I
about
love Un roman de
STEVEN CAMDEN
Il s’appelle Luke. Elle, c’est Leia. Comme dans Star Wars. Ils sont faits l’un pour l’autre. Sauf que c’est pas un film. C’est la vraie vie. Fleurus
À Birmingham, mon armure lourde S. C.
Originally published in English by HarperCollinsPublishers Ltd under the title : It’s about Love Text copyright © Steven Candem 2015. Translation© Fleurus 2017 translated under licence from HarperCollinsPublishers Ltd.
Direction : Guillaume Arnaud, Guillaume Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Astrid de Moussac, assistée de Camille Dupont Direction artistique : Élisabeth Hebert Direction de la fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Audrey Bord © Fleurus, Paris, 2017. www.fleuruseditions.com ISBN : 9782215133599 – Code MDS : 652656 Tous droits réservés pour tous les pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. » Achevé d’imprimer en juillet 2017 par Legoprint en Italie. N° d’édition : J17205 Dépôt légal : septembre 2017.
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INT. SALLE D’ATTENTE DES URGENCES – NUIT Noir. Bourdonnement d’un néon et grésillements d’une radio sur laquelle quelqu’un cherche une station. Ouverture en fondu1 sur un visage. JEUNE HOMME. Peau café au lait. Cheveux noirs coupés court. Les grésillements de la radio s’arrêtent sur « Fly Me To The Moon ». Plan de demi-ensemble. Salle d’attente des urgences. Chaises en plastique rouge et murs blanc cassé. Le JEUNE HOMME regarde droit devant lui, ses larges épaules voûtées, sa chemise blanche maculée d’une large tache de sang en forme de papillon. Une POLICIÈRE est assise à sa droite, tournée vers lui.
1. L’ouverture en fondu désigne un plan qui commence par un fond noir et laisse apparaître progressivement l’image. 5
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POLICIÈRE : Vous comprenez ce que je dis ? Le JEUNE HOMME continue à regarder droit devant lui. Au-dessus d’eux, l’horloge murale ronde indique onze heures trente. On entend Sinatra chanter. POLICIÈRE : Il faut que vous me racontiez ce qui est arrivé. Le JEUNE HOMME fronce les sourcils. Coupe au noir2. JEUNE HOMME (VOIX OFF) : Commencez là où cela devient intéressant, a-t-il dit. Commencez à un moment où des choses sont sur le point de basculer. Commencez par une question. Ensuite, vous pourrez revenir en arrière, jusqu’au moment qui vous convient. D’accord, mais alors montrez-moi un moment où les choses ne sont pas sur le point de basculer. Allez-y. Exactement. Alors, par où commencer ?
2. Une coupe au noir désigne un plan qui s’achève sur un écran noir. L’on peut cependant continuer à entendre du son.
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PARTIE 1. L’attente.
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1. EXT. JOUR Vent et pluie battante.
Je suis sous l’abribus juste en face de la ridicule petite galerie marchande. J’ai mon vieux blouson Carhartt bleu usé, mais le temps que je monte la colline, je serai trempé. Nous sommes vendredi matin, c’est le dernier jour de ma première semaine. J’attends qu’il arrête de pleuvoir, au risque d’arriver en retard, ou j’arrive en cours trempé comme une soupe ? De toute façon, on me regarde toujours bizarrement. Cela fait une semaine que nous sommes assis en cercle et que nous portons des autocollants avec nos noms dessus. La plupart ont déjà l’air de se connaître d’autres écoles du coin. Des gosses qui sentent l’argent. Qui parlent avec des mots que mon cerveau utilise mais qui sont à des kilomètres de ma bouche. Des gosses pas comme moi. – Pas de parapluie ? La voix est rugueuse, mais les mots sonnent clair. Je me retourne. Elle porte un de ces longs manteaux noirs North Face qui coûtent dans les cent cinquante balles. La moitié supérieure 9
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de son visage est masquée par l’immense parapluie blanc qu’elle cale sur son épaule, mais je vois sa bouche et son cou le long duquel courent d’épaisses tresses noires. Je regarde derrière moi, puis me retourne vers elle. – C’est à moi que tu parles ? Elle incline son parapluie et dévoile son visage. Elle est métisse. Des yeux noirs brillants. De petites taches de rousseur parsèment ses pommettes. Et elle sourit. Non, elle me dévisage. – Oui, Travis, c’est à toi que je parle. Des gouttes de pluie tombent du bord de son parapluie, tandis qu’elle, en dessous, est au sec et à l’abri. J’ai envie de détourner le regard. Elle fronce les sourcils. – Travis Bickle ? De Taxi Driver ? Je sais très bien de qui elle parle, mais je ne réagis pas. Elle lève sa main gauche en mimant un revolver qu’elle pointe dans ma direction. Je regarde la pluie tomber sur ses doigts et remarque à l’un d’eux une bague qui ressemble à une mini-boule à neige en ambre. Je baisse les yeux. Sous son manteau sortent de fines jambes serrées dans un jean slim noir et plantées dans des All Stars noires. – Tu es en cours de cinéma, non ? dit-elle. Je lève les yeux en tournant légèrement la tête, pour essayer de ne pas avoir l’air trop mal à l’aise. 10
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Elle me dévisage. Ses sourcils sont levés, interrogateurs. – Je t’ai vu, dans le cercle, l’autre jour, continue-t-elle. Mon ventre et mes épaules se raidissent. Elle montre du doigt son parapluie. – On partage ? Je regarde derrière elle, mais je sens que ses yeux sont posés sur moi et je fais non de la tête. – Nan, c’est bon. Elle me regarde bizarrement l’espace d’une seconde, puis hausse les épaules. – Comme tu veux. On se voit en cours, Travis. Puis elle part. Je regarde son parapluie flotter dans la pluie jusqu’au feu rouge, traverser la rue, puis tourner vers le cimetière de l’église et disparaître. Bon choix. T’es pas là pour te faire des amis, mec, tu te souviens ? Je regarde mon téléphone : 8 h 50, vendredi 6 septembre. Plus de sept nuits. Qu’est-il en train de faire, en ce moment ? Une vieille dame entre sous l’abribus à ma droite en ouvrant et en fermant son petit parapluie violet comme si elle pompait un pistolet à eau.
