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9782728924684 la source du complot

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LA SOURCE DU COMPLOT

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Prologue Quelque part aux alentours de Rome, une nuit de 303 ap. J.-C. Des coups sourds et métalliques déchirent le silence de la nuit. Parfois, des étincelles jaillissent entre la pierre et la pioche. – Tu en as encore pour longtemps ? s’inquiète Tibère qui supervise les travaux. L’endroit a beau être désert, il scrute les environs avec une attention fiévreuse. Le bruit de la pioche sur le caillou résonne dans l’air ambiant. Il lui semble qu’il doit s’entendre à des lieues1 à la ronde. – Tu pourrais me donner un coup de main, râle Rufus qui sue à grosses gouttes sur son ouvrage. À deux nous irions beaucoup plus vite. – Il faut bien que quelqu’un fasse le guet. Rufus soupire et regarde alentour. Il n’y a personne par ici. C’est justement pour cela qu’ils ont choisi cet emplacement. – Le guet, le guet, tu parles ! bougonne-t-il en retournant à son ouvrage.

1.  Une lieue = 2,223 km

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Tibère qui se tient debout sans rien faire, ignore la remarque. Quand il a accepté cette affaire, il était entendu pour lui qu’il ne toucherait pas à un seul outil. – Allons, dépêche-toi, se contente-t-il d’encourager. Rufus serre sa pioche dans ses mains et redouble d’ardeur. À quoi bon perdre son temps en essayant de faire travailler Tibère ? Il sait que c’est une cause perdue. Son frère ne lèvera pas le petit doigt pour l’aider. Il en a toujours été ainsi et cela n’est pas près de changer. Rufus creuse et Tibère supervise. Rufus exécute, Tibère négocie. Rufus agit, Tibère pense. Et quand Rufus proteste trop, Tibère excelle dans l’art de se trouver des excuses. Un jour il est ballonné, un autre son dos est douloureux, une autre fois encore il porte un habit neuf qu’il ne veut pas salir. Aujourd’hui, il fait le guet. Soit. Parfois, la nuit, quand il est perclus de courbatures, Rufus s’imagine planter son frère là, sur l’un de leurs chantiers clandestins. Mais ce n’est qu’un rêve. Rufus a bien trop besoin de l’argent donné par son frère pour risquer de le laisser tomber. Car Tibère a beau être paresseux, douillet, profiteur, cupide et tricheur, il faut au moins lui reconnaître une qualité : il a toujours fait profiter Rufus de ses affaires. Soudain, la pierre craque bizarrement sous la pioche. Rufus s’arrête. Tibère se penche et tend l’oreille. – Ça vient, murmure-t-il avec contentement. Écoute. Rufus se penche à son tour et perçoit le minuscule gargouillis de l’eau qui s’échappe du conduit en pierre. Il sourit. – Vite, ordonne Tibère. Élargis le trou. Quelques coups de pioche plus tard, c’est presque un petit torrent qui jaillit et s’écoule jusqu’au canal que Rufus a creusé auparavant dans la terre et tapissé de pierres en dallage.

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– Parfait, constate Tibère satisfait. Nous avons bien travaillé. Il désigne du doigt des branchages entassés sur le côté. Il n’y a plus qu’à recouvrir tout ça maintenant. – Plus qu’à recouvrir tout ça, marmonne Rufus. C’est facile à dire. Pourtant, il pose sa pioche et obtempère. Il s’affaire à disposer les branchages sur le trou qu’il vient de percer et sur l’entrée du canal. Le reste ne se voit pas, car le grand tuyau de plomb qui mène jusqu’à la villa est déjà recouvert de terre. Rufus se déplace en courant presque et souffle fort. Ses cheveux bouclés sont tout imprégnés de sueur, ses joues écarlates, ses mains meurtries, ses vêtements sales et mouillés tandis que Tibère, à côté de lui, se tient digne et impeccable. À les voir tous les deux, on peine à imaginer qu’ils sont frères. Rufus est petit, râblé et nerveux. Il a le front court, le nez épaté, les oreilles en chou-fleur et les yeux enfoncés. Son regard battu trahit le vide immense qui se cache sous sa boîte crânienne. Rufus n’est pas vraiment idiot, mais il n’est pas intelligent pour deux sous. Il ne réfléchit qu’avec ses muscles. Sa tête, c’est Tibère. Tibère, l’homme d’affaires, le négociateur avide de toujours plus d’argent. Tibère qui s’est empâté à mesure qu’il s’est enrichi. Et aujourd’hui, il est immensément riche… Il ne voit plus la pointe de ses pieds depuis longtemps. Ses mains potelées sont soignées et couvertes de bagues. Ses joues sont rebondies, presque grasses. Il a les lèvres charnues, les yeux et le nez ronds, les oreilles petites, le cou épais. Il ne porte que des étoffes de luxe, s’enduit la peau d’onguents ou de parfums, prend des airs maniérés. Cela lui donne l’impression d’être important et Tibère aime ça ! Le seul point commun entre les deux hommes, c’est leur chevelure cuivrée. Les frères sont roux. Tibère trouve là un sujet de coquetterie supplémentaire et entretient ses cheveux légèrement 7

