IL l AT T E T H O M AS V
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En souvenir des beaux et des corbeaux
« Le monde volait en morceaux, et déjà le chaos fichait son poing dans la figure des nouveaux venus. Si l’on était arrivé à cette époque, si l’on vivait avec les yeux ouverts, on sentait le vieux monde disparaître et le nouveau balbutier. » Chroniques vol. 1, Bob « Nobel Prize » Dylan
Illustration de couverture : Yann Le Nénan Direction : Guillaume Arnaud, Guillaume Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Claire Renaud, assistée de Margaux Manchon Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Marie Guibert Traductions : Guillaume Vissac Composition : Text’oh © Fleurus, Paris, 2018 Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 9782215135579 Code MDS : 592522 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »
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1 C’était à L’Arcan, sise entre Lorient et Vannes, une station balnéaire tombée en déshérence. Au mois de février, toute la ville continuait d’hiberner tandis que les vents balayaient la baie du Buron. La majorité des commerces demeuraient fermés, leurs devantures escamotées en attendant, sans trop d’espoir, le commencement de la saison estivale. Sous le crachin qui tombait depuis la veille, personne n’entrait ni ne sortait des hôtels qui bordaient les plages désertes ; trois chats hantaient les rues, la ville était grise et triste. À l’ouest, après les plages, la lande s’étendait à perte de vue le long de la côte. On n’y trouvait plus ni hôtels ni commerces, mais un chemin côtier qui offrait une vue imprenable sur la baie – et cet après-midi-là, sur la lande monotone, une apparition allait changer considérablement le cours des choses. Ce fut Claude Kermeur, Arcanois pure souche et postier à la retraite, un homme carré, massif, d’un âge incertain, qui raconta pour une chaîne de télévision locale ce qu’il avait découvert, et quand et comment. 3
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– Tous les matins, je vais promener Cobra, mon chien, sur la lande à l’endroit où on voit le mieux la presqu’île, juste à côté du grand menhir. La vue qu’on a à cet endroit… De là, on voit même le sable de la plage du Buron, de l’autre côté de la baie, ça fait une grande bande brillante, les touristes adoraient… – Et qu’est-ce qu’il s’est passé ? Racontez-nous ! le pressa la journaliste qui lui tendait le micro. – Bah, il était pas neuf heures quand j’ai sorti Cobra. Il crachinait mais pas grand-chose. D’habitude je vais jusqu’au grand menhir, ensuite je pousse jusqu’à la petite chapelle sur les hauteurs, et puis je rentre à la maison par la route. Mais aujourd’hui, après avoir dépassé le menhir, le crachin a redoublé de vigueur. Ça sentait l’averse, j’ai préféré rebrousser chemin et rentrer directement. – Et alors ? demanda la journaliste qui s’impatientait. – J’ai rappelé Cobra, je me suis retourné, et là… – Et là ? – Et là j’ai plus vu le grand menhir. La voix de Claude Kermeur, cristalline et très douce, ne s’accordait pas à sa carrure impressionnante. En temps normal nette et précise, elle devenait chevrotante et descendait dans les graves à mesure qu’il déroulait son récit ; elle peinait à décrire l’indescriptible. – C’est-à-dire ?
