Mes Grands Classiques
Michel Strogoff Jules Verne
Illustration de couverture : Dogan Oztel Direction générale : Guillaume Arnaud, Guillaume Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Claire Stacino, Raphaële Glaux, assistées de Léa Bernardin Direction artistique : Élisabeth Hébert, assistée de Maïté Dubois Direction de fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Audrey Bord © Fleurus, Paris, 2017 15/27 rue Moussorgski, 75895 Paris Cedex 18 www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-3390-2 MDS : 652 686 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »
Mes Grands Classiques
Michel Strogoff Jules Jules Verne
IllustrĂŠ par Dogan Oztel
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Une fête au Palais-Neuf
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S
ire, une nouvelle dépêche. – D’où vient-elle ? – De Tomsk. – Le fil est coupé au-delà de cette ville ? – Il est coupé depuis hier. Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la fête donnée au Palais-Neuf de Moscou était dans toute sa magnificence. Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l’infini à travers les splendides salons du palais. Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fête et que le général Kissoff avait appelé « Sire », n’était autre que le czar. Haut de taille, il avait l’air affable et la physionomie calme. Soucieux que ses secrètes préoccupations ne troublent pas la fête, il conduisit le général dans l’embrasure d’une fenêtre avant d’ouvrir le télégramme. Son front s’assombrit à la lecture du message. 5
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– Ainsi, général, depuis hier nous sommes sans communication avec le grand-duc, mon frère ? – Oui, Sire, et il est à craindre que les dépêches ne puissent bientôt plus passer la frontière sibérienne. Pour l’heure, toutefois, nous avons la certitude que les Tartares ne se sont pas avancés au-delà de l’Obi. – Les troupes disponibles dans la région ont reçu l’ordre de marcher sur Irkoutsk ? – Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu faire parvenir au-delà du lac Baïkal. – Et du traître Ivan Ogareff, on n’a aucune nouvelle ? – Aucune, répondit le général Kissoff. Le maître de la police ne saurait affirmer s’il a passé ou non la frontière. – Que son signalement soit envoyé à tous les postes télégraphiques avec lesquels le fil correspond encore ! – Les ordres de Votre Majesté vont être exécutés à l’instant. – Silence sur tout ceci ! Le général s’inclina et quitta les salons. Quant au czar, il resta rêveur quelques instants, et lorsqu’il revint se mêler à ses invités, son visage avait repris son calme. Cependant, le fait grave qui avait motivé ce rapide dialogue n’était pas aussi ignoré qu’il pouvait le croire. Deux invités qui ne portaient ni uniforme ni décoration en causaient à voix basse. De ces deux hommes, l’un était Anglais, l’autre Français, tous deux grands et maigres. L’Anglais, roux, froid, flegmatique, était économe de mouvements et de paroles. Au contraire, le Français, brun, vif, s’exprimait tout à la fois des lèvres, des yeux et des mains. 6
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Un contraste supplémentaire les différenciait : le Français paraissait être « tout yeux » et l’Anglais « tout oreilles ». Cette perfection de la vue et de l’ouïe chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur métier, car l’Anglais était un correspondant du Daily Telegraph, et le Français, un correspondant d’un journal qu’il ne nommait pas. Lorsqu’on lui posait des questions, il répondait plaisamment qu’il correspondait avec sa « cousine Madeleine ». Si tous deux assistaient à cette fête, donnée au Palais-Neuf dans la nuit du 15 au 16 juillet, c’était en leur qualité de journalistes. Le Français se nommait Alcide Jolivet, l’Anglais Harry Blount. Ils se rencontraient pour la première fois. La discordance de leurs caractères, jointe à une certaine jalousie de métier, devait les rendre assez peu sympathiques l’un à l’autre. Cependant, ils ne s’évitèrent pas et cherchèrent plutôt à se sonder réciproquement sur les nouvelles du jour. – Vraiment, monsieur, cette petite fête est charmante ! dit Alcide Jolivet. – J’ai déjà télégraphié : « splendide », répondit froidement Harry Blount. – Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j’ai cru devoir télégraphier à ma cousine… – Votre cousine ? répéta Harry Blount surpris. – Oui, reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine… C’est avec elle que je corresponds ! Elle aime être informée vite et bien, ma cousine ! J’ai donc cru devoir lui écrire que, pendant cette fête, une sorte de nuage avait semblé obscurcir le front du souverain. 7
