élISaBeth GauSSeROn
FleuRuS
Direction : Guillaume Arnaud, Guillaume Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Astrid de Moussac, assistée de Margaux Manchon Direction artistique : Élisabeth Hebert, assistée de Johanna Fritz Mise en page de la couverture : Vincent Fraboulet Direction de la fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Florence Bellot Composition : Text’Oh © Fleurus, Paris, 2018. www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-3629-3 MDS : 592612 Tous droits réservés pour tous les pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »
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chapitre I Il faisait nuit noire. Antoine traversa la cour en grelottant et se faufila dans l’écurie. À cette heure, les palefreniers dormaient encore à l’étage. Aucun risque d’être surpris. Le garçon avança en tâtonnant entre les rangées de box. Il entendait le souffle tranquille des chevaux. Certains mâchonnaient leur foin, d’autres dormaient, indifférents à son intrusion. Seul Vacarme le fixait, le corps tendu, les oreilles dressées. Dans la pénombre, Antoine distinguait le blanc de ses yeux fous. Il s’approcha timidement et tendit une main tremblante à travers les barreaux. Le cheval huma sa peau, hésita, puis recula. Il n’avait pas mordu, c’était encourageant.… Antoine ouvrit la lourde porte et la referma derrière lui. Pour la première fois, il entrait dans la cage du lion. C’était exactement cela : avec sa
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crinière dorée et ses yeux perçants, les muscles frémissant sous sa robe de feu, Vacarme avait l’air d’un fauve prêt à bondir. « Je suis ton ami, murmura le garçon. Tu vois, je n’ai ni bâton ni fouet. » Les paroles rassurantes de l’enfant n’eurent pas du tout l’effet escompté. Au contraire, le cheval recula brusquement et se figea, tête baissée, dans une posture de défi. Antoine songea qu’il était encore temps de renoncer. Pourquoi donc, lui qui ne s’intéressait pas à ces grosses bêtes au regard vide, s’était-il pris pour celleci d’une telle curiosité ? Sans doute parce qu’il ne l’avait jamais vue. Contrairement aux autres pensionnaires de l’écurie, Vacarme ne sortait jamais. Ou était-ce parce qu’il avait entendu dire que ce cheval était venu de Bretagne ? Certains palefreniers, en riant jaune, l’appelaient l’Ankou, du nom de cette créature qui, dans les croyances bretonnes, vient annoncer la mort et faucher les âmes. Vacarme semblait inspirer à tout le monde un mélange d’effroi et d’admiration. Pour toutes ces raisons, et parce que sa vie manquait cruellement de distractions, Antoine s’était promis de faire connaissance avec le mystérieux reclus de l’écurie. Par deux fois,
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chapitre I
il était venu secrètement l’observer. De loin, l’animal n’avait pas l’air si terrible. Antoine avait décidé d’en avoir le cœur net. S’il n’essayait pas maintenant de le toucher, il n’oserait jamais. Retenant son souffle, il fit un minuscule pas vers le cheval, puis un autre, et encore un autre. Trop près. Vacarme tressaillit et coucha les oreilles en découvrant ses dents dans un affreux rictus de menace. Par réflexe, Antoine leva le bras pour l’apaiser. Il vit alors une masse immense se dresser devant lui et des sabots qui battaient l’air au-dessus de sa tête. L’enfant tomba à la renverse, roula dans la paille et se recroquevilla dans un coin du box. Terrorisé, les bras serrés autour de sa tête, il attendait d’être martelé, écrasé comme un insecte. Mais non. Au lieu de s’abattre sur lui, les sabots grattèrent le sol, envoyant voler la paille. Puis le cheval tournoya sur luimême en soufflant, comme pour passer sa rage. Il gratta encore, comme un taureau prêt à charger, puis recommença à tourner. Antoine sentait tout près de lui le piétinement furieux qui n’en finissait pas. Quelqu’un allait venir le sauver. On allait forcément entendre ce
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raffut, ce vacarme. Malgré sa terreur, l’idée lui vint que le cheval portait bien son nom ! Enfin, la ronde infernale cessa. Paralysé par la peur, l’enfant n’osait toujours pas bouger, ni même regarder. Il sentit un souffle sur son dos, puis un contact chaud sur sa nuque et ses cheveux… Tout doucement, Antoine tourna son visage vers l’énorme tête, laissant les naseaux effleurer ses joues, son nez. Les yeux de Vacarme, tout près des siens, n’exprimaient plus aucune colère. Plutôt de la curiosité, et même de la douceur. Antoine commençait à se relever prudemment quand il entendit siffloter. Un palefrenier entra. Antoine rampa jusqu’à l’angle opposé pour se cacher. Sans s’en rendre compte, il frôla les jambes du cheval, et celui-ci ne bougea pas. L’homme ouvrait chaque box pour distribuer la ration du matin. Au passage, il flattait les encolures, gratouillait les dos. D’une voix affectueuse, il disait : « Voilà, ma belle ! », « Salut, toi ! » ou « Régale-toi, mon vieux ! ». Le tour de Vacarme arrivait ; Antoine essaya de se tasser le plus possible. Au lieu de l’ouvrir, le palefrenier lança un grand coup de pied dans la porte.
