La playlist de Noël d’Ariel « Santa Baby » d’Eartha Kitt « Every Year, Every Christmas » de Luther Vandross « Silent Night » de The Temptations « A Child Is Born » de Rihanna « My Gift to You » d’Alexander O’Neal « Christmas (Baby, Please Come Home) » de Jennifer Hudson « O Holy Night » de Mariah Carey « Sleigh Ride » de TLC « Oh Santa ! » de Mariah Carey « Hallelujah » de Fantasia « Rain & Snow » de B2K « Just Ain’t Christmas » de Ne-Yo « The Christmas Song » de Gregory Porter « Comin’ for X-Mas? » d’Usher « Merry Christmas, Darling » de Timi Dakolo et Emeli Sandé « Santa Baby » de Rev Run ft Puff Daddy, Mase, Salt-N-Pepa, Snoop Dogg, Keith Murray et Onyx « Cold December Nights » de Boyz II Men « Is It Morning Yet? » de James Fauntleroy « Eyes for You » de Justine Skye « Do You Hear What I Hear? » de Destiny’s Child « What Christmas Means To Me » de Stevie Wonder « 8 Days of Christmas » de Destiny’s Child « Soulful Christmas » de Faith Evans « In Love at Christmas » de K-Ci et JoJo « Little Drummer Girl Remixed » d’Alicia Keys « All I Want for Christmas » de TLC « What Do the Lonely Do at Christmas? » de The Emotions « Little Drummer Boy » de Lauryn Hill « Christmas in the City » de Mary J. Blige et Angie Martinez « Little Christmas Tree » de Michael Jackson « Winter Wonderland / Here Comes Santa Claus » de Snoop Dogg et Anna Kendrick
La playlist de Noël de Trey « Let It Snow » de Boyz II Men « This Christmas » de Mustard feat Ella Mai « Someday at Christmas » de Mario « Rudolph the Red-Nosed Reindeer » de DMX « Loneliest Time of Year » de Mabel « I Still Have You » de Charlie Wilson « Wonderful Christmas Time » de Kelly Rowland « Christmas in Hollis » de Run-D.M.C. « What You Want for Christmas » de Quad City DJ’s, The 69 Boyz et K-Nock « The Mistletoe and Me » d’Isaac Hayes « 3 Kings » de Yo Gotti, Fabolous et DJ Khaled « 12 Days of Christmas » de Gucci Mane « Ghetto Christmas » de Love Renaissance (LVRN), 6LACK et Summer Walker « You’re Mine » de Jeremih « Come December » de Jordan Fisher « Christmas With You » de Ceraadi « Holiday Celebrate » de Toni Braxton « Christmas Love » de Victory « O Come, All Ye Faithful » de Kirk Franklin et The Family « Merry Christmas, Baby » d’Otis Redding « Give Love on Christmas Day » de SWV « Another Lonely Christmas » de Prince « The First Noël » de Whitney Houston « K for Christmas » de Lil Mosey « Coming Home for Christmas » de Luke « My Christmas » de Tony! Toni! Toné! « Sleigh » de Smino, avec Monte Booker et Masego « Christmas Without You » de Xscape « Kiss Me, It’s Christmas » de Leona Lewis et Ne-Yo « Sweet Little Jesus Boy » de Tyrese « All I Want for Christmas Is You » de Mariah Carey
UN Playlist de Trey « Let It Snow » de Boyz II Men
J-17 avant Noël Je suis à deux doigts de commettre un meurtre. – Mais je croyais que c’était deux pour le prix d’un ? J’ai vu l’offre promo dans la vitrine de la librairie, là-bas, dit la femme blanche aux mèches blondes. Elle parle de notre concurrent Books ! Books ! Books ! J’ai envie de lui demander pourquoi, dans ce cas, elle n’est pas entrée dans cette librairie, mais je me retiens. Je lui décoche mon plus beau sourire Colgate. À côté d’elle, sa fille me regarde avec un intérêt non dissimulé. – Ne vous méprenez pas, j’aime les bonnes affaires autant que n’importe qui, mais nous sommes un commerce indépendant. J’insiste sur le mot « indépendant », puis je poursuis : – Alors, en achetant à Wonderland, vous soutenez le quartier. Et une librairie familiale appartenant à des personnes noires. La femme semble gênée, à présent. Elle échange un regard avec sa fille, qui souffle bruyamment avant de lâcher : 7
