rois à leur tour, sous les noms de Louis XVIII et de Charles X, lors de la restauration de la monarchie au début du xixe siècle.

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chandelle. L’on y voit mieux, tout à coup. Et l’hôtesse souffle la flamme de la lanterne. Ils se dévisagent tous trois. Très mince dans sa robe noire, Mme de Colleville porte un bonnet blanc, à demi recouvert d’une écharpe noire. Vu sa tenue, cette dame d’une cinquantaine d’années doit être veuve. Quant à Sébastien et Saphire, ils n’ont guère fière allure à cette minute, aux yeux de leur hôtesse, dans leurs vêtements mouillés ! Les cheveux de la jeune fille pendent et le froid la fait trembler. – Mon Dieu, ma pauvre enfant, compatit Mme de Colleville, chauffez-vous donc vite ! Tandis que Saphire fait deux pas pour tendre les mains à la chaleur venue de l’âtre, le garçon explique en quelques mots la mission dont l’a chargé le comte de Champeaux : suite à l’échec de l’évasion de Louis XVII, il faut détruire ou mettre à l’abri la correspondance qu’elle entretient avec les Princes… – Si les Républicains la découvraient, insiste-t-il, cela leur donnerait tous les droits pour vous expédier à la guillotine, sous prétexte d’espionnage ou de traîtrise à la République. Cette perspective sinistre n’émeut pas la Royaliste. – La correspondance est à l’abri et elle le restera, répond-elle avec un mince sourire. – Soit, mais si les Bleus viennent fouiller chez vous ? Ils risquent de la découvrir. D’un ton sans réplique, elle affirme : – Ils ne la découvriront jamais. Céans, nous ne craignons rien. – Que vous croyez, Madame ! proteste Sébastien. Les « Patauds1 » sont partout, savez-vous ? 1.  Surnom dérivé du mot « patriote » donné dans l’Ouest aux Républicains.

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– Ils n’ont pas encore mis les pieds à Chausey, se moque-t-elle. La traversée fait peur à ces poltrons. Qu’elle est obstinée et aveuglée par ses certitudes ! – Les Patauds ne sont pas plus poltrons que nous, insiste-t-il, et ils ont peut-être dépêché sur l’île des envoyés secrets. Mme de Colleville ne doit pas apprécier les contradictions. Agacée, elle met un terme à la conversation : – Nous aviserons demain, conclut-elle. Là-dessus, elle appelle : – Fanette ! Réveillée par cet ordre et levée de sa paillasse, une petite bonne à demi endormie surgit d’une cuisine proche d’où, suite aux instructions de la maîtresse de maison, elle rapporte deux tasses de bouillon. De quoi réchauffer les voyageurs ! Tandis qu’ils avalent ce breuvage réconfortant, la servante sort en bâillant des édredons et des oreillers d’un placard, et les installe sur la carpette du salon. – Il n’y a point de chambre d’amis dans cette petite maison, s’explique Mme de Colleville. Et à la guerre comme à la guerre, vous dormirez ensemble par terre, mais en tant que frère et sœur, cela ne doit pas vous gêner, n’est-ce pas ? Sébastien répond poliment : – En aucune façon, Madame. Concernant leur lien de parenté, il n’ose la détromper. Pour cacher sa gêne, il se défait du pistolet qu’il pose sur un guéridon. Quant à Saphire, elle retient un sourire. Peut-être, à force de vivre ensemble aventures et tourments, bonheur aussi, finissentils tous deux par se ressembler ? À moins que l’amour n’englobe ceux qui le partagent dans la même lumière… Enfin, toujours est-il qu’ils ne se sépareront pas pour la nuit. Une chance ! Une fois seuls dans la pénombre qui s’épaissit, le feu mourant peu à peu, ils peuvent se parler tout bas. 17


– Tu sais, chuchote Saphire, j’ai une très mauvaise impression ici… – Oui, comme moi. Et que faire pour lutter contre cette impression ? Pour le moment, rien. – Il n’y a plus qu’à attendre demain, dit tout bas Sébastien. Alors, comme si ce geste éloignait tout danger, ils se serrent étroitement l’un contre l’autre et s’endorment aussitôt… ***


