Chevalier du Roi captif ANNE-MARIE POL
anne-marie pol
« Les dieux sont de nos jours les maîtres souverains ; Mais, Seigneur, notre gloire est dans nos propres mains. » Jean Racine (1639-1699), Iphigénie, acte I, scène 2
Coup d’œil sur le tome 1
Baladin de la reine À l’été 1792, en pleine Révolution française, Sébastien de Roca dour, dix-sept ans, a quitté son Aveyron natal pour défendre le Roi et est « monté » à Paris avec son frère de lait, Géraud. Après avoir participé au complot raté visant à faire échapper Louis XVI le jour même de son supplice, le 21 janvier 1793, le garçon est lâché par Géraud qui s’enrôle dans l’armée républicaine. Échappant de peu à la guillotine, Sébastien est recueilli par une famille de saltimbanques – un vieux couple et sa petite-fille –, qui l’emmène en roulotte sur les routes. Il fait le comédien dans les villages autour de Paris avec la jeune baladine, Saphire, dont il tombe éperdument amoureux. Pendant ce temps, la situation empire dans le pays. À l’Est, les troupes républicaines se battent contre les Autrichiens et l’Armée des émigrés qui cherchent à entrer en France pour rétablir la monarchie. À l’Ouest, Vendéens et Chouans1, fidèles à la royauté, se battent contre les Républicains en une véritable guerre civile. Sébastien décide alors de quitter les saltimbanques pour participer, sous le nom de l’Esquirol, à la conspiration de l’Œillet ; celle-ci vise à faire fuir de la Conciergerie la reine Marie-Antoinette qui y est incarcérée. Le complot échoue. La souveraine est guillotinée… *** 1. Le nom « Chouan » désignait un combattant royaliste de certaines provinces de l’Ouest (Maine et Bretagne). Ce nom apparaît pour la première fois dans un document officiel le 27 octobre 1793.
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Première partie
Le poignard au lys Sébastien et la Liberté
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Tourner le dos au malheur Le 16 octobre 1793 Place de la Révolution1 L’immense place est noire de monde… non ! Elle est rouge, car y coule le sang de la Reine. Sébastien de Rocadour court pour échapper à ce lieu épouvantable. Et, comme un pantin au bout de son fil, il se laisse mener par la ritournelle qui dansote, aigrelette, derrière un pâté de maisons… « Il pleut, il pleut, bergère… » Seule Saphire peut jouer cet air en tournant la manivelle de son orgue de Barbarie, quelque part, là, tout près, le garçon le sait. Et il faut qu’il retrouve la baladine ! La voix de cet instrument est celle de la vie même. Il en oublie la Reine – un instant. Enfin : – Saphire ! Il l’a vue. Emmitouflée dans sa pauvre cape marron, elle a caché ses cheveux sous un bonnet blanc orné d’une cocarde tricolore. Il se précipite vers la jeune fille. Personne ne l’écoutait. Pas un badaud n’a mis une piécette dans le chapeau posé par terre à cet effet. Les gens ont mieux à faire, pardi ! Ils sont tous 1. Actuelle place de la Concorde.
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agglutinés autour de la guillotine. On ne voit pas tous les jours décapiter une reine… – Sébastien ! Tant de jours qu’ils sont séparés ! Et peut-être ont-ils craint de ne jamais se revoir ? Elle lâche la manivelle. Aussitôt il saisit la jeune fille dans ses bras. Ce geste intime ne se fait pas en public ? Tant pis ! En cette époque révolutionnée, il n’y a plus de bonnes manières ou de convenances à respecter. Et le temps s’arrête une minute pour eux deux. Sébastien et Saphire se regardent de tout près ; chacun trouve l’autre très beau. Elle aime les cheveux roux du garçon, à peine repoussés1, ses yeux sombres, et la cicatrice qui, preuve de courage, traverse sa joue ; lui est chaviré par le regard outremer de la baladine, sa peau de porcelaine et sa minceur de roseau ou, plutôt, pour résumer, par la baladine tout entière. Alors, serrés l’un contre l’autre, ils se sentent des princes vêtus de soie, malgré leurs pauvres habits. – Je savais que tu accompagnerais la Reine jusqu’à la fin, souffle-t-elle. Aussi suis-je venue ici en faisant chanter le piano mécanique pour que tu me retrouves au plus vite… Elle a donc poussé l’instrument depuis le bois de Boulogne où les saltimbanques ont garé leur roulotte. Courageuse Saphire ! Elle, si frêle, doit avoir les bras rompus après cet effort d’une demi-lieue2 au moins. – Il ne fallait pas te fatiguer ainsi ! proteste le garçon. Je t’aurais retrouvée au campement. – Pas sûr. 1. Pour ne pas être reconnu à sa couleur de cheveux, Sébastien a eu la tête rasée dans le tome 1 (Baladin de la Reine, Mame, 2018). 2. Une lieue valait 3,898 km.
