

Jean-DanielDUBOIS
JÉSUSAPOCRYPHE
Collection
« JésusetJésus-Christ » dirigéeparMgrJosephDORÉ nº 99
2011,Mame-Desclée,Paris www.fleuruseditions.com
ISBN:978-2-7189-0998-1 MDS:532021 Tousdroitsréservéspourtouspays.
À lamémoiredePatricia quiauraitvoululirecespages
Sommaire
PrésentationparMgrJ.Doré ...............................................9
Chapitrepremier:UnJésusrieur...........................................19
Chapitre2:UnJésusendialogue................................39
Chapitre3:UnJésusdéployé ......................................59
Chapitre4:UnJésusProvidence.................................79
Chapitre5:UnJésusaucœurdesapocryphes...........99
Chapitre6:LeJésusdel’EnfanceetdelaPassion....117
Chapitre7:JésusMelchisédech...................................141
Chapitre8:LeSauveurdesgnostiquesséthiens.........157
Chapitre9:LeSauveurdesgnostiquesséthiens platonisants................................................177
Chapitre10:Jésusaupaysdesmanichéens..................199
Chapitre11:Jésusinclassable........................................221
Chapitre12:Jésusetl’ÉvangiledeJudas ....................243
Présentation
1.Enmêmetempsqu’uneentreprise,unecollectiond’ouvrages estaussiuneaventure,etuneaventurehumaine.Onabeau programmeretplanifier,etlefairesuffisamment à l’avance,beaucoupdefacteurspeuventinterf é rer,dontonn ’ aaucunementla maîtrise,maisquirisquent à toutmomentdecompromettrel’aboutissement.Ceuxd’ordrehumainsont évidemmentdécisifs,particulièrementquandl’entrepriseenquestionestd’ordre éditorial.
Aupremierrangdecesfacteursvientbienentendulamaison d’éditionelle-même.Aumomentoù lacollection « JésusetJésusChrist » atteintsafin,jetiens à redireicimareconnaissance à Mame-DescléeetaugroupeMédia-participations,dontcettemaison estpartieintégrante.
Toutaussi évidemment,ilya égalementlesauteurs!Bientôt,et trèsprécisémentdanslenº 101(ouplutôt100+1),j’aurail’occasiond ’ endiredavantagesurcepoint.Jepeuxetdoisn é anmoins l’évoquerdéjàà proposdecetouvrage-ci.Plusieursaléas,desanté avanttout,onteneffet à lafoisbeaucoupcompliqué etnotablement différé l’aboutissementdecenº 99.Quesonauteursoitd’autantplus chaleureusementremerci é d ’ avoirr é ussimalgr é tout à conduire l’opération à sonterme.
2.Lareconnaissancequej’exprimeiciseredoubledufaitqueje laformule à proposd’unouvragequiauraitbeaucoupmanquéà la pr é sentecollectionsi,commeonapulecraindre à uncertain moment,laréalisations’étaitavéréeimpossibledanslesdélaisqui
s’imposaient.L’intentiondelasérie « JésusetJésus-Christ » n’est certespasl ’ exhaustivit é (toujoursimpossibledureste);mais comment,comptetenudesonprojet é ditorial,aurait-ellepufaire l’impassesurlalittératuredite « apocryphe » ?
Aumoinsdeuxraisonsimmédiatesmilitaientdéjà pourqu’onne négligepascettevasteproductionlittéraire.D’unepart,c’estunfait qu’ellea été beaucoupmise à contribution à traverslesvingtsiècles déjàécoulésdel’histoireduchristianisme.Piété etfoipopulaires, artssacr é s,litt é raturespirituelle(etquelquefoisth é ologique)ont beaucouppuiséà cequi étaitconnudestextestransmissouscette appellationgénérique.Ilconvenaitdoncdedonnericidesrepères,de fournirdescritèresdelectureetd’interprétation.
D’autrepart,onnesauraitoublierquel’époquetout à faitcontemporainea été assezavidedecegenredelittérature.Dansdesintentionsfortdiverses,onlesait:simpleinformationici,go û tdu sensationnellà,intentionpolémiqueailleurs,oubienencoresimple volonté desortirdessentiersbattus? – J.-D.Duboisdonnelui-même quelquesexemplesparlants.Onconviendraaisémentque,decepoint devueaussi,un éclairagecompétent étaitsouhaitable.
3.Nousavonshésité surletitre à donner à l’ouvrage.L’auteur indiquelesraisonsquinousontconduits à choisirceluiquenous avonsretenu.Cetitrepr é senteaumoinsledoubleavantagedela clarté etdel’amplitude.Laclarté estprincipalementd’ordrechronologique:onestclairementsitué dansunelittératurequiarapport plusoumoinsdirectavecleNouveauTestamentmaisqui,pour diversesraisons,n’adefaitpas été intégrée à soncanon.
Quant à l’amplitude,elleestliéeausouhaitqui étaitlenôtredans lecadredelacollection:faire échoautantquepossible à ladiversité descourants,maissansmultiplierlesouvragessureux!C’estainsi quesontprésentéesicilesdifférentesformesprincipalesdugnosticisme,qu’un échoestdonné auxapocryphesnongnostiques,etque placeestmêmefaiteaumanichéisme.
Maisjelaisse à l’auteur,excellentspécialistecommel’onsaitde toutecettelittérature,denous éclairerdetoutesacompétenceaussi biensurlesd é signationsquesurlesr é partitions.Jesouligne toutefoisquejeluisuistoutparticulièrementreconnaissantd’avoir été,selonmarecommandation,assezattentif à citerabondamment (entraductionfran ç aise)lestextesauxquelsilser é f è reouqu ’ il commente.Ilrendlà unservicequiserad’autantplusapprécié des lecteursque,endehorsdesspécialistes,ilsnesontpassinombreux à pouvoiryaccéderdirectement.Lesbibliographiessoigneusement
é tabliespourchaquechapitreetpourl ’ ensemblefournirontpar ailleurstouteslesréférencessouhaitables.
4.Auxraisonsdéjàévoquéesconcernantl’intérêtdelapublication decetouvragedanscettecollections’enajoutentdeuxautres,plus fondamentales.
Toutd ’ abord,c ’ estunfaitqueletypedelitt é raturequenous qualifionsicid’« apocryphe » nonseulementestsiabondantqu’on apuparler à sonsujetd’un « continent »,maisquepublicationset mêmedécouvertessesontmultipliéessurtoutaucoursdesdeuxou troisdernièresdécennies.Il étaitdoncsouhaitablequ’unspécialiste acceptât à lafoisdefairelepointsurl’étatprésentdelarechercheet deprésenterl’essentieldesesrésultatsactuels.