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Une visite inattendue À l’aube, un claquement de sabots les réveille : la servante vient ranimer le feu. Sébastien et Saphire se lèvent. Parce qu’ils ont dormi tout habillés, ils sont encore engourdis dans leurs vêtements mal séchés. Lorsque le garçon récupère son pistolet, Fanette lui jette un coup d’œil en dessous qu’ils ne remarquent pas. Ils ont assez à faire avec eux-mêmes. Frissonnants, ils se pelotonnent contre la cheminée. – Dire que je n’ai point de peigne pour démêler mes cheveux, se plaint à mi-voix Saphire. Sébastien lui sourit : – Et tu as l’air d’une sauvage des Amériques ! Il la trouve belle ainsi, comme il la trouve belle quoi qu’il arrive. Mais sa plaisanterie n’amuse pas la baladine, qui fait une petite grimace avant de s’informer : – Va-t-on rester ici longtemps ? – Cela dépendra de Mme de Colleville. – Pourquoi ? Tu l’as prévenue du danger qu’elle court, tu as tenu ta parole et tu as accompli ta mission, non ? Le comte serait content. Alors, maintenant… Il soupire : – Quoi ? – On peut repartir ! – Pour aller où ? 19


Elle avoue : – À Saint-Vigor1. J’aimerais revoir mes grands-parents. Silence. Sébastien ne sait que répondre. Saphire devrait se rendre compte qu’elle et lui sont embarqués dans une aventure dans laquelle les vieux saltimbanques n’ont plus aucune part. Ceux-ci sont à l’abri. Cela devrait suffire à leur petite-fille. Mais s’il lui assène cette dure remarque, elle ne le lui pardonnera pas. L’apparition de leur hôtesse le tire d’embarras. – Ma pauvre enfant, s’émeut-elle à la vue de la jeune fille, voulez-vous faire un brin de toilette ? – Volontiers, Madame. – Il y a le nécessaire dans le cabinet. Sur ces mots, elle accompagne Saphire dans le cagibi en question, à l’étage au-dessus. À peine ont-elles gravi les quelques marches de l’escalier que l’on frappe à la porte d’entrée… Ouvrir ? Certes pas ! Sébastien n’est pas chez lui. Alors, par prudence, il récupère vivement son pistolet et se glisse dans la cuisine. Sa porte de derrière est battante : la Fanette a dû sortir. Mais il ne s’attarde pas à ce détail sans importance, un autre l’occupe : qui a frappé ? S’il s’agissait d’un Bleu… ou de plusieurs ? Par les temps qui courent, nul ne peut être tranquille. Mais Mme de Colleville, redescendue à la hâte, se précipite déjà. Elle entrebâille l’huis. Et Sébastien entend : – Madame de Colleville ? Cette voix… Le garçon en est secoué à tel point qu’il en reste sourd quelques secondes. Cette voix est celle de Léandre Lebrun. Il est donc toujours à Chausey, lui qui prétendait filer vers l’Angleterre ? – Je suis l’envoyé des Sujets du Lys, se présente-t-il. 1.  Voir tome 2, Chevalier du roi captif.

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Elle s’étonne : – Les « Sujets du Lys » ? – Oui-da, ce sont des fidèles à notre Roi, lesquels en union avec les Princes, ses oncles, œuvrent pour qu’il monte enfin sur le trône. Derrière la porte de la cuisine, Sébastien ne bouge plus. Il écoute. L’envoyé des Sujets du Lys ? Le garçon se souvient du message qui portait cette signature1. Un message qui a débouché sur le carnage de Champeaux. De quoi se méfier, à cette heure des « Sujets du Lys » en question ! – Si vous avez quelques lettres ou papiers compromettants, poursuit-il, il me faudrait les récupérer. Son interlocutrice feint la surprise : – Quels papiers ou lettres ? – Voyons, Madame, vous n’ignorez point de quoi je vous parle… – Si fait. Mine de rien, elle n’est pas née de la dernière pluie : elle ne dira rien. Et, à l’abri du battant, Sébastien se pose cette question : « Comment Léandre est-il au courant des activités de Mme de Colleville ? » Sans perdre son calme : – Veuillez vous expliquer, Monsieur, dit-elle d’un ton devenu plus froid. Le comédien se répand en explications : – Il ne faut pas que vous laissiez de traces, autrement dit aucun papier qui puisse mettre la puce à l’oreille de nos ennemis, s’ils le trouvent, car notre but est la victoire totale de Louis XVII. Ébranlée, la Royaliste murmure : 1.  Voir tome 2.

