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Dans tes pas

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JESSI KIRBY

La vie de Mari Turner est parfaite. Avec ses 580 000 abonnés sur Instagram, elle est la reine des recettes #healthy et des photos en bikini ! Jusqu’au jour où sa cousine, Bri, meurt dans un tragique accident alors qu’elle préparait la John Muir Trail, une randonnée de plusieurs semaines réputée particulièrement ardue. La disparition de Bri, dont elle était très proche lorsqu’elles étaient enfants, est un véritable électrochoc !

DANS TES PAS

Mari publie alors une vidéo dans laquelle elle révèle le décalage entre sa vraie vie et celle qu’elle poste sur les réseaux sociaux. Cette vidéo devient rapidement virale. Et pour échapper au bad buzz qu’elle a provoqué, la jeune fille décide de braver la John Muir Trail à la place de sa cousine. Les chaussures de Bri aux pieds, son journal de bord à la main, Mari s’engage sur le difficile sentier qui mène au Mont Whitney. Mais le vrai défi est ailleurs... La jeune fille doit retrouver celle qu’elle pensait avoir perdue depuis longtemps : elle-même.

15,90 € TTC France

www.fleuruseditions.com

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12/03/2019 10:33


Titre original : The Other Side of Lost The Other Side of Lost © 2018 by Jessi Kirby Published by arrangement with HarperCollins Publishers.

Design et illustration de couverture : dpcom.fr Direction : Guillaume Arnaud, Guillaume Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Estelle Mialon, Vanessa Canavesi Correction : Sophie Loubier Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Gwendoline Da Rocha Composition : Pixellence © Fleurus, Paris, 2019, pour l’ensemble de l’ouvrage Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-6755-6 Code MDS : 592921 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »


Traduit de l’anglais (amÊricain) par Farah Hamzi


Quoi qu’il advienne, nous ne savons jamais où nous devons aller, ni ce qui nous pousse vers notre prochaine destination – les hommes, les tempêtes, les anges gardiens…  John Muir


LES ÉTOILES JUMELLES

Nous sommes allongées sur le trampoline face au ciel nocturne, attirées au milieu par le poids de nos corps. L’univers s’étend à l’infini au-dessus de nous, encadré par une chaîne de montagnes. Ma cousine et moi sommes en son centre. Des « étoiles jumelles », comme nos mères nous appellent. Elles sourient, s’esclaffent et ont les larmes aux yeux quand elles racontent cette histoire, c’est-à-dire à chaque anniversaire, avant qu’on ne souffle nos bougies. Nous devions naître à plusieurs semaines d’intervalle, mais je suis arrivée en retard et Bri en avance, comme si on avait fait le pacte d’entrer dans ce monde en même temps. Et c’est ce qui s’est passé, à quelques heures près. Ce soir, nous célébrons notre treizième année. Un chiffre qui marque la frontière entre ce que nous avons toujours été et ce que nous pouvons devenir. Ici et maintenant, je suis sûre d’une chose : nous découvrirons cela ensemble, qu’importe où la vie nous mène. Je jette un œil à ma cousine, mon seul repère, et je 11


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sais qu’il ne peut en être autrement. Elle lève la main vers la voûte céleste comme si elle voulait cueillir une étoile. — Regarde le ciel, murmure-t-elle, sinon tu vas le rater. — Rater quoi ? je demande. Je reporte mon attention sur le firmament  ; une petite lumière blanche fuse à travers la nuit noire. Je cligne des paupières, elle est partie. — Ça, répond-elle. Un vœu supplémentaire. Elle prend ma main. — Celui-là sera pour nous deux, dit-elle. Je nous souhaite de vivre des aventures de folie, d’explorer le monde et de réaliser ce dont les gens nous pensent incapables. D’être courageuses, libres et heureuses. — Ça fait beaucoup de vœux en plus, je déclare en riant. — C’est notre anniversaire, on a le droit. Je peux entendre son sourire dans sa voix. — À ton tour. Je repense à la journée magique que nous venons de passer. Ma mère et moi, levées avant l’aube pour faire le trajet de la plage à la montagne. L’air vif qui nous a saisies à notre arrivée. La façon dont Bri et moi nous sommes jetées dans les bras l’une de l’autre après avoir été trop longtemps séparées. Aujourd’hui, c’était l’aventure, la vraie : randonnée en famille jusqu’à une cascade rugissante, pique-nique sur des rochers au soleil et, toutes les quatre, main dans la main, nous avons fini par plonger dans le lac glacé. 12