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bouclés avec des huiles parfumées qui rehaussent leur couleur. La plupart de ses contemporains considèrent la rousseur comme une malédiction, mais Tibère la trouve unique. Rufus, lui, ne pense rien. Il est roux, un point c’est tout. Tibère contemple le travail de son frère avec un sourire. Il est content. De loin, il faudrait un œil averti pour découvrir leur forfait. Il se frotte les mains. Voilà une nouvelle dérivation clandestine qui va encore lui rapporter gros.

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I NOMINATION Cinq jours plus tard. –– Maximus ! La voix puissante de Julius Claudius résonne dans l’atrium1. Maximus sort de sa chambre et se penche par-dessus la rambarde qui fait le tour de la galerie. Son père est en bas, la tête levée vers les étages. Il a fière allure dans sa magnifique toge de sénateur blanche bordée de rouge. À côté de lui, sa mère est particulièrement élégante elle aussi. –– Descends me voir ! ordonne son père. Maximus s’empresse de rejoindre ses parents. Ils reviennent de chez l’empereur où ils ont été convoqués tous les deux, et cet honneur est si rare qu’il a hâte de savoir ce qu’il s’y est passé et dit. Quand Maximus arrive devant son père, ce dernier lui pose une main ferme sur l’épaule et bombe le torse. –– Mon fils, tu as devant toi le nouveau curateur des eaux de Rome ! Maximus ouvre grand les yeux. 1. L’atrium est une sorte de cour fermée au cœur de la villa romaine. Toutes les pièces de la maison s’organisent autour de cet espace à ciel ouvert au centre duquel se trouve souvent un bassin.

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–– Le curateur des eaux ? répète-t-il sans y croire. Julius Claudius sourit largement. –– L’empereur vient de me nommer, déclare-t-il. –– C’est un immense honneur, renchérit sa mère en faisant tinter ses bracelets. Les yeux de Maximus brillent de fierté en regardant son père. Curateur des eaux, il y a peu de postes aussi élevés dans la ville. Son père est désormais chargé de veiller sur tout le réseau d’eau de la ville : les aqueducs, les kilomètres de canalisations, les fontaines, les bassins… –– La tâche est immense, dit alors son père comme s’il avait lu dans ses pensées. –– Tu m’enseigneras ? demande aussitôt Maximus qui a l’esprit extrêmement vif. Julius Claudius est satisfait : il n’en attendait pas moins de son fils. Maximus rachète un physique de gringalet et presque maladif par une intelligence rare et une curiosité exacerbée. –– Si tu es capable de me calculer le volume d’eau total dont dispose la ville de Rome, je te prends dans mon équipe ! lance son père avec bonne humeur. La mère de Maximus regarde son mari et son fils discuter. Elle s’amuse de les voir si différents et pourtant si proches. Julius Claudius en impose avec sa taille haute, sa silhouette un peu forte, sa barbe drue et bouclée, ses cheveux blonds et épais, sa voix de basse, ses vêtements luxueux et ses bras chargés de bracelets et de bagues. Il a l’allure que l’on attend d’un sénateur, la fortune et l’autorité aussi. Rares sont ceux qui osent lui tenir tête car il sait se montrer redoutable avec ses adversaires, toujours pugnace et incisif dans ses discours. Maximus, à côté de lui, donne l’impression d’être une brindille que le premier coup de vent ferait s’envoler au loin. Contrairement à ce que son prénom laisse présager de force et de puissance, Maximus 10

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est frêle, très petit pour ses quinze ans, d’une inquiétante pâleur et les cheveux si blonds qu’ils en paraissent presque blancs. Mais les apparences sont trompeuses : le garçon a la même énergie que son père, la même santé de fer, la même intelligence et également la même tendance à être parfois un peu trop prétentieux. –– Le volume d’eau ? reprend Maximus. Je prends ça comme un défi ! Vous trouverez mon rapport dans quelques jours dans votre tablinum1, curateur, conclut-il avec espièglerie.

