mame Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Édition : Anne-Sophie Rahm, assistée d’Alexandra Prada Correction : Anne Mars Direction artistique : Armelle Riva Illustrations : Anne-Lise Nalin Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Axelle Hosten Mise en page : Pixellence © Mame, Paris, 2018. www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-2488-2 MDS : 531 734 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »
st a J h t i Ed
Le pacte
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À tous les adolescents que je côtoie au quotidien et qui ont grandement inspiré ce roman. Édith Jast
Je m’appelle Victor mais, à cause de mes questions métaphysiques, de mes vestes en velours et de mes « cheveux fous », mes grands frères me surnomment « Arthur » en référence au philosophe Arthur Schopen hauer, je précise. Calme et posé de nature, je rentre en 4e.
Hello ! Moi, Marc, je rentre en 5e. Il s’est passé un truc de ouf dans ma vie cet été, et j’ai trop hâte de le raconter ! À part ça, j’aime les maths, le sport, le vélo, la vie au grand air. Mon rêve ? Devenir scout, comme mon cousin Amaury. Et surtout, donner ma vie pour mes amis ! Moi, c’est Élodie. Rien que de penser à la rentrée, j’ai une boule au ventre à cause de tout ce qu’on a pu dire sur moi en 6e et en 5e. Mais bon, la 4e, ça pourra pas être pire ! Enfin, j’espère… Au fond de moi, je rêve d’une vie nouvelle, enfin heureuse et épanouie. Je suis Anmar. Avec mes parents et ma sœur, nous venons d’emménager dans une ferme. La campagne, les vaches, ça nous change carrément des tours où nous habitions avant ! Même si je suis content, ça me stresse un peu d’arriver dans ce nouveau collège. Je rentre en 5e.
CHAPITRE 1
Bientôt la rentrée Vendredi 31 août J – 3. H – 72. Huit heures du matin. Dans trois jours, dans soixante-douze heures, c’est la rentrée. Vivement que les comp teurs affichent zéro, parce qu’à force de me répéter sans arrêt tous ces codes dans ma tête depuis quinze jours, je crois que je vais devenir fou ! Allez, j’enfourche mon vélo, j’attache mon casque et je m’élance. Il fait encore frais mais quel soleil de malade ! Au bout de l’allée, je jette à peine un coup d’œil autour de moi pour voir si des voitures arrivent, je donne un coup de guidon pour prendre le chemin des Colibris et pédale
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de plus belle. J’ai le vent dans les cheveux, mon short et mon polo collés au corps. J’en peux plus d’attendre ! J’ai jamais été pressé comme ça de reprendre l’école. Jusqu’à maintenant, ça me faisait ni chaud ni froid. Même pour ma rentrée en sixième l’année dernière, j’ai pas spécialement angoissé. Incroyable, parce que tout le monde était décidé à me donner des conseils : ma mère – carrément plus inquiète que moi – arrêtait pas de me répéter que j’allais avoir besoin d’« un temps d’adap tation » et que c’était normal. Je crois qu’elle essayait surtout de se convaincre elle-même, parce que moi, perso, je me sentais très bien ! Mes copains de l’école primaire que je rencontrais dans la rue étaient super exci tés d’entrer enfin au collège. Ah, j’arrive au carrefour des Ormes : je gère niveau temps ! Et quand je repense à mon entrée en sixième, d’ail leurs, je me souviens que même Papi Eugène, pourtant pas très bavard, avait tenu à me parler seul à seul pour me prévenir des différentes « menaces » qui me guettaient. Drogue, racket, harcèlement, et j’en passe. À l’entendre,
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le collège était le lieu de tous les dangers. Genre, j’étais le seul à être relax. Take it easy ! J’aperçois au loin le clocher de l’église… J’accélère. Je pédale à toute vitesse. C’est bizarre, j’ai en même temps froid et chaud à cause de l’effort. J’adore ça ! Mon objectif, c’est d’arriver à 8 h 15 à l’église. Après, pause de cinq minutes et hop, je repars ! Je suis à fond, pour tout, tout le temps ! Et contrairement à la principale théorie de mes parents – le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont pas très discrets quand ils s’enfer ment dans la cuisine pour discuter de ce-qui-a-bien-puarriver-à-Marc –, c’est pas à cause d’une fille que j’ai changé comme ça. L’autre jour, ma mère est venue me voir dans ma chambre, soi-disant pour ranger du linge : « Marc, tu ne crois pas qu’il te faudrait de nouveaux tee-shirts ? » Du style, Maman, j’ai PAS DU TOUT remarqué que tu plies trois fois la même chemise juste pour loucher sur mon bureau à la recherche d’indices. Mais non, j’ai pas de petite copine. Ça y est, j’y suis ! Je mets un pied à terre sur le parvis de l’église Saint-François-de-Sales. Complètement essoufflé,
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je regarde ma montre et souris : 8 h 14. Yes, je l’ai fait ! J’at trape ma gourde et bois de longues gorgées d’eau fraîche. I feel good, so good ! Je peux pas dire le contraire, j’ai changé. Ça fait quinze jours que je suis comme ça. Super heureux. Si je résume, c’est grâce à mon cousin Amaury, une tente et un bâti ment qu’on apercevait en bas de la vallée que ma vie a basculé. En me remettant en selle, direction la boulange rie, je reprends mon décompte : trois jours. Dans trois jours, je pourrai enfin parler de tout ça avec mes potes au collège. Je pédale aussi vite que je peux. Comme si ça pouvait faire arriver la rentrée plus vite !
