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Pour Clara. Nouvelles d'ados. Prix Clara 2020

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Publié avec le concours de la Fondation d’entreprise La Poste. www.fondationlaposte.org

Et le concours de la fondation Orange

© Fleurus, Paris, 2020, pour l’ensemble de l’ouvrage www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-7448-6 MDS : FS74486 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011. »


Sommaire

7 Paul Thiollet Rêve 29 Lola Gomes Les Heures sombres 85 Loreleï Richard Le Monde idéal 109 Camille Chéron Et s’il s’était trompé... 153 Maéline Crépin Calanmou Les Couleurs de la douleur 191 Lily Poinat Amnésique 243 Rose Grivaz Le Soldat à la lanterne


Paul Thiollet

Rêve


L’essentiel de mon écriture n’est pas dans la construction d’un scénario. En écrivant, je veux transmettre une saveur ; donner telle ou telle coloration, telle ou telle résonance. C’est ce qui fait la force d’une œuvre à mon sens. Rêve est née la nuit, et pendant longtemps elle n’a pas eu d’intrigue : avant d’être un récit, cette nouvelle est une recherche des mots justes. Je ne prétends pas les avoir trouvés, mais l’écrire m’a permis de développer mon style encore jeune, donc d’évoluer en tant qu’écrivain. J’espère qu’elle vous plaira tout autant qu’elle m’a enrichi.


En arrivant dans le salon, je me prends leur bonne

humeur en pleine gueule. Ça sent le bonheur fabriqué, tout respire la joie de vivre qu’on vous envoie subtilement dans le visage pour vous redonner goût à quelque chose. Ça se sent. Autant dire que ça empeste.

L’histoire commence dans un immeuble haussmannien au bord de la Seine, plancher verni, avec une bonne douzaine d’amis, vers 21 heures. Enchaînement classique : musique, alcool ; les gens dansent doucement un verre à la main, en bougeant un peu partout, en allant voir un peu tout le monde. Quelqu’un qui s’ennuie prend la main sur la playlist, rameute quelques filles avec la chanson du moment ; d’autres restent assis et forment une sorte de tas autour du canapé, en tenant leur bière dans des positions improbables. Des éclats de rire. Puis ceux qui regardent les autres danser au lieu de suivre la conversation sont pris d’une soudaine envie de bouger, qui les pousse jusqu’au buffet à la recherche d’un groupe plus actif. L’ambiance sur la piste commence à retomber, les filles sont fatiguées et 9


Paul Thiollet le DJ improvisé cherche désespérément une musique pour satisfaire toutes les demandes. Quelqu’un sonne : un autre, que tout le monde a oublié, remonte avec de la vodka et sept personnes de plus. Le son monte, on boit, des petits rassemblements se forment dans la cuisine, sur le balcon, autour du buffet et du sempiternel canapé ; on danse, on transpire, on se pousse ; la musique à fond. Il y a ceux qui s’inventent des cocktails, qui crient par la fenêtre à leurs potes descendus fumer, le chien qui débarque, ceux qui disparaissent, ce mec qui se tape un fou rire, qui vomit dix minutes après, ceux qui cherchent quelqu’un qui a disparu, qu’on retrouve dans une chambre, ceux qui prennent des céréales à 23 h 30. Bref. Ce soir-là, je ne suis pas trop dans l’ambiance. Je regarde les autres noyer l’ennui de la semaine, faire leur deuil et passer à autre chose dans la débauche du vendredi soir. Je les regarde vivre, en somme. Moi, je suis assis sur un accoudoir du canapé. Je crois que ce que je ressens, c’est une forme d’anesthésie, un repos passif au milieu du cocktail bouillonnant des soirées parisiennes. Pas de quoi déprimer : c’est très différent de la tristesse. Enfin, je ne sais pas pourquoi, je finis par me lever, m’éloigner un peu du bruit, et me mettre à la fenêtre, où il n’y a personne. Comme ça, pour respirer l’air de dehors. 10


