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Trois anges en cavale
Charlotte Grossetête
Trois anges en cavale
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10 € France TTC www.mameeditions.com
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04/08/2016 15:19
Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sophie Cluzel Direction artistique : Élisabeth Hebert Direction de fabrication : Thierry Dubus Édition : Anne-Sophie Rahm Fabrication : Florence Bellot Mise en pages : Pixellence © Mame, Paris, 2016. www.mameeditions.com ISBN : 978-2-7289-2264-2 Code MDS : 531 583 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »
Charlotte GrossetĂŞte
Trois anges en cavale
Illustrations : Pauline Duhamel
Chapitre 1
Une rencontre au crépuscule
Gabriel regardait la boule rouge du soleil descendre pile entre les deux peupliers, comme si un joueur de foot avait réussi un joli tir au but. Il aurait bien aimé qu’il y ait un gardien de but, là-bas, pour bloquer la chute du soleil et le renvoyer, paf ! d’ouest en est. Pour que ce samedi recommence… Parce qu’à moins d’une semaine de la rentrée, chaque journée de vacances prenait une valeur folle. Mais il n’y avait pas de gardien entre les deux arbres, et le soleil plongeait de seconde en seconde. Un merle siffla la fin de ce match inégal. Gabriel se leva de son banc. Le parc allait fermer, comme chaque jour à la tombée de la nuit, et 7
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Gabriel n’aimait pas qu’on le chasse. Il avait passé l’âge de se faire raccompagner au portail comme un enfant de CP. Il se dirigeait vers la grille lorsqu’il aperçut, assise en tailleur dans l’herbe, une fille qui devait avoir à peu près dix ans, comme lui. Ce qui l’intrigua d’abord, c’est qu’il ne l’avait jamais vue. La ville n’était pas grande, et Gabriel était persuadé de connaître tout le monde ; en tout cas tous les enfants dont l’année de naissance gravitait autour de la sienne. Mais surtout, cette fille ressemblait à une extraterrestre naufragée sur la Terre, et c’est cela qui fit s’arrêter Gabriel. Elle regardait la girouette du clocher de l’église, l’air perdu. L’air de se demander si la flèche lui indiquait la bonne direction pour retrouver sa planète… – Salut, lui dit Gabriel. La fille sursauta presque. – Salut, répondit-elle simplement. – Tu t’appelles comment ? – Raphaëlle. – Ça alors ! On est faits pour s’entendre ! s’exclama Gabriel.
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Aussitôt, ses joues prirent la couleur du soleil plongeant entre les peupliers. Encore une fois, il avait parlé sans réfléchir, devant une inconnue qui allait trouver sa remarque saugrenue. Et ça ne rata pas. – Pourquoi ? demanda Raphaëlle, surprise. Surprise mais pas agacée. Elle esquissa même un sourire. Pourtant, ses yeux étaient humides ; Gabriel pouvait presque se voir dans ces deux miroirs brillants. – Parce que… Un coup de sifflet déchira l’air. – Zut, le parc ferme ! Moi, je m’appelle Gabriel. Viens, il faut sortir… Raphaëlle se leva et ils passèrent le portail avant d’être escortés par le gardien. Ouf. Ouf, aussi, parce que les yeux de Raphaëlle avaient ravalé leurs larmes. Gabriel n’aimait pas voir les gens tristes, même quand il ne les connaissait pas. – Tu es en vacances ici ? demanda-t-il en se rappelant qu’il devait tirer cette question au clair. – Non, dit Raphaëlle d’un ton mélancolique. On vient de déménager. Mes parents ont repris Le Cordon d’Or, tu connais ?
