LOÏC LE BORGNE
LES LOUPS LA CITADELLE OUBLIÉE
mame
À tous ceux avec qui j’ai partagé l’Aventure sous les étoiles lors de camps, randonnées, voyages… Xavier, François, Gildas, Ronan, Marie, Camille, Marine, Hippolyte, Antonin, Sylvia et quelques autres…
« Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. » Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit prince. •
« Il ne faut surtout pas perdre la confiance. On peut tout perdre, sauf la confiance. » Saint François d’Assise, in Sagesse d’un pauvre, Éloi Leclerc, DDB, p. 97, 1991.
Chapitre 1 L’ACCIDENT
Circuit des 24 Heures du Mans, octobre, trois mois après les aventures des Loups à Brocéliande1. La vie est comme un feu de bois, on ne sait jamais à quel moment les choses vont basculer… mais il y a toujours une branche enflammée qui finit par craquer. Ce jour-là, au Mans, le jeune garçon ne savait plus où donner de la tête. Vivait-il un rêve, un cauchemar ou la réalité ? Les voitures avaient surgi du virage en grondant, tels des monstres voraces échappés de la Préhistoire. Alors que les bolides approchaient, plus rapides que des guépards en pleine course, les rugissements des moteurs résonnèrent entre les gradins du circuit, rebondirent de l’un à l’autre, se croisèrent et se démultiplièrent, donnant naissance à un assourdissant vacarme. Paulin se souvint d’un orage terrifiant, qui avait explosé au-dessus de la vallée où ils passaient des vacances, deux ans plus tôt. Il se boucha les oreilles. 1. Lire La Promesse du roi, du même auteur, éditions Mame. 13
Les Loups – La citadelle oubliée
Les voitures de course ne dataient pas de la Préhistoire, mais tout de même d’une époque que Paulin jugeait fort reculée. Du milieu du vingtième siècle, précisément. Le jeune garçon s’était bien informé. À onze ans et demi, il était considéré comme sérieux, travailleur, attentif. Il se renseignait avant d’assister à un événement important. Et cette scène de tournage dirigée par son père représentait pour lui une sacrée aventure ! Il était d’autant plus passionné, cette fois, qu’il était depuis tout petit fasciné par l’Histoire. L’Histoire « de l’humanité », avec un grand H, c’était comme un récit gigantesque empli de merveilles, de combats, de légendes, de rebondissements. Mieux que n’importe quel film d’action ! Les bolides qui fonçaient sur la piste, en contrebas des tribunes, faisaient partie de l’Histoire. Avec leurs carrosseries luisantes, leurs lignes gracieuses, profilées, ils avaient la classe ! Assise à sa droite, sur les gradins, Capucine lui donna un coup de coude dans les côtes. Il ôta ses mains de ses oreilles. – Ta mère est dans la voiture de tête, la noire ! articula-t-elle en parvenant de peu à couvrir le hurlement des moteurs. Paulin le savait déjà. C’était ce que prévoyait le scénario de 1955, le film tourné depuis l’été dernier par son père, Vincent Eriksson. Oh bien sûr, Vincent était lui aussi un acteur connu dans plusieurs pays, mais il n’avait pas voulu jouer dans ce film, pas 14
Chapitre 1 – L’accident
plus que dans les deux précédents volets de la série. Sa femme Lara – la mère de Paulin – en serait la reine. Il la voulait resplendissante à l’écran et ne souhaitait surtout pas lui faire de l’ombre. Elle jouait, il tournait : chacun offrait son talent à l’autre. Pour une fois, Lara jouait avec un autre partenaire célèbre : le beau comédien Esteban Villa, dont la peau halée avait déjà déclenché des émeutes et fait fondre en larmes des cohortes de jeunes filles hystériques. Ils formaient un couple séduisant. L’histoire se déroulait au milieu du siècle dernier. Selon le scénario, Lara et Esteban, deux agents secrets (Bella et Lino dans le film) étaient poursuivis par trois hommes du Gang des pilotes, des bandits spécialisés dans le vol de voitures de course. À la tête de cette mafia, le sinistre Joe Devil Face, dont la seule vue terrifiait ses ennemis autant que ses amis. Lara et son coéquipier devaient passer à grande vitesse devant les tribunes du circuit, avant de freiner un peu, de virer pour enfoncer une barrière de sécurité, puis d’emprunter une voie de dégagement. Deux kilomètres plus loin, ils délaisseraient leur voiture pour rejoindre un hélicoptère et échapper ainsi aux malfrats. Un scénario un peu tiré par les cheveux, mais l’histoire de cette héroïne, à la mode des années cinquante, semblait ravir le public. Les deux premiers volets de la série, 1945 et 1950, avec la même actrice principale, avaient fait un carton dans les salles. On s’attendait à mieux encore pour 1955. 15
