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L’Eucharistie où tout est changé

« Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Face au gouffre ontologique séparant la présence d’une personne – cet être de relation – et le simple « être là » du pain, la raison achoppe. Comment rendre compte en effet de ce pain devenu, par la consécration, temple de la présence divine, du Christ livré « pour nous » ? Des siècles durant, la notion de substance héritée d’Aristote et adaptée par saint Thomas d’Aquin a permis de formuler l’indicible du mystère eucharistique. Aujourd’hui, force est de constater que la doctrine de la transsubstantiation nous est devenue aussi étrangère que ce qu’elle était censée expliquer. À défaut d’être accessible intellectuellement, la présence réelle n’est plus l’objet que de la « foi du charbonnier ». Ce peu de compréhension explique sans doute en partie que la messe ne soit plus vécue comme le sommet de la vie chrétienne. Sur la trace de nombreux autres théologiens, Michel Salamolard s’empare du sujet et substitue à la notion de substance celle de relation, « substance de la substance ». La dimension relationnelle de l’être humain étant aisément perceptible, le choix d’une telle clé théologique permet à chacun d’appréhender le mystère de la présence réelle. L’auteur met ainsi patiemment la foi en mots, dans une démarche résolument catéchétique. Il se fait passeur pour stimuler la réflexion et tenter de rendre compte de l’insaisissable.

L’Eucharistie où tout est changé

Dire Michel SALAMOLARD Préface d’Arnaud JOIN-LAMBERT

Michel Salamolard est prêtre du diocèse de Sion (Suisse). Il a exercé des ministères variés, en particulier dans la formation pastorale et catéchétique. Il s’est également investi dans l’accompagnement de jeunes en difficulté. À travers ses publications, il cherche à articuler les grandes questions humaines et sociales à la théologie chrétienne.

La collection Théologie veut valoriser les recherches menées en théologie et dans les disciplines connexes à son champ de recherche.

25 € France TTC www.fleuruseditions.com

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Michel SALAMOLARD

L’EUCHARISTIE OÙ TOUT EST CHANGÉ Dire la présence réelle aujourd’hui Collection « Théologie »


© 2013, Mame-Desclée, Paris www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-7189-0870-0 MDS : 531327 Tous droits réservés pour tous pays.


Préface Innovation et enrichissement de la théologie eucharistique

La liturgie est annoncée comme le sommet et la source de la vie de l’Église par le concile Vatican II, dont nous fêtons les 50 ans. Et la communion est le cœur de la participation à la messe. Pourtant de moins en moins d’hommes et de femmes en Occident participent à la messe et y communient. Il y a plusieurs causes à ce désintérêt. Bien malin celui ou celle qui trouvera le remède. Une des multiples raisons est le peu de compréhension de ce qui se joue dans la consécration eucharistique. Le changement du pain et du vin est de moins en moins accessible intellectuellement par les mots traditionnels de la foi, mais seulement par la « foi du charbonnier ». La transformation provoquée en celui ou celle qui communie est alors elle aussi hors de l’entendement. Elle n’est plus perçue comme vitale par nos contemporains, y compris par ceux et celles qui continuent à croire au Dieu de Jésus Christ, mais qui sont devenus des « croyants non pratiquants ». Faisons une hypothèse. Il y aurait une perte progressive, et tout compte fait normale, de la compréhension de ce que les théologiens du Moyen Âge nommaient la substance. Cette notion métaphysique héritée d’Aristote fut adoptée par les scolastiques médiévaux – surtout saint Thomas d’Aquin – pour dire quelque chose de sensé de cet indicible manifesté dans le sacrement de l’eucharistie. Ces grands penseurs osèrent ainsi innover, pour limiter l’hyperréalisme eucharistique courant à leur époque. Il n’y a rien à reprocher à la doctrine de la transsubstantiation en tant que telle. Elle est seulement devenue inaccessible pour une pensée contemporaine forgée par un tout autre rapport au temps, à l’espace et à la matière (relativité, physique quantique, etc.). Ainsi, le discours qui permettait d’expliquer un tant soit peu l’inexplicable devient à son tour aussi difficile que ce qu’il prétend éclairer.


