Skip to main content

9782383861805 Le raid sauvage

Page 1


Direction : Guillaume Arnaud

Direction éditoriale : Thibaut Dary

Édition : Marion Costes

Direction artistique : Thérèse Jauze

Direction de la fabrication : Thierry Dubus et Gwendoline da Rocha

Fabrication : Inass Houari

Mise en page : Nicolas Chevalier (Studiolivre)

Illustration de couverture : Lukas Thelin

© 2026, 2017, Éditions du Triomphe

57 rue Gaston Teissier – 75019 Paris – 01 40 54 06 91 www.editionsdutriomphe.fr

ISBN 9782383861805

Déposé au ministère de la Justice - Loi 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n°2011-525 du 17 mai 2011.

Raphaël Frémont

LE RAID SAUVAGE

« La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste. L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. »

« L’essentiel, nous ne savons pas le prévoir.

Chacun de nous a connu les joies les plus chaudes là où rien ne les promettait. Elles nous ont laissé une telle nostalgie, que nous regrettons nos misères, si nos misères les ont permises. »

« Être homme, c’est précisément être responsable. »

Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry – 1939

Prologue

Le soleil blafard perce à peine le ciel de plomb accroché aux pics noirs. Glissant entre les rocs, un vent glacial griffe le visage des alpinistes. Visiblement épuisé, le petit groupe progresse difficilement le long d’une gigantesque ligne de falaises qui garde l’accès vers l’autre versant de la montagne. Somnambules hésitants, ils peinent dans la neige et aboutissent finalement à un promontoire vertigineux. Le chemin s’arrête là. Épuisés, éreintés par des jours de marche, les naufragés s’effondrent devant ce nouvel obstacle. Discussion presque murmurée, les décisions sont prises, déchirantes : escalader la muraille pour la franchir au prix de mille dangers ou rester là et s’abandonner aux cimes. La jeune fille s’assied, rédige pour la dernière fois quelques notes dans son journal de bord, embrasse l’un de ses camarades, lui tend le carnet puis s’assied à nouveau sur son sac tandis que son ami commence l’escalade à son tour. Le moment tant redouté est arrivé, c’est bientôt la conclusion de cette aventure dont voici les dernières lignes, emportées par l’alpiniste : « Je suis à bout, je suis trop fatiguée, au-delà de ce que je pouvais imaginer. Je n’en peux plus de souffrir ainsi. Je veux dormir maintenant. Ils me disent de me ressaisir, de reprendre une fois de plus la route, mais pour aller où ? Nous sommes perdus dans cet océan de glace et de rocs. Ce chaos noir et blanc où tout est hostile. C’est à savoir qui aura le dernier mot, de la neige qui engourdit nos pas et nous épuise, à la glace qui veut nous précipiter sur ces rochers aiguisés. J’ai froid, j’ai faim, j’ai soif. Mon corps n’est plus que douleurs et surtout, j’ai peur. Je ne supporte plus cette terreur inconnue qui nous guette à l’ombre d’une falaise, au détour d’un torrent noir, d’une crevasse. Je pensais la montagne meurtrière,

c’est finalement l’homme qui a le dernier mot à ce concours de cruauté. Je souhaite que la fuite cesse, elle n’a que trop duré, je n’en peux plus de le guetter, d’attendre qu’il achève sa tâche. Qu’on en finisse ! Comment peut-on nous laisser agoniser ainsi ? Nous ne sommes que les souris d’un chat trop cruel. Aujourd’hui, nous sommes bloqués au pied du mur au sens propre comme au sens figuré. Je n’escaladerai pas cette falaise, je ne poursuivrai pas ce raid en montagne que je rêvais pourtant de faire avec mes deux amis depuis si longtemps. Je veux rester là, en finir une bonne fois pour toutes, dormir enfin. Vous qui m’attendez à la maison, ne m’en veuillez pas, aujourd’hui, c’est la fin d’un chemin trop difficile pour moi. Je remets mon âme à Dieu, que la Vierge Marie m’accueille et me conduise auprès de son Fils.

Amen. »

La confiance rompue

Qui veut encore du thé ?

Chaque troupe a ses petites traditions, celle de Fred ne peut concevoir une Cour d’Honneur sans une bonne tasse de thé. Certains y trouveront une référence aux sources britanniques du scoutisme, d’autres moqueront le caractère « plan-plan » de cette pratique, mais ceux-là ne connaissent pas l’histoire particulièrement mouvementée de cette petite troupe frappée à plusieurs reprises par la « malédiction de Reicha ». Le thé à la CDH est une tradition instaurée au temps du premier camp dans la vallée perdue. À quelques heures de la mythique tempête qui faillit les emporter, le chef avait offert ce breuvage à ses CP pour les réchauffer pendant l’ultime conseil. Depuis, pour rien au monde les garçons n’auraient accepté une autre boisson, fût-elle plus virile.

Pour l’heure, Paul fait le tour des convives avec une vieille théière en émail à la main. Il sert tour à tour les deux autres chefs de patrouille, François-Xavier, dit F.-X., et Joseph, puis Fred, le chef de troupe et maître de cérémonie qui poursuit imperturbablement la réunion. Les scouts sont assis autour d’une table installée au centre d’une vieille salle paroissiale un peu vétuste. Ça sent le moisi et la poussière, seule la décoration murale égaye les murs décrépis, composée de dessins et découpages de la vie de Jésus, réalisés par les petits du catéchisme.