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Elle s’explique : Topaze, son grand-père, veut quitter Paris dès demain pour gagner les environs de Granville, sa terre natale, et tant pis si les Chouans et les Patriotes1 y font, paraît-il, un drôle de remue-ménage ! Le vieux saltimbanque s’est enfin décidé au voyage et ne changera plus d’avis. – Si tu avais raté le départ de la roulotte, précise-t-elle, tu aurais perdu notre trace. Il proteste : – Oh ! Je te retrouverai toujours, même au bout du monde ! – Mais j’ai préféré m’échapper pour aller à ta recherche. En vérité, il peut compter sur elle qui n’a pas peur d’être intrépide quand il le faut. – Tu sais, lui dit-il, c’est chez moi, en Aveyron, que je voudrais t’emmener… Les joues de Saphire rosissent ; elle souffle : – Un jour… Pour l’instant, la baladine se doit à Topaze et Esmerald, les grands-parents qui l’ont recueillie tout enfant, Sébastien ne l’ignore pas. Il répète après elle : – Un jour… Et ce mot banal renferme leur avenir. Cela dit, à la minute présente, ils doivent se hâter de rentrer au campement. Outre qu’il faut rassurer les deux vieillards, inquiets sans doute de l’absence de Saphire, mieux vaut ne pas traîner dans Paris. Et pas seulement un jour pareil ! Depuis que la Terreur a été officiellement instituée2 dans le pays, la capitale est en fermentation. Pour une cocarde manquant à sa coiffure ou un mot de travers concernant la Révolution, n’importe qui peut être 1. Les révolutionnaires s’appelaient eux-mêmes les « Patriotes ». 2. Le 5 septembre 1793, mais la Terreur avait déjà commencé dès les massacres de septembre 1792.
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déclaré suspect aux yeux des Conventionnels1 qui gouvernent la France. Or de « suspect » à « coupable », il n’y a qu’un pas : il vous mène directement à la guillotine. À dix-sept ans, le garçon a échappé de peu à son couperet2 ; à ce souvenir, il ne peut réprimer un frisson. – Maintenant, filons ! Il ne faudrait pas que quelque policier zélé s’intéressât soudain à leur cas ! Lâchant Saphire, Sébastien s’empare du piano mécanique pour le pousser devant lui. Et, à grandes enjambées, les amoureux se dirigent vers les Champs-Élysées dont la route sableuse conduit porte Maillot, à un jet de pierre du Bois. Marchant ainsi, Sébastien a l’impression de tourner le dos au malheur et il s’efforce de ne pas penser à la Reine. Pourtant il jurerait soudain que, malgré la présence de Saphire, son fantôme l’escorte. Peut-être l’escortera-t-il toujours ? Hélas, le garçon ne peut plus rien pour la souveraine suppliciée. Il était son baladin, son fidèle, son féal… Combien il s’en veut de n’avoir point réussi à la sauver ! Et Sébastien de Rocadour traîne ce poids secret. Il devra s’en débarrasser. Comment ? En suivant la devise de sa famille : « Jusqu’au bout, irai ! » ***