Les Loups – La citadelle oubliée
– Sa voiture est magnifique, poursuivit Capucine, alors que le grondement s’intensifiait entre les deux tribunes qui se faisaient face, à hauteur de la ligne d’arrivée. Regarde-moi cette couleur noire, cette carrosserie, ces chromes. Élégante, comme ta mère ! Capucine avait dix-huit ans. Elle était payée pour chaperonner Paulin le week-end. La jeune fille était gentille, mais pas très cultivée, du point de vue du jeune garçon. Il dut presque crier pour se faire entendre. – C’est une Triumph TR3 de 1955. Mon père l’a choisie exprès, à cause du film… – Quel film ? – Marcello Mastroianni conduit ce cabriolet dans La Dolce Vita, le film de Fellini. – Ah, je ne connais pas. – C’est sorti dans les années cinquante (et c’est même un classique, songea-t-il, sans le dire à voix haute pour ne pas blesser la jeune fille). Mon père adore ce film. La Triumph, c’est un hommage à Fellini, le réalisateur. – Et les trois voitures qui la suivent ? Paulin ne fut pas pris de court. Il avait potassé le dossier fourni par son père, et sa mémoire était excellente. – Il y a une Mercedes Benz 300 SLR, une Jaguar type D et une Austin Healey 100S. Trois voitures de course. Capucine lui lança un regard ébahi et lui passa une main amicale dans les cheveux. 16
Chapitre 1 – L’accident
– Ouah, il y en a dans ta petite tête de blondinet ! C’est aussi un hommage à La Dolce Vita ? – Pas du tout. C’est un hommage aux 24 Heures du Mans de 1955. Cette année-là, il y a eu un très grave accident. Une Mercedes a explosé près des tribunes et le moteur a été projeté dans la foule, pas loin d’ici. Il y a eu 82 morts. Toutes ces voitures ont participé à cette course. – Mais c’est horrible ! Les voitures fonçaient maintenant au pied des tribunes, qui tombaient en pente abrupte vers la chaussée, loin en contrebas. La Triumph et ses poursuivantes devaient rouler à cent cinquante ou cent soixante kilomètres à l’heure. Le bruit des moteurs écorchait les tympans. Devant Paulin et de l’autre côté de la piste, les gradins étaient pleins à craquer de figurants. Le jeune garçon et Capucine avaient été placés un peu en retrait de la foule. Grand Jacques, l’imposant garde du corps, ne leur avait pas laissé le choix. D’ailleurs, le colosse, assis un peu plus loin, entre la foule et le jeune garçon, ne les perdait jamais de vue plus de cinq secondes. Paulin aurait préféré vivre sans cette armoire à glace dans son sillage, mais sa présence était obligatoire dès qu’il participait à un événement public. Ses parents n’en démordaient pas, et pour cause ! Lara avait déjà été prise à partie par des fans dérangés, et Paulin lui-même avait été bousculé par des touristes trop enthousiastes. 17
Les Loups – La citadelle oubliée
L’ayant reconnu à la sortie d’un grand magasin, ils s’étaient précipités pour lui poser mille questions sur ses parents. Il avait manqué mourir étouffé et sa veste avait été déchirée dans l’incident ! Depuis, Grand Jacques le suivait comme son ombre. Quelques rangs en contrebas, Paulin remarqua un visage familier, tourné vers lui. Cheveux bruns en bataille, coupés court sur les tempes, yeux verts, visage mince et harmonieux, avec un air résolu : la bouille sympathique d’un adolescent âgé d’une quinzaine d’années. Oui, ça lui revenait ! Ce garçon n’était autre que le fils d e Pierre-Henri Després, le scénariste qui avait écrit 1955. Il s’appelle Édouard, se souvint-il. L’adolescent l’avait lui aussi reconnu. Paulin reçut un sourire chaleureux. – C’est un chef scout, lui avait un jour indiqué son père. Peut-être que ça te ferait du bien, à toi aussi, de camper en pleine nature ! Paulin avait été estomaqué. Quoi ? On pouvait être chef scout à quinze ans ? Voilà qui semblait extraordinaire ! Dans le monde occidental, les garçons de cet âge étaient souvent considérés comme des êtres inutiles, voire nuisibles. Les scouts voyaient-ils les choses autrement ? Camper en pleine nature ? Avec des chefs de quinze ans ? Et pourquoi pas, après tout ! avait-il alors pensé, soudain excité. 18