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Plus tard, Bri et moi avons dansé dans la cuisine pendant que nos mères préparaient le dîner et riaient aux éclats en se rappelant leurs histoires de jeunesse. Nous avons soufflé nos bougies à la lueur des étoiles, sur la véranda, et Bri m’a offert un porte-clés attrape-rêves – elle a le même. Étendue sous le ciel infini, je sais que je suis exactement là où je dois être. — Je nous souhaite de rester comme ça pour toujours, je déclare. Bri serre ma main. — Y a intérêt.


POUR TOUJOURS

J’entends ma mère parler dans la cuisine. — J’arrive, déclare-t-elle. Point final. Tu ne peux pas rester toute seule aujourd’hui, pas dans cet état. Je m’arrête brusquement dans le couloir. Je devine, à sa voix fébrile, que c’est ma tante à l’autre bout du fil. J’observe le reflet de maman dans la fenêtre du salon, tandis qu’elle coince le téléphone entre son oreille et son épaule. — Non, je suis sérieuse. Je pars maintenant. Je vais réveiller Mari et on prend la route tout de suite. On sera là dans quelques heures, comme… Elle se tait et pousse un soupir. Je complète sa phrase dans ma tête : « comme avant ». Mais elle ne termine pas. Parce que cela fait longtemps que les choses ne sont plus comme avant. Je recule d’un pas pour me réfugier dans ma chambre avant qu’elle ne me voie. — Oui, je le lui dirai. Ne t’inquiète pas pour ça maintenant, ce sera arrivé à notre retour. 15


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Elle marque une pause. — Je t’aime aussi, dit-elle, puis elle raccroche. Et elle reste là, immobile au milieu de la cuisine. Le vrombissement du frigo s’intensifie dans le silence qui suit leur conversation. Je n’ose pas bouger. Je guette le reflet de ma mère sur la fenêtre. Elle baisse le menton, ses épaules tressaillent. Elle étouffe un sanglot, une main devant sa bouche. La gorge nouée, je disparais, fuyant cette peine que je ne sais pas partager. J’ai dix-huit ans aujourd’hui. Et, normalement, Bri les aurait eus aussi. Des bruits de pas retentissent dans le couloir. Je fais semblant de dormir. Ma mère, elle, feint d’être en forme quand elle ouvre la porte. — Mari ? appelle-t-elle doucement. Sa voix tremble encore, comme si elle allait se briser d’une seconde à l’autre. Le bord du lit s’affaisse, tandis qu’elle s’assied à côté de moi, qui suis couchée sur le ventre. Elle pose une main sur mon épaule. — Bonjour, ma puce. Un sentiment de culpabilité me submerge quand j’entends mon vieux surnom. J’ouvre les yeux et me tourne vers ma mère. Un sourire crispé sur les lèvres, elle bat des paupières pour réprimer ces larmes que je ne veux pas voir couler. 16