1. Le tablinum est le bureau du maître de maison. C’est là qu’il reçoit les visites et traite les affaires de la maisonnée.

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II INTIMIDATION Le maître arpente son jardin les mains derrière le dos, un sourire satisfait sur les lèvres. Le gargouillis de l’eau qui file à travers les minces rigoles du parterre l’enchante. Il a l’impression que l’herbe est plus verte depuis cinq jours. Les fleurs lui paraissent plus hautes et plus belles. À présent, il regrette de n’avoir pas fait ces travaux plus tôt. Après tout, le conduit de l’aqueduc passe à l’extrémité de son immense domaine, l’empêchant d’exploiter une large bande de terre. En se servant en eau, il ne fait que se rétribuer pour le manque à gagner. Lorsqu’il pénètre dans l’atrium de sa villa, le maître découvre sa femme étendue sur une banquette, la main négligemment plongée dans le bassin de la fontaine décorée de mosaïque. Elle a ouvert la vanne de bronze et un filet d’eau clair coule sur ses doigts. Quand elle aperçoit son mari, elle se redresse et sourit. –– J’aime entendre le clapotis de l’eau, lui dit-elle. Tu ne pouvais pas me faire de plus beau cadeau. –– Rien n’est trop beau pour toi. –– Quelle chance que l’empereur t’ait donné l’autorisation de recevoir l’eau directement chez nous. Moi qui pensais qu’il n’accordait cette faveur que de façon exceptionnelle.

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–– C’est le cas. Mais ton anniversaire est une occasion exceptionnelle. Et j’ai su me montrer convaincant. La femme tend la main vers son époux qui s’assoit à ses côtés. –– Qui pourrait te résister ? murmure-t-elle. L’homme ferme les yeux et pousse un long soupir d’aise. Que ne serait-il pas prêt à faire par amour pour sa femme ? Il est plongé dans une sorte de rêverie délicieuse lorsqu’un esclave entre dans la cour d’un pas précipité. –– Maître, dit-il, de la visite pour vous. Le maître des lieux ouvre un œil et se tourne vers sa femme. –– Tu attends quelqu’un ? –– Non. –– Qui sont ces gens ? interroge-t-il. Je n’ai aucune visite d’annoncée pour aujourd’hui. L’esclave se tord les mains, le visage inquiet. –– Je pense qu’il serait préférable que vous veniez, bafouille-t-il. –– Préférable ? –– Oui. Ils ont l’air… Il hésite. Nerveux ! Le maître de maison s’agace. –– Qui sont-ils pour venir ainsi me dérang… Avant qu’il ait pu terminer sa phrase, deux hommes à l’allure peu avenante sont entrés dans l’atrium. Ils ont suivi l’esclave sans attendre qu’il revienne les chercher. Le maître se lève, rouge de colère. –– Qui êtes-vous ? Et qui vous a autorisé à entrer ? Sa femme a pâli. La mine patibulaire des deux hommes lui fait peur. –– Tu ne te souviens pas de nous ? aboie tel un roquet le plus petit des deux. La maître de maison les observe avec un peu plus d’attention. Le visage du plus petit lui est peut-être vaguement familier mais 14