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– Eh ben c’est-à-dire qu’il était là dix secondes avant, mais le temps que je me retourne, il avait disparu. Et c’est un drôle de truc allongé qui avait pris sa place, un truc immense, un peu translucide, avec comme de la fumée noire à l’intérieur… – Wahou… Et qu’est-ce que vous avez pensé alors ? s’extasia la journaliste. – Je comprenais rien ! Et puis je me sentais bizarre aussi. Je me suis approché de la chose et… et j’ai eu l’impression qu’une force me traversait. Au fond des grands yeux noirs de Claude Kermeur, chacun devant sa télévision put distinguer la flammèche du mystère qui le tourmentait encore. – D’un seul coup j’étais serein, ajouta-t-il. Serein comme j’avais pas été depuis des années… Faut dire aussi que la pluie, elle s’est arrêtée d’un seul coup, comme par enchantement. C’est à partir du témoignage télévisuel de Claude Kermeur que tout s’enclencha. On appela les services municipaux de L’Arcan, qui vinrent corroborer les dires du promeneur : le vieux menhir avait disparu pour laisser place à cette chose monumentale, haute comme le mât d’un dériveur, large comme le tronc d’un chêne. La paroi vitreuse, translucide, douce et froide au toucher, laissait la très troublante impression à qui l’observait intensément, qu’elle renvoyait par reflet l’image des profondeurs mêmes de son âme… À l’intérieur de la chose, derrière la paroi, un tumulte, un fracas continuel. Des volutes de fumée grise, très foncée, presque noire, remplies 5
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de particules bizarres, des charbons, des goudrons, se projetaient les unes sur les autres en un mouvement perpétuel impressionnant, un magma de fumées emprisonnées. Personne ne pouvait rester indifférent à cela. Même les esprits les moins cartésiens, les plus expérimentés en matière d’extraordinaire, furent soufflés par la découverte de Claude Kermeur. On se posait deux questions : qu’est-ce que c’était que cette chose, et comment était-elle arrivée là, en quelques instants, remplaçant un menhir sans que personne eût rien vu ? Rapidement on nomma la chose Onyx, pour l’aspect vitreux de sa paroi comme pour les volutes qui la traversaient ; et dès que la chose fut dotée d’un nom, on ne cessa plus d’en parler. Les jours passèrent et personne ne parvint à comprendre. La police ouvrit une enquête, et bien vite des journalistes venus de toute la France s’intéressèrent à ce fait-divers exceptionnel. On en parla partout, sur les réseaux sociaux, dans les cafés et les bistrots, et de folles théories émergèrent. Les plus réfléchis y virent l’œuvre de quelques plaisantins, les plus mystiques devinèrent une intervention divine, d’autres encore pensèrent tenir là la preuve irréfutable de l’existence d’une civilisation extraterrestre. On s’interrogea sur la composition de la surface de la chose : elle était d’une matière qu’on ne connaissait pas, extrêmement résistante et extrêmement légère, et on fut bien incapable de dire d’où elle provenait et comment on avait pu la travailler ainsi.
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Tandis que le mystère s’épaississait, la rumeur se mit à circuler que l’Onyx pouvait guérir tous les maux. On murmura qu’untel, paraplégique, avait retrouvé l’usage de ses jambes en le touchant. Un autre jura qu’après avoir regardé longtemps l’Onyx, sa myopie avait disparu. On se prit en photo devant lui, on pria devant lui, on commença à écrire essais, romans et nouvelles sur l’Onyx. Ainsi la réputation de l’Onyx dépassa-telle les frontières françaises ; les Américains, les Chinois et les Japonais se prirent de passion pour la découverte de Claude Kermeur, qui fut invité sur les plateaux de télé de tous les continents pour en parler. Dès le mois d’avril, on vint du monde entier admirer l’Onyx et le toucher ; les commerces de L’Arcan programmèrent les uns après les autres leur ouverture, les hôtels se remplirent, et très vite saturés, ils durent même refuser des clients. Cet été-là, la saison touristique fut exceptionnelle. Les plus anciens d’entre les Arcanois n’avaient plus vu tant de monde depuis le milieu des années quatre-vingt, lorsque L’Arcan était encore une station balnéaire prisée par l’ensemble du pays, que les prix des locations flambaient et que les plus opulents hésitaient entre Saint-Tropez et ce petit morceau de Bretagne. L’Onyx était toujours là, toisant de toute sa hauteur la baie du Buron. Désormais, il fallait payer – et cher – pour le voir ; il fallait payer – encore plus cher – pour le toucher, et la file qui s’établissait à l’entrée du chemin côtier où Claude Kermeur avait l’habitude de promener Cobra ne désemplissait pas du 7
