Alexis Flamand
Couverture : Artemisia Direction : Guillaume Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Estelle Mialon Composition : SKGD-Création Correction : Catherine Rigal Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Julia Mirenda © Fleurus, Paris, 2021, pour l’ensemble de l’ouvrage. www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-5886-8 MDS : FS58868 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011. »
Alexis Flamand
Pour Lucie (le prochain sera pour Mona)
CHAPITRE 1
Le CLairon de Beaupré, édition du 15 avril 1990 Will contempla d’un air absent les titres du journal : lancement du télescope Hubble, décès de l’actrice Greta Garbo, appel à la paix de Nelson Mandela… Il soupira et ouvrit le quotidien directement à la page des petites annonces. Il devait dénicher un job pour cet été. Ses parents avaient été clairs : ils ne le supporteraient pas une saison de plus à tourner en rond dans la maison. Will savait qu’ils cherchaient surtout à ce que leur fils expérimente l’autonomie. Il approchait de ses dix-sept ans et, dans quelque temps, il quitterait le foyer pour poursuivre ses études. La page convoitée s’étala bientôt devant lui, mur intimidant dont chaque brique promettait autant d’espoirs que de déceptions. Il parcourut la première colonne comme un alpiniste étudie une paroi avant son ascension. Quelques formules attirèrent son attention : job d’été, tourisme, horaires souples. Il prit une longue inspiration et plongea dans sa lecture. Il parcourut posément chaque annonce, parfois à plusieurs reprises afin de 7
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décrypter les abréviations que des radins utilisaient pour gagner dix centimes sur le nombre de lettres. Prestations de menuisier, d’employé, offre de garde d’enfants, de cours à donner, recherches d’apprenti… Au milieu de la deuxième page, il sentit la migraine le gagner. Il se tortilla sur sa chaise, se massa le front et tomba sur un minuscule entrefilet tout en bas de la rubrique. Il le considéra avec perplexité. Il ne l’avait pas remarqué auparavant, ce qui était étonnant car il avait été entouré au feutre rouge. Il se pencha et lut : Hôtel Parallell cherche homme à tout faire pour la période juillet-août. Se rendre sur place, chemin des SeptChutes, pour plus d’informations. Plusieurs pensées jaillirent simultanément dans l’esprit de Will. La première était l’orthographe fantaisiste du nom de l’établissement, avec ses deux paires de L comme autant de segments parallèles. Une coquille du rédacteur ou un effet voulu par le gérant ? La seconde réflexion était qu’il n’avait jamais vu aucun hôtel aux Sept-Chutes. D’un autre côté, on construisait tellement vite ces jours-ci… Et puis, si l’annonce recherchait de la main-d’œuvre pour cet été, c’est peut-être qu’elle n’avait pas encore recruté de saisonniers, ce qui allait dans le sens d’une édification récente. Et pour finir, qui avait entouré l’insert ? Il baissa la tête jusqu’à effleurer le papier. Ce n’était pas un effet d’impression destiné à mettre le paragraphe en évidence mais bien un tracé manuel. 8
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Il releva la tête. – Maman ? lança-t-il vers le salon. C’est toi qui as entouré une annonce dans le journal ? La réponse lui parvint quelques secondes plus tard. – C’est toi qui as été le chercher, Will. Je n’y ai pas touché. Tu as trouvé quelque chose d’intéressant ? – Je ne sais pas. Il revint à la page. Il était encore moins probable que ce soit son père, ce dernier n’ouvrait jamais un quotidien. Il appelait les reporters les infaux-amis, des gens qui s’invitent chez vous de toutes les manières possibles en disant ce que vous devez penser tout en proclamant leur neutralité. Le garçon fit la grimace. Il ne servait à rien de reculer l’inévitable : il allait devoir se rendre sur les lieux. Le tracé rouge et la nouveauté du complexe avaient éveillé sa curiosité. Seul problème : les Sept-Chutes se trouvaient à une demi-heure de vélo, avec une pente à faire frémir un géomètre. S’il devait faire la route tous les jours, cela ferait beaucoup pour ses mollets. Hélas, pas assez pour que ses parents mettent en balance leur instinct de protection avec la conquête de son indépendance. Et puis, le site des Chutes était magnifique. Mieux valait encore jouer les commis au grand air que dans un immeuble de rapport. Il jeta un œil par la fenêtre. Le temps était clair. Seuls quelques traits de brume filaient vers le nord comme pour lui indiquer la route à suivre. 9