Ensuiteetsurtout,aufuret à mesurequelad é couverteetla fréquentationsesontdéveloppées,ons’estaperçudel’intérêtpour l’histoiredeladoctrinechristologiquecommetelle,d’uneinvestigationattentivedetoutledomaineencause –à conditiontoutefoisde sortirdesseulssentiersbattusjusqu’à une époquerécente.Assurément,l’auteurtient à soulignerquesonapprocheestcelled’unhistorien,maisc’estprécisément à cetitrequ’elleprésentepournoustout soninté rêt.Onygagneeneffetunerestitutionfortsuggestivede l’importancedesdébatsetdelavariété despositionssurl’arrièrefonddesquelss ’ estpeu à peupr é cis é eladoctrinere ç uedansla Grande ÉgliseconcernantaussibienlafiguredeJésusleChrist,que sondoublerôlederévélateurdeDieuetdesauveurdumonde.
+JosephDORÉ Archevêque éméritedeStrasbourg PRÉSENTATION 11
Introduction
« Jésusapocryphe ».Commentcesdeuxtermespourraient-ilstenir ensemble?Danslacollection « J é susetJ é sus-Christ » o ù sont publiésmaintenantprèsd’unecentainedevolumes,ilfallaitqu’ily enaitunquatre-vingt-dix-neuvième,celuidesquatre-vingt-dix-neuf brebisdélaisséespourpermettrederetrouverlabrebisperdue.Les figuresantiquesdeJésusdanslalittératureapocryphesontparfois perdues,oubli é es,parfoiscontest é es,honnies,entoutcaspeu connues.Parcetitre J é susapocryphe, nousentendonstraiterdes repr é sentationsdeJ é susdanslespremierstextesapocryphesde l’Antiquité chrétienne.Ilnousfautdoncdéfinircequel’onentend par « littératureapocryphe ».
D è squel ’ ontoucheauxdiversmilieuxquiontproduitles apocrypheschrétiensanciens,ons’aperçoitquelespremièresgénérationsduchristianismen’ontpas élaboré unedoctrineorthodoxeen quelquesannées.Pendantaumoinsdeuxoutroissiècles,sicen’est pasplus,ilaexisté unetrèsgrandediversité decourantsd’opinions parmilesquelsonrencontredesmilieuxgnostiques.Nousallons aussidéfinirbrièvementcequenousentendonsparlà,maisiln’est pastoujoursfacilededistinguerclairementcequirelèvedesgnostiquesdecequirel è vedesapocryphes;ilpeutyavoirdes apocryphesgnostiques,commeilpeutyavoirdestextesgnostiques quineressemblentpasauxapocrypheschrétiensanciens.
Pourmettreunpeud’ordredanscesdiverscorpus,nouscommenceronspardéfinirl’expression « littératureapocryphe ».Cettelittératurenecorrespondpas à uncorpusd’écritsconstitué etstableune
JÉSUSAPOCRYPHE
foispourtoutes,mêmes’ilexistedepuisquelquessièclesdesanthologiesdetextesapocrypheschrétiens.Pourlepublicfrancophone, l’anthologielaplusrécentea été publiéedanslacollectionde « La Pléiade »,chezGallimard,avecundoublevolumerassemblantdes contributionsdiversesdemembresdel’Associationpourl’étudede lalitt é ratureapocryphechr é tienne(Aelac).Lepremiertomefut publié sousladirectiondeFrançoisBovon,alors à l’université de Genève,etdePierreGeoltrain,autrefoisdirecteurd’études à l’École pratiquedeshautes études 1 ;lesecondtomelefutsousladirection dePierreGeoltrainetdeJean-DanielKaestli,del ’ universit é de Lausanne 2.Sinousessayonsdedonnermaintenantuncontenuau terme « apocryphe »,nousallonsvoirqu’ilrecouvredesréalitéslittérairesplurielles, à biendifférencier.
Quandoncomparelesommairedesbiblescatholiquesetprotestantes,onremarquel ’ inclusion,ounon,decertains é critsdits « apocryphes » enmilieud’origineprotestante, « deutéro-canoniques » enmilieucatholique.Cettecatégoried’écritsperçuscomme d’un « canonauseconddegré» provientdufaitquecertainstextes issusdujuda ï smehell é nistiqueont é t é r é dig é soriginellementen grec,etnonenhébreucommepourlerestedelaBiblejuive.Ces écritsn’ontpas été habituellementretenusparlesBiblesdujudaïsme rabbinique:Judith,Tobit,IetIIMaccabées,SagessedeSalomon, Siracide,Baruch,laLettredeJérémie,laversiongrecqued’Esther etlesadditionsaulivredeDaniel.RetenusdanslesBibleschrétienneslaplupartdutemps,ilsontfaitl’objetdedébats,notamment autourdumoineettraducteurdelaBibleenlatin,Jérôme,partisan delaseule veritashebraica, et à lapériodedescontroversesentre protestantsetcatholiques,aprèslapériodedesRéformes.Contrairement à uneid é ere ç ue,iln ’ apasexist é ded é cisionsynodaledu judaïsmequiauraitfixé leslimitesducanondes Écrituresbibliques, mêmesil’onsaitquel’onadiscuté del’intégrationdanslecanon duCantiquedesCantiquesetdel’Ecclésiaste à lafindu Ier sièclede notre èreetquelelivreduSiracideasuscité denombreusesréactionsdivergentesauseindujudaïsme 3 .
1. É critsapocrypheschr é tiens, t.I,ed.Fran ç oisB OVON etPierreG EOLTRAIN , Index établiparSeverJ.VOICU,Paris,1977.
2. Écritsapocrypheschrétiens, t.II,ed.PierreGEOLTRAIN etJean-DanielKAESTLI, Index établiparJean-MichelROESSLI etSeverJ.VOICU,Paris,2005.
3.Cf.DominiqueBARTHÉLÉMY, « L’ÉtatdelaBiblejuivedepuisledébutdenotre èrejusqu’à ladeuxièmerévoltecontreRome(131-135) »,in LeCanondel’Ancien Testament,Saformationetsonhistoire, ed.Jean-DanielKAESTLI etOttoWERMELINGER ,Gen è ve,1984,pp.9-45;JacquesT RUBLET , « Constitutionetcl ô turedu
À côté des écritsdelaBible,lejudaïsmeaproduitdenombreux textesanonymesmissouslepatronaged’unefigurebiblique.Onles appellesouventdes « pseudépigraphes »,c’est-à-direrédigésaunom depersonnagesc é l è bres,commeAdam,Abraham,Mo ï se,Joseph, Esdras,JérémieouBaruch.Plusieursdeces écritsont été conservés parleschr é tiens.Laplupartd ’ entreeuxont é t é publi é sdansla « BibliothèquedelaPléiade » sousletitre LaBible. Écritsintertestamentaires 1 .Cetitreambigusoulignequeces é critsproviennent d’unepériodecontemporainedesdernierslivresdel’AncienTestamentetdespremiers écritschrétiens.Orilscouvrentunepériodede plusieurssiècles,deuxoutroisavantnotre èreetunoudeuxaprès. Cesontsouventdesapocalypses,commecelled ’ H é noch,des Jubilés,deIIBaruch,deIVEsdras,d’Abraham,d’Élie,maisaussi desouvragespo é tiquescommelesPsaumesdeSalomonoules Oraclessibyllins.Commeces é critsont é t é publi é sentraduction fran ç aisedanslem ê mevolumequelestextesdesmanuscritsde Qumrân,onatendance à lesconfondreaveclaproductionlittéraire desEsséniens.
