FABIENNE BLANCHUT
L’histoire vraie de Gladiateur
Illustration de couverture : Jérôme Pélissier Cahier photos : © Leemage Direction : Guillaume Arnaud, Guillaume Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Anna Guével, assistée de Lucie Cendrier et de Sophie Virrion Direction artistique : Élisabeth Hébert Conception graphique : Johanna Fritz Pictos : © Shutterstock Direction de la fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Sabine Marioni Composition : Text’Oh! © Fleurus, Paris, 2018 Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-3839-6 MDS : 592 766 Tous droits réservés pour tous les pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »
FABIENNE BLANCHUT
CHEVAL DE ’ L’histoire vraie de Gladiateur FLEURUS
Il n’y a pas de secrets aussi intimes que ceux d’un cavalier et de son cheval. Robert S. Surtees
Cher lecteur, L’univers du cheval en général, et le monde du turf en particulier, requiert un vocabulaire technique qu’aucun autre champ lexical ne pourrait remplacer. Un lexique spécifique, qui a été ajouté en fin de roman, permettra aux plus curieux d’en apprendre davantage. Si par mégarde des erreurs avaient été commises, elles relèveraient de ma seule responsabilité. La lecture de ce roman est un voyage à la fois temporel et géographique. Les événements racontés se déroulent entre 1840 et 1876, en France et en Angleterre. Cela signifie qu’il y aura des alternances de dates et de lieux jusqu’à la rencontre des deux personnages principaux, Harry Grimshaw et Gladiateur en troisième partie. Afin de vous aider, un petit drapeau ainsi qu’une ligne du temps indiqueront l’endroit et le moment où se déroule l’action. Dans ses grandes lignes, l’histoire qui suit est vraie. Fabienne Blanchut
PARTIE 1 - AVANT « EUX »
1 Acheté aux enchères
7 avril 1840 Naissance d’Harry Grimshaw
1856 Achat de Monarque à Paris
1876 Mort de Gladiateur
Frédéric de Lagrange est un homme heureux. Il vient d’acheter Monarque, pour une somme qui ferait tourner la tête à n’importe qui. Mais monsieur le comte est un homme riche et rien n’est trop beau pour parfaire son écurie. Lui et son bras droit, l’ancien jockey et désormais éleveur Henry Jennings, gardent depuis deux années déjà un œil sur le sublime étalon bai brun né en 1852, au haras de Victot.
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Cheval de légende L’histoire vraie de Gladiateur
Demeuré invaincu l’année de ses trois ans, Monarque est un champion doté de gènes que l’on suppose fantastiques. C’est l’hypothèse folle qu’ont faite le comte et Henry, l’étalon n’ayant encore jamais procréé. Bref, en ce samedi matin pluvieux, Monarque, fils d’Empereur, vient d’être adjugé à Frédéric de Lagrange qui a dû renchérir pour l’acquérir. Une fois le marteau abaissé par le commissaire-priseur sur sa dernière enchère, le comte tend une main ferme à Henry qui s’en empare et la presse contre sa paume calleuse : – Ça va être à vous de jouer ! Henry sait qu’il tient, sur le papier du moins, le reproducteur parfait pour le haras. Il pousse un soupir, prenant soudain conscience des tâches qui lui incombent et du poids qu’auront ses décisions. Ces dernières pèseront, d’une manière ou d’une autre, sur l’avenir de l’écurie de son employeur. Il espère au mieux, naturellement. Les deux hommes, qui s’entendent parfaitement, se séparent amicalement sur les pavés de la capitale, devant la salle des ventes sise 11 rue de Ponthieu, non sans avoir
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Acheté aux enchères