– Maman, c’est bon. Paye, c’est tout. Sa mère semble peser le pour et le contre. Je parie qu’elle a peur de passer pour une raciste si elle ne soutient pas la librairie. En vérité, pour moi, elle est juste radine. Cela dit, après réflexion, elle a peut-être aussi des difficultés financières. – Tenez, je vous offre quelques marque-pages. J’en attrape deux derrière le comptoir et les lui tends. L’un dit Vive les librairies indépendantes ! et l’autre Black Lives Matter. Ma famille est très subtile. Les yeux de la femme s’écarquillent en les lisant. Puis elle plonge la main dans son sac, en sort sa carte bancaire, et je me retiens de lever les bras au ciel en signe de victoire. Avec cette vente, on a atteint notre objectif journalier. Ma mère m’a promis que, si on y arrivait, elle me laisserait partir plus tôt pour aller à la fête de Noël de Bébé. Bébé Richards fait partie de mon groupe d’amis du lycée, et s’il y a une chose à savoir à son sujet, c’est qu’elle sait faire la fête. Je ne sais pas pourquoi elle organise une soirée de Noël un mercredi, plus de deux semaines avant le réveillon, mais je m’en fiche. Tant que ça m’éloigne de la librairie et des devoirs, ça me va. – Merci d’avoir choisi Wonderland, je m’exclame en lui tendant ses livres. Joyeux Noël. – À vous de même. Elle me sourit en retour, mais ça sonne faux. Sa fille, en revanche, m’adresse un clin d’œil avant de quitter la boutique. – Tu dragues encore les clientes ? Papa s’approche de la caisse et l’ouvre, le regard fixé sur l’argent. Il se gratte la nuque. 8
– On a atteint l’objectif. Kobe ! Je lève les bras et fais claquer mes poignets comme si je dunkais à la Kobe, mon idole absolue. Qu’il repose en paix. – Ce n’était pas plus animé à cette période l’an dernier ? Papa promène son regard dans la librairie et j’en fais autant. Il a raison, c’est plutôt calme. Mon père est sur les nerfs depuis l’ouverture de Books ! Books ! Books ! Il est convaincu qu’ils nous ont piqué tous nos clients, et il me le répète à chaque fin de journée. Mais je suis sûr que ça va se remplir à l’approche de Noël, surtout grâce à la playlist de compétition que j’ai concoctée pour l’occasion ! Sobrement intitulée Les Meilleures Chansons de Noël par des artistes noirs : « 8 Days of Christmas » de Destiny’s Child, « This Christmas » de Chris Brown… et est-ce qu’on peut dire que c’est Noël sans Mariah, hein ? – Faut te détendre, papa. Je passe un bras autour de ses épaules. On fait pratiquement la même taille maintenant, un mètre quatre-vingtcinq, et avec mes yeux écartés, mon nez large, ma mâchoire carrée et ma silhouette élancée, je suis le portrait de mon père trente ans plus tôt. Papa répond par un grognement. – Je pars bientôt, mais je peux ranger un peu d’abord et discuter avec quelques clients, je propose. Papa ferme le tiroir-caisse et désigne un groupe de personnes devant lui. – Si ces gamins n’achètent rien, dis-leur de dégager. Combien de fois il faut que je te le répète, Trey ? On n’est pas une bibliothèque. Un jour, cette librairie sera à toi, et tu ne peux pas laisser les clients traîner comme ça. 9