Bon, alors, j’ai mes trois classeurs de l’an née dernière, deux grands cahiers neufs… deux cents feuilles simples aussi, et autant de copies doubles. Mince, où est ma
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trousse ? Ah là, sur mon bureau, ouf ! Je fais glisser la ferme ture sans l’ouvrir jusqu’au bout – les dernières dents sont cassées, et si je tire trop, ça va bloquer. Dedans, un stylo quatre couleurs, deux crayons à papier un peu mâchouillés et mon stylo-plume que j’adore. Je l’ai depuis le CM1 au moins, et j’aime sentir la façon dont la plume glisse sur le papier. Quand j’écris avec lui, c’est comme si les mots sortaient tout seuls de la plume un peu écrasée au bout… Je lève les yeux, regarde par la fenêtre. Les feuilles des arbres sont immobiles, alors que mon cœur bat fort, fort ! Faut que je me calme… J’ouvre l’agenda que Maman m’a laissé choisir au supermarché. Je l’approche de mon visage et respire sa bonne odeur d’encre et de colle. Je caresse le papier neuf du bout des doigts, feuillette toutes ces pages vides et propres. L’espace d’un instant, j’ai l’impression que tout pourrait recommencer. Une vie toute neuve, que je pourrais remplir comme je voudrais… Bon, j’ai au moins l’essentiel pour faire la rentrée. Pour les autres fournitures, ça pourra attendre… En fait, ça devra attendre, même ! Maman me l’a encore rappelé ce
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matin. Comme tous les ans, j’expliquerai à mes profs que « pour des raisons financières » – toujours la même formule ! – je dois utiliser un cahier pour deux matières. Si je dis ça tout de suite, je sais que je suis tranquille ! J’ai droit à un petit sourire gêné, ils tournent la tête, ils font comme s’ils n’avaient pas entendue, et c’est réglé. Dehors, il fait très beau. Le soleil cogne, il n’y a pas un nuage, j’entends des rires au bas de l’immeuble. L’été est encore là, alors c’est encore un peu les vacances, mais avec un petit goût de rentrée… Certains élèves aiment bien ce moment : on va retrouver ses amis, leur raconter ses vacances… Moi, j’aime pas cette période. Déjà, parce que je n’ai rien à dire : je suis restée chez moi… Et puis, de toute façon, je n’ai personne à qui les raconter. Mais bon, la sixième et la cinquième sont derrière moi, ça sera pas pire cette année ! Pas pire que la fois où on m’a surnommée « Walking dead » à cause de ma peau blanche et de mes longs cheveux noirs… Ou quand on a écrit « KASSOS » sur mon casier au marqueur parce que je n’ai pas de baskets de marque, pas d’iPhone, et que j’ai
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prétendu être malade pour ne pas faire la sortie de fin d’année – payante – au bowling… En fait, quand j’y pense, tout est prêt pour la rentrée, sauf moi ! Je me lève et commence à ranger mes fournitures dans mon sac à dos. C’est pas vrai… il y a déjà une couture qui est en train de se défaire ! À tous les coups, elle va lâcher bientôt… C’est ça, d’acheter un sac à dix euros au marché… Bon, tant pis, je continue à glisser mes affaires dans mon sac. Ah, mon trieur de l’an dernier, j’ai oublié de le vider ! Je l’ouvre, et tombe sur mon emploi du temps de cinquième. Un nom me saute aux yeux : « MME DONI ». Il est imprimé trois fois, en capitales. Trois heures chaque semaine. Pourvu que ce nom apparaisse aussi trois fois dans mon emploi du temps de cette année ! « Doni » rime avec « joli », « gentil », « sympathie », « envie »… Pas un hasard. Il me fait aussi penser à « donner », « pardonner », « fredonner ».