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chapitre I
– Pas pour toi, sale bête ! Tu ne pourras pas me fracasser les os aujourd’hui. Dommage, hein ? Et l’homme repartit en sifflotant. Antoine l’avait échappé belle. Il était soulagé, mais à la fois, il se sentait triste pour le cheval. – Pauvre Vacarme. Alors c’est ça, ta vie ? Pas de friandise, pas de caresse, pas de mot doux ; seulement les quatre murs de ton box, les insultes et les coups. C’est pour cela que tu n’aimes pas les hommes, n’est-ce pas ? Antoine se méfiait encore, mais le « monstre » qui avait failli le tuer lui paraissait maintenant plus à plaindre qu’à craindre. Il se leva et sortit du box très lentement, à reculons, avant que le cheval ne change d’humeur. Il remplit un seau d’avoine et revint le verser dans la mangeoire de Vacarme. Le cheval commença à mâcher tranquillement, sans faire attention au garçon. Lorsqu’Antoine sortit, Vacarme leva la tête et le suivit du regard jusqu’à la porte, comme s’il regrettait que son visiteur parte… Ses grands yeux semblaient demander quelque chose.
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– Je reviendrai m’occuper de toi, promit Antoine. Le jour se levait. Il regagna la maison et se faufila jusqu’à sa chambre sans croiser personne. Il avait tout juste le temps de se changer et d’avaler un bol de lait avant de monter à la salle d’étude pour affronter son précepteur, M. Lebras. Mais Antoine n’avait plus peur. Soudain, il se sentait fier et heureux. Le maître pouvait bien le traiter d’incapable et son père le prendre pour un lâche ; maintenant, il savait que c’était faux. Les palefreniers costauds tremblaient devant Vacarme. Ils s’y prenaient toujours à deux pour entrer dans son box, armés d’un fouet ou d’un bâton pour le tenir à distance, sans jamais lui tourner le dos. Et lui, tout seul, tout frêle, il avait osé. Il avait réussi à se faire accepter. Mieux encore, Vacarme avait besoin de lui. Avec du temps et de la patience, il était sûr de s’en faire un ami. Le manque de sommeil et les émotions fortes de ce matin n’aidaient pas Antoine à se concentrer. Il avait un mal fou à rester éveillé à son pupitre. Il n’arrivait plus à écrire. Bercé par les rafales qui cognaient les
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chapitre I
carreaux, il se disait que décidément, comme Vacarme, ventôse portait bien son nom. C’était le début de mars 1804, ou plutôt ventôse de l’an XII. La Révolution avait tout chamboulé, même la mesure des années et le nom des mois. Comme lui, la République avait douze ans. Juste après sa proclamation, les révolutionnaires avaient inventé un autre calendrier pour marquer le commencement d’un monde nouveau. Octobre, le temps des vendanges, était devenu vendémiaire. Novembre, le mois de la brume, s’appelait brumaire, et ainsi de suite. Antoine aimait entendre rugir le vent. Il l’emportait loin de la salle d’étude, loin de Paris. Le garçon se revoyait courant pieds nus sur la falaise, ignorant les embruns qui lui cinglaient le visage. Il dévalait le chemin étroit, sautait sur les rochers. L’assaut des vagues furieuses soulevait des gerbes d’écume, Antoine jouait à les éviter. Il lui semblait entendre le cri des mouettes. Inconsciemment, il se mit à sourire. Bam ! Un coup violent brisa net les images du paradis perdu. Par chance, cette fois la baguette de
