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La promesse du roi

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À Gabriel, Hermine, Albane, Édouard.


« Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. » Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre •

« Prêtez-moi le cœur et l’oreille car la parole se perd si le cœur n’entend pas. » Chrétien de Troyes, Yvain ou le Chevalier au lion


Chapitre 1 RETROUVAILLES

Haute-Savoie, fin août, cinq semaines après le camp d’été dans les Pyrénées1. Le loup était grand, gris, musclé, et son regard de feu. C’était le roi de la forêt, Édouard le savait. La bête n’eut aucun mal à se faufiler dans les taillis, entre les épines des ronces, à bondir par-dessus les souches ou entre les branches des arbres morts. Sur ce continent, il était le meilleur des prédateurs. Le garçon de quatorze ans, en revanche, n’avait pas cette chance. De son cou à ses mollets, son corps était couvert d’éraflures. Le sang échappait de ses griffures, comme l’essence fuyant d’une voiture accidentée. Édouard n’en pouvait plus. La sueur enflammait ses plaies. La fatigue et le désespoir avaient fait poindre des larmes dans les coins de ses yeux. Il devait faire une pause. Non ! Impossible ! S’arrêter, c’était renoncer.

1. Lire Le Secret des murmureurs, du même auteur, éditions Mame. 11


Les Loups – La Promesse du roi

Les chevaliers noirs qui les poursuivaient n’étaient plus très loin. Il entendait déjà les branches craquer sous les sabots de leurs chevaux. Sauf qu’il était à bout de forces. Il s’immobilisa et haleta, au désespoir. Le loup avait senti sa détresse. Il fit volte-face, se figea et planta son regard luisant de ténacité dans celui du jeune scout. Édouard devina sa pensée, froide et brute comme de la glace : Suis-moi ou je t’abandonne. Les loups sont forts mais impitoyables. Comme beaucoup de rois, autrefois. Si un allié n’a plus la force de lutter à vos côtés, il est logique de l’abandonner. L’adolescent aurait voulu s’élancer de nouveau, repartir pour sauver sa peau, mais il peinait, courait, saignait depuis trop longtemps. Accablé, il secoua la tête. Jamais il ne serait digne d’être un loup, un vrai ! Il était beaucoup trop faible pour ça. Les ennemis surgis des ténèbres allaient le capturer. Le loup ouvrit la gueule, haleta à son tour, comme pour le plaindre… mais ne dit rien, évidemment. Les êtres comme lui ne parlent pas. Ils pensent, agissent pour rester les princes des fourrés et des grands espaces vierges, depuis des millénaires. Le loup en eut assez. Il bondit en arrière, et disparut entre les tiges dures d’un jeune noisetier. 12


Chapitre 1 – Retrouvailles

Évaporé, tel un esprit de la forêt. Édouard resta seul, abandonné. Pas seulement par le loup mais surtout par lui-même. Par ses forces, sa volonté, qui l’avaient lâché. Il se sentait misérable. Les chevaliers noirs se rapprochaient, il entendait à présent leurs voix feuler dans les sous-bois. –  Édouard, murmura l’un d’entre eux. Édouard, c’est la fin de la route… On le bouscula. Il tenta de se défendre, mais il était trop épuisé pour y parvenir. – Édouard, tu choisis quoi ? rugit un guerrier maléfique, dressé devant lui. Une grande baffe sur la joue ou l’eau de ma gourde sur ta tronche ? Il sursauta. Ouvrit les yeux. Une frimousse ricanait, à quelques centimètres de lui. Quelques secondes lui furent nécessaires pour retrouver ses esprits et comprendre. Le car, il s’était assoupi dans le car qui les menait, lui et son groupe de scouts, de la ville de Château-Bernard, où ils demeuraient, à la Haute-Savoie ! Il avait dormi près de son voisin Jean, un grand adolescent blond de seize ans et demi, chef de la patrouille1 des Loups. 1.  Une patrouille, dirigée par un adolescent de 15, 16 ou 17 ans, le CP (chef de patrouille), regroupe quelques éclaireurs. L’équivalent pour les filles est l’équipe, dirigée par une CE (cheftaine d’équipe). 13


Les Loups – La Promesse du roi

Titouan, le quatrième, assis devant lui, s’était retourné et le contemplait par-dessus son dossier. Ses yeux bleus scintillaient de malice. –  Houlà, t’as pas l’air bien réveillé, gloussa-t-il. Alors, tu préfères quoi ? La baffe ou la douche ? Le garçon de treize ans tenait une gourde à la main, bouchon dévissé. –  Arrête ça, espèce d’idiot, murmura Jean, assis près d’Édouard. Laisse-le émerger, il avait l’air de faire de beaux rêves. –  Ah, on arrive à destination ! s’exclama un quatrième énergumène, dont la bouille ronde surgit près de celle de Titouan. Ça tombe bien, j’ai une envie plus pressée qu’un camion de pompiers ! Colbert, le second des Loups, cheveux ras, épaules carrées, bénéficiait, à l’âge de quinze ans, d’une stature de rugbyman bien utile en camp. Édouard se redressa sur son siège et colla son front à la vitre la plus proche. Joie, ils touchaient enfin au but ! Alors que le car virait pour se garer, il découvrit un vaste chalet de bois, haut comme un immeuble de trois étages. Des balcons couraient comme des serpentins tout autour des différents étages. Les garde-corps étaient ornés de splendides frises sculptées. Ils le contemplaient enfin, ce centre des Edelweiss, dont les Loups avaient si souvent entendu parler ! C’est là qu’Ange, 14