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— Joyeux anniversaire, chuchote-t-elle. Je reste silencieuse. Nous savons toutes les deux que mon anniversaire n’a rien de joyeux. Elle retire sa main de mon épaule et la pose, poing fermé, sur ses genoux. Je connais déjà la suite. — Je crois qu’on devrait aller chez tata Erin aujourd’hui. Je préférerais refermer les yeux. Remonter la couverture sur ma tête et disparaître. — Je viens de l’avoir au téléphone et… Elle renifle avant de reprendre : — Cette journée est difficile pour elle, je ne voudrais pas la laisser seule. Elle passe un bras autour de moi et me serre si fort que c’en est inconfortable. — Tu veux bien venir avec moi ? demande-t-elle d’une voix douce. Je sais qu’elle adorerait te voir. — Non, je réponds. Je ne peux pas. — Pourquoi ? Parce que je ne ferais que rappeler à ma tante ce qu’elle a perdu. Parce qu’il m’est impossible d’aller là-bas et d’agir comme si rien n’avait changé entre Bri et moi. Mais, surtout, je n’arrive pas à m’imaginer dans ce chalet sans elle. — Parce que j’ai des trucs prévus avec Ian. Ce n’est qu’un demi-mensonge. Maman fronce les sourcils. 17


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— Tu ne peux pas décaler ? Je suis sûre qu’il comprendra. — Non, il a préparé une grosse surprise… pour mes dix-huit ans. Là, en revanche, c’est de la pure invention. Comme je m’y attendais, ma mère hésite. Elle est tiraillée entre une sœur malheureuse et une fille qui fait tout pour échapper à son chagrin. C’est une bataille perdue d’avance. — Je ne veux pas te laisser seule le jour de ton anniversaire, déclare-t-elle après un moment. Surtout pas celui-là. — Je ne serai pas seule. — Je vais sûrement m’absenter plusieurs jours, tout dépendra de son état… — Pas de souci. Elle coince une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. — C’est juste que… Comment tu te sens par rapport à ça ? À Bri ? J’ai été très occupée, et toi aussi, et je ne sais même pas… Je ne sais même pas comment tu vas. Des larmes, encore. — Est-ce que tu vas bien, Mari ? Son inquiétude provoque une légère fissure en moi, et je ne peux pas me le permettre. Je prends sa main dans la mienne. — Je vais bien, je te le promets. Va voir tata Erin. Elle a besoin de toi. Elle se mord la lèvre. — Tu es sûre que ça ne te dérange pas ? — Oui. 18


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— Je suis tellement désolée, murmure-t-elle. — Ne sois pas désolée, je réponds d’une voix douce. Mais, s’il te plaît, dis à tata Erin que je le suis.


TOUTE SEULE

En pyjama dans l’allée, je fais au revoir à ma mère, tandis qu’elle démarre et descend la rue. Je reste là, m’imaginant chacun des virages qui finiront par la conduire au chalet de ma tante perdu dans la prairie. Une pensée m’obsède : j’aurais dû partir avec elle. Monter dans la voiture, affronter cette situation difficile et accepter de passer du temps avec ma famille parce que Bri n’est plus parmi nous. Je serre mon téléphone dans ma main  ; si j’appelle ma mère pour lui demander de faire demi-tour, elle le fera. Je m’imagine lui avouer que, moi non plus, je ne veux pas rester seule aujourd’hui, que je souhaiterais de tout mon cœur pouvoir soutenir tata Erin. Mais je ne suis pas assez forte pour dire ces choses-là. Je suis faible. Et vide. Il faut que je pense à autre chose. Il y a l’embarras du choix, sous mes doigts. J’appuie sur l’icône d’Instagram et me prépare à découvrir le nombre de 21


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likes et commentaires reçus depuis hier, quand je suis allée voir mon post intitulé « Le dernier jour de mes dix-sept ans ». La page met une seconde à s’actualiser, seconde durant laquelle je suis à la fois inquiète et pleine d’espoir. Soudain, une petite bulle apparaît : Likes : 1 423 Commentaires : 112 Nouveaux abonnés : 47