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Gabriel hocha la tête. Oui, il connaissait. C’était le bon restaurant de la ville, situé dans la grand-rue, entre la boulangerie et le coiffeur. Gabriel était entré parfois à droite, parfois à gauche, jamais dans le restaurant, mais il voyait bien où c’était. – Tu vas faire ta rentrée ici, alors ? – Oui, répondit Raphaëlle. Et de nouveau, ses yeux ressemblèrent à une piscine trop pleine qu’elle s’efforçait de contenir. Seulement, cette fois, Gabriel comprenait pourquoi. Il n’avait jamais déménagé, jamais été nouveau, mais il imaginait très bien l’effet que ça pouvait faire. – Tu verras, c’est une super école. Il y a plein de garçons sympas ! – Hum. Et des filles ? – Aussi… même si je les connais moins bien, avoua Gabriel, comme s’il s’excusait d’en savoir peu sur ce sujet. Prenant son courage à deux mains, Raphaëlle demanda : – Pourquoi tu as dit qu’on était faits pour s’entendre ? Gabriel regarda l’église. La porte était ouverte malgré le crépuscule, malgré le cliquetis des clés du gardien qui verrouillait les grilles du parc. L’église, elle, ne fermait 10
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jamais. Le curé y tenait. « Jésus n’aurait jamais cadenassé sa porte, aimait-il répéter ; c’est sa maison ici : elle doit rester ouverte. » – Je vais te montrer pourquoi, reprit Gabriel. Suis-moi. Il franchit le porche de l’église en piétinant un tapis de confettis et de pétales de roses. – Il y a eu un mariage, fit-il remarquer. – Ah oui ! répondit Raphaëlle. C’est vrai, j’ai entendu des cloches cet après-midi ! Elle entra à la suite de Gabriel, les yeux écarquillés parce que son regard n’était pas habitué à la pénombre. Mais Gabriel savait très bien où aller ; il se dirigea sans hésitation vers le fond à gauche. Ses pas claquaient, joyeux, dans le silence profond. – Regarde ! dit-il en se tournant vers Raphaëlle, l’index pointé sur un tableau fixé au mur. – Je n’y vois rien, avoua Raphaëlle. – Attends. Je vais chercher de la lumière… Gabriel courut vers un présentoir hérissé de cierges dont les petites flammes dansaient avec les ombres. Il tira doucement sur l’une des bougies et l’apporta devant le tableau. La langue de feu dissipa l’obscurité et Raphaëlle découvrit 11
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trois anges, aussi beaux les uns que les autres, réunis sous un ciel doré. Ses yeux s’attardèrent longtemps sur leurs magnifiques visages, fiers et bienveillants à la fois. Puis, elle remarqua qu’ils tenaient à la main une épée pour celui de gauche, un poisson pour celui du milieu, une fleur de lys pour le dernier. – Regarde le titre du tableau, dit Gabriel d’une voix qui résonna sous les voûtes. – « Michel, Raphaël et Gabriel arche-anges », déchiffra Raphaëlle, intriguée. – On prononce « arkanges », précisa Gabriel en souriant. – Ce sont des anges ? – Oui. Les plus forts des anges ! Raphaëlle fit un grand sourire. – C’est vrai qu’ils ont l’air de bien s’entendre ! Et… Michel, il y en a un à l’école ? – Pas encore, dit Gabriel en lui rendant son sourire. Mais il y aura peut-être un autre nouveau ? – Ou une autre nouvelle, murmura Raphaëlle, une lueur d’espoir au fond des yeux. Michelle… On n’en rencontre pas tous les jours, mais... ce serait bien.