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matin au soir. Les appartements depuis lesquels on pouvait voir un bout de l’Onyx se louaient à des prix supérieurs à ceux avec vue sur la mer, et les produits dérivés, mugs, calendriers, vêtements à l’effigie de l’Onyx, se vendaient comme des petits pains. En l’espace d’une seule saison, l’économie arcanoise bondit spectaculairement. Surtout, puisque les touristes venaient désormais pour l’Onyx et plus seulement pour profiter de la mer, l’activité auparavant saisonnière de L’Arcan devint continue : on y trouvait des touristes même en plein mois de décembre, et chacun s’en félicita. Cependant, ce succès inattendu devait être encadré. La municipalité de L’Arcan avait perdu l’habitude de gérer de telles demandes : l’office de tourisme ne savait plus où donner de la tête, la mairie était débordée et dans son petit bureau exigu, Sylviane Troadec, la maire, croulait sous les sollicitations les plus diverses. Son bureau était envahi de dossiers, de lettres et de formulaires, si bien qu’en fin de journée on ne voyait parfois plus que sa tête dépasser d’un océan de paperasse où elle se noyait. Sous les couvertures colorées des dossiers, on l’informait que des hommes d’affaires, alléchés par le raffut médiatique lié à l’Onyx, désiraient investir dans sa ville. Certains souhaitaient racheter le golf en friche, d’autres le supermarché du centre, d’autres encore, réhabiliter la petite cidrerie Colomban, au nord de L’Arcan, dont l’activité avait cessé six ans auparavant. Autre problème à traiter urgemment : l’afflux de touristes, qui provoquait une sérieuse crise du 8
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logement – même les campings affichaient complet, alors les promoteurs immobiliers saisirent l’occasion au vol. Ainsi Sylviane Troadec signa-t-elle un soir le document qui autorisait la construction d’un magnifique complexe résidentiel en bord de mer qu’on appellerait l’Heol. Le chantier devrait progresser à marche forcée, c’était le souhait de la maire et du promoteur, afin que dans quelques mois on pût à nouveau trouver où dormir à L’Arcan. Le promoteur sortit de la mairie le sourire aux lèvres, et Sylviane Troadec serra discrètement le poing en refermant la porte. Grâce à l’Onyx, sa ville allait grandir au-delà de toutes les espérances – et sa propre réélection semblait assurée. « Come in, she said, I’ll give you shelter from the storm1 » Shelter from the Storm, Bob Dylan
1. Approche, dit-elle, Que je t’abrite de la tempête.
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2 Un an plus tard Dans le centre-ville de Rennes, sous un soleil timide on attendait la fête. C’était un jeudi en fin d’après-midi, et selon la coutume les soirées étudiantes avaient lieu le jeudi soir avant les départs en week-end. La place Sainte-Anne s’animait tranquillement, les bars et les cafés se préparaient comme pour l’irruption dans la ville d’une division d’infanterie. Quelques heures plus tard ça hurlerait partout, ça chanterait, ça s’embrasserait et ça serait loin de penser au lendemain. Le bas de la place jouxtait une petite rue cradingue et mal pavée, qu’on trouverait noire de monde à la fête battant son plein. Pour l’heure, la rue Saint-Michel, c’était son nom, demeurait vide et sage. Longue d’une centaine de mètres, elle semblait porter les stigmates de quarante années de fête ininterrompue. Les bars aux murs lézardés et aux façades mille fois repeintes alternaient avec kebabs et 11