Dernier défi de patrouille, et pas des moindres, Joseph, où en êtes-vous ?

Toute l’assistance braque son regard sur le plus jeune CP de la troupe. Celui-ci relève ses épaules, son heure de gloire est enfin arrivée. Il est fini, le temps où le Cerf était toujours bon dernier. Le garçon a d’ailleurs bien grandi et dépasse désormais le mètre soixante-dix. Une légère ombre sous le nez indique l’arrivée imminente d’une moustache, quelques boutons pointent. Il n’est plus le gamin qui se laissait mener par sa patrouille et, pour le projet d’année, il a marqué un grand coup qui a laissé les autres sans voix. Nous avons fait deux sorties avec le groupe de malvoyants. Le contact passe bien, on s’entend à merveille. Il s’agit d’une association qui organise des sorties pour des aveugles. Ils ont un nom marrant : Taupe Niveau.

La remarque fait sourire l’assemblée.

Et le tandem ? Ce n’est pas trop compliqué de rouler avec un aveugle derrière soi ?

Un malvoyant, ils ne sont pas tous aveugles, rectifie Joseph d’un ton docte. En fait non, il faut juste s’habituer à prévenir le passager quand on veut tourner ou freiner, sinon il est surpris et il peut déséquilibrer le tandem. À part cela, ça va, et vous n’imaginez pas la vitesse qu’on peut atteindre à deux sur un engin pareil !

Et la prochaine étape ? Comment vas-tu l’organiser ?

Je vois ça avec le responsable de leur association. Un type excentrique, mais très sympa, il va d’ailleurs te contacter, c’est un ancien CT. Nous prévoyons un raid d’un week-end pour les vacances de Noël, et si ça colle, on part pour quatre jours à Pâques.

Donc vélo et campement tout seuls avec vos jeunes ? s’inquiète le CT.

Oui, le responsable nous accompagne, mais il m’a assuré qu’il n’interviendrait qu’en cas de pépin. C’est nous qui gérons. S’il ne fait pas trop froid et que le temps n’est pas trop mauvais, on prévoit de camper, sinon on dormira à l’intérieur. J’ai trouvé une propriété pour nous accueillir.

Paul pousse un petit sifflement admiratif.

Alors là, Joseph, franchement tu m’épates. Ça, c’est une idée que je regrette de ne pas avoir eue. C’est incroyable ton truc ! Il ne tenait qu’à toi de monter un projet de cette envergure, répond Fred.

C’est clair, mais c’est trop tard, et l’an prochain je passe au Clan. On aura loupé quelque chose, pas vrai, F.-X. ?

Je te traîne moralement depuis quatre ans, ça vaut bien une balade en tandem avec des aveugles.

Le CT intervient immédiatement pour interrompre toute riposte.

Bon, c’est bien, Joseph, bravo pour ton projet, tu me tiendras au courant des évolutions. Je passe immédiatement au sujet suivant, avant que vous ne vous dissipiez. Est-ce que vous avez des suggestions pour le camp d’été ?

Fred parcourt l’assistance du regard, un peu inquiet des débordements toujours possibles de la part de Paul et F.-X. Il fut un temps où ces deux-là se faisaient une guerre féroce et n’hésitaient pas à partir dans des joutes verbales interminables où l’agressivité et l’humour caustique s’appliquaient à saboter irrémédiablement toutes les réunions. Depuis ces derniers mois, les deux garçons étaient devenus amis, mais cela ne les empêchait pas de s’adonner à leur sport favori, un pugilat fait d’ironie et de taquinerie. L’agressivité du passé laissait généralement la place à une étrange complicité de vieux couple toujours prêt à en découdre. F.-X. est le premier à prendre la parole : L’autre jour, j’ai pensé à un truc sympa. Si on faisait un camp radeau ?

Avec l’inquiétude du cuisinier qui surveille une casserole de lait sur le feu, Fred questionne Paul du regard. Lui aussi a bien grandi avec l’adolescence et il affiche désormais seize années au compteur. Ses traits ont changé, il a perdu son visage d’enfant pour devenir un jeune homme solide tout en conservant son allure générale, un

corps souple, des cheveux bouclés et les mêmes yeux qui passent du gris au brun en fonction de son humeur et du climat.

Ma foi, c’est une bonne idée. Il faudrait peut-être se renseigner sur les plans pour que ça ne traîne pas trop. Il paraît que ça peut être d’une lenteur mortelle ces trucs.

Fred se garde bien de pousser un soupir de soulagement, le couvercle de l’apparente entente peut basculer d’un instant à l’autre, il suffit d’un mot, d’un souvenir malencontreux pour rompre l’équilibre. Jusqu’ici, la réunion s’est déroulée de manière constructive, profitons-en. Fred passe rapidement la parole à Joseph, l’élément modérateur du trio.

Oui, le radeau, pourquoi pas ? Mais ce ne serait pas plus simple en canoë ?

Et rien d’autre à proposer ? s’enquiert Fred, finalement déçu de ne pas susciter plus de passions.