Rêve La nuit a une odeur. Je ne sais pas si les autres la sentent. Sans doute faut-il être un peu fou pour s’en apercevoir. La nuit, c’est le remède des esprits torturés. C’est faire couler de l’eau fraîche sur la chair noueuse de vos pensées, tendue, brûlante, sans bouger. La laisser vous envoûter, vous éloigner du reste. Ma sirène. Ce soir-là, elle m’aspire. Je me retrouve sur les quais de Seine. C’est une nuit à se poser des questions métaphysiques, aurait pensé tout bon romancier. Je ne suis pas romancier, et la métaphysique, je m’en fous pas mal. J’ai juste une envie profonde de fuir les autres, leur bonne humeur, le monde grouillant des soirées parisiennes. Alors, comme à chaque fois, je marche. Mon téléphone se met à vibrer. Je décroche sans regarder qui m’appelle. –  Bah alors, gros, t’es où ? Attends, faut que tu voies, y a Théo qui a dégueulé du balcon, je t’envoie une photo, c’est dégueulasse. Je ne sais pas qui c’est, mais il a l’air enthousiasmé par le spectacle. Il continue : –  T’es dehors ? Tu peux recharger en bière ? Je réponds vaguement que non, je ne suis pas dehors, je suis allé pisser. Et je raccroche. À ce moment, il est 01 h 54. 11


Paul Thiollet Serpent Seine frémit. Je marche pendant longtemps. L’anaconda de Paris coule silencieusement à mes côtés, des paillettes de cuivre dans ses écailles. La nuit, ma ville a des airs de ménagerie qui ne dort pas : une chenille lumineuse passe sur les voies aériennes de la ligne 6, au loin, la grande veilleuse Eiffel promène son phare sur l’horizon. Tout est calme. Un vent d’orage me caresse les cheveux. C’est doux, tiède. C’est inquiétant, aussi… C’est un peu comme le souffle d’un grand animal. À mesure que j’avance, ­l’atmosphère se teinte de quelque chose de sauvage : une chaleur humide, un arrière-goût de danger. J’ai l’impression de m’enfoncer dans un rêve lucide. Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est lorsque j’arrive devant l’île aux Cygnes. Ce n’est pas une île à proprement parler : c’est un îlot, tout en longueur, les pieds dans l’eau, entre deux ponts. Un îlot aux airs de pirogue, dont le nez dépasse tout juste le pont de Grenelle ; à cet endroit se trouve juchée la petite statue de la Liberté. Elle y passe l’année debout, tournée vers le large, en bon capitaine. L’île est bordée d’arbres, mais elle est trop lumineuse : l’allée qui la traverse est éclairée par des lampadaires. Je me prends à imaginer combien elle doit être reposante dans l’obscurité… J’en viens à espérer une coupure d’électricité dans tout Paris, un black-out. 12


Rêve J’arrive au milieu du pont de Grenelle, et à ce stade de mes réflexions, quand… les lampadaires, un à un, s’éteignent. Comme des ampoules qui sautent, sans bruit. Ça commence aux extrémités du pont, puis ça se propage, symétriquement, vers moi. Ça va très vite : en deux secondes à peine, le pont est dans le noir. Je regarde autour de moi, le temps que mes yeux s’habituent. Évidemment, il n’y a personne. En disparaissant dans l’ombre, le pont et l’île ont coupé le passage entre les deux rives. Je contemple cette parcelle de terre allongée sur l’eau, qui prend des airs de monde parallèle. J’ai encore le choix : je peux rebrousser chemin, m’en retourner là où doit être ma place, parmi les hommes et leur lumière ; ou bien je peux me laisser faire, glisser dans l’obscurité apaisante et la laisser m’éloigner lentement, comme une marée descendante emmène au large un nageur qui se laisse flotter. Je hausse les épaules. Après tout, pourquoi pas ? Et je m’engage sur la pente douce de la passerelle vers l’île. La promenade est déserte, elle s’étend devant moi. J’avance, l’esprit un peu brumeux, les sens à fleur de peau. Autour de moi, le paysage se fait de plus en plus luxuriant : des plantes apparaissent sur les bords du chemin ; d’imposantes plantes aux larges feuilles. Comme si je m’enfonçais dans la jungle. 13