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Alors que j’attrape les clés et le portefeuille sur l’étagère dans l’entrée – Maman rentrera tard ce soir, c’est donc à moi de faire les courses –, je me surprends à sourire dans le miroir. Je décide de prendre les escaliers, que je dévale avec une bonne humeur inattendue. Ce n’est qu’une fois dans la rue que je me rends compte que « Doni » rime aussi avec « Élodie ».
Dimanche 2 septembre – Anmar, à table ! Je ferme rapidement mon livre et sors de ma chambre. De toute façon, ça fait trois fois que je lis la première page et je sais toujours pas de quoi ça parle. Ça sent la chakhchoukha dans toute la maison. J’ai toujours aimé cette spécialité de ma mère : c’est un plat long à cuisiner, les oignons, les légumes et la viande de mouton mijotent pendant des heures. C’est l’odeur des dîners tous ensemble, de la famille
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réunie autour de la table. Pile ce qu’il me faut pour me changer les idées ! Quand j’arrive dans la cuisine, ma grande sœur Assia est en train de mettre la table. Comme les assiettes sont déjà sorties, j’ouvre le tiroir des couverts… où je ne trouve que du scotch et des ciseaux ! Ma sœur se moque : – Eh, t’es sûr qu’on aura besoin de ça ce soir ? Zut, je me suis encore trompé de tiroir. Je hausse les épaules. – Ça va, Anmar ? Cette fois, c’est ma mère. – Oui, oui, tout va bien. Je commence à installer les couteaux, les fourchettes et les cuillères. Je ne sais pas quoi dire : je n’ai pas envie qu’As sia et ma mère s’inquiètent pour moi, mais je crois que je ne suis pas très doué pour cacher ma peur. Je cherche un nouveau sujet de discussion mais, comme à chaque fois que je suis stressé, j’ai l’impression que ma tête est vide et mon cerveau, aussi blanc que le lait de nos vaches.
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Heureusement, le fromage que j’aperçois au bout de la table me sauve. Il attend sur une belle assiette. – Oh, Maman, ça y est ? Tu as fait ta première série de fromages ? – Eh oui, mon grand. Et j’ai trouvé ça plus facile que ce que je pensais. Du coup, ce soir, vous allez être mes cobayes : on va y goûter ! – Génial ! Maman m’adresse un grand sourire réconfortant. Au même moment, Papa arrive. Il vient de sortir de la douche et nous nous rassemblons autour de la table. Il récite la prière de bénédiction du repas que je connais par cœur : « Au nom de Dieu et par sa miséricorde, nous prenons ce repas. » Même à plusieurs centaines de kilomètres de notre ancienne maison, la chakhchoukha de ma mère est toujours aussi bonne. Devant mon assiette remplie de légumes bien chauds au ras el-hanout et au paprika, je me sens déjà mieux qu’avant le dîner. Malgré tout, je suis toujours un peu stressé, si bien que j’ai du mal à me
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concentrer sur ce que disent mes parents : ils discutent de la ferme, des derniers appels aux coopératives, du nombre de bêtes à acquérir en plus… Assia parle avec eux. Mais à un moment, elle me fait un petit clin d’œil, genre : « T’in quiète pas, Anmar. Tu vas gérer. » Je réponds par un sourire. Mais au fond de moi, je peux pas m’empêcher d’essayer d’imaginer comment seront le collège, les autres élèves, les professeurs… La voix de mon père me rappelle à la réalité : il vient d’attraper l’assiette où trône le fromage. – Maintenant, on goûte le fromage de votre mère !