échangé une nouvelle poignée de mains. Le comte s’en va rejoindre à pied ses appartements parisiens, tandis qu’Henry saute dans une carriole pour Dangu, dans l’Eure. Maintenant soulagé, un sourire franc s’affiche sur les lèvres pleines de l’éleveur. Ils viennent de remporter Monarque ! – Finalement, rien n’est impossible, murmure Henry pour lui-même, tandis que le cocher fouette l’attelage à deux percherons, l’un gris pommelé et l’autre noir de jais, loué par le comte à son endroit. La première heure du trajet, Henry est trop excité par l’achat et il la passe, muni d’un carnet et d’un crayon, à agencer l’espace qui accueillera l’étalon-reproducteur et à l’accoupler, « sur le papier », avec les meilleures juments de Dangu. Henry, qui a vu Monarque remporter le Prix du Jockey Club en 1855, garde le souvenir d’un cheval assoupli, bien éveillé et courageux. Il espère qu’il saura pleinement remplir la tâche qui lui est désormais assignée, lui, le « retraité des compétitions ». Il a hâte de le revoir et
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de le juger sur pattes. Bercé par la route, Henry finit par s’assoupir. Il a vingt ans de moins, il ne souffre plus du genou, héritage d’un épanchement de synovie1 mal soigné du temps où il était lui-même jockey, et dans son rêve, c’est Monarque qu’il chevauche, le stimulant de la voix et des talons pour le relancer dans la course et le guider vers la victoire. La carriole s’est arrêtée et le cocher frappe à la porte. Henry se réveille. L’équipée est arrivée au haras. Immédiatement, deux palefreniers, Louis et Paul (Henry gère douze hommes en tout pour quarante et un chevaux), sortent des écuries et s’empressent de déharnacher les percherons. Les bêtes sont emmenées à l’intérieur pour être bouchonnées. Une fois la sueur nettoyée, les chevaux pourront manger, boire et se reposer dans une stalle recouverte d’une litière épaisse. Ils reprendront la route pour Paris demain matin. Henry 1. Un liquide transparent (la synovie) sert à lubrifier les articulations, notamment celles du genou, pour réduire leur usure lors des frictions. En cas d’effort physique trop important, ce liquide peut être excessivement et anormalement présent, ce qui entraîne le gonflement du genou, des douleurs intenses et une diminution de la mobilité.
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Acheté aux enchères
remercie le cocher, lui indique ses quartiers de nuit puis prend la direction de l’écurie. Il pénètre dans son univers où se mêlent les odeurs de foin, d’ammoniaque, de cuir ciré et de crottin. Comme à son habitude, Henry commence sa ronde en passant devant l’enceinte qui accueille les poulinières, ces juments destinées à la reproduction, et leurs petits. Ensuite, c’est au tour des box abritant les juments, puis enfin ceux des chevaux et étalons. Chacun des enclos indique sur sa porte les prénoms des pensionnaires et Henry les connaît toutes et tous, évidemment. Même les poulinières de passage que le comte accueille ici avant les saillies. Henry a quarante ans. Avec l’âge, il s’est un peu empâté mais il se dégage de lui une puissance presque animale. Il a une épaisse tignasse blonde et raide, des yeux noisette enfoncés dans ses orbites et les mains abîmées de ceux qui ne rechignent jamais au travail. Depuis toujours, les chevaux sont toute sa vie. Il a grandi avec son frère Tom, dans l’écurie que dirigeait leur père en Angleterre. Tom, son cadet de quatre ans, maintenant entraîneur, est resté là-bas, mais Henry a traversé la Manche
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à maintes reprises, d’abord comme jockey pour disputer des courses, avant d’accepter l’emploi proposé par Frédéric de Lagrange. Cela fait déjà neuf ans qu’Henry vit à Dangu et qu’il s’y plaît. Ses pensées et ses pas l’ont mené vers l’avantdernier box, occupé par Marquis, un étalon pie certes petit, mais bien équilibré et parfaitement proportionné. Il s’arrête et flatte l’encolure de l’animal. – Salut l’ami ! lui dit Henry alors que le cheval passe fièrement la tête à l’extérieur. Tu ne dors pas ? Henry caresse le chanfrein de Marquis, cette partie qui se situe entre les yeux et les naseaux, et ce dernier souffle de contentement. – Chut, lui murmure Henry, tu vas réveiller tes voisins. Dans le box d’à côté, les sabots de Socrate piétinent gauchement la litière de paille. Henry attend que l’étalon noir se rendorme et poursuit : – Tu vas avoir un nouveau voisin, mon vieux. Juste à ta gauche.