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– Eh bien, quel temps, hein ? dit-elle en ouvrant son sac et en se mettant à chercher quelque chose dedans. Je regarde les gouttes de pluie tomber du toit de l’abribus. – J’ai dit « quel temps », jeune homme ! Je sens qu’elle me regarde. Je me tourne vers elle. Ses cheveux sont couleur toile d’araignée. Elle me dévisage. Vous voulez ma photo ? – On n’est pas bavard, hein ! dit-elle avant de regarder ailleurs. Je ne réponds rien, quitte l’abribus et commence à marcher sous la pluie.
C’est moi qui ai choisi de venir ici. C’est moi qui ai choisi de devoir prendre deux bus pour aller dans un lycée de l’autre côté de la ville. Maman et papa ne m’ont même pas demandé de me trouver un petit boulot. Papa a dit que tant que j’allais en cours, ils seraient contents de me donner un peu d’argent de poche, et si je me débrouille bien, ce que j’ai mis de côté en bossant avec Tommy cet été devrait me durer jusqu’à Noël. Je n’avais jamais eu de carte de bus avant. Je n’en avais jamais eu besoin. Ils avaient des cours de cinéma dans mon lycée de quartier, et j’aurais pu y aller à pied. Mais Tommy a commencé à travailler pour de bon avec son oncle en tant qu’apprenti maçon, et Zia doit bosser au supermarché pour prouver à son père qu’il est assez mature pour rejoindre l’affaire 12
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familiale, alors ce n’est pas comme si j’avais pu traîner avec eux. En plus, le cours de cinéma qu’ils ont ici avait l’air canon. De la théorie, des trucs comme ça, mais le dépliant disait qu’il y aurait beaucoup d’écriture et de pratique aussi. Je réussirai peut-être à faire quelque chose de toutes ces idées. C’est pour ça que je suis venu là. Un nouveau départ. Une page blanche. Et c’est suffisamment loin pour que personne ne me connaisse. Et suffisamment loin pour que personne n’ait entendu son nom. J’arrive en cours, trempé. Tout le monde me regarde. J’essaie de pencher la tête en avant sans que ça se remarque trop. Relève la tête, espèce d’imbécile. Les tables sont installées en fer à cheval face au tableau. Fini les cercles et les étiquettes. Le prof est à moitié assis sur son bureau. Je regarde immédiatement au fond de la classe. La fille au parapluie est assise, là, à l’angle gauche. La chaise à côté d’elle est libre. – Alors comme ça, il pleut ? demande le prof. Quelques élèves s’esclaffent. Je me sens rougir et je balaye du regard toute la classe pour trouver une autre place libre. Mais il n’y en a pas. – Assieds-toi, on était en train de parler de nos films préférés.
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Il a l’accent du coin, avec un petit quelque chose d’ailleurs aussi. Il est plus jeune que la plupart des profs que j’ai eus, mais ça ne veut pas dire grand-chose. Je me dirige vers le fond de la classe sans regarder personne et je m’assois à côté de la Fille au Parapluie. Mes chaussettes sont trempées et mon jean me colle aux jambes. Il y a quelque chose d’emprisonné dans l’ambre de la bague qu’elle porte, et ça me fait penser au moustique de Jurassic Park. Elle ne me regarde pas. Eh ben ne la regarde pas, alors. Le prof reprend. – Alors. On a eu Twilight, Avatar, et quel était le dernier ? Un élève aux cheveux blonds et à la peau bronzée lève la main. – Avengers, monsieur. Le prof tend son doigt vers lui. – C’est ça. The Avengers. Merci. Tu peux baisser la main, et on oublie les « monsieur », d’accord ? Je m’appelle Noah. Je vous propose qu’on s’appelle par nos prénoms. Super. Encore un de ces profs « cool » qui veut faire ami-ami. Appelez-moi Noah, je suis comme vous, soyons potes. Je vais te dire un truc, Noah, et si on n’était pas potes, hein ? Et si tu nous apprenais des trucs sur le cinéma, et le reste, tu te le mets… – Y a-t-il quelqu’un ici dont le film préféré ne soit pas un gros blockbuster hollywoodien ? Je n’ai rien contre les 14
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blockbusters, mais il n’y a pas que ça. Toi, par exemple, au fond ? C’est moi. Tout le monde se tourne vers moi et me regarde. – Hé, Waterboy3 ! me lance le blond en me regardant droit dans les yeux. Presque tout le monde se met à rire. Je sens des aiguilles brûlantes me piquer le visage et mes poings se fermer sous la table. Je l’avais repéré dès le premier jour. Il a une tête à faire des pubs pour dentifrice. Le prof est maintenant debout, et je remarque qu’il prend soin de lui. Ses cheveux sont noirs et bouclés, comme le seraient les miens si je les laissais pousser, mais il a une petite barbe de trois jours que je n’aurai pas avant des années. Il porte un jean noir et une chemise en lin bleu ciel, et ses épaules ont l’air carrées. Noah. Je ne sais pas si je réussirais à le battre, mais je pense qu’il sait se défendre. Ses yeux sont posés sur moi. Comme ceux de toute la classe. La Fille au Parapluie s’est tournée vers moi. T’as intérêt à trouver quelque chose de bon. Je regarde droit devant moi, et pendant que des gouttes de pluie tombent de ma bouche, je dis « Léon ». Une lueur passe sur le visage de Noah et il change d’expression, comme si, après avoir entendu ma réponse, il avait à présent envie de voir ce qui se cachait derrière mon visage. 3. The Waterboy est un film qui raconte l’histoire d’un garçon un peu benêt qui rêve de devenir footballeur. En attendant, il décide d’offrir à tout instant de l’eau aux joueurs de foot pendant leurs matchs. 15
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Dans la classe, certains élèves ont l’air perplexes, et ne savent pas qui regarder, entre le prof et moi. Et même si je n’ai aucune envie qu’on me regarde, je ne suis pas mécontent de moi. Je l’ai surpris. Le blond regarde la Fille au Parapluie, au fond de la classe, et je sens qu’elle est en train de sourire. Noah sourit toujours, lui aussi, et il a incliné la tête comme s’il était en train de se rappeler quelque chose. Puis il hoche la tête de façon approbatrice. – Je vois. Intéressant, comme choix. La Fille au Parapluie lève la main. – Moi aussi j’adore ce film, monsieur… je veux dire, Noah. Noah la regarde, puis me regarde, et j’ai l’impression que tous les autres deviennent flous. – Très bien. Vous pourriez vous mettre en binôme, alors. Il tape dans ses mains et toutes les têtes pivotent vers lui. – Bien. Vous allez tous vous tourner vers votre voisin. Si vous ne vous connaissez pas, alors présentez-vous. Vous avez quinze minutes. Je veux des discussions : les plus beaux films, les pires, les films importants, les films les plus drôles, les films qui comptent. Parlez de tout, prenez des notes, raturez, ça m’est égal, il n’y a pas de mauvaise idée, parlez. Allez-y ! Bruits de chaises qui bougent et bavardages. Le blond se retourne encore pour me regarder. Je m’essuie le front avec