CHAPITRE 2
Ça sonne ! Lundi 3 septembre – Bonjour Victor ! Comment se sont passées tes vacances ? – Très bien, merci. Et les vôtres ? François hausse un sourcil et me donne une petite tape sur l’épaule : – Je vois que tu n’es toujours pas décidé à me tutoyer ! Très bonnes vacances aussi, merci. J’en ai profité pour avancer dans mes révisions. Je passe des examens la semaine prochaine ! François est sympa, comme surveillant. En plus de travailler ici, au collège des Chênes, il fait des études de philo à la fac. L’année dernière, j’aimais bien discuter avec
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lui de tout un tas de choses et je suis ravi qu’il soit encore là cette année. Je lui fais un grand sourire en franchissant la grille : – Bon courage, alors ! – Merci, à toi aussi, Victor. J’aperçois au loin les autres élèves de quatrième regrou pés devant les tableaux d’affichage. Diego et Raphaël me font signe de la main. Chacun est pressé de voir dans quelle classe il est. Je les rejoins sans trop me presser, j’aurai tout le temps de voir si je connais du monde dans ma nouvelle classe. Des cris et des rires, à l’autre bout de la cour, me font tourner la tête : c’est Rose Amelin, bien sûr, qui est en train de vitupérer contre une surveillante. Je ne comprends pas tout ce qui se passe mais j’ai l’impression qu’elle s’est déjà fait confisquer son portable et que ça ne lui plaît pas. Elle tient tête à la surveillante – qui doit être nouvelle, je ne la connais pas –, au son des ricanements de ses copines. Rose n’a pas perdu de temps pour se faire remarquer : comme c’est curieux !
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Je consulte le tableau : je suis en quatrième B. En parcou rant les noms des yeux, je m’aperçois que je connais quelques personnes mais n’ai pas vraiment d’amis proches avec moi. Diego et Raphaël sont en quatrième E : déjà rangés avec le reste de leur classe, au niveau de l’emplace ment de la salle 106, ils me regardent en haussant les épaules avec un sourire un peu gêné. Tant pis, on verra bien. Tandis que Rose crie qu’elle ne fera pas l’heure de colle, je vais me ranger avec les autres élèves de ma classe pour monter en salle 103. Tout le monde s’inquiète de savoir qui sera notre prof principal cette année. J’entends des conversations derrière moi : – Tout le monde sauf monsieur Lesbaux ! – Lui, encore, il peut être sympa, celle que je veux vrai ment pas, c’est madame Edemert ! Elle est trop méchante ! Une silhouette énergique est en train de se diriger vers nous. J’ai du mal à y croire : madame Doni, la star du collège, serait notre prof principal cette année ? On dirait bien que oui : elle vient dans notre direction en souriant. Alors là, c’est la grande classe. Avoir madame Doni en
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histoire-géo, c’est déjà bien, mais en prof principal, c’est carrément cool. À en croire les réactions des autres, ils ont compris la même chose que moi. Signe de son autorité légendaire, tout le monde est bien rangé quand elle arrive. Elle ne perd pas de temps : – Les quatrième B, suivez-moi, on monte ! Le reste de la matinée se passe comme tous les matins de rentrée : madame Doni nous distribue plein de papiers à faire signer par nos parents, nos nouveaux carnets de correspondance, notre emploi du temps… Je suis assis à côté d’une fille que je ne connais que de vue. Quand elle remplit son carnet, je jette un œil : c’est ça, elle s’appelle Élodie Hervé. Elle est très discrète au collège et je crois qu’elle n’a pas beaucoup d’amis. En tout cas, elle semble beaucoup admirer madame Doni : elle la regarde avec des yeux écarquillés et ne perd aucune de ses paroles. Du coup, alors que nous quittons la salle pour aller chercher nos manuels au CDI, j’entame la conversation dans le couloir en chuchotant : – Tu avais déjà madame Doni l’année dernière ?
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– Oui, et en sixième aussi. – Y en a qu’ont de la chance. Elle rougit, un petit sourire en coin.
Dijon, le 8 septembre Cher Amaury, Tu as horreur des SMS, des messages WhatsApp, tout ça, et comme en plus tu m’as appris à écrire des lettres comme il faut, alors voilà des nouvelles ! Profites-en, cousin, parce que je suis pas sûr de vouloir écrire comme ça à la main trop souvent ! Là je suis à Dijon parce que les parents ont décidé d’y passer la journée. Comme j’avais pas très envie de les accompagner faire des courses (le shopping, c’est pas trop mon truc) ils ont bien voulu me laisser dans un café avec un Sprite et un pain au choc’. Le deal, c’est que je commence mes devoirs, mais en fait non !