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Acheté aux enchères
Marquis se laisse cajoler, ignorant évidemment la signification des mots que lui susurre Henry. Ses oreilles fines pointent, attentives à la voix de l’éleveur. Le box qui va accueillir Monarque, vide pour le moment, est situé à l’extrémité sud de l’écurie. Par superstition (Monarque aurait pu leur échapper), Henry a refusé qu’un lad le prépare. Ils auront maintenant sept jours pour le faire, puisque l’étalon n’arrivera qu’en fin de semaine prochaine. D’ici quelques minutes, Henry s’installera dans son bureau et écrira à Tom. Les deux frères ont toujours tout partagé et la réussite de l’un satisfait pleinement l’autre, sans aucune jalousie. Ensuite, et seulement ensuite, Henry appellera Jacques, son chef d’écurie. Consciencieusement, celui-ci aura noté les chronomètres d’entraînement des pur-sang engagés dans les prochaines courses, les progrès des yearlings, les bagarres entre étalons, l’état de santé des poulinières et de leurs petits. Bref, tout ce à quoi il n’a pas assisté lors des deux journées qu’il a passées à Paris. Ce n’est qu’une fois ce compte rendu détaillé exposé qu’Henry annoncera
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la bonne nouvelle à Jacques : Monarque a été acheté par le comte. Il se peut même que les deux hommes trinquent avec un verre d’armagnac. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on acquiert un pur-sang de cette renommée !
2 LE MAÎTRE DES LIEUX
7 avril 1840 Naissance d’Harry Grimshaw
1856 Arrivée de Monarque à Dangu
1876 Mort de Gladiateur
C’est par le réseau national ferré, entre les cloisons d’une stalle improvisée, que Monarque effectue les cent soixantedix kilomètres qui séparent le haras de Victot-Pontfol et celui de Dangu. Le cheval a l’habitude de ce genre de trajets et il supporte très bien le voyage. C’est donc un étalon resplendissant de santé qu’Henry accueille à sa descente de wagon. L’éleveur a l’œil et Monarque est d’une beauté exceptionnelle. Henry pose devant lui sur le sol un seau
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Cheval de légende L’histoire vraie de Gladiateur
rempli de céleris et de laitues. Tandis que le cheval se régale, Henry fait le tour de l’animal pour le contempler. C’est un grand cheval, environ un mètre soixante au garrot, doté d’un large poitrail. Il possède des pattes solides, des muscles longs et déliés. Sa queue noire touche presque le sol et ses sabots sont en excellent état. Henry se place maintenant face à l’étalon qui a relevé la tête, le seau ayant été vidé jusqu’à la dernière feuille de salade. Ses yeux bruns sont brillants, attentifs, et il pointe deux petites oreilles vers l’éleveur. – Tu portes bien ton nom, l’ami, lui dit Henry qui ne peut s’empêcher d’admirer la noblesse royale qui se dégage de l’étalon. Monarque s’ébroue en secouant la tête, sa crinière cache un instant ses yeux avant de se remettre en place puis il hennit gaiement, laissant pour la première fois entendre sa « voix » à Henry. Lorsque ce dernier fixe la courroie au licol, Monarque se laisse faire et emboîte docilement le pas de l’éleveur, visiblement heureux de se dégourdir les pattes. Il obéit sans difficulté quand Henry le guide vers son box.
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LE MAÎTRE DES LIEUX
Victor, assis sur un coffre à harnais, se lève aussitôt qu’il voit Henry et Monarque approcher. – Tout est prêt pour accueillir Sa Majesté ? demande Henry en souriant au jeune lad. – Oui, m’sieur Henry, répond le garçon au visage criblé de taches de son. De fait, Henry constate avec satisfaction que Victor a préparé une litière épaisse et qu’il a pris grand soin de frotter la plaque en laiton où sont gravées les huit lettres du prénom de leur nouveau pensionnaire. – Tu le frictionnes bien pour ôter les dernières traces de sueur de son voyage, tu lui donnes à boire mais pas trop, je ne veux pas qu’il attrape froid. – Oui, m’sieur, acquiesce l’adolescent qui ne cache pas sa fierté de s’être vu confier cette mission. Il faut dire que l’arrivée de Monarque a tenu en haleine l’ensemble du personnel du haras. – Ensuite tu le panseras et tu démêleras sa crinière. Quand tu auras terminé, tu me retrouveras dans mon bureau.