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L’EUCHARISTIE OÙ TOUT EST CHANGÉ

C’est ici que Michel Salamolard apporte sa pierre à l’édifice multiséculaire tentant de rendre compte du mystère eucharistique. Pour bien montrer son insertion dans la continuité de la théologie catholique traditionnelle, il affirme que la relation est la « substance de la substance ». Un peu à la manière des scientifiques qui parviennent aujourd’hui à « toucher » ce qu’il y a en deçà ou au-delà des éléments découverts par leurs prédécesseurs, Michel Salamolard interroge ce qu’il y aurait en deçà de la « substance ». De même que d’autres éléments de la création changent parfois totalement dans tout ce qu’ils sont en rapport avec le monde, de même le pain et le vin sont modifiés intégralement et définitivement. Ils nous mettent dans une relation nouvelle et unique au Christ, construisant ici et maintenant son corps qu’est aussi l’assemblée de ses frères et sœurs. Vivre dans la foi cette nouvelle capacité relationnelle du pain et du vin devenus relation au Christ est tout aussi vertigineux qu’une modification de la substance du pain et du vin selon la théologie scolastique. Attardons-nous sur ce choix de la relation comme clé théologique pour enrichir notre compréhension du mystère eucharistique. La dimension relationnelle de l’être humain est perceptible par tout un chacun, y compris sans avoir fait de longues études. Tous en font l’expérience : il ne faudrait pas dire « j’existe », mais « je suis existé ». Pour le dire autrement, il n’y a d’être que d’être en relation. Sans l’autre, je ne suis rien. Tant en philosophie qu’en théologie, un large courant est soucieux de reformuler en termes accessibles à la pensée et à la culture contemporaines les « explications » rationnelles des mystères de la foi élaborées par les scolastiques de l’université médiévale. Pour un prédicateur comme Michel Salamolard, c’est la traduction concrète de son ardeur pour l’annonce de l’Évangile et la transmission de la tradition chrétienne pour les femmes et les hommes d’aujourd’hui. Mais un tel défi n’est-il pas hors d’atteinte ? Patiemment, Michel Salamolard arpente les écrits de théologiens, principalement allemands, qui ont fait le choix de la relation comme clé de leur pensée sur Dieu, l’être humain et la création. Ce n’est pas le moindre de ses mérites que d’ouvrir les francophones à un livre de Klaus Hemmerle qui a voulu placer la relation au cœur du divin trinitaire, éclairant aussi l’âme d’une facette nouvelle en la comprenant comme la capacité relationnelle de l’être humain. Si nous prenons le temps de considérer ces affirmations, nous constaterons que cela n’est pas d’abord


PRÉFACE

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une pure spéculation, mais reflète tout simplement notre histoire et notre vie quotidienne. Élevons notre regard. Penser Dieu en termes de relation n’est pas nouveau mais la théologie est loin d’en avoir tiré toutes ses conséquences. Les chrétiens d’Orient ont depuis les origines du christianisme attaché une grande importance à cette dimension relationnelle en Dieu et de Dieu avec l’humanité. Plusieurs Pères de l’Église ont laissé des pages sublimes à ce sujet. En Occident, il faudrait chercher du côté des mystiques, qui sont allés loin dans cette direction. Pensons par exemple au Cantique spirituel de saint Jean de la Croix. Ce poème hors du commun vibre tout entier de cette relation, car Dieu est amour. Alors que le commentaire que le réformateur du Carmel en fait reste très marqué par la théologie de son temps, la liberté du verbe poétique transporte son lecteur au cœur de la foi vécue et transcende ainsi les limites du contexte historique. Plus près de nous, sainte Thérèse de Lisieux ose affirmer dans son poème Vivre d’amour : « Ô Trinité, vous êtes prisonnière de mon amour. » Cette expression singulière ne dit-elle pas la vie de la foi comme une relation avec un Dieu qui serait relation tout autant que substance ? Bien d’autres mystiques s’inséreraient dans une telle perspective. Et l’être humain ? Que d’horizons semblent se dessiner lorsque l’âme humaine est pensée comme une capacité à la relation et non plus comme un principe ! Nous quittons alors un monde de représentations statiques pour un monde où tout est en évolution permanente. Tout ce qui survient de relationnel construit du neuf dans l’humanité. Et chaque histoire humaine individuelle devient une histoire de relations. De telles perspectives ne sont pas abstraites ni cantonnées dans une spéculation intellectuelle. Elles rejoignent des expériences possibles pour celui ou celle qui s’engage dans la vie spirituelle. Il y aurait là bien des explorations théologiques, spirituelles et pastorales à entreprendre, malheureusement trop rares dans le monde francophone. En lisant cet ouvrage, me sont revenues les paroles de Rabbi Nahman de Braslav, un maître hassidique de la fin du XVIIIe siècle, à propos de l’innovation dans le domaine théologique : Il y a des maîtres rabbiniques réputés pour leur connaissance de la Torah. Ils possèdent une ample connaissance des textes et des interprétations données par leurs devanciers. Mais précisément, de ce fait, ils sont dans l’impossibilité d’innover dans la Torah, car ils sont trop savants.