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il ne saurait dire où il l’a vu. Il a les lèvres pincées, le menton pointu et en avant, les yeux petits et étirés en lame de couteau. Le deuxième en revanche, lui est totalement inconnu. S’il l’avait déjà rencontré, il s’en souviendrait. Il lui fait penser à un molosse avec sa mâchoire carrée, ses bras courts, ses cheveux ras, ses arcades proéminentes, ses yeux très noirs, sa silhouette ramassée et musclée. –– L’eau te plaît ? demande alors le plus petit avec un sourire mauvais. Le maître de maison déglutit. Ça y est, il se souvient à présent. Le plus petit des deux hommes était l’un de ses multiples intermédiaires quand il a cherché à avoir de l’eau pour sa villa. –– Euh… Oui, oui. Merci. C’est parfait ! Merci. –– Nous sommes venus vérifier que tout fonctionnait comme prévu. –– C’est parfait. Je vous l’ai dit. Ma femme et moi nous disions justement que l’installation était idéale. –– Vous remercierez l’empereur pour sa faveur, intervient alors la femme. L’homme le plus petit se tourne vers elle et la regarde avec étonnement. Puis un éclat métallique passe dans ses yeux. Il se tourne vers son compagnon et part d’un rire gras et mauvais. –– L’empereur ! Bien sûr ! Nous le lui dirons. La femme retient une petite grimace de dégoût. Ces deux hommes sont détestables et la mettent mal à l’aise. Le molosse s’avance vers la fontaine nouvellement aménagée. Il joue avec la vanne, passe sa main sous l’eau plusieurs fois, faisant exprès de tout éclabousser autour de lui. Il prend un malin plaisir à jouer les rustres. À moins qu’il n’en soit vraiment un. La femme se tourne vers son mari et lui fait les gros yeux : il faut absolument qu’il trouve un moyen de se débarrasser de

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ces deux malotrus. Comme il s’apprête à intervenir, le molosse se redresse enfin et déclare : –– Ça coule plus que prévu, il me semble. Le mari secoue la tête. –– Non, non. C’est ce que nous étions convenus. Le plus petit s’approche à son tour de la fontaine. –– Mon camarade a raison. Regardez, il y a de l’eau partout autour de la fontaine. Elle déborde. C’est bien la preuve que le débit est plus important que prévu. La femme n’en revient pas. Elle va riposter quand son mari lui fait signe de se taire. –– C’est donc plus cher, poursuit le plus petit avec le plus grand naturel. –– Mais… articule silencieusement la femme. Le molosse acquiesce. –– C’est indéniable. Le service va être plus cher. Vous savez ce que c’est… Si vous ne payez pas… Il se tourne vers la femme et ricane. Si l’empereur savait… La femme regarde son mari avec effroi. Qu’est-ce que c’est que toute cette histoire ? Et qui sont ces maîtres chanteurs ? –– Venez dans mon tablinum, dit alors son mari. Ma femme n’a rien à voir dans cette histoire. Je vais vous payer maintenant. Il tente de maîtriser au mieux le tremblement de sa voix. Comme il passe près d’eux, le molosse lui assène un coup de poing dans les côtes. Il se plie en deux sous le choc, le souffle coupé. La femme hurle. L’esclave n’ose plus bouger. Le maître s’arrête un instant pour reprendre sa respiration puis se relève en serrant les dents. S’il se montre faible, ils vont le tyranniser. –– Suivez-moi, marmonne-t-il, très digne.

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Les deux hommes lui emboîtent le pas, sûrs de leur puissance. Ils jettent un dernier regard à la fontaine. –– Le débit est vraiment plus important, répète le plus petit. Beaucoup plus ! –– Beaucoup plus, oui ! renchérit son compagnon. Quand le maître de maison retrouve sa femme quelques longues minutes plus tard, il a remis de l’ordre dans sa tenue. Les deux hommes l’ont un peu chahuté dans son bureau. –– C’est ainsi que les services de l’empereur agissent d’ordinaire ? l’accueille sa femme sur un ton glacial. Elle a eu le temps de reprendre ses esprits et d’analyser la situation le plus froidement possible. Elle honnit ces hommes qui sont venus les trouver, mais elle est très remontée contre son mari. –– Ce n’est pas ce que tu crois, lui dit ce dernier. –– Ce que je crois ! La voix de la femme s’envole dans les aigus. Je crois que tu nous as mis dans une sale histoire. Ces hommes sont dangereux ! À présent, ils nous tiennent et nous feront chanter quand bon leur semble. –– Ils se donnent des airs, tente de minimiser son époux. –– Regarde-toi ! –– Tu dramatises. Ils m’ont juste un peu secoué. –– Secoué ? Tu appelles ça secoué ? Quelle mine tu as ! Sa voix se brise. Oh ! pourquoi as-tu fait ça ? Pourquoi m’as-tu fait croire que l’empereur était d’accord pour cette eau ? –– J’espérais te faire plaisir, répond son mari, tout penaud. L’empereur est chiche en faveurs, tu sais. Et cet aqueduc au bout de notre terrain… Aussi, quand quelqu’un est venu me proposer une dérivation, je n’ai pas hésité. On m’a assuré que personne ne s’en apercevait jamais. –– C’est de la fraude. 17

