Sophie de Mullenheim & Johan Papin
Rosa Parks La femme qui osa dire non !
FLEURUS
fleurus Direction : Guillaume Arnaud, Guillaume Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Raphaële Glaux, assistée de Lucie Cendrier et de Sophie Virrion Direction artistique : Élisabeth Hebert Conception graphique : Maïté Dubois, assistée de Marie-Anne Parreaux Directeur de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Sabine Marioni Mise en pages : Fa Compo © Fleurus, Paris, 2018 Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 978‑2-2151‑3900‑3 MDS : 592 819 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49‑956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »
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La femme qui osa dire non !
Écrit par Sophie de Mullenheim Illustré par Johan Papin
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1. Naissances 4 février 1913 à Tuskegee, Alabama, USA
Le bébé pousse un hurlement furieux lorsque l’air pénètre pour la première fois dans ses poumons. – Ouiiiin ! Leona McCauley, épuisée mais heureuse, tend les bras vers la vieille femme qui est venue l’aider à accoucher. – C’est une fille ! lui dit cette dernière. Une jolie petite fille. Félicitations ! Elle lui pose sur la poitrine le nourrisson rapidement emmailloté dans un linge. – Bonjour ! mon amour, la salue Leona en se penchant vers la bouille contrariée. Aussitôt, la minuscule fillette se calme en entendant la voix de sa maman. Elle émet un petit bruit de succion, fronce les 5
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Rosa Parks sourcils avec un air terriblement sérieux et drôle et s’apaise tout à fait. Leona relève la tête vers la femme. – Merci, lui souffle-t‑elle. Elle est magnifique ! – Je vais prévenir votre mari. La vieille femme ouvre la porte de la chambre et se penche dans le couloir. James McCauley qui presse nerveusement ses mains, tourne vers elle un visage inquiet. – Tout s’est bien passé, le rassure la sage-femme. Elles vont bien. – Elles ? – C’est une fille ! James soupire, soulagé. La naissance lui a paru interminable. Il a cru devenir fou à attendre derrière la porte sans pouvoir rien faire. Il connaît un homme qui a perdu sa femme et son bébé la semaine dernière. – Je peux ? demande-t‑il timidement en tournant les yeux vers la porte. La vieille dame hoche la tête. – Elles vous attendent. Quand James entre dans la chambre, il sent l’émotion le submerger. Il vient de devenir papa. – Je te présente Rosa Louise McCauley, lui souffle Leona alors qu’il s’approche du lit pour contempler sa fille. Nous l’avons très bien réussie. Elle est superbe. James se penche au-dessus de la fillette et admire chacun de ses traits. Son petit nez légèrement épaté, ses yeux fermés our6
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Naissances lés de cils sombres, ses lèvres qui tètent un repas invisible, ses oreilles en forme de coquillage, son crâne rond presque nu. – Rosa, s’émerveille-t‑il. Elle porte bien son nom : on dirait une fleur.
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À quatre-vingt dix kilomètres de là, à Pine Level, une autre petite fille vient de naître. Après trois garçons, elle arrive comme un cadeau dans la famille, une apothéose. La naissance s’est bien passée. Un médecin et une sage-femme ont assisté la mère et prodigué les premiers soins au bébé. Quand Nathan Moore, le père, est enfin autorisé à entrer dans la chambre, la petite fille est toute pomponnée, un bonnet de dentelle sur la tête. – C’est une fille, annonce Hillary à son mari, la voix vibrante d’émotion. Une fille ! Tu te rends compte ! Nathan se précipite, aperçoit la tête adorable et tombe instantanément amoureux de sa fille. Il se fait la promesse de la protéger et de la chérir plus que tout. – Comment allons-nous l’appeler ? lui demande sa femme. Pour l’un et l’autre, l’arrivée d’une fille est une véritable surprise. La grossesse ayant été en tout point semblable aux trois précédentes, ils s’attendaient à un garçon. Ni l’un ni l’autre n’a osé penser à un prénom de fille. 7
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Rosa Parks – Nous l’appellerons Iris, suggère le père. Elle ressemble à une fleur. – Iris ? répète doucement Hillary. Iris ? Les petits cils délicats frissonnent sous la caresse du prénom. La fillette fronce le nez. Hillary rit, Nathan est aux anges. – Oui, ce sera Iris, confirme Hillary. Tu as raison.