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Il replia le journal côté annonce, se leva et enfila son blouson préféré, une vieille veste des années soixante dénichée dans une friperie. Elle était élimée aux manches et sa couleur tenait autant du bleu que du gris, mais elle arborait toujours fièrement les mots Upstairs We Go ! – sans doute le slogan oublié d’une équipe de hockey qui l’était tout autant. Il signala à sa mère qu’il se rendait aux Chutes et quitta la maison par l’arrière-cuisine sans attendre de réponse. Son BMX reposait sagement sous l’appentis. Il l’enfourcha, songeant une fois de plus que toute sa richesse consistait en un blouson et une bicyclette. Il remonta le chemin de gravier, atteignit la rue et, d’un coup de jarret vigoureux, mordit dans le boulevard SainteAnne en direction du centre. Les maisons en bois blanc s’alignaient de part et d’autre de la voie, cabanes de bûcheron montées en graine comme si la croissance des arbres s’était poursuivie après leur abattage. Virage sur les jantes en prenant bien soin de faire crisser les pneus, puis course à travers les terrains vagues et les chaussées boueuses. Les dernières neiges achevaient de fondre. Seuls quelques monticules d’un blanc sale témoignaient des températures indécentes du mois précédent. Il aperçut bientôt l’avenue Royale qui serpentait vers les hauteurs. Malgré le nom pompeux, ce n’était qu’un chemin de terre bordé de chalets touristiques. Il dépassa le mini-golf à thème, puis profita des derniers mètres de plat pour prendre 10
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de la vitesse. Il aimait beaucoup le sentier des Chutes. Il l’avait emprunté des dizaines de fois quand il était plus jeune. Hélas, en grandissant, les études et l’ordinateur avaient peu à peu remplacé les échappées vivifiantes dans l’air frais. Et la pente fut là. Il connaissait bien la Garce, comme les ados de Beaupré la nommaient. Quelques faux plats pour commencer, histoire de donner l’illusion que les souvenirs pénibles de la dernière fois étaient peut-être exagérés. Puis l’épreuve s’éternisait, la montée s’intensifiait avec patience, se repaissant peu à peu de vos muscles. En général, le cycliste mal préparé était terrassé par une crampe au niveau du golf « Le Nordique ». Il persévéra cependant et atteignit bientôt le Mont-SainteAnne, l’antique station de ski aux installations mécaniques dignes d’un roman de Jules Verne. À partir de là, la route se muait en Niveau 2 d’un jeu d’arcade. À l’ombre des érables, des plaques de verglas rendaient l’ascension délicate, voire périlleuse pour les naïfs qui ne voyaient dans ces taches sombres qu’un camaïeu d’asphalte. Il louvoya entre les traînées et entama la dernière épreuve du parcours : la piste forestière. Gravillons et rigoles conspiraient pour faire glisser les impudents conquérants des hauteurs. L’adolescent dérapa un bon nombre de fois et dut mobiliser toute sa concentration pour déjouer ornières et trous d’eau. Enfin, dans un ultime coup de pédale, il atteignit la plateforme qui tenait lieu de départ pour la randonnée des Chutes. 11
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Il opéra un freinage audacieux et sauta de sa selle en laissant sa monture s’écraser contre une balustrade en rondins. J’espère que le boulot est bien payé, songea-t-il en grimaçant. Il s’installa sur la rambarde pour récupérer. La vue était déjà une belle récompense. Le chapelet de cascades qui donnait son nom au site bondissait de dénivelé en dénivelé, serpent fantasque qui n’en finissait pas de fondre sur les habitants en contrebas. Le long de la route 138, érables et boulots argentés formaient comme la chevelure d’un vieillard. Au-delà, c’était le Saint-Laurent, avec ses îles et son moiré tourbillonnant. Beaupré se situait à la naissance de l’estuaire, le plus grand du monde avec son petit millier de kilomètres. Un bras puissant abritait sa ville ainsi que d’autres colonies de microbes humains. Plus loin, vers l’embouchure, c’étaient des sites au goût d’aventure : TerreNeuve, Nouvelle-Écosse, Labrador. Will s’arracha au panorama et revint à son affaire. Où donc se trouvait ce fameux hôtel ? Il regarda autour de lui. Aucune pancarte parmi les tas de bûches et les clôtures décaties. Il se décida et, avec une pensée émue pour ses mollets suppliciés, prit la direction du ponceau qui menait à la promenade des Sept-Chutes. Il salua les quelques randonneurs présents, adressa un sourire plus appuyé à ceux qu’il connaissait. Il renonça, par fierté, à demander son chemin. Il était un natif censé être au fait des moindres recoins de Beaupré. Il refusait de jouer les touristes dans la ville qui l’avait vu naître. 12