Paul Thiollet « La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles… » Les arbres aux troncs épais agitent leurs branches lentement, s’échangent des murmures ; derrière eux, la surface de l’eau est plane, comme un calme et grand miroir. Cet endroit semble être hors du temps. Plus je m’enfonce, plus les rives s’éloignent, s’effaçant derrière une barrière de brume où les lumières se diluent. Le massif végétal de part et d’autre du sentier se fait de plus en plus dense. Je me sens comme dans un zoo. Une petite enclave d’un monde dans un autre. « L’homme y passe à travers des forêts de symboles, qui l’observent avec des regards familiers… » Il me semble entrevoir des ruines couvertes de mousses dans le buisson qui m’avale. La brume règne partout à présent : impossible de voir à plus de cinquante pas. C’est de ce décor opaque qu’il se détache lentement : au début ce n’est qu’une forme floue, sur le sol, qui se précise en se rapprochant. Quand elle n’est plus qu’à quelques mètres devant moi, je peux enfin le distinguer clairement : un corps, allongé à plat ventre. C’est un garçon d’à peu près mon âge ; du moins c’est ce que laisse supposer sa silhouette. 14


Rêve Derrière lui, un pont de pierre se dessine comme l’ombre d’un gigantesque mur. La seule ouverture, large et profonde, forme une gueule béante, remplie d’un brouillard blanc. Il semble attendre qu’on s’y engloutisse. Je lève les yeux. La rambarde se trouve à quelque huit mètres de haut. Un suicide ? Je baisse à nouveau la tête vers le corps. Il ne respire pas. Je passe la main dans mes cheveux. Qui peut bien sortir d’un endroit pareil ? J’attrape un poignet pour prendre le pouls : la peau est froide. Pourtant, il y a cette impression qui remonte de mes entrailles et se répand dans ma poitrine, mes bras, ma gorge. J’ai la certitude qu’il n’est pas mort. Après plusieurs tentatives désespérées pour le mettre sur mon dos, je me résigne à être plus créatif. Je le laisse sur le sol, je cherche autour de moi dans l’espoir de trouver une miraculeuse solution. Ce n’est pas le meilleur endroit pour tomber : le pont n’est ni assez haut pour mourir d’un coup, ni assez bas pour atterrir sans se faire mal. Et ce n’est sûrement pas dans un endroit pareil qu’on peut trouver un quelconque équipement de secours. J’ai beau tourner ma tête dans tous les sens, je ne vois rien de… Ah si, tiens ! Une fontaine. À gauche du chemin, taillée dans l’arche qui l’enjambe, il y a une petite fontaine, à moitié recouverte de mousse. Avec de l’eau, je pourrais sûrement le faire 15


Paul Thiollet revenir à lui, mais je ne me voyais décidément pas m’aventurer sur la pente raide qui me sépare du fleuve. La fontaine représente un horrible poisson de face, l’œil vide et la lèvre pendante. C’est par la bouche de celui-ci que devait s’écouler le flot qui s’est tari depuis longtemps. Une fontaine sèche. Je suis bien avancé. Dans un petit bassin en dessous, quelques insectes stagnent dans l’eau morte. À la vue de ces petits corps flottants, tout noirs, immobiles, je me dis que l’idée de la Seine n’est peutêtre pas si mauvaise. Après tout, cette eau ne doit pas être plus propre. Je me tourne vers le massif derrière lequel doit se trouver la pente : il forme un mur infranchissable. L’eau du bassin se présente donc comme la seule solution. Évidemment, je n’ai pas de récipient pour la transporter. Je me résous donc à plonger mes deux mains en cuvette entre les mouches, les moustiques et les scarabées noyés, troublant la pellicule immobile de la surface, faisant s’agiter les cadavres carapacés comme un sinistre prêtre. Quelle nuit merveilleuse ! J’effectue le trajet inverse en marchant rapidement ; c’est-à-dire le plus vite possible sans faire tomber aucune goutte car, n’ayant aucune envie de retourner puiser dans le bassin mortuaire, j’accorde plus d’importance à cette eau qu’à ma propre sueur. 16