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Raphaëlle soupira et Gabriel se sentit contrarié. Si les garçons n’étaient pas assez bien pour mademoiselle, il fallait qu’elle le dise tout de suite, il pouvait s’en aller ! Mais comme Raphaëlle continuait à regarder le tableau, le visage apaisé, Gabriel lui pardonna sa gaffe. À la lueur du cierge, il trouva très jolies ses taches de rousseur, ses joues roses plutôt pâles pour une fin d’été, ses cheveux blonds auxquels la bougie donnait des reflets de feu. Soudain, la cloche se réveilla là-haut dans le clocher et tinta neuf fois. – Il faut que je rentre ! s’exclama Gabriel. Mes parents m’attendaient pour neuf heures. – Je rentre aussi, dit Raphaëlle. Les miens sont au restaurant, mais il y a mes deux sœurs à la maison. – Elles ont quel âge ? – Treize et cinq ans. Je suis au milieu… Pas toujours facile ! Raphaëlle eut un rire léger pour montrer qu’elle plaisantait et que, au fond, elle aimait bien son aînée et sa cadette. Gabriel hocha la tête. Il était fils unique et ne comptait pas les fois où il avait rêvé d’avoir un frère, de préférence un jumeau mais, au pire, un bébé. 13
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Au moment où il allait reposer le cierge sur son présentoir, il aperçut un livre abandonné sur une chaise du premier rang. – Quelqu’un a oublié ça, dit-il en allant le ramasser. Peut-être un invité du mariage ? C’était un livre de poche. Enfin, façon de parler : il était épais comme cinq smartphones empilés. – Mémoires d’outre-tombe, Tome premier, lut Gabriel. – Hum ! Il a plutôt été oublié après un enterrement, s’esclaffa Raphaëlle. – Brrr… Ça donne la chair de poule. – Ah ah ! Tu as peur des tombes ? des fantômes ? – Pas du tout ! fit Gabriel vexé. Pour qui tu me prends ? Je ne parlais pas du titre ! Je voulais dire : la taille du bouquin. Quand je pense qu’il y a des gens qui lisent ça. Parce qu’il y a plusieurs tomes, en plus ! – C’est peut-être le genre d’histoire qu’on dévore sans s’en rendre compte ? On ne sait jamais avec les gros livres… À mon dernier anniversaire, j’ai reçu les Harry Potter, et quand j’ai terminé le septième, je n’espérais qu’une chose : qu’il y ait un huitième tome !
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Chapitre 2 – C’est vrai, admit Gabriel, frappé par cet exemple. Tiens-moi la bougie, je vais regarder de plus près… C’est peut-être une super histoire d’Halloween ? Il se mit à feuilleter le livre et ses espoirs s’évanouirent. C’était écrit tout petit, très serré, avec des phrases interminables et des mots bien plus compliqués qu’« archanges ». – Tiens, je parie que tu es gaucher ! fit Raphaëlle. – À quoi tu vois ça ? – Tu feuillettes le livre à l’envers, avec ton pouce gauche, en commençant par la fin… Nous, les droitiers, on est plus logiques : on commence par le début ! – Je n’y avais jamais pensé, s’amusa Gabriel. Montre ? dit-il en lui tendant le livre. Tandis qu’elle feuilletait le livre à son tour, Gabriel remarqua qu’il y avait des pages légèrement cornées. Il arrêta le geste de Raphaëlle sur l’une de ces pages et vit une syllabe entourée au crayon. À l’intérieur du mot « confluent », quelqu’un avait encadré « con ». – Il y a des gens qui ont des drôles d’occupations quand ils viennent à l’église, dit-il en haussant les épaules.