Je ne veux pas de la librairie, j’ai envie de rétorquer, mais – comme toujours – je ravale mes mots. Wonderland a été fondée par mon arrière-grand-père, et c’est l’héritage de ma famille. C’est la première et la seule librairie indépendante appartenant à des Noirs sur Stoke Newington High Street – à Londres. Papa a grandi ici, et tout ce qu’il souhaitait, gamin, c’était reprendre les rênes et être le patron. Moi, c’est différent. Mon rêve, c’est de vaincre ma peur de la scène pour devenir chanteur, remplir des salles entières, percer dans l’industrie musicale. L’une de mes résolutions du Nouvel An sera de m’inscrire à des concours de chant pour apprendre à me produire devant un public, même restreint. Sans avoir le tract et, si possible, en étant sobre. Je ne veux pas décevoir mes parents, persuadés que Wonderland est mon avenir, mais je veux voir jusqu’où la chanson peut me mener. Alors, je prie sans arrêt pour que mon petit frère Reon ait envie de reprendre la librairie. Les gamins qui traînaient sont partis, laissant derrière eux quelques livres négligemment posés par terre – pas étonnant que mon père ait voulu les mettre dehors. Je remets les ouvrages en rayon, avant de faire le tour du reste de la boutique pour m’assurer que les autres clients n’aient pas besoin d’aide. Je me mets à fredonner doucement Let It Snow qui sort des enceintes. – Oh, vas-y, DeVante ! lance Boogs en entrant dans la boutique. Je ris. – Mauvais groupe, frérot. – Ah bon ? insiste Boogs en fronçant les sourcils. C’est pas Jodeci ? 10
– Boyz II Men. On se tape dans la main, et je serre dans mes bras la fille se tenant aux côtés de Boogs, emmitouflée dans son manteau en patchwork multicolore. – Hé, Santi. Santi rejette ses longues vanilles par-dessus son épaule et hausse les sourcils. – DeVante ? – Qu’est-ce que t’en sais ? rétorque Boogs. T’écoutes que Coldplay. Boogs et Santi se chamaillent tandis que je secoue la tête. Boogs, de son vrai nom Dre Deton, est mon meilleur ami. Il a emménagé à Stoke Newington il y a un peu plus d’un an. Il a appartenu à un gang dans son ancien quartier – l’information a très vite circulé à son arrivée, mais on s’est entendus tout de suite. La peau et les yeux clairs, il a brisé des cœurs avec sa gueule d’ange et sa capacité à enflammer le dancefloor – d’où le surnom Boogs, diminutif de Boogie – jusqu’à sa rencontre avec Santi Bailey. Techniquement, c’est grâce à moi qu’ils se sont rapprochés, puisque je sors avec la sœur jumelle de Santi, Blair. Des filles identiques aux looks et aux centres d’intérêt opposés : Santi s’habille comme si elle avait été hippie dans une vie antérieure et me demande toujours des conseils de lecture, tandis que Blair est passionnée de mode, et je peux compter sur les doigts d’une main les fois où on a parlé de livres. Sur le papier, j’ai plus d’affinités avec Santi. Mais Blair et moi, ça fonctionne, à notre manière. Elle est exigeante et audacieuse dans tout ce qu’elle entreprend. Les contraires s’attirent, j’imagine. Santi se retourne vers moi. 11