Rêve Je m’agenouille auprès de mon inconscient et lui verse quelques gouttes sur l’arrière du crâne. Il bouge légèrement. Je reste quelques secondes à lui tenir la tête, sidéré par le peu d’effet qu’a eu ma peine, et je vais y retourner en pestant lorsqu’il murmure quelque chose : –  … Je ne comprends rien. Mais il a l’air de revenir à lui. Je repense au bassin sordide, considère son état, pèse le pour et le contre… avant de me décider à simplement le gifler pour qu’il se réveille. Il est propulsé sur ses avant-bras dans un sursaut. –  Ah ! Tout bien réfléchi, c’est peut-être un spasme. Je n’ai pas fait attention, mais il y avait un papillon dans l’eau que j’ai puisée, qui s’agite d’ultimes convulsions sur son visage. Il le retire immédiatement avec un mouvement de dégoût. Je suis assez fier de l’avoir réveillé. « … des regards familiers… » Je m’apprête à lui demander ce qu’il fait là, quand je suis pris d’un mouvement de recul : nous sommes physiquement identiques. Les courbes de la mâchoire, l’arête du nez, le dessin des sourcils : tout concorde parfaitement. Tout, sauf les yeux : les siens sont noirs. Entièrement noirs, sans la moindre nuance. Un noir vitreux, comme un œil d’insecte. 17


Paul Thiollet En voyant ma réaction, il se met à sourire. –  Bah alors, me regarde pas comme ça ! Il se relève, sans perdre son expression amusée. Machinalement, je me mets debout, face à lui. Je ne sais pas si vous avez déjà eu l’occasion d’être face à vous-même ; moi, c’est la première fois. On dirait que je me dévisage dans un miroir, et que mon reflet agit seul. –  Qu’est-ce qui t’arrive ? T’as perdu ta langue ? Il me tire la sienne, presque aussi sombre que ses yeux. Non seulement mon reflet agit seul, mais en plus il est sarcastique. J’essaie de répondre : –  … Les mots restent bloqués. Rapidement, il a l’air de se lasser. –  Bon, ça va. Si t’avais peur de me trouver, fallait pas venir me chercher. –  On se connaît ? C’est pitoyable. Mais l’autre poursuit : –  Oui, on se connaît, même si tu m’as sûrement oublié. Tu fais ça à chaque fois. J’ai beau fouiller ma mémoire jusqu’aux moindres recoins, pas une trace d’une telle rencontre auparavant. Je contemple mon interlocuteur : mes traits sont les siens, jusqu’à la légère cicatrice sur la joue droite. Même visage, même morphologie. Non, vraiment, il n’y a aucune différence physique entre nous, 18


Rêve à l’exception de ses yeux et de sa langue. Même sa voix est comparable à la mienne. Comme il ne pousse pas plus ses explications, je suis obligé de lui demander : –  C’est-à-dire, à chaque fois ? –  À chaque fois que tu viens. Ici, ailleurs, peu importe où. Quand tu viens me réveiller, tu ne te souviens pas de la fois précédente. J’ouvre la bouche pour lui demander : –  On s’est déjà croisés ? … mais les mots sortent de la sienne. Je le dévisage, abasourdi, et il a un rire fatigué. Puis, devant mon regard interrogateur, il ajoute dans un soupir : –  Oui, on s’est déjà croisés, et c’est toujours la même scène. Tu pourrais varier un peu les registres ! Il s’étire en bâillant bruyamment, me dévoilant le fond de sa gorge couleur d’encre. –  Bref, reprend-il. Contente-toi de savoir qu’on se connaît. Alors ? Qu’est-ce qui t’amène ? –  Je ne sais pas. Il y a un silence. Puis je précise : –  En fait, je voulais juste m’évader... Son regard se met à étinceler. –  Alors t’es au bon endroit, champion, rétorque-t-il. Il pose sa main sur sa joue. –  La vache ! t’y es pas allé de main morte. 19