Le jeune CP hésite.

Enfin, je dois dire que je n’ai pas trop réfléchi au camp d’été. Un camp au bord de la mer pourrait être sympa, dit-il sans conviction.

Devant la moue non dissimulée du CT, il se reprend rapidement et poursuit avec plus d’enthousiasme :

Par contre, j’ai un autre projet à vous soumettre, et celui-là va faire l’unanimité, j’en suis certain !

Il marque une pause pour ménager son effet et lance d’un souffle :

Et si nous allions dans le Vercors en février pour participer au Grand Raid blanc avec la patrouille de Nathanaël ? Franchement, j’étais hyper frustré de manquer ça l’an dernier, alors cette fois, il faut absolument qu’on le fasse !

Le sourire ravi des deux autres CP ne laisse aucun doute sur leur opinion. Mais Fred lève les deux mains au ciel et réclame l’attention de l’assistance :

Hop là, je vous rappelle la nouvelle loi de notre chère troupe : « Nul scout ne franchira une limite de deux cents kilomètres autour

de Reicha ». Le Grand Raid blanc, c’est en pleine zone interdite, donc on oublie tout de suite. Si vous voulez de la neige, je veux bien voir ce qu’il y a dans les Pyrénées. Il y a aussi le Népal, le pôle Nord ou la cordillère des Andes, tout ce que vous voudrez tant que c’est le plus loin possible. Même les Alpes, c’est encore trop près à mon goût.

L’assistance émet un grognement de désapprobation, et Paul plaide la cause perdue :

Franchement, Fred, c’est un peu abusif cette loi ridicule. L’affaire de Reicha est terminée, c’est définitif, il n’y a plus rien à craindre maintenant qu’Alphonse est mort.

Oui, c’est vrai, renchérit Joseph. Ça n’a pas été facile, je peux en attester personnellement, mais tout n’est pas non plus à jeter dans cette histoire. On a quand même vécu un truc terrible avec la fraternité de Reicha !

Pour donner plus de poids à ses propos, Joseph indique du doigt la deuxième bande bleu marine cousue au bras de sa chemise, l’insigne intitulé « Fraternité de Reicha » que les chefs avaient cru bon de leur donner pour marquer la proximité et l’indéfectible amitié qui étaient apparues entre leur troupe, les guides de la 2e Donaueschingen et la patrouille libre des Éclaireurs unionistes de Die.

Fred fait un geste d’apaisement.

Je comprends, je comprends et je suis même peut-être un peu d’accord avec vous, mais deux camps catastrophiques qui se terminent sous la protection des services d’ordre, c’est un peu beaucoup pour un chef de troupe. Là, mon ambition, c’est un camp simple, calme, mais d’un calme que vous n’imaginez même pas ! Un séjour dans un coin où rien ne se passe, ni tempêtes ni complots, sans la moindre once d’or à se disputer avec la mafia internationale. J’irai même jusqu’à dire que le plus grand danger que je nous souhaite est de mourir d’ennui. Pour faire simple, je veux que l’événement le plus marquant de l’été soit la prise du fortin et le nouveau record de vitesse au parcours Hébert.

Il s’arrête pour souffler, visiblement ému, puis rajoute un ultime argument, la phrase innocente de trop, celle qui hausse le gaz sous la casserole juste suffisamment pour que le lait s’échappe d’un coup : C’est peut-être bête de ma part, mais je commence à y croire, à la malédiction de la cloche de Reicha. On pourrait en faire un livre si vous voulez, mais pour le moment, je pense qu’il faut tourner la page et passer à autre chose.

Joseph souffle un peu plus sur les braises, pensant dédramatiser la discussion :

C’est une bonne idée, ça, un roman, et on le vendrait pour gagner des sous pour nos patrouilles.

Laisse tomber, personne ne le lira, c’est pas crédible une histoire comme celle qu’on a vécue, réplique F.-X.

De la HP, c’est celui qui a le plus changé, dire qu’il a grandi serait un euphémisme, il a véritablement explosé en longueur, en largeur et en épaisseur. Le CP de l’Auroch mesure à présent un mètre quatre-vingt-dix au garrot, il a des épaules de déménageur et des muscles d’haltérophile. Sa présence en grand jeu est devenue un problème, gare au scout qui passe à portée de ses gigantesques mains. Paradoxalement, le solide gaillard a conservé son visage d’enfant, il n’a pas un poil de barbe au menton.

Mais pourquoi, d’abord ? Je pense que ça peut très bien marcher. Tu dis ça parce que tu n’es qu’un second rôle dans cette histoire ! s’exclame Paul, à la fois sérieux et trop content de jeter une pique à son ami.

Le pugilat va enfin commencer. F.-X. passe au rouge, le lait quitte la casserole pour ne plus y revenir. D’autres sujets de polémique seraient restés bon enfant, mais il y a trop de passion dans cette affaire pour que les attaques restent inoffensives longtemps. Comment ça, « second rôle » ? Non mais pour qui tu te prends ? Si Nath et moi n’avions pas chargé les sbires d’Alphonse, tu croupirais encore en garde à vue à cette heure !

C’est tout de même moi qui ai capturé Alphonse !