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sandwicheries. En terrasse cet après-midi-là on riait déjà un peu fort, on roulait des c igarettes bon marché sur des tables en plastique ; et puis un violon jouait un air étrange et lancinant, un air connu mais bizarrement arrangé, que des étudiants attablés s’amusaient à reprendre en sifflotant. Le joueur, à l’évidence plutôt doué, était assis comme tous les jours ou presque avec deux de ses amis sur les marches d’un perron. À chaque note il maltraitait son vieux violon, dont la table affichait fièrement, gravé au canif sur le bois : This machine kills fascists2. Avec son archet, il ne caressait pas les cordes, mais plutôt les frappait à grands coups de fouet, et l’archet perdait un à un ses crins comme défiguré par la violence du jeu. Le violoniste s’appelait Fanch, ses cheveux étaient couleur de feu et son visage constellé de taches de rousseur. En jouant, tête penchée, Fanch roulait des yeux tantôt à gauche, tantôt à droite, sa bouche épaisse marmonnait à voix basse les paroles de la chanson qu’il interprétait ; à le voir ainsi tout à son art, si concentré, on aurait pu penser qu’ils étaient deux ou trois dans sa tête. À côté de lui, un de ses amis tapait en rythme dans ses mains tandis que l’autre regardait dans le vague. Dans la rue Saint-Michel, tous les trois semblaient comme des poissons dans l’eau. Ils avaient la dégaine des étudiants tranquilles, ennemis du conformisme, et ressemblaient à tous 2. Cette machine tue les fascistes. 12
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les habitués du lieu. À la gauche de Fanch se trouvait Charlie, souriant un peu niaisement le nez au vent, et dont le front large, les petits yeux, la légère prognathie, inspiraient facilement confiance – voire le faisaient passer, pour qui le méjugeait, pour un simple d’esprit. En outre, Charlie n’était pas très grand, pas très large, et on le repérait facilement dans une foule à ses mignonnes quoique étranges petites dreadlocks blondes, très courtes et bien entretenues. Bien sûr, on se moquait souvent de son mauvais look de rasta blanc, mais lui s’en fichait pas mal. De l’autre côté de Fanch se trouvait Coco. Plus grand et naturellement plus élégant que Charlie, Coco était doté d’un visage aux courbes harmonieuses, qu’il ne saccageait pas par quelque fantaisie capillaire. Son nez aquilin, ses yeux bruns perçants lui donnaient au contraire de Charlie un air de sagacité dont il savait tirer parti. Les deux pieds de Fanch maintenaient en équilibre un petit gobelet, au fond duquel on avait déposé quelques pièces de monnaie. Lorsqu’on demandait à Charlie et Coco si Fanch faisait la manche, ils répondaient : « Non ! Lui, il improvise un concert, nous on est ses managers. » Fanch avait réarrangé une grande partie du répertoire de Bob Dylan afin de le jouer au violon. Quels que fussent le temps ou ses humeurs, il mettait beaucoup de cœur à l’interpréter chaque jour, sur ce perron et dans cette rue ; il souhaitait donc être payé pour son travail, même de quelques centimes.
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Fanch, Coco et Charlie avaient fait connaissance au collège de leur ville natale, à Pont-l’Abbé dans le Finistère. Dès qu’ils furent en âge de comprendre le monde, ils n’eurent plus qu’un seul souhait : quitter au plus vite leur petite ville et se construire une place à eux dans la société. Quand les professeurs commencèrent à leur demander avec insistance ce qu’ils souhaitaient faire dans la vie, ils furent bien en peine de répondre : on est toujours trop jeune lorsqu’on est sommé de choisir. Surtout, ils savaient ce qu’ils ne voulaient pas devenir. Leurs parents habitaient et travaillaient à Pont-l’Abbé depuis trente ans, et depuis trente ans ils menaient la même vie, sans tristesse apparente mais sans joie particulière. Charlie savait que ses parents avaient tout sacrifié pour construire un foyer stable pour lui et sa sœur, Coco considérait que son père avait fait passer sa carrière avant tous les plaisirs – un poste de directeur d’agence bancaire –, et Fanch évitait de se poser ce genre de question. Tous les trois se jurèrent dès leur entrée au lycée qu’ils ne deviendraient pas comme leurs parents. Eux, la société ne les boufferait pas ; un jour, ils iraient découvrir le monde. Coco s’imposait naturellement dans le groupe comme le meneur. Quand une décision devait être prise, le dernier mot lui revenait souvent. Il savait mieux que Charlie et Fanch peser le pour et le contre et mettre de côté ses élans passionnés. Lorsqu’ils eurent à choisir où aller après le bac et quoi y faire, ils réfléchirent d’abord seuls, reçurent de leurs parents des conseils qui ne seraient pas suivis, puis ils se 14