– Vous avez le nouveau Estee Mase ? – Oui, il est près des caisses, je réponds. Elle s’éloigne, et Boogs chuchote : – Ne la laisse pas l’acheter. Je le lui ai déjà pris. Je plisse les yeux. – Ah bon ? Attends. Où ça ? Je t’ai pas vu ici récemment. Boogs se passe la main sur le visage. – T’énerve pas, mais je l’ai acheté chez Books… – Pardon ? je le coupe. Je le dévisage, incrédule. – Je sais, mais vous n’en aviez plus en stock… se justifie Boogs d’un air penaud. – Pas cool, mec. C’est notre concurrent ! Pense à ta communauté. Je secoue la tête, désirant changer de sujet. – Désolé, frérot. Et toi, t’as pris quoi à Blair ? – Pour quoi faire ? Je fronce les sourcils. Boogs me regarde comme si j’avais deux têtes. – L’anniversaire des jumelles, c’est demain. Quoi ? Non, c’est pas possible. Je sors mon téléphone et consulte le calendrier. Merde ! Eh oui, aujourd’hui, c’est le 8 décembre. Boogs siffle. – Elle va te tuer. Il n’a pas tort. Et elle n’aurait pas tort. Je ne peux pas lui offrir un livre, elle saura que je l’ai eu gratuitement à la boutique et de toute façon, elle ne le lira pas. La rue commerçante doit être blindée à l’approche des fêtes de fin d’année, et c’est trop tard pour commander en ligne. 12
– Et hormis le bouquin d’Estee, t’as pris autre chose à Santi ? je demande, espérant que Boogs n’ait pas sorti le grand jeu. – Un coffret bien-être que j’ai trouvé sur Etsy. Mais tu sais qu’elle ne fait pas la difficile avec les cadeaux – contrairement à ta meuf. Je grogne. Comment en suis-je arrivé là ? Blair et moi discutions de son anniversaire il y a à peine une semaine, mais entre les heures supp’ à la librairie et tous les préparatifs des soldes du 26 décembre, ça m’est complètement sorti de la tête. Elle va être furieuse. Déjà que ça ne va pas fort entre nous ! Nous sortons ensemble depuis deux ans et avons souvent fait des pauses, mais en ce moment, ce n’est vraiment pas l’idéal. Et elle sera encore plus furieuse si Santi a un meilleur cadeau qu’elle. Blair estime que, puisqu’on était ensemble en premier, on doit donner le ton – ce qui ne me semble pas logique du tout. À chaque fois que Boogs fait un truc romantique pour Santi, Blair s’attend donc à ce que je fasse encore mieux. – Je vais trouver quelque chose, je marmonne. Au moins elle ne me cuisinera pas ce soir, vu qu’elle ne vient pas à la fête. – Blair t’a pas dit ? fait Boogs. D’après Santi, elle a changé d’avis. Elle vient. Avant que je puisse répondre, Santi revient vers nous, le livre d’Estee Mase entre les mains. Boogs et moi échangeons un regard, et elle le remarque. – T’as pris quoi à Blair pour demain ? interroge Santi. Je souris. – C’est une surprise. 13
et essayer d’effectuer plus de ventes ! Qu’est-ce qu’on ferait sans la librairie ? C’est notre gagne-pain, notre héritage. Je n’ai pas envie de reprendre Wonderland, mais je n’imagine pas ma vie sans elle. Et mes parents, ils feraient quoi pour s’en sortir ? Maman pourrait retourner dans les soins infirmiers, j’imagine, mais papa ? Wonderland, c’est tout ce qu’il a toujours connu. Vendre la boutique le détruirait. Maman tend sa main vers la mienne. – Je ne veux pas que tu t’inquiètes, chéri. Je suis sûre qu’on trouvera un moyen de s’en sortir. J’aimerais la croire, mais elle-même n’a pas l’air convaincue. – Allez, file ! Tu n’as pas une soirée ? J’ignore sa question. – Je peux rester et aider. Ma mère se lève, les bras grands ouverts, et j’en fais autant. Elle est menue, mais je me blottis contre elle comme un petit garçon. Je croyais vouloir savoir ce qui se passait à Wonderland, mais maintenant, je regrette d’avoir posé la question. L’idée de perdre cet endroit me donne l’impression que quelqu’un me tord les boyaux. Maman s’écarte et me regarde. – C’est Noël. Va t’amuser avec tes amis, d’accord ? Elle me tapote le bras et je hoche la tête, mais je n’ai plus le cœur à la fête.
