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9782728923724 le brasier de berlin

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Sophie de Mullenheim

Le brasier deTREMBLE... Berlin QUAND LA TERRE

mame

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À ma famille.

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Où l’on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. Heinrich Heine – 1797-1856

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance. Et je n’en reviens pas. Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout. Cette petite fille espérance. Immortelle. Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu – 1912

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1 Opernplatz, Berlin 10 mai 1933 L’étudiant craque l’allumette puis la lance devant lui. Le bâtonnet enflammé s’envole, décrit une longue courbe, menace de s’éteindre puis tombe sur la palette de bois. Woufffff ! Un souffle puissant explose en une déflagration brûlante. Les flammes surgissent, violentes et démesurées. L’étudiant fait un bond en arrière. L’essence envoyée sur le bûcher s’est enflammée d’un seul coup malgré la pluie battante. Une acclamation s’élève de la foule. La fanfare roule des tambours. On applaudit ce formidable brasier qui surgit au milieu de la nuit. Les membres des SA1 et des SS2 défilent en uniformes sombres sur la place située devant l’Opéra de Berlin. 1.  SA : Sections d’Assaut qui font office de service d’ordre au régime nazi. Ils se reconnaissent à leur uniforme brun. 2.  SS : initialement les SS étaient les gardes du corps d’Hitler. Ils sont devenus par la suite les principaux acteurs de l’extermination des juifs. Leur uniforme est noir. 11

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Les Jeunesses hitlériennes leur emboîtent le pas en brandissant des drapeaux frappés de la croix gammée. Par endroits, des projecteurs braquent leur lumière trop vive sur le feu, la tribune, la foule. On filme pour pouvoir témoigner de ce grand jour. Soudain, le premier camion arrive. Dans sa benne, des étudiants de l’université de Berlin sont juchés sur une montagne de livres. Le véhicule manœuvre et s’approche du bûcher. Un étudiant brandit alors un livre au-dessus de sa tête et le lance vers le feu. L’ouvrage n’a pas le temps de tomber dans le brasier qu’il s’enflamme déjà. Ses pages rougissent, dévorées par la fournaise et disparaissent instantanément. Un cri enthousiaste accueille l’audace du jeune homme. C’est le signal. Les étudiants attrapent les livres à bras-le-corps et les jettent dans le feu. Ils sourient. Leurs gestes sont pressés, pleins de hargne, comme si ces ouvrages qu’ils livrent aux flammes leur brûlaient les doigts. Le feu crépite, furieux. Il engloutit impitoyablement les livres, il se nourrit de ces milliers de pages qu’on lui offre en sacrifice. Derrière son pupitre recouvert du drapeau à croix gammée, un homme sanglé dans un imperméable s’agite. Il est sec comme une brindille, raide comme la justice. Ses yeux marron et enfoncés dans ses orbites brillent tels des charbons ardents. Ses cheveux bruns lissés en arrière dégagent son front trop haut. Ses lèvres sont pincées et tombantes. Il ne parle pas, il aboie. Les micros permettent à sa voix aux accents rageurs de couvrir le bruit du feu dévorant les livres. 12

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– Étudiants, hommes et femmes d’Allemagne, l’Allemand du futur ne sera pas seulement un homme de livres, ce sera aussi un homme de caractère ! Joseph Goebbels, ministre de l’Éducation et de la Propagande du Troisième Reich, est galvanisé. Cette nuit est son triomphe. On brûle tous les livres des auteurs juifs du pays, des philosophes ou des poètes opposés aux idées du parti nazi, des scientifiques ou des auteurs de théâtre qui ne sont pas conformes à la culture allemande idéalisée par Hitler, le Führer. Le premier camion est déjà vide. Un deuxième s’avance. Il est plein de tous les ouvrages que les étudiants sont allés ­chercher dans les bibliothèques, les librairies, chez eux ou chez leurs voisins. Depuis des semaines, ils mènent une chasse impitoyable à l’ouvrage maudit et interdit. Le philosophe Friedrich Nietzsche, l’écrivain Franz Kafka, le psychanalyste Sigmund Freud, l’auteur Stefan Zweig, le poète Erich Kästner ou encore l’Américain Ernest Hemingway et le Français Marcel Proust. Tous sont inscrits sur la liste noire. – Vous faites donc bien, à cette heure tardive, de confier aux flammes les ordures intellectuelles du passé. C’est une grande entreprise symbolique ! L’ordre ancien gît dans les flammes, l’ordre nouveau s’élèvera des flammes de nos cœurs. Derrière les uniformes bruns de la SA qui fait le service d’ordre, la foule est nombreuse. Ils sont des milliers. Jeunes, vieux, hommes, femmes, militaires ou civils, des familles 13