Paul Thiollet Il se met à rire. –  Alors comme ça, monsieur veut s’évader, reprendil. T’as de la chance, je connais un endroit génial pour ça. Il se met à courir dans la brume. Pris au dépourvu, je m’engage à sa suite, à toute vitesse. Nous courons exactement au même rythme : j’ai beau être au maximum, l’écart entre nous reste le même. Il court avec l’excitation d’un enfant et la vigueur d’un adulte, si bien que je dois m’accrocher pour ne pas renoncer ; il semble infatigable. Je le suis ainsi jusqu’à un vaste terrain, perdu dans la brume, où des formes colossales se distinguent en ombres chinoises. On dirait des serpents de métal, figés en plein mouvement. Ma voix dans un hautparleur se fait soudain entendre. –  Bienvenue au Shadow Space Trip ! Cinq euros l’entrée ! Je l’ai perdu de vue deux secondes ; c’est le temps qu’il lui a fallu pour disparaître dans le brouillard. D’un seul coup, des centaines de lumières colorées s’ouvrent comme des yeux sur les formes de fer partout autour de moi. Mon regard se porte vers ce que j’ai cru être des serpents : ce sont des montagnes russes. Nous nous trouvons dans un gigantesque parc d’attractions. Les haut-parleurs se mettent à diffuser une musique de fête foraine. 20


Rêve –  Alors ? demande mon double, debout sur une soucoupe volante maintenue en hauteur par un bras articulé. Qu’est-ce que t’en penses ? J’esquisse un sourire. C’est la meilleure nuit que je passe depuis longtemps. Wagons sans freins, ascenseurs fous, maison hantée… C’est digne des meilleurs parcs. Nous finissons assis sur le toit de la plus haute nacelle de la grande roue tombée en panne – ne me demandez pas comment nous sommes montés – avec des énormes cornets de frites à la main. La nuit est claire, la brume s’est dissipée, et nous nous amusons à dessiner les constellations, quand je lui demande : –  Alors ? j’ai déjà fait tout ça ? et je ne m’en souviens plus ? Il répond sans détacher son regard des astres, le doigt toujours en l’air. –  Il y a longtemps, tu venais tous les jours. On a visité plein d’endroits fous ensemble, c’était le bon vieux temps. Il finit de tracer Andromède et il baisse le bras, avant de continuer : –  Et puis un jour, t’es pas venu. Je t’ai attendu sans comprendre. Ça a pas duré longtemps, le lendemain, t’étais de retour, et tu m’as expliqué que c’était parce 21


Paul Thiollet que t’étais allé dormir chez un ami. Tu m’as dit que c’était exceptionnel. Il a, au sens propre, des étoiles dans les yeux. –  On a continué comme ça pendant longtemps, de temps en temps tu faisais autre chose, alors moi, je dormais en t’attendant. Il baisse la tête vers le parc. –  Et puis, petit à petit, mon sommeil s’éternisait. J’attendais des semaines, puis des mois, que tu viennes me réveiller. Il a le regard dans le vide. –  Et à force, tu as fini par ne plus te souvenir de moi. Il y a un silence pesant. Je ne sais pas quoi répondre ; je m’en veux d’entendre tout ça sans réagir, mais je suis toujours incapable de me rappeler quoi que ce soit. Il relève la tête, il me sourit, et il m’assure que ce n’est pas grave, qu’il comprend. –  Maintenant que t’es là, on va en profiter ! T’as aimé le Turbo Abysses ? –  Carrément ! On se refait un tour ? Soudain, il se fige, l’air inquiet. Il regarde dans le vide, un doigt tendu en l’air, à l’affût d’une rumeur inaudible. Je ne bouge plus. Une seconde. Puis sa phrase sonne comme une sentence : –  On vient te chercher. 22