1. Membres de la Convention nationale, assemblée qui gouverna la France de 1792 à 1795. 2. Voir le tome 1.
Pendant ce temps… Au Temple Le Roi captif
Il a huit ans et il est emprisonné dans la tour du Temple. On l’a arraché à sa mère1, la Reine, et il a quitté le troisième étage de la tour pour vivre au deuxième, chez le cordonnier Simon2. La Commune de Paris3 a installé celui-ci céans pour qu’il y éduque le fils Capet selon les principes républicains. Le « louveteau » – car sa mère était une louve d’après les sansculottes –, le louveteau, donc, doit oublier qu’il est le descendant des rois de France et que, pour ses fidèles, il s’appelle Louis XVII. À peine ouvre-t-il les yeux que l’enfant se sent perdu. Sa mère n’est plus là pour le conseiller. Il ignore qu’elle vient de mourir. Et peut-être l’ignorera-t-il toujours ? Alors, changement à vue ! De crainte d’être frappé ou moqué s’il reste lui-même, le Roi devient autre : un galopin mal embouché, toujours prêt à cracher de « vilains » mots ou à siffler un verre de vin. Confusément, il a honte de son attitude : elle aurait choqué « Maman Reine ». En revanche, elle fait rire Simon, or LouisCharles tâche de complaire à cet homme. Dès que celui-ci le hèle d’un retentissant : « Capet ! », le Roi de France est aux 1. Voir le tome 1. 2. Antoine Simon (1756-1794) fut le gardien de Louis XVII en 1793-1794 et mourut guillotiné après la chute de Robespierre, en juillet 1794. 3. Gouvernement municipal de Paris de 1789 à 1795 (Larousse).
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ordres. Oubliés, les principes enseignés par sa mère ! il redevient à l’instant l’élève du sans-culotte. Et il se met à chanter à tue-tête : « Les aristos, à la lanterne… » Aiguë, trop haute, sa voix qui résonne entre les murs de la tour ricoche à l’étage au-dessus, frappant en plein cœur MarieThérèse, quinze ans, la grande sœur du petit, et Mme Élisabeth, sa tante, détenues ensemble au troisième. Étranglées par la honte, les deux princesses n’osent pas se regarder. L’une fait le signe de la croix et l’autre se bouche les oreilles. Elles ne savent pas encore qu’à cet instant même, la tête de Marie-Antoinette vient de tomber… ***
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Espion, bandit, ou n’importe qui ? À peine ont-ils aperçu les arbres dénudés du Bois se dessinant sur le ciel sans couleur que Saphire fait jouer l’orgue pour avertir ses grands-parents qu’elle est de retour. L’air de la chansonnette s’envole vers eux. Le vieux Topaze surgit bientôt d’entre deux buissons, son tricorne de travers et l’air courroucé. Avant de pouvoir parler, il éternue nerveusement, tout en rangeant sa tabatière dans la poche de sa veste avachie. – Je vois, Grand-père, se moque la baladine, que tu étais en train de priser1… ! Le vieux musicien s’étouffe de fureur en répondant : – Et alors ? J’avais besoin de me calmer. Puis il chevrote : – N’essaie pas de m’amadouer, petite « singesse » ! Avec ta fugue, tu nous as tourné les sangs. Ta grand-mère te croyait enlevée par quelque malandrin du Bois. Il est vrai que ce lieu est assez patibulaire. Les saltimbanques ne sont pas les seuls à s’y abriter : des éclats de flammes pétillant çà et là parmi les taillis dénoncent les malheureux en fuite qui ont allumé des feux et tâchent de s’y réchauffer. Il y a parmi 1. Inspirer des brins de tabac par le nez.
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eux autant de nobles aux abois que de brigands, et sans doute, pour faire bonne mesure, quelques espions à la solde de Robespierre1, le maître de la Convention nationale ; l’office de ses séides est de dénoncer les fuyards à la police ou au Tribunal révolutionnaire. D’ailleurs… Sébastien tressaille. A-t-il bien vu ? Il lui a semblé apercevoir la silhouette immobile d’un homme au grand chapeau, à cheval sous la futaie. Les épiait-il ? Quand il a compris qu’il était découvert, il a disparu entre les troncs. Espion, bandit ou n’importe qui ? En tout cas, il est temps de quitter ces parages… – Je n’ai pas fugué, Grand-père, reprend Saphire, puisque je suis partie avec l’orgue pour… euh… essayer de gagner quelques sols. Elle va embrasser le vieux musicien. – Ne me prends pas pour un benêt, grommelle-t-il. Comme par hasard, tu es revenue avec ton soupirant… Saphire répond avec emportement : – Pardi ! Rien ni personne ne nous séparera jamais. Ce cri du cœur clôt la discussion. Topaze ravale sa colère, ému face à cet amour naissant. Il doit rappeler au vieil homme celui qui le jeta sur les routes avec sa compagne aveugle, Esmerald, des décennies plus tôt, lorsqu’ils étaient jeunes. Et dans le crissement de feuilles mortes froissées sous leurs semelles et les roues de l’orgue, il précède les jeunes gens à travers bois en direction de la clairière où les attend la vieille Esmerald à l’abri dans la roulotte. 1. Maximilien de Robespierre (1758-1794), surnommé l’Incorruptible, député de l’Artois, domina la Convention nationale de l’année 1793 au 27 juillet 1794 (9 thermidor de l’an II). Il fut arrêté ce jour-là et guillotiné le lendemain.