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J’ai fait ma rentrée cette semaine. Rien de spécial. Mon emploi du temps est pas mal, les profs ont l’air globalement cool. Ah si, un truc quand même : un nouveau au collège qui est justement dans ma classe (5e D). Il s’appelle Anmar Ben Moussa, ses parents viennent de racheter la ferme qui était à vendre à environ 20 kilomètres, à côté de l’ancien moulin, tu vois ? Tout le monde le sait déjà, personne pensait que quelqu’un allait racheter la ferme un jour ! Anmar a l’air timide, mais il est sympa. En tout cas, il a vite été repéré dans le bahut, et d’après ce qu’on m’a dit, Rose Amelin (celle dont je t’ai parlé cet été, tu sais ?) a déjà essayé de faire croire à tout le monde qu’il parlait pas français et mangeait que du couscous, et en plus avec ses doigts. Comme tu vois, toujours aussi sympa, celle-là ! Enfin, on s’en fiche. Moi, je suis encore à fond après ces vacances. Le camp scout, j’ai adoré ! Tu as eu raison d’insister : les longues marches dans la forêt, les installations du camp, les veillées autour du feu, les nuits à la belle étoile… c’était tellement génial. Merci, cousin. Je veux absolument qu’on reparle de la dernière nuit, mais pour ça, il faudra toute une lettre !
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J’arrête d’écrire, je vois Papa et Maman qui arrivent au bout de la rue. À bientôt ! Bon courage pour tes études ! « Sois prêt ! » Marc
Dimanche 9 septembre – Élodie, je peux entrer ? – Oui, Maman. J’attrape sur mon bureau la liasse de feuilles qu’il faut qu’elle signe pour le collège. Comme ça fait trois soirs qu’elle travaille de nuit, je commence à avoir un beau tas de papiers ! – Tiens, tout est là. Au fait, pour la cantine, ils m’ont dit que si tu fais un mot, ils pourront tirer le chèque plus tard. Maman ne prend pas tout de suite les papiers que je lui tends. Je lui trouve les traits tirés, comme toujours, mais
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il y a autre chose aussi, de plus inhabituel. Ses yeux bruns qui pétillent lui donnent un air presque espiègle. Elle prend les documents sans y jeter un coup d’œil. – D’accord, je regarderai tout ça, merci. Mais en fait, Élodie, je suis venue te voir pour autre chose… En disant ces mots, elle me tend un paquet. On dirait un livre, enveloppé dans du papier cadeau. Je n’y crois pas… On ne se fait jamais de cadeaux en dehors de Noël ou des anniversaires. Qu’est-ce qui lui prend ? Ma mère s’assoit sur mon lit, joint ses deux mains, les glisse entre ses jambes. Elle semble heureuse et gênée en même temps, comme si elle non plus, elle ne savait pas très bien ce qui se passe… – Élodie, je sais que ce n’est pas facile pour toi au collège. Je sais aussi que c’est un peu ma faute. Bon, pas vraiment ma faute, mais… Enfin, c’est pour toi, je me suis dit que ça te ferait plaisir. Je ne sais pas quoi dire. Maman… Ce n’est pas sa faute. À qui la faute, d’ailleurs ? Et la faute de quoi, vrai ment ? Je me pose souvent toutes ces questions. Alors
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qu’elles se bousculent une fois encore dans ma tête, j’ouvre le paquet avec des mains qui tremblent un peu. Non, ce n’est pas un livre, c’est un calendrier pour l’an née scolaire. Un de ces blocs, avec une page par jour. Je lis à voix basse ce qui est écrit sur la couverture : « 365 citations pour 365 jours de bonheur ». Maman pose une main sur mon bras. On n’est pas très tactiles, elle et moi, mais je suis contente qu’elle fasse ce geste. Un instant, j’ai envie de la serrer dans mes bras, comme je faisais quand j’étais petite. Et puis non. Comme je ne réagis pas, elle m’explique : – Voilà, j’ai vu ça dans la vitrine de la librairie. C’est un calendrier à poser sur ton bureau. Tu as une page par jour de l’année, avec sur chaque page une belle phrase… Maman installe le calendrier sur mon bureau et l’ouvre à la page d’aujourd’hui. On y voit un papillon sur une fleur avec une phrase qui dit : « Tu dois vivre dans le présent, te lancer au-devant de chaque vague, trouver ton éternité à chaque instant. » C’est quoi le nom au-dessous ? Thoreau.