Lalittératureapocryphechrétienne,quant à elle,afaitl’objetde nombreuxtravaux,surtoutdepuislacréationdel’associationinternationaleAelacen1981,responsable éditorialdesvolumesdu Corpus christianorum,Seriesapocryphorum, aux ÉditionsBrepols, à Turnhout,enBelgique 2.Dèsledépart,l’Aelacaopté pourl’abandondu terme « apocryphesduNouveauTestament »,troplimitatif,tantdu pointdevueducontenuquedupointdevueducadrechronologique;enrevanche,elleavulgaris é lad é nomination «é crits apocrypheschr é tiens » ,notammentenraisond ’ und é batavecdes anthologiesgermaniques,largementutilisées à cette époque,comme l’abienmontréÉricJunoddansplusieurscontributions 3.Sadéfini-
canonhébraïque »,in LeCanondes Écritures, sousladirectiondeChristophTHEOBALD (« Lectiodivina » 140),Paris,1990,pp.77-187,particulièrementpp.110ss.
1.Sousladirectiond’André DUPONT-SOMMER etMarcPHILONENKO,Paris,1987.
2.Unbulletinannueld ’ informationestdisponibleaupr è sdel ’ Aelac: www.unil.ch/aelac.
3. « ApocryphesduNTouapocrypheschrétiensanciens?Remarquessurladésignationd’uncorpusetindicationsbibliographiquessurlesinstrumentsdetravail récents », Étudesthéologiquesetreligieuses 58,1983,pp.409-421; « Lalittérature apocrypheconstitue-t-elleunobjetd’études? », Revuedes étudesanciennes, 93, 1991,pp.397-414; « ApocryphesduNouveauTestament?:uneappellationerronée etunecollectionartificielle.Discussionsurlanouvelled é finitionpropos é epar W.Schneemelcher », Apocrypha 3,1992,pp.17-46;cf.aussiJean-ClaudePICARD, « L ’ apocryphe à l ’é troit:noteshistoriographiquessurlescorpusd ’ apocryphes bibliques », Apocrypha 1,1990,pp.69-117; LeMystèreapocryphe,Introduction à INTRODUCTION 15
tiondesapocryphes émanantdesdiscussionsauseindel’Aelacest devenueclassiquedepuis1983etaservidepointdedépart à une nouvellegénérationderecherches: « textesanonymesoupseudépigraphesd ’ originechr é tiennequientretiennentunrapportavecles livresduNTetaussidel ’ ATparcequ ’ ilssontconsacr é s à des événementsracontésou évoquésdansceslivresouparcequ’ilssont consacr é s à des é v é nementsquisesituentdansleprolongement d’événementsracontésou évoquésdansceslivres,parcequ’ilssont centréssurdespersonnagesapparaissantdansceslivres,parceque leurgenrelitt é raires ’ apparente à ceuxdes é critsbibliques » 1 .En revenantplusieursfoissurcetted é finition, É ricJunodasurtout montré qu’ilnefautpasconsidérerles écritsapocryphesenrapport aveclaconstitutionetlaclôtureducanondes Écritures.Les écrits apocryphesd é passentletempsetleslimitesg é ographiquesdu mondedelaconstitutionducanonbiblique.Noustraiteronsdoncde diversapocryphesrenvoyantauxrécitsdel’EnfancedeJésusoude Marie,auxrécitsdelaPassion,auxvoyagesdesapôtres.Maisnous aborderonsaussilesapocryphesgnostiques,commel ’ É vangilede Judas quivientd’êtreretrouvé ilyaquelquesannées.
Celanousam è ne à pr é cisercequel ’ onentendparmilieuxou groupesgnostiques.Letermedésigneles « connaissants »,ceuxqui ontlagnose(engrec, gnosis)dessecretsmerveilleuxquitraitentde lacréationdumonde,desmondescélestesetdeleurshabitants,ou desmystèresducorpshumain,etquipermettentd’obtenirlesalut à lafindestemps.Lesgnostiquesinterviennenthabituellementdans descercles é sot é riqueso ù l ’ initiationassurelatransmissiondes connaissances à ceuxquipeuventlesrecevoir.Cettedésignationa é t é forg é eparlesP è resdel ’É glisequilesontcombattusd è sle milieudu II e si è cle.L ’ irruptiondegroupesgnostiques,d ’ abordau seindescommunautéschrétiennes,s’explique à partirdumomentoù lechristianismeadû seforgeruneidentité propreindépendantedes structuressocialesdujudaïsme;ellecorrespondaussiauxpremiers essaisderencontreduchristianismeaveclaphilosophieantique.On trouveplusieurssortesdegnostiques,rassembl é sencommunaut és ressemblant à descerclesdephilosophes;cesgroupessontdésignés souvent à partirdunomdeleurchefd’école;nousaborderonsainsi lesgnostiquesbasilidiens,valentiniensmaisaussis é thiensdont l ’ identit é exacteestencoreprobl é matique.Parmilesgrandes unelittératureméconnue, ed.Jean-DanielKAESTLI etDanielMARGUERAT,Genève, 1995.
1.Ouvragecité (à lanote3p.15), E.T.R., 58,1983,p.412.
INTRODUCTION 17
découvertesdemanuscritsanciens,nousexploiteronsquelquestextes issusdelacollectiondesmanuscritscoptesd é couverts à Nag Hammadien1945,carilsdonnentaccès à desdocumentsnouveaux provenantdirectementdesgnostiquesanciens.
Danslepanoramadesgroupesetdesmilieuxdiversquiont coexist é durantlespremierssi è clesduchristianisme,ilnousa semblé bond’inclureaussiquelquespagessurlafiguredeJésusau seindelareligionmanichéenne.Ilnes’agitpas à proprementparler d’unmilieugnostiqueoud’unehérésiechrétienne.Lemanichéisme estunereligion à partentièrequis’estrépanduedel’Iransassanide, enOccidentjusqu’enAfriqueduNord,etenOrientsurlesroutes del’Asiecentralejusqu’enChine.Ils’estconstitué enunereligion concurrenteduchristianismeendiverslieux;onsesouvientdela polémiqueconstantedesaintAugustincontrel’Églisemanichéenne où ilapassé neufansdesonexistenceavantderedevenirchrétien. Lemanichéismen’apas été sansinfluencerlarédactiondequelques pagesd’apocrypheschrétiens,commela Doctrined’Addaï.Sousle titre Jésusapocryphe, nousenvisageonsdoncdefairedécouvrirau lecteurquelquespagesm é connuesd ’é critsanciens – gnostiques, apocryphesetmanichéens – quiontprésenté Jésussousdesfacettes multicolores.