Heureusement qu’on tenait les autres en respect ! Et ils étaient armés, je te rappelle.

Joseph se laisse entraîner dans le débat : Et je vous rappelle mon agression, j’y ai laissé des plumes, moi.

La remarque irrite Paul qui s’emporte au-delà du raisonnable et commet l’irréparable.

C’est ça, et quand je manquais de mourir noyé dans la grotte alors que vous étiez installés confortablement dans votre conteneur pendant la tempête, c’était juste pour rire peut-être ? Nath et moi, on s’en est sortis tout seuls sans votre aide, et moi aussi j’en ai laissé, des plumes ! rugit-il en foudroyant Joseph du regard.

Le ton est monté rapidement, les propos ont échappé à tout contrôle. Alors que Paul réalise soudainement sa bévue, Fred intervient d’une voix blanche :

— De quelle grotte parles-tu, Paul ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Un long silence traverse la salle, les trois CP échangent des regards gênés. Durant toute l’aventure de Reicha, Paul et ses camarades ont dû lutter, bien malgré eux, contre Alphonse et ses hommes, et n’en ont finalement jamais parlé à leur chef.

D’un ton glacial, Fred s’adresse une nouvelle fois à son CP : Paul, j’attends une réponse détaillée et franche ! Je t’écoute.

Le mot a été lâché, inutile de s’enfoncer dans un mensonge aussi peu scout qu’explosif. Paul se résout à apporter les explications attendues.

Eh bien voilà, il y a deux ans, pendant le premier camp de Reicha, nous avons voulu savoir ce qui était arrivé au frère de Lucette. Tu sais, Raoul, celui qui était considéré comme le délateur du maquis. Nous avons compris assez tard que la clé du mystère se trouvait sous le sol du foyer de la cheminée du Kraal. Nous…

Il marque une hésitation.

J’AI commis l’erreur très regrettable de vouloir aller chercher cette sacoche de documents sans t’en parler, dans l’idée de te

présenter tout un peu plus tard. Seulement, ça ne s’est pas du tout passé comme nous le prévoyions. La cache se trouvait être l’entrée d’une grotte au fond de laquelle les hommes d’Alphonse nous attendaient. Nous ne pouvions pas imaginer tomber sur des trafiquants de drogue argentins, prêts à tuer pour obtenir ce qu’ils voulaient. Paul avale difficilement sa salive, le souvenir est encore douloureux.

Nathanaël et moi avons failli mourir, il s’en est fallu de peu. Par la suite, nous avons découvert le village souterrain que les paysans de Reicha avaient construit pour se protéger de l’épidémie de peste. Nous avons même vu la fameuse cloche, elle était suspendue dans un couloir d’aération. Nous avons pensé que c’était le vent qui la faisait sonner, sans trop comprendre comment c’était possible. Nous y avons aussi découvert les restes de Raoul, et c’est sans doute là que les Argentins ont récupéré l’or l’année suivante. Alphonse avait des problèmes d’argent, car un de ses convois de drogue avait disparu. Il comptait se refaire financièrement avec ce trésor que son propre père avait cherché à voler aux résistants soixante ans plus tôt. Quand on est ressortis de la grotte, c’était l’évacuation du camp de réfugiés. Tout est allé très vite, et une fois à la maison, j’étais physiquement incapable de parler de cette histoire. Ça a été très dur pour moi. J’ai mis plusieurs mois à m’en remettre et ne voulais plus en entendre parler. Et là, tu nous as renvoyés à Reicha. Alphonse y était aussi pour récupérer l’or.

Fred ne dit rien, il observe son CP avec un regard attristé, son teint déjà naturellement pâle est passé au blanc aspirine, ce qui contraste encore plus avec ses cheveux roux.

F.-X. poursuit la narration et explique sous un nouvel angle les événements survenus l’année précédente. Joseph essaie à son tour d’apporter bien maladroitement son explication, confirmant ainsi qu’il était lui aussi partie prenante dans l’affaire. S’ensuit un silence de plus en plus gênant. Les garçons sont désemparés par la réaction de Fred. On dirait un mort-vivant, même son regard fuit dans le vide.

Il finit par sortir de sa torpeur :

Et chez les guides, elles sont toutes au courant, elles aussi ?

Juste Antoinette, précise Paul. Pour l’Épervier, il y a Nathanaël et son second, croit-il bon d’ajouter pour être entièrement honnête.

Un silence de plomb retombe sur la salle qui semble plus sombre. Les murs gris prennent le pas sur les dessins devenus pâles, personne n’ose plus parler. Finalement, Paul conclut :

Nous sommes tous infiniment désolés de ne pas t’avoir informé, nous aurions dû le faire au début, nous n’avons pas eu le courage de t’en parler par la suite. C’était une erreur, je te demande pardon. Nous nous sommes enfoncés dans ce silence, et je comprends que tu ne l’acceptes pas.

Que je « NE L’ACCEPTE PAS » ? ! rugit Fred. Mais tu te rends compte de ce que vous venez de me raconter ? Je t’ai confié ta patrouille parce que j’avais confiance en toi, je te rappelle que tu as promis de m’être fidèle ! Et vous deux aussi ! conclut-il d’un ton menaçant.