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– Pour moi, il m’a paru très maître de lui lorsque le général Kissoff lui a appris que les fils télégraphiques venaient d’être coupés en Sibérie. – Ah ! Vous connaissez ce détail ? – Je le connais. – Quant à moi, il me serait difficile de l’ignorer, puisque mon dernier télégramme est allé jusqu’à Oudinsk, fit observer Alcide Jolivet avec une certaine satisfaction. – Et le mien jusqu’à Krasnoiarsk seulement, répondit Harry Blount. – Alors vous savez aussi que des ordres ont été envoyés aux troupes de Nikolaievsk ? – Oui, monsieur, en même temps qu’on télégraphiait aux Cosaques du gouvernement de Tobolsk de se concentrer. – Ces mesures m’étaient également connues, monsieur Blount, et croyez bien que mon aimable cousine en saura dès demain quelque chose ! – Exactement comme les lecteurs du Daily Telegraph, monsieur Jolivet. – Voilà ! Quand on voit tout ce qui se passe... ! – Et quand on écoute tout ce qui se dit... ! – Une intéressante campagne à suivre, monsieur Blount. – Je la suivrai, monsieur Jolivet. – Alors il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain moins sûr que le parquet de ce salon ! – Moins sûr, oui, mais… – Mais aussi moins glissant ! répondit Alcide Jolivet en retenant son collègue au moment où celui-ci allait perdre l’équilibre en reculant. 8
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Et là-dessus, les deux correspondants se séparèrent, assez contents de savoir que l’un n’avait pas distancé l’autre dans la chasse aux nouvelles. À cet instant, le général Kissoff revint auprès du czar. – Eh bien ? lui demanda vivement celui-ci. – Les télégrammes ne passent plus Tomsk, Sire. – Un courrier, à l’instant ! Le czar quitta le grand salon et se rendit à son cabinet de travail. Il ouvrit la fenêtre comme si l’oxygène manquait à ses poumons.
La situation était grave, en effet. On ne pouvait plus en douter, une redoutable invasion tartare menaçait les provinces sibériennes. La Sibérie s’étend depuis les monts Oural, qui la séparent de la Russie d’Europe, jusqu’à l’océan Pacifique. Au sud, c’est le Turkestan et l’Empire chinois qui la délimitent ; au nord, c’est l’océan Glacial. Cette immense étendue de steppes, que nul chemin de fer ne sillonne, est à la fois une terre de déportation pour les criminels et une terre d’exil pour ceux qu’un ukase* a frappés d’expulsion. Le czar était toujours immobile à la fenêtre lorsque le maître de police apparut sur le seuil du cabinet. – Entre, général, dit le czar d’une voix brève, et dis-moi tout ce que tu sais d’Ivan Ogareff. * En Russie, décret, décision prononcée par le czar.
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– C’est un homme dangereux, Sire, répondit le maître de police. – Il avait rang de colonel ? – Oui, Sire. C’était un officier intelligent, mais d’une ambition qui ne reculait devant rien. Il s’est jeté dans de secrètes intrigues, et c’est alors qu’il a été cassé de son grade par Son Altesse le grand-duc, puis exilé en Sibérie. – À quelle époque ? – Il y a deux ans. Gracié après six mois d’exil par la faveur de Votre Majesté, il est rentré en Russie. – Et depuis cette époque, n’est-il pas retourné en Sibérie ? – Oui, Sire, il y est retourné, mais volontairement cette fois, quoiqu’on ignore la raison de ce voyage. Le maître de police ajouta en baissant la voix : – Il fut un temps, Sire, où quand on allait en Sibérie, on n’en revenait pas ! – Eh bien, moi vivant, la Sibérie est et sera un pays dont on revient ! Le czar prononça ces paroles avec une certaine fierté. Il avait souvent montré, par sa clémence, que la justice russe savait pardonner. Le maître de police ne répondit rien. Selon lui, toute condamnation devait être perpétuelle, ou elle ne servait à rien ! Le czar reprit aussitôt : – Depuis ce deuxième voyage en Sibérie, Ivan Ogareff n’est-il pas rentré en Russie ? – Si. – En dernier lieu, où se trouvait-il ? – À Perm. Mais il a quitté cette ville vers le mois de mars. 11