Ce qui porte le nombre total de mes abonnés à 582 419. Pas mal, mais ce n’est pas autant que ce que j’avais espéré. Je suis allée exprès à vélo à la plage juste avant le coucher de soleil. Après avoir installé le trépied, je me suis enfoncée dans l’eau en tenant mes cheveux au-dessus de ma tête pour que ma peau scintille dans la lumière dorée. J’ai pris un nombre incalculable de photos à l’aide de la télécommande et les ai retouchées cent fois à la maison. Le résultat est un cliché de moi devant un coucher de soleil, bronzée, tournée vers l’océan comme si je contemplais mon avenir, vêtue d’un bikini que je ne porterais jamais en temps normal. Je lis le premier commentaire, posté par @BohoFit81. Ton âme est belle, quelle inspiration pour nous tous !

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Je suis des yeux le contour de ma taille (j’ai utilisé une application pour l’affiner), puis j’admire la plage « déserte » (créée grâce à une autre appli). Bien sûr, il y a aussi la luminosité et le contraste, que j’ai travaillés manuellement afin d’obtenir un résultat plus subtil qu’avec les filtres standard. Je me sens un peu coupable quand je pense à tous les efforts fournis pour une photo qui se veut spontanée, mais je réponds quand même. @BohoFit81 Merci beaucoup ! C’est vous et vos âmes magnifiques qui m’inspirez !

J’ajoute le smiley qui envoie un bisou avec un cœur. Quand je lève les yeux, je constate que je suis encore devant la maison. Si je compte poster ma première publication de la journée à temps pour que les gens la voient à leur réveil ou en prenant leur café, j’ai intérêt à me dépêcher.


#PETITDÉJPARFAIT

Dans la cuisine, je dispose un arc-en-ciel de baies et de fruits secs sur un bol de flocons d’avoine parsemés de graines de chia. Quand j’obtiens le résultat souhaité, je verse un filet de sirop d’agave aussi joliment que possible et je complète le tout avec une petite fleur d’orchidée mauve cueillie sur la plante du comptoir. Je débarrasse le plan de travail pour y placer la planche à découper en noyer que j’utilise pour mes photos de nourriture, puis pose dessus le bol artisanal. Je dois monter sur un tabouret pour cadrer l’image. Mais il manque quelque chose… Après tout, c’est mon petit déjeuner d’anniversaire. Je coupe les dernières fleurs de l’orchidée et les éparpille sur le bol en espérant que le résultat soit plus festif. Il me suffit de quelques prises pour trouver l’angle idéal. Ensuite, je m’assieds à même le plan de travail et m’attelle à régler la luminosité et le contraste. Quand c’est fait, j’ajoute ma légende et mes hashtags. 25


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Petit déjeuner de choix pour mon anniversaire. Un bon repas = une bonne journée. #petitdéjdanniversaire #cequejemangeenunejournée #lanourrituredevraittoujoursdonnerenvie #recettevégane #centpourcentvégétal

Je vérifie le rendu final, transfère la photo sur mes autres comptes et appuie sur « publier ». J’attends ensuite l’arrivée des premiers likes. Cela ne prend que quelques secondes, et quand j’atteins la dizaine, je descends du plan de travail et vide le bol dans l’évier en ignorant mon estomac qui crie famine. Impossible de gommer les centimètres en trop de mon ventre sur une vidéo, or c’est lui que j’ai prévu de montrer dans mon prochain post. Mon estomac attendra.


#INSPIRATIONFITNESS

Une fois à l’étage, j’envoie un texto à Ian pour savoir s’il veut déjeuner avec moi en ville, puis je fouille dans mon placard à la recherche de la tenue de yoga que je suis censée présenter à mes abonnés pour être payée. Je l’enfile et me place devant mon miroir pour examiner mon reflet. La première chose que je remarque, c’est un début de bourrelet sur mon ventre. Je le rentre et tire mes épaules en arrière, essayant ainsi d’allonger ma silhouette tout en ayant l’air naturel. Le résultat est à peu près convaincant. Au moins, le bleu turquoise électrique ressort sur ma peau bronzée, et la brassière est rembourrée, ce qui n’est pas du luxe. Mes cheveux ondulés retombent joliment, et même si ça m’embête de ne pas les attacher pendant que je fais du yoga, je les laisse comme ça. J’ouvre l’ordinateur portable posé sur mon bureau et allume la caméra, constamment dirigée vers la seule partie propre et rangée de ma chambre : mon « studio de yoga ». Une tapisserie mandala aux couleurs vives est accrochée au mur et, juste en dessous, le tapis est 27