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Raphaëlle ouvrit de grands yeux, comme frappée par une idée subite. – C’est peut-être un code secret ! s’écria-t-elle, et l’écho répercuta sa voix dans toute l’église. Confuse, elle baissa le ton : – On n’a qu’à regarder toutes les pages cornées. Si ça se trouve, les syllabes forment une suite de mots, une phrase ? Joignant le geste à la parole, elle reprit le livre depuis le début. Et cette fois, Gabriel lui-même trouva un intérêt fou à ce pavé, parce qu’en effet il y avait d’autres syllabes entourées. – « neau », « car », « con »… égrena-t-il au fil des trois premières pages examinées. Raphaëlle le regarda, déçue. Ça ne voulait rien dire. Mais Gabriel, les yeux brillants, esquissait un demi-sourire comme l’un des archanges du tableau, celui qui brandissait son épée d’un air victorieux. – C’est peut-être un gaucher qui a entouré les syllabes ? Laisse-moi feuilleter le livre à ma manière… Échangeant à nouveau le cierge contre le livre, Gabriel, éclairé par Raphaëlle, fit défiler les pages à partir de la fin. – « Ren… dez… vous… trente… et… un… août… deux… heures… con… car… neau. » Tiens ! Qu’est-ce que je t’avais dit ? 16
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– Une histoire de rendez-vous secret ! souffla Raphaëlle en jubilant. J’adore ! – Concarneau, je connais. C’est un port de pêche en Bretagne, j’y suis allé l’an dernier avec mes parents. D’un geste machinal, Raphaëlle renifla le livre et fronça les narines : – Je ne sais pas si c’est le fait de penser à la mer, mais j’ai l’impression de sentir comme une légère odeur de poisson… Gabriel fit une moue incrédule mais plongea son nez au milieu des pages. – Tu as raison, conclut-il étonné. – Pas très romantique comme invitation à un rendezvous, dit Raphaëlle en pouffant de rire. Qui a bien pu écrire ce message ? Gabriel réfléchit. – Un pêcheur, peut-être ? Je ne vois que ça. Quand on manie du poisson à longueur de journée, l’odeur doit finir par imprégner les mains… – Au point de s’accrocher à un livre ? fit Raphaëlle peu convaincue. – Oui, si le pêcheur en question a beaucoup manipulé les pages pour composer son message secret…
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La cloche de l’église sonna un petit coup discret, celui du quart d’heure, comme pour dire : « Hum hum, excusezmoi, mais je vous rappelle que le temps passe. » – Oh la la, s’écria Gabriel, il faut vraiment que j’y aille ! – Qu’est-ce qu’on fait du livre ? Tu veux l’emporter pour avoir un peu de lecture avant de te coucher ? demanda Raphaëlle d’un air malicieux. – Merci, je te le laisse de bon cœur, répondit Gabriel en prenant un air chevaleresque. Tes livres doivent encore être au fond des cartons, non ? Moi, j’ai toutes mes BD sous la main ! – Blague à part, il faudrait peut-être le remettre au curé ? – Oh… On ne va pas le déranger à cette heure-ci pour un gros pavé oublié sur une chaise. Le mieux, c’est de le laisser là où on l’a trouvé. Son propriétaire viendra le reprendre, s’il y tient vraiment… L’église est toujours ouverte. Il laissa tomber le livre sur la chaise. Le bruit résonna comme une explosion d’obus à travers le sanctuaire. – Voilà qui s’appelle un « boucan d’outre-tombe », dit-il en riant, tandis que Raphaëlle allait remettre le cierge à sa place.
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Ils sortirent de l’église. Par contraste avec l’obscurité qui régnait à l’intérieur, la lumière du crépuscule leur sembla presque vive. – C’est par où, chez toi ? demanda Gabriel. – Par là-bas. Raphaëlle montra du doigt la rue qui partait en face d’eux, de l’autre côté de la place. – C’est ma direction aussi. Les deux enfants traversaient la place en hâtant le pas quand ils virent arriver vers eux un étrange individu qu’on aurait dit tout juste débarqué du pôle nord…
Chapitre 2
Alerte dans la ville
L’homme portait un anorak bleu pétrole assez épais pour conjurer le froid de la banquise, et ses cheveux – sans doute bruns d’après la couleur de ses joues mal rasées – étaient cachés sous un bonnet en polaire qui lui couvrait les oreilles. Il marchait à pas pressés vers l’église et ne sembla pas remarquer les deux enfants qui se retournaient sur son passage. Lorsqu’il eut disparu sous le porche, Gabriel se tourna vers Raphaëlle qui regardait bouche bée la porte de l’église. – Il y a des gens qui ont peur de s’enrhumer par cette température ! Il est fou, ce type ! 21