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même avec de petits enfants. Ils ont bravé la pluie battante pour venir assister à ce spectacle et écouter Goebbels les faire rêver avec l’image d’une Allemagne nouvelle et puissante. La plupart veulent croire à cette promesse de lendemains meilleurs. Lorsque Goebbels termine enfin de parler, la fanfare entonne les premières mesures d’un chant patriotique. Aussitôt, de puissantes voix masculines s’élèvent. Les femmes et les enfants également se joignent au chant. L’air vibre de passion patriotique. La foule frissonne, électrisée. Elle a besoin de ces moments de liesse populaire pour avancer et croire en l’avenir. Deux heures plus tard, le public commence à se disperser. Goebbels, lui, est déjà parti depuis longtemps. Les camions également, les drapeaux, la fanfare, les caméras. Disparus. La lune seule éclaire les restes de la scène. Ne demeurent sur la place que quelques petits groupes qui continuent de discuter, maintenant que la pluie s’est arrêtée. Certains ont retrouvé des amis et prennent des nouvelles. D’autres jouissent simplement de la soirée qui s’éternise. Un homme reste debout, isolé, à contempler les reliquats du bûcher. L’obscurité empêche de voir vraiment son visage mais un œil attentif noterait immédiatement son air abattu et cette larme accrochée à sa paupière qui se retient de couler librement. Ce soir, ses livres ont brûlé…

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Des enfants se sont approchés du feu, qui n’en est plus un à présent. Les dernières flammes ont disparu, laissant la place à des braises rougeoyantes ou à de la cendre déjà refroidie. Çà et là, on devine encore quelques squelettes de livres, gisant grands ouverts sur des moignons de pages calcinées. Les enfants courent autour du bûcher éteint en criant de joie. Il est tard. Leurs parents ne semblent pas se préoccuper de l’heure. Ils en profitent. Une fillette blonde, plus téméraire que les autres, joue avec un bâton et tape dans la cendre. Elle soulève des nuages de cendre qui l’amusent et la font tousser. – Liesl ! l’appelle sa maman qui l’aperçoit. Arrête-moi ça tout de suite. Mais Liesl n’écoute pas. Et sa mère est déjà retournée à sa conversation. À présent, la fillette plonge ses jolies chaussures en cuir directement dans la cendre. De noires, elles deviennent grises. Liesl grimace. Si sa maman voit cela, elle va se mettre en colère. La petite fille pose son bâton, s’accroupit et nettoie ses chaussures du plat de la main. Et tandis qu’elle est ainsi, le nez près du sol, son regard accroche un éclat bleu au milieu des cendres. Cette couleur vive l’attire. Curieuse, elle tend la main et tire de sous la cendre un livre que les flammes n’ont pas eu le temps de dévorer. Les bords et les coins de la couverture sont noircis mais tout le reste est intact. La fillette est fascinée par les volutes de feuillage doré qui ornent la couverture bleue. Elle n’a jamais rien vu d’aussi joli. – Liesl ! 15

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La fillette sursaute. Elle relève la tête. Ses parents lui font signe. Ses frères et sœurs sont déjà près d’eux. – Dépêche-toi. Nous rentrons à la maison. – J’arrive ! lance la petite fille. Mais juste avant de se relever, sans réfléchir, elle glisse le livre sous son manteau. – J’arrive, maman ! répète-t-elle en se redressant tout à fait. Sans le savoir, Liesl, huit ans, vient de faire son premier acte de résistance.

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2 Berlin, dix ans plus tard – Tiens ! Tu mettras tes affaires là-dedans. La mère de Liesl pose bruyamment sur le sol une malle qu’elle a descendue du grenier. – Dépêche-toi, ajoute-t-elle. Oncle Herbert arrive cet aprèsmidi. Je veux avoir le temps de lui préparer sa chambre. – Pourquoi est-ce moi qui dois déménager ? Sa mère s’arrête sur le pas de la porte et se retourne. – Nous en avons déjà parlé, Liesl. Oncle Herbert est très secoué par la mort de tante Eva. Il a besoin d’être seul et au calme. Aloïs et Trudi sont trop jeunes. Quant à Sascha, tu sais bien que c’est impossible. Liesl hausse les épaules. L’idée de prêter sa chambre au plus jeune frère de son père ne l’enchante pas du tout. Et encore moins de déménager sous les combles. Mais son pauvre oncle a perdu sa femme et sa maison dans un bombardement, il y a quelque temps. Lui refuser l’hospitalité est inenvisageable.