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flanqué de deux faux palmiers. Je m’installe face à la caméra. Après quelques respirations profondes, je secoue les bras et enchaîne les postures, les yeux rivés sur l’objectif. Je termine mes exercices par un périlleux équilibre tête en bas. Mon corps est fatigué, mais je m’efforce de garder un air concentré à chaque instant. Je suis tout sauf ça. Bri, ma tante et ma mère s’immiscent dans mon esprit et me déstabilisent tellement que je dois recommencer, encore et encore. J’arrive enfin à tenir l’arbre droit, mais mes bras tremblent si fort que c’en est ridicule. Impossible d’effacer la vidéo, pourtant : cela fait déjà un moment que j’aurais dû la poster, et j’ai promis à la marque un créneau horaire de grande affluence sur mon fil d’actualité. Je dois composer avec ce que j’ai. Je m’assieds à mon bureau – toujours pas de réponse d’Ian – avant de basculer sur mon profil pour voir les retombées de mon post de ce matin. Le chiffre augmente, ce qui prouve que je l’ai réussi, même s’il était basique. Je like les commentaires un à un. Ils se ressemblent tous : vœux d’anniversaire, smileys avec des yeux en cœur, émoji qui se lèche les babines. Certains ont carrément écrit « miam ! ». Une abonnée appelée @peace_ love_plants, qui commente tout ce que je publie, a envoyé : Ça a l’air délicieux ! Bon anniversaire, ma belle !

« Merci beaucoup ! », je réponds avant de lever les yeux au ciel. Ma chambre me semble encore plus vide maintenant que maman conduit à travers le désert. 28


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Elle n’atteindra les montagnes que dans quelques heures, mais j’imagine déjà son arrivée. Elle et ma tante tomberont dans les bras l’une de l’autre et pleureront avant même de rentrer dans la maison. Un peu plus tard, elles iront se promener quelque part et parleront du bon vieux temps. Elles s’assiéront sur la terrasse et observeront le soleil plonger derrière les sommets. Peut-être même qu’elles s’allongeront sur le trampoline pour contempler les étoiles. Quoi qu’elles décident de faire, elles seront ensemble aujourd’hui. Pendant un moment, je m’imagine avec elles. Mais quand les larmes montent, je me force à me concentrer sur l’écran de mon ordinateur. Sur trente minutes de film, je dois faire en sorte de tirer les meilleures quarante-cinq secondes – en m’assurant de montrer l’arbre droit à la fin. Je regarde la vidéo plusieurs fois, agréablement surprise. C’est mieux que ce à quoi je m’attendais. Satisfaite, j’ajoute hashtags et légende. En cette matinée de rêve, de bonnes vibrations pour fêter mon nouveau printemps. Pleine de gratitude, aujourd’hui et tous les jours, pour ce qui reste à venir. Brassière et pantalon de la toute nouvelle collection d’été @spiritual_luna ! 29


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J’ai besoin d’une pause. J’attrape mon téléphone et m’étends sur mon lit, mais le soleil brille trop fort. Pourquoi est-ce que ça me contrarie autant ? Je me lève pour baisser les stores et tirer les rideaux. Assise par terre, dans l’obscurité et la lueur bleue de mon portable, je suis bien. Je constate que ma vidéo compte déjà dix-sept vues, mais que Ian ne m’a toujours pas répondu. Je lui envoie un autre texto qui fait un peu pitié. Coucou ! On déjeune ensemble aujourd’hui ? C’est moi qui invite. Comme ça, on fera quelques photos pour le compte Instagram.