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Henry s’éloigne maintenant à grandes enjambées, il a environ trente minutes devant lui avant de conduire Monarque dans le petit pré, le temps qu’il s’habitue à ses nouveaux voisins. De la fenêtre de son bureau, il voit l’enclos des poulinières et de leurs petits pas encore sevrés qui les suivent comme leurs ombres. Il reconnaît Camélia, la jument café au lait à la crinière et à la queue blanche que tète Laurier, son poulain de trois mois qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Plus loin, c’est Allumette, une pouliche pie de huit mois, qui se roule sur le dos entre les pattes de sa mère, Mirabelle, une jument grise avec une tache sur le front. Henry place beaucoup d’espoir dans Allumette, la fille de Marquis. Dans quatre mois, elle partira pour être entraînée. Il souhaite qu’elle parvienne à ses deux ans sans accident et qu’elle porte haut les couleurs de Frédéric de Lagrange sur le circuit hippique. Jongleur et Montmartre, presque yearlings, se chamaillent dans un coin de l’enclos et Henry tape à la vitre, faisant ainsi réagir Gaston, le plus âgé des lads, qui saute par-dessus la barrière
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pour les séparer. Jongleur et Montmartre reproduisent, cinq ans après leurs pères Braconnier et Conseil, les mêmes bagarres pour prendre la direction de l’enclos. Là, il ne s’agit que de mordillements d’oreilles et de ruades maladroites, mais Henry sait qu’ils échappent déjà à l’autorité de leurs mères, Pétale et Perle, sœurs poulinières aussi noires que le jais, prises l’une et l’autre le même jour par les deux étalons ennemis. Il est assez rare que des chevaux se détestent, mais Henry sait qu’il n’y a alors rien d’autre à faire que de les séparer définitivement. C’est ainsi que Conseil a été revendu, quittant définitivement Dangu. Les étalons auraient pu se battre jusqu’à ce que mort s’ensuive, comme si le sang sauvage hérité de leurs ancêtres arabes qui courait encore dans leurs veines leur montait soudain à la tête. C’est pour cela qu’Henry veut être présent et très attentif aux premiers pas de Monarque au milieu de ses semblables. On frappe trois petits coups à la porte et Victor entre : – Monarque est prêt, monsieur Henry. Je crois qu’il est impatient de rejoindre les autres.
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Cheval de légende L’histoire vraie de Gladiateur
– C’est ce que nous allons voir tout de suite, mon garçon, réplique Henry en s’emparant de sa casquette. Avec force et précisions, Victor raconte l’attitude du grand cheval bai pendant les soins. – Il me poussait de la tête, je vous jure, m’sieur Henry, s’esclaffe le jeune garçon, sous le charme. Il semble que Monarque ait déjà mis un lad dans sa poche, pense Henry qui aime toujours autant qu’on lui raconte les facéties des pensionnaires. C’est toujours délicat quand on acquiert un cheval élevé par un autre propriétaire. Les questions qu’il faut se poser sont : est-il peureux ? Est-il émotif ? A-t-il été maltraité ? L’a-t-on nourri correctement ? Est-il solitaire ou au contraire grégaire et à l’aise dans un groupe ? Depuis quelque temps, Henry songe à mettre au point des tests de tempérament sur les poulains et les pouliches qui naissent au haras. Mais pour l’heure, place à Monarque et à ses premiers pas dans l’enclos des étalons, là où pousse une herbe grasse et verte. Henry sifflote et Marquis s’approche
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LE MAÎTRE DES LIEUX
de la barrière. De part et d’autre, les deux plus fabuleux étalons de Dangu se jaugent sans méchanceté. Il n’y a aucune crainte, aucune colère, ni même de surprise dans la prunelle des deux animaux. – C’est parce qu’ils sont passés par les courses, précise Henry au jeune Victor qui se tient un peu en retrait. Ils ont l’habitude de côtoyer d’autres étalons de leur rang. Les voilà maintenant présentés. Ne reste plus que l’épreuve de vérité. Ouvre. Victor s’exécute, poussant la lourde barrière blanche. Henry détache la courroie du licol. Les deux chevaux restent immobiles et soudain, sans concertation, s’éloignent au même rythme. Henry ne peut s’empêcher de noter les différences physiques qui séparent le duo d’étalons. Mais intérieurement il se félicite. Marquis, qui était le « chef », a accepté la présence de Monarque et sans doute sa suprématie. – Tout va bien se passer, les gars, dit Henry à la dizaine de lads qui s’est approchée pour être témoins de la rencontre. On retourne à ses activités !