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le dos de ma main, et de l’eau froide me coule jusqu’au coude. – C’est une histoire d’amour, tu sais. Léon, dit la Fille au Parapluie. Elle fait des petits dessins sur la couverture de son blocnotes A4 ligné neuf. Je retire ma veste et je la suspends au dos de ma chaise. Mon T-shirt noir est sec, mais je sens que mes bras sont froids tandis que je sors mon carnet de mon sac. Il est neuf. À spirale. J’extrais de celle-ci mon stylo-bille et j’ouvre le carnet, en contractant mon biceps plus que nécessaire. Je ne la regarde pas. Je suis content qu’elle soit à ma droite. – Non, ce n’est pas une histoire d’amour. Je commence à écrire la date, comme si on était encore en primaire, et puis je la raye, en espérant qu’elle n’aura rien vu. – Bien sûr que si, répond-elle. Ça n’est pas une histoire d’amour conventionnelle, mais c’est une histoire qui parle d’amour. – Ça parle de vengeance, dis-je. Je rajoute une couche de rature sur la date tout en continuant à contracter mon bras et je sens une odeur de shampooing au concombre. La Fille au Parapluie arrête de griffonner. Rien que parce qu’elle a vu ce film, je crois qu’elle me plaît, mais ce n’est pas une histoire d’amour. 17
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– Non, ça commence par de la vengeance, c’est ce que la fille pense vouloir, mais ça parle de sacrifice. De quelqu’un qui choisit d’aimer. Je la regarde. Mais qui parle comme ça ? Sa peau a la couleur du sable mouillé, comme celle de papa, et son oreille n’a presque pas de lobe, comme celle d’un elfe. – Alors on ne voit pas la même chose, dis-je. – Et c’est pour ça que c’est un bon film ! Une histoire d’amour tragique. Et une bande originale canon, aussi. Je m’appelle Leia. Je cligne des yeux un peu trop longtemps. C’est une blague. Elle pose son stylo et me tend la main. Leia ? Je regarde la classe. Tous les élèves sont plongés dans leurs discussions et, à cet instant précis, j’ai l’impression d’avoir grandi. Comme si l’école était déjà loin derrière moi. Je lui serre la main. Elle est douce et fraîche, et deux fois plus fine que la mienne. – Je m’appelle Luke4. Et elle me sourit, sa main toujours dans la mienne.
4. Luke et Leia, prénoms des héros de la saga Star Wars.
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2. Dès que j’arrive dans un lieu que je ne connais pas, j’imagine toujours que c’est un décor de cinéma. Je pense à la façon dont chaque brique, chaque mur, chaque porte, chaque angle de rue et chaque toit a été choisi et construit par quelqu’un. Je me dis que les gens qui vont et viennent dans ces lieux sont des personnages en train de jouer leur rôle et, surtout, je suis conscient qu’à tout instant quelqu’un pourrait être en train de me regarder. Je me dirige vers le parking du lycée et passe devant la cafétéria. Il ne pleut plus, mais le ciel est toujours aussi humide qu’un lave-vaisselle et mes chaussettes sont toujours mouillées. J’ai eu du mal à suivre les deux heures de culture & communication et l’heure d’anglais. J’aimerais tellement avoir seulement des cours de cinéma sans ces deux autres matières, mais j’en ai besoin pour les notes si jamais je voulais aller en fac. En fac ? Ça fait qu’une semaine que t’es au lycée et tu te prends déjà pour Stephen Hawking ? – À plus, Waterboy ! me lance le blond. Il est devant les portes à deux battants en compagnie d’un type carré du genre rugbyman et d’un roux du genre skateur. Il lève son pouce de façon sarcastique et me gratifie d’un de 19
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ses sourires de pub pour dentifrice. Connard. Je continue à marcher en le fixant des yeux et je soutiens son regard, le menton relevé, jusqu’à ce que le mur du bâtiment d’accueil ferme le plan. – Connard. – Tu parles tout seul ? Et, surgissant de nulle part, elle est là, à ma droite, son pas calé sur le mien. Elle a roulé son parapluie qu’elle tient comme une canne. Ses yeux sont au niveau de ma bouche. Elle est vraiment mignonne. – Je n’ai pas voulu te faire peur, dit-elle en souriant. – Mais tu ne m’as pas fait peur, je réponds en regardant droit devant moi. L’allée est faite des mêmes briques rouges que les bâtiments. – Tu as oublié mon nom, ou quoi ? Elle hausse les sourcils. Je lui jette un coup d’œil puis regarde ailleurs. – Comment j’aurais pu oublier ton nom ? Tu es la princesse. Et tandis que nous marchons en direction du parking, j’imagine la caméra en train de tourner autour de nous tout en s’éloignant. – Tu étais où, au collège ? dit-elle, et la caméra tombe par terre comme une boule de bowling. Mon ventre se noue. Tommy doit passer me chercher. 20
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– J’étais pas dans le coin, dis-je tout en cherchant dans le parking une Peugeot 306 bleue et en espérant qu’il ne sera pas encore arrivé. Puis le téléphone de Leia se met à sonner et me sauve. Nous nous arrêtons. Elle regarde l’écran et appuie sur Refuser. – Pas important ? dis-je. Elle regarde toujours son téléphone. – Ah, les frères, dit-elle dans un soupir avant de glisser son téléphone dans sa poche. Qu’est-ce que tu as pris d’autre, comme matières ? Elle a un frère. Je regarde par-dessus son épaule si Tommy est là. – Culture & communication et anglais. – Moi aussi, enfin, pour l’anglais. On doit être dans des classes différentes. – Ça doit être ça. Mais pourquoi est-elle encore en train de me parler ? Qu’est-ce qu’elle veut ? – Pourquoi tu étais à l’arrêt de bus si tu as une voiture ? demande-t-elle. Tu as dix-sept ans ? Bon sang, elle pose plus de questions que Lois Lane5.