Rêve Mon portable vibre brutalement ; je suis sur le pont de Grenelle. Les lampadaires se sont rallumés et projettent mon ombre sur le sol. Je suis seul. Frénétiquement, je regarde qui m’envoie un SMS à des heures pareilles. C’est elle. Il est 05 h 05. Je crois en l’ouvrant que c’est un message compliqué, comme elle les fait à chaque fois que c’est compliqué. Un de ces messages alambiqués, sur les problèmes de notre relation, dont personne n’a la solution, et sur mes problèmes à moi. Un de ces messages auxquels j’évite de répondre d’habitude. Mais cette fois, c’est simple. Une douzaine de lignes à peine. Je le lis. Je le relis. Quand on s’éveille en plein rêve, on a envie d’y replonger, on poursuit les images rémanentes de ce monde où l’on s’est évadé. Mais le réel nous rattrape toujours. Tu as encore disparu, hein ? Ça ne m’étonne pas. Depuis le début, tu as besoin de t’enfuir dans tes mondes solitaires. Moi, comme une conne, j’ai cru que je pourrais faire avec, qu’on arriverait à le surmonter… J’y ai vraiment cru, Paul. Quand tu m’as dit : « J’ai besoin de toi », j’y croyais. Je n’aurais jamais dû. Tout ce dont tu as besoin, c’est d’un lien avec la réalité : tu ne t’es jamais dit que ça pouvait être dur pour moi ? Je ne veux pas que tu changes. Je ne peux juste plus vivre comme ça.

23


Paul Thiollet J’espère que tu ne m’en voudras pas trop, mais je ne me fais pas d’illusions. Adieu, Paul. Je ne veux plus qu’on se revoie.

Je reste debout, sans bouger. Seul. Face à cet écran qui me blesse les yeux. À fixer sans les lire les mots qui me tuent. Je me réveille sur un matelas à même le sol, dans un immeuble haussmannien, là où tout a commencé. Je suis seul dans cette chambre. Dehors, il a plu à verse. La fenêtre est encore mouillée. Je m’assieds, je passe mes mains sur mon visage. « Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville… » En arrivant dans le salon, je me prends leur bonne humeur en pleine gueule. Je ne sais pas par qui, mais ils ont tous été mis au courant. Les nouvelles vont vite… Ils se sont tous mis en tête de me faire retrouver le sourire. C’est horriblement adorable. Je m’assieds à la table où est servi le petit-déjeuner, et je les regarde s’affairer à ces petites attentions avec lesquelles ils pensent éclairer ma journée. Ils sont tous si loin du compte. On me sert un café. Je le bois ; il n’a pas de goût. Je dois être déjà trop amer. Je mange en silence. 24


Rêve Quand j’ai fini, ils s’éclipsent dans la cuisine et Théo vient s’asseoir à côté de moi. –  Allez, t’inquiète pas, me dit-il. Avec ta belle gueule, tu vas vite en trouver une autre. Je le regarde dans les yeux. J’ai envie de lui dire que ce n’est pas ça le problème, qu’il ne peut pas comprendre, que personne ne le peut, parce que personne ne vit à la croisée de deux mondes inconciliables. J’ai envie de lui crier qu’être un rêveur, c’est une malédiction. Mais je hoche juste tête. Et je ne dis rien. Sur le chemin du retour, je m’arrête sur le pont de Grenelle, au-dessus de l’eau. Je regarde le soleil illuminer les parois des immeubles, se refléter sur les vagues. Il y a quelques mouettes. C’est l’heure où les rues commencent à s’animer. Un bruissement discret dans mon dos attire mon attention. –  Allez, montre-toi, lui dis-je sans me retourner. Il sort timidement de derrière son lampadaire. Ses yeux noirs reflètent les miroitements de la Seine. Il s’appuie sur la rambarde, à côté de moi. Nous restons là sans rien dire. Après quelques minutes, il me déclare : –  Je suis venu te dire au revoir. Nous gardons nos yeux rivés sur l’horizon, le vent nous ébouriffe. Le soleil nous échauffe la peau. 25