Chapitre 1 – Retrouvailles

Urielle et les autres, autrement dit les anciens murmureurs1, avaient été cachés par les autorités françaises, après leur enlèvement par la redoutable secte Kallisto, puis leur libération. Sous l’œil vigilant de leur protecteur Christophe Serval, ils avaient pu se reposer – mais aussi, malheureusement, s’y ennuyer – jusqu’à leur départ en camp, deux mois plus tôt, en compagnie du groupe scout Antoine de Saint-Exupéry, auquel appartenait la patrouille des Loups. Les six anciens murmureurs, justement, les saluaient depuis le premier balcon, leurs visages illuminés par de larges sourires. Parmi eux, Édouard reconnut la silhouette longue et élancée, surmontée d’une masse de cheveux noirs, de son ami Ange. Quatre semaines qu’il attendait ces retrouvailles ! Les éclaireurs2 se levèrent d’un bloc, alors que le chauffeur n’avait pas encore achevé sa manœuvre pour se garer. Les chefs leur demandèrent de se rasseoir… en vain. À l’avant du véhicule, les guides s’étaient également redressées. Des exclamations, des rires, des cris de joie fusaient de chaque rangée de fauteuils. Les chefs abandonnèrent l’idée saugrenue de rétablir le calme. Au fond, ils comprenaient cette explosion d’allégresse. Le voyage avait été interminable depuis Château-Bernard, à l’ouest du pays. Eux-mêmes mouraient d’envie de se dégourdir les jambes ! 1. Lire Le Secret des murmureurs, du même auteur. Les murmureurs avaient la capacité de commander aux animaux. Ils ont finalement choisi de renoncer à ce pouvoir. 2.  Un éclaireur est un scout adolescent, âgé de 12 à 17 ans. Les filles sont des guides. 15


Les Loups – La Promesse du roi

Enfin, on allait retrouver les six anciens murmureurs, avec qui on avait partagé tant de moments intenses, quelques semaines plus tôt ! À peine le car arrêté, garçons et filles se pressèrent vers les portes. Édouard bondit sur le parking. Flanqué de Jean et Titouan, il fonça vers Ange. De leur côté, les ex-murmureurs dévalaient quatre à quatre une volée de marches pour les rejoindre. Quoi de mieux que de retrouver de vrais amis ? songea le troisième du Loup, au comble du bonheur. Clémence courut vers Urielle qui levait déjà les bras au ciel. L’adolescente de quatorze ans était radieuse de revoir celle qui avait été membre de son équipe au cours du camp d’été. Urielle lui tomba dans les bras. Queue-de-cheval blonde, frimousse parsemée de taches de rousseur, yeux aux reflets cuivrés. Au fil de leurs éprouvantes aventures, l’ancienne murmureuse s’était attachée à elle. –  Vous restez combien de temps ? s’informa l’adolescente, après les bises et les accolades de circonstance. Quatre jours, c’est ça ? –  Mouais, pas plus, malheureusement, maugréa Clémence. Dans six jours, c’est la rentrée, et je passe au lycée. Évidemment, les parents ne voulaient pas nous laisser partir plus longtemps !

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Chapitre 1 – Retrouvailles

Et encore, certaines, comme Alexine, n’ont pas pu venir, songeat-elle, désappointée. Bénédicte, qui avait participé, comme Urielle et Clémence, à la périlleuse aventure de Gavarnie, en juillet, serra l’ancienne murmureuse contre sa poitrine. –  Hé, ma vieille, t’en as pas marre de vivre entre les sommets, alors qu’on a failli crever de froid dans la neige ? rigola-t-elle.


Chapitre 2 BATAILLE DE POLOCHONS

Il n’y avait plus qu’eux, en tête à tête. Édouard et Ange, les deux meilleurs amis au monde, depuis leurs aventures dans les Hautes-Pyrénées. Thibault, le chef de troupe1, un jeune homme âgé d’une vingtaine d’années, et Hermine, la cheftaine de compagnie, savaient ce qu’ils avaient enduré. Ils avaient eu la délicatesse de leur réserver une chambre double, à l’écart des dortoirs dans lesquels logeait le reste du groupe Antoine de Saint-Exupéry. La chambre était simple mais confortable. Des murs blancs, un toit de lambris, des lits en bois clair couverts d’épaisses couettes, une armoire, deux fauteuils. Le grand luxe quand on avait campé des semaines sous la tente, voire à la belle étoile. – J’habite au troisième étage, sous les combles, l’avait informé Ange. Mais ça ne changerait pas grand-chose si on y allait, je ne suis pas du genre à décorer ma chambre… Le repas, dans le réfectoire du rez-de-chaussée, s’était déroulé dans une ambiance étrange. Chacun profitait des retrouvailles, 1.  Une Troupe regroupe de deux à cinq patrouilles. Elle est dirigée par un adulte, le CT (chef de troupe), alors que les patrouilles le sont par des adolescents. L’équivalent pour les filles est la Compagnie, dirigée par une CC. 19


Les Loups – La Promesse du roi

on avait entendu des rires en cascades, bien des exclamations de joie, mais on sentait aussi de la tristesse chez la majorité des jeunes. Et même de la colère chez certains. Chez Clémence, par exemple, qu’Édouard connaissait mieux que n’importe quelle autre fille. Le troisième du Loup comprenait la raison de cette morosité : après le camp, ils avaient tous attendu avec impatience le séjour dans les Alpes. Et voilà, ils y étaient, aux Edelweiss ! Sauf que les retrouvailles seraient de courte durée. Nul ne savait quand les adolescents du groupe Saint-­Exupéry et les six anciens murmureurs se reverraient ensuite. Bientôt les vacances d’été s’achèveraient, et la vie quotidienne reprendrait le dessus. Jean quitterait la tête des Loups, et Myrtille celle des Panthères, alors qu’Ange, Urielle et leurs compagnons resteraient isolés dans leur vallée perdue, à sept cents kilomètres de Château-Bernard. Ange n’avait pas beaucoup ouvert la bouche au cours du repas. Ni pour manger, ni pour causer. –  Je sais ce que tu penses, lui glissa Édouard en se déshabillant près de son lit. Mais autant profiter du moment présent, non ? Ange soupira, puis lui concéda un sourire. –  Tu as raison. Mais c’est difficile de ne pas penser à l’avenir. –  On y pensera demain.