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Il aborda le pont. L’air était saturé du bruit des cascades qui passaient juste sous ses pas. Tout en marchant, il détailla l’environnement. Une symphonie de roches en cailloux mineurs accompagnait la mélodie liquide. Une maigre bruyère dominée par des fougères coiffait les massifs les plus gros. Quelques casse-cous avaient orné, par défi, les endroits les moins accessibles de graffitis vantant leur témérité ou leur amour éternel à Sofia. Il remit le pied sur la terre ferme et se dirigea vers la Trouée des Bûcherons, un lieu-dit qui ne contenait pas plus de bûcherons que les bûcherons ne contiennent de trouées. C’est alors qu’il l’aperçut, surplombant la crête du massif rocheux : l’enseigne de l’établissement. En grandes lettres filiformes, celle-ci annonçait fièrement l’existence de l’Hôtel Parallell aux héros des hauteurs en quête de confort. Le sommet de l’édifice consistait en deux arcs croisés, style Art nouveau français. Le reste se dévoila à mesure que Will approchait. Aux circonvolutions de briques succédèrent de hautes fenêtres aveugles dans la plus pure tradition soviétique. Enfin, au niveau du sol, l’immeuble revenait à ses premières amours, tout en courbes et moulures entrelacées. Le visiteur fronça les sourcils. Il était loin d’être un spécialiste, mais le tout était si dépareillé qu’il se demanda quel architecte pouvait en être le maître d’œuvre. Il sourit. Si le promoteur avait été capable d’engager un tel escroc, Will n’aurait aucun mal à se dégotter un job. 13
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Il traversa le parking au pied de l’édifice. Quelques voitures l’occupaient, certaines vieillottes, d’autres d’aspect futuriste. Une camionnette aux couleurs de l’hôtel était garée derrière un angle du bâtiment. Son moteur ronflait et on entendait les bruits de marchandises qu’on décharge. L’adolescent se dirigea d’un pas décidé vers l’entrée en remettant de l’ordre dans sa tenue. La porte tournante était surmontée d’un petit préau reprenant le nom de l’établissement. De part et d’autre, des palmiers trônaient dans d’énormes pots. Pas de préposé devant les battants rehaussés d’or. Tant mieux. Will n’avait jamais compris comment on pouvait être riche au point de ne pas pouvoir ouvrir soi-même une porte. Il poussa celle-ci et pénétra dans un grand hall. Le marbre noir était ponctué de colonnes carrées de briques rouges. Entre les piliers, des canapés à l’aspect confortable formaient comme un labyrinthe dont l’issue était un interminable comptoir en bois verni. Des pensionnaires lisaient leur journal, discutaient, déambulaient des bagages à la main. Il leva la tête. Vers la voûte, les colonnes se muaient en ogives recouvertes de stuc or et blanc. Une galerie courait à l’étage. Des ouvertures bordées de fer forgé laissaient entrevoir les portes des premières chambres. Le garçon marqua un temps d’arrêt afin d’admirer le mélange d’opulence et de mauvais goût. L’association de tous ces aménagements contradictoires faisait naître une sorte de malaise inversé : si on avait déployé de tels efforts pour créer 14
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cet assemblage hétéroclite, c’était certainement parce que cela représentait une évidence pour quelqu’un. Du coup, vous aviez l’impression que c’était vos goûts qui déparaient. Il se passa la langue sur les lèvres et reprit sa progression, prêt à débiter n’importe quel mensonge enthousiaste sur l’esthétique des lieux au cas où on lui demanderait son avis. Le préposé au comptoir était plongé dans un obscur labeur à base de feuilles et de tampons. Son uniforme carmin à épaulettes lui donnait l’air d’un militaire d’opérette. Quand il leva la tête à l’approche de Will, son sourire professionnel s’affaissa en une expression résignée. Il ne laissa pas au visiteur le temps de se présenter. – En voilà un autre, dit-il d’une voix nasillarde. Pour du travail, évidemment ? – Eh bien… oui. Ça se voit tant que ça ? Le guichetier ne répondit pas. D’une main experte, il retourna un grand registre vers Will. – Votre nom. Ensuite, ascenseur pour le deuxième étage, direction le bureau de M. Arbogast. – Je vous rem… – Je vous en prie. L’employé fit deux gestes successifs, l’un vers le cahier, l’autre vers la droite. – Nom, ascenseur. Et reprit son travail comme si Will venait de quitter sa sphère de conscience. 15