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Liesl traîne la malle jusqu’à son lit en bougonnant. Elle regarde autour d’elle et se demande par où commencer. Depuis le temps qu’elle vit dans cette chambre, elle y a entassé un nombre inimaginable de bibelots. « Au moins, cela va m’obliger à faire un peu de tri », se dit-elle pour se donner du courage. Liesl veut faire vite pour pouvoir passer à autre chose mais c’est compter sans ses souvenirs. À chaque nouvel objet, souvent oublié, ils affluent. À chaque fois, elle doit se faire violence pour ne pas rêver trop longtemps et trier plus rapidement. Pour finir, il est presque midi quand la jeune fille termine enfin de déménager toutes ses affaires. Elle a glissé la malle sous le lit pour ne pas encombrer son oncle, descendu mille bricoles aux ordures et monté au grenier ce qu’elle a mis de côté sur son lit. Tandis qu’elle œuvrait, sa mère n’a pas perdu de temps non plus. Elle s’est arrangée pour lui installer un petit coin confortable au milieu des vieilleries de la famille que personne ne s’est jamais résolu à jeter. Un paravent recouvert d’une tapisserie fanée délimite une sorte de chambre assez spacieuse dans le grenier. Sa mère a transformé un canapé en lit, arrangé quelques coussins, dépoussiéré une commode, installé des rideaux sombres à l’œil-de-bœuf qui domine la rue, ainsi qu’une table et une chaise pour qu’elle puisse étudier. Liesl regarde autour d’elle et grimace. Son lit est trop proche de la fenêtre. Le soir, si elle lit avec une bougie, on pourrait 18

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apercevoir la lumière du dehors. Qui sait si quelqu’un ne lui reprochera pas son manque de discrétion, alors que toute la ville est plongée dans le noir ? La jeune fille décide de permuter la commode et le lit. Elle pousse le canapé au centre de sa chambre improvisée puis attrape la commode à bras-le-corps pour la déplacer. Quand le meuble bouge enfin, quelque chose tombe le long du mur. Liesl regarde derrière la commode et ramasse un livre qui a glissé par terre. Un livre bleu à la couverture à moitié dévorée par le feu. – Gipsy Book, lit la jeune fille sur la couverture. Cela ne lui dit rien mais ce titre à lui seul sent le soufre. Les gitans sont poursuivis et persécutés par Hitler et le régime nazi depuis des années. Un parfum d’interdit et de danger fait frissonner Liesl. Comme de nombreux Allemands, Liesl fait confiance au régime nazi et croit à la société forte qu’il promet. Dès dix ans, elle a participé à l’Association des jeunes filles, la JM, puis à quatorze ans, à la BDM, la Ligue des jeunes filles allemandes, l’équivalent pour les filles des Jeunesses hitlériennes réservées aux garçons. Elle aimait cela, la vie au grand air, la gymnastique, les jeux et les chants. Aujourd’hui, elle est membre de la BDM-Werk pour les jeunes filles de dix-sept à vingt et un ans. Elle assiste à toutes les grandes manifestations du Troisième Reich. Elle considère Hitler comme un Führer génial et audacieux. Elle a même posé pour des affiches. Avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, elle incarne le modèle féminin du 19

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peuple allemand. Certes, comme beaucoup, elle souffre des tickets de rationnement, des restrictions en tout genre et du climat de suspicion qui pourrit les relations. Mais c’est pour la bonne cause. Pour la grandeur du pays. Aussi, si cet ouvrage est mauvais, elle doit s’en séparer sans plus attendre. Cependant, la couverture du livre, bien qu’endommagée, est très belle. La jeune fille ne peut s’empêcher de passer ses doigts longs et fins sur les volutes de feuillage qui l’ornent. Et aussitôt, les souvenirs ressurgissent. 10 mai 1933. L’autodafé sur la place de l’Opéra. Des milliers de livres qui brûlent. Ses parents qui discutent. Son bâton. Ses chaussures couvertes de cendre. Le livre qu’elle a caché au grenier en rentrant. Liesl comprend qu’elle tient entre les mains un ouvrage de la fameuse liste noire, l’un des livres honnis par le régime nazi. Par réflexe, elle le jette par terre comme s’il la brûlait. Elle doit absolument le faire disparaître. D’autres ont été arrêtés et condamnés pour moins que cela. En tombant, le livre s’est ouvert. Liesl se penche pour le récupérer et le cacher, en attendant de trouver un moyen de s’en débarrasser. Elle tend la main et suspend son geste, fascinée. Sur les deux premières pages, des dizaines de noms se succèdent, écrits les uns à la suite des autres, serrés. Il y a là des écritures rondes et féminines, d’autres petites et nerveuses, des prénoms aux tonalités exotiques, certains très anglais, d’autres allemands, ou français. On a écrit à la mine de plomb, à 20