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Chapitre 2 – Bataille de polochons

Les yeux gris de l’ancien murmureur brillèrent derrière ses mèches noires qui tombaient comme de coutume sur son front. –  Comment va ton pied ? demanda-t-il. –  On a réussi à reboucher le trou, s’amusa Édouard en enlevant sa chaussette. Cinq semaines plus tôt, l’horrible Croz lui avait transpercé le pied gauche avec la pointe effilée d’un bâton de marche. Il aurait une belle cicatrice circulaire à vie à cet endroit… et deux autres en prime sur le crâne. La peau de son menton s’était ouverte comme une pêche trop mûre en heurtant un rocher, lorsque Croz l’avait frappé sur le haut du crâne avec son pistolet, et qu’il avait perdu l’équilibre. Des points de suture avaient été nécessaires pour refermer les trois blessures. À la fin du camp, il ressemblait à un jeune frère du monstre de Frankenstein ! –  Quel cauchemar, médita Édouard en enfilant son pyjama. Mais sans cette histoire, on ne se serait jamais croisés ! Ange et lui étaient désormais liés pour toujours. –  Tu dois être une sorte de héros, dans la Troupe, murmura ce dernier, en passant sa tenue de nuit. –  Bah, pour les plus jeunes, sans doute. Mais ce n’est pas le genre de Jean de me prendre pour Iron-man ! –  Tu vas lui succéder, comme CP des Loups ? – Logiquement, Colbert aurait dû être nommé. Mais il déménage dans le Sud, alors je pense que oui. –  Qui sera ton second ? Titouan ? 21


Les Loups – La Promesse du roi

–  Pas sûr. On s’entend super bien, mais il n’a que treize ans. Il manque un peu d’expérience, je crois. J’espère avoir un second vraiment compétent. Sinon, on ne pourra pas gagner le prochain camp. –  T’as de l’ambition, mon vieux ! –  Il en faut dans la vie, non ? Pas la peine d’être chef de patrouille si on ne rêve pas de gagner le camp. Si je suis à leur tête, je veux que les Loups soient les meilleurs. Ce qu’Édouard ne dit pas, c’est qu’il redoutait l’avenir, après tout ce qui s’était passé dans les Pyrénées. Il avait accompli un exploit, d’accord, mais sans vraiment le vouloir, en réagissant par réflexe, comme l’aurait fait n’importe quel pompier face à un accident. Désormais, la barre était haute pour lui. On l’attendrait au tournant. Serait-il digne des espoirs que certains plaçaient en lui ? Serait-il un CP assez performant ? Ces questions le rendaient nerveux, jusqu’à l’empêcher de dormir, parfois. Ange avait d’autres préoccupations en tête. Il soupira et se laissa tomber près de son ami, tête basse. –  Et je ne serai même pas là pour voir ça ! Édouard ouvrit sa main gauche. Une cicatrice triangulaire, rosâtre, barrait sa paume. Elle avait été provoquée par la lame d’un couteau chauffée au rouge. –  Tu te souviens de notre serment, non ? Ange déplia lui aussi ses doigts. Une marque identique évitait de peu sa ligne de vie. 22


Chapitre 2 – Bataille de polochons

Au cours d’une nuit de camp, alors qu’Ange semblait vraiment abattu et qu’ils discutaient en tête à tête près du feu, Édouard avait eu l’idée de cette double marque. Elle serait pour toujours indélébile, car leur peau et leur chair avaient grésillé sous l’acier incandescent. –  Les deux oreilles d’un loup, rappela-t-il à son ami. L’une ne va pas sans l’autre. On est inséparables, on a promis. Et un Loup tient ses promesses. –  Mais tu vas repartir à l’autre bout de la France ! Comment veux-tu respecter ce serment ? –  Je ne sais pas. On parlera à Christophe Serval, d’accord ? J’ai déjà discuté avec Thibault, tu sais… Il a promis d’essayer de faire quelque chose. Peut-être qu’il vous invitera au prochain camp d’été. –  Dans un an ! C’est une éternité ! –  Mes parents m’ont assuré que tu pourras venir en vacances chez nous. Cet automne, par exemple… Cette fois, Ange releva la tête et sourit. Ses yeux pétillèrent. –  Génial, ils sont vraiment sympas. –  Possible, mais qui t’a dit que j’étais d’accord ? Les sourcils noirs et fins d’Ange remontèrent sous ses mèches. Édouard avait l’air tout à fait sérieux. –  Hein ? Mais… pourquoi ? –  Ben, je ne suis pas sûr que tu sois très doué en bataille de polochons. Et ça, c’est une honte pour un Loup ! –  Quoi ? 23