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L’EUCHARISTIE OÙ TOUT EST CHANGÉ

Lorsqu’un de ces maîtres va innover, aussitôt son savoir gigantesque le trouble, l’enferme ; il commence à formuler de nombreux préliminaires et à faire le résumé de la synthèse de ses connaissances sur le sujet. De ce fait, ses propres paroles s’embrouillent et il ne peut prononcer aucune parole nouvelle intéressante.

Pour le dire autrement et en revenant dans la théologie chrétienne, il est salutaire et bénéfique pour toute l’Église que certains entreprennent de telles innovations pour dire la foi dans une culture qui mute profondément. C’est le cas aujourd’hui comme ce le fut du temps de saint Augustin ou au tournant du XIIe siècle, confrontés à des impasses philosophiques et théologiques qui exigeaient de telles audaces. Une théologie qui ne se risquerait pas ainsi en eaux profondes serait stérile et condamnée à se répéter en vase clos. Bien sûr, innover ne va pas sans certaines approximations que des débats ultérieurs précisent, voire rectifient. L’ouvrage de Michel Salamolard en contient, mais cela n’invalide pas la profondeur de son propos. L’heure est venue d’innover. L’urgence de tels engagements est accrue par la diminution générale de la culture historique et philosophique en Occident. Comment faire pour innover avec justesse sans une maîtrise des chemins parcourus jusqu’à nos jours ? Or c’est uniquement juchés sur les épaules de nos maîtres des temps passés que nous formulerons des solutions inédites pour des questions qui ne se posaient pas à eux. Merci à celui qui est aussi guide de montagne de nous aider ainsi à gravir les sommets. Professeur Arnaud Join-Lambert, Université catholique de Louvain 28 août 2012


Présentation

En 2004, je publiais aux éditions Saint-Augustin un petit livre intitulé La Présence et le pain. Redécouvrir l’eucharistie. Par cet essai, je m’efforçais avec plus ou moins de bonheur de rendre compte, du moins un peu, du mystère époustouflant de l’eucharistie. Depuis, ma fascination pour cette réalité centrale de la vie chrétienne n’a fait qu’augmenter. De nouvelles perspectives me sont apparues. C’est le propre du mystère christique que de nous attirer toujours davantage en lui, comme au sein d’une nuit profonde, où chaque étincelle ne brille que pour laisser deviner un réel invisible, insaisissable, mais qui éclaire tout, qui saisit notre chair, qui précipite nos mots, tout notre langage, dans la pelle à vanner d’un sens à jamais secoué, malmené, culbuté. Tous nos balbutiements semblent n’être que bale à jeter, paille, poussière. Ne reste finalement dans nos mains que ce pain, avec l’écho d’une parole : « Ceci est mon corps livré pour vous. » Le présent ouvrage est entièrement nouveau, dans sa structure et dans son contenu. C’est le résultat d’un autre vannage, la retombée sur le papier du même vertige de l’esprit, poursuivi, revécu, repensé, rebalbutié. C’est un enchevêtrement d’hypothèses, organisées autant que possible, et non un traité achevé. Si achèvement il devait y avoir, ou amendement, celui-ci naîtrait plus sûrement des remarques critiques exprimées par des lecteurs avisés que d’un effort solitaire de l’auteur. Nourrir la réflexion, voilà qui justifie peut-être la publication de ce livre. Un mot encore sur l’architecture de l’ouvrage. Le premier chapitre, intitulé « En toute naïveté », envisage l’eucharistie comme mystère et son explication comme problème. Dans le chapitre II, on s’efforce d’aller « Vers une ontologie de la relation ». Au chapitre III, « Le sceau trinitaire », la parole est donnée à quelques représentants d’une