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Les garçons d’écurie s’éparpillent par groupes de deux ou trois. Ils savent tous leur chance d’être ici à Dangu, au service du grand Henry Jennings et du comte Frédéric de Lagrange.
3 LE PARI D’HENRY
7 avril 1840 Naissance d’Harry Grimshaw
Fin 1859 Haras de Dangu
1876 Mort de Gladiateur
Depuis trois ans maintenant, Monarque remplit son rôle d’étalon, à l’instar de Marquis, Socrate et Merlin, un reproducteur aubère, le dernier arrivé à Dangu. Mais contrairement aux autres, chacune des saillies de Monarque rapporte une petite fortune au haras qui tourne à plein régime. Cependant, Henry n’est pas ce genre d’homme à se contenter de ce qu’il a, et il travaille d’arrache-pied pour la renommée internationale de l’écurie de Lagrange. Le comte,
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de plus en plus souvent retenu à Paris – il est maintenant député –, lui a confié les pleins pouvoirs. Dans la tête de l’éleveur a germé l’idée d’un pari un peu fou et ce soir, il va s’en ouvrir au comte, exceptionnellement de passage à Dangu. Henry est impatient et marche de long en large dans son bureau, en consultant ses notes. Le mois passé, les quatre étalons stars de l’écurie ont couvert vingt-deux poulinières, sept anglaises, quatorze françaises et une espagnole. Seules trois d’entre elles appartiennent au haras et c’est là que le bât blesse. Les pouliches ou les poulains, avenir de tout propriétaire, échappent depuis trop longtemps à Dangu. Henry a donc un plan, mis au point avec Tom. Si le pari que les deux frères ont fait fonctionne, alors plus personne ne pourra ignorer dans le monde du turf les « couleurs » portées par l’écurie de Lagrange. Henry est presque sûr de lui, il a répété maintes et maintes fois son discours : – Pourvu que le comte soit réceptif, s’encourage l’éleveur en quittant son antre.