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Le garçon saisit le stylet et écrivit son patronyme complet avec application : William Blazkowicz Rain. Quand il eut terminé, il sourit au préposé sans s’attirer plus de réaction qu’un index pointé vers la droite. L’adolescent poussa un bref soupir et se dirigea vers les ascenseurs. En approchant des parois métalliques, son reflet gagna en précision : cheveux courts blond cendré, yeux de jade, bouche de fille et nez en trompette. Un visage terriblement juvénile qui le faisait encore souvent considérer comme un enfant alors qu’il était presque un homme. Il appuya sur le bouton d’appel et attendit. Les portes s’écartèrent bientôt, laissant apparaître un groom à la mine avenante. Sa livrée noire ne ressemblait pas à celle du guichetier mais Will n’en fut pas surpris. L’établissement semblait cultiver le faux raccord avec un art consommé. Peut-être dans l’espoir de plaire à un nombre plus élevé de clients ? – Votre étage, monsieur ? Ravi qu’on l’appelle ainsi, Will répondit au sourire et entra. – Le bureau de M. Arbogast, je vous prie. – Tout de suite, monsieur. Les portes se refermèrent dans un chuintement. Will regarda autour de lui. Sans surprise, ils se trouvaient dans une grosse boîte impersonnelle avec spots tamisés au sol et air de salsa discrète. Le garçon se tourna de nouveau vers l’avant et se figea de terreur. Le groom n’avait pas quitté sa position, son doigt 16
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toujours sur le bouton, mais sa tête était retournée vers lui selon un angle impossible et un sourire dément déformait ses traits. Will recula d’horreur et heurta la cloison. Le rictus de l’autre s’élargit, dévoilant des dents triangulaires comme celles d’un squale de dessin animé. L’adolescent écarquilla les yeux de plus belle. Un ding retentit quelque part mais il n’y prêta pas attention : le groom était sur lui, les mains autour de son cou, souriant toujours comme s’il ne savait rien faire d’autre. La victime se débattit, tenta de repousser le visage grimaçant. Ses doigts s’enfoncèrent dans une peau flasque comme de la gelée. L’épiderme se rompit, dévoilant en dessous une matière spongieuse parcourue de veines violacées. Le sourire du groom s’effaça et il resserra sa prise. Will tenta de reprendre sa respiration, en vain. Du coin de l’œil, il vit les portes s’ouvrir. Au-delà, un couloir s’étalait, ponctué d’instruments de ménage. Le captif se cabra avec violence, lança son pied vers l’avant dans l’espoir d’empêcher son tombeau automatisé de se refermer sur lui. L’épiderme des doigts du groom se rompit à son tour, se répandit en lambeaux visqueux. Le monstre se tortilla afin de trouver une meilleure prise. Will tenta de hurler, mais seul un gargouillis franchit ses lèvres. Par bonheur, cela attira l’attention de quelqu’un. Une femme de chambre, petite robe et tablier blanc, passa la tête par une porte. Elle découvrit le spectacle, étouffa un cri et se précipita 17
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vers eux. Le bras de Will battit l’air, lui enjoignant de reculer. Il ne voulait pas ajouter une victime à son assassinat. Quand il vit que cela n’avait aucun d’effet, il tenta de frapper son assaillant. Sa main rebondit sur le crâne de la créature et cogna durement contre une cloison. Le groom serra de plus belle. Pas un bruit ne sortait de ses lèvres à moitié arrachées par la lutte. Les jambes de Will raclèrent le caillebotis métallique, un voile noir envahit sa vue. Soudain, la poigne de son bourreau se relâcha. L’adolescent recula dans un coin de l’ascenseur, une main sur son cou meurtri. Sa vision passa d’une nuit sombre à un ciel étoilé, puis reprit peu à peu ses droits. Il s’attendait à découvrir le monstre régler le sort de la soubrette. Il ouvrit de grands yeux quand il vit que celle-ci embrassait à pleine bouche son agresseur. Sa stupeur passée, Will s’aperçut que ce baiser avait cependant tout d’une mise à mort. Des lèvres de la femme jaillissait un épais liquide blanchâtre qui remplissait la gueule de son adversaire. Une partie en coulait par les joues déchirées. Le monstre fut parcouru de spasmes puis s’amollit, les bras pendants. Bientôt, son corps se répandit au sol en replis obscènes. La chambrière délaissa la flaque de chair et se tourna vers Will. – Tout va bien ? Le garçon ne répondit pas. Il était tétanisé. Sa bienfaitrice l’évalua quelques secondes, puis elle passa une main dans son dos et l’aida à se relever. Sa force était aussi surprenante 18