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– La croyez-vous proche, cette victoire ? – Certes, si nous unissons nos forces. Au silence qui suit, Sébastien comprend que Mme de Colleville est en train de peser le pour et le contre. Va-t-elle céder à Léandre et lui remettre sa correspondance avec les Princes ? Cela se peut. Flairant qu’il va gagner, le comédien insiste : – Et un premier pas a été franchi, dit-il, car le voilà libre, le pauvre enfant ! À entendre ce mensonge, Sébastien ne se contient plus ; le pistolet au poing, il fait irruption hors de la cuisine : – Libre ? Louis XVII est toujours captif au Temple ! Quel est ce conte, Léandre ? C’est bien lui, en effet, drapé dans sa houppelande, et le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils. Saisi par l’apparition de l’Esquirol, le comédien reste ébahi. Puis, brusquement, il éclate : – Occupe-toi de tes affaires, Rocadour, ou il t’en cuira ! – Il t’en cuira avant, Lebrun, rétorque l’Esquirol. D’une poussée à l’estomac avec le pistolet, il l’oblige à reculer. – Va rejoindre tes « Sujets du Lys », si tant est qu’ils existent ! Léandre fait volte-face en grommelant : – Tu ne perds rien pour attendre, pauvre niais… Et il s’élance au-dehors… ***


Au Temple Derrière la porte

A-t-on crié ou était-ce un rêve ? Repoussant la courtepointe, Marie-Thérèse s’assoit dans son lit. – Mon frère ? Si jamais c’était lui ? Hélas, il ne peut lui répondre ni même l’entendre. Un étage et des portes soigneusement verrouillées les séparent. Alors, la princesse tâche d’écouter dans le petit matin les premiers bruits qui annoncent que l’on se réveille du haut en bas de la tour. Le Roi son frère doit se réveiller aussi. Ô mon Dieu, elle aimerait le serrer dans ses bras comme le faisait leur mère infortunée. Même si elle ignore encore que Marie-Antoinette n’est plus, Marie-Thérèse est sûre que LouisCharles a besoin d’elle, sa grande sœur. Elle se lève. Sur le palier, derrière la porte, il y a du remue-ménage. Les deux gardes de la nuit sont relayés par d’autres. – Faut pas en parler – lance l’un des hommes – mais… Marie-Thérèse se précipite pour coller l’oreille au battant. – Mais quoi ? – Le Capet est pas bien, qu’on dirait ! La jeune fille ne bouge plus, retenant son souffle. – Mon frère… C’est lui que leurs gardes appellent « le Capet »… ***


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L’Esquirol prend une décision Lorsque Léandre a disparu, Mme de Colleville se tourne vers Sébastien en lui demandant : – Qui est cet homme ? – Un comédien… sur toute la ligne ! – Vous semblez bien le connaître. – Oui, répond-il. Hélas, il n’est pas fiable, Madame, je peux vous l’assurer. Il a été de notre bord quand nous avons tenté de faire évader la Reine1, mais je crains qu’il ne soit présentement à la solde des Républicains. – En avez-vous la preuve ? L’Esquirol hausse les épaules : – Non, mais je le sens. Et, en quelques phrases, il révèle à la messagère des Princes que, condamné à la guillotine, Léandre a réussi à sauver sa peau2. N’est-ce pas un détail troublant ? Le comédien a dû s’entendre avec les sans-culottes, ça ne fait pas un pli, et maintenant il « travaille » pour eux. Cette hypothèse est vraisemblable. Mme de Colleville hoche la tête. Mais l’a-t-il convaincue ? Sébastien n’en est pas sûr. Elle doit se méfier autant de lui que du comédien. L’inquiétude la vieillit soudain, qui creuse son visage. Si elle se trompe d’ennemi, elle risque de finir sous le couperet de la guillotine, elle le sait. 1.  Voir tome 1, Baladin de la Reine. 2.  Voir tome 2.

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Et, puisqu’il n’y a rien de mieux à faire à la minute, elle marmonne : – Restaurons-nous. Ensuite, nous aviserons. – Peut-être vaudrait-il mieux ne pas traîner… Mais, sans écouter l’Esquirol, elle appelle à la cantonade : – Fanette, apporte donc le chocolat du déjeuner ! Aucune réponse. Et la servante ne se présente pas. – Fanette ? répète Mme de Colleville en entrant dans la petite salle à manger, attenante à l’entrée. La table y a été dressée et la chocolatière trône en son milieu, auprès d’une corbeille de pain et des pots de confiture. La soubrette a donc fait son travail. Alors pourquoi ne répond-elle pas ? À cet instant, Saphire, débarbouillée et les cheveux attachés par un ruban, revient auprès d’eux. – Si vous cherchez votre servante, je l’ai vue par la fenêtre du cabinet traverser la lande en courant, annonce-t-elle à Mme de Colleville. Celle-ci s’exclame : – La friponne ! Elle a dû sortir par la porte arrière de la cuisine. – … et elle a rejoint un homme à grand chapeau sur le chemin ! Un homme à grand chapeau ? – Léandre, évidemment ! conclut l’Esquirol. Et l’affaire est claire : s’ils se connaissent tous les deux, c’est elle qui a dû vous dénoncer au comédien. La Royaliste proteste : – Fanette ? Elle est plutôt simplette. Je ne peux croire qu’elle ait compris ce que signifiait ma correspondance… – Eh bien, il faut croire que si… la preuve ! Et Sébastien insiste : – Léandre sait retourner les filles comme des gants. Il a dû la rencontrer ici ou là sur l’île, et pour se rendre intéressante, elle lui a révélé votre rôle de messagère… 26