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LE PARI D’HENRY
Dans la cour, la voiture attelée de Frédéric de Lagrange vient de s’arrêter. Les deux hommes se saluent chaleureusement et, selon leur rituel immuable, Henry guide le comte de stalle en stalle. De Lagrange, contrairement à d’autres propriétaires richissimes, ne souhaite pas seulement amasser des fortunes. C’est un véritable amoureux des chevaux, et c’est ce qui plaît à Henry. C’est justement alors qu’il est en train de s’extasier sur la ligne d’un poulain encore mal assuré sur ses pattes qu’Henry saisit l’occasion. – Monsieur le comte, je dois vous parler d’un projet… Frédéric de Lagrange se retourne vers le petit homme et lui sourit : – Ne jamais sous-estimer un ancien jockey, dit-il. Vous conservez des réflexes redoutables ! Henry ouvre des yeux ronds… – Pour votre « attaque » bien portée ! – Mon attaque ? – Je baisse ma garde et hop ! vous vous faufilez telle une anguille…
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C’est au tour d’Henry de s’amuser de son audace, qu’il n’avait pas calculée… – Peut-être aurais-je dû attendre un peu que monsieur le comte se soit remis de son voyage. De Lagrange soupire : – Douze ans que nous nous connaissons Henry, et toujours à me donner du « monsieur le comte ». Quoi qu’il en soit, je ne suis point fatigué et j’ai moi aussi une annonce à vous faire. D’ailleurs, nous devrons parler de votre frère aussi. – De Tom ? – Oui, sauf si vous m’en avez caché un deuxième, réplique le comte, ravi de sa repartie. – Non, pas du tout, c’est juste que moi aussi, je voulais vous parler de lui… – Alors, il semblerait, mon cher, que nous soyons sur la même longueur d’onde ! Henry se sent rassuré et ne peut s’empêcher de penser qu’avant d’être propriétaire d’une écurie, le comte est aussi
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LE PARI D’HENRY
et avant tout un homme politique, doté d’une intuition visionnaire. – Rendez-vous à dix-huit heures, Henry ? Nous dînerons puis irons travailler dans mon bureau. – Parfait, monsieur le comte. À tout à l’heure. Henry suit un moment des yeux la haute silhouette qui s’éloigne. Il a le cœur léger et sent intuitivement que Frédéric de Lagrange, joueur dans l’âme, s’emparera de son pari. La mise de départ n’est pas très très élevée en plus, se persuade Henry qui sait que, de toute manière, ce n’est pas cela qui fera obstacle à son projet. Ah ! Si seulement il pouvait prévenir Tom, là, tout de suite… Ö Le repas, comme toujours à la table du comte, est copieux et délicieux. Joséphine, la cuisinière, ayant trop peu à son goût la possibilité de montrer l’étendue de ses talents culinaires à son employeur, réserve le meilleur à chacun de ses trop brefs passages.
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– Dire que vous pouvez manger un tel repas sans craindre de prendre du poids, soupire le comte en enviant l’ancien jockey. – C’est moins vrai maintenant, répond Henry. Mais il est exact que, du temps où je montais, je pouvais engloutir des quantités de nourriture sans prendre un gramme. – Chanceux que vous êtes, renchérit Joséphine, qui débarrasse les derniers vestiges du repas. Moi, rien qu’à cuisiner, je grossis. – Vous êtes parfaite, Joséphine, la rassure le comte qui a toujours un mot gentil pour ceux qui travaillent pour lui. C’est une Joséphine toute rougissante donc qui emporte les plats vides en cuisine. – Passons dans mon bureau, Henry, invite le comte en se levant. Les deux hommes sont maintenant assis et boivent un digestif. Le comte a allumé un cigare et ouvert la fenêtre. Henry, lui, a décliné le tabac. La nuit est douce et, de loin, parviennent les bruits de l’écurie.
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LE PARI D’HENRY
– Je vous écoute, dit simplement Frédéric de Lagrange à son bras droit. C’est le moment tant attendu et redouté. Alors, comme s’il était encore juché sur le dos d’un pur-sang, les yeux fixant au loin la ligne d’arrivée, Henry se lance. – Monsieur le comte, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Nous possédons à Dangu un quatuor d’excellents reproducteurs, Monarque en tête, mais nous sommes en déficit de poulinières. Aucune de celles que nous avons à demeure n’a engendré de petits dignes des gènes de leurs pères. Nous permettons à d’autres écuries de capitaliser sur nos étalons, mais nous-mêmes n’en profitons pas et je pense que c’est une erreur. Henry reprend sa respiration et jette un œil au comte. Celui-ci l’encourage de la main à poursuivre. Sur son visage, rien ne transparaît encore. – Il me semble que nous pouvons nous améliorer de la façon suivante. Certes, cela coûtera de l’argent…