Les Loups – La Promesse du roi

L’oreiller d’Édouard, que ce dernier avait saisi en toute discrétion, s’écrasa sur le visage de l’ancien murmureur qui bascula en arrière. Le troisième du Loup le frappa une seconde fois en sautant sur le lit. –  Je suis pas un lâche, je te laisse ramasser une arme ! brailla­ t-il. Allez, debout, chevalier félon ! Ange tendit un bras vers son lit, attrapa un traversin, et déplia ses longes jambes. –  T’as envie de nouvelles cicatrices ? gronda-t-il avant de frapper de toutes ses forces. La porte s’ouvrit à la volée, laissant apparaître la bouille de Titouan. Quand il comprit ce qui se passait, ses yeux bleus scintillèrent comme des saphirs. – Baston, les gars ! s’écria-t-il en faisant volte-face pour courir dénicher un oreiller. Moins d’une minute plus tard, un furieux combat débuta dans la chambre d’Édouard et Ange, ainsi que dans le dortoir voisin. Des traversins volaient, des oreillers claquaient, des joues rosissaient, des guerriers s’époumonaient, quelques plumes s’évadaient et des rires s’échappaient des pièces. Thibault dut intervenir avant qu’une ampoule ne soit percutée par les épées et les boucliers improvisés. Quand il ordonna un retour au calme immédiat, un oreiller mal intentionné s’aplatit sur son arrière-train.

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Chapitre 2 – Bataille de polochons

– Outch ! Les Loups, corvée de vaisselle demain matin ! beugla-t-il. Ange, tu seras aussi de service ! Essoufflés, les chevaliers en herbe préférèrent cesser le combat. –  Dernière fois que je fais dormir des bêtes sauvages sous un toit en dur, maugréa le chef de troupe en s’éloignant. Au lit, bande de sangliers ! Ce soir-là, après un brin de toilette, Ange et Édouard discutèrent jusque tard dans la nuit. Ils échafaudèrent des plans simples, et d’autres carrément tordus, pour se revoir le plus tôt possible. Comme tous les garçons de leur âge, ils croyaient en leurs rêves. Ils ne savaient pas encore que tous ces beaux projets ne serviraient à rien.


Chapitre 3 UNE INCROYABLE NOUVELLE

Après le petit-déjeuner et la corvée de vaisselle, Thibault annonça qu’une réunion-surprise allait avoir lieu à 9 heures tapantes dans la grande salle commune. La Troupe, la Compagnie et l’ensemble de la Maîtrise1, ainsi que les anciens murmureurs, dont leur chef Christophe Serval, un militaire, y participeraient. –  Je vous conseille de venir en parfait uniforme et d’arriver à l’heure, parce que j’ai une nouvelle importante à vous communiquer, précisa le CT. Bien entendu, tout le monde arriva avec un bon quart d’heure d’avance. Même Clémence qui avait pourtant, au moment de s’habiller, bien du mal à retrouver dans les temps sa bague de foulard2 et ses chaussettes. On se rassembla donc dans le réfectoire, une vaste pièce aux murs et au plafond blancs, orné d’énormes poutres couleur chêne. De grandes tablées permettaient d’accueillir plus de

1.  Ensemble des chefs et cheftaines adultes encadrant les éclaireurs et guides. 2.  Au lieu de nouer leur foulard sur leur poitrine, les scouts relient les deux pointes grâce à une bague de foulard, en général réalisée avec un lacet de cuir. 27


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soixante personnes. Les garçons s’installèrent à gauche, autour de deux grandes tables, les filles à droite. Édouard sourit à Clémence, qui fit de même. Mais son sourire parut forcé à l’adolescent. Pas de doute, son amie était d’humeur massacrante. Pas plus que les garçons, elle n’acceptait l’inévitable séparation qui les attendait tous dans deux jours. À côté d’elle, Urielle baissait la tête, maussade, alors que d’ordinaire elle souriait en permanence. Thibault, flanqué de ses assistants Guillaume et Maxime, ainsi que la cheftaine de compagnie Hermine et son assistante, firent leur apparition. Christophe Serval fermait la marche. Tous avaient l’air grave. Ils prirent place entre la Troupe et la Compagnie, devant une immense cheminée, dans laquelle rougeoyaient encore les braises de la veillée du soir. –  Bonjour tout le monde. Nous avons pris une décision qui devrait vous intéresser, annonça Thibault, de son habituelle voix posée. Le CT semblait ne jamais perdre son calme, y compris quand les événements s’emballaient, comme cela s’était produit en juillet. Il nous a écoutés, on va gagner un ou deux jours ! se réjouit Édouard. Puis il se rappela que la rentrée des classes était toute proche. Les parents n’avaient pu donner leur accord pour prolonger le séjour dans les Alpes. 28


Chapitre 3 – Une incroyable nouvelle

– Houlà, ça sent la randonnée de vingt bornes dans un décor paradisiaque, marmonna Titouan, près de lui. –  D’abord, je tiens à remercier Christophe, qui s’est donné beaucoup de mal pour obtenir cet accord, continua le chef de troupe. Cette fois, Édouard fut intrigué. Du mal ? Un accord ? Ses pensées se bousculèrent. Christophe avait dû consulter sa hiérarchie militaire. Et s’il l’avait fait, c’est que le sujet était sensible et important. Thibault n’avait pas exagéré ! Le rythme cardiaque du jeune scout accéléra, au moment où Thibault se tournait vers la cheftaine de compagnie. –  Hermine, tu leur annonces la nouvelle ? Un large sourire égaya le visage de la jeune fille. –  Eh bien, c’est simple, nos six amis Ange, Urielle, Léandre, Jade, Odelin et Pauline vont quitter le centre des Edelweiss. Un silence stupéfait succéda à cette déclaration. La petite voix d’Urielle finit par le rompre. –  Pour aller où ? –  Où ? gloussa la cheftaine. C’est pourtant facile à deviner… Pourquoi quitter cette jolie région si ce n’est pour venir habiter à Château-Bernard ? Bouches béantes, les adolescents semblaient avoir été débranchés. Personne ne pouvait croire ce qu’on venait d’entendre. Puis Édouard poussa un tonitruant hurlement de loup en levant les poings au ciel.