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– Et qu’est-il devenu ? – Hélas, on l’ignore, Sire. – Eh bien, je le sais, moi ! répondit le czar. J’ai reçu des avis anonymes qui ne sont pas passés par les bureaux de la police. Et en présence des faits qui s’accomplissent maintenant au-delà de la frontière, j’ai lieu de croire qu’ils sont exacts ! – Voulez-vous dire, Sire, s’écria le maître de police, qu’Ivan Ogareff a la main dans l’invasion tartare ? – Oui, général, et je vais t’apprendre ce que tu ignores. Après avoir quitté Perm, Ivan Ogareff s’est rendu au Turkestan. Là, il a trouvé des chefs disposés à envahir l’Empire russe en Asie. Le mouvement a été fomenté en secret, mais il vient d’éclater comme un coup de foudre ! De plus, Ivan Ogareff, altéré de vengeance, veut attenter à la vie de mon frère ! Le czar s’était animé en parlant et marchait à pas précipités. – Votre Majesté a donné des ordres pour que l’invasion tartare soit repoussée ? intervint le maître de police. – Oui. Mais il faudra plusieurs semaines avant que nos troupes se trouvent en face des colonnes tartares ! – Et le frère de Votre Majesté, Son Altesse le grand-duc, est isolé à Irkoutsk ? – Oui. – Mais il doit savoir, par les dernières dépêches, quelles mesures Votre Majesté a prises ? – Il le sait, répondit le czar, mais ce qu’il ignore, c’est qu’il a en Ivan Ogareff un ennemi personnel et acharné. C’est au grand-duc qu’Ivan Ogareff doit sa disgrâce. Le projet du traître est donc de se rendre à Irkoutsk et là, sous un faux nom, d’offrir ses services au 12
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grand-duc, qui ne l’a jamais vu ! Puis il livrera la ville aux Tartares, et avec elle, mon frère. Voilà ce que je sais par mes rapports, voilà ce que ne sait pas le grand-duc, et voilà ce qu’il faut qu’il sache ! – Eh bien, Sire, un courrier intelligent, courageux… – Je l’attends. Quelques mots sur ces Tartares qui menaçaient l’Empire russe. Leur pays, le Turkestan, est divisé en États gouvernés par des khans. Le khanat le plus important était celui de Boukhara. On y comptait deux millions cinq cent mille habitants, une armée de soixante mille hommes portée au triple en temps de guerre, et trente mille cavaliers. C’était un pays riche et fertile qui possédait dix-neuf villes fortifiées. Ce khanat de Boukhara, protégé par ses montagnes, isolé par ses steppes, était donc un État redoutable. Or, c’était l’ambitieux et farouche Féofar-Khan qui le gouvernait alors. Appuyé par d’autres khans, guerriers cruels et pillards, il s’était mis à la tête de cette invasion dont Ivan Ogareff était l’âme. Où était-il en ce moment ? Où ses soldats étaient-ils parvenus à l’heure où la nouvelle de l’invasion arrivait à Moscou ? On ne pouvait le savoir. Le seul agent qui vole avec la rapidité de la foudre, le courant électrique, ne se propageait plus à travers la steppe. Seul un courrier pouvait le remplacer. Il faudrait à cet homme un certain temps pour franchir les cinq mille deux cents verstes* qui séparent Moscou d’Irkoutsk. Il devrait, pour traverser les rangs des rebelles et des envahisseurs, déployer un courage surhumain !
* Une verste équivaut à un peu plus d’un kilomètre. Cinq mille deux cents verstes font cinq mille cinq cent vingt-trois kilomètres.
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a porte du cabinet impérial s’ouvrit soudain, et l’huissier annonça le général Kissoff. – Le courrier est là, Sire, dit le général. – Tu as trouvé l’homme qu’il fallait ? – J’ose en répondre à Votre Majesté. Plusieurs fois il a rempli avec succès des missions difficiles. – D’où est-il ? – D’Omsk. C’est un Sibérien. – Il a du sang-froid, de l’intelligence, du courage ? – Oui, Sire. – Son âge ? – Trente ans. – C’est un homme vigoureux ? – Il peut supporter jusqu’aux dernières limites le froid, la faim, la soif, la fatigue. – Il se nomme... ? 15
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– Michel Strogoff. – Où est-il ? – Il attend dans la salle des gardes les ordres de Votre Majesté. – Qu’il vienne, dit le czar. Quelques instants plus tard, Michel Strogoff entrait dans le cabinet impérial. C’était un grand jeune homme aux larges épaules. Sous une chevelure abondante et bouclée brillaient des yeux d’un bleu foncé ; son regard était droit et franc. Sur sa poitrine s’alignaient une croix et plusieurs médailles. Michel Strogoff appartenait au corps des courriers du czar, et il avait rang d’officier parmi ces hommes d’élite. Circonstance très favorable à la réussite de ses projets, il connaissait admirablement le pays qu’il allait traverser, et il en comprenait les diverses langues. Son père, le vieux Pierre Strogoff, mort depuis dix ans, avait habité à Omsk, et sa mère, Marfa Strogoff, y demeurait encore. C’était là, au milieu des steppes sauvages, que le chasseur Pierre Strogoff avait élevé son fils Michel. Été comme hiver, aussi bien par les chaleurs torrides que par des froids avoisinant quelquefois cinquante degrés au-dessous de zéro, Pierre Strogoff chassait l’ours à la fourche ou au couteau. Depuis l’âge de onze ans, Michel avait accompagné son père dans ses chasses. Cette vie lui profita et, arrivé à l’âge adulte, il était devenu un homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, là où d’autres se seraient morfondus en plein air. Doué de sens d’une finesse extrême, guidé par son instinct au milieu de la plaine blanche, quand le brouillard interceptait tout horizon, il retrouvait son chemin. 16