Chapitre 1 – L’accident
Voilà qui changerait des interminables journées de vacances ou de week-end, passées à tourner en rond dans l’appartement parisien ou au parc voisin, en compagnie de Capucine et Grand Jacques, quand ses parents partaient en tournage… c’est-à-dire souvent. Édouard Després se retourna vers la piste pour voir passer le cabriolet noir, poursuivi par les trois voitures de course. Paulin aperçut à peine la chevelure de sa mère, aussi blonde que la sienne, agitée par le vent. Les bolides s’éloignaient déjà. Le jeune garçon se leva et continua à suivre la Triumph de sa mère du regard. Il savait que son père était positionné en régie, pour surveiller les données des multiples caméras disséminées sur le bord du circuit, dans les stands, en bordure de piste et dans les gradins. Soudain, il fronça les sourcils. La Triumph venait de faire une embardée sur la gauche. Le pilote de la Jaguar type D donna un coup de volant pour l’éviter. Puis le cabriolet noir vira brusquement sur la droite, presque à angle droit. Ce n’est pas dans le scénario ! songea Paulin, alarmé. Chacun entendit les freins de la Mercedes Benz, dans son sillage, crisser. Le bolide se mit à son tour à zigzaguer. Des traces de gomme apparurent sur le bitume. La Triumph pencha, se souleva sur deux roues, en fonçant vers la barrière latérale. 19
Les Loups – La citadelle oubliée
C’était impossible. Aucun conducteur, même le plus expérimenté, ne pouvait tenter une manœuvre de ce genre. Or, Esteban, au volant, avec sa peau hâlée et son éternel sourire sexy, était tout sauf expérimenté ! Dans les tribunes, des murmures puis des cris enflèrent comme une vague. Des gens se levèrent, d’autres crièrent. Loin sur sa gauche, le jeune garçon vit le cabriolet noir poursuivre son embardée, puis percuter de plein fouet l’arrière de l’Austin, qui avait tenté de se tenir à l’écart. Tout se déroula ensuite à une vitesse extravagante, trop rapide pour permettre au cerveau de suivre, sur le coup, le fil des événements. L’arrière pentu de la voiture de course fit office de tremplin. La Triumph se redressa, tel un cheval se cabrant, puis s’envola. La voiture se retourna, plana un instant au-dessus des rails de sécurité, puis s’écrasa sur le bas-côté. Il y eut une déflagration, alors que les trois bolides de course s’éloignaient déjà. L’Austin, touchée à l’arrière, ne tarda pas à zigzaguer pour aller s’encastrer, un peu plus loin, dans une glissière latérale. En touchant le sol sur le dos, le cabriolet d’Esteban et Lara avait explosé et les flammes consumaient la voiture de collection. Comme tout le monde, atterré, Paulin s’était dressé dans les tribunes. 20
Chapitre 1 – L’accident
C’était impossible, il avait dû rêver. Il mélangeait toujours ses songes à la réalité ! Est-ce que son père avait changé le scénario ? Était-ce une scène truquée ? Mais non, ce cauchemar semblait réel. La voiture noire, dévorée par les flammes, était bien cette Triumph de légende, dans laquelle sa mère, Lara Eriksson, tournait la scène principale du film ! Dans les tribunes, les gens criaient, pleuraient, se cachaient le visage dans les mains. Des pompiers, extincteurs en main, se précipitaient vers l’épave en feu. Paulin repoussa avec violence les mains de Capucine qui tentaient de lui cacher le visage. Il aperçut Grand Jacques, traits défaits (le colosse était pourtant rodé aux situations extrêmes) foncer vers lui en bousculant cinq ou six spectateurs. Édouard Després s’était tourné dans sa direction, ses yeux verts emplis d’horreur mais aussi de compassion.