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Les Loups – La Promesse du roi

Un vacarme étourdissant explosa dans la pièce. Les chefs de patrouille et d’équipe brandirent leurs staffs1 comme s’ils venaient tous de remporter les flots de camp. Urielle sauta au cou de Clémence. Édouard serra Ange dans ses bras, alors que ce dernier essayait tant bien que mal de dissimuler quelques larmes. On s’interpellait, rugissait, éclatait de rire. Les chefs ricanaient, fiers de leur coup. Même le taciturne Christophe Serval paraissait heureux. En tous les cas, la grimace apparue sur ses lèvres ressemblait à une ébauche de sourire. –  Allons, un peu de calme ! finit par aboyer Thibault, dont les sourcils froncés cachaient mal le regard pétillant. Édouard, tu peux arrêter de hurler comme ça ? C’est pas encore la pleine lune ! Il attendit que la tension retombe un peu puis continua : – Christophe, que vous pourrez remercier chaleureusement, a rempli tout un tas de dossiers pour parvenir à ce résultat. Il va nous en dire un peu plus. S’il vous plaît, silence ! Les conversations se tarirent. On n’entendit plus que quelques rires feutrés, et les reniflements de ceux qui avaient encore du mal à encaisser le choc. –  Bon, eh bien, c’est simple, dit l’officier de son habituelle voix rude. Les six pensionnaires des Edelweiss vont rejoindre un nouveau centre, à Château-Bernard, d’ici à une petite 1.  Fanion sur lequel figure le totem de la patrouille et de l’équipe. 30


Chapitre 3 – Une incroyable nouvelle

semaine. Ils intégreront donc le groupe Antoine de Saint-­ Exupéry à la rentrée. Ils fréquenteront aussi vos établissements scolaires. Ils n’auront plus besoin d’être protégés par moi ou mes collègues, puisqu’ils ne sont plus des murmureurs. Ils vivront normalement avec vous. J’espère que vous saurez les recevoir correctement. Nouveau concert d’acclamation. On fit un ban pour Christophe, un pour la Maîtrise, un pour les futurs habitants de Château-Bernard. Plus tard dans la matinée, pour remercier un peu plus encore ces braves chefs, les guides et éclaireurs se liguèrent pour les jeter tous ensemble dans le lac voisin. Ils se défendirent vaillamment mais finirent, comme les défenseurs de Fort Alamo, par céder sous le nombre. Christophe entraîna cinq scouts et trois guides dans sa chute aquatique, et Thibault un total de sept adolescents. À la fin de la journée, après une randonnée euphorique dans la montagne, alors que les gamelles mijotaient sur les feux allumés à l’écart du bâtiment, le chef de troupe fit signe à Édouard de s’approcher de lui. –  Tu sais que tu vas être CP, l’an prochain ? demanda-t-il. Édouard fut étonné d’entendre le CT lui confier ainsi une information cruciale, qu’il aurait dû, en théorie, communiquer lors d’une prochaine Cour d’honneur1. 1.  Cour d’honneur (CDH) : réunion rassemblant régulièrement, durant un camp, la Maîtrise de la Troupe (ou de la Compagnie pour les filles) et les CP (ou CE). 31


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–  Heu… vraiment ? se contenta-t-il de balbutier. –  C’est ce que je vais recommander à la CDH. –  C’est… Oui, je veux bien. –  Hé, ne baratine pas, je sais que tu l’espérais de toute ton âme. Faux ? –  Euh… non, vrai, chef. –  Bon, tu es honnête. Qui aimerais-tu comme second ? –  Normalement, c’est pas Titouan ? –  Comme tu viens de le constater, les choses ont changé. Titouan est efficace mais un peu jeune. Il sera troisième de la patrouille. Édouard se demanda qui on allait lui coller pour le seconder. Il aurait préféré Titouan à un garçon qu’il connaissait forcément moins bien. –  Ça te dirait d’avoir Ange à tes côtés ? laissa tomber le chef de troupe. Édouard en eut le souffle coupé. Est-ce que ça lui allait ? Bien entendu, puisqu’il vivait son plus grand moment de bonheur depuis la fin heureuse de ses aventures dans les Pyrénées ! –  Ce serait génial, souffla-t-il. –  Parfait, c’est réglé. Tu peux le lui dire, mais que ça reste entre vous pour l’instant. Le jeune scout remercia trois fois le chef de troupe, puis fila jusqu’à son meilleur ami. Ange secoua la tête, étourdi, comme s’il ne parvenait pas à croire tout ce qu’il lui arrivait. 32


Chapitre 3 – Une incroyable nouvelle

–  T’es d’accord, hein ? murmura Édouard, un peu inquiet par la mine pâlotte de son compagnon. T’as pas l’air dans ton assiette… – C’est… Ouah, c’est beaucoup de nouvelles folles d’un coup ! Évidemment, j’accepte ! Édouard lui donna une claque affectueuse sur l’épaule. – Mon vieux, à nous deux, on est sûrs de le gagner le prochain camp ! s’exclama-t-il. La totoche de la Maîtrise annonçant un rassemblement résonna dans le parc des Edelweiss. Il était l’heure de passer à table.