5. Lois Lane est un personnage des comics de Superman. Journaliste, elle pose souvent beaucoup de questions. 21
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Une bande de filles aux faux airs de groupe pop passe devant nous et commence à descendre la colline. Je secoue la tête. – Non, le mois prochain. C’est un ami qui passe me prendre. Leia hoche la tête. – Il est plutôt cool, tu ne trouves pas ? Je veux dire, Noah ! Je hoche la tête à mon tour. Elle dit : – Ce truc qu’il a dit sur le fait de prendre des notes dans un carnet, c’est trop vrai. J’en ai tenu un pendant des années. Je pense au carnet qui se trouve en ce moment dans mon sac et revois tous ceux qui sont sous mon lit, remplis d’idées ; des phrases toutes seules, des choses que des gens ont dites, des pensées, des rêves, des souvenirs, des fragments de scènes, des choses que je ne pouvais dire à personne mais qui avaient besoin de sortir. Je ne dis rien et me contente de la regarder. Il y a quelque chose dans ses yeux. – Celui-ci est un peu paresseux, dit-elle en montrant son œil droit. Juste un peu. J’avais un cache-œil quand j’étais petite. Je tourne la tête et je fais semblant de regarder que personne n’arrive sur la route. Leia me donne un petit coup sur le coude. – T’inquiète pas, je ne suis pas vexée. Aaaaaaarrrggggghhhhh. 22
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Je me retourne vers elle et me frotte le coude, même si je n’ai pas mal. Elle hausse les épaules. – Comme un pirate ! Un cache-œil ! – Amusant. Ça avait l’air un peu sarcastique. – Je veux dire, je ne trouve pas ça amusant que tu aies un cache-œil… – Mais non, je n’en ai plus ! Mais j’en ai eu un. – Oui, c’est ce que je voulais dire. Il faut que j’y aille. – Je pensais que tu avais un ami qui venait te chercher ? – Oui, il faut que je l’appelle. À plus. Je commence à rebrousser chemin et sors mon téléphone. Je l’entends dire : – Oui. À plus, Skywalker. Je sens qu’elle est en train de me regarder, mais je ne me retourne pas. Je ne suis pas là pour me faire des amis. Même si ce sont des amies mignonnes qui s’y connaissent en cinéma. J’entends le klaxon avant de voir la voiture. Notre passeport bleu pour la liberté. Passée entre les mains des trois grands frères O’Hara, et qui appartient aujourd’hui à Tommy. Il s’arrête devant l’accueil et la portière passager s’ouvre.
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– Hé, tête de nœud ! Alors, c’est comment, la grande école ? Tommy, c’est mon plus vieil ami. On se connaît depuis qu’on a trois ans. Il est le dernier d’une fratrie de quatre frères, qui ont tous un an d’écart et sont tous des copies conformes de leur père, Micky : un catholique irlandais, aux cheveux noirs, au menton carré, aux longs membres et aux yeux bleu foncé. Papa et Micky se connaissent depuis les bancs de l’école. Tommy était de loin le meilleur joueur de foot de notre âge. Moi, je me débrouille pas mal, mais lui, c’était autre chose. Il a joué dans l’équipe junior d’Aston Villa jusqu’à ce qu’il se fasse virer pour problèmes de comportement. Quand ça tourne mal, même si je suis plus carré que lui, je suis content de l’avoir à mes côtés. Un jour, il a mordu un chien. On avait neuf ans et Dusty, le chien de monsieur Malcolm, nous avait pris en chasse après qu’on avait volé des pommes dans son jardin. Alors qu’on était en train de courir dans l’allée derrière le supermarché, Tommy s’était arrêté net, avait fait demi-tour, hurlé comme s’il se prenait pour un loup-garou, et quand Dusty lui avait sauté dessus, il l’avait empoigné, plaqué au sol comme un lutteur et mordu au cou. Dusty avait poussé un gémissement et détalé sans demander son reste. Tommy, lui, est resté assis par terre, un grand sourire sur les lèvres,
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à me regarder. Aujourd’hui encore, il ne manque pas une occasion de raconter fièrement cette histoire. C’est lui qui a insisté pour venir me chercher aujourd’hui. Sa voiture a connu des jours meilleurs, mais elle a le mérite d’exister, et elle roule. – Alors, comment ça s’est passé ? dit-il en se penchant vers le pare-brise pour regarder les bâtiments du campus. Ça me fait bizarre qu’il soit là. Comme si je n’avais pas envie qu’on me voie avec lui. Il porte une salopette grise pleine de taches et un T-shirt noir, et ses mains et ses joues sont éclaboussées de peinture blanche. Sa voix est grave et une potentielle moustache ombre sa lèvre supérieure. Une fille plus âgée que nous, portant un casque audio hors de prix et une veste en jean, passe à côté de la voiture. Tommy la klaxonne et je sens mon estomac se nouer. Quand elle se retourne, je baisse la tête. – Hé, princesse ! On peut t’emmener quelque part ? Il a passé la moitié de son corps par la fenêtre. Je fais semblant d’attacher mes lacets en attendant qu’il ait fini. – Comme tu veux ! Tu sais pas ce que tu perds ! Il me tape sur l’épaule. – Tu la connais ? Elle était carrément bonne. Qu’est-ce que tu fous ? Je me redresse et je secoue la tête. 25
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– On peut y aller, maintenant ? Alors que nous descendons la colline, nous passons à côté de Leia. Elle est au téléphone, son parapluie coincé sous le bras. Je détourne la tête. – Bon, et alors ? Nous nous arrêtons sur le parking du supermarché, derrière une BMW noire, et Tommy allume une cigarette. – Ça va, dis-je. – Ça va ? Ça a intérêt à être mieux que ça, Luke. J’ai mis presque une demi-heure pour venir, mec. Tu prends quel bus ? J’entrouvre ma fenêtre. – Le 87 et le 50. – Deux bus ? Merde, j’espère au moins qu’ils t’apprennent des trucs importants. Tommy me tape sur la jambe. – Et les filles, hein ? Et je revois Leia, avec ses deux doigts tendus vers moi comme un revolver. – Chais pas. J’ai pas vraiment fait gaffe. – Ouais, d’accord, tu te la joues Luke Henry le cavalier solitaire ? Les filles classes, elles aiment bien les durs, hein ! Juste, oublie pas de m’en envoyer une, une fois que tu seras casé, hein ? Il lève le doigt comme un homme politique. – Il faut partager, Lukey. 26
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– Tu ressembles à ton vieux, Thomas. – Et pas toi, peut-être ? Il tire longuement sur sa cigarette et baisse les yeux vers ses vêtements. – Il faut bien qu’il y en ait qui bossent dans la vraie vie, mec. Tout le monde peut pas être un intello.