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– Là où j’habitais avant, il y avait une vieille dame qui entrait toujours en manteau à la messe, même en été. – Oui, mais lui, il n’est pas vieux. Et d’abord, qu’est-ce qu’il va faire dans l’église à une heure pareille ? – On y était bien, nous, il y a deux minutes, répondit Raphaëlle. La discussion s’interrompit car, déjà, l’individu ressortait de l’église, serrant sur son cœur les Mémoires d’outretombe. Cette fois, l’homme prit le temps d’examiner la place noyée dans l’ombre, et son regard s’arrêta sur les enfants qui le dévisageaient stupéfaits. Il leur adressa un « bonsoir » machinal puis les dépassa pour s’engager avant eux dans la rue qu’ils allaient emprunter. Raphaëlle attendit qu’il ait fait quelques enjambées et elle souffla à Gabriel : – C’est quand même fou. Comment tu expliques ce bonnet et cet anorak ? Gabriel réfléchit et haussa les épaules : – Je déteste donner ma langue au chat… mais là, ça me dépasse. – On n’a qu’à le suivre si on veut résoudre l’énigme, proposa soudain Raphaëlle. J’aime bien jouer aux détectives. Et toi ? – Mes parents m’attendent, gémit Gabriel. Je ne… 22
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Il s’interrompit. À trente mètres devant eux, l’homme venait de s’arrêter devant une camionnette garée au coin d’une ruelle. Il ouvrit la portière et s’y engouffra. Sur la carrosserie blanche s’étalaient de grandes lettres bleues… – « Les Délices de la mer, traiteur », lut Gabriel dans un souffle. Le visage de Raphaëlle s’éclaira. – Tout s’explique, s’exclama-t-elle pendant que le véhicule démarrait. Je crois qu’on gèle dans ces camionnettes frigorifiques ! Gabriel hocha la tête, perplexe : – « Tout s’explique », c’est vite dit. J’aurais bien aimé demander à ce monsieur avec qui il a rendez-vous à Concarneau le 31 août. – Espèce de curieux, fit Raphaëlle d’un air amusé. Ça nous regarde ? De toute façon, il était trop tard pour élucider l’affaire. La camionnette avait déjà disparu au bout de la rue. – Ma maison est par ici, dit Raphaëlle au carrefour suivant. – Et chez moi, c’est par là, répondit Gabriel en montrant du doigt la direction opposée. Je suis content de t’avoir 23
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rencontrée. À bientôt… On se retrouve au plus tard le matin de la rentrée ! – Oui. Moi aussi, je suis bien contente. Au revoir ! Quelques minutes plus tard, Raphaëlle arrivait à la maison. – C’est toi, Raph’ ? appela sa sœur aînée en entendant des pas dans l’entrée. – C’est pas Raph’, c’est Ra-pha-ëlle, grogna celle-ci en arrivant auprès d’elle. Marie haussa les épaules, Raphaëlle lui fit une grimace. Elle avait le droit d’aimer son prénom en entier ! – Dis donc, tu as l’air de bonne humeur sous ta grimace, remarqua Marie. Pourquoi ? Tu n’avais pas la pêche en partant tout à l’heure… – J’ai rencontré un garçon qui sera peut-être dans ma classe. Gabriel. – Waouh ! Il est beau ? Raphaëlle éclata de rire. Elle aurait parié que Marie allait lui poser cette question-là en premier. Depuis qu’elle avait treize ans, c’était automatique. Un genre de réflexe immédiat. Le même réflexe qui poussait les parents à demander :
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Chapitre 3 « Ça s’est bien passé ? » dès qu’on disait : « J’ai eu un contrôle. » – Beau comme un ark-ange. Marie ouvrit de grands yeux remplis d’étonnement jusqu’au bout des cils. – Où est Louise ? demanda Raphaëlle en cherchant leur petite sœur des yeux. – Elle dort ! Tu as vu l’heure ? D’ailleurs, toi aussi, il faut que tu te couches. Consigne de papa et maman. – Et toi, chef ? – Ça va, hein ! J’ai treize ans, répondit Marie avec une grimace. Et ce fut au tour de Raphaëlle de hausser les épaules. Au jeu des mimiques agacées, les deux sœurs aimaient bien échanger les rôles, parfois. Mais elles s’aimaient quand même. Et ces jours-ci, elles se serraient les coudes avant cette rentrée redoutée. Elles avaient besoin l’une de l’autre, surtout le soir, quand leurs parents travaillaient. – Allez, à demain, dit Raphaëlle en disparaissant dans sa chambre. – À demain ! Et… au fait, Raphaëlle… Raphaëlle rouvrit sa porte.