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Ce 4 février 1913, à quelques kilomètres de distance, deux fillettes sont nées qui portent chacune un prénom de fleur. Rosa McCauley. Iris Moore. Deux petites filles ravissantes qui font la fierté de leurs parents. Deux enfants nées dans des familles catholiques américaines depuis plusieurs générations. Deux bébés que tout semble rapprocher mais que tout sépare. Car Iris Moore est blanche et Rosa McCauley est noire…
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2. Une promotion James relit la lettre qu’il tient entre ses mains. À côté de lui, sa femme Leona porte Rosa sur la hanche et peine à cacher son excitation. – C’est merveilleux, non ? lance-t‑elle alors que son mari continue de fixer la lettre. Je n’y croyais pas lorsque le facteur est venu. James reste muet, la feuille toujours devant lui. Il est loin de partager l’enthousiasme de sa femme qui commence à s’inquiéter de le voir si silencieux. – Quelque chose ne va pas ? demande-t‑elle en pressant machinalement Rosa contre elle comme si la petite fille pouvait la protéger d’une mauvaise nouvelle. – Non. Rien, répond James, laconique. – N’est-ce pas ce que tu voulais ? Un poste d’enseignant avec un salaire fixe et la reconnaissance ! 9
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Rosa Parks La voix de Leona s’envole dans les aigus. Elle ne supporte plus, tout à coup, le calme de son mari. – Oui. C’est pas mal… répond-il mollement. – Pas mal ? Mais c’est inespéré ! – … – Notre rêve se réalise ! – Ton rêve, corrige James. Leona écarquille les yeux de surprise. Dans ses bras Rosa commence à chouiner doucement. Elle sent la tension qui s’installe. – Mon rêve ? bredouille Leona, abasourdie. – Oui, c’est bien toi qui m’as dit de postuler à cette place, reprend James soudain bavard. Tu n’arrêtais pas d’éplucher les petites annonces dans l’espoir de me trouver un poste d’enseignant. – Eh bien le voici ! – Sauf que ce n’est pas mon projet. Je suis charpentier, pas professeur. – Mais tu enseignerais ton métier, ce que tu aimes. – L’institutrice, ici, c’est toi. Pas moi. – Tu sais bien que j’ai dû m’arrêter de travailler à cause de Rosa, répond Leona, amère. – C’est bien pour cela que tu veux que je devienne enseignant moi aussi. – Mais c’est un poste en or ! Tu auras un salaire fixe. Tout le monde te reconnaîtra. Ta place permettra à nos enfants 10
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Une promotion d’accéder à de meilleures études. Regarde Rosa ! Tu ne peux pas te résoudre à ce qu’elle devienne une bonne chez les Blancs ! James tique légèrement en entendant ce dernier argument. – Souviens-toi, poursuit Leona, que nous sommes venus ici, à Tuskegee, parce que les écoles pour les Noirs y sont meilleures qu’ailleurs. Nous voulions que nos enfants aient une bonne éducation. – Et ils l’auront. L’un n’empêche pas l’autre. Si je prends ce poste, je serai moins payé. – C’est vrai, admet Leona, mais au moins tu seras payé tous les mois ! Et tu ne partiras plus tout le temps sur des chantiers. Je ne serai plus seule à longueur de journée et de semaine. – Tu as Rosa avec toi ! – Rosa, oui. Leona embrasse la petite fille dans ses bras. Mais elle ne te remplace pas. – En continuant de travailler à mon compte, je pourrai lui offrir plus de choses, rétorque James en prenant sa fille dans ses bras à son tour. James rêve de la gâter quand elle sera plus grande pour prouver aux autres que les Noirs aussi peuvent réussir. – Mais tu ne seras jamais professeur, murmure Leona. Personne ne te respectera de la même manière. James hausse les épaules. – Le respect ! ricane-t‑il. Qui parle de respecter les Noirs ? Tu as bien vu à quoi nous sommes réduits. Nos enfants n’ont 11
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Rosa Parks pas le droit d’aller dans les mêmes écoles que les Blancs, nous ne pouvons même pas nous asseoir devant dans les bus. Professeur ou charpentier, c’est la même chose pour les Blancs. C’est ça que tu appelles le respect ? Leona baisse la tête, vaincue. Son mari a raison. Depuis toujours ils vivent à côté des Blancs sans jamais se mélanger à eux. L’esclavage a été aboli depuis bientôt cinquante ans, le 18 décembre 1865, mais la situation a peu changé. Les Noirs continuent de travailler pour les Blancs, sans considération. Certes ils sont payés mais ce sont des salaires de misère. Aux yeux de la loi, Blancs et Noirs sont égaux. Dans la vie réelle, ils vivent séparés et s’évitent. – Fais ce que tu veux, soupire Leona après un moment. De toute façon, cela n’y changera rien, tu as raison. Il faudrait un miracle…
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3. Malade Leona pose la main sur le front brûlant de Rosa. La fièvre ne tombe pas. Ce n’est pas normal. Voici plusieurs jours que la petite fille est mal en point sans que l’on sache vraiment de quoi il s’agit. Le médecin qui est venu a déclaré qu’il s’agissait d’une angine mais Leona trouve que les symptômes persistent longtemps, trop longtemps. – Je veux voir un spécialiste, déclare-t‑elle. – Cela va nous coûter une fortune, s’inquiète James. Les affaires du père de Rosa ne sont pas aussi florissantes qu’il l’espérait. Depuis qu’il a refusé le poste de professeur à Tuskegee, il n’a plus autant de chantiers qu’avant. À croire que le hasard s’acharne pour lui faire comprendre qu’il a fait le mauvais choix. Leona se garde bien de lui en faire la remarque car dès qu’ils abordent le sujet, les McCauley se disputent. D’autant que, quatre ans après la naissance de Rosa, la famille 13