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3. INT. VOITURE – JOUR Gros plan sur la bouche de TOMMY pendant qu’il tire sur une cigarette. Un JEUNE HOMME est assis à côté de lui, le paysage qui se trouve derrière eux en arrière-plan est flou.
Tommy éteint le moteur et nous attendons là, tous les deux, à l’arrière du supermarché. D’immenses poubelles industrielles sont alignées à côté de la porte de secours, il flotte dans l’air une sorte de grisaille, et même si je n’ai pas envie de le dire, on ne la voit que dans cette partie de la ville. Tu viens de le dire. Quoi qu’il en soit, cette grisaille me rappelle que je suis chez moi, et je sens peu à peu les tensions quitter mon corps. – Qu’est-ce qu’il a dit, Zia ? je demande. Tommy jette son mégot par la fenêtre. – D’attendre dehors, et qu’il se pointerait. Il est quelle heure ? Je regarde mon téléphone. – Quatre heures et demie. Tu devrais avoir un de ces désodorisants, mec, tu sais, là, les petits sapins. – Qu’est-ce que tu insinues ? Ma bagnole pue, c’est ça ? – Comme un cendrier. 28
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– Tu préfères marcher, peut-être ? Mon téléphone bipe. C’est un texto de papa. Coment cest passé ta prmier semaine mon grand ? BisePapa Je l’imagine, allongé sur le dos, sous une vieille voiture cabossée, mettre dix minutes à écrire ce message avec son pouce si gros qu’il appuie sur quatre touches à la fois. Bien, merci. À demain Tommy siffle. – Bon sang, qu’est-ce qu’il fait ? Je regarde en haut du bâtiment en béton. – Il doit être surveillé. Comment il a dit que le manager s’appelait, déjà ? – Chais pas. Mais je meurs de faim. Puis la porte de secours s’ouvre légèrement et la tête de Zia apparaît dans l’entrebâillement, telle une petite sentinelle suricate. Il jette un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, puis nous fait un signe. Il a abandonné sa barbe de bûcheron pour retrouver une petite barbe de trois jours et porte un filet à cheveux sur la tête. – On dirait ma mère qui sort de la douche. – Ouais, sauf que ta mère, elle a plus de barbe que lui.
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Il essaye de me broyer la jambe, mais j’attrape son poing et je le serre. – Okay, okay, c’est bon, Luke ! Je maintiens la pression encore une seconde, puis je desserre la main et j’ouvre ma portière. – Ouais, les mecs ! souffle Zia lorsque nous arrivons devant lui. Sa peau fait ressortir le blanc de ses yeux. On se checke, et puis il dit « Attendez-moi ici » et repart. La porte de secours se referme et Tommy et moi nous retrouvons seuls, le dos collé au mur. Tommy montre du doigt la caméra de surveillance orientée vers le parking. Je hoche la tête. La porte s’ouvre et Zia me tend une petite boîte en carton déchirée. Dedans, j’y vois des Babybel, un paquet de biscuits à la confiture à moitié ouvert et une cannette de Red Bull. Je regarde Zia. – Qu’est-ce que c’est ? Zia fronce les sourcils. – Le dîner. Tommy regarde dans la boîte. – Un dîner pour qui ? Tu nous as pris pour des camés ? – Si t’en veux pas, personne t’oblige, mec. Je dois faire gaffe à ce que je prends ! On doit mettre les articles abîmés dans la réserve, et si j’abîme des trucs chers, Pete la Pine balise. Tommy s’empare d’un Babybel. 30
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– T’aurais pas pu prendre des chips ou un truc comme ça ? Zia me reprend la boîte des mains. – Écoute, si tu veux passer commande, t’as qu’à aller chez KFC, okay ? Je ne suis pas serveur, moi. Tu en veux ou pas ? Je pose ma main sur le carton. – Bien sûr. Merci, mec. Tu sors à quelle heure ? Zia lâche le carton et soupire. – Dix heures. On doit encore approvisionner les étagères pour l’équipe de demain. Il gratte sa barbe velcro. Tommy ouvre un Babybel, et on reste là, tous les trois, sans rien dire. Un employé de supermarché, un apprenti maçon et moi. Il y a un an, on portait encore l’uniforme de notre école. Zia claque des doigts. – Yo, écoutez-moi ça. J’ai un peu réfléchi : et si on faisait des mises à jour ? Comme avec les téléphones, sauf que là, ce serait avec les amis et la famille. Tommy me regarde et lève les yeux au ciel. Zia continue. – Voilà comment ça se passerait. C’est comme si j’avais mon pote Tommy, en mode normal, okay ? Sauf que j’ai envie de le mettre à jour, parce que le nouveau a de meilleures qualités, genre il ne te demande jamais s’il peut te taxer un peu d’argent, il dit pas que des conneries et il nous met pas dans la merde. 31
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Tommy bouscule Zia et lui lance : – Ferme-la, mec. Et pourquoi ce serait moi qui serais mis à jour ? Toi aussi tu dis des conneries tout le temps. Je souris. – Pas mal, comme idée, mec. T’as inventé ça aujourd’hui ? Zia hoche la tête et répond : – J’ai rien d’autre à faire quand j’empile des paquets de sucre. – Ouais, eh ben j’ai l’impression d’avoir déjà entendu ça quelque part, dit Tommy. Zia fronce les sourcils. – Ta gueule, c’est mon idée. Il faut que je bosse un peu dessus, mais ça pourrait être pas mal. Tommy sourit, la bouche pleine de fromage, et lui dit : – Alors tu vas te trouver un vrai taf ? Zia le regarde. – Peut-être, ouais. Derrière la porte, on entend un cliquetis. Zia se retourne. – Faut que j’y aille. Repassez me prendre plus tard, okay ? On acquiesce. Checks. Tommy et moi nous dirigeons vers la voiture, lorsque Zia m’appelle : – Lukey ! Nous nous arrêtons et nous retournons. – Plus qu’une semaine, c’est ça ?