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l’encre. Autant de noms que de propriétaires. À lui seul, cet ouvrage est un vrai best-seller ! « Quel est donc ce livre qui a appartenu à autant de monde ? » se demande Liesl en reprenant l’ouvrage. Tout en se redressant, la jeune fille tourne quelques pages et commence à lire…

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3 Préface Manolo ne bougeait pas. La chaleur du brasier devenait insupportable et, pourtant, il restait là, imperturbable. Ses yeux scrutaient avec une fixité terrifiante les flammes qui léchaient les planches de la roulotte. Elles montaient haut dans la nuit. Souvent, le bois éclatait et envoyait des gerbes d’étincelles dans le ciel. C’était un spectacle fascinant. À la tombée du jour, Manolo était toujours debout et la roulotte ne ressemblait plus désormais qu’à un amoncellement de poutres noircies et de cendres grises. Les flammes avaient disparu depuis longtemps. Les derniers tisons refroidissaient déjà. Voilà, il ne restait plus rien… Tout ce qui avait fait la vie de Nanosh, le grand-père de Manolo, avait disparu. Le jeune homme avait brûlé ce qui appartenait au défunt, comme le voulait la tradition tsigane. Sa roulotte, ses vêtements, tous ses effets personnels. Et même son violon. Il n’avait eu le droit de choisir pour lui qu’un seul objet, un unique héritage. Un livre. Ou plutôt une sorte de gros cahier d’écolier qu’il pressait contre son torse comme un trésor. 22

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Les mémoires de Nanosh Balatta, son grand-père, sa seule famille depuis la mort de ses parents quand il était enfant. De tous les objets qui avaient fait le quotidien de son papu3, Manolo n’avait gardé que ce livre. Au début, il avait imaginé conserver son violon qui lui était si cher. Ou bien la petite statue de la Vierge fixée juste au-dessus de la porte d’entrée de la roulotte que son grand-père baisait du bout des doigts à chaque passage. Finalement, il avait attrapé le gros cahier que Nanosh remplissait chaque jour que Dieu fait. C’était toujours le même rituel : peu avant de se coucher, le vieux gitan attrapait l’épais ouvrage glissé sous le matelas de son lit, l’ouvrait, lissait du plat de la main une nouvelle page vierge puis commençait à écrire. – Qu’est-ce que tu racontes dans ton livre, papu ? lui demandait régulièrement Manolo. – Des choses, mon garçon. Des choses pour quand tu seras grand. – Quelles choses ? Nanosh ne répondait jamais. Il se contentait de regarder son petit-fils avec un sourire tendre puis il retournait à ses écritures. Désormais, Nanosh n’était plus. Il était mort la veille. Il s’était éteint, pareil à une bougie que l’on souffle quand elle a terminé de se consumer. Personne ne savait exactement quel âge il avait. – Il a vécu sa vie, avait dit pudiquement le chef de camp. Une belle vie.

3. Grand-père. 23

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Nanosh n’était plus et Manolo avait gardé son cahier. Ces choses qu’il écrivait chaque jour, pour lui. Ces choses qui – Manolo ne le savait pas encore – allaient bouleverser sa vie.

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4 Heiner Kohrn se rencogne contre le mur. Il ne veut pas être vu. Après quelques minutes, il tend de nouveau la tête. Le garçon est toujours là. Adossé à la porte cochère. En un clin d’œil, Heiner note sa physionomie. Grand, plutôt mince, les cheveux blonds coiffés vers l’arrière, le nez aquilin, les yeux bleus, la bouche légèrement narquoise, le menton volontaire, les traits réguliers. Un beau jeune homme. Comme ceux que l’on voit sur les affiches du parti nazi. Il porte une veste en cuir sombre, une chemise blanche, un pantalon de toile beige. Les mains dans les poches. Décontracté. – Toi, mon garçon, tu m’as l’air un peu trop sûr de toi, grommelle Heiner Kohrn. C’est le détachement du jeune homme qui a immédiatement mis la puce à l’oreille à Heiner Kohrn. Un tel détachement, presque une insolence, une si grande décontraction par les temps qui courent, lui ont tout de suite paru suspects. En 1943, à Berlin, personne n’affiche un air aussi désinvolte. Pour Heiner, c’est une façade, un masque pour ne pas attirer l’attention sur lui. Mais le vieil homme est rusé, plus rusé que 25