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– Il n’a pas un grand frère, ce Gabriel, par hasard ? Ou au moins, une grande sœur ? Pendant ce temps-là, Gabriel racontait à ses parents sa rencontre du soir. Il parla un peu de Raphaëlle, et beaucoup de l’inconnu vêtu pour une expédition polaire. – Et devinez où il est entré ? termina-t-il après avoir fait monter le suspense. – Où donc ? – Dans un camion frigorifique ! annonça-t-il comme si c’était la réponse à une blague. Au fait, ajouta-t-il, qu’est-ce que c’est un « traiteur » ? – C’est un cuisinier qui fait de bons plats pour les mariages ou autres grandes occasions, répondit sa mère. – Ah ! – À propos de grandes occasions, Gabriel, la rentrée approche. On va essayer de reprendre des bonnes habitudes… Alors, file te mettre au lit ! En se couchant, Gabriel eut une pensée pour Raphaëlle. Il revit son air d’extra-terrestre égarée dans un nouveau monde, mais aussi son regard pétillant, ses fossettes malicieuses dès qu’elle était à l’aise et qu’elle souriait. Il se 26
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promit de lui présenter toute la classe, le jour de la rentrée, dans la cour. Puis, une drôle de vision lui traversa l’esprit. Il imagina l’intérieur d’une camionnette bourrée de poissons congelés en costumes de mariage et nœuds papillons, et l’homme à l’anorak assis dans cet igloo, en train de lire avec passion les Mémoires d’outre-tombe. Ça le fit rire tout seul… et il s’endormit. Le lendemain matin, il fut tiré de son sommeil par une main qui lui secouait l’épaule. Il entrouvrit un œil. C’était son père… – Pourquoi tu me réveilles ? grommela Gabriel. On est encore en vacances, non ? – Il y a des policiers en bas, répondit doucement son père. Ils voudraient te voir. Efficace comme moyen, pour faire bondir du lit un garçon de dix ans mal réveillé. Gabriel fut debout en un clin d’œil. – Qu’est-ce qu’ils veulent ? Qu’est-ce que j’ai fait ? – Je ne le sais pas encore, répondit son père d’un air soucieux. C’est exactement la question que je souhaitais te poser avant qu’on descende.
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Gabriel faisait voler son haut de pyjama par-dessus sa tête. – Je n’ai rien fait, Papa. Absolument rien ! Je te promets. Il enfila son tee-shirt, coutures et étiquette dehors, pesta, le retourna, compléta sa tenue avec plus d’attention, se passa trois doigts dans les cheveux et dévala les escaliers devant son père. Les deux policiers qui attendaient au salon esquissèrent un sourire en voyant entrer ce garçon tout ébouriffé, mais ils retrouvèrent aussitôt leur gravité. – Bonjour, jeune homme, commença le plus âgé. Nous sommes navrés de te tirer du lit mais, vois-tu, un tableau a été volé cette nuit dans l’église. Or il paraît que tu as été l’un des derniers à le voir hier soir. – … Gabriel resta sans voix. – Voilà ce qui s’est passé, expliqua le second policier. Ce matin, la jeune fille à qui tu as montré ce tableau hier, ton amie Raphaëlle, a cherché à le revoir. Elle est entrée dans l’église, le tableau n’était pas à son emplacement habituel. Elle est allée trouver le curé et lui a demandé s’il avait été déplacé… Mais ce n’était pas le cas. Le curé nous a donc appelés pour signaler la disparition du tableau.