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–– Je me paye pour le terrain occupé par l’aqueduc. –– Non, c’est de la fraude ! –– Tout le monde le fait. –– Est-ce une raison suffisante pour le faire nous aussi ? « Tu ne voleras pas », dit le Seigneur, ajoute la femme dans un murmure plein de reproches. L’homme baisse la tête. Il a honte soudain. –– Être chrétiens ne fait pas de nous des hommes parfaits, se défend-il. –– Je le sais bien ! D’ailleurs, je ne le suis pas plus que toi ! Seulement nous devons essayer de l’être le plus possible. À commencer par l’honnêteté. –– C’est trop tard maintenant. Tu as vu ces hommes. Comment réagiront-ils si je leur demande de tout arrêter ? La femme presse d’une main nerveuse le petit médaillon qu’elle porte autour du cou. Elle l’a reçu le jour de son baptême et ne le quitte jamais, même si elle connaît le risque qu’elle court si quelqu’un le découvrait. Mais il lui permet de se rappeler sans cesse qui elle est et ce en quoi elle croit. –– Et que dirons-nous si les hommes de l’empereur ou le curateur des eaux s’en rendent compte ? interroge-t-elle. Ces hommes qui sont venus sont féroces, mais je crains plus encore la colère de l’empereur. –– Ils n’en sauront rien. C’est sans risque, crois-moi. Un silence pesant s’installe entre les deux époux. –– J’ai peur, murmure simplement la femme.

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III UN NOUVEAU CURATEUR DES EAUX Le lendemain, à Rome. Il y a du monde à toute heure autour de la fontaine publique. Chacun vient avec ses récipients, ses amphores, ses seaux ou ses bols, chercher de l’eau potable. Les femmes s’assoient sur la margelle du grand bassin rectangulaire et attendent leur tour. Les esclaves restent debout, légèrement en retrait. L’eau qui coule du tuyau de plomb est claire et fraîche, la meilleure de la ville. À la fontaine, on s’échange les nouvelles, on s’informe et on commente les faits divers. C’est le meilleur endroit pour se tenir au courant, avec les salons de barbiers. Or, ce matin, l’actualité intéresse tout particulièrement les habitués de la fontaine. Une fois n’est pas coutume, elle les concerne même directement. –– L’empereur a nommé un nouveau curateur des eaux à la tête de notre réseau. –– Un nouveau curateur ? –– Oui. –– Et qui est-ce ? –– Julius Claudius. –– Le sénateur ? –– Lui-même. 19

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Une femme approuve d’un hochement de tête. –– C’est une bonne chose. C’est un homme de poigne. –– Et travailleur. –– Il faut bien. Sa charge implique de nombreuses responsabilités. L’homme qui vient de parler sait de quoi il parle. Il est fondeur et travaille souvent à la fabrication de tuyaux de plomb. Il y en a des milles et des milles1 sous les pavés de Rome et à l’extérieur. –– Vous pensez, onze aqueducs à entretenir ! s’exclame une femme qui a entendu ce chiffre quelque part. Et des centaines de fontaines. Cela va lui demander du temps avant de tout connaître. –– L’essentiel, déclare une femme, c’est que l’eau nous arrive toujours pure et en quantité suffisante. Le reste, je m’en moque. –– Le reste comme vous dites, c’est ce qui permet d’avoir un service d’eau impeccable, proteste le fondeur. Imaginez si le curateur n’entretenait pas les conduits et les bassins de stockage. Nous aurions une eau saumâtre et des fontaines à sec. La femme hausse les épaules, elle ne s’est jamais inquiétée de savoir d’où lui venait l’eau à laquelle elle avait gratuitement droit. –– Heureusement, le procurateur reste en place, ajoute alors le fondeur. Il connaît le réseau comme sa poche. –– Le procurateur Donatio ? interroge quelqu’un. –– Lui-même. Il est en poste depuis si longtemps qu’il ­secondera parfaitement Julius Claudius. Une rumeur approuve les propos du fondeur. La population est confiante : un tel binôme à la tête du réseau des eaux est le garant d’un bon fonctionnement. 1.  Un mille romain = 1,479 km