Fred se tait, prend sa tasse de thé d’une main tremblante et doit s’aider de l’autre pour arriver à en boire le contenu. Les garçons regardent fixement la table, n’osant lever les yeux vers le chef qu’ils ont blessé si cruellement. Soudain, le téléphone de Fred se met à vibrer. Il est dans sa poche et, malgré le tissu et la table, tous entendent le bourdonnement avec une clarté déconcertante. C’est un bruit entêtant qui essaie de les raccrocher au monde réel, une intrusion inopportune qui offre pourtant une porte de sortie aux garçons. Fred consulte finalement l’appareil d’un geste nerveux, le remet dans sa poche et conclut d’une voix glaciale : La réunion est terminée, j’ai besoin de réfléchir à tout ça, mais nous n’en resterons pas là, vous pouvez me croire.

Il se lève et fait un signe de croix pour entamer la prière qui clôture traditionnellement les CDH. Tous l’imitent et attendent qu’il prenne la parole pour invoquer le Seigneur, mais le chef reste silencieux. Les scouts n’osent pas bouger, tous attendent, espèrent

une parole, mais rien ne vient. Fred est immobile, la bouche désespérément fermée. C’est comme s’il disait aux garçons : « Là, maintenant, vous êtes seuls devant Dieu et votre conscience avec votre faute, il va falloir assumer, je ne peux plus rien faire pour vous. »

C’était peut-être simplement parce que, trop secoué par ce qu’il venait d’apprendre, Fred était incapable de formuler la moindre prière intelligible. La tête vide, sans un mot, il fait un nouveau signe de croix et part. Il referme derrière lui la porte, laissant les trois garçons dans un silence sinistre.

D’un pas mécanique, Fred retourne chez lui à pied, ce qui représente une bonne trotte qu’en d’autres temps, il aurait fait en transport en commun, mais il lui faut marcher, se remettre du choc. Ils lui ont menti, ils se sont tout bonnement payé sa tête, lui, le grand rouquin qu’on surnommait « allumette », le grand échalas qu’on pensait incapable de diriger une troupe. Eh bien, « on » avait raison. Il est finalement d’une incompétence rare et dangereuse, la réalité s’impose cruellement, on n’échappe pas à son destin. Ce que certains appellent pompeusement son « règne de chef de troupe » n’est qu’une vaste blague loufoque et blessante. Une perte de temps et d’énergie au regard de ce qu’il avait enduré et sacrifié à ses scouts. Quelle ingratitude de leur part ! Lui qui était rentré profondément déprimé de chaque camp, ou plutôt de chaque naufrage, et avait trouvé en lui les ressources pour reprendre la barre et remotiver ses garçons. Au fur et à mesure que ses pas le mènent vers sa colocation, la pensée fugace s’impose et devient certitude, elle écrase tout argument contraire et, finalement, le libère. C’en est fini, il va mettre un terme à ce cirque, à cette tragédie qui lui a tant coûté. Au bout d’une heure de marche, il sent vibrer à nouveau son téléphone dans sa poche, ne prend pas l’appel de F.-X., mais se rappelle soudainement qu’il a rendez-vous avec Virginie pour aller au théâtre. Il accélère le pas et finit le parcours en courant. Elle l’attend de pied ferme sur le palier de la porte.

Eh bien, tu es en retard, mon chéri, lui dit-elle en l’embrassant.

Tes scouts t’ont encore retenu ?

Oui, désolé, j’ai eu un problème qu’il a fallu régler. Enfin d’ailleurs ce n’est pas tout à fait résolu. J’en ai pour cinq minutes, et nous pourrons aller au théâtre.

Encore des choses à faire pour ta maudite troupe ! Tu n’as vraiment rien de plus important dans la vie ? Fais-le plus tard, on va être en retard, reprend-elle, amère.

— Ça va être rapide et ça va te plaire, ne t’en fais pas, répond-il d’un ton mystérieux en pénétrant dans l’appartement. Fred a un sourire cruel et déterminé qu’elle ne lui a jamais vu jusque-là, aussi n’ose-t-elle pas le questionner davantage.

Fred se précipite dans sa chambre, laissant Virginie discuter avec Mathieu, son colocataire, qui lui aussi se prépare pour une sortie.

L’e-mail contient trois phrases courtes et définitives, trois traits noirs sur fond blanc pour barrer définitivement trois malheureuses années, se dit Fred avec amertume.

Objet : Départ de la troupe

Je viens de comprendre l’inanité de ma tâche de chef de troupe.

Ces trois années ont été un fardeau trop lourd pour un résultat bien décevant comme je viens de le découvrir.

Il est temps maintenant de me tourner vers des tâches plus utiles.

Je cesse mes fonctions de CT immédiatement et définitivement.

Il relit plusieurs fois le message, le cœur battant, ce n’est pas une démission, car cela pourrait se refuser. C’est une décision.

« La première vraie décision d’adulte que je prends depuis des années », se dit-il.

Puis, hésitant, au moment d’envoyer l’e-mail à son chef de groupe, il ajoute une quatrième phrase :

Je te laisse voir les raisons de mon départ avec la HP et décider des actions à mener à leur encontre.