Au moment où j’appuie sur « envoyer », une notification apparaît. Je clique, en priant pour que ce soit un vrai commentaire et pas seulement un smiley. @soulmagic Tu es tellement fausse, pourquoi ? Tu passes totalement à côté du but d’un exercice de yoga. Ne fais pas genre que tu fais ça pour la spiritualité. Ne mens pas et dis tout court que tu veux mettre tes « atouts » en avant et nous vendre des trucs. Et va manger, bordel.

Un autre commentaire apparaît avant que je ne puisse répondre, de @wildrachel326. 30


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Non, mais t’es sérieuse, là ? Mari est authentique dans chacune de ses publications. Elle a choisi de partager sa vie avec nous, alors lâche-lui la grappe. Le fait qu’elle mentionne un produit qu’elle aime et qu’elle porte ne signifie PAS qu’elle veut nous les vendre. Elle est mince et fait attention à sa santé, c’est quoi le problème au juste ? Va cracher ta haine ailleurs. Namasté.

Je bloque un moment sur ces mots, écœurée. Enfin, je parviens à rédiger une réponse qui, je l’espère, aura l’air sincère. @wildrachel326 Merci pour ton énergie positive qui me permet d’avancer. Amen, et namasté aux bonnes vibrations.

Je conclus le message avec un émoji représentant deux mains jointes en une prière avant de publier. J’aimerais que les commentaires comme celui-ci suffisent à me protéger des injures, mais ce n’est pas ainsi que ça fonctionne. Surtout lorsque ces messages haineux visent juste. Un texto de Ian fait vibrer mon portable. D’accord, mais je ne pourrai pas rester longtemps. 31


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Pas grave. On se retrouve au même endroit que ­d’habitude  ?

OK.

T’es libre quand ?

À 17 h.

Ça marche. À plus.

Il ne prend pas la peine de répondre, encore moins de me souhaiter un bon anniversaire. Sur chacun de nos profils, on a pourtant l’air d’un couple heureux – ce qui arrange bien les marques qui ciblent des comptes mixtes. Pendant un moment, ça nous a suffi. Du moins, c’est ce que je me dis.


#INSTACOUPLE

À 17 h 45, Ian débarque sur la terrasse située à l’arrière du café végan où on a nos habitudes, l’air en colère. Je sors de mon sac la surprise que j’ai emballée moi-même. — T’es sérieuse ? me demande-t-il, les yeux braqués sur le paquet. J’ignore le ton glacé de sa voix. Les choses n’ont pas toujours été ainsi entre nous. — Très sérieuse, je réponds. J’ai dix-huit ans, aujourd’hui. C’est le cadeau que t’es censé m’offrir, ça règle tout. Il reste silencieux quelques secondes, puis hoche la tête, comme si c’était logique. — Ça me va. Bon, ben, joyeux anniversaire. Il empoigne sa fourchette pour commencer à manger le plat que je lui ai commandé et qui a refroidi depuis un moment. Je tends une main pour l’arrêter. — Attends ! Il lève les yeux au ciel. 33


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— Quoi encore ? Je fais signe à la serveuse. — Excusez-moi, ça ne vous dérange pas de nous prendre en photo ? — Pas du tout ! répond-elle avec un sourire en coin. Elles vont finir en ligne ? Cette idée semble la mettre en joie. Je lui rends son sourire avant de lancer : — Peut-être bien… Je lui passe mon téléphone et place le cadeau entre nos assiettes. Ian me tend sa main au-dessus de la table. On se dévore du regard, comme si on appréciait ce repas et la compagnie de l’autre. — Oh… c’est trop mignon, commente la serveuse. Je vais prendre plein de photos pour être sûre qu’il y en ait une de correcte. Souriez, oui, comme ça, c’est parfait. Elle recule d’un pas. Est-ce que ça suffira à tout faire rentrer dans le cadre ? — Ouvre-le, me dit Ian. Il joue très bien la comédie  ; à l’entendre, on croirait que cette surprise vient tout droit de son cœur. — Oui ! renchérit la serveuse. Je vais faire d’autres clichés. J’acquiesce, comme s’ils m’avaient convaincue, puis déchire le papier cadeau fait main que j’ai acheté en chemin. La fille continue de nous mitrailler, tandis que j’ouvre la boîte et en sors le collier que j’ai choisi parce que je savais qu’il irait 34