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Tommy baisse les yeux. Je hausse bizarrement les épaules. Zia fait son sourire de bon Samaritain. – Appelle-moi si t’as besoin d’en parler, okay ? Puis il se glisse derrière la porte qui se referme, et nous laisse, Tommy et moi, silencieux, immobiles. J’ai les yeux rivés par terre. – Ça va aller, Lukey ? – C’est bon. Je commence à marcher. En arrivant près de la voiture, Tommy fait un geste vers le carton. – Yo, le Red Bull, c’est pour moi. J’ouvre ma portière tout en le regardant. – Bien sûr. Il ouvre sa portière. – Qu’est-ce qu’on fait, alors ? Un petit FIFA chez moi ? Je hoche la tête. Il sourit. – Mettre à jour ses amis, je me marre. Je fixe longuement le supermarché, la caméra de surveillance, et imagine une pièce noire avec un mur recouvert d’écrans en noir et blanc. Je zoome sur l’un d’eux et me vois, debout à côté de la voiture, en train de regarder l’objectif. Encore une semaine. Est-ce qu’il pense à moi ?
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4. Maman a dit : la vie, c’est comme un disque qui tourne en boucle ; il faut juste apprendre à aimer la chanson. Il est un peu plus de minuit lorsque Tommy me dépose devant chez moi. Maman travaille de nuit le week-end, et comme elle éteint le chauffage quand elle part, j’ai l’impression d’entrer dans une grotte vide. Je balance mes chaussures et je monte l’escalier. L’ampoule nue du palier projette un rond de lumière sur le plafond et les murs. Debout devant la porte de ma chambre, je vois le palier continuer sur ma droite, vers sa chambre. Je sens qu’elle m’attire. Comme toujours. Comme s’il y avait encore un peu de lui dedans. Alors je marche vers sa porte. Le bois peint et vernis, et quelque chose qui bat derrière. La poignée bon marché en alu. Et gravées dans le blanc, les lettres noires et irrégulières : CHAMBRE DE MARC Je me souviens être resté en pyjama sur le palier juste ici, les cheveux encore mouillés après le bain que je venais de 34
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prendre, pour l’entendre écouter le premier album d’Eminem. Conscient qu’il y avait des gros mots, mais ne les comprenant pas vraiment et comme ayant envie d’être mis dans la confidence. J’imagine l’intérieur de la chambre, à présent. Le lit parfaitement fait et ses haltères en dessous. Les affiches de football. Les étagères en contreplaqué noir recouvertes de trophées, intouchés depuis bientôt deux ans. Deux ans d’attente, à tout retenir, à forcer pour que tout rentre à sa place. Je me passe les mains sur le visage. Il n’y en a plus pour longtemps, maintenant. Je referme la porte de ma chambre derrière moi et je prends Léon sur l’étagère des DVD. J’éteins la lumière, j’ouvre mon ordinateur portable posé sur ma table de chevet, l’oriente vers mon oreiller, insère le disque et m’allonge sur ma couette. Le logo de la Columbia Pictures apparaît, avec la femme à la torche sur fond de trompettes, et je sens le petit frisson dans mes veines. Ma tête s’enfonce dans l’oreiller pendant que la caméra vole au-dessus de l’eau, puis des arbres, et les cordes commencent à jouer, le nom des acteurs défile et tout va bien. J’arrive à aller ailleurs. Je m’apprête à m’évader. La lumière du matin coupe mon plafond en deux. Je regarde la fissure qui parcourt le plâtre depuis l’angle vers
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l’abat-jour comme une fine racine noire et je palpe mon visage. Je me baisse vers mon sac, en sors mon carnet, attrape un stylo posé sur ma table de nuit et…
Des trombes d’eau. Derrière, Leia qui me dévisage. Ses cheveux entourent sa tête comme les énormes coupes afro des vieilles séries policières des années 70. Elle porte le même grand manteau noir, mais cette fois, il n’est pas fermé et dévoile un grand V de peau nue. C’est comme si on était dans une tente, dans un nuage ou un truc comme ça, tout est blanc de pluie. Leia se passe la langue sur les lèvres, lève la main et tend deux doigts vers moi. La pluie tombe sur sa main et son visage devient flou. Et puis il y a un feu, dans son dos et à ses côtés, de grandes flammes qui ne la touchent pas mais dont on dirait qu’elles l’entourent. Son visage redevient net, elle porte un cache-œil et il ne pleut plus. Elle incline la tête. Elle sourit, puis sa bouche mime un coup de feu et elle fait un pas en avant, les doigts toujours tendus, elle s’avance et son manteau tombe ouvert. Des flammes qui dansent. Elle s’approche encore, et sa peau, de plus en plus près, et le feu derrière elle, et encore plus de peau, et toujours près et.. Je pose mon stylo et lève les yeux vers le plafond. Bon sang, mais à quoi ça rime, tout ça ? Tu crois qu’elle rêve de toi, elle ? Mon ordinateur portable est resté allumé toute la nuit. Je l’éteins, puis me glisse par terre, en position de pompes, sur 36
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le parquet. Je pousse sur mes bras, je sens la chaleur gagner mes épaules et je souris. Trente pompes, cinquante abdos, et une seconde série. Tous les matins depuis deux ans. Au moins, mon corps sera prêt, lui. J’entends la télé en descendant. Maman est allongée sous sa couette, sur le canapé, vaguement en train de regarder un type imposant cuisiner du poisson. Les rideaux sont ouverts. La vieille horloge en bois vernis de papa, en forme de Jamaïque, égrène les secondes aussi régulièrement qu’un métronome de cheminée, entre le trophée de Marc de champion sur 800 mètres des moins de seize ans et une photographie sous verre sur laquelle on nous voit, lui et moi, plus jeunes, sur un portique d’escalade, lui en train de se balancer et moi en train de le regarder. – Fais-nous un peu de café, Luke. Ses yeux lourds ne quittent pas l’écran. INT. JOUR Gros plan : des bulles et un nuage de vapeur s’échappent d’une bouilloire en plastique.