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M. Lebras avait frappé le pupitre. Souvent, elle s’abattait sur les doigts ou sur le postérieur du jeune élève. – Vous rêvassez encore ! cria le maître. Vous n’entrerez jamais à l’école militaire de Fontainebleau si vous continuez comme ça ! « Tant mieux ! », pensa Antoine. Mais comment faire comprendre à son père que ce projet lui faisait horreur ? Que le privilège d’entrer comme cadet à l’école militaire que venait de fonder le général Bonaparte lui était indifférent ? Faire la guerre ne l’intéressait pas du tout. Et si c’était pour en revenir boiteux et plein de rancœur, comme lui, non merci ! Le garçon avait bien essayé d’en parler, mais alors, quel mépris il avait lu dans les yeux de son père ! Quelle déception pour un héros d’avoir engendré un lâche ! Antoine avait peur d’affronter l’homme autoritaire qu’était devenu Armand du Guével. Était-ce le même père qui le portait, autrefois, dans le grand escalier de Kermeur, qui le jetait en l’air en riant et le rattrapait dans ses bras puissants ? C’était le monde d’avant. Antoine s’y réfugiait souvent en rêve. Il revoyait la
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chapitre I
maison de sa petite enfance en Bretagne : la façade de granit clair, au bout de la grande allée bordée d’arbres immenses, le salon un peu démodé, les chambres simples, les recoins où il se cachait avec ses deux sœurs. Adélaïde était vive et intrépide. Elle avait deux ans de moins qu’Antoine mais ils étaient comme des jumeaux. Ils se comprenaient sans avoir besoin d’échanger une parole et s’inventaient des mondes imaginaires connus d’eux seuls. Ils y invitaient parfois leur petite sœur, Marie, pourvu qu’elle acceptât les rôles qu’ils voulaient lui faire jouer. Selon qu’elle était une princesse ou une prisonnière, la petite fille était promenée dans une petite carriole ou enfermée dans un cagibi. Marie admirait tant ses aînés qu’elle aurait fait n’importe quoi pour leur plaire. Antoine se souvenait aussi du parc mystérieux, du chemin vers la falaise, de la crique où il apprenait à nager. C’était l’époque où ils vivaient heureux à Kermeur, avec son grand-père. Avant les disputes, avant le départ. Quatre longues années s’étaient écoulées depuis. Pourtant, la dernière image qu’Antoine emportait de Kermeur revenait encore le hanter : son
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g rand-père les regardant partir, immobile sur le perron, le visage figé par la colère et la douleur. Grand-père les avait-il chassés ? L’avaient-ils abandonné ? Que s’était-il passé ? Au début, Antoine avait posé des questions. Personne n’y répondait, mais chaque fois, le visage de son père se crispait, ses yeux lançaient des éclairs et son humeur virait à l’orage. Il fut bientôt interdit de prononcer les mots « grand-père » ou « Kermeur ». La mère d’Antoine le supplia de cesser de les tourmenter en posant des questions, « d’oublier tout cela ». Bien sûr, Antoine n’oublia rien. Il trouva les réponses ailleurs, dans les leçons d’histoire de M. Lebras, dans les conversations qu’il surprenait entre ses parents, dans les bavardages indiscrets des domestiques. Peu à peu, il assembla toutes les pièces pour reconstituer le puzzle de son histoire familiale et de l’histoire tout court. Il comprit enfin pourquoi ils étaient partis.