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Ça ne me dit rien, mais j’aime la phrase. Je ne comprends pas tout, mais ça sonne bien. Et que Maman ait eu cette attention pour moi… Je dois avouer que ça me touche. Je sens qu’il faut que je dise quelque chose, mais exprimer mes sentiments n’est pas mon fort. Je me lève et tourne quelques pages du calen drier. – Merci, Maman ; ça me fait plaisir. Elle sourit. – De rien, de rien. Elle non plus n’est pas très expansive. Elle semble cher cher un peu ses mots, s’assied sur mon lit et se relève aussi tôt. Elle se dirige vers la porte. Ce n’est qu’une fois qu’elle a déjà la main sur la poignée qu’elle se tourne vers moi et demande, presque timidement : – Et sinon… ça a été la rentrée ? Ces premiers jours ? Désolée, j’ai pas été très présente pour en parler. – Oui, très bien. Elle hausse un sourcil. – Très bien ? C’est rare que tu dises ça.
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Bien sûr, elle doit penser que je dis ça pour la rassurer. Je regarde Maman, qui porte son éternel pull gris à col roulé et son pantalon noir, le même que tout le temps. Elle dit que c’est parce qu’elle se sent bien dedans, mais depuis quand ne s’est-elle pas offert de vêtements neufs ? Pfff, si j’y réfléchis, je ne suis même pas sûre de l’avoir jamais vue s’acheter de fringues. Les rares fois où on fait les magasins, c’est toujours pour moi. Cette pensée me serre le cœur. – Je sais, mais c’est vrai. J’ai… j’ai encore madame Doni cette année. – Qui ? Je lui en ai souvent parlé l’année dernière, mais Maman a tellement de soucis que souvent, elle ne semble pas faire attention aux choses que je lui raconte. Et donc, elle a complètement oublié madame Doni. J’insiste : – Madame Doni, tu sais, la prof d’histoire-géo ? Mais ce n’est pas ça qui la préoccupe. Elle reprend : – Ah oui, bon, tant mieux. Et tu as des copains dans ta classe ?
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Nous y voilà… Comme tous les ans, c’est ça qui l’in quiète. Je hausse les épaules. Si les autres l’entendaient, sûr qu’ils se moqueraient encore plus de moi ! Dans mon lit, un peu plus tard, je ne trouve pas le sommeil. Des copains, est-ce que j’en ai ? Je pense à Victor, ce garçon qui s’est mis à côté de moi à tous les cours depuis le jour de la rentrée. Victor Florin. C’est un garçon un peu zarbi, que j’avais déjà repéré l’année dernière, mais nous n’étions pas dans la même classe et je ne lui avais jamais parlé. Vendredi dernier, il portait un drôle de gilet orange et vert, et une sorte de petit bonnet assorti qu’on aurait dit tricoté à la main. Avec ses cheveux châtains bouclés, ça n’allait pas si mal. En tout cas, il a l’air de se ficher complètement de ce que les autres pensent de lui et de sa façon de s’habiller. Et ça, ça me plaît chez lui. Il n’hésite pas non plus à se mettre au premier rang et à lever le doigt, et pourtant ce n’est pas du tout un lèche-bottes ou un premier de la classe. Pas le genre de mec à poser des questions pour se faire bien voir des profs ou se faire remarquer des autres élèves. Non,
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lui, quand il pose des questions, c’est qu’il veut vraiment connaître la réponse. Madame Doni, Victor Florin… Ce dimanche soir, je m’endors sans ressentir la boule dans le ventre que j’avais toujours, en sixième et en cinquième, à l’approche du lundi matin.
TABLE
Chapitre 1. Bientôt la rentrée....................................... 11 Chapitre 2. Ça sonne !.................................................. 23 Chapitre 3. Why ?......................................................... 37 Chapitre 4. Le choix des mots...................................... 53 Chapitre 5. Un dimanche loin du collège.................... 69 Chapitre 6. Y croire ou pas........................................... 81 Chapitre 7. La sanction................................................ 93 Chapitre 8. Drôles de lettres.......................................105 Chapitre 9. La promesse.............................................113 Chapitre 10. Le bracelet.............................................125 Chapitre 11. Les vacances..........................................133 Chapitre 12. Tous des saints ?.....................................147 Chapitre 13. De retour au collège..............................163 Chapitre 14. Tout s’organise.......................................179 Chapitre 15. Plus d’amour.........................................189
Chapitre 16. Un groupe moins secret........................199 Chapitre 17. Père Julien entre en scène......................211 Chapitre 18. Nouvel incident au collège....................225 Chapitre 19. Et Dieu dans tout ça ?...........................235 Chapitre 20. Tout reprendre......................................247 Chapitre 21. Ultimes préparatifs................................259 Épilogue.....................................................................269