Paul Thiollet –  J’ai compris que tu n’avais plus beaucoup de temps pour moi. Je ne réponds rien. Je ne sais pas quoi dire. Il le sent. Un remorqueur passe sous le pont, fendant les flots silencieusement. C’est une belle matinée de juillet. Je le regarde. Quelques larmes débordent de ses paupières. Je sens mes yeux se mouiller, ma gorge me fait mal. Je le prends dans mes bras. Nous restons l’un contre l’autre pendant longtemps. Tous les deux, nous voulons retarder le moment où chacun partira de son côté. Je ne cherche plus à retenir mes larmes, elles coulent en silence le long de mes joues, jusqu’à ses épaules. Il enfouit sa tête dans mon cou, je ferme les yeux en respirant l’odeur de ses cheveux. J’imprime toutes ces sensations dans mon cœur, pour ne jamais les oublier. Puis il se détache. Il me sourit en reniflant. J’ai envie d’éclater d’un rire qui ressemble à un sanglot. Je hoche la tête en lui rendant son sourire. Et il s’éloigne sur le pont. Avant d’arriver au bout, il se retourne avec une joie un peu triste sur le visage, et il me crie : –  Si tu as l’occasion, tu repasseras me voir ? –  Promis, lui crié-je. Je continue de pleurer. Il a un vrai sourire, un sourire heureux. Et puis il se tourne, et il part. 26


Rêve C’est comme ça que finit l’histoire, j’imagine. Quelques nuages roses sur du bleu, quelques larmes dans l’eau du fleuve. Un lever de soleil. La Liberté, debout, resplendissante.


Remerciements

Nombreux sont ceux qui ont mis leurs compétences, leur énergie et leurs moyens au service du prix et du livre. Nous exprimons notre reconnaissance aux entreprises et aux institutions suivantes : La fondation Orange pour leur aide et leur contribution. La Fondation d’entreprise La Poste pour son soutien à l’édition. La mairie de Paris pour son accueil lors de la cérémonie de remise du prix. Toute notre gratitude aux médias qui nous ont gracieusement offert des encarts publicitaires. Page des libraires, Play Bac Presse, engagés à nos côtés dès l’origine. Nous remercions tous ceux qui, au sein de ces entreprises et institutions, se sont personnellement impliqués en faveur du prix Clara.


Remerciements Merci également à Olivier Mentz, qui œuvre au rayonnement du prix Clara en Allemagne. Enfin, cette liste ne serait pas complète si nous ne mentionnions les équipes de commerciaux et les libraires qui ont accueilli et défendu ce prix avec générosité et conviction. Comme dans chaque liste de remerciements, il y aura des oubliés. Par avance nous demandons à ceux-ci leur indulgence. Cette aventure étant collective, nous sommes certains que l’anonymat ne leur pèsera pas.


Le jury du prix Clara

Présidé par Erik Orsenna et composé de Christine Albanel, Camilla Antonini, Dominique Blanchecotte, Gilles Cohen-Solal, François Dufour, Isabelle Lebret, Bernard Lehut, Sarah Léon, Sarah Malherbe, Vincent Montagne, Héloïse d’Ormesson, Claire Renaud, Jorge Semprun †, Romain Sardou, Margaux Solinas, Bernard Spitz, Alexandre Wickham


Comment participer au prix Clara 2021

Pour concourir à la prochaine édition du prix Clara, il faut être âgé de moins de dix-huit ans et de plus de treize ans au 28 septembre 2020 et soumettre une nouvelle de cinq à quarante pages (de 7 500 à 60 000 signes). Votre texte, en langue française, doit être envoyé avant le 14 mai 2021 par voie postale ou par courriel avec une attestation sur l’honneur de l’avoir rédigé sans l’aide d’une tierce personne. Le prix Clara sera décerné au cours de l’automne 2021. Les lauréats verront leur œuvre publiée par les Éditions Fleurus. Le livre étant à vocation caritative, les bénéfices de sa vente seront versés à l’Association pour la recherche en cardiologie du fœtus à l’adulte de l’hôpital Necker-­ Enfants malades (Arcfa).