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– Un tableau de la Renaissance italienne, reprit le policier le plus âgé en fronçant les sourcils. Quatorzième siècle ! Il faut dire qu’avec cette église toujours ouverte, trois anges à enlever si facilement… c’était tenter le diable ! Son collègue sourit du jeu de mots puis, reprenant son sérieux, il se tourna vers le père de Gabriel : – Voyez-vous un inconvénient à ce que votre fils nous accompagne à l’église quelques instants ? Nous souhaiterions qu’il fasse une déposition pour les besoins de l’enquête. Ce ne sera pas long. Le père donna volontiers son accord. Le policier pivota alors vers Gabriel : – Est-ce que ça t’embêterait de nous suivre sur place ? Ce qui embêta Gabriel, ce fut justement de suivre les policiers qui marchaient lentement vers l’église, comme s’ils étaient en promenade. Le cœur serré, Gabriel aurait voulu courir devant, voler même. C’est qu’il l’aimait, ce tableau ! Depuis qu’il était tout petit, ces trois anges veillaient sur lui comme des amis, à toutes les messes. Il bavardait avec eux quand il trouvait le temps long. Il connaissait chaque nuance de peinture de leurs visages, chaque craquelure sur le fond doré, chaque repli de leurs 29
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robes étincelantes. S’il avait pu, il aurait aussi compté le nombre de leurs plumes… mais maintenant, il était trop tard pour le faire. Reverrait-il un jour leurs ailes glorieuses déployées sur le ciel d’or ? Lorsqu’ils arrivèrent enfin à l’église, Gabriel lut la même tristesse dans le regard du père Elmont, le curé. Il retrouva Raphaëlle ; elle aussi était désemparée. D’autres policiers s’affairaient sur place, prenant des mesures, relevant les empreintes. L’un d’eux, d’un ton professionnel, demanda à Gabriel sa version des faits. Gabriel fut très bref ; il n’avait rien à raconter d’exceptionnel, rien à dire, sinon qu’hier soir à 21 h 15, ce tableau était encore à sa place. Du coin de l’œil, tout en parlant au policier qui prenait des notes, il regardait le mur vide où un gros clou noir était l’unique trace de la présence des trois anges. – Bon. Merci, Gabriel, dit le commissaire quand l’enfant eut achevé sa brève déposition. – De rien, répondit Gabriel. Je… On… Vous allez retrouver facilement ces anges, non ? Si le voleur essaie de les revendre, il sera tout de suite repéré ? Le commissaire eut une moue sceptique.
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– Bien sûr, nous allons surveiller le marché d’art français et prévenir les services de police étrangers. Mais si le voleur a agi pour le compte d’un collectionneur privé, il lui sera facile de livrer la marchandise discrètement ; c’est peut-être déjà fait. Et puis, il y a dans le monde des amateurs d’art peu scrupuleux – ils ne sont pas nombreux, bien sûr, mais ils sont riches – auxquels les voleurs n’ont aucun mal à vendre des chefs-d’œuvre après un voyage clandestin. Le curé regarda sa montre. – Veuillez m’excuser, messieurs, mais il faut que je commence à préparer la messe. Les premiers fidèles ne vont pas tarder. – C’est vrai qu’on est dimanche, acquiesça le commissaire. – Je vais à la sacristie, reprit le prêtre, mais n’hésitez pas à venir me voir si vous avez d’autres questions. Le père Elmont s’éloigna d’un pas las, les épaules légèrement voûtées. Cela ne ressemblait pas à sa démarche habituelle. D’ordinaire, il marchait d’un pas vif et décidé malgré son âge avancé. Visiblement, il se considérait comme un peu responsable de ce vol, à cause de l’église restée ouverte. 31