Multicoloressontlesvitrauxdescathédralesmédiévalesquiont misenlumièreetencouleurnombredetraditionsapocryphes,sur laviedeJésus,laviedelaViergeetlestraditionsdesapôtresou despersonnagesanonymesduNouveauTestamententrésdanslavie liturgiquedescommunautéschrétiennes. À partirdumomentoù se sontdéveloppéslecultedesmartyrsetlecultedessaints,ildevenait importantderetrouverdestraditionsanciennessurlesapôtresetles saintsducalendrier. À leurdateanniversaire,lescélébrationsliturgiquesproposaientlalecturedeleurvieoudeleurmartyreainsique deleursmiracles.Aumilieudu XIIIe siècle,desgrandescompilationsfurentrassembléespouralimenterlaprédicationetlescérémoniesliturgiquesducultedessaints;parmilesplusconnues,on noteracellesdela L é gendedor é e deJacquesdeVoragineoule Speculumhistoriale deVincentdeBeauvais.Lamariologien’aurait pusedéveloppersanslatransmissionininterrompuedu ProtévangiledeJacques etdesesremaniementsultérieursdansle PseudoMatthieu.Sil’onsonge à quelquesmonumentscélèbrescommele ciboiredeSaint-Marc à Venise,lesfresquesdeGiotto à Padoueou leplafonddel’égliseparoissialedeZillisenSuisseouencoreles vitrauxdelacathédraledeChartres,onnemanquerapasdeconsulter lestextesapocryphespourappr é cierlesd é tailsdeleurmiseen
JÉSUSAPOCRYPHE
œuvre.Mêmesilesapocryphesontconnudesfortunesvariéesau coursdel’histoire,parfoisvénérés,parfoismis à l’Index,onreconnaîtraqu’ilssontsortisdeschapellesetdesmonumentslittérairesde l’Antiquité.IlsuffitdevoirleportraitsulfureuxdeMarie-Madeleineexploit é denosjoursdanslalitt é ratureetdansdesfilms comme LaDernièreTentationduChrist oule DaVinciCode.Ilest même étonnantquel’onn’aitpasencoreaperçudefilmsurJudas depuislapublicationdel’évangileapocryphequiportesonnom,en 2006.Undictionnairenesuffiraitpas à répertorierlesdiversusages desapocryphes,del’Antiquitéà nosjours,danslapeinture,lasculpture,lethéâtre,lecinémamaisaussilaliturgieetl’architecturereligieuse.Commeaimait à ledireetleredireJean-ClaudePicard, à qui l’ondoit,avecPierreGeoltrain,lacréationdelarevued’étudesqui leurestconsacrée, Apocrypha 1 , partir à larencontredesapocryphes, c’estfaireladécouvertedetoutun « continent ».
Cespagesn ’ auraientpasvulejoursanslesencouragements amicauxetlafidélité dudirecteurdecettecollection,MgrJoseph Doré,archevêque éméritedeStrasbourg, à quivatoutenotrereconnaissance.
1.Publiéedepuis1990parles ÉditionsBrepols à Turnhout,Belgique.
UnJésusrieur
Raressontlespassagesdes écritschrétiensantiquesquiprésententlafigured’unJésusrieur.DanslestextesduNouveauTestament,Jésuspeut êtreaperçuenlarmes,commelejouroù ilentre à Jérusalemetpleuresurlaville(Lc19,41).Etles évangélistesn’ont pasconservé detraditionssurunportraitdeJésusenproieaurire. Pourtant,d è sle II e si è cle,lesgnostiqueschr é tiensdisciplesd ’ un certainBasilide,maîtregnostiqueauseindelacommunauté chrétienned’Alexandrie,proposentunelectureoriginaledesrécitsdela PassionduChristenfigurantunJésussouffrantsurlacroixdistinct d’unJésusSauveurqui,lui,ritdeceuxquilecrucifient.Cettereprésentationgnostiquenousestrapportéeparlaréfutationdel’évêque IrénéedeLyon.
1.UnereprésentationgnostiquedelacroixselonIrénée
Dansson Contreleshérésies, Irénées’enprend à plusieurssortes degnostiquesmaisaussiausystèmedelachristologiedesgnostiques basilidienset à leurscénarioinhabitueldelacrucifixiondeJésus:
Jésusapparut… surterre,souslaformed’unhomme,etilaccomplitdesprodiges.Parcons é quent,ilnesouffritpaslui-m ê mela Passion,maisuncertainSimondeCyrènefutréquisitionné etportasa croix à saplace.Etc’estceSimonqui,parignoranceetparerreur,fut crucifié,aprèsavoir été métamorphosé parluipourqu’onleprîtpour Jésus;quant à Jésuslui-même,ilpritlestraitsdeSimonet,setenant là,semoquadesArchontes(I,24,4) 1 .
1.D’aprèslatraductiondeAdelinROUSSEAU etLouisDOUTRELEAU (« Sources chrétiennes » 264),Paris,Cerf,1979,p.329.
Onremarqueraque,danscetteprésentationsuccinctedeJésus,on insistepeusursanaissance;celui-cinefaitqu ’ appara î tresurla terre;latraductionfrançaisepourraitlaissercroirequeJésusn’est qu ’ uneapparence: « ilapparut …» ;enfait,c ’ estuneformule courantedespremierschrétienspoursoulignerqueJésuss’estmanifesté surlaterre,parcequ’ils’estaussimanifesté ailleurs,dansles cieuxouleslieuxintermédiairesentrelaterreetleciel.DuministèrepublicdeJésus,laprésentationrésuméequ’endonneIrénéene retientquelesmiraclesoulesprodiges.Enrevanchelafiguration delaPassionetsurtoutdelacrucifixionprendunevéritableampleur avecunscénarioancré dansundétaildutextebibliquecanonique. Eneffet,lestrois évangilessynoptiques,maispasl’ÉvangiledeJean, rapportentl’anecdotedupersonnageSimondeCyrèneréquisitionné pourporterlacroixjusqu ’ auCalvaire(Mc15,21etpar.).Orles basilidiensexploitentuneambiguïté dutextebibliqueselonl’ÉvangiledeMarcquelesdeuxautressynoptiquesontlégèrementatténuée;aprèslamentiondelaréquisitiondeSimon,letexteditceci: « Etilslemenèrentaulieu-ditGolgotha… Ilsvoulurentluidonner duvinm ê l é demyrrhe … Ilslecrucifi è rent » (Mc15,22ss.);le pronompersonnel « le » estd ’ habitudeinterpr é t é enr é f é rence à Jésus étantdonné cequisuit;maisunelecturelittéraledutextede l’ÉvangiledeMarcpeutaboutir à l’interprétationproposéeparles basilidiens;Simonestr é quisitionn é pourporterlacroixjusqu ’ au Golgothaetonlecrucifie,danslafoulée.