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réunirent un soir, sur une plage finistérienne, pour décider conjointement. – On n’a qu’à aller aux États-Unis, fit Charlie, enthousiaste. Vers la côte ouest par exemple. On pourrait s’installer le long de la route 66, on achèterait des motos d’occase et on irait partout… Ça serait une vie de fou, non ? – Sans doute, mais on vivrait de quoi ? demanda Coco. – On se débrouillera ! – Moi je m’en fiche un peu, intervint Fanch, dont le visage s’ornait d’un superbe sourire carnassier. On peut aller où vous voulez, mais faudra qu’on puisse y faire la fête, draguer les filles ! C’était un peu n’importe quoi, ils s’en rendaient bien compte. En vérité tout ce qui leur importait, bien qu’ils fussent trop orgueilleux pour se l’avouer, c’était que leur amitié perdure, le reste n’avait aucune importance. Tandis que le soleil se couchait et que la marée montait, Coco prit les choses en main et arrangea le désordre : – Et si on allait à Rennes ? La proposition ne provoqua pas un emballement démesuré. Rennes, c’était toujours le petit monde. – Mais on ne resterait là-bas qu’un temps, précisa-t-il, juste pour prendre nos marques. On s’inscrirait à la fac, et après une année ou deux on partirait en Erasmus. Y a beaucoup de gens qui font ça. Et puis ça bouge Rennes, y a plein d’étudiantes aussi… 15
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Le dernier argument fit mouche. Ils discutèrent encore longtemps, conscients malgré leur frivolité que le choix serait décisif, et lorsque la marée eut mangé la plus grande partie de la plage, Fanch et Charlie se rangèrent à l’avis de Coco. Ils s’inscrivirent donc à l’université Rennes 2, et à la rentrée suivante s’installèrent tous les trois en colocation dans le centre-ville, dans un appartement vieillot mais charmant, au papier peint couvert de motifs floraux délavés qu’ils cachèrent par des posters – Pink Floyd, Quentin Tarantino et Bob Dylan évidemment. Ils firent des rencontres et se couchèrent tard, se promenèrent au hasard des rues de la ville, qu’ils explorèrent avec la témérité des colons arpentant de vierges continents. Leur découverte du monde universitaire fut toutefois moins exaltante. Au lycée, Coco, Fanch et Charlie avaient compté parmi les élèves moyens, mais suffisamment subtils et clairvoyants pour gratter le bac sans trop d’efforts. Lâchés dans le campus, ils se trouvèrent soudain sans repères et sortirent peu à peu, insensiblement, du bataillon des élèves qui cravachent. Ainsi se laissèrent-ils piéger par les charmes indolents de la vie étudiante… Fanch le premier réalisa qu’il ne s’épanouirait pas à la fac. Il n’était pas turbulent, jamais ou si peu d’insolence dans ses propos, mais son esprit vagabond s’accordait mal à la grande rigueur universitaire. Lorsqu’on lui demandait d’étudier une chose, il ne pouvait s’y intéresser qu’un temps avant d’aller voir ailleurs au gré de ses instincts changeants. Cela concernait 16
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tous les domaines de la connaissance, hormis bien sûr le violon, que Fanch avait commencé dès son plus jeune âge et qu’il n’avait jamais cessé de pratiquer. Quant à Coco et Charlie, ils n’eurent tout simplement pas l’intelligence de comprendre qu’à un moment ou un autre de la vie il faut toujours se mettre au travail. Avec leurs ressources réduites, ils menaient en ces temps-là une vraie vie de bohème. Toutefois, on a beau le vouloir, on ne vit pas longtemps d’amour et d’eau fraîche, ou on en vit très mal. Les vies des grands clochards célestes, celles des Rimbaud, Kerouac, Bukowski ou Dylan, séduisent volontiers les imaginaires romantiques, mais qui s’imagine la force de caractère et l’endurance qu’il faut pour s’accommoder du dénuement ? La bohème n’est