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beaucoup de ces messieurs de la Gestapo4 qu’il va trouver chaque semaine et qui ne l’écoutent que d’une oreille. Lui, au moins, il sait reconnaître les traîtres à la nation, les opposants au régime. Si seulement la police l’écoutait un peu plus. Heiner Kohrn gratte nerveusement de la main droite la manche gauche de son imperméable qui pend, vide, le long de son torse. Encore ces fichues démangeaisons. Personne ne veut le croire quand il dit que son bras gauche le gratte affreusement. On le prend pour un fou. Même son médecin le rabroue à présent. – Vous n’avez plus de bras gauche, monsieur Kohrn, lui a-t-il lancé méchamment. Combien de fois faudra-t-il que je vous le répète ? Vous l’avez perdu en 1917. À Verdun. Rappelez-vous. Comme si Heiner Kohrn pouvait oublier Verdun, la guerre et cette affreuse journée où il avait cru mourir. Son régiment et lui étaient restés en première ligne car la relève ne venait pas. Tout était calme en face. Pour une fois. On aurait dit que les Français et les Anglais avaient déserté leurs tranchées. On n’entendait pas un bruit alors que d’habitude, les lignes étaient si proches, que l’on pouvait parfois saisir quelques bribes de conversations. L’atmosphère semblait si peu à la guerre ce jour-là, que le chien du régiment, la mascotte d’une poignée d’hommes, jaillit de la tranchée pour aller visiter le camp 4.  La police politique du régime nazi. 26

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adverse. Heiner ignorait ce qui lui avait pris. Un excès de confiance ? Une crise de folie passagère ? Le fait est que, à peine le cabot fut-il sorti d’entre les deux lignes, les tirs ennemis retentirent plus drus et plus acharnés que jamais. Des pluies d’obus s’abattirent sur leur ligne, ce jour-là. Ce fut un carnage. Plus de la moitié du régiment périt dans l’attaque. Le chien aussi. Quant à Heiner, son bras gauche fut emporté par un éclat d’obus. La guerre était terminée pour lui. Et sa vie aussi. Jamais plus il n’avait souri. Soudain, le garçon se redresse et va aux devants d’un autre qui le rejoint en marchant à côté de sa bicyclette. Heiner Kohrn mémorise aussitôt à quoi ressemble le nouvel arrivant. Il plisse les yeux et se concentre sur les lèvres du premier. Parfois, il arrive à comprendre ce que disent les gens rien qu’en observant le mouvement de leurs lèvres. Mais il est trop loin, cette fois-ci. En revanche, il voit parfaitement la chemise en carton qui passe de main en main. Le garçon à la bicyclette l’a sortie de sous sa veste pour la transmettre à son interlocuteur. « Tiens, tiens », pense Heiner Kohrn. Le vieil homme pince les lèvres, satisfait. Il va suivre ce jeune homme, trouver son nom et son adresse, se renseigner un peu à son sujet et se dépêcher de le dénoncer. Cette fois-ci, la Gestapo ne pourra pas lui reprocher de venir pour des balivernes. Peut-être qu’enfin, on reconnaîtra sa valeur et on le gratifiera d’un poste haut placé. Après tout, il a payé de sa 27

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personne en 1917 et le pays ne lui en a jamais été reconnaissant. Avec l’ascension d’Hitler au pouvoir, Heiner Kohrn a cru un moment que les choses allaient bouger. Qu’il aurait sa revanche. Que sa valeur serait reconnue. Son honneur vengé. Mais rien. Rien n’avait changé. Sa pension de retraite était toujours aussi misérable, aucune médaille supplémentaire ne brillait sur sa poitrine, il n’avait pas plus de tickets de rationnement qu’un autre et son bras gauche le faisait toujours souffrir. Sa chemise en carton sous le bras, l’air détaché, le jeune homme s’éloigne enfin. Il se dirige d’un pas décidé vers l’entrée du métro. Sans hésiter, Heiner Kohrn lui emboîte le pas. Il aurait préféré que le jeune homme poursuive à pied, cela lui aurait évité de payer un billet, mais il ne peut se permettre de le laisser filer… Menno marche vite. Insouciant. Il n’a pas remarqué l’étrange vieil homme qui le suit comme une ombre depuis un moment. Une ombre grise et triste, le visage émacié et dur. Une manche d’imperméable étrangement vide qui ballotte sur son côté. Menno sourit. Il peut rentrer chez lui à présent. Il a ce qu’il voulait et il se félicite encore de la facilité avec laquelle il a obtenu les documents. S’il avait su, il aurait commencé plus tôt.

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