DEUX Playlist d’Ariel « Santa Baby » d’Eartha Kitt
On s’arrête devant chez Bébé, et je regarde par la vitre de la voiture, incrédule. La maison, sur trois étages, est couverte de guirlandes lumineuses, comme si on était dans un film ou sur le compte Instagram d’une Kardashian. Je ne suis jamais allée à l’une des fêtes de Bébé, mais je sais qu’elles sont légendaires. Les photos sur les réseaux suffisent à faire se sentir nul n’importe qui n’étant pas invité. Et d’habitude, je ne suis pas invitée. Mais cette fois, ma meilleure amie Annika, qui est la cousine de Bébé, a réussi à me faire ajouter à la liste, avec Jolie. Annika se penche pour regarder la maison. Ses longues extensions noires cascadent dans son dos. – Je t’avais prévenue que ce côté de ma famille était riche et en faisait des tonnes. Le chauffeur de taxi tapote son volant avec impatience, attendant qu’on descende. – Je comprends toujours pas pourquoi elle fait une fête un mercredi, je relève. J’ai un cours tôt demain matin, et j’ai déjà prévu de ne pas rester longtemps. Annika rit. 17
– L’anniversaire de Santi et Blair, c’est demain, et les jumelles ont demandé à tout le monde de bloquer vendredi et samedi pour faire un truc. Même Bébé n’est pas assez courageuse pour affronter la colère de Blair. Je ne vois pas qui aurait envie de l’affronter de gaieté de cœur, je grommelle en mon for intérieur. – Mon maquillage est comment ? demande Jolie, et je plisse les yeux. Il fait sombre dans le taxi, mais son visage m’a l’air bien. – Parfait, je réponds avec un sourire. – Bon, on est prêtes, les filles ? intervient Annika. Je ne suis pas prête. Ce genre de soirée, ce n’est vraiment pas mon délire. J’aimerais être chez moi, en train de peindre ou attaquant ma pile de livres à lire, blottie dans mon lit, mais c’est ma dernière année au lycée et je me suis promis d’essayer d’être plus sociable. Je ne veux pas avoir de regrets plus tard. Je baisse les yeux sur mes mains et remarque qu’il reste encore des petites taches rouges. C’est la peinture que j’ai utilisée tout à l’heure sur ma nouvelle toile. Je gratte les taches, et des petits flocons rouges tombent sur mes genoux. Je descends de voiture et tire sur ma jupe courte. Complexée par mon poids depuis toujours, je ne suis pas habituée à porter des vêtements aussi révélateurs. Annika et Jolie me suivent, habillées de façon tout aussi sexy, et Jolie ébouriffe sa coupe pixie brune pour lui donner plus de volume. – Ne le dis à personne, mais j’ai presque envie de vomir, chuchote Jolie, le visage plus pâle que d’habitude. Moi non plus, je ne me sens pas très bien. Il y a quelque chose chez les gens populaires qui me met mal à l’aise. Je 18
regarde le taxi avec nostalgie, mais il démarre, comme si le chauffeur avait perçu mon envie de m’enfuir. Annika nous prend toutes les deux par le bras. Elle porte une robe moulante qui lui colle à la peau. Elle trépigne sur ses talons hauts. – Allez, j’ai les tétons qui gèlent. On s’approche de la porte d’entrée, et j’entends Drake demander à Kiki si elle l’aime. La musique est si forte que les basses me traversent le corps, mais je sens quand même mon cœur battre à tout rompre. Et si Bébé avait changé d’avis ? Si elle avait décidé qu’elle ne voulait plus qu’Annika à sa fête ? Je ne pourrais plus jamais me montrer à l’école. Annika sonne. Pendant un moment, je pense que personne ne nous entendra à cause de la musique, mais la porte s’ouvre et Bébé apparaît. Un verre plein d’une boisson rouge à la main, elle rejette ses longues boucles noires par-dessus son épaule. Elle est magnifique, vêtue d’une robe dorée à épaules dénudées qui met en valeur sa peau d’un brun clair. Sa taille est toute fine et ses lèvres semblent plus pulpeuses que d’habitude. Tout le monde sait qu’elle se fait des injections, même si elle jure qu’elle se contente de les redessiner au crayon. Elle nous regarde toutes les trois, son regard s’attardant un peu plus longtemps sur moi, puis elle sourit – un sourire sincère –, et mon cœur se calme. – Bienvenue, les filles ! Elle serre Annika dans ses bras. – Entrez, entrez. Vous faites rentrer le froid. Jolie pousse un petit cri à côté de moi et se précipite à l’intérieur. Je pénètre lentement dans la maison, et je retiens mon souffle. Tout le monde danse, discute, prend des selfies. 19