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L’EUCHARISTIE OÙ TOUT EST CHANGÉ

philosophie et d’une théologie de la relation, inspirée du mystère de la Trinité. Le chapitre IV rappelle « L’événement pascal », dont l’eucharistie est l’actualisation sacramentelle. C’est « Le changement eucharistique » qui est l’objet plus précis du chapitre V, situé dans le contexte de la sacramentalité chrétienne. Ce même changement est repris, sous un autre angle, au chapitre VI, « Quand dire, c’est consacrer ». Enfin un court appendice propose quelques pistes « Vers une catéchèse de l’eucharistie ». Il était impossible d’écrire ce livre sans reprendre les mêmes thèmes sous différents angles et en différents contextes. Puisse le lecteur ressentir ces reprises non comme d’ennuyeuses répétitions, mais comme l’orchestration symphonique et développée de quelques notes, assez simples, que l’œuvre entière s’efforce d’enrichir de nouvelles harmoniques. Michel Salamolard salamolard-michel@netplus.ch


CHAPITRE I

En toute naïveté

Devant le mystère absolu, donc absolument inexplicable, une approche naïve est peut-être la meilleure des entrées. Sur le seuil, essuyons nos pieds, secouons la poussière de nos semelles et de nos habits, laissons derrière nous cette quasi-rage qui nous tient de tout analyser dans les petites éprouvettes de notre science, de tout étiqueter et ranger sur nos étagères intellectuelles. Entrons avec nos grands pieds, aussi lourdement qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine ou, ce qui revient au même, aussi légèrement qu’un papillon sur un pétale d’églantier. Ingénument, naïvement, faisons l’état des lieux.

I. ON N’EN CROIT PAS SES YEUX, MAIS SES OREILLES Au cours d’une messe, un catholique s’avance avec d’autres pour « aller communier », comme on dit. Il s’approche du prêtre. Celui-ci lui montre une hostie, petit morceau de pain mince et rond, en proclamant : « Le corps du Christ ! » Le fidèle répond « Amen », c’est-à-dire : « Oui, c’est vrai, j’adhère à cette parole », après quoi il se nourrit du pain reçu. Ce même catholique entre dans une église silencieuse. Sur l’autel, le Saint-Sacrement est exposé : une grande hostie s’offre au regard dans un ostensoir. Des fidèles sont à genoux et prient. Après quelques instants, un chant retentit en latin : Adoro te devote, latens Deitas, Quae sub his figuris vere latitas : Tibi se cor meum totum subjicit, Quia te contemplans totum deficit.


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L’EUCHARISTIE OÙ TOUT EST CHANGÉ

Je t’adore avec ferveur, Dieu caché, Qui sous ces apparences es vraiment présent : À Toi, mon cœur tout entier se donne Car à te contempler, tout entier il s’abandonne. Visus, tactus, gustus in te fallitur, Sed auditu solo tuto creditur ; Credo quidquid dixit Dei Filius : Nil hoc verbo Veritatis verius. La vue, le toucher, le goût en toi défaillent, Mais de la seule écoute naît une foi certaine. Je crois tout ce qu’a dit le Fils de Dieu, Rien n’est plus vrai que cette Parole de vérité.