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– Ainsi, le départ est demain ? demande brusquement Sébastien. Le saltimbanque hoche la tête : – J’ai même fait établir notre passeport1 collectif pour le département de la Manche. – M’avez-vous indiqué comme voyageur sur le passeport en question, Topaze ? – Oui-da, mon garçon, au cas où tu nous rejoindrais à temps ! Un geste généreux de la part du musicien. Certes, Sébastien a de faux papiers, mais il s’est fait remarquer ici ou là ; il a réussi à échapper à la guillotine, il a rencontré la Reine et des gens, disons, bien particuliers ! Si jamais quelque sans-culotte physionomiste le reconnaissait ? Le garçon serait vite pincé et les saltimbanques courraient un grand danger… – Merci, Topaze, murmure-t-il d’une voix étranglée. Les dés sont jetés ! ***
1. En 1793, il fallait un passeport, personnel ou collectif, pour circuler en province et passer d’un département à l’autre.
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L’Esquirol reprend vie Plus tard, à la tombée du jour Sébastien s’est activé depuis le matin pour essayer d’oublier l’horrible spectacle de la place de la Révolution ; il a graissé les roues de la roulotte, les guides des chevaux, a vérifié les sabots de ceux-ci avant le long voyage qui les attend, leur a donné à boire et à manger. La journée a passé de cette façon et, parfois, il a réussi à chasser de son esprit le fantôme de la Reine. C’est maintenant l’heure du souper. Le pain est dur, même trempé dans la soupe aqueuse où des pommes de terre flétries et un trognon de chou ont mijoté longuement, pourtant Sébastien mord à belles dents dans une tranche mouillée. Par les temps qui courent, avaler une pitance, si médiocre soit-elle, est déjà un privilège. Cela prouve que vous êtes vivant ! Quoique pour se sentir vivant, Sébastien possède une preuve beaucoup plus évidente : être là, assis par terre à la chaleur du feu, auprès de Saphire. Leurs épaules se frôlent. Ils se sourient. Côte à côte, ils ne risquent rien, chacun en est persuadé. Soudain, le hennissement d’un cheval dissimulé derrière les buissons assombris par la nuit proche arrache le garçon à son bien-être passager. Serait-ce le cavalier de tout à l’heure ? 19
Sébastien scrute l’obscurité sans réussir à voir l’animal qui s’éloigne probablement, puisqu’on entend craquer les feuilles mortes. S’avisant de la proximité d’un congénère, Titan et Thésée, les chevaux de la roulotte, hennissent à leur tour, de leur voix éraillée de vieilles haridelles1. Topaze grommelle : – Ces bestiaux vont nous faire remarquer et quelque scélérat viendra nous les voler. – Comptez sur moi pour le recevoir ! riposte Sébastien. Il n’a plus d’épée, mais il sait se servir de son gourdin – un bon bout de branche trouvé dans les bois ! – Je veillerai cette nuit. Il guettera le moindre bruit afin de bondir – assure-t-il – sur ceux qui s’approcheront de leurs bêtes. – Il ne manquerait plus qu’elles disparaissent le jour du départ, s’effraie Saphire. – Elles ne disparaîtront pas, foi d’Esquirol ! Pour faire ce serment, Sébastien a repris instinctivement son nom de guerre, comme s’il en avait besoin pour se sentir plus fort. Oui. Lorsqu’il est l’Esquirol, il a tous les courages. Saphire lui saisit la main et la garde serrée dans la sienne. Mais peut-être est-ce elle, en vérité, qui donne tous les courages à l’Esquirol ? * Présentement, le feu mourant éclaire à peine la clairière. Il fait très froid en cette nuit d’automne. Vêtu par-dessus ses habits d’une douillette matelassée et enveloppé dans une couverture effilochée, Sébastien est assis, dos à l’arbre où sont attachés les chevaux ; pour empêcher les voleurs 1. Chevaux de piètre qualité.