Comment participer au prix Clara 2021 Pour participer, envoyez votre texte, accompagné de l’attestation sur l’honneur, par courrier à  : Éditions Fleurus Prix Clara 57, rue Gaston-Tessier 75019 Paris ou par e-mail  : prixclara@fleuruseditions.com


Pour faire vos dons

Clara souffrait d’une malformation cardiaque de nais-

sance. Les jeunes qui en sont atteints vivent rarement plus de vingt ans.

Il est possible de dépister cette malformation. Cepen-

dant, aucun élément ne permet d’être alerté, car ­l’enfant

ne manifeste aucun signe annonciateur. Les médecins ne savent ni pourquoi ni comment ce type de malformation cardiaque, grave, se développe.

Deux mois avant la mort de Clara, un professeur de

cardiologie pédiatrique de l’hôpital Necker-Enfants

malades avait créé l’Arcfa  : l’Association pour la recherche en cardiologie du fœtus à l’adulte.

Vous aussi, aidez-nous à soutenir ces recherches pour

qu’un jour, des outils de diagnostic puissent exister et que ces enfants soient soignés. Vous trouverez des infor-

mations sur les progrès du programme de recherche de l’association sur le site du prix Clara.


Pour faire vos dons Vos dons, déductibles fiscalement, seront reversés à l’Arcfa à l’UMC de cardiologie congénitale et pédiatrique de l’Hôpital Necker-Enfants malades à Paris. Ils sont à adresser à l’Association du PRIX CLARA 31, rue d’Anjou 75008 PARIS. Chèques à l’ordre de l’Association PRIX CLARA


N° d’édition : J20359 Achevé d’imprimer en octobre 2020 en France par Sepec (Z.A des Bruyères - 01960 Peronnas). Dépôt légal : novembre 2020 Les Éditions Fleurus utilisent des papiers composés de fibres naturelles, renouvelables, recyclables et fabriquées à partir de bois issus de forêts qui adoptent un système d’aménagement durable. En outre, les Éditions Fleurus attendent de leurs fournisseurs de papier qu’ils s’inscrivent dans une démarche de certification environnementale reconnue.


, ados t p e S s coup t p e S ur de cœ « Écrire a toujours été pour moi une manière d’interagir avec le monde. Grâce aux mots, je transmets mes sentiments, mes peurs, mais aussi mon univers ». Sept jeunes auteurs entre douze et dix-sept ans ont pris la plume pour écrire une nouvelle qui leur ressemble.

Ils nous emmènent dans les tranchées un soir de Noël, ou dans l’Angleterre victorienne, nous font découvrir des sociétés futuristes, nous accompagnent dans la fin de l’enfance, ou dans les pas d’une aveugle, nous plongent dans la guerre, encore. Lisez-les.

Ce prix a été créé en mémoire de Clara, décédée subitement à l’âge de 13 ans des suites d’une malformation cardiaque. Destiné aux adolescents qui, comme elle, aiment lire et écrire, il est décerné par un jury présidé par Erik Orsenna et composé de personnalités du monde des lettres et de l’édition. La vocation du prix Clara est caritative. Les bénéfices de la vente de ce livre seront versés à l’Association pour la Recherche en Cardiologie du Fœtus à l’Adulte (ARCFA) de l’hôpital Necker-Enfants malades.

10 d France TTC

Graphisme et illustration de couverture : Laurence Ningre.

Ils nous dérangent, nous bouleversent, nous interrogent, nous remuent.


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Pour Clara. Nouvelles d'ados. Prix Clara 2020 by Fleurus Editions - Issuu