idéale que dans l’esprit de ceux qui ne la vivent pas. Les parents de Coco et de Charlie payaient le loyer, c’était déjà ça, et Coco, lui, avait même droit à un peu d’argent de poche, sa famille étant la moins pauvre. Mais au quotidien, tous les trois devaient se contenter d’une vie frugale. La moindre sortie, le moindre coup à boire se compliquaient souvent au moment de payer l’addition, et le chauffage dans l’appartement était presque toujours éteint même en hiver. Ils avaient froid, parfois ils avaient faim, et penser à Rimbaud, Kerouac, Bukowski ou Dylan ne les réchauffait pas ni ne remplissait leur ventre… Leur situation n’était pourtant pas si différente de la majorité des étudiants désargentés. Mais on peut vivoter pendant 17
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des mois, des années, lorsqu’on sait qu’avec un peu de travail on sortira de la fac avec un diplôme en poche et un avenir dégagé. Eux trois, au contraire, n’avaient plus aucune perspective après quelques semaines de cours, et jouer du violon sur les marches de la rue Saint-Michel ne pouvait tenir lieu de projet professionnel. À Rennes ils passaient le temps, rien de plus. La seule trace de cette période incertaine de leur existence se trouvait dans les pages du journal que Charlie tenait depuis la fin du collège, sur les conseils de son prof de français. Charlie n’écrivait pas de fiction – le monde réel surpassait sans cesse la fiction, pensait-il –, mais chaque soir il consignait le déroulement de sa journée et les impressions qu’il en tirait. Dans son journal il ne cachait rien de ses désespoirs, ses peines, ses colères, ses joies, ses interrogations, ses ambiguïtés, le tout constituant une plongée dans l’esprit d’un jeune homme de son temps. Pudique il gardait l’ensemble de ses carnets cachés sous son lit, mais un peu plus tard, ces pages allaient devenir le témoignage palpitant d’une vie bouleversée par des événements plus grands qu’elle. Assis sur le perron de la rue Saint-Michel, ce jeudi avant la soirée étudiante, Fanch jouait du violon et Coco et Charlie l’écoutaient distraitement. Ce jour-là fut sans doute le jour de trop. Charlie se laissait envahir par l’impression qu’ils se goinfraient d’une vie irréelle, et que bientôt ils prendraient la vraie 18
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pleine poire, façon retour de manivelle. L’été paraissait lointain, la grisaille et le pluvieux s’incrustaient partout ; ils n’allaient nulle part et il s’en mortifiait. Les notes du violon de Fanch guidaient son esprit vers d’autres contrées tandis que Coco chantonnait : « How many roads must a man walk down, before you call him a man3 ? » Il fallait faire quelque chose, s’offrir une perspective. Quelques semaines plus tard, ce qui n’était encore que vague envie devint nécessité. Les découverts bancaires devenaient puits sans fond, le frigo ne se remplissait pas et même les barmans de la rue Saint-Michel commençaient à se lasser du violon de Fanch. Un matin, grignotant un restant de pâtes, Coco lut un article sur L’Arcan. Il était question du mystère de l’Onyx, des différents commerces telle la cidrerie Colomban, qui allaient retrouver, grâce à lui, une seconde jeunesse, et des très nombreux chantiers qui y voyaient le jour. Enfin, l’article s’achevait par la citation du chef de chantier d’un complexe résidentiel : « Vous voulez vivre une expérience exaltante ? Venez nous donner un coup de main ! Il y a tout à construire, il y a tout à gagner à L’Arcan. » Coco imprima l’article, surligna la citation et inscrivit en gros dans la marge à destination de ses colocataires : « On se bouge ? »
3. Combien de routes un homme doit-il parcourir avant qu’on l’appelle un homme ? 19
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Trois jours plus tard, Coco, Fanch et Charlie bouclaient leurs sacs et prenaient le premier bus pour L’Arcan. « Now you would not think to look at him But he was famous long ago For playing the electric violin On Desolation Row4 » Desolation Row, Bob Dylan
4. Aujourd’hui tu ne lèverais même pas les yeux sur lui Mais il y a longtemps il était célèbre Pour jouer du violon électrique Rue de la Désolation.