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Chapitre II Aussi loin qu’il se souvenait, Antoine avait toujours entendu parler de la Révolution qui avait conduit à la proclamation de la République. Des nouvelles de Paris parvenaient à Kermeur. Le grand-père d’Antoine les commentait avec horreur. Il disait que le monde était devenu fou. Il racontait à son petit-fils ses amis parisiens pourchassés par les révolutionnaires, la guillotine, l’exécution du roi Louis XVI, puis celle de Marie- Antoinette. Antoine en faisait des cauchemars affreux. Ses deux oncles avaient émigré en Angleterre pour échapper à la guillotine. Leurs maisons avaient été pillées, leurs biens confisqués et vendus. Puis cette Terreur cessa, et la France retrouva une certaine paix. Une partie des émigrés furent autorisés à rentrer en
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France. Et maintenant, la République avait trouvé son héros : Napoléon Bonaparte, un jeune général corse. À cette époque, le grand-père d’Antoine ne soupçonnait pas encore que son dernier fils, Armand, approuvait la Révolution. Après les excès de la Terreur, Armand faisait confiance à Bonaparte pour rétablir l’ordre et sauver la République. Le petit Antoine ne savait plus qui croire. D’un côté, son cher grand-père disait tout son mépris pour le « petit général corse ». De l’autre, son père lui racontait en secret les exploits du « grand Bonaparte » dans la guerre en l’Italie ou devant les grandes pyramides d’Égypte. Lorsque Napoléon s’empara du pouvoir et devint Premier Consul en 1799, Armand du Guével ne cacha plus son enthousiasme. Son père ne le supporta pas. Pour le grand-père d’Antoine, Bonaparte n’était pas un sauveur mais un imposteur. Ils s’affrontèrent de plus en plus violemment, jusqu’à la rupture définitive. C’était au début de l’année 1800, appelée l’an IX. Antoine avait huit ans. Sa dernière sœur venait de naître. Pour comble de provocation, ses parents l’avaient
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Chapitre II
nommée Joséphine, en l’honneur de l’épouse adorée du Premier Consul. Ce soir-là, Antoine entendit dans la salle à manger les voix tendues par la colère, le fracas des couverts sur la table. Il vit son père quitter la pièce, blanc de rage, et ordonner aux domestiques de préparer leurs bagages. Pendant deux jours, dans un silence de mort, tout le monde s’activa à plier les vêtements, à entasser les objets, à charger les malles sur les carrioles. Grand-père restait dans sa chambre. Il ne reparut que pour les regarder partir. Le voyage vers Paris fut sinistre. L’arrivée dans la capitale encore bien pire. – Allons Antoine, ne fais pas cette tête !, disait sa mère gaiement. Elle était ravie d’emménager dans ce bel hôtel particulier de la rue du Bac et de connaître enfin la vie mondaine dont elle avait été privée dans leur coin perdu de Bretagne. – Tu vas recevoir une éducation de qualité et apprendre les manières du monde, lui disait-elle. Croismoi, tu vas vite apprécier ta nouvelle vie.
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Comme elle se trompait ! Comment aurait-il pu aimer l’enfermement, la solitude et l’ennui ? Arraché à sa Bretagne natale, privé de grands espaces et d’air marin, l’enfant se sentait comme une plante déracinée qui, peu à peu, dépérit. Ses petites sœurs, Adélaïde, Marie et Joséphine, avaient été confiées aux nurses. Antoine ne pouvait plus jouer avec elles car la gouvernante avait décidé que garçons et filles devaient être éduqués séparément. Ses parents approuvèrent. Antoine fut livré aux bons soins de M. Lebras, chargé de corriger ses manières de sauvage et de lui inculquer à coups de règle quelques notions de latin, d’arithmétique et de grammaire française. Lorsqu’Antoine osa se plaindre des méthodes brutales du précepteur, son père ne voulut rien entendre. Il considérait que les coups forgeaient le caractère. Sa mère sembla choquée par les boursouflures écarlates que lui montrait Antoine. Elle promit d’en parler, mais cela n’arrangea rien. Soit elle n’avait rien dit, soit M. Lebras se vengeait des remontrances… Toujours est-il qu’il continua de plus belle à jouer de sa baguette sur les fesses de son élève.
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Chapitre II
Armand du Guével était parti à la guerre peu après l’arrivée à Paris. Il était fier et fringuant dans son bel uniforme, impatient de franchir les Alpes pour donner une leçon aux Autrichiens qui osaient maintenant attaquer le nord de l’Italie, conquis par Bonaparte. Le Premier Consul se couvrit de gloire à la bataille de Marengo, le 14 juin 1800. Armand du Guével en revint boiteux et aigri. Le coup de baïonnette qui lui avait déchiré la jambe avait mis fin à sa courte carrière militaire. Antoine ne vit plus jamais son père sourire. De toute manière, il l’apercevait rarement et préférait l’éviter lorsqu’il entendait son pas claudicant dans les couloirs sombres. En compensation de sa blessure, Armand du Guével avait obtenu un poste important dans l’administration. C’était désormais sur le terrain politique, et non plus sur les champs de bataille, qu’il servait Napoléon Bonaparte. Des messieurs importants se faisaient annoncer à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Le père d’Antoine s’enfermait avec eux dans son bureau pour y traiter des affaires graves touchant à la sécurité du Premier Consul.