Je perçois l’odeur de la sueur et des phéromones qui se dégagent de la foule. Qui sont tous ces gens ? – Waouh, il y a du monde, remarque Annika. Surtout pour un mercredi. – Ouais. J’ai dit à tout le monde d’amener un ami et de se mettre dans l’ambiance de Noël. Bébé prend une gorgée de son verre, et ses yeux s’arrêtent sur mes jambes nues. Elles sont deux fois plus épaisses que les siennes. Elle croise mon regard et sourit, mais cette fois, ça n’atteint pas ses yeux. Je tire sur ma jupe en espérant qu’elle me couvrira davantage, mais bien sûr, ça ne change rien. Une fille que je reconnais vaguement du lycée vient chercher Bébé pour l’entraîner sur la piste de danse. – Il y a à boire et à manger dans la cuisine, réussit-elle à lancer par-dessus son épaule en s’éloignant. – On boit quelque chose ? propose Annika, et Jolie hoche la tête. Je n’aime pas l’alcool – ça m’endort –, mais je ne veux pas être la rabat-joie de service et j’ajoute : – Montre-nous le chemin. On se faufile dans la foule, et je remarque que chacun reste dans son cercle d’amis. Bébé enchaîne les shots sur la piste avec les gens populaires de l’école, comme Yarah Mectah et son copain James West. D’habitude, ils sont toujours collés à Trey Anderson, Boogs et les jumelles Bailey, mais je ne les vois nulle part ce soir. J’aperçois quelques personnes du lycée avec qui je suis en bons termes et je leur fais signe. Annika dit bonjour à bien plus de monde que Jolie et moi. Elle fait partie de ces 20
personnes qui peuvent passer d’un groupe à l’autre en restant elles-mêmes. Annika et moi sommes amies depuis l’enfance. Elle a toujours été là pour moi, surtout quand on se moquait de mon poids. Ses pommettes saillantes, ses longues jambes et son sourire illuminant tout son visage n’ont pas beaucoup changé depuis que je la connais. On a rencontré Jolie au collège. J’aurais cru qu’avec un nom comme Jolie Love-Jones, son visage aux traits réguliers, ses yeux bruns en amande et ses incroyables cils – les plus longs que j’aie jamais vus –, elle était destinée à être appréciée de tous et toutes. Mais Jolie s’est tout de suite liée avec nous, moins populaires. Nous étions d’accord pour dire que Twilight est la plus grande histoire d’amour de tous les temps. Enfin, quand même, Bella est devenue vampire par amour ! On est restées soudées toutes les trois depuis. Annika nous sert à boire au moment où un cri de joie s’élève du salon, et où tout le monde se met à danser. De là où je me trouve, j’aperçois Trey, Boogs et Santi qui entrent en saluant les autres invités. – Trey est pas mal, commente Annika, en me tendant un verre et en me couvant du regard. T’en penses quoi, Ariel ? Je lève les yeux au ciel, tandis que Jolie rit. J’ai eu un crush pour Trey la première fois que je l’ai vu au lycée. En fait, j’ai eu un crush pour Trey et Boogs. Comme la plupart des filles hétéros. Boogs est clair de peau et élancé, tandis que Trey a la peau sombre, un physique musclé, comme un sprinteur. Et puis Trey a commencé à sortir avec Blair… Quand on connaît Blair, cela suffit à vous refroidir. Elle est glaciale et souvent odieuse avec les autres filles ! Ce qui est bizarre, 21