Je regarde fixement par la fenêtre au-dessus de l’évier, le lait à la main, pendant que la bouilloire chauffe. Le petit carré qui nous sert de jardin est envahi par l’herbe, et à côté 37
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de la barrière, je vois le vieux ballon de foot en cuir dégonflé perdu dans l’herbe comme un galet blanc. Je mets du café lyophilisé dans le mug décoré d’un grand chat noir et je verse de l’eau jusqu’aux trois quarts tout en remuant. Je secoue la brique de lait comme si je faisais un cocktail, la frappe sur le buffet pour faire de la mousse comme me l’avait montré Marc, et j’en verse un peu dans le café, tout en continuant à remuer doucement jusqu’à ce que le tourbillon de crème monte jusqu’en haut du mug. Il y a des gens qui ont une machine qui fait ça pour eux ; chez nous, on le fait soi-même. Maman a les yeux fermés et elle respire par la bouche. Je m’agenouille à côté du canapé, je pose le mug par terre et je remarque qu’elle porte toujours sa tenue d’infirmière sous la couette. Sa peau est pâle, et avec ses cheveux clairs relevés en queue-de-cheval, elle fait jeune, pour une maman. J’approche ma main de son visage. Ma peau est plus foncée que la sienne, mais plus claire que celle de papa, et ça me fait penser aux gènes et aux brins de codes entremêlés. Puis je vois la photo de Marc dans sa tenue d’Aston Villa junior, coincée entre le coussin qui lui sert d’oreiller et l’accoudoir du canapé. – Maman. Maman, pourquoi tu ne vas pas te coucher ? Je pose ma main sur son épaule. Elle se réveille en sursaut et se relève immédiatement, en renversant le café sur mes genoux. Je tombe en arrière et 38
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pousse un cri lorsque le café traverse mon pantalon de jogging et me brûle les cuisses. Maman a l’air terrifiée. – Luke ! Elle se précipite sur moi en manquant de me tomber dessus et m’attrape par les épaules. – Tu n’as pas trop mal ? La photo de Marc glisse par terre. Je sens la brûlure me mordre la peau. – C’est bon, maman. Ça va aller. Elle aperçoit ensuite la photo et me lâche pour la récupérer. Puis elle repousse la couette et voit la tache marron foncé qui s’étale sur la moquette couleur crème. – Oh, regarde ce que tu as fait ! Il faut que tu fasses plus attention, Luke. – Moi ? – On va devoir laver la moquette. Va chercher un torchon, vite ! Je me dirige donc vers la cuisine, en sentant la brûlure battre dans mes cuisses, pour prendre un torchon afin de nettoyer la tache que je n’ai pas faite.
Les murs, ça marche dans les deux sens. Ce qui vous protège peut aussi vous séparer.
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5. – Bien sûr, qu’il y a une différence ! Ça, ce sont des Honey Nut, papa. Il y a du miel et des noix dedans… – Mais je ne veux pas de miel ni de noix. J’éclate de rire. Zia imite la voix de son père et tient les deux rôles de cette petite comédie : il se recroqueville, fait semblant de remonter ses lunettes, rien ne manque. Tommy et moi, assis sur le canapé en cuir vert citron, formons son public. J’aperçois nos reflets sombres se découper sur l’écran noir de l’immense télé qui se trouve derrière lui. – Tu rigoles, papa ? Allez, on se fait un petit extra ! – C’est pas un extra, que je veux, c’est un petit déjeuner. – Mais papa, tu es le Roi de la Moquette des West Midlands, allez, fais chauffer la carte bleue et achète-toi des céréales un peu meilleures ! Regarde celles-ci, ça s’appelle des Clusters, ça n’a pas l’air mauvais. – Des corn-flakes. – Et pourquoi pas des Coco Pops ? – Des corn-flakes. – Bon, d’accord, mais on peut au moins prendre les cornflakes aux noix ! – Tu crois que si j’ai réussi ma vie, c’est en mangeant des corn-flakes aux noix ? Qu’est-ce qui ne va pas, chez toi ? 40
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Tu adorais les corn-flakes, mais ce n’est plus assez bien pour toi, maintenant ? Je ris puis Zia arrête son petit sketch. Je lui fais un signe de tête approbateur. – T’es vraiment bon, mec. Zia s’incline pour saluer. – Ma vie est ma muse. Il n’a pas idée combien cette phrase sonne bien. Dans un coin de ma tête, je me dis qu’il faudra que je la note dans mon carnet. – Et ton père t’a déjà vu faire ça ou pas ? demande Tommy. – T’es dingue ? D’ailleurs, on ferait mieux d’y aller. Il ne va pas tarder à rentrer. Tommy et moi nous levons. – Tu devrais lui montrer, mec. Ça devient vraiment bon, dis-je. – Bien sûr ! « Hé, papa, Tommy et Luke disent que je ferais mieux de lâcher le job que tu m’as filé et de laisser tomber les grands projets que tu as pour moi et pour la boîte familiale. Ouais, ouais, ils pensent que je devrais me lancer dans le one-man-show. Ils trouvent que j’ai du potentiel. » Sur son visage ne se lit que du sarcasme. Le père de Zia supporte à peine qu’on traîne chez lui, alors qu’on vienne donner des conseils à son fils au sujet de sa carrière… Tommy balaye la pièce des yeux. – Yo. Ta sœur est dans le coin ? 41