Ce chant déchire toute évidence ordinaire, avec une douceur incroyable, plus forte qu’un imperceptible ouragan. Ces gens contemplent ce qu’ils ne voient pas, Dieu totalement caché et totalement présent. En cette présence, leur cœur est saisi et jubile. Leur esprit, leur intelligence sont hissés au-dessus de ses facultés habituelles par la puissance d’une parole accueillie sans réserve. « Ceci est mon corps livré pour vous. » Le plus ahurissant est que ces gens ne sont pas forcément théologiens subtils ni grands orateurs. Parmi eux, des hommes et des femmes sans culture savante, des pauvres, des illettrés, des vieillards, des enfants. Aucun sans doute ne saurait donner beaucoup d’explications sur ce qu’ils sont en train de vivre. Mais ils communient dans une même expérience au-delà des mots, une expérience très immédiate pourtant, évidente en un certain sens, mais d’une évidence captée par leur foi, elle-même suspendue à cette parole étrange, prononcée il y a deux millénaires par Jésus, répercutée en permanence depuis dans son Église. Apparemment, nous voici devant une expérience des plus paradoxales. D’un côté, celle-ci est d’une totale simplicité, à la portée de n’importe qui, sans rien de bizarre, sans rien de spécial, ni tremblement, ni extase, ni délire. D’un autre côté, elle semble dépasser, voire contredire, toute expérience normale et toute connaissance humaine. Ici, on n’en croit pas ses yeux, mais ses oreilles. Et pourtant, les yeux ne sont pas mis hors jeu. Ils contemplent… ce qu’ils ne voient pas. Eh bien, prenons un point de vue à la hauteur de cet événement hors du commun. Plutôt que d’envisager la contemplation de l’invisible, ici


EN TOUTE NAÏVETÉ

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pratiquée, comme étant le comble de l’étrangeté, tandis que nous serions ordinairement dans une normalité différente, celle de nos perceptions, qui consiste à « voir pour croire » – imaginons, par hypothèse, que l’adoration du Dieu caché, présent « dans » l’hostie, puisse être au contraire la matrice, le foyer et le point culminant de toutes nos expériences de rencontre et de présence. Chargé comme une batterie du courant spirituel qui a traversé son cœur devant l’ostensoir, notre homme retourne à ses occupations et à son monde de relations, sa famille, ses amis, ses collègues, etc. Il rentre chez lui, retrouve sa femme et ses enfants. Que voit-il de ces personnes ? Que voient-elles de lui ? Une forme, des mouvements, des expressions du visage. Rien d’autre, absolument rien. N’importe qui, le plombier par exemple, verrait cela sans s’émouvoir. Mais voilà que des paroles sont prononcées, elles disent l’attachement, l’affection, elles continuent de tisser, après tant d’autres, cet univers invisible dans lequel des personnes se donnent et s’accueillent mutuellement, se font vivre. L’adoration du Saint-Sacrement se prolonge dans la vie la plus ordinaire. Chaque corps vivant devient un ostensoir, porteur d’un mystère caché, que les yeux contemplent sans le voir, dans une confiance qui se nourrit jour après jour de paroles vraies : « Je t’aime. » – « Je te pardonne. » – « Crois-moi. » – « Que tu es belle ! » – « Merci ! » Nos rencontres et nos relations ne sont pas totalement étrangères à l’expérience de l’adoration du Saint-Sacrement. Cette dernière, au contraire, loin de les écarter ou de s’en distancer, les éclaire, les attire en elle, afin de les fortifier, les purifier aussi de tout attachement trompeur aux seules apparences, à l’extériorité, de manière à faire de nous, de plus en plus, des citoyens de l’invisible. Telle est notre demeure. C’est celle de l’amour.

II. CE PHÉNOMÈNE UNIQUE ET INCLASSABLE

Nous venons de relier, même si c’est d’un lien ténu, le regard sur l’hostie consacrée et le regard sur « l’autre » de nos affections, de nos amours. Il nous faut maintenant non pas casser ce lien, mais le distendre


Table des matières

Préface ....................................................................................... Présentation ...............................................................................