parce que sa jumelle Santi, elle, est adorable. Boogs aussi est plutôt sympa. On s’était rapprochés grâce aux arts plastiques, avant qu’il abandonne le cours. – Quelconque, je réponds, et Annika renverse la tête en arrière en riant. Parfois, je me demande si je suis la seule personne de l’école à ne pas être obsédée par Trey, Boogs et les jumelles Bailey. Plus ils ont gagné en popularité, plus leur clique s’est agrandie. Mais une fois que mon crush s’est dissipé, j’ai arrêté de prêter attention au quatuor. Nos chemins ne se croisent pas souvent – parfois à la cafétéria –, parce qu’on n’a pas le même emploi du temps. Je prends une gorgée de mon verre et manque de m’étrangler. – C’est quoi, ce truc ? – Trop fort ? suppose Annika. – Je ne peux pas. Je lui tends le verre et la regarde avec de grands yeux, alors qu’elle le descend cul sec. Je prie pour qu’elle ne finisse pas trop bourrée – je n’ai pas envie de devoir la surveiller toute la nuit. Je me retourne vers le salon d’où s’échappent à plein volume des sons hip-hop des années 90. J’adore les sons de ces années-là et j’adore danser, alors j’entraîne Annika et Jolie sur la piste. On se crée notre petit espace rien qu’à nous. Toutes mes insécurités s’évanouissent quand je danse ou quand je peins. – Je kiffe ce morceau, s’exclame Jolie en fermant les yeux et en ondulant des hanches. 22
Un beau garçon métis commence à bouger derrière elle. Il lui chuchote quelque chose à l’oreille et elle se retourne pour danser avec lui. Je sens des mains assurées se poser sur ma taille et, contrairement à Jolie, ça ne me plaît pas du tout. Je pivote, prête à envoyer balader celui qui est derrière moi. – Petite Sirène, tu sais bouger, dit Boogs, en imitant mes pas – sauf qu’il a ce style bien à lui que personne ne peut imiter. Je me calme en le reconnaissant. Boogs avait pris l’habitude de m’appeler Ariel en imitant à la perfection le personnage de Sébastien le crabe (dans le dessin animé) – jusqu’au jour où je suis arrivée en cours d’arts plastiques avec les cheveux roux. Alors, il a éclaté de rire et m’a dit : « Là, tu l’auras vraiment cherché ! » Depuis, il m’appelle « Petite Sirène ». – Je te jure que je vais me teindre les cheveux en noir juste pour que t’arrêtes de m’appeler comme ça. Je cherche Santi du regard et je la trouve en train de danser avec Trey. Il a les épaules voûtées et les yeux rivés au sol plus souvent que sur elle. Je suppose que Blair lui manque… Boogs se penche vers moi et dit : – J’ai vu ta peinture dans la cour. Trop stylée. Je rougis à son compliment. Même si je ne m’immiscerais jamais dans son couple, je ne peux m’empêcher de penser qu’il est encore plus beau de près. C’est indéniable. – Merci. Il y a quelques semaines, Eden, la responsable du département des arts, m’a demandé de peindre quelque chose d’« inspirant » dans la cour de notre établissement. Quelque 23
chose qui célébrerait la beauté de la nature. Alors j’ai réalisé une prairie arc-en-ciel avec des fleurs colorées et des papillons. J’ai su que ça plaisait quand j’ai vu des filles se prendre en selfie devant la peinture pour leur compte Instagram. Il y a eu une grande inauguration, et je me suis même retrouvée dans le journal local. Ma mère a encadré l’article, et maintenant il trône fièrement dans notre salon. Boogs sort son téléphone et me le tend. Sur son profil Instagram, il y a une photo de lui et Santi posant devant l’œuvre. Ils forment un très beau couple, et mon décor les met en valeur. Je ricane en voyant le hashtag : #ArielAvecLaVoixDeSébastien. – Toutes les occasions sont bonnes, je commente. Boogs rit et remet son téléphone dans sa poche. – Tu adores ça, au fond. On danse chanson après chanson, et on finit par former un cercle avec Jolie, Annika et deux ou trois garçons. Je ne sais pas qui ils sont, mais ils savent danser et ne cherchent pas à nous draguer, alors ça me va. Je suis en train de tirer sur ma jupe pour la millième fois quand Santi nous rejoint et me fait signe. Elle porte une robe à imprimé floral avec un ourlet à volants qui, sur n’importe quelle autre fille, ne serait pas terrible, mais sur elle, on croirait du Balmain. La plupart des filles seraient jalouses si on dansait avec leur mec, mais pas Santi. Elle incarne le genre de confiance en soi que j’aimerais avoir. – Il est où, Trey ? lui crie Boogs par-dessus la musique. – Je crois qu’il est aux toilettes, dit Santi. Il est vraiment de mauvaise humeur. Qu’est-ce qui lui arrive ? Boogs hausse les épaules. 24