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de s’emparer d’eux, leurs jambes ont été entravées par une corde qui les oblige à la position couchée. Le garçon somnole et veille à la fois. Malgré ses vêtements entassés, l’humidité le transperce. À quelques pas, la roulotte est claquemurée sur la famille endormie. Aux aguets, il a l’impression de protéger le repos de Saphire. Lui présent, il n’arrivera rien de mauvais à sa baladine. Il se le jure. Mais ses paupières se ferment malgré ses efforts, son corps s’engourdit de froid et de sommeil. – Esquirol… entend-il chuchoter soudain Il sursaute. Était-il en train de rêver, ou y a-t-il vraiment quelqu’un près de lui ? Il ouvre grand les yeux. Ses doigts se crispent sur le gourdin posé en travers de ses genoux. Et l’on répète tout près : – Esquirol… Aurait-il une hallucination ? La journée peut lui avoir tourné l’esprit. La voix est peut-être celle de son imagination. Relevé d’un bond : – Qui va là ? demande le garçon. Anxieux, il attend la réponse. Il craint presque d’être attrapé par quelque spectre… ***
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Un revenant Lorsqu’une voix grave chuchote : – Voyons, Esquirol, c’est moi ! Sébastien a un éblouissement ; il reconnaît soudain cette voix profonde, cette voix de théâtre. Celle de… – Léandre ! Le comédien n’est donc pas mort ? Eh bien, non ! Drapé dans une houppelande, le chapeau enfoncé sur le front, c’est même un « revenant » bien vivant ! Ses yeux noirs brillent dans l’ombre. Quel soulagement ! – Je ne peux y croire, balbutie le garçon, l’étreignant en une accolade éberluée. Le savoir arrêté (et sans doute guillotiné) le tourmentait. – Quand je t’ai vu rue des Martyrs emmené par les Bleus avec ton amie Delphine, j’ai craint le pire1… Léandre Lebrun l’interrompt en précisant : – Ç’aurait dû être, mais moi, j’ai pu filer. Sébastien comprend que la jeune femme qui les logea une nuit se trouve encore sous les verrous, à moins qu’elle n’ait été déjà victime de la « Veuve2 », et il se tait. N’osant même plus prononcer le nom de l’infortunée demoiselle, il se laisse entraîner plus loin par Léandre. 1. Voir le tome 1. 2. Un des surnoms de la guillotine.
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L’homme au chapeau, c’était donc lui ? D’ailleurs, son cheval est proche, attaché à une branche basse. Ils s’arrêtent auprès. – Ainsi, tu me cherchais ? reprend Sébastien. – Pas vraiment. J’ai su que le complot de Rougeville1 avait échoué et que tu devais avoir disparu dans la nature… Il a un rire bref. – … Et c’est dans la nature que je t’ai retrouvé par miracle ce matin ! – Le hasard, acquiesce platement Sébastien, fait bien les choses. – Certes, car je tâchais de rejoindre un de mes vieux compères, lequel a disparu, et je suis tombé sur toi ! Le garçon s’étonne : – Lorsque tu m’as reconnu, tu aurais pu venir jusqu’à la roulotte… – Grand Dieu, non ! Je préfère me méfier des inconnus dépenaillés qui t’entourent. On ne sait jamais… Il a raison de se méfier, mais l’adjectif « dépenaillé » qui vise Saphire et sa famille heurte Sébastien. – Dommage, dit-il d’un ton plus froid, nos retrouvailles vont être de courte durée : je pars demain pour le département de la Manche. D’abord, Léandre ne réagit ni ne répond. Il semble réfléchir. Puis, il souffle : – La Manche ? Et où vas-tu donc dans la Manche ? – Près de Granville… – Mordieu ! s’écrie le comédien. Dans ce cas, tu vas me rendre un service.