Mais à partirdelà,letextebibliquen’évoquepaslamétamorphoseentrelespersonnagesdeJ é susetdeSimon,nilefaitque Simonestfinalementcrucifié« parerreuretignorance ».Ontouche ici à lapointedecequifaitl’originalité delaprésentationbasilidiennedelacroix;nonseulementSimonestprispourJésusmais surtoutJésusseritdesarchontesoudespersonnagesquidépendent duDieucr é ateur,touteslesarm é esc é lestesorganisantlaviedes genssurlaterreetdontlesprêtresetlesscribesdesrécits évangéliquesdelaPassionnesontquelesreprésentantsetlesfidèlesserviteurs.Jésus éclatederire,carceluiquel’onaprispourlecrucifier n ’ estpaslesauveurv é ritable.Simoncrucifi é parerreurestle symboledetouteunemauvaisecompr é hensiondelacrucifixion selonlesbasilidiens.Onvoitpoindreiciundébatchezleschrétiens ancienssurl’interprétationpauliniennedelacroix;sil’apôtrePaul peutproclamerauxfid è lesdelacommunaut é deCorinthe, « j ’ ai décidé deneriensavoirparmivous,sinonJésus-Christ,etJésusChristcrucifié» (1Co2,2),leschrétiensbasilidiensd’Alexandrie n’acceptentpascettethéologiedelasouffranceetdelacroixcentrée
UNJÉSUSRIEUR 21
sur « unmessiecrucifi é ,scandalepourlesjuifs,foliepourles païens » (1Co1,23).Eneffet,selonlesbasilidiens « Jésusnesouffritpaslui-m ê melaPassion » commeilestditplushautdans l’extraitd’Irénée;Jésusnesouffrepaslui-même,parcequeSimon estcrucifiéà saplace.Aprèslamentiondurirefaceauxarchontes, laprésentationd’IrénéecontinueainsisurlapersonnedeJésus:
É tant,eneffet,unepuissanceincorporelleetl ’ IntellectduP è re inengendré,ilsemétamorphosacommeilvoulut,etc’estainsiqu’il remontaversCeluiquil ’ avaitenvoy é ,ensemoquantd ’ eux,parce qu’ilnepouvait êtreretenuetqu’il étaitinvisible à tous(I,24,4) 1 .
Irénéelivreiciuneclé fondamentalepourcomprendrelachristologiedesbasilidiens,toutencritiquantleurspositionsdansd’autres chapitresdesaréfutation(II,35,1).Jésusn’estpasqualifié deLogos divin,deParoledivine,faitechaircommedansl’ÉvangiledeJean (1,14).Ilreprésenteaucontrairel’IntellectdivinduPère. À cetitre, ilestinvisibleetnepeutpas être « retenu »,enchaîné oucrucifié ; ilnepeutpassouffrircommeunhommecharnel;d’où lescénario narratifmettantenlumi è relepersonnagedeSimondeCyr è ne. Irénéenesetrompepasenpensantquelesdiresdesgnostiquessur l’IntellectduPèreposentproblèmequandonenvisagel’interprétationdestextesbibliques.Unpeuplusloindanssar é futationdes positionsgnostiques,passpécialementbasilidiennes,surl’ordredes émissionsdesfiguresdivines,ilconsidèreauLivreIIquelesgnostiquesneparlentpasbiendeDieusurlemodedesconceptionsdela psychologiehumaine.PourIrénée,laprééminencedel’Intellectsur leLogosdivinparaîtcontradictoireaveclestextesbibliques,notammentleprologuejohannique:
QuandleshérétiquesdisentquedeDieua étéémiselaPensée,puis delaPenséel’Intellect,etenfindeceux-cileLogos,ilssontdignesde blâme,d’abordparcequ’ilsbouleversentl’ordredes émissions,ensuite parceque,endécrivantunepsychologie,desphénomènes,desactivitésdepenséepropres à l’homme,ilsméconnaissantDieu.Eneffet, cequisepasseenl’hommepouraboutir à laparole,ilsl’appliquent auPèredetouteschoses,qu’ilsdisentnéanmoinsinconnaissablepour tous:ilsnientqu’ilaitfaitlemonde,depeurdel’amoindrir,etilsle gratifientd ’ unepsychologieetdeph é nom è nestouthumains.S ’ ils avaientconnules Écrituresets’ilss’étaientmis à l’écoledelavérité, ilssauraientqueDieun ’ estpascommelespens é esdeshommes.
1.Ouvragecité,p.329.
JÉSUSAPOCRYPHE
CarleP è redetouteschosesest à unedistanceconsid é rabled ’ une psychologieetdephénomènespropres à deshommes:ilestsimple, sanscomposition,sansdiversité demembres,toutentiersemblableet égal à lui-même,carilesttoutentierIntellect,toutentierEsprit,tout entierIntellection,toutentierPens é e,toutentierParole,toutentier Ouïe,toutentier Œil,toutentierLumière,toutentierSourcedetous lesbiens.Voilà commeilestloisible à deshommesreligieuxdeparler deDieu(II,13,3) 1
CequichoqueIrénée,c’estvisiblementl’applicationdelapsychologiehumaine à laspéculationthéologique;lesgnostiques « bouleversentl’ordredes émissions » desfiguresdupanthéondivintelles qu’Irénéeendonnedesexemplesenparlantdesgnostiquesvalentiniens,audébutduLivreI,1,1.Autrementdit,ilsnerespectentpas unordrehiérarchiquehabitueldanslafaçondeconcevoirl’engendrementdesprincipesqui émanentdelatranscendancedivine.Dansune tellepr é sentationdelamythologiedecesgnostiqueschr é tiens, l’Intellectapparaîtavantl’irruptionduLogos,alorsquepourIrénée Dieuesttoutentierl ’ ensembledecesqualifications,Intellect, Pens é e,Esprit,Parole,Lumi è re.Iln ’ yapasenDieuunes é rie d’engendrementssuccessifs.Silesgnostiquesconnaissaientvraimentles Écritures,ils « neméconnaîtraientpasDieu » etauraientla connaissancevéritableoula « gnose ».Onsentquelesréférences bibliquesnesontpaslesmêmesdanslecampd’Irénéeoudansle campdesgnostiques,enparticulierdansl’interprétationdespremiers versetsduprologuedeJean.
2.Présentationdeladoctrinedesbasilidiens
Sil’onrevientaudébutdelanoticesurlesbasilidiens(Contre lesh ér ésies, I,24,3),Ir én éed écritl ’ organisationdeleursystè me théologique.Commepourlaplupartdesgnostiques,latranscendancedivines’exprimesouslaformed’uneséried’engendrements célestesdanscequelesgnostiquesnommentle « Plérômedivin »,le lieudelaplénitudedivine,inaccessibleaucommundesmortelsmais perceptibleauxgnostiquesinitiésauxsecretsmerveilleuxdespalais célestesetdeleurshabitantsangéliques:
1.Toujoursd’aprèsl’éditiondes « Sourceschrétiennes » 294,Paris,Cerf,1982, p.115.