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L’unique passion de Michel Strogoff était pour la vieille Marfa, qui n’avait jamais voulu quitter Omsk. À vingt ans, Michel la quitta pour entrer au service du czar ; mais il passait ses rares congés auprès de sa mère, même lorsqu’il devait franchir pour cela des milliers de verstes. Le czar, après avoir observé Michel Strogoff d’un œil pénétrant, retourna près de son bureau et, faisant signe au maître de police de s’asseoir, il lui dicta à voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes. Cette lettre fut introduite dans une enveloppe que ferma le cachet aux armes impériales. – Tu connais la Sibérie, Michel Strogoff ? demanda le czar en revenant vers le courrier. – Je suis sibérien, Sire. – Tu es né... ? – À Omsk. – As-tu des parents à Omsk ? – Oui, Sire, ma mère. Le czar lui montra l’enveloppe qu’il tenait à la main. – Voici une lettre que je te charge, toi, Michel Strogoff, de remettre au grand-duc, à Irkoutsk. – Je la remettrai, Sire. – Mais il te faudra traverser un pays soulevé par des rebelles et envahi par des Tartares qui auront intérêt à intercepter cette lettre. – Je le traverserai. – Tu te défieras surtout d’un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera peut-être sur ta route. – Je m’en défierai. 17
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– Passeras-tu par Omsk ? – C’est mon chemin, Sire. – Si tu vois ta mère, tu risques d’être reconnu. Il ne faut pas que tu voies ta mère ! Michel Strogoff eut une seconde d’hésitation. – Je ne la verrai pas, dit-il. – Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni où tu vas ! – Je le jure. – Michel Strogoff, reprit alors le czar, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de la Sibérie. – Je passerai, ou l’on me tuera. – J’ai besoin que tu vives ! – Je vivrai et je passerai. Le czar parut satisfait de cette assurance simple et calme. – Va donc, Michel Strogoff.
Avant l’installation du fil télégraphique, les courriers les plus rapides employaient dix-neuf jours à se rendre de Moscou à Irkoutsk pour le service du czar. Mais c’était là l’exception, et cette traversée de la Sibérie durait ordinairement de quatre à cinq semaines, bien que tous les moyens de transport soient mis à la disposition de ces envoyés du czar. Or, Michel Strogoff ne se trouvait pas dans les conditions ordinaires d’un courrier de l’empereur. Personne ne devait se douter de son identité. Aussi, en lui remettant une somme importante qui devait suffire à son voyage, le général Kissoff se contenta de le munir d’un podaroshna. 18
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Ce podaroshna était fait au nom de Nicolas Korpanoff, marchand, demeurant à Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff à se faire accompagner d’une ou plusieurs personnes ; et il était valable même au cas où les frontières seraient fermées par décision du czar. Le podaroshna n’est autre chose qu’un permis de prendre les chevaux de poste ; mais Michel Strogoff ne devait s’en servir que lorsque ce permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualité, c’est-à-dire tant qu’il serait sur le territoire européen. De toute façon, les quatorze cents verstes séparant Moscou de la Sibérie ne devaient offrir aucune difficulté. Donc, ce matin même du 16 juillet, muni d’un sac de voyage qu’il portait sur son dos, vêtu d’un costume d’homme du peuple, Michel Strogoff se rendit à la gare. La lettre impériale était dissimulée au fond d’une poche pratiquée dans la doublure de sa tunique. Sous sa ceinture se dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un couteau de chasseur sibérien. Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le déposer à Nijni-Novgorod. C’était un trajet de quatre cents verstes environ que le train allait franchir en une dizaine d’heures. Michel Strogoff s’étendit dans son coin comme un digne bourgeois qui cherche à tuer le temps par le sommeil. Néanmoins, comme il n’était pas seul dans son compartiment, il ne dormit que d’un œil et écouta de ses deux oreilles. En effet, le bruit de l’invasion tartare avait transpiré quelque peu. Paysans et marchands s’inquiétaient de voir la grande route de l’Asie barrée par les combats, et le commerce menacé. Ces conversations angoissées avaient été remarquées par un voyageur du wagon placé en tête de train. Cet homme – un 19