1. Le chevalier instigateur de la conspiration de l’Œillet.
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Il y a peu, Sébastien a été son obligé, Léandre l’ayant caché dans les carrières de Montmartre1 pour lui éviter le pire, comment refuserait-il de l’aider ? Cette idée ne l’effleure même pas. – Quel genre de service ? demande-t-il. – Je crains d’être suivi ou espionné par des mouchards, aussi vas-tu porter une lettre à ma place à un des chefs chouans. Glacé, tout à coup, par la stupeur, le garçon balbutie : – Tu es en relation avec les rebelles de l’Ouest, toi ? – Jusqu’au cou, si j’ose dire, et pour la bonne cause : nous allons sortir Louis XVII du Temple, nous l’allons délivrer de ses ennemis et l’amener à l’abri parmi ses fidèles ! Libérer le petit Roi captif et par ce haut fait venger ses parents suppliciés ? Voici une « belle action à accomplir », comme dirait le père de Sébastien, le ci-devant comte de Rocadour. Une belle action qui permettra à son fils d’aller « jusqu’au bout », cette fois-ci, et de se libérer du poids de sa mission inaccomplie auprès de la Reine. – Je veux en être ! s’enthousiasme-t-il sur-le-champ. – Si tu portes cette lettre, tu en seras. – Où et à qui dois-je la remettre ? Tout en répondant à mi-voix, Léandre glisse la main dans sa botte, comme à la recherche de quelque chose : – Tu iras à une lieue de Granville, au moulin du Pendu… – Comment vais-je le trouver, ton moulin ? – Il te suffira de te renseigner à droite et à gauche : tout le monde connaît ce bâtiment. Décidément, le comédien n’a pas changé, toujours aussi désinvolte !
1. Voir le tome 1.
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– Une fois sur place, tu remettras la lettre à Jambe d’argent1… – Et à quoi le reconnaîtrai-je ? – À la plaque de fer-blanc qui protège sa jambe droite estropiée depuis l’enfance, d’où son surnom. Là-dessus, le comédien sort de sa botte un poignard et en dévisse la poignée, une fleur de lys creuse. – Vois, explique-t-il à Sébastien, la missive est cachée dedans. Celui-ci aperçoit un fin papier plié à l’intérieur de la fleur ; l’ayant revissée prestement, Léandre précise : – Le message est écrit à l’encre sympathique2, et seul Jambe d’argent pourra le déchiffrer. – Tu crois ? marmonne Sébastien, presque malgré lui, les patriotes connaissent sûrement un tel truc ! Contrarié par sa remarque, l’autre riposte : – En tout cas, tu es à présent l’unique responsable de cette lettre. – Et une fois que je l’aurai remise ? – Jambe d’argent avisera. Peut-être t’engagera-t-il dans sa… euh… troupe ? Tu verras bien ! Là-dessus, Léandre remet l’arme à l’Esquirol, sans manquer de lui susurrer ce bout d’une citation de Racine : – « Les dieux sont de nos jours les maîtres souverains ; Mais, Seigneur, notre gloire est dans nos propres mains3. » Il est toujours prêt, même dans les pires circonstances, à déclamer les beaux vers qu’il a appris. Sa faconde un peu forcée irrite fugacement Sébastien. Pas longtemps ! Il est trop 1. Surnom de Jean-Louis Treton (1770-1795), un des chefs chouans mayennais de l’insurrection royaliste. 2. Encre incolore qui apparaît sur le papier sous l’action de la chaleur ou de certains produits chimiques (Larousse). 3. Jean Racine, Iphigénie, acte I, scène 2.