DuPèreinengendré estné d’abordl’Intellect,puisdel’Intellectle Logos,puisduLogoslaPrudence,puisdelaPrudencelaSagesseet laPuissance,puisdelaSagesseetlaPuissancelesvertus,archontes etangesqu ’ il(Basilide)appellepremiersetparquia é t é faitle premierciel.Puispar émanation à partirdeceux-ci,d’autresanges sontvenus à l ’ existenceetontfaitunsecondcielsemblableau premier.Delam ê memani è re,d ’ autresangesencoresontvenus à l’existencepar émanation à partirdesprécédents,commerépliquede ceuxquisontau-dessusd’euxetontfabriqué untroisièmeciel.Puis decettetroisièmeséried’anges,unequatrièmeestsortiepardégradation,etainsidesuite.Decettemani è reassurent-ils,sontvenues à l ’ existencedess é riessuccessivesd ’ archontesetd ’ anges,etjusqu ’à 365cieux.Etc’estpourcetteraisonqu’ilyacemêmenombrede joursdansl’année,conformémentaunombredescieux(I,24,3) 1 .
Lesyst è mebasilidienestassezsimple,m ê mes ’ ilpr é senteune cosmogonietrèsdéveloppéeavec365cieux,permettantunecombinaisonentrespéculationsthéologiquesetastrologiques.Commeon lesaitparailleurs,lesbasilidienssontsansdoutel’undespremiers groupeschrétiens à s’intéresser à lamiseenplaced’uncalendrier liturgiquepuisquelenombredecieuxcorrespondaunombredejours dansuneannée.Cetteremarqued’Irénéesurles365cieuxviseplutôt à soulignerlepenchantdesbasilidienspourl’astrologieetlamagie, commeillerappellelui-même à lafindesanoticesurlesbasilidiens:
Ilsdéterminentlapositiondes365cieuxdelamêmemanièreque lesastrologues:empruntantleursprincipes,ilslesadaptentaucaractèrepropredeleurdoctrine.LeurchefestAbraxas,etc’estpourcela qu’ilpossèdelenombre365(I,24,7) 2 .
Sansd é crireenquoiconsistentcespratiquesmagiques,Ir é n é e rapporteiciuneinformationsurl’organisationdes365cieuxpuisque lechefdesarméesangéliquesquipeuplentlessphèrescélestesporte lenomcélèbred’Abraxas,attesté danslespapyrimagiquesgrecsde l’Antiquité etdontlavaleurnumériquedeslettresgrecquescorrespondexactement à 365.
Ilfautrevenirmaintenantaudébutdelaprésentationdelatranscendancedivinetellequ’elleestexpriméeparIrénéesouslaforme d ’ unet é traded ’ entit é sprimordialess ’ engendrantpard é gradation
1.Ouvragecité,p.327. 2.Ouvragecité,p.333.
successive:lePèreinengendré,puisl’Intellect,leLogosetenfinla Prudence. À partirdelà,les émanationsouengendrementssedéveloppent;delaPrudenceproviennentlaSagesseetlaPuissanceetde cesdeuxentités émaneletripleensembledesvertus,desarchonteset desangesquirésidentdansles365cieux.Quandonarriveauciel inférieurouaucielvisibledelaterre(I,24,4),ondécouvrequeles angesdecederniercielsontrendusresponsablesdelacréation,sous l’autorité d’unchefassimilé auDieudesjuifs.Autrementdit,pour lesbasilidiens,lecélèbreAbraxasn’estautrequeleDieucréateur delaBiblejuive,unDieuplacé auplusbas échelondeshiérarchies angéliquesmaisdontl’activité provoquelarébelliondanslessphères c é lestes.CarceDieucr é ateuretlesangesquil ’ accompagnentse sontpartagé lesrégionsdumondeetlespeuplesquis’ytrouvent. C’estdireend’autrestermesquechaquenationd épendd’unchef angéliqueoud’unarchonteetquel’onpeutainsiexpliquerl’origine desguerresetdesalliancesentrelespeuples.PuisqueleDieucréateurestleDieudesjuifs,laparaphrased ’ Ir é n é elaissem ê me entendrequelesbasilidiensattribuaientauDieubibliquel’intention devouloirsoumettretouslespeuplesdelaterreaupeuplejuifmais quelesarchontesang é liquesdesdiversesnationsserebell è rent contrecetteprétention.Iln’estpasexcluquelesbasilidiensfassent allusionauxdifficultésrencontréesparlepeuplejuifdansl’Empire romain à lasuitedelachutedutempledeJérusalemenl’an70et auxdiversesrévoltesquiontsuivi, à Alexandrieen115-117eten Palestineen132-135.MaispourIrénée,onvoitquelespréoccupationsdesbasilidiensrésidentessentiellementdansdesspéculations surlestempsprimordiauxavantdepasser à l’exposé d’unedoctrine christologique.Etcestempsprimordiauxsontcaract éris é spardes réflexionsphilosophiquessurlespremiersprincipesetparlareprise d’unethématiqueclassiquedujudaïsmehellénistiquequiaabondammentcomment é lar é belliondesarm é esang é liquestir é ed ’ une exégèseallégoriquedespremiersversetsdeGenèse6surl’uniondes filsdesdieuxaveclesfillesdeshommes.
Ensuite,Ir é n é erapportel ’ originedel ’ incarnationduChrist. Puisquelesarchontesfomentaientdesguerrescontrelanationdes juifs,Dieud é cided ’ envoyersonFilspremier-n é pourd é livrerle mondedel’asservissementdespeuplesauxarchontesangéliques:
Alors,lePèreinengendré etinnommable,voyantlaperversité des Archontes,envoyal ’ Intellect,sonFilspremier-n é– c ’ estluiqu ’ on appelleleChrist – ,pourlib é rerdeladominationdesAuteursdu mondeceuxquicroiraientenlui.Celui-ciapparutauxnationsdeces
Archontes,surterre,souslaformed’unhomme,etilaccomplitdes prodiges.Parconséquent,ilnesouffritpaslui-mêmelaPassion,mais uncertainSimondeCyrènefutréquisitionné… (I,24,4).