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étranger – regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions auxquelles on ne répondait que très évasivement. C’était le correspondant Alcide Jolivet, qui espérait surprendre quelques faits intéressants « pour sa cousine ». Mais on le prenait pour un espion, et on ne disait pas un mot devant lui. Aussi écrivit-il sur son carnet : « Voyageurs d’une discrétion absolue. » Il ignorait que son confrère, Harry Blount, embarqué dans un autre compartiment, se livrait au même travail d’observation. Mais l’Anglais, parlant peu et écoutant beaucoup, n’avait pas inspiré les mêmes défiances qu’Alcide Jolivet, et ses voisins causaient sans se gêner devant lui. Harry Blount nota donc sur son carnet le résumé suivant : « Voyageurs inquiets. Il n’est question que de la guerre. » À chaque station où s’arrêtait le train, des inspecteurs se présentaient pour examiner les voyageurs : ils étaient à la recherche d’Ivan Ogareff. À la gare de Wladimir, une jeune fille pénétra dans le compartiment de Michel Strogoff. Une place vide se trouvait en face de ce dernier ; la jeune fille s’y assit après avoir déposé près d’elle un modeste sac de voyage en cuir rouge. Michel Strogoff ne put s’empêcher de considérer attentivement sa nouvelle voisine. Elle devait avoir de seize à dix-sept ans. Elle était ravissante : sous des cheveux d’un blond doré, son regard brun était velouté, son nez droit, sa bouche finement dessinée. Elle paraissait élancée, autant qu’on pouvait juger de sa taille sous sa pelisse très simple. 20
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Michel Strogoff pressentit chez elle une certaine tristesse doublée d’une grande énergie morale. Évidemment, cette jeune fille avait déjà souffert dans le passé, et l’avenir ne s’offrait pas à elle sous des couleurs riantes, mais elle devait lutter avec courage contre les difficultés de la vie. Où allait-elle, seule et si jeune ? Michel Strogoff se le demandait, mais, réservé lui-même, il ne lui adressa pas la parole. À huit heures et demie du soir, le train entrait en gare à NijniNovgorod, et les inspecteurs de police se présentèrent aux portières. Michel Strogoff montra son podaroshna. La jeune fille avait un permis revêtu d’un cachet particulier, que l’inspecteur lut avec attention. – Tu es de Riga, dans les provinces baltiques ? demanda-t-il. – Oui, répondit la jeune fille. – Tu vas à Irkoutsk ? – Oui. – Par quelle route ? – Celle de Perm. – Bien, répondit l’inspecteur. Aie soin de faire viser ton permis à la maison de police de Nijni-Novgorod. La jeune fille s’inclina. En entendant ces demandes et ces réponses, Michel Strogoff éprouva un sentiment de surprise et de pitié. Quoi ! cette jeune fille seule, en route pour cette lointaine Sibérie, et cela, lorsque, à ses dangers habituels, se joignaient tous les périls d’un pays envahi ! L’inspection finie, les portières des wagons furent ouvertes. La jeune voyageuse, descendue la première, disparut dans la foule qui encombrait les quais de la gare.
Table des matières
1. Une fête au Palais-Neuf . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 2. Michel Strogoff. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 3. L’arrêté du czar. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 4. En descendant le Volga. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29 5. Un orage effroyable. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39 6. Une provocation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48 7. Le devoir avant tout. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 64 8. Les marais de la Baraba. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 81 9. La bataille de Kolyvan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91 10. Compagnes d’infortune. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 96 11. Coup pour coup. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108
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12. Un supplice à la mode tartare. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117 13. En aveugle sur la route. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 126 14. Repris !. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 15. Le radeau de l’angoisse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 149 16. Le traître à l’œuvre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 160 17. La nuit fatale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171
« Le czar lui montra la lettre qu’il tenait à la main. – Voici une lettre que je te charge, toi, Michel Strogoff, de remettre au grand-duc à Irtoutsk. – Je la remettrai, Sire. – Mais il te faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par des Tartares, qui auront intérêt à intercepter cette lettre. – Je le traverserai. –Va donc, Michel Strogoff. »
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