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Zia lui donne un coup de coude. – Ta gueule, mec. C’est pas drôle. – Quoi ? Je dis ça comme ça. – Et qu’est-ce que tu dis, Tom ? Tom cligne lentement des yeux. – Je dis juste que Famida est d’une rare beauté et que j’aimerais faire d’elle ma femme. Je ris. Zia fixe Tommy des yeux. Tommy continue. – Ma sexy petite femme cougar. Il ferme les yeux et sourit comme s’il venait de goûter la meilleure glace du monde. Zia fonce sur lui et ils partent en mêlée de rugby. Je regarde leur reflet sur la télé. Zia est arrivé dans notre école en CM1, mais c’est en passant au collège qu’il s’est vraiment révélé. C’était le gosse qui disait toujours la bonne chose au bon moment. Quelques-unes des répliques qu’il avait balancées aux profs étaient magiques. Comme la fois où monsieur Chopping nous avait engueulés en cours de chimie : « Et vous croyez que ça m’amuse de passer mes journées avec des gamins aussi immatures ? » Et là, du tac au tac, Zia lui avait sorti : « Je n’en sais rien, monsieur, il faudrait que je regarde votre historique internet pour ça. » Canon.
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Je leur donne un coup de poing à chacun et ils arrêtent de se battre. Tommy fait craquer son cou et sort une cigarette. Zia lui lance un regard noir. – Si tu crois que ça me fait rire. Allez, on se taille. – Et on va où, d’ailleurs ? je demande. Tommy remet sa cigarette dans son paquet et fait un geste d’ignorance. Zia passe son bras autour de nos épaules. – On s’en fout, on a une caisse ! INT. VOITURE – JOUR Gros plan : un sapin parfumé se balance, accroché au rétroviseur, sur fond de rires de garçons.
Comme nous n’avons nulle part où aller et que Tommy aime juste rouler, alors c’est ce que nous faisons. Je suis à l’avant et Zia a pris place à l’arrière, derrière moi. Il n’y a pas d’autoradio dans la voiture, mais ça nous est égal parce que faire de la voiture sans musique, c’est sympa. Ça fait un peu clip musical muet. Puis j’ai une idée. Nous roulons jusqu’à la maison du vieux monsieur Malcolm et nous dévalisons son pommier, et puis nous nous garons devant notre ancienne école. Cela ne fait qu’un été que nous l’avons quittée, mais c’est comme si ça faisait une éternité. Le portail métallique noir est fermé, et les bâtiments ont l’air tout petits. 43
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– Trou à rat, dit Tommy. Zia acquiesce. – Chargez. Tous les trois alignés face à la grille, les pommes à la main, nous prenons de l’élan et nous essayons d’atteindre les fenêtres des labos de technologie. Je suis le seul à réussir, et ma pomme s’explose sur l’épais double vitrage de la fenêtre. – Bouffe ça, monsieur Nelson. Nous nous arrêtons près du parc de West Smethwick et nous regardons la seconde mi-temps d’un match pour moins de douze ans. Les Jaunes jouent contre les Rouges. Au bout de quelques minutes, Tommy est déjà en train de hurler des instructions à la défense des Jaunes. Quelques-uns des parents nous regardent bizarrement. Les Jaunes gagnent 5-1. Vers quatre heures, nous nous arrêtons chez Neelam sur la rue principale et nous emportons des poissons masala et des bières au gingembre, que nous engloutissons dans la voiture après nous être garés près de l’arrêt de bus. La chaleur de nos plats embue les vitres de la voiture. – On pourrait aller n’importe où, dit Zia, la bouche pleine de naan, pile au moment où je me disais exactement la même chose : que nous pourrions juste choisir une direction et rouler. 44
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Tout ce dont nous aurions besoin, c’est d’essence et d’argent. Tommy hoche la tête et je me demande à quel endroit ils pensent, tous les deux. Londres, Manchester, Paris. – Wolverhampton, dit Tommy. – Quoi ? Il me regarde. – On pourrait aller à Wolverhampton. Je le regarde, étonné. – Wolverhampton ? C’est là que tu voudrais aller ? – Ouais, je vois pas où est le problème… Il prend une grosse bouchée de naan. – Jamie dit qu’à Wolve, les filles sont faciles. Zia s’avance et se penche entre nos deux sièges. – Moi, je ne suis jamais allé à Blackpool. Tommy s’esclaffe : – Et qu’est-ce qu’il peut bien y avoir d’intéressant, à Blackpool ? – Et qu’est-ce qu’il peut bien y avoir d’intéressant à Wolverhampton ? rétorque Zia. Au moins, à Blackpool, il y a des montagnes russes. Tommy réfléchit quelques instants. – Ah ouais, les montagnes russes Pepsi Max, c’est ça ? Zia fait oui de la tête. – Ouais, canon. Moi, j’irais à Blackpool. On devrait aller à Blackpool. Qu’est-ce que t’en dis, Lukey ? On se fait un petit road trip vers Blackpool, un de ces jours ? 45
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Ils me regardent tous les deux, en mâchant en rythme, et c’est comme s’ils étaient dans un monde et moi dans un autre. Je hausse les épaules. – Okay, Blackpool. Super.
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parle de nouveau départ, de vengeance, de famille… et d’amour.
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Car à la fin, tout se résume à l’amour.
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