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3 Lorsque Alise s’éveilla, le soleil planait déjà haut dans le ciel. C’était le mois de février, mais le beau temps trompait son monde. Elle sortit péniblement de son lit, fit quelques pas vers les fenêtres et ouvrit grands les rideaux. La baie s’offrait à elle tout entière, la mer plate et le ciel dégagé dévoilaient la presqu’île du Buron, juste en face, à quelques kilomètres. Une bise légère lui caressa doucement les joues lorsqu’elle avança sur la grande terrasse de l’appartement, pieds nus et simplement vêtue d’une nuisette en dentelle. Elle frissonna, le mois de février se rappelait à son bon souvenir. Alise était grande et brune, terriblement brune, et très fine également. Ses jambes frêles s’étiraient démesurément, elle paraissait si légère qu’on se demandait comment le poids de son corps la maintenait sur la terre ferme. Elle avait le visage long, le nez saillant et la peau pâle – une figure de cinéma, vive, pleine d’espoir et de langueur. Le père d’Alise, Louis, s’était levé aux aurores pour affaires, et les deux associés de Louis, Maël et Ary, avaient dormi ici 21
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mais sans s’éterniser au matin. Déjà un mois qu’ils habitaient chez le père et la fille en attendant de trouver à leur tour un appartement – cohabitation provisoire, désagrément passager mais non dénué de charme. Il était onze heures et Alise profitait de l’appartement spatieux. Depuis la terrasse, éblouie par la réverbération du soleil sur la mer, elle détourna le regard vers les plages arcanoises, puis jusqu’au commencement de la lande, et vit l’Onyx se dresser fièrement, accompagné de sa cohorte de touristes énamourés. Cela faisait une année que M. Kermeur l’avait découvert, et on ne savait toujours pas par quel miracle il s’était planté là. Il demeurait, pour tous en général et pour Alise en particulier, comme un pied de nez frondeur à la logique des hommes. Elle retira d’une cachette un paquet de cigarettes mentholées – Alise fumait peu mais, gourmande, elle adorait fumer au réveil –, puis elle promena son regard sur les grands chantiers qui fleurissaient un peu partout alentour. Sous ses yeux, la vieille L’Arcan faisait sa mue : la ville perdait sa peau ridée et en fabriquait une nouvelle, pimpante, terriblement à la mode. Alise écrasa sa cigarette à demi consumée dans le cendrier puis rentra dans l’appartement se faire un café. Ces temps-ci elle voguait en parfaite oisiveté. À vingt-deux ans, elle avait quitté, peu après le début des cours, l’école de sciences politiques où son père l’avait inscrite. À présent elle était en « réorientation », comme elle disait pudiquement 22
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lorsqu’on l’interrogeait à ce sujet, et elle souhaitait que celle-ci durât le plus longtemps possible. Qu’allait-elle faire ensuite, c’était la question qu’elle refusait de se poser. Depuis qu’elle avait quitté le lycée, la vie lui semblait n’être plus qu’en impesanteur. Elle avait fréquenté les classes préparatoires, les bancs de la fac pour quelques mois et puis cette école de sciences politiques, mais pour elle tout cela n’avait jamais eu aucun sens ni aucun enjeu. Alise se laissait ballotter au gré des fluctuations de la vie de son père, qui l’entretenait généreusement. Envers et contre tout, simplement, elle existait. Louis Dumonteil, lui, avait la tête bien faite et l’ambition chevillée au corps. Jusqu’à l’année précédente, il exerçait la profession d’avocat d’affaires, et Alise n’avait jamais pu savoir ce que cette expression signifiait exactement. À l’époque, quand ils habitaient Paris, elle voyait au matin son père quitter le domicile en vitesse pour rentrer à des heures indues, sans savoir ce qu’il faisait concrètement de ses longues journées. Cependant ces deux termes, « avocat » et « affaires », portaient son imagination jusque sous les ors des salons des hôtels particuliers ; Alise imaginait les belles robes d’avocats, les hermines, les Dalloz imposants, ainsi que les costumes des grands patrons, les boutons de manchette et la fumée des cigares. Avocat d’affaires, pour Alise, c’était un drôle de mélange, le prestige moral de l’avocat allié à l’appétit de grand squale de l’homme d’affaires avisé. 23