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reconnaissant à Léandre de lui avoir confié une mission inespérée. Et l’Esquirol sait déjà qu’il fera tout pour être enrôlé par le Chouan. Louis XVII. Un jour, l’enfant portera sa couronne de roi. Et, la portant grâce à ses sujets, d’où qu’ils viennent, ceux qui se sont levés pour le défendre, il saura partager le pouvoir avec eux ! Exalté par cette idée, le garçon pourrait crier déjà : « Vive le Roi ! », mais son compagnon lui tape sur l’épaule : – Ne parle à personne de cette lettre. – Cela va sans dire. Le comédien détache son cheval. Sébastien murmure : – Nous reverrons-nous… un jour ? – Si Dieu le veut, répond Léandre. Et, entraînant sa monture derrière lui, il se fond dans l’obscurité. ***
Table Coup d’œil sur le tome 1, Baladin de la reine....................... 5
Première partie
Le poignard au lys Sébastien et la Liberté
1. Tourner le dos au malheur............................................... 9 Au Temple. Le Roi captif.................................................... 13 2. Espion, bandit, ou n’importe qui ?................................. 15 3. L’Esquirol reprend vie.................................................... 19 4. Un revenant.................................................................. 23 5. Le fantôme de la Reine.................................................. 29 Au Temple. Les rois aussi pleurent dans leur lit..................... 32 6. Et va la roulotte…......................................................... 33 7. Voleurs et Bleus............................................................. 39 8. Cœur de femme............................................................ 45 Au Temple. Passé et présent................................................. 48 9. À Liberté-sur-Sélune...................................................... 51 10. Les hasards de la route................................................. 57 11. Du haut de l’arbre....................................................... 63 12. Les Chouans !.............................................................. 67 13. C’est la guerre…......................................................... 71 14. Et la fuite !................................................................... 77 Au Temple. Évasion............................................................ 80
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Deuxième partie
La lutte continue Sébastien et l’Égalité
15. L’odeur de la mer......................................................... 83 16. Chez les Chats-huants................................................. 89 Au Temple. Fantasmes ou souvenirs ?................................... 93 17. Bohémien, mais gentilhomme..................................... 95 18. Prisonniers !............................................................... 101 19. Je t’attendrai.............................................................. 107 20. Au manoir perdu....................................................... 111 21. « Jamais savoir, toujours trouver »............................... 115 22. Sur un cheval boiteux................................................ 117 Au Temple. Une énigme................................................... 122 23. Au hasard….............................................................. 123 Au Temple. Après l’évanouissement.................................... 125 24. Un repaire mystérieux............................................... 127 25. Quand tourne la roue du Destin…........................... 131
Troisième partie
Avec le vent de galerne Sébastien et la Fraternité
26. La séparation............................................................. 137 Au Temple. Le Chat-huant et le Petit-Duc......................... 143 27. Au grand galop.......................................................... 145 Au Temple. Des jumeaux ?................................................ 148 28. Au gré de Gwalarn.................................................... 151 29. Enfin, au but !........................................................... 155 30. Jambe d’argent, l’estropié magnifique........................ 159 Le message........................................................................ 161
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31. … Et ce qu’il suscite.................................................. 163 Au Temple. Un coup au cœur............................................ 167 32. L’Armée du désespoir................................................. 171 Au Temple. Entre la poire et le fromage............................. 175 33. Avant la bataille......................................................... 177 Au Temple. Un torchon blanc........................................... 180 34. Granville la Républicaine........................................... 183 Au Temple. Le prétexte..................................................... 187 35. Dans la forteresse...................................................... 189 Au Temple. Passe-passe..................................................... 192 36. Capitaine Cazes......................................................... 195 Au Temple. La chute........................................................ 198 37. En souvenir du passé…............................................. 199 38. La liberté ou la mort.................................................. 203 Au Temple. La robe rose.................................................... 209 39. Le voyageur pour Chausey......................................... 211 40. Trahisons................................................................... 217 Au Temple. La fin d’un rêve.............................................. 222 41. Dernières volontés..................................................... 223 42. Les deux pigeons....................................................... 227 43. Au bout du chemin, il y a… ..................................... 231 Bibliographie................................................................... 235 Note au lecteur................................................................ 236 Remerciements................................................................ 237
Achevé d’imprimer en octobre 2019 par Rotolito en Italie. No d’édition : J19349 Dépôt légal : novembre 2019
Paris, octobre 1793. Sébastien de Rocadour, alias l’Esquirol, tout juste dixsept ans, a lutté pour libérer la Reine Marie-Antoinette de sa prison. Bouleversé par sa mort, il accepte de participer au complot qui permettra au petit Louis XVII de s’évader de la tour du Temple où il a été enfermé. Dans ce but, il doit remettre un message au chef chouan Jambe d’argent du côté de Granville, en Normandie. L’Esquirol part donc sur les routes avec Saphire, la baladine, et ses grands-parents, les saltimbanques. Leur voyage périlleux et tragique les jettera en pleine guerre civile. Royalistes et Républicains s’affrontent cruellement. Sauver le Roi est-il encore possible ? Sébastien veut y croire.
« Jusqu’au bout, irai ! »
Anne-Marie Pol est l’auteur de la série « Danse ! » et de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Passionnée par l’Histoire, elle écrit des romans historiques soigneusement documentés. Avec cette série, elle affronte la Révolution en puisant, dans les événements de cette époque terrible, les aventures vécues par son héros.
14,90 France TTC www.mameeditions.com
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