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qu’inquiétante. En une fraction de seconde, Will fut debout, chancelant, se tenant d’une main à la rampe métallique. – Nous devons immédiatement rendre compte de cet événement à M. Arbogast, dit la femme. Pouvez-vous marcher ou dois-je vous porter ? Will fit non de la tête. Il n’avait pas du tout envie d’être ballotté à travers les couloirs par cette lisette monstrueuse. Il se redressa et fit quelques pas pour montrer qu’il allait mieux. La domestique l’aida à avancer. – Que… que s’est-il passé ? coassa Will, la voix cassée par l’agression. – Un Fongus, répondit son ange gardien comme si cela expliquait tout. Je les avais presque oubliés. Cela fait une éternité qu’ils n’ont plus fait irruption dans les étages supérieurs. Vous avez de la chance que j’aie été dans les parages. – De la chance ? s’exclama Will. De me faire étrangler ou de vous voir digérer cette chose ? C’est comme ça que vous réprimandez les employés indisciplinés ? – Vous avez gardé votre humour, c’est bon signe. Nous y sommes presque. Le couloir se déroulait devant eux, tanguant au gré des hésitations du garçon. Des appliques Tiffany ponctuaient les murs de leur halo discret, les portes étaient entourées de chambranles géométriques. Ils négocièrent un virage et parvinrent devant une issue munie d’une vitre opaque. Sur le verre étaient peintes les lettres M. Arbogast, Détective de l’Hôtel. 19
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– Arbogast, c’est le nom du type que j’étais censé voir, articula Will. – Monsieur Arbogast, corrigea la chambrière. Ne l’appelez pas autrement. Il mérite notre plus profond respect. Elle frappa et ouvrit. Une pièce tout en longueur s’étira devant eux jusqu’à une fenêtre sale. Au centre trônait un bureau d’où émanaient des ronflements sonores. Au niveau du siège, en lieu et place de leur hôte, se tenait une paire de pieds dressée vers le haut. La jeune femme laissa Will et se précipita derrière le meuble. Le garçon la suivit et découvrit un quinquagénaire bedonnant affalé au sol, les jambes appuyées contre le bois. Le visiteur fronça les narines. Une odeur douceâtre régnait dans la pièce et une pipe à opium était disposée près du dormeur. – Notre plus profond respect, hein ? ironisa-t-il. – Au moins, il est habillé. La domestique secoua l’homme avec douceur. Celui-ci ouvrit un œil, grogna, et entreprit de se redresser avec l’aide de l’employée. Entre un Will vacillant et un détective qui avait connu des jours meilleurs, on se serait cru sur un ring séparant deux boxeurs groggy. Le dénommé Arbogast s’installa pesamment dans le fauteuil. La femme remit de l’ordre dans ses vêtements et lui glissa quelques mots à l’oreille qui achevèrent de le réveiller. Le détective tourna vers Will un visage rougeaud surmonté de mèches blanches collées par la sueur. Des favoris épais 20
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encadraient une bouche aux lèvres pleines. Le regard d’un bleu profond sembla revenir d’un autre ailleurs et se posa sur Will. Celui-ci se sentit aussitôt disséqué, comme si Arbogast découpait à travers sa peau et ses organes pour examiner directement le tissu de son âme. L’homme venait à peine de quitter la transe de l’opium, mais il était clairement opérationnel et sûrement pas à sous-estimer. – Will, mon garçon, gloussa-t-il en guise de salut. Ça faisait longtemps. L’interpellé fronça les sourcils. – Vous me connaissez ? Nous ne nous sommes jamais rencontrés ! Arbogast passa une main dans ses mèches clairsemées. – C’est une longue histoire. Assieds-toi. Il indiquait un siège dans un coin du bureau. Encore maladroit, Will s’y installa, aidé par la jeune femme qui demeura derrière lui. – Siska me dit que tu viens d’échapper à un groom ? demanda le quinquagénaire. – Une sorte de chasseur d’hôtel habillé de noir, oui. Reste à savoir dans quel sens prendre le mot chasseur : personnel ou prédateur. – Comme si c’était deux choses différentes, soupira Arbogast. Peux-tu m’en dire plus ? Will raconta sa mésaventure en détail, sans oublier l’horrible intervention de la bonne. Arbogast écouta en mâchonnant un 21