Il signe d’un « Fred » assez sec et envoie l’e-mail tout en regrettant immédiatement la dureté de son message. Après tout, le CG a lui aussi de quoi être amer, et sa fuite ne va pas l’aider. Mais la colère froide qui anime Fred reprend le dessus. Virginie passe une tête par la porte. Pas encore changé ? interroge-t-elle, désappointée.

Tiens, viens voir.

Il lui montre l’écran de son ordinateur tout en s’éclipsant dans la salle de bains. Interloquée, Virginie regarde longuement le message. Alors ça y est, il a franchi le pas et coupé définitivement le cordon avec cette troupe qui lui apportait plus de chagrin que de bonheur depuis trop longtemps. Son Fred reprend enfin son destin en main, lui qui est revenu complètement abattu de chacun de ses camps. Lui qu’elle a vu travailler des heures durant à compléter des dossiers administratifs incompréhensibles et organiser des jeux avec un souci inouï du détail. Elle est interrompue dans ses pensées par le bourdonnement du portable de Fred laissé sur la table. Elle regarde l’écran, visiblement l’annonce avait déjà fait son effet, le smartphone affiche déjà une dizaine d’appels manqués, de messages et de SMS. Les noms de F.-X., du CG et de Joseph reviennent au milieu de numéros de téléphones fixes non identifiés.

« Mais quand vont-ils accepter de le laisser tranquille  ? » s’indignet-elle.

Rageusement, elle éteint complètement l’appareil, presque déçue de ne pas pouvoir faire disparaître définitivement ces interlocuteurs envahissants.

Quelques minutes plus tard, Fred sort de la salle de bains. Très chic, il porte un costume en velours marron, une chemise blanche et un nœud papillon noir. Virginie fait mine de ne pas remarquer les yeux rouges de son amoureux, l’embrasse et reste un moment dans ses bras pour le réconforter et lui montrer qu’elle est là dans ces moments difficiles, mais décisifs, de leurs vies.

Allez, mon chéri, il faut y aller, dit-elle en passant son bras sous le sien pour le guider vers la porte.

Fred attrape au passage son téléphone qu’il enfourne machinalement dans sa poche.

Deux heures plus tard, le couple sort du théâtre et s’offre un dîner dans une brasserie, comme s’il était question de fêter dignement un heureux événement ou peut-être de chercher à repousser le plus possible le moment où il faudra regarder la vérité en face et à nouveau affronter la réalité. On ne raye pas trois années aussi intenses comme cela. Les blessures vont être longues à cicatriser. La conscience pas tout à fait tranquille, Fred s’efforce de paraître heureux au côté de son amie. Virginie fait mine de rien et évite soigneusement tout sujet qui puisse, d’une façon ou d’une autre, remettre le scoutisme dans la conversation. Vers minuit, il faut tout de même se séparer. Si Fred a enfin fait le deuil de sa troupe, Virginie n’est pas au bout de ses études de médecine et la journée à venir s’annonce chargée. Ils s’embrassent et se quittent. Fred préfère rentrer en marchant.

Regrets et colères d’avoir été trompé se heurtent en une guerre interminable. Quand l’un des deux sentiments l’emporte, l’autre lance un nouvel assaut et déstabilise le pauvre Fred qui chancelle à chaque pas. Les arguments légitimes luttent contre les pulsions, Fred dresse un bilan de plus en plus amer de ces dernières années. C’est la colère qui l’emporte, et il arrive chez lui déterminé à assumer jusqu’au bout sa décision. Ils l’ont bien cherché !

Fred gravit les marches de l’escalier, encore complètement absorbé par ses pensées, arrive sur le palier et, au moment de lever la tête vers sa porte pour y introduire sa clé, il sort brutalement de sa torpeur avec un hoquet de surprise. Devant lui, le visage sombre et triste, l’attend son chef de groupe. Il est accompagné par deux policiers.

Tu ne consultes jamais ton téléphone ? Non, j’avais besoin de calme.

Bon, tu viens avec nous au commissariat. On a un gros pépin.

Paul

Les trois CP sortent à leur tour du local paroissial en silence. Joseph émet un murmure qui doit être un « au revoir » et part tristement vers son arrêt de bus. Paul et F.-X. enfourchent leurs vélos et partent en silence dans une autre direction. Les deux scouts pédalent l’un à côté de l’autre. Aucun des deux ne sait quoi dire. La réaction de Fred est pire que ce qu’ils auraient pu imaginer. Une sérieuse engueulade franche et virile, un entretien musclé chez le CG aurait été acceptable. Les garçons auraient assumé n’importe quelle sanction, enfin, surtout celles qui n’auraient pas remis en cause leur poste de CP et leur présence dans la troupe. Mais le silence froid du chef de troupe laisse envisager tous les scénarios.

« Même le pire », se dit tout à coup Paul qui ne peut s’empêcher de faire part de ses craintes à son ami.

Tu penses que Fred peut essayer de se suicider ?

Se rendant subitement compte de l’extravagance de sa question, il argumente :

Il avait l’air si déprimé, je ne l’ai jamais vu dans cet état. Franchement, je suis inquiet.

Je ne sais pas, admet F.-X., c’est la première fois que je le vois comme ça. À mon avis, on va prendre cher. Je ne sais pas ce qui va nous arriver, mais il ne va pas nous pardonner comme ça.