Chapitre 4 UN ÉTRANGE MESSAGE

Château-Bernard, sept mois plus tard (début avril). La semaine de cours venant de s’achever, Édouard quitta le lycée avec le sourire aux lèvres. Chaque jour, en fin d’après-midi, il rentrait chez lui à pied. Il préférait marcher que d’attendre sa mère qui lui avait proposé à maintes reprises de passer le prendre en voiture. Hors de question, même en cas de pluie. Il n’était plus au collège ! Souvent, Ange l’accompagnait sur la moitié du chemin, avant de bifurquer en direction du centre des Cytises qui accueillait à présent les anciens murmureurs. Aujourd’hui cependant, son second allait le suivre jusqu’à la maison. Comme la plupart des vendredis soir, il resterait dormir. La chambre d’amis, voisine de celle d’Édouard, était devenue la sienne, le week-end. Il restait en général coucher le samedi, puis le dimanche soir. Les parents d’Édouard avaient volontiers accueilli cet adolescent poli et discret, d’autant que leur enfant était fils unique. Ils savaient bien entendu qu’Ange était orphelin, né de parents 35


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inconnus, et connaissaient les détails de son aventure en compagnie d’Édouard, l’été précédent. –  Tu es le bienvenu ici, le week-end ou pendant les vacances, avait affirmé Pierre-Henri, le père d’Édouard, en clignant de l’œil. Quand on a un Loup à la maison, il vaut parfois mieux en héberger deux. –  Mais tout le monde nettoie sa chambre et vide le lave-­ vaisselle ! était intervenue Marie, sa mère. Déjà très proches depuis le camp d’été, les deux garçons étaient devenus inséparables, dans la vie de tous les jours comme lors des activités scoutes. Ils n’étaient pas élèves dans la même classe, mais cela ne dérangeait pas Édouard. Le CP n’était pas du genre passionné par les études, hormis par l’histoire peut-être, et il préférait retrouver son meilleur ami en dehors des cours. Un agréable soleil printanier, ni trop chaud ni trop bas sur l’horizon, chauffait sa nuque. À une trentaine de mètres de l’entrée du lycée, Édouard s’assit sur un muret de pierre, qui séparait le trottoir d’un petit jardin public. Des platanes étaient sagement alignés sur les trottoirs. Les feuilles encore jeunes, vert pomme, scintillaient dans la lumière. L’une des deux rivières qui traversaient la ville, couverte de nénuphars, miroitait non loin. Édouard se sentait le cœur léger. D’ici à quelques jours, il participerait à son premier camp scout en tant que chef de patrouille. Certes, le camp de Pâques ne durait que cinq jours, 36


Chapitre 4 – Un étrange message

mais Édouard adorait cette période de l’année. Les jours plus longs et lumineux annonçaient déjà les plaisirs de l’été. Il remarqua un petit homme, courbé en deux, qui chancelait dans sa direction, le long de l’avenue. Bob rouge un peu ridicule sur la tête, barbe grise fournie, il avait l’air en piteux état. Cet inconnu souffrait d’une déformation du dos digne du bossu de Notre-Dame ! Ou peut-être pas. À tous les coups, il était tout simplement sous l’emprise d’une bonne cuite. L’homme parvint à sa hauteur. Essoufflé, il tituba et posa une main sur le muret, près du sac d’Édouard, pour ne pas s’effondrer. L’adolescent se raidit, sur ses gardes, mais n’osa pas retirer son sac ou se lever. –  Mon gars, t’as pas une cigarette ? grogna le poivrot. Une voix rauque, une haleine qui empestait le vin. –  Heu… non. Je ne fume pas, désolé. –  Au moins t’es poli ! Bon gars ! Bonne journée ! –  Vous aussi, Monsieur. Édouard, dont les amis chambraient parfois la politesse, observa le type prendre le large, sans cesser de chanceler. Ne devrait-il pas alerter les secours ? Jadis, il aurait sans doute hésité, redoutant par-dessus tout les ennuis. Mais des ennuis, il en avait connu pas mal au cours du dernier camp. Non, à présent, il observait les personnes en 37


Les Loups – La Promesse du roi

difficulté à la manière d’un professionnel de la sécurité. En les évaluant. Bon, l’homme avait l’air encore capable de marcher. S’il chutait, Édouard sortirait son portable pour appeler les secours, ou irait prévenir quelqu’un au lycée. Cinq minutes avaient passé depuis qu’il avait quitté l’établissement. Ses amis n’allaient plus tarder. Clémence n’était pas non plus dans la même classe qu’Édouard. Ce jour-là, comme tous les vendredis, et comme Ange, elle terminait une heure après lui. Il restait en étude, dans la cour, ou sur l’avenue pour les attendre. Il reconnut tout de suite sa silhouette mince, toujours en mouvement, ses cheveux châtains qui battaient sur sa nuque, sa démarche sautillante – on avait l’impression qu’elle marchait sur des ressorts. Elle franchit la grille en compagnie de deux amies, Emmy et Charlotte. Dès qu’elle aperçut Édouard, elle les embrassa, leur fit un petit geste de la main, s’écarta d’elles et se dirigea vers lui. Ils se voyaient un peu moins que l’an dernier, à présent. En troisième et auparavant, ils étaient dans la même classe, puis le lycée les avait séparés, mais le camp précédent les avait soudés pour longtemps. En la voyant approcher dans la lumière de fin d’après-midi, Édouard réalisa que son amie avait beaucoup grandi. Ses cheveux n’étaient plus noués en queue-de-cheval dans son dos 38