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Rosa Parks s’est agrandie. Leona a accouché d’un garçon, Sylvester. Deux enfants à élever et nourrir, cela coûte de l’argent et le couple en manque. – On ne peut pas la laisser comme ça ! Je l’amène à l’hôpital ! – À Montgomery ? – Oui. C’est le plus proche. Ils sauront quoi faire. Sans attendre de réponse de son mari, Leona emmitoufle Rosa dans un manteau et une couverture et la couche à l’arrière de leur voiture. La petite fille est toute pâle, les traits tirés. Sa gorge est en feu depuis plusieurs jours et elle n’avale presque plus rien. James jette un regard à sa fille puis à sa femme qui a saisi Sylvester et l’a assis sur ses genoux à l’avant de la voiture. Inutile de se battre : sa femme aura le dernier mot. Et puis Rosa n’a pas l’air bien du tout en effet. Il s’installe derrière le volant et démarre. Direction Montgomery à quelques kilomètres de là. Durant le trajet, la fièvre de Rosa augmente encore. La fillette gémit à présent à l’arrière de la voiture. Des gouttes de sueur perlent sur son front. Leona se retourne sans arrêt pour la surveiller. Elle est morte d’inquiétude. – Plus vite ! presse-t‑elle son mari. James McCauley fait de son mieux. Il appuie sur la pédale d’accélérateur mais sa voiture est loin d’être un modèle de course. Il l’a achetée à un vieil homme qui avait bricolé 14
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Rosa Parks le moteur. Avec le peu qu’il gagne, il n’a pas les moyens d’en avoir une plus récente. Quand l’hôpital de Montgomery est enfin en vue, Leona respire plus librement. Rosa délire sur la banquette arrière, mais elle sera entre de bonnes mains d’ici quelques minutes. James arrive devant la porte principale de l’hôpital, freine bruyamment et sort de la voiture en courant pour attraper sa fille brûlante de fièvre. Il la serre contre lui en lui murmurant des paroles rassurantes. Leona lui emboîte le pas, Sylvester dans les bras. – Ça va aller, ça va aller, ma Rosa. Il se rue vers l’hôpital quand une voix puissante dans son dos l’arrête. – Où vas-tu ? James se retourne et dévisage le policier qui vient de lui parler. – Ma fille est malade, monsieur. Elle doit voir un médecin. – Tu ne sais pas lire, Jack ? – James, je m’app… Leona donne un coup de coude à son mari pour le faire taire. Un Noir ne doit jamais reprendre un Blanc. Et si ce dernier s’amuse à l’appeler par un prénom au hasard ou « garçon », il ne doit pas réagir et continuer de s’adresser à lui en disant « monsieur ». Et puis baisser la tête, surtout. 16
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Malade – Tu ne sais pas lire, garçon ? reprend le policier d’une voix plus dure. James relève les yeux. Juste au-dessus de la porte, un écriteau indique : « white only1. » – Pour toi, c’est derrière l’entrée, éructe le policier. Au même moment, un couple de Blancs descend d’un taxi qui s’est garé juste derrière la voiture de James. – Et en plus tu gênes tout le monde avec ta voiture, s’énerve le policier. La femme blanche serre contre elle une petite fille blonde, les joues rouges, les yeux brillants de fièvre. – Nous arrivons de Pine Level, lance le père à l’attention du policier avec la même voix inquiète que James McCauley quelques secondes plus tôt. Notre fille Iris est au plus mal. Elle doit voir un médecin. Le policier pousse brutalement James et sa fille sur le côté pour laisser passer les parents blancs et leur enfant. – Par ici, monsieur. Puis il se tourne vers James. Et toi, à l’arrière, gronde-t‑il, menaçant. Leona et James baissent la tête, remontent dans leur voiture avec Rosa, contournent l’hôpital et entrent par-derrière, par une petite porte ou un panneau signale que cette entrée est réservée aux personnes de couleur. Avec un peu de 1. Pour les blancs seulement.
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Rosa Parks chance, il y aura peut-être un médecin noir. Sinon, ils devront attendre que tous les patients blancs passent avant leur fille…
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Avertissement Cette histoire de Rosa Parks a été écrite grâce à de nombreux documents retraçant sa vie et à partir de ses propres témoignages. Néanmoins, les dialogues, qui permettent de rendre le récit plus vivant et plus réaliste, sortent tout droit de l’imagination de l’auteure. Tout comme le personnage d’Iris Moore qui n’a jamais existé et n’a jamais rencontré non plus Rosa Parks. Il n’empêche que des femmes blanches ont ressemblé à Iris et partagé ses idées. Rosa Parks en a côtoyé et apprécié certaines.
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– Maman, demande Rosa. Est‐ce que l’eau des Blancs est meilleure que la nôtre ? – Non, ma chérie, bien sûr que non. – Mais alors, pourquoi il y a deux fontaines ? Leona ne répond pas et regarde sa fille intensément. Elle sait très bien que Rosa connaît la réponse à sa question, qu’elle n’ignore pas que les Blancs ne veulent pas risquer de se contaminer au contact des Noirs. Un récit qui retrace la vie de Rosa Parks, figure emblématique de la lutte contre la ségrégation raciale ; une biographie à lire comme un roman pour découvrir cette héroïne militante.
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