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– Cette partie est mon domaine, Henry, je vous en prie, poursuivez… La facilité avec laquelle le comte a écarté l’aspect financier déconcerte Henry quelques secondes, puis il reprend : – Depuis maintenant deux ans, je suis très attentif aux juments qui participent aux concours hippiques. J’en ai repéré six qui, selon moi, feraient d’excellentes poulinières pour Dangu. J’ai ici un dossier sur chacune d’entre elles. Mais, et voilà la seconde partie de mon plan, comment procéder pour ne pas laisser partir les poulains ? Comme vous le savez, je suis éleveur et pas entraîneur, contrairement à Tom. Nous sommes, lui et moi, prêts à investir, à la hauteur de nos moyens, c’est-à-dire pas très haut, il faut bien le reconnaître, pour entretenir et suivre le parcours de quelques-uns, mais en Angleterre. Pour cela, j’établirai toute une série de tests afin de sélectionner les meilleurs pour vous, monsieur le comte. Je vous présenterai alors dans deux ans ma démission afin d’aller aider Tom…
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Henry s’arrête. Il a exposé tout ce qu’il avait à dire. Le comte souffle la fumée de son cigare par la fenêtre et se retourne enfin. – Oui. Quatre. Non. Et non. La tension devient soudain palpable dans le bureau. – Monsieur le comte ? demande Henry d’une voix qu’il aurait souhaitée plus assurée. – Oui pour toute la première partie de votre analyse, Henry, que je partage tout à fait. En revanche, je vous donne carte blanche non pas pour six mais pour quatre juments. Je m’oppose à votre investissement financier, ce serait un gouffre pour vous, et refuse tout net votre démission. – Mais… – Attendez, Henry, laissez-moi vous expliquer ce que j’ai en tête. Henry se tasse dans son fauteuil. Il n’est pas sûr de vouloir entendre ce que le comte va lui dire, mais c’est un homme trop poli pour le montrer.
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– Voici la situation. Je viens tout juste de m’associer avec le baron de Nivière. Nous avons acheté l’écurie Phantom House, à Newmarket. Je voudrais que ce soit votre frère, Tom, qui prenne la direction des entraînements. Il aurait, comme vous ici, les pleins pouvoirs. Henry ouvre la bouche et la referme. Aucun son ne sort. Le comte a cette capacité à embellir ses rêves les plus fous. Frédéric de Lagrange poursuit sur sa lancée, une lueur amusée dans l’œil. – Vous, vous restez à Dangu. Vous achetez quatre poulinières de votre choix. Vous vous occupez des saillies pour notre propre compte et de celles des autres propriétaires, évidemment. Monarque nous rapporte cinq cents francs à chacune d’elles, il est donc exclu que nous arrêtions cette partie lucrative de notre activité. Vous déciderez quels seront les pouliches et les poulains que nous enverrons à Phantom House et là, Tom, s’il accepte le poste que je lui propose, s’occupera de les entraîner, de les inscrire en courses et de gagner. À ce stade du pari, il
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ne nous restera plus qu’à espérer que, des écuries de Lagrange, sorte au moins un champion ou une championne. Alors ? Qu’en dites-vous ? Marché conclu ? Henry se lève, la main tendue et les yeux brillants. Pour la première et unique fois de leur vie, les deux hommes, à l’initiative du comte, se donnent une accolade. Nous sommes le 17 octobre 1859 et Henry pense que c’est le plus beau jour de sa vie. Il se trompe, bien sûr ! Il y en aura d’autres…
« Le cheval de course Gladiateur en 1865 » Peinture de Harry Hall (vers 1813-1882) © Photo Josse/Leemage
L’histoire vraie de Gladiateur
Rien ne semblait vouer Harry Grimshaw et Gladiateur à devenir l’un des duos de course les plus connus du xixe siècle en Europe. Le premier, atteint de myopie sévère, enchaînera les succès malgré les obstacles, porté par le second, un pursang boiteux. Au fil des pages de ce roman, inspiré de faits réels, se dessine le destin extraordinaire de ce binôme équestre à qui tout va réussir. Une plongée intime dans le monde des courses hippiques, mais aussi et surtout, le récit touchant d’une relation riche et inexplicable : celle qui unit un cavalier à sa monture. avec un cahier photos en couleurs de Gladiateur 16,90 € TTC France www.fleuruseditions.com