Chapitre 4 – Un étrange message

mais coupés en carré, et elle mesurait bien une dizaine de centimètres de plus que lors du départ du collège. Elle portait une veste blazer au lieu de son anorak de collégienne. Clémence avait grandi, mais aussi changé. Elle n’avait plus l’air d’une gamine. C’était sans doute, en retour, ce qu’elle pensait de lui. Ils avaient désormais tous les deux quinze ans ! Le jeune garçon d’autrefois, celui du camp dans les Pyrénées, lui paraissait, avec le recul, plus proche de l’enfance qu’il ne l’était désormais de l’âge adulte. Chez les guides, Clémence secondait Bénédicte, qui dirigeait à présent les Panthères. Urielle avait été désignée troisième. –  Je crois savoir où tu vas camper cet été, déclara l’adolescente, sur un ton enjoué. Et cette fois, je l’ai appris avant toi. Édouard comprit son allusion. Neuf mois plus tôt, il lui avait révélé le nom du village dans lequel ils allaient camper. – Alors, c’est où ? demanda-t-il en regardant la rivière, comme si l’information n’avait pas la moindre importance (alors qu’il brûlait de la découvrir). – Oh, flûte, j’ai un trou de mémoire ! minauda-t-elle. Demande-le gentiment, ça me reviendra peut-être… Il planta son regard dans les yeux gris-bleu de l’adolescente. Que cherchait-elle exactement ? Pourquoi était-il si maladroit avec les filles, y compris – et même surtout – avec sa meilleure amie ? Il ricana pour cacher sa gêne. 39


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–  S’il te plaît, chère Clémence, peux-tu me dire où nous allons camper cet été ? Je brûle de l’apprendre ! Elle l’observa avec un air amusé, puis parut sensible à son argument. –  Ah oui, soudainement, je me rappelle ! En Bretagne, pas loin de la forêt de Brocéliande. Brocéliande ? Oui, il adorait les histoires de fantasy, comme Le Seigneur des anneaux, ou Le Hobbit… ou les légendes du roi Arthur. Voilà, c’était ça ! Le nom de Brocéliande était lié aux mythes des chevaliers de la Table ronde ! C’était leur forêt magique, ou quelque chose de ce genre… Si l’info de Clémence était bonne, le camp s’annonçait fabuleux. –  Comment tu le sais ? vérifia-t-il. –  Le camp, c’est chez mon grand-oncle. Il habite dans un vieux château, au lieu-dit « Folle-Pensée ». J’ai entendu mes parents parler avec lui au téléphone. Vous allez camper dans le parc du château. –  Sûr et certain ? – Garanti. –  Super. Et les guides, tu sais où elles vont camper, t’as des infos ? Peut-être dans le même coin, comme l’an dernier ? espéra-t-il en secret, sans vraiment y croire. Une aventure de ce genre ne se produisait qu’une fois dans votre vie ! Clémence haussa les épaules. 40


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–  J’en sais rien. De toute façon, vous y allez en juillet, je crois. Et nous, on campe en août. –  Ah, OK… Je n’étais pas au courant… Les yeux de la guide pétillèrent de malice. –  Quoi ? Le grand CP du Loup ne pige pas tout ? Moi qui le prenais pour un scout d’élite ! Édouard sourit pour lui montrer qu’il n’était pas dupe de ses piques. Il s’était habitué aux provocations de Clémence au fil des années de collège. Elles pouvaient l’agacer, mais n’étaient jamais trop méchantes. –  Je ne sais pas où on campera en août, mais je sais où j’irai en vacances en juillet, reprit-elle. –  OK. Mais à ce moment-là, je serai en camp d’été… –  Tu veux dire que tu t’en moques ? –  Pas du tout, mais… –  Tu ne devrais pas, p’tit loup. Je serai au château de FollePensée, près de Brocéliande. Son propriétaire m’a invitée. –  Hein ? Mais c’est l’adresse de notre lieu de camp ! –  Je sais, oui, merci, je viens de te la donner. –  Comment c’est possible ? –  Le châtelain, c’est mon grand-oncle, OK ? Édouard ne parvenait pas à cacher sa surprise. –  Il sait qu’on campera dans son parc, au même moment ? –  J’imagine, il n’a pas encore perdu la tête. –  Tu le connais si bien ?

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Cette fois, Clémence, malgré son aplomb, afficha un sourire gêné. –  Pas vraiment. Maman, qui est donc sa nièce, a été surprise, elle aussi. Surtout qu’il ne m’a pas invitée seule. Il m’a dit que je pouvais venir avec mes amies guides. Urielle, Bénédicte et Albane me rejoindront deux jours après mon arrivée. Promis, on pensera à ceux qui camperont sous leur tente dans le parc, surtout en cas de pluie. –  Très drôle. –  Bon, je ne sais pas s’il va tomber des cordes, en Bretagne, mais je sais qu’il va pleuvoir des mystères, reprit l’adolescente, en plissant des yeux, telle une conspiratrice de la Renaissance. J’ai lu des trucs sur le château de mon grand-oncle, Gauvain de Tréhorenteuc. Il n’est pas très vieux en apparence, mais il est construit sur les bases d’une très ancienne forteresse. J’ai demandé à mon grand-oncle, quand je l’ai eu au téléphone, s’il y avait des souterrains. –  Et ? demanda Édouard, suspendu aux lèvres de son amie. –  Un certain nombre, c’est ce qu’il a dit. Il m’a assuré aussi que le château était très lié aux légendes de la Table ronde. Si tu meurs d’envie de le visiter, n’hésite pas à me le dire. –  Ça m’intéresse. Surtout les souterrains ! Clémence éclata de rire. – Je m’en doutais. Tu connais le nom de l’épée du roi Arthur ? Édouard répondit du tac au tac : 42