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IV UN MYSTÉRIEUX CLIENT Tibère trottine à côté de l’homme qui avance d’un bon pas. Il a du mal à le suivre, tout empêtré qu’il est dans son pallium1 de soie brodée enroulé autour de son ventre démesuré. –– Nous arrêtons tout pour le moment, explique l’homme tout en regardant devant lui. Au milieu de la foule, personne ne doit les soupçonner de communiquer. Ils sont deux citoyens romains parmi tant d’autres que le hasard a placés côte à côte le temps de quelques pas. –– J’avais pourtant prévu… proteste Tibère, essoufflé. La tournure que prennent les choses commence à vraiment lui déplaire. Il déteste se sentir à la merci d’un client et être traité comme un vulgaire subalterne. Il honnit cet homme qui prend un plaisir évident à marcher trop vite. Et surtout, il abhorre les multiples précautions dont s’entourent toujours leurs entrevues, comme si Tibère n’était pas digne de confiance. Depuis le temps qu’ils travaillent ensemble, il serait temps que son client fasse preuve d’un peu plus de correction à son égard. –– C’est trop risqué, s’agace l’intermédiaire. Vous n’entreprenez rien jusqu’à nouvel ordre. 1. Le pallium est un manteau composé d’une seule pièce rectangulaire que l’on drape sur l’épaule.

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–– Non ! Tibère stoppe tout à coup. Étonné, l’homme arrête sa course. Il se retourne et le transperce de son regard acéré. Tibère vire à l’écarlate, surpris lui-même de son audace. –– Non, ce n’est pas possible, reprend-il d’une voix moins assurée. L’autre pince les lèvres. Ses yeux s’étrécissent et lancent des éclairs. –– C’est que… j’ai déjà payé mes hommes, ment Tibère. L’homme sourit, rogue. Un peu plus tôt en fin de matinée, son patron et lui ont anticipé la réaction de Tibère et ils sont convenus de le payer en attendant la reprise des affaires. Tibère est odieux et vénal, mais il est indiscutablement efficace. Il serait dommage de se priver de ses services. –– Le Magister vous dédommagera, lâche l’intermédiaire avec dédain. Tibère n’est pas fin mais il a son honneur. Il perçoit très bien tout le mépris que cet homme met dans sa réponse. Son sang ne fait qu’un tour et, comme l’autre le quitte sans rien ajouter, il serre les poings et jure entre ses dents de ne pas en rester là. Voilà des années que Tibère travaille pour un mystérieux commanditaire, le patron de cet homme abject qui vient de l’humilier. Il ignore tout de celui qu’on appelle le Magister : son nom, sa situation, son adresse. Mais il l’imagine. Riche, influent, rusé, haut placé sans doute. Et plus le temps passe, plus son sbire le traite de haut, et plus Tibère a dans l’idée de découvrir qui il est. Il ne veut pas se laisser traiter de la sorte plus longtemps. Il veut retrouver le contrôle. Devenir le maître chanteur et non la petite main.

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Tibère laisse l’homme partir devant puis, quand il a pris suffisamment d’avance, il lui emboîte le pas. L’homme continue de marcher vite mais, curieusement, Tibère règle ses pas dans les siens, sans efforts. Il n’est plus essoufflé et semble s’être affranchi du poids de son énorme ventre. La rancune lui donne des ailes ! L’homme fend la foule d’un pas pressé, bouscule ceux qui se mettent sur son chemin. Il avance sans se méfier. Il se dirige tout droit vers la maison de son maître, sûr de son fait. Comment pourrait-il se douter que Tibère le suit à la trace, lui qui soufflait et crachait sur ses talons quelques minutes auparavant ? Pourtant, il lui suffirait de se retourner juste une fois pour comprendre qu’il pèche par excès de confiance. Au milieu de la foule, on ne voit que Tibère, ce petit bonhomme roux et obèse qui se déplace sans aucune discrétion. Enfin, l’homme ralentit. Tibère, les sens en alerte, perçoit le changement de rythme. Dans un éclair de lucidité, il se précipite sous un porche au moment même où l’homme se retourne enfin sur le seuil d’une boutique. Personne. Il entre. Tibère souffle. Quel réflexe : il n’en revient pas lui-même ! Quand il sort la tête de sa cachette, la boutique où l’homme a disparu est juste devant lui, adossée au mur extérieur d’une magnifique villa. Tibère sourit. –– Tiens, tiens… Inutile de rester ici plus longtemps. L’homme ne ressortira pas de la boutique. Il doit y avoir une porte à l’arrière pour entrer dans la villa. Et quelle villa !