Je n’arrive pas à imaginer ce qu’il va se passer. Tu crois qu’il peut nous virer ? La troupe sans nous trois, ça va faire un pataquès.

Surtout quand il comprendra que nos seconds sont aussi dans le coup.

F.-X. regarde droit devant lui, profondément ému. Il pédale en silence sur quelques mètres.

T’étais vraiment obligé de la ramener avec cette histoire de grotte ? !

Oh, ça y est, c’est de ma faute !

La remarque de F.-X. a porté et fortement blessé Paul qui ne peut admettre son immense faute dans cette affaire. C’est pourtant le principal coupable de ce gâchis, et il en est parfaitement conscient. Non seulement il a lourdement insisté pour laisser les chefs en dehors de l’affaire lorsqu’il était encore possible de leur en parler, mais c’est lui qui, par pure vanité, a fini par lâcher le morceau.

Pris au piège, incapable de supporter la pression déjà lourde, il opte instinctivement pour la fuite. C’est lâche, mais il ne veut plus supporter les remarques et les reproches de F.-X. Il appuie rageusement sur ses pédales et prend la fuite, laissant son camarade quelques mètres derrière lui. Devant lui, le feu passe au rouge, mais il choisit de le brûler en pédalant de plus belle. F.-X. s’arrête respectueusement au carrefour et laisse Paul prendre une centaine de mètres d’avance, tout en regrettant le comportement lâche et incivique de son camarade. Au vert, il reprend sa route, un instant tenaillé par l’envie de le rattraper et de lui dire clairement ce qu’il pense de son immaturité et des dégâts qu’il a causés. Au loin, Paul fonce de plus en plus vite. Pour échapper à son camarade et à sa mauvaise conscience, il se met debout sur ses pédales et file le long des voitures en stationnement dans ce quartier résidentiel. La rue est déserte. F.-X. accélère à son tour pour le rattraper quand, tout à coup, il voit son camarade heurter de plein fouet une porte de voiture qui vient de s’ouvrir devant ses roues. Le scout fait un plongeon par-dessus son guidon et atterrit violemment sur le sol. Inquiet, F.-X. redouble d’efforts pour secourir son ami. Trois hommes sortent du véhicule accidenté, un énorme 4x4 noir

de la marque BMW. Deux d’entre eux relèvent Paul qui semble passablement sonné. Mais le troisième homme assène un coup au scout qui s’effondre immédiatement. Sans ménagement, les deux hommes enfournent le garçon à l’arrière du véhicule aux vitres teintées. Surpris par la tournure des événements, F.-X. cesse machinalement de pédaler, mais son vélo, pris par sa vitesse, continue d’avancer en direction des ravisseurs qui se retournent et lui font face. Comprenant qu’ils en ont désormais après lui, le scout bloque vivement ses freins, dérape sur le côté et, posant un pied au sol, tourne immédiatement son vélo dans le sens inverse. Debout sur ses pédales, il cherche à gagner de la vitesse pour échapper à l’un des poursuivants, qui sprinte dorénavant dans sa direction. Il s’en faut de peu pour que l’homme n’agrippe le petit sac à dos du scout. D’un coup de guidon, celui-ci s’écarte du coureur, tout en poursuivant son accélération. Derrière lui, un crissement de pneus, un homme assis dans le 4x4 hèle son camarade :

¡Venga rápidamente!

Surpris, F.-X. retourne la tête pour dévisager son agresseur. Cheveux noirs, pas vraiment grand, peut-être un mètre soixantedix, visage mal rasé. Il porte un costume avec une chemise blanche largement ouverte. À son poignet brille une grosse montre en métal doré. Comprenant que la poursuite ne s’arrête pas là, F.-X., désespéré, pédale de plus belle. De retour au carrefour, il choisit à son tour de brûler le feu rouge dans l’espoir de gagner de la distance sur ses poursuivants. Il opte pour une rue en sens unique qu’il prend à contresens en empruntant les trottoirs sous l’œil stupéfait des passants. Enfin débarrassé de ses poursuivants, il ralentit un peu, poursuit sa route, tourne à un nouvel embranchement et se retrouve nez à nez avec la BMW. Le scout prend le parti de la croiser en empruntant à nouveau le trottoir, profitant ainsi du délai nécessaire pour que le chauffeur effectue un demi-tour. Mais ces véhicules ont une capacité d’accélération spectaculaire et l’avance est avalée en quelques secondes. F.-X. pédale comme un