Chapitre 2 LA JOIE D’ÊTRE SCOUT
Château-Bernard, six mois plus tard. Les hommes discutaient, les femmes murmuraient entre elles et les trois garçons mangeaient en silence, en bout de table. Édouard n’osait pas ouvrir la bouche, de peur d’effaroucher le petit blond qui lui faisait face. Une fois de plus, Ange lui lança un regard embarrassé. Ses yeux gris acier, en partie cachés derrière ses mèches noir corbeau, semblaient l’interroger : tu comptes rester muet longtemps ? Édouard avait saisi : son meilleur ami, âgé de seize ans tout comme lui, ne savait pas non plus comment se comporter près de ce gamin renfermé. Bien sûr, Ange était au courant pour l’accident auquel avait assisté Paulin Eriksson à l’automne dernier. Justement, c’était cela qui le rendait muet. N’est-il pas plus facile, parfois, de lutter contre sa propre douleur que d’affronter celle des autres au risque de laisser échapper un mot malheureux qui produirait l’effet contraire au but recherché ? 23
Les Loups – La citadelle oubliée
On préfère se taire. – L’abandon du projet, c’est définitif ? insista Pierre-Henri Després, le père d’Édouard, en s’adressant à Vincent Eriksson, qui lui faisait face. – Définitif, confirma l’acteur-réalisateur d’une voix sourde. Le film était quasiment terminé mais je n’aurais pas supporté de voir une seule image de cette histoire maudite en salle. Les cheveux de Vincent Eriksson avaient grisé depuis la fois où Édouard l’avait aperçu, peu avant l’accident du Mans. Des rides supplémentaires étaient apparues sur son front et autour de sa bouche. Il ne cessait de remonter ses lunettes rondes sur son nez. Il jeta un regard chargé de souffrance à son fils, qui gardait le nez plongé dans son tajine d’agneau, puis reprit : – Même si Laurent, mon assistant, a achevé un premier montage sans moi, ce film ne verra jamais le jour. – Pas de souci, je comprends, réagit Pierre-Henri. Tu l’as visionné en privé ou tu as préféré ne rien voir ? – Je ne veux plus entendre parler de 1955. Ni de suites éventuelles. Encore désolé pour toi. – Tu n’as pas à t’en faire, j’ai été payé et je travaille sur d’autres projets. Il y a des choses plus graves qu’un scénario abandonné dans la vie ! Pierre-Henri et Marie Després, les parents d’Édouard, avaient organisé ce dîner, simple et convivial, à leur domicile, dans le centre de Château-Bernard, petite ville de l’Ouest de la France où demeurait aussi Ange. 24
Chapitre 2 – La joie d’être scout
Ils avaient également invité Antonin et Justine, deux de leurs meilleurs amis, chefs du groupe de scouts Antoine de Saint-Exupéry, dans lequel étaient inscrits Édouard et Ange. Ces derniers ne travaillaient pas dans le cinéma, mais peu importait. Vincent Eriksson était ravi d’échapper un peu à son habituel cercle parisien de collaborateurs. Avec Pierre-Henri, le père d’Édouard, le lien n’était pas seulement professionnel. Dès l’écriture de 1945, le premier film de la série, leur complicité s’était transformée en amitié. La mort de l’actrice avait sonné le glas de leur collaboration – pour l’instant – mais pas de leur amitié. Ni l’un ni l’autre n’avait la moindre part de responsabilité dans le décès de la comédienne et de son acolyte Esteban Villa. Aucun technicien présent sur place non plus. D’après son autopsie, le pauvre Esteban avait été victime d’un malaise cardiaque foudroyant, alors qu’il pilotait, ce qui avait entraîné l’accident. – Allez, parlons d’autre chose ! enchaîna le réalisateur. Édouard, es-tu encore scout ? Le visage du chef de patrouille s’éclaira. Il était toujours ravi de parler de sa passion. – Oui, je suis chef de la patrouille1 des Loups, expliqua-t-il avant de désigner son ami d’un geste du menton. Ange est mon second. 1. Une patrouille, dirigée par un adolescent de 15, 16 ou 17 ans, le CP (chef de patrouille) regroupe quelques éclaireurs. L’équivalent pour les filles est l’équipe, dirigée par une CE (cheftaine d’équipe). 25
Les Loups – La citadelle oubliée