Destempsprimordiaux,onpassedirectement à l ’é vocationde l ’ incarnationduChristdontlat â cher é sideenlad é livrancedela dominationdesarchontes.OnremarqueraquelapremièrequalificationduChristportesursafonctiond ’ Intellect.Cettepr é sentation originalepourlechristianismedu IIe siècles’inscritdansdesdébats th é ologiquesetphilosophiquessurl ’interpr étationdeceluiquiest qualifi é de « Filspremier-n é» (selonCol1,15)alorsqu ’ ilest responsabledelacréation,toutcommelaParoledivineduprologue del’ÉvangiledeJean(Jn1,3)estcelleparquitouta été faitetqui reçoit à lafinduprologueletitrede « Filsunique » (Jn1,18).C’est évidemmentcetteprésentationbasilidienned’unChristIntellectqui expliquequeleChristnepeutpassouffrirsurlacroix,puisqu’un intellectnepeutpas êtresoumisauxaléasdelaconditionhumaine. Cequipeutnousparaître étrange, à nousmodernes,remonte à des discussionsentrechrétiensdu IIe siècledontilnenousrestequedes fragments é pars.Ir é n é e,luiencore,nes ’ estpastromp é quandil affirmeunpeuplusloin,auLivreII,13,3,danssaréfutationdes gnostiquesvalentiniens,quelesgnostiquesappliquentauxprincipes divinsdesréflexionstiréesdelapsychologiehumaine,commenous l ’ avonsd é j àé voqu é plushaut.Cettecritiquemontrebienquela pointedudébatvise àéclairerlaquestioncentraledel’avènement delaParoledivineouduLogos.Est-cequeleLogos émanedeDieu directement,commeonpourraitlecroireenlisantleprologuede l’ÉvangiledeJean,oubienest-cequeleLogosentantqueparole é nonc é en ’ estpensablequecommeuneproductiondel ’ intellect, commeonpeutledéduiredelapositionthéologiquedesgnostiques basilidiensetvalentiniens,critiquésparIrénée?
Laprésentationbasilidienned’unJésusrieurcomportedesconséquences éthiques.Lesgnostiques, « ceuxquisavent »,sonthorsde port é edesarchontesresponsablesdelacr é ation;leurlibert é se manifestedanslaconfessionpubliquedelafoietdansleurmanière deseprésenterfaceauxautorités,civilesoureligieuses:
Ceuxdoncqui « savent » celaont été délivrésdesarchontesauteurs dumonde.Etl’onnedoitpasconfesserceluiquia été crucifié,mais celuiquiestvenusousformehumaine,aparucrucifié,a été appelé Jésuseta été envoyé parlePèrepourdétruire,parcette «économie », les œuvresdesAuteursdumonde.Siquelqu’unconfesselecrucifié,
ditBasilide,ilestencoreesclaveetsousladominationdeceuxqui ontfaitlescorps;maisceluiquilerenieestlibéré deleurempriseet connaît « l’économie » duPèreinengendré (I,24,4fin).
Cerésumé delaconfessiondefoibasilidienneinsistesurlenoyau delafoi,centré surunechristologied’unSauveurvenuducielet descendusurlaTerresousuneformehumaine,confonduparerreur avecuncertainJésuscrucifié.Confesserlecrucifié,c’est êtreencore esclavedumondedescorpsetdelavieterrestre.Onperçoitindirectementunecritiquesévèredelathéologiepauliniennedelacroix, é voqu é eparexempleen1Co2,auprofitd ’ uneth é ologied ’ un Sauveurressuscité identique à l’Intellectdivinou à laParoledivine. Lesbasilidiensparticipentdesquerellesetdesdébatsthéologiques du IIe siècleetnepartagentpassurcepointlathéologiedel’apôtre desnations.Par-delà cettepointeanti-paulinienne,ondécouvreaussi chezlesbasilidiensunevisionoriginaledesrécitsdelaPassion.Si confesserlecrucifié,c’est êtreesclavedelafatalité etdesaléasde lavieterrestre,lavraieconfessiondefoidesbasilidienssemanifestedansun « reniement » particulier:ilfautrenierlemondedes corps,ycomprisducorpsducrucifié,pour êtrelibéré del’emprise desarchontesauteursdumonde.Ilestvraisemblablequ ’ unetelle positionvalorisepositivementlereniementdel ’ ap ô trePierre;au lieud’enfaireun épisodesombredelaviedel’apôtre,lesbasilidiens enfontunelecturequivantelesméritesdureniementpoursouligner qu’ilfautrenierlavénérationd’uncrucifié poursauverlacompréhensiond’unechristologieduSauveur,l’Intellectdivinquiconduit les âmesdeshommesdansleurcheminverslesrégionscélestes.
Iln’yadesalutquepourl’âmeseule,carlecorpsestcorruptible parnature.Lesproph é tiesproviennentellesaussidesarchontes auteursdumonde,maislaLoiprovient à titrepropredeleurchef, c’est-à-direceluiquiafaitsortirlepeupledelaterred’Égypte.On doitmépriserlesviandesoffertesauxidoles,lestenirpourrieneten usersanslamoindrecrainte;ondoittenir é galementpourmati è re indifférentelesautresactions,ycompristouteslesformespossiblesde débauche.Cesgens-là recourenteuxaussi à lamagie,auxincantations,auxinvocationsetauxautrespratiquesmagiques.Ilsinventent desnomsqu’ilsdisent êtreceuxdesanges;ilsprétendentquetels sontdanslepremierciel,telsautresdanslesecondetainsidesuite; ilss’évertuentdelasorte à exposerlesnomsdesarchontes,desanges etdesvertusdeleurs365prétenduscieux.Demêmeilsdisentquele
UNJÉSUSRIEUR 27
nomsouslequelestdescenduetremont é leSauveurestCaulacau 1 (I,24,5).
Celuidoncquiauraapprisceschosesetconnaîtratouslesangeset leursoriginesdeviendralui-mêmeinvisibleetinsaisissableauxanges etauxpuissances,commel’a été Caulacau.DemêmequeleFilsa é t é inconnu à tous,ainsieux-m ê mesnepourront ê treconnuspar personne:tandisqu’ilsconnaîtronttouslesangesetfranchirontleurs domainesrespectifs,ilsresterontpoureuxtousinvisiblesetinconnus.
« Pourtoi,disent-ils,connais-lestous,maisqu ’ aucunnete connaisse! » Pourcemotif,desgensdecettesortesontprêts à tous lesreniements:bienmieux,ilsnepeuventmêmepassouffrirpourle Nom,puisqu ’ ilssontsemblablesaux É ons.Peud ’ hommessont capablesd’untelsavoir (I,24,6).
Lesalutestpromisaux âmesseulesselonlesbasilidiens;c’est pourquoionpeutméprisertantlesprophétiesdel’AncienTestament,relevantduDieudel’Exode,assimilé auDieucréateur,que leDieubibliquelui-même,responsabledumondeterrestre,ouque lesviandessacrifiéesauxidoles.L’importantpourlesalutdes âmes, c’estdeprocurerauxfidèlesgnostiqueslaconnaissancedesnoms desangespourpermettreaux âmesremontant à traverslescieuxde franchirlesbarrièresdesdouanierscélestesgrâceauxmotsdepasse etauxnomsdesangesafinqueles âmesdeviennentinsaisissables lorsdeleurpassage.Irénéeentireunedoublecritique,traditionnellechezleshérésiologues;pourlui,lesbasilidienssevouent à des pratiquesmagiquescondamnables,surtoutilsvontjusqu ’ aurefus d’uneconfessionpubliquedelafoi.C’estainsique,pourIrénée,les basilidiens « sontpr ê ts à touslesreniements » .Cettecritique d ’ Ir é n é ereposesurunemauvaisecompr é hensiondusyst è medes gnostiquesbasilidiens;elleattesteaussiquelesbasilidiensenvisageaientler é citdureniementdePierrecommeun é pisodepositif.