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Chapitre I. En toute naïveté ...................................................

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I. II. III. IV. V. VI.

On n’en croit pas ses yeux, mais ses oreilles ..................... Ce phénomène unique et inclassable ................................. Quelle présence au sein de l’absolue Présence ? ............... Le sens du pain .................................................................. Un changement mystérieux ............................................... La transsubstantiation, réussite intellectuelle et problème pastoral .............................................................................. 1. Admirable réussite intellectuelle .................................. 2. Problème pastoral et catéchétique ............................... 3. À la racine du problème ............................................... VII. Quelques données fondamentales de notre science naturelle .................................................................................... 1. Tout est relation, interaction ........................................ 2. Tout est devenir ............................................................

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Chapitre II. Vers une ontologie de la relation ......................

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I. La substance en attente d’une explication ......................... II. Pour une ontologie de la relation ....................................... 1. Les relations constitutives de tout ce qui existe ............ 2. La temporalité, dimension constitutive du réel ............

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L’EUCHARISTIE OÙ TOUT EST CHANGÉ

III. Lumières de la révélation chrétienne ................................. 1. La création ................................................................... a) L’univers, sa relation d’origine et d’accomplissement b) L’univers en genèse ................................................. 2. L’âme humaine ............................................................. a) L’âme n’est pas chose mais relation à Dieu ............. b) Notre âme en genèse vers Dieu ................................ 3. Pain et vin ..................................................................... a) Fruits de la vigne et du travail des hommes .............. b) Pain de la vie et vin du royaume éternel ................... c) La consécration est un changement de relation ........ d) Corps livré, sang versé pour vous ............................ 4. Pour la gloire de Dieu et le salut du monde ................. IV. Présence donnée ................................................................ 1. Trois modes de présence .............................................. 2. Présence corporelle du Ressuscité ...............................

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Chapitre III. Le sceau trinitaire ............................................

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I. La tradition orientale ......................................................... II. La tradition latine .............................................................. 1. Klaus Hemmerle : une ontologie trinitaire ................... a) Nécessité d’un nouveau cadre de pensée .................. b) L’amour comme point de départ .............................. c) Le primat du devenir et de la relation ....................... d) Une identité en croissance ........................................ e) La consistance de l’être est le produit de ses relations . f) Trinité, Christ et création dans le temps ................... g) Conséquences sociales ............................................. h) Synthèse et bilan ...................................................... 2. Hans Urs von Balthasar : de la philosophie à la prière, et inversement ................................................................ 3. Walter Kasper : Dieu, une révolution dans la compréhension de l’être ............................................................ 4. Gisbert Greshake : la Trinité, clé pour comprendre le monde ............................................................................

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TABLE DES MATIÈRES

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Chapitre IV. L’événement pascal ..........................................

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I. Actualisation ..................................................................... 1. Les événements et l’avènement ..................................... 2. L’avènement de chaque homme et de l’humanité ......... II. L’avènement du Christ ...................................................... III. L’actualisation sacramentelle ............................................ IV. La sainte Cène ................................................................... 1. Anticipation du mystère pascal .................................... 2. Actualisation de la vie de Jésus .................................... 3. « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux » ..................................................................... a) Les repas de Jésus .................................................... b) Le repas inscrit dans l’Alliance ................................ c) Le repas comme sacrifice ......................................... V. L’événement pascal ........................................................... 1. Jésus est l’Alliance, la communion incarnée ................ 2. La double et unique communion dans la vie de Jésus .. a) Jésus en communion avec son Père .......................... b) Jésus médiateur de communion entre nous, avec lui 3. La vie de Jésus, sacrifice de communion ...................... a) Sens de l’expiation ................................................... b) Sacrifice et expiation vécus par Jésus ...................... 4. La mort de Jésus, aboutissement de sa vie et de sa mission ......................................................................... 5. La Croix, expiation de solidarité avec les pécheurs ..... 6. Une Croix sur la « justice » divine ............................... VI. L’eucharistie, actualisation du mystère pascal .................. 1. Faim et soif de Dieu ..................................................... 2. Nous avons faim et soif du Ressuscité .......................... 3. La présence extrême ..................................................... 4. Conclusion ...................................................................