– On a gagné le dernier camp, précisa ce dernier en écartant les franges qui tombaient sur son front, dévoilant ses yeux gris perle, qui fascinaient bien des adolescentes dans la cour du lycée. – Bravo ! le félicita Vincent. Paulin, tu ne voudrais pas, toi aussi, camper en pleine nature ? Le regard dans le vague, le garçon semblait perdu dans ses pensées. – Paulin ! T’es encore en train de rêver ? Tu n’aimerais pas être scout ? Paulin haussa les épaules en lançant un regard fuyant à son père. – Je ne sais pas… – Ce n’est pas bon de rester enfermé toute la journée dans l’appartement quand tu n’as pas cours. Les livres, c’est parfait, mais le grand air, c’est bien aussi pour le cerveau. – Je sors parfois au parc, maugréa le garçon. Ange ne put se retenir de pouffer. – Ça ne vaut pas un grand jeu de nuit en pleine forêt ! glissa-t-il. Paulin posa sur lui un regard anxieux. Édouard devina ses pensées : ce grand type de seize ans, derrière sa frange corbeau, se moquait-il de lui ? – Tu pourrais essayer, dit-il sur un ton serein, pour rassurer le garçon. Celui-ci lui lança un coup d’œil reconnaissant et soupira, soulagé. 26
Chapitre 2 – La joie d’être scout
– Pourquoi pas ? murmura-t-il. Édouard nota qu’il agitait ses doigts avec nervosité sur le manche de sa fourchette. En fait, je parie que tu n’attends que ça, supposa-t-il. – On habite à Paris, mais je cherche une maison secondaire dans la région, intervint Vincent Eriksson. Si on la trouvait, on pourrait venir ici le week-end, et Paulin pourrait participer à vos activités. – Brillante idée, je vais t’aider dans tes démarches ! s’exclama Pierre-Henri. Maître Lelong, un notaire, fait partie de mes amis. Puis il cligna de l’œil à l’adresse de son fils. – Les gars, en attendant le dessert, allez donc montrer à ce garçon le matériel des Loups qui encombre le garage. Édouard se souvint que son père avait été scout, et même chef de troupe1 dans sa jeunesse. Il avait bien remarqué la gêne de Paulin et sans doute aussi sa réaction quand l’idée d’un camp avait été évoquée. Il vient de me confier une mission, sauver le soldat Paulin, comprit Édouard avec amusement. – Et montrez-lui aussi des photos de l’été dernier en Bretagne, il y en a plein sur l’ordi, ajouta la mère d’Édouard. Revenez pour le gâteau. 1. Une troupe regroupe de deux à cinq patrouilles. Elle est dirigée par un adulte, le CT (chef de troupe), alors que les patrouilles le sont par des adolescents. L’équivalent pour les filles est la Compagnie, dirigée par une CC. 27
Les Loups – La citadelle oubliée
– Ne vous inquiétez pas, on ne ratera pas le dessert, s’amusa Ange avec un air espiègle. Le garçon avait bien changé depuis qu’Édouard, son CP et meilleur ami, l’avait croisé deux ans plus tôt, alors qu’ils n’avaient encore que quatorze ans. Édouard le sentait libéré, heureux, et il était devenu à l’aise avec ses parents, qui l’accueillaient chaque week-end à leur domicile, comme un fils adoptif. Le reste du temps, Ange dormait au foyer des Cytises, où les anciens murmureurs1, tous orphelins, étaient hébergés depuis plus d’un an et demi. Édouard passa prendre l’ordi dans le salon, puis entraîna Paulin et son second vers le garage. Ils montrèrent au garçon le matériel de leur patrouille entreposé là : tente, bidons, outils, gamelles, accessoires divers. Ange et Édouard avaient rapporté ce bric-à-brac au domicile des Després pour dresser un inventaire précis de ce qui appartenait aux Loups, avant le camp de Pâques. Ils devaient mettre de côté les objets abîmés, évaluer ce qui pouvait être réparé, trier les pièces en bon état et celles qui avaient besoin d’entretien. Les yeux de Paulin s’arrondirent. – Tout ça… les haches, les scies, c’est à vous ? – À la patrouille du Loup, corrigea Édouard. – Mais… vous en êtes responsables ? 1. Lire Le Secret des murmureurs, du même auteur. Les murmureurs avaient la capacité de commander aux animaux. Ils ont finalement choisi de renoncer à ce pouvoir. 28
Chapitre 2 – La joie d’être scout
– Bien sûr. Le CP lui fourra entre les doigts une machette, digne d’un explorateur parti à la recherche d’une cité perdue. Le manche avait été recouvert d’une bande de cuir, une garde d’acier protégeait la main de celui qui désirait défricher une forêt vierge. Paulin soupesa l’outil, osant à peine agiter la lame aiguisée, aussi longue que son avant-bras, recourbée comme un sabre oriental à son extrémité. – Oui, ça me dirait bien d’être scout ! s’exclama-t-il, un grand sourire aux lèvres.