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M. Lebras rangea son binocle dans la poche de son gilet. Il jeta un dernier regard méprisant à son élève et quitta la pièce en soupirant. Antoine attendit quelques minutes et sortit à son tour, abandonnant la leçon de latin qu’il était supposé apprendre. Le soir tombait. Un valet allumait les chandeliers du couloir, un autre montait des bûches pour alimenter les cheminées des chambres. Antoine aurait voulu rejoindre ses sœurs mais il renonça. Comme toujours, la gouvernante l’aurait renvoyé à ses devoirs sans ménagement. Ou pire, elle l’aurait peut-être dénoncé au précepteur. Antoine se dirigea vers la chambre de sa mère et toqua à la porte. Il attendit, recommença, puis entra sans attendre la réponse qui ne venait pas. – Tu tombes bien mal, mon pauvre chéri. Ton père m’attend, nous partons à l’opéra. Et sais-tu qu’on frappe avant d’entrer ? – Mais j’ai frappé ! – Voyons, ne mens pas ! Oui, c’est très bien ainsi, Jeanne. Caroline du Guével était assise devant sa coiffeuse. Ses belles mains blanches accrochaient à ses oreilles de
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petites émeraudes cernées de perles. Sa femme de chambre finissait de dégager devant ses oreilles quelques boucles de son chignon, comme le voulait la mode. Elle se leva pour s’admirer dans le miroir. – Comment suis-je ? – Très belle ! répondit Antoine avec ferveur. Sa mère lui jeta un regard attendri. Pour une lueur d’amour maternel, il était prêt à trouver mille autres compliments ! Celui-ci était pourtant sincère. Dans la robe vert clair qui serrait son buste et retombait en plis gracieux sur sa fine silhouette, sa mère avait la grâce d’une déesse antique. Les reflets de la soie rehaussaient l’éclat de ses beaux yeux verts. Antoine voulut se serrer contre elle. Elle s’esquiva, posa un baiser furtif sur son front et dévala les escaliers avec légèreté, toute à la joie de la soirée qui l’attendait. Antoine resta là, humant le parfum de sa mère. C’était tout ce qui lui restait d’elle. Quand l’avait-elle serré dans ses bras pour la dernière fois ? Depuis combien de temps n’était-elle pas montée lui dire bonsoir ? Autrefois, à Kermeur, elle n’y manquait jamais. Antoine se souvenait des berceuses qu’elle chantait, des histoires qu’elle lui lisait, assise sur le bord du
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lit. Elle ne quittait jamais son chevet avant qu’il soit endormi. Antoine se pencha à la fenêtre. L’obscurité enveloppait la cour. Autour de la voiture attelée, le vent faisait vaciller la flamme des torches que tenaient les laquais. Armand du Guével prit la main de sa femme pour l’aider à monter sur le marchepied. Il repoussa avec humeur le laquais qui voulut l’aider à son tour. Antoine distingua la grimace d’agacement et de douleur sur le visage de son père lorsqu’il se hissa avec difficulté dans la berline. Le fouet du cochet battit l’air, l’attelage passa la grande porte cochère et disparut dans la nuit. Pour penser à autre chose, Antoine essaya de fixer son attention sur les détails de la chambre. Sa mère avait fait remplacer les boiseries par des tentures soyeuses surmontées de frises délicates. Les lourds fauteuils et les commodes à dorures avaient fait place à un mobilier raffiné et léger. Selon une amie de Mme du Guével, le résultat était « tout à fait dans le goût des appartements privés de Joséphine, au château de la Malmaison ». Rien ne pouvait faire plus plaisir à sa
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mère. Malgré le confort chaleureux de la pièce et le feu qui crépitait dans la cheminée, Antoine se sentait glacé, comme envahi par un courant d’air intérieur. Il oublia de dîner. Avec la boule qui lui bloquait la gorge, il n’aurait rien pu avaler. Personne ne l’appela. De toute façon, qui se souciait de lui ? Vacarme, peut-être. Cette pensée le consola un peu, mais ce n’était qu’un cheval. « À douze ans, on est un homme. Et un homme ne pleure pas », lui avait dit son père. Antoine monta se coucher en refoulant ses larmes.
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« Antoine fixait avec désespoir la petite flamme de la chandelle sur sa table de nuit. Elle menaçait de s’éteindre, comme Vacarme. Demain, tout serait fini. Son ami allait mourir. Quel gâchis ! Quelle cruauté ! Des images atroces de ce qui attendait le cheval tournaient dans sa tête et faisaient monter en lui un sentiment de révolte. L’idée de perdre Vacarme lui était insupportable. Autant mourir avec lui. Ou alors... partir avec lui ! Un projet fou venait de naître dans son esprit. »
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Un chemin vers l’Amour et la libeRté.