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– Excalibur. –  Eh bien, il y a une vieille salle qui s’appelle comme ça, dans les parties basses du château. La salle Excalibur. –  Il faut que tu me fasses visiter cette pièce ! –  Si tu demandes gentiment, p’tit loup ! Du coin de l’œil, Édouard aperçu Ange, tout comme d’autres élèves, apparaître à son tour devant le portail du lycée. L’adolescent aux cheveux ténébreux avait toujours le front caché par de larges mèches. Il avait grandi, lui aussi, mais pas autant qu’Édouard ou Clémence. Il semblait plus mince encore que l’été dernier, quand Édouard l’avait rencontré pour la première fois. Se balançant sur ses longues jambes, il rejoignit ses deux amis. –  Chouette, week-end chez le patron ! s’amusa-t-il. Ange n’était plus, heureusement, aussi morose qu’autrefois. Depuis son arrivée à Château-Bernard, en septembre, Édouard le sentait revivre. Il avait le visage moins pâle et le sourire plus facile. Même s’il restait, de manière générale, un garçon plutôt discret, voire secret. Le CP lui confia tout de suite les nouvelles au sujet du camp d’été. –  Heu… je sais que c’est beaucoup demander à deux stars de votre espèce, mais vous pourriez garder ça pour vous ? s’inquiéta Clémence. Parce que ce ne sera pas difficile pour la Maîtrise de deviner d’où vient la fuite…

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–  Deux stars ? fit semblant de s’étonner Édouard. Tu parles de quoi ? –  Tu sais très bien ce que je veux dire. Depuis l’été dernier, Ange et toi, vous êtes les stars de la Troupe. –  Et toi de la Compagnie, non ? répliqua Édouard, pas loin de se vexer. Tout comme Urielle. Vous aussi, vous avez affronté la secte ! – On pourrait jouer les stars, mais on préfère rester modestes, nous. On ne raconte pas notre histoire à tout bout de champ aux petits nouveaux ! Elle s’éloigna en direction de Marie-Guillemette, une amie qui arrivait à sa rencontre, et commença à discuter avec elle. Édouard ne s’en offusqua pas : il savait que Clémence les accompagnerait ensuite, lui et Ange, sur une partie du chemin. –  Ah, les filles ! murmura le CP à l’oreille de son compagnon. Elles sont bizarres, non ? –  Surtout cette fille et surtout avec toi ! répliqua son ami, avec un sourire complice. Qu’est-ce qu’il a voulu dire ? s’interrogea Édouard. Cette remarque cachait-elle un sous-entendu ? –  Attends, t’oublies un papier ! lança Ange en attrapant un feuillet blanc, échoué sur le muret qui les séparait du parc. –  Non, c’est pas à moi… répliqua Édouard. Puis il réfléchit.

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–  Le poivrot, il a posé sa main à cet endroit précis quand il s’est appuyé sur le mur, avant de me demander une cigarette. Ce feuillet est à lui ! Il le chercha du regard, mais le vieux boiteux s’était envolé. Comment avait-il fait, avec son allure de canard, pour disparaître aussi vite ? Ange était en train de déplier le papier, plié en quatre. –  Attends, tu ne devrais peut-être pas… tenta de le prévenir le CP du Loup. Trop tard. Les yeux d’Ange s’écarquillèrent. Édouard se pencha à son tour vers la feuille. Il lut un court message, réalisé avec des lettres découpées dans un journal : JE NE VOUS OUBLIE PAS, LES GARS. CZ. Les deux garçons échangèrent des regards éberlués. –  C’est quoi, ça vient d’où ? murmura Ange. En quelques mots, la gorge sèche, Édouard lui décrivit le vieux au dos voûté. – Le papier n’était pas là avant son passage, affirma-t-il pour finir. –  C’est lui qui l’a posé ? –  Quasiment sûr. –  Cz… c’est ce qui est écrit… Tu penses à la même chose que moi ?

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Oui, Édouard était sur la même longueur d’onde que son second, même s’il aurait payé n’importe quel prix pour éviter de prononcer le nom de son pire cauchemar… –  Croz, lâcha finalement Ange, dont le visage avait retrouvé son ancienne pâleur. Même s’il avait passé son quinzième anniversaire, Édouard manqua défaillir. Croz ! L’homme qui avait enlevé Ange, et Clémence, l’été précédent dans les Pyrénées ! Croz, disparu dans les neiges éternelles, mais dont le corps n’avait jamais été retrouvé… –  Ce n’est pas possible, il est mort, laissa tomber Édouard d’une voix blanche. Sauf qu’il ne croyait pas vraiment à son affirmation. –  On se trompe sûrement, martela Ange. Édouard n’en était pas convaincu. –  Hé, les garçons, vous attendez quoi ? les apostropha Clémence, qui avait cessé sa conversation avec Marie-Guillemette. Édouard lui sourit, avant de se tourner vers son second. –  Planque ce truc, on lui en parle pas, chuchota-t-il. On n’en parle à personne ! Il se souvenait trop de la terreur de son amie ce jour-là, sur les pentes menant à la Brèche de Roland, quand il l’avait retrouvée, épouvantée et transie, avant de la serrer dans ses bras.

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Hors de question de la terrifier à nouveau, d’autant que ce papier ne voulait certainement rien dire. Certainement. Du moins, il préférait le croire.


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La promesse du roi by Fleurus Editions - Issuu