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V MAUVAIS CALCULS Au même moment. La tête penchée sur ses tablettes de bois enduites de cire noire, Maximus ne comprend pas où il a pu se tromper. C’est la troisième fois qu’il refait son calcul et il arrive toujours au même résultat invraisemblable. –– C’est impossible ! D’un geste agacé, il efface tous les chiffres de sa tablette en lissant la cire avec le bout aplati de son stylet. Puis, avec l’autre extrémité pointue, il recommence à écrire. Un à un, il reprend ses calculs en marmonnant. À côté de lui, sur une table de la grande chambre de Maximus, Titus et Aghilès jouent au latroncules, l’un de leurs jeux de stratégie préféré. Sur le plateau en damier, les pions noirs d’Aghilès ont l’avantage. C’est bien la première fois qu’il est sur le point de gagner. La victoire toute proche le rend soudain bavard, lui d’ordinaire si discret et peu affable. –– Je crois que la victoire est proche, taquine-t-il Titus. –– Normal, boude Titus. Aujourd’hui, ce n’est pas mon jour de chance. Je l’ai su dès ce matin au réveil. Les augures n’étaient pas bons.

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–– Cela n’a rien à voir avec les augures. Je joue bien, c’est tout. Et encore, je n’ai appris les règles qu’il y a peu de temps. Maximus relève un court instant la tête de ses tablettes et regarde Aghilès à la dérobée. Cela fait en effet à peine un an qu’ils se connaissent et, pourtant, Maximus a l’impression que son ami a toujours été là. C’est Julius Claudius, le père de Maximus, qui a offert Aghilès à son fils pour l’anniversaire de ses quinze ans. Offert, oui. Car Aghilès n’est pas un citoyen romain comme les autres. Il n’est même pas citoyen d’ailleurs. Il n’est qu’un simple esclave. Aghilès est né en Numidie, au nord de l’Afrique. En quelle année ? Il l’ignore. C’était sans doute il y a seize ou dix-sept ans. Peut-être même dix-huit. Ce qu’il sait, en revanche, c’est qu’il est né le jour où son père tua un léopard. C’est de là que lui vient son nom : Aghilès, le léopard. De cet animal, Aghilès a la force et le courage. Pour le reste, il est presque géant, très noir de peau, les cheveux et les yeux sombres. –– Aghilès a raison, intervient Maximus avec malice. Il sait jouer depuis bien moins longtemps que toi ! Titus bougonne. Il est le meilleur ami de Maximus et tous les deux se connaissent depuis des années. –– Retourne à tes calculs, râle-t-il. Ou plutôt, non. Viens te mesurer à moi au latroncules. On verra bien qui est le meilleur. Maximus rit. La mauvaise humeur de Titus ne dure jamais. C’est d’ailleurs pour son caractère jovial et spontané qu’il ­l’apprécie. Certes, Titus est beau parleur, superstitieux et trouillard comme pas deux, mais il respire la joie de vivre et il est un compagnon vraiment sympathique. Maximus observe ses amis quelques instants : Aghilès, immense, plié en deux au-dessus 26

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du plateau de jeu et Titus avec son visage rond et avenant, et ses cheveux châtains bouclés. Puis, il se replonge dans ses calculs. Il s’est promis de les terminer aujourd’hui et ne fera rien d’autre tant qu’il n’aura pas résolu son problème. –– J’ai gagné ! Le cri d’Aghilès fait sursauter Maximus. –– Je suis imperator ! Le géant se lève et pavane devant ses amis. Il bombe le torse, prend l’air important et paraît plus immense encore. –– Ave imperator ! salue Titus d’une voix faussement rageuse. En réalité, la joie d’Aghilès l’amuse. Il est si rare que son ami sorte de sa réserve que cela valait bien une partie de perdue. C’est alors que Dux, le petit singe de Titus, saute de la colonnette où il était perché et grimpe sur la tête d’Aghilès. –– Et maintenant, te voici couronné ! plaisante Titus. Dux, descends maintenant ! Mais le petit singe n’en fait qu’à sa tête. Il s’installe confortablement dans les cheveux crépus d’Aghilès et regarde son jeune maître avec un air de défi. Titus fait mine de ne pas s’en apercevoir. Il tend les bras et récupère son singe sur la tête de son ami. –– Tu sais que Dux m’obéit de mieux en mieux, déclare-t-il alors avec assurance. Aghilès ne peut s’empêcher de sourire. Juste à côté d’eux, au cœur de ses calculs, Maximus fait de même. Pour les treize ans de Titus, son père, Flavius Octavius, le plus célèbre marchand d’animaux sauvages de Rome, lui a offert un singe, espérant ainsi éveiller chez son fils la même passion que lui pour les animaux. Ce petit singe a la figure très noire entourée de poils blancs, tandis que tout le reste de son pelage hésite 27