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parfaitement avec la robe décolletée et le soutien-gorge push-up que je porte aujourd’hui. — Il est magnifique, je souffle en le faisant pendiller devant moi et en posant sur Ian un regard aussi amoureux que possible. — Laisse-moi faire, déclare-t-il en se levant. Je vais te le mettre. Il me prend le bijou des mains et se place derrière moi, avec ce sourire décontracté dont il a le secret. Je soulève mes cheveux et baisse le menton, avec cette moue charmante dont j’ai le secret. — C’est a-do-rable, s’exclame la serveuse. Et là, je sais qu’on tient la bonne prise. Spontanée, parfaite. Ian a constaté la même chose, je le devine à sa façon de s’agiter dès qu’elle me rend mon téléphone. — Ce collier est tellement beau ! Et vous êtes trop mignons tous les deux. J’espère que mes photos seront utilisables. — J’en suis sûre, je réponds. Merci beaucoup ! Tu veux que je te cite sur ma publication ? — Sérieux ? Carrément ! Je m’appelle Kayleigh Bee. Mon pseudo, c’est k-a-y-l-e-i-g-h-b, tout en minuscules. Je tape son nom sur Instagram. — C’est toi ? je demande en lui montrant mon écran. — Ouais, c’est moi. Je vous suis tous les deux, alors pour moi, c’est, euh… désolée, je suis en mode fan. — Eh bien, merci encore, dit Ian. 35


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Pourvu qu’elle n’ait pas remarqué la pointe d’irritation dans sa voix. — Pas de souci, vraiment. Un fracas de verre cassé interrompt ce moment qui s’annonçait gênant. Kayleigh jette un regard derrière elle. — Argh, je dois m’en occuper. À la prochaine, alors ? — J’espère. Merci. Dès qu’elle se retourne, Ian pousse un soupir exagéré. — C’est bon, on a fini ? Je dois y aller, là. Je hoche la tête. — Oui, vas-y. Je posterai la photo ce soir. — Super. N’oublie pas de me taguer. — Bien sûr. — Bon anniversaire, Mari. — Ouais, c’est ça. Je ramasse mes affaires et laisse de la monnaie sur la table avant que quiconque ne remarque son départ.


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La vie de Mari Turner est parfaite. Avec ses 580 000 abonnés sur Instagram, elle est la reine des recettes #healthy et des photos en bikini ! Jusqu’au jour où sa cousine, Bri, meurt dans un tragique accident alors qu’elle préparait la John Muir Trail, une randonnée de plusieurs semaines réputée particulièrement ardue. La disparition de Bri, dont elle était très proche lorsqu’elles étaient enfants, est un véritable électrochoc !

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Mari publie alors une vidéo dans laquelle elle révèle le décalage entre sa vraie vie et celle qu’elle poste sur les réseaux sociaux. Cette vidéo devient rapidement virale. Et pour échapper au bad buzz qu’elle a provoqué, la jeune fille décide de braver la John Muir Trail à la place de sa cousine. Les chaussures de Bri aux pieds, son journal de bord à la main, Mari s’engage sur le difficile sentier qui mène au Mont Whitney. Mais le vrai défi est ailleurs... La jeune fille doit retrouver celle qu’elle pensait avoir perdue depuis longtemps : elle-même.

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