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Gabriel trouva cela injuste. Il courut après le curé pour essayer de le réconforter d’une manière ou d’une autre. – Père ! dit-il. Vous voulez que je serve la messe aujourd’hui ? – Je veux bien, Gabriel, répondit doucement le père Elmont. As-tu terminé avec les policiers ? – Oui, je crois bien, dit Gabriel en haussant les épaules. Je n’avais rien à leur dire. Il retourna quand même vérifier auprès des enquêteurs que sa présence n’était plus indispensable. Puis, s’approchant de Raphaëlle, il lui glissa : – Je vais servir la messe ! – Qu’est-ce que ça veut dire ? lui demanda son amie. – Ça veut dire donner un petit coup de main au curé. Tu restes ? Tu vas à la messe le dimanche ? – Quelquefois, répondit Raphaëlle. D’accord, je reste. – On se retrouve à la sortie ? – OK. Tandis qu’il enfilait son aube, Gabriel eut une idée soudaine. Sous le coup de l’émotion, il avait oublié de mentionner à la police l’épisode du livre oublié et de l’homme en anorak ! Il faillit retourner dans la nef, mais se 32
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ravisa : attirer les soupçons des enquêteurs sur un distrait qui avait juste oublié un livre à l’église, c’était exposer ce pauvre homme à des ennuis disproportionnés ! Mais, tout de même, il aurait bien aimé retrouver la piste de la camionnette, savoir où elle était allée la veille après neuf heures et quart… Comment faire ? Gabriel réfléchit, et ses yeux s’illuminèrent. Il se tourna vers le curé. – Père ? Il y a bien eu un mariage, ici, hier ? – Oui. – C’est vous qui l’avez célébré ? – Non, c’est un oncle de la mariée. – Ah. Mais vous connaissiez les mariés ? – Juste de vue. Pourquoi ? – Est-ce que, par hasard, vous savez quel traiteur ils avaient pour leur réception ? Le curé éclata de rire, amusé malgré son humeur sombre. – Ah non ! Et je ne sais pas non plus où le marié a loué son costume ! À part ça, tu as d’autres questions ? Gabriel, dépité, tenait quand même à son idée. Il tenta une dernière question. – Vous auriez leur numéro de téléphone ? Le père Elmont, surpris, fronça les sourcils en ajustant son étole. 33
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– J’aimerais bien savoir pourquoi tu me poses ces questions, Gabriel. Quant à te donner des coordonnées de gens qui ne te connaissent pas, tu comprends, c’est délicat. Qu’est-ce que tu as en tête ? Pourquoi veux-tu les déranger ? À cet instant, une femme entra dans la sacristie avec des partitions à la main, l’air effaré. – Bonjour, mon père, j’ai croisé la police, il paraît que… – Oui, oui, coupa le curé avec un peu d’impatience. Mais vol ou pas, la messe commence dans cinq minutes. Les chants sont prêts ? L’organiste arrive ? Tandis que l’animatrice répondait, Gabriel se dirigea vers la commode où était posée sa croix de servant de messe. Son regard tomba sur un rectangle de papier cartonné de couleur crème. Il y avait deux noms entrelacés dessus. Il sentit son cœur faire une embardée. C’était le faire-part du mariage de la veille ! Gabriel jeta un regard furtif derrière lui. Le curé avait le dos tourné. Il ouvrit le faire-part. Tout en bas, il y avait une adresse mail. Elle n’était pas compliquée à retenir. Gabriel se la grava dans la tête. Et il passa le plus clair de la messe à se la répéter.
Table des matières Chapitre 1 Une rencontre au crépuscule.............................. 7 Chapitre 2 Alerte dans la ville................................................ 21 Chapitre 3 www.aller-a-concarneau.com............................ 35 Chapitre 4 Marie l’indiscrète................................................. 47 Chapitre 5 Passagers clandestins........................................... 61 Chapitre 6 L’explosion de bouillabaisse.............................. 79 Chapitre 7 Le piège de la tour à glace................................... 93 Chapitre 8 Une inspectrice très menaçante........................ 99 Chapitre 9 L’instant fatidique............................................... 111 Chapitre 10 Des langoustes allergiques à l’eau................... 121 Chapitre 11 Chose promise, chose due................................ 133
Achevé d'imprimer en septembre 2016 par Lego S.p.A. (Italie) Dépôt légal : octobre 2016 Numéro d'édition : 16306 Numéro d'impression :
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Trois anges en cavale
Charlotte Grossetête
Trois anges en cavale
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