Quelqu’un me bouscule sur le côté et je trébuche, avant de me rattraper de justesse – contrairement à Jolie, qui atterrit dans les bras d’un grand gaillard. – Oh, merci ! s’exclame-t-elle, la main sur la poitrine. Il sourit et la remet sur pied. C’est une scène digne d’une grande comédie romantique ! Mais soudain, il lève les yeux et fixe un point à travers la salle. Jolie fronce les sourcils et suit son regard. – Qu’est-ce qu’il se passe ? Je vois rien, dit Jolie, les joues en feu. Annika rit et me donne un coup de coude. – Il faut que tu voies ça. Je me retourne – comprenant que tout le monde a les yeux rivés sur la porte d’entrée – et c’est là que j’aperçois Blair Bailey qui entre, fendant la foule comme si elle était la reine d’Angleterre. Ce n’est pas une soirée déguisée, mais elle porte une tenue de Mère Noël sexy, composée d’un crop top en velours rouge bordé de fourrure blanche, d’une minijupe assortie et d’escarpins rouges. Elle et Santi arborent toutes les deux les mêmes longues vanilles, mais celles de Blair sont remontées en chignon sur le dessus de la tête, avec un ruban rouge entrelacé. – Blair, je précise, et Jolie se met sur la pointe des pieds pour voir par elle-même. Je n’ai jamais beaucoup apprécié Blair. Honnêtement, je ne la connais pas très bien. Mais les rares fois où j’ai échangé quelques mots avec elle, elle a toujours été très condescendante, sans que je sache pourquoi. Et le fait que la terre entière soit à ses pieds et la traite comme si elle était Beyoncé n’arrange rien. Si quelqu’un règne sur Corden College, c’est bien elle. 25
– Je suis étonnée qu’elle soit venue, remarque Annika. Elle était en colère contre Bébé d’avoir organisé une fête pendant sa semaine d’anniversaire. Ça explique le costume de Noël. Curieuse, je cherche Bébé dans la foule. Elle sourit à Blair, mais c’est le même sourire qu’elle m’a adressé plus tôt – forcé. Blair fait signe à quelqu’un d’approcher et Trey se faufile. Dès qu’il est à sa portée, elle l’attrape par sa chemise et l’embrasse passionnément, aux yeux de tous. J’en ai la bouche qui s’ouvre toute seule. Annika rit. – Blair un, Bébé zéro.
L’AUTRICE Abiola Bello est une autrice nigériano-britannique, primée pour ses livres jeunesse et young adult, qui est née et a grandi à Londres. Elle milite pour la diversité dans la littérature destinée aux jeunes lecteurs. Son premier roman, Emily Knight I Am… Awakened, a été nommé pour le prix Carnegie décerné par le CILIP, a remporté le London’s BIG Read 2019 et a été finaliste du People’s Book Prize dans la catégorie du meilleur livre jeunesse. Elle a également signé une nouvelle dans The Very Merry Murder Club, un recueil d’enquêtes réunissant treize auteurs jeunesse issus de différents horizons. Abiola a remporté le London Book Fair Trailblazer Award en 2018. Elle a fondé The Lil’ Author School et cofondé The Author School, Hashtag Press, Hashtag BLAK, The Diverse Book Awards, That Playlist Book Box et ink!. Love in Winter Wonderland est son premier roman pour adolescents. @ABelloWrites
Trey Anderson est l’une des stars du lycée. Il est séduisant, en couple avec la populaire Blair, et passionné de lecture. Pas étonnant : sa famille possède la librairie Wonderland depuis des générations. Ariel Spencer ne passe pas inaperçue avec ses cheveux rouges et ses doigts toujours tachés de peinture. Elle rêve d’intégrer une école d’art, mais il lui faut un boulot pour payer ses frais de scolarité… Quand une opportunité à Wonderland se présente, elle fonce ! Le plan aurait pu être parfait… si la boutique n’était pas sur le point de faire faillite. Trey et Ariel pourront-ils empêcher l’une des seules librairies tenues par une famille noire à Londres de baisser le rideau avant Noël ? Le compte à rebours a commencé, et à ce rythme, plus d’un cœur risque de battre trop vite !
Couverture : © Kme Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Amélie Foulatier.
Prix TTC : 17,95€ MDS FS99434