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cigare. De temps à autre, il posait une question étrange, comme la couleur des chaussures du groom ou la forme du comptoir dans le hall. Will répondit avec patience dans l’espoir d’obtenir des réponses à ses propres interrogations. Finalement, son hôte baissa la tête, réfléchit quelques instants, puis se redressa et s’adressa à la domestique : – Des mouvements du côté du Vieux de la forêt ? – Aucun, monsieur. Rien non plus au niveau des Entrailles. Nous avons contacté la Dame des Yeux. Elle ne devrait pas tarder à faire son rapport. – Allez-vous me dire ce qui se passe ? explosa Will. Un gros canular ? Un bizutage pour psychotiques ? – J’aimerais bien, fit le détective d’un air grave. Siska, s’il te plaît. Soudain, deux bras ceinturèrent Will, le plaquant sur sa chaise. Le cœur du garçon s’emballa. Quelle était cette nouvelle folie ? Il essaya de se débattre mais il avait déjà eu affaire à la domestique et ne se faisait guère d’illusion sur ses chances de lui échapper. – Qu’est-ce que ça veut dire ? fulmina-t-il. Relâchez-moi ! – Notre jeune ami semble vouloir attirer d’autres chasseurs avec ses cris, constata Arbogast. Je suppose que tu viens chercher du travail ? – Oui, ragea le prisonnier, mais je crois que je vais décliner votre offre. Il tenta une nouvelle fois de se dégager. La femme de chambre resserra sa prise. Il la soupçonnait de pouvoir lui briser les 22
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côtes sans même bouger un cil. Il serra les dents, partagé entre la fureur et le désespoir. Dans quelle sorte d’enfer était-il tombé, où les grooms attaquaient les clients et où les soubrettes avaient la force d’hercules de foire ? Arbogast ralluma son cigare éteint et le vissa à un coin de sa bouche, puis il se mit à farfouiller dans ses tiroirs. – Où est ce fichu rossignol ? Ah, le voilà. Il extirpa du meuble une étrange clef. L’anneau était très large, mais l’autre extrémité se terminait par une pointe si effilée qu’on avait du mal à la discerner. Le détective se leva et s’approcha du captif. – Désolé fiston, mais tu n’es pas du tout à ta place. Il montra ce qu’il tenait en main. – Ce passe-partout mental s’achève sur une extrémité microscopique capable de pénétrer dans ton cerveau par les serrures que constituent tes pores. En tournant, je vais verrouiller certaines zones de ta mémoire. Tu comprends ? Crois-moi, c’est mieux comme ça. Le garçon se débattit, sans succès. – Tu ne sentiras rien, William, lui assura la femme dans son dos. – Vous êtes tous dingues ! aboya le prisonnier. Et cessez de m’appeler par mon prénom, je vous dis qu’on ne s’est jamais vus ! – Pas depuis la dernière fois, en tout cas, gloussa Arbogast. Ne bouge pas, je ne voudrais pas louper le pore d’entrée. 23
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– Qu’est-ce que vous racontez ? Vous voulez dire que je suis déjà venu ici ? Arbogast le considéra avec malice. – Douze fois. Will fut pris d’un brusque vertige. Qu’est-ce que cela signifiait ? Soudain, il se remémora l’attitude désabusée du préposé au comptoir ainsi que ses mots : En voilà un autre. Il était donc déjà venu, avec à chaque fois le même résultat ? – Attendez ! protesta-t-il. On peut discuter ! Ne faites pas… Arbogast secoua la tête d’un air compatissant, puis il enfonça la clef dans le crâne du jeune homme et tourna.
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Lorsque Will répond à une petite annonce pour un job d’été à l’Hôtel Parallell, il est loin d’imaginer l’incroyable aventure qui l’attend... Car l’Hôtel Parallell n’est pas un hôtel ordinaire : bâti entre les univers, il accueille des clients venus de milliers de Terres parallèles. Des clients un brin spéciaux... Embauché pour devenir l’assistant d’Arbogast, le détective de l’hôtel, Will va aller de surprise en surprise : échapper à une tentative d’assassinat, éviter une mort affreuse par ingestion, combattre des créatures abominables, et tenter de survivre à un séjour sur l’Île des Morts...
14,90 € TTC France www.fleuruseditions.com
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Couverture : Artemisia
Qui aurait cru qu’une banale histoire de robinet qui fuit cacherait autant de secrets ?