La peur agrandit soudain les prunelles de leur hôtesse. Présentement, il faut s’attendre à la visite des Bleus… ! Ils débouleront dès que le comédien leur aura « rapporté » ce qui se passe sous le toit de la ci-devant Colleville. N’a-t-il pas avec lui ce témoin de choix, la Fanette ? – Je n’ai pas été assez prudente, regrette la messagère des Princes. Fanette ne sachant pas lire, je me suis crue à l’abri. Comme si ses jambes ne la portaient plus, elle se laisse tomber sur une des chaises. Et les jeunes gens s’assoient à leur tour. Après un long silence, elle murmure : – Je dois partir à Paris. Une barque va m’amener à la côte, puis je prendrai une chaise-poste en direction de la capitale, mais… c’est peut-être une folie. Si je suis considérée présentement comme « suspecte1 », je crains d’être arrêtée en route. – Qu’allez-vous faire à Paris ? s’informe Sébastien. Comme s’il s’attendait à une révélation importante, il a le cœur qui pince. Leur hôtesse observe les deux jeunes gens. Se souvenant qu’ils sont envoyés par son frère, elle décide soudain de miser sur eux. Elle leur révèle : – Il faut que je rencontre un agent des Princes afin de lui remettre la correspondance de ceux-ci… Et elle lâche cette information stupéfiante : – Il est question maintenant de porter assistance à la princesse Marie-Thérèse en une circonstance bien particulière : Robespierre2 formerait le projet de l’épouser3 ! – Mon Dieu, la pauvre ! murmure Saphire. Leur hôtesse acquiesce : 1.  Depuis la « loi de prairial » (17 septembre 1793), était suspecte toute personne qui avait (ou paraissait avoir) des activités contraires à la République. 2.  Maximilien de Robespierre (1758-1794), homme politique surnommé « l’Incorruptible », alors tout-puissant. 3.  Ce bruit a couru à l’époque, effectivement.

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– Certes, rien ne lui est épargné, mais peut-être lui épargnerons-nous au moins ce déshonneur ? – De quelle façon ? demande l’Esquirol. – En l’enlevant de sa prison avec son frère, Louis XVII. Décidément, malgré leur dernier insuccès, les partisans du petit Roi et de sa famille ne s’avouent pas vaincus. Et il n’y a rien à répondre à cela. Les jeunes gens se taisent à nouveau. L’instant est dramatique, soit, mais une bonne odeur de chocolat flotte dans la pièce, se mêlant à celle du pain. Sébastien et Saphire ont très faim, tout à coup. Pourtant, lorsque, d’un geste machinal, Mme de Colleville a versé le liquide parfumé dans les tasses, ils osent à peine y tremper leurs lèvres. La jeune fille n’est pas habituée à cette boisson élégante, quant à lui… Un poids pèse sur la poitrine de l’Esquirol. Des gens se battent pour leurs convictions, vont même jusqu’à risquer leur vie pour elles, et lui, après avoir obéi aux dernières volontés du comte de Champeaux, il a les mains vides. Que lui reste-t-il à faire ? Escorter la baladine chez ses grands-parents. Et puis… – Nous partirons à votre place à Paris, Madame, dit-il brusquement, pour y porter la correspondance. Cela vous permettra de vous mettre à l’abri quelque part. Elle réfléchit à voix haute : – Je pourrais passer à Jersey, la bien nommée « île des amis », les nôtres, autrement dit… Il l’écoute à peine, bouleversé par sa propre décision. – Tu as parlé sans réfléchir, lui reproche tout bas Saphire. – Mais c’est tout réfléchi. Une impression de libération l’emplit tout à coup. Il en rirait ou il en pleurerait, il ne sait.