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Si Louis Dumonteil louait à présent un grand appartement à L’Arcan, en cette basse Bretagne étrangère au tumulte parisien, c’était parce qu’il avait été contraint de mettre un terme à ses activités. Une sale histoire que le père avait pris soin de ne jamais expliquer en détail à sa fille, mais celle-ci, dotée d’un sens certain de l’intuition, avait pressenti que ce brusque changement de vie devait être lié à une sortie de route peu glorieuse… Louis Dumonteil et ses deux associés et amis, Ary et Maël, avaient fondé plus de trente ans plus tôt leur propre cabinet d’avocats, LM&A, d’après les premières lettres de leurs prénoms – prononcer à l’américaine, « elemenei ». Jusqu’à cette sortie de route qui les avait menés à L’Arcan, ils avaient suivi toute leur vie une trajectoire rectiligne et sans accroc. Études de droit brillantes, premiers stages dans divers cabinets où chacun fut remarqué pour son aisance oratoire, sa capacité de travail et son flair – c’est-à-dire l’art de faire ce qu’il faut au bon moment, afin de s’attirer les faveurs des gens qui comptent. Lorsque LM&A commença à se faire une réputation parmi les cabinets d’avocats parisiens, lorsque Louis, Maël et Ary furent invités régulièrement à des dîners dans de grands restaurants, on remarqua néanmoins autant leur talent que leur style peu conforme – préciser qu’en ces hautes sphères, l’anticonformisme n’était pas toujours une qualité. Au milieu des aréopages rivalisant d’élégance, les trois membres de LM&A se 24
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istinguèrent par leurs costumes bon marché et mal taillés, d par leurs voitures banales, en tous points opposées aux berlines luxueuses utilisées par leurs clients… LM&A faisait tache dans ce milieu, et d’autant plus que la réussite ne semblait pas vouloir les quitter. Les trois avocats étaient originaires de L’Arcan. Ils s’y étaient connus et y avaient effectué leur scolarité ensemble jusqu’au baccalauréat. À cette époque, dans les années soixante à L’Arcan, les signes extérieurs de richesse étaient proscrits. On aimait ceux qui réussissaient sans vanité et sans engager le rapport de force avec autrui. Ary, Louis et Maël avaient grandi avec cette exigence ; tout jeunes déjà, ils rêvaient de réussir mais vouaient aux gémonies ceux qui le montraient trop bien. Lorsque bien des années plus tard, à Paris, ils durent se plier aux mondanités, c’est avec un plaisir sournois qu’ils rompirent avec les codes sociaux en vigueur et s’affichèrent plus démunis qu’ils n’étaient. La réussite de leurs affaires alliée à leur apparence négligée ne tarda pas à susciter la jalousie des cabinets concurrents. On les raillait dans les quelques dîners où ils n’étaient pas invités, on aimait à les considérer comme des originaux, des tocards, mais tous les trois se fichaient bien du qu’endira-t-on. Les affaires marchaient si bien qu’après quelques années Louis commença cependant à se griser. Les clients flattaient les trois avocats, leur témoignaient une confiance
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infinie, et les impliquaient de plus en plus dans leurs propres affaires. C’est alors qu’advint la sortie de route. Un vieux client de LM&A, un fidèle d’entre les fidèles, presque un intime, se mit en fâcheuse posture. Il fut question de comptes à l’étranger, de sociétés-écrans, d’hommes de paille et de prête-noms : il faisait de l’évasion fiscale. Un jour, le vieux client pénétra paniqué dans le cabinet de Louis Dumonteil : Tracfin, l’organisme français chargé de la lutte contre le blanchiment d’argent, était sur sa piste. Sa passion pour les systèmes entrepreneuriaux panaméens, maltais ou luxembourgeois était devenue trop visible. « Vous possédez des documents qui pourraient me nuire ! » s’étranglait le client. Craignant une perquisition, il supplia Louis de détruire certains dossiers compromettants. En accord avec Maël et Ary, celui-ci décida de passer l’ensemble des documents à la déchiqueteuse. Mais la perquisition survint, et les magistrats découvrirent évidemment que des dossiers manquaient. Les soupçons se portèrent sur LM&A, et lorsque la machine judiciaire se mit en branle, le cabinet fut pris dans ses rouages. Tous les trois furent accusés de destruction de preuves et d’obstruction à la justice. Il y eut un procès : la sortie de route. À L’Arcan, Alise buvait son café en lisant un roman de gare. Ce jour-là elle avait choisi de ne rien faire. Elle lirait, elle se rendrait peut-être au cinéma, ça serait à peu près tout. Et puis quelqu’un sonna. Surprise, Alise enfila un pantalon 26
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en vitesse et regarda par le judas. C’était Ary, il avait les mains pleines de plâtre. « With your mercury mouth in the missionary times And your eyes like smoke and your prayers like rhymes And your silver cross, and your voice like chimes Oh who, do they think, could bury you5 ? » Sad-Eyed Lady of the Lowlands, Bob Dylan
5. Avec ta bouche de mercure au temps des missionnaires, Et tes yeux de fumée et tes prières en vers, Et ta croix en argent et ta voix dans les airs, Qui d’après toi ici pourrait t’enterrer ?
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