Seloneux,ilfallait « renier » lecorpsducrucifi é ,commePierre, pourdécouvrirl’identité duSauveurvéritable.
Laprésentationd’unJésusrieurlorsdelaPassionetlesprésuppos é sdusyst è medesgnostiquesbasilidienstantsurleplandela christologiequedelaconceptiondusalutdes âmes,peuventrecevoir encoreunautre éclairagegrâce à ladécouvertedestextescoptesde NagHammadi.Eneffet,deuxtraitésduCodexVIIdeNagHammadi
1.L’interprétationdecetteformeprovientd’uneutilisationdelaformuleprophétiqueh é bra ï quetir é ed ’É sa ï e28,10et13,commel ’ indiquelanotejustificative d ’ A.R OUSSEAU etL.D OUTRELEAU , Ir é n é e.Contrelesh é r é sies,LivreI, t.I (« Sourceschrétiennes » 263),Paris,Cerf,1979,p.287.
manifestentdestraitscaractéristiquesdeladoctrinebasilidienne:le Deuxi è meTrait é duGrandSeth (NHVII,2)etl ’ Apocalypsede Pierre (NHVII,3).
3.Le DeuxièmeTraité duGrandSeth
Cetrait é coptedelacollectiondeNagHammadiremonte à un originalgrecqueson éditeur,LouisPainchaud,dateplutôtdudébut du III e si è cle 1 .Sansqu ’ ilyaitencoreaujourd ’ huiuneopinion communesursonattribution à unmilieugnostiqueparticulier,nous pensonsqu’ilreflètequelquespositionscaractéristiquesdesgnostiquesbasilidiens.Lescénariod’unSimondeCyrènemisenscène commelesubstitutduSauveurv é ritablesetrouveattest é avec d’autresdétailsquelaprésentationqu’enfaitIrénée. À lapage56 dutextecopte,c’estleSauveurquiparleensoulignantl’aveuglementdesarchontesdudémiurge;pourl’auteurdutraité,celavisela surdité desesadversaires:
Carils é taientsourdsetaveugles,maisenfaisantcelailsse condamnaient.Ilsm’ontvu,ilsm’ontinfligé unchâtiment,c’étaitun autre,leurpère.Celuiquibuvaitlefieletlevinaigre,cen’étaitpas moi.Ilsmeflagellaientavecleroseau,c ’é taitunautre.Celuiqui portaitlacroixsurson épaule,c’étaitSimon.C’étaitunautrequirecevaitlacouronned ’é pines.Quant à moi,jemer é jouissaisdansla hauteur,au-dessusdetoutledomainequiappartientauxarchontes, au-dessusdelasemencedeleurerreur,deleurvainegloire,etjeme moquaisdeleurignorance(56,1-19) 2 .
CettemoquerieduSauveur,quicorrespondaudétailrelevé parla pr é sentationir é n é ennedelaPassion,estattest é eencopteparun verbedontlechamps é mantiqueestassezlarge:leverbecopte utilisé,CÔBE,peuttoutaussibien évoquerlerirequelesourireou lamoquerie.Onretrouveceverbeplusieursfoisdansletraité,avec lamêmeambiguïté,ainsiquedansl’ÉvangiledeJudas dontnous parleronsplustard.Ici,dansle DeuxièmeTraité duGrandSeth (53, 1.LouisPAINCHAUD, LeDeuxièmeTraité duGrandSeth (« BibliothèqueCoptede NagHammadi,Textes » 6),Québec,1982,p.7,etlanouvelleintroductionautexte dansles Écritsgnostiques, ed.Jean-PierreMAHÉ etPaul-HubertPOIRIER (« BibliothèquedelaPléiade »),Paris,Gallimard,2007,pp.1114-1115.
2.D ’ apr è slatraductiondeLouisP AINCHAUD ,dans É critsgnostiques, pp.1126-1127.
30-32),leSauveurpeutrirejoyeusementdelavanité dudémiurge quandcelui-ciaffirmeselonlesparolesdulivred ’Ésaïe45,18et 21: « JesuisDieuetiln’yenapasd’autreendehorsdemoi. » Lesgnostiquesontsouventrelev é cetteparoleproph é tiquepour caractériserlapetitessedudémiurgequinereconnaîtpasl’existence d’unDieutranscendantau-dessusdelui.Orici,danslecontextedu récitdelaPassionduChrist,ledémiurgerépond à lamoqueriedu Sauveurparunequestion, « Quiestl’Homme? » (53,34 – 54,1), enallusionau « Voicil’homme » dePilateenJn19,5,tandisque l’arméedesangesdudémiurgesemoquealorsd’Adametdesapetitesse(54,3et13),enallusionauxmoqueriesinflig é es à J é sus pendantsonproc è s(Lc23,11etMt27,27-31etpar.).Cebref échangeentreleSauveuretledémiurgetémoignedelachristologie dutexteetdecelledesadversairesvisésparletraité.Unpeuplus hautdanscettemêmepage53,ilestditceci:
IlsnepouvaientpassavoirquiestlePèredevérité,l’Hommedela Grandeur.Cesonteuxtoutefoisquiontpriscenompourdésignerun êtrede[corruption]etd’ignorance – unbrasieretunvased’argile –qu’ilsontcréé pourlaruined’Adam,qu’ilsontfabriqué pourrevêtir ceuxquisontvéritablementleurs.Maislesarchontesappartenantau lieudeYaldabaothdévoilentlasphèredesanges,cellequerecherchaitl’humanité,afinquecelle-cineconnaissepasl’Hommevéritable. Adamleurapparuteneffet,celuiqu’ilsontfaçonné (53,2-19).
Lesarchontesdudémiurgeontfabriqué un êtredechairetc’est celui-l à qu ’ ilsontcrucifi é enusurpantleNomdel ’ Hommedela Grandeur,celuiduSauveurvéritable.Ailleursdanslemêmetraité, lerireetlamoquerieinterviennentencore à proposducorps d’Adam,maiscettefoisdanslecadred’unelitanieparticulière(62, 27 – 64,29)quisemoqueets ’ enprendauxgrandesfiguresde l ’ AncienTestament,enpartantd ’ Adampourallerjusqu ’à l ’ Archonte,repr é sentantleDieucr é ateur,enpassantparDavid, Salomon,Moïseoulesprophètes:
Quelled é risionqu ’ Adamquia é t é model é encontrefa ç ond ’ une formed’hommeparl’Hebdomade 1,commesielleeût été pluspuissantequemoietmesfrères!Maisnous,noussommesinnocentsface à ellecarnousn’avonspaspéché.
1.Ils ’ agitduDieucr é ateurentour é desixassistants,leDieubibliquequia travaillé sixjourspoursereposerleseptième.