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Chapitre V. Le changement eucharistique ...........................

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I. La réalité sacramentelle : vue panoramique ...................... 1. Relation, signe et sacrement ......................................... 2. Sacramentalité du monde en général ........................... 3. Sacramentalité de l’homme ..........................................

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L’EUCHARISTIE OÙ TOUT EST CHANGÉ

4. Christ sacrement .......................................................... 5. Église sacrement .......................................................... 6. Les sacrements de l’Église ........................................... II. Les sacrements nous christifient ........................................ 1. En Église de sainte misère ............................................ 2. Pour la consécration du monde ....................................

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Chapitre VI. Quand dire, c’est consacrer .............................

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I. Précisions conceptuelles .................................................... II. L’eucharistie, signe d’alliance ........................................... III. L’eucharistie, vraie nourriture ........................................... 1. Un peu d’eau dans les faubourgs de Kaboul ................ 2. L’affinité particulière du Christ et du pain ................... 3. La transposition eucharistique approchée par la raison ........................................................................... 4. La transposition eucharistique accueillie par la foi ..... a) L’institution de l’eucharistie .................................... b) La puissance d’une parole ........................................ 5. L’adoration eucharistique ............................................ IV. Ressaisie et vérification ..................................................... 1. Pas d’explication du mystère ....................................... 2. Substance et relation .................................................... 3. Thomisme ..................................................................... 4. Changement ontologique ............................................. 5. Tout est donné .............................................................. 6. Intention et attention .................................................... 7. Une temporalité christique ...........................................

167 170 173 173 176

Conclusion : vers une catéchèse de l’eucharistie ...................

191

I. Jalons pour une démarche catéchétique ............................ II. Une approche œcuménique ...............................................

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Ouvrage composé par Facompo (14100 Lisieux) et achevé d’imprimer en août 2013 par Dupliprint (France) Dépôt légal : août 2013 Nº d’édition : 13229


L’Eucharistie où tout est changé

« Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Face au gouffre ontologique séparant la présence d’une personne – cet être de relation – et le simple « être là » du pain, la raison achoppe. Comment rendre compte en effet de ce pain devenu, par la consécration, temple de la présence divine, du Christ livré « pour nous » ? Des siècles durant, la notion de substance héritée d’Aristote et adaptée par saint Thomas d’Aquin a permis de formuler l’indicible du mystère eucharistique. Aujourd’hui, force est de constater que la doctrine de la transsubstantiation nous est devenue aussi étrangère que ce qu’elle était censée expliquer. À défaut d’être accessible intellectuellement, la présence réelle n’est plus l’objet que de la « foi du charbonnier ». Ce peu de compréhension explique sans doute en partie que la messe ne soit plus vécue comme le sommet de la vie chrétienne. Sur la trace de nombreux autres théologiens, Michel Salamolard s’empare du sujet et substitue à la notion de substance celle de relation, « substance de la substance ». La dimension relationnelle de l’être humain étant aisément perceptible, le choix d’une telle clé théologique permet à chacun d’appréhender le mystère de la présence réelle. L’auteur met ainsi patiemment la foi en mots, dans une démarche résolument catéchétique. Il se fait passeur pour stimuler la réflexion et tenter de rendre compte de l’insaisissable.

L’Eucharistie où tout est changé

Dire Michel SALAMOLARD Préface d’Arnaud JOIN-LAMBERT

Michel Salamolard est prêtre du diocèse de Sion (Suisse). Il a exercé des ministères variés, en particulier dans la formation pastorale et catéchétique. Il s’est également investi dans l’accompagnement de jeunes en difficulté. À travers ses publications, il cherche à articuler les grandes questions humaines et sociales à la théologie chrétienne.

La collection Théologie veut valoriser les recherches menées en théologie et dans les disciplines connexes à son champ de recherche.

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