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entre l’or et le noir. Titus l’a appelé Dux, « général » en latin. Il s’est immédiatement attaché à la petite bête mais, au grand dam de son père, il a continué de se désintéresser des plus grosses. Lions, hippopotames, crocodiles, girafes le terrifient et il se contente de son singe avec lequel, au moins, il se sent maître de la situation. Pourtant, Dux porte extrêmement bien son nom. Il mène son maître à la baguette, une baguette de général ! Le petit singe malicieux obéit quand bon lui semble et obtient tout ce qu’il veut de Titus qui n’arrive pas à lui refuser quoi que ce soit. Dux est désobéissant au possible, glouton, farceur et chapardeur, mais Titus ne s’en sépare jamais. –– Regarde, lance Titus à l’attention d’Aghilès. Tu ne vas pas en revenir. Il attrape une noix dans une coupe et la pose sur la paume de sa main. –– Dux ! dit-il. Viens chercher cette noix. Sa voix est ferme pour montrer son intention d’être obéi surle-champ. Et l’espace d’un instant, Titus croit en sa réussite. Le singe le regarde, puis la noix et lui encore. Mais un bruit dans la rue au-dehors attire son attention et il se désintéresse du jeu. –– Dux ! La noix ! Comme Aghilès a tourné lui aussi la tête vers la fenêtre, Titus se penche rapidement vers Dux et place la noix entre ses pattes. –– Tu as vu ? s’exclame-t-il. Tu as vu ? Il l’a prise ! Aghilès n’est pas dupe mais il émet un petit sifflement admiratif. Et Dux jette la noix par terre d’un coup de patte. –– Ce n’est pas un singe, c’est une bourrique, s’indigne Titus tout en caressant affectueusement la tête de la petite bête. Allons, recommençons.

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L’exercice reprend tandis que Maximus reste concentré sur son travail. –– Qu’est-ce que tu fais au juste ? Maximus tressaille. Tout à ses calculs, il n’a pas entendu Titus s’approcher de lui. Ce dernier a abandonné l’idée de se faire obéir de son singe et s’est penché au-dessus de l’épaule de Maximus. –– C’est quoi tous ces calculs ? –– Mon père m’a lancé une sorte de défi. Il m’a demandé de déterminer le volume d’eau exact dont dispose la ville de Rome. Sauf que je n’y arrive pas, râle Maximus. Le résultat que je trouve n’est pas cohérent. La quantité d’eau censée être acheminée vers Rome est énorme… –– C’est plutôt bon signe, le coupe Titus. C’est bien la preuve que nous disposons d’assez de réserves. Maximus secoue la tête. –– Le problème n’est pas là. J’ai dû faire une erreur quelque part. –– Je ne vois pas ce qui te dérange. –– J’ai évalué le débit d’eau des aqueducs et j’ai obtenu un premier résultat. Par curiosité, j’ai également calculé la quantité d’eau à partir des registres du service des eaux. Logiquement, les deux résultats devraient être presque identiques, mais ils ne le sont pas. Nous distribuons et faisons payer beaucoup moins d’eau qu’il n’en arrive à Rome. Je ne sais pas où j’ai pu me tromper et, tant que je ne trouve pas mon erreur, je ne peux pas présenter mes résultats à mon père. –– Je ne peux malheureusement pas t’aider. Je déteste les calculs. Maximus efface une fois de plus les chiffres sur ses tablettes de cire. 29

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–– Je vais recommencer. À la longue, je vais bien finir par trouver ce qui ne va pas. Titus hausse les épaules. Une idée lui vient à l’esprit, évidente. –– Tu dis qu’une partie de l’eau qui arrive à Rome n’est pas payée ? reprend-il. –– C’est ça, oui. –– Cela veut dire que cette eau disparaît avant d’être inscrite aux registres puis payée. Maximus regarde son ami et commence à comprendre où il veut en venir. –– Elle ne peut pas disparaître de milliers de façons. Soit elle s’évapore avant d’arriver dans la ville, soit elle s’échappe par des canalisations mal entretenues. Soit… Titus fait une pause. Elle est volée !

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