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Jusqu’au bout, irai ! Son aventure n’est pas terminée… Et Mme de Colleville ne comprend pas pour quelle raison la « sœur » du garçon éclate soudain en sanglots. ***


Table Coup d’œil sur le tome 2, Chevalier du Roi captif................ 5

Première partie

Sur l’île aux mystères… et ensuite ! Sébastien et la parole donnée

1. Dans la nuit.................................................................... 9 Au Temple. L’homme sans tête............................................. 12 2. La messagère des Princes................................................ 15 3. Une visite inattendue..................................................... 19 Au Temple. Derrière la porte............................................... 23 4. L’Esquirol prend une décision........................................ 25 Au Temple. Rébellion.......................................................... 30 5. Sous les rosiers............................................................... 33 6. À nous deux, le comédien !............................................ 37 7. Changements à vue....................................................... 41 8. Notre agent à Jersey....................................................... 47 9. Au pied de l’éléphant..................................................... 51 Au Temple. Dans le missel.................................................. 55 10. À la guerre comme à la guerre...................................... 57 Au Temple. L’espoir, encore................................................. 62 11. Mauvaise rencontre..................................................... 65 12. Il faut sauver Saphire !.................................................. 69 13. Opération................................................................... 73 14. Entre devoir et sentiment............................................ 77 Au Temple. Venu du ciel…................................................. 81 Un message........................................................................ 83 238


Deuxième partie

Retour vers le passé

Sébastien et les belles actions

15. Un refuge.................................................................... 87 16. Lâcheté ou réalisme ?................................................... 91 Au Temple. Jour de neige.................................................... 94 17. Deux cavaliers............................................................. 97 Au Temple. « Malade imaginaire »..................................... 101 18. Retour du front......................................................... 103 19. Dame de Cœur......................................................... 107 20. Saphire a son mot à dire............................................ 111 Au Temple. Consultation médicale.................................... 114 21. Un chandelier d’argent.............................................. 117 22. Dans de beaux draps !................................................ 121 Au Temple. Vole, vole, vole au vent !.................................. 124 23. La clef des champs..................................................... 127 Au Temple. « Cela se fera… »............................................ 130 24. Une tête mise à prix................................................... 133 25. La chanson d’autrefois............................................... 139 Au Temple. La porte qui ne s’ouvre jamais…..................... 142 26. Les fantômes de Saint-Vigor...................................... 145 27. Quand il faut se quitter............................................. 149

Troisième partie

La dernière mission Sébastien et le bonheur

Au Temple. Par un jour de nivôse….................................. 156 28. Surprise à Paris.......................................................... 159 29. Comme un gibier...................................................... 163 Au Temple. Cadeau de Noël.............................................. 168 30. À l’abri ?.................................................................... 171 239


Au Temple. Un allié......................................................... 175 31. Menacés.................................................................... 179 32. À la Toison d’Or......................................................... 183 33. Service du Roi........................................................... 187 Au Temple. Une victime inattendue.................................. 192 34. Par le soupirail........................................................... 195 35. Les mystères du hasard.............................................. 199 36. Comme on se retrouve !............................................. 203 Au Temple. Le grand jour ?............................................... 206 37. Passe-passe inattendu................................................. 209 Au Temple. L’Orpheline du Temple................................... 213 38. Continuer… ou pas ?................................................. 215 Une lettre......................................................................... 218 39. Le choix de l’Esquirol................................................ 219 40. Rocadour retrouvé..................................................... 223 41. Défenseur des siens.................................................... 227 Épilogue.......................................................................... 231 Ce qu’il est advenu de Marie-Thérèse Charlotte, dite Madame Royale (1778-1851)................................... 235 Bibliographie................................................................... 236 Remerciements................................................................ 237

Achevé d’imprimer en septembre 2020 par Rotolito en Italie. N° d’édition : 20195 Dépôt légal : octobre 2020


Au large des côtes normandes, fin 1793. Malgré l’évasion ratée du petit Louis XVII, Sébastien de Rocadour ne se décourage pas. À peine réchappé du siège de Granville, il accepte une nouvelle mission : emporter à Paris de précieuses lettres des Princes – les frères émigrés de Louis XVI – pour les remettre à un de leurs agents. Une contre-révolution se trame, mais il s’agit aussi d’arracher à sa prison la princesse Marie-Thérèse, sœur du petit Roi. Accompagné par Saphire, l’Esquirol rejoint la capitale après un voyage mouvementé. Il touche au but de sa mission quand un piège sournois se referme sur sa baladine. Sébastien saura-t-il renoncer à ce pour quoi il s’est battu jusque-là afin de sauver celle qu’il aime ?

« Jusqu’au bout, irai ! » Anne-Marie Pol est l’auteur de la série « Danse ! » et de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Passionnée par l’Histoire, elle écrit des romans historiques soigneusement documentés. Avec cette série, elle affronte la Révolution en puisant, dans les événements de cette époque terrible, les aventures vécues par son héros. dans la même collection

14,90 France TTC www.mameeditions.com


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Défenseur des oubliés by Fleurus Editions - Issuu