dératé, le cœur battant à tout rompre. Le 4x4, gêné par le trottoir et les voitures en stationnement, le suit et cherche un endroit pour le stopper. C’est alors que F.-X. remarque une petite ruelle de son côté. Il fait mine de poursuivre tout droit, bloque les freins au dernier moment et tourne brutalement dans la ruelle, il gagne ainsi quelques mètres d’avance, ce qui lui permet d’emprunter un passage étroit entre deux maisons. Cette fois, les poursuivants ne peuvent pas le suivre. Hors d’haleine, il pédale toujours le plus vite possible, la peur au ventre, craignant de croiser à nouveau les ravisseurs de Paul. Il tourne une nouvelle fois, au hasard des rues, s’enfonce de plus en plus dans ce quartier qu’il n’arrive plus à reconnaître. Il se met désespérément à la recherche d’un passant, d’un policier auprès de qui trouver refuge tout en redoutant de tomber une nouvelle fois sur le sinistre bolide noir. Au détour d’une rue, il passe devant une maison qu’il reconnaît, c’est celle de Damien, l’un des scouts de la patrouille de Joseph. Il est déjà passé chez lui rapporter du matériel échangé pendant un week-end. Il s’agit d’un pavillon assez ancien en brique et pierre de taille. Le mur d’enceinte est entièrement recouvert de lierre taillé. L’entrée se compose d’un portail principal en fer forgé, obturé avec des plaques de fer peintes en noir. Au sommet, des piques dressées déconseillent l’escalade. Sur le côté, un petit portillon du même type. F.-X. tente sa chance, la porte n’est pas verrouillée, il s’y précipite et cache son vélo dans un fourré à l’intérieur du jardin. Le calme environnant détonne avec l’état de nervosité du scout qui n’ose regarder dans la rue à travers le portail pour vérifier que personne ne l’a vu pénétrer dans le jardin. Pour plus de sécurité, et parce qu’il ne supporte plus la solitude, F.-X. se précipite à la porte d’entrée et sonne plusieurs fois avec fébrilité. Il lui semble que tout peut arriver dans ces secondes interminables. Il sent déjà dans son dos l’homme à la montre dorée qui ne le ratera pas cette fois, il en est certain. La porte s’ouvre, c’est le père de Damien, F.-X. le bouscule et se jette littéralement dans la maison.

François-Xavier ? Mais que t’arrive-t-il ? s’étonne l’homme assez surpris par le manque de courtoisie de ce garçon qui lui avait pourtant paru bien éduqué.

F.-X. est incapable de parler tant il est essoufflé. Il s’appuie contre la rambarde en fer forgé de l’escalier en bois qui occupe la majeure partie du vestibule et finit par s’asseoir sur une marche. Il respire lourdement, son cœur bat si fort qu’il n’arrive pas à se concentrer sur ce que lui dit l’homme debout devant lui. En atteignant enfin ce refuge, toute la pression est sortie d’un coup, et F.-X. a toutes les peines du monde à surmonter son émotion pour s’expliquer. Son corps entier est pris de tremblements.

Inquiet, le père de Damien l’aide à se relever et le fait entrer dans le salon. F.-X. reprend lentement ses esprits et balbutie difficilement quelques mots, tant il a le souffle court : Ils l’ont kidnappé ! Ils ont pris Paul ! Il faut prévenir les autres !

— Allons, calme-toi, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Attends, je vais te chercher un verre d’eau.

Le père de Damien disparaît dans le vestibule, appelle son fils par l’escalier, puis se dirige vers la cuisine. Il n’a visiblement pas compris toute l’urgence de la situation. Pour F.-X., c’est limpide. Trois hommes de type sud-américain et parlant espagnol ont kidnappé son ami. Ils voulaient l’attraper lui aussi. Pas la peine d’être grand clerc pour comprendre. Quelqu’un au sein de la mafia argentine est venu venger Alphonse et punir les scouts. Joseph, Nathanaël et peut-être Antoinette sont en première ligne. Il faut aussi alerter les autres scouts de la troupe, peut-être les guides et les éclaireurs. Reprenant son calme, F.-X. sort son portable de sa poche et compose le numéro de Fred. L’affaire des aveux semble appartenir à un autre siècle désormais. Mais Fred ne répond pas. Déçu, il lui laisse un message et appelle aussitôt Joseph.

Salut, F.-X., ça va ?

Non, pas du tout, on a été attaqués avec Paul, il a été kidnappé.

Tu sais, j’ai réfléchi pour Fred, on devrait lui écrire une lettre d’excuses, et…

F.-X. le coupe brutalement.

Tu ne comprends pas, écoute-moi ! Laisse tomber l’histoire de Fred, ils sont revenus ! Les Argentins ! Ils ont attrapé Paul, ils l’ont assommé, je l’ai vu tomber comme une pierre. Ils l’ont embarqué dans leur voiture, j’ai failli y passer moi aussi.

Quoi ? Quoi ? Les Argentins ? Mais ce n’est pas possible ! Alphonse et ses potes sont morts !

C’est peut-être d’autres amis, sa famille, je ne sais pas, moi. Écoute, ce n’est pas le plus urgent. Préviens tout le monde, il faut rester à l’abri. Est-ce que tu peux prévenir Nath et Antoinette ? Elle est à Prague, il y a peu de chances qu’elle soit en danger, mais on ne sait jamais.

— OK. Et Fred ?

Il ne répond pas, je vais réessayer. Bon, je raccroche. Ah, et pas la peine de prévenir Damien, c’est fait, je suis chez lui.

OK, je te tiens au courant et me barricade chez moi.

F.-X. raccroche, un léger bruit derrière lui dénonce une présence dans le salon, il se retourne brusquement. Devant lui, le père de Damien, un verre dans la main, est livide.

J’ai tout entendu, il faut appeler la police et prévenir les parents de Paul.

Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook