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Crédits Photos Couverture : Fille : Shutterstock © Ollyy Corbeaux : Shutterstock © Marcin Perkowski Silhouettes : Shutterstock © Alex Emanuel Koch Décor : Shutterstock © Vitalez Shutterstock © CHAINFOTO24 Shutterstock © PachetoKZ Direction : G. Arnaud, G. Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Direction artistique : Elisabeth Hebert Fabrication : Thierry Dubus, Gwendoline da Rocha Composition et mise en pages : Text’Oh ! © Fleurus, Paris, 2017, pour l’ensemble de l’ouvrage. Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-3358-2 Code MDS : 652655 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »

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première partie

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chapitre un Lou se détourna de la fenêtre, étreignit le bras de Malcolm. – J’en suis sûre, ce sont eux, répéta-t-elle. Ses yeux verts avaient foncé. Le rouge marbrait ses joues. Une bouffée d’émotion, un trop-plein. Le jeune garçon maigre alla se rendre compte. Lou le vit mettre sa main en visière, d’abord vers le soleil couchant, puis vers le sud. Sans doute distingua-t-il le go-fast boat longiligne, gris métallisé, qui abordait, moteur au ralenti. À cette distance et dans le crépuscule, il était cependant impossible de distinguer les visages des passagers – ce n’étaient que trois silhouettes. Mais il n’en fit pas la remarque à Lou. – On y va, alors ? demanda-t-il. Tout de suite ? – Oui, on y va. Elle lui sourit, radieuse, attrapa sur le lit la sacoche qui ne la quittait jamais, y glissa sa flûte de roseau, la passa en

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b­ andoulière. Malcolm riait, lui aussi, sous sa coupe afro. « Ce sont eux… » Peut-être Malcolm avait-il finalement eu raison d’accorder à Lou une confiance aveugle depuis quatre mois. Peut-être le lien entre elle et Kosh était-il d’un ordre magique, irrationnel. Quatre mois de séparation, trois mois d’attente, et ce soir… Elle regarda autour d’elle. Ce dortoir. Ces compagnes. Son poste de guet. – Une de vous peut pointer pour moi au réfectoire ? – Pas de problème, je dirai que tu as la dysenterie, répondit une rouquine indolente. Un peu plus âgée que Lou, elle se donnait des airs d’odalisque dégingandée et s’appelait Gretcha. – Tu t’en vas pour de bon ? – Je ne sais pas. On verra. – Moi, je dirai que j’ai gardé la chambre parce que je n’avais pas faim, lança Malcolm. Toutes les filles allongées sur leurs lits autour d’eux, dans le dortoir des aînées, ricanèrent à sa plaisanterie. « Pas faim… » De leurs jours, c’était tellement invraisemblable. Il quitta le dortoir par le passage dérobé des toilettes, Lou glissa encore deux petites perles de bois qu’elle aimait dans sa besace, prit le couteau multifonction sous son oreiller. Ils se retrouvèrent sur le palier.

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Pas de gardien. La tour, médiocrement éclairée au crépuscule par les fenêtres de l’étage, était plongée dans une semi­-obscurité. Tout était devenu rare depuis le déluge : l’électricité, la nourriture, l’eau potable – comme l’espace, l’intimité, le silence, la liberté… Les escaliers étaient vides, encore. Dans un quart d’heure, leurs compagnons et leurs compagnes d’infortune se rueraient vers le réfectoire, il y aurait le personnel du soir, en uniforme, chargé de punir les affamés trop pressés. Il fallait qu’ils aient quitté les lieux avant. Lou repensa fugacement à la question de Gretcha. « Tu t’en vas pour de bon ? » Se pouvait-il que ce soit la dernière fois qu’elle descendait les escaliers ? Peut-être bien. Elle avait appris à ne jurer de rien. Pour l’instant, elle retenait surtout son envie de courir. Ce n’était pas la peine de se faire remarquer et d’attirer l’attention de « Cravache » ou du « Chien », les pires de leurs gardiens. Quatre demi-étages avant le rez-de-chaussée, Malcolm la tira par une manche. – Par ici. Il bifurqua brusquement, se plaqua, un peu plus loin, dans un renfoncement. Lou vint se coller contre lui, cœur battant. Elle n’avait encore jamais osé ce coup-là : devant eux, il y avait le couloir réservé aux gardiens. Une ligne rouge était peinte sur le 13

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sol. À partir de l’instant où ils la franchiraient, ils seraient dans la « zone interdite » : ils ne risquaient pas seulement d’être renvoyés dans leurs dortoirs, privés d’un bol de soupe claire qui tenait mal au corps mais donnait l’illusion d’avoir mangé ; ils risquaient bien pire… – Tu me fais confiance ? demanda Malcolm en se tournant vers elle. Elle hocha le menton, incapable de lancer une plaisanterie comme elle l’aurait voulu. Il sourit pour deux. Il était aussi grand qu’elle, déjà, en dépit de ses onze ans ; avec ses longues jambes, son long corps plus maigre encore depuis le choléra. Mais malgré sa taille, il ressemblait aussi au gamin qu’il était – une sorte d’insouciance –, et il s’amusait chaque fois qu’il défiait les règles, les adultes ; à cette minute, ça se voyait, il s’amusait… – Attends-moi ici, chuchota-t-il. Je vais voir si la voie est libre. – Pas question, Malcolm Kamiesh. On tente le coup ensemble. S’ils te surprennent comme la dernière fois, je n’aurai plus aucun moyen de passer… Malcolm haussa les épaules. – Très bien, chef. Dans ce cas, suis-moi. Et parle moins fort. Ils passèrent la ligne rouge, prirent le couloir. Il lui adressa un visage encourageant, fit deux pas, regarda à droite, à gauche, s’engagea dans un escalier qui semblait creusé dans le mur de la tour. L’équivalent d’un demi-étage. Tous les « enfants isolés » enfermés dans la tour ouest connaissaient ce passage, de réputa14

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tion, mais Malcolm était sans doute celui qui l’avait emprunté le plus souvent. À une époque, avant le choléra, il s’y risquait au moins trois soirs par semaine, pour passer la nuit dehors. Jusqu’à ce qu’il soit pris, un jour, avec son butin… Ils tournèrent, deux fois, Malcolm s’arrêta devant une porte marquée d’une affichette : « Strictement réservé au personnel. » Il mit la main sur la poignée, fit à Lou un signe explicite du menton, en roulant des yeux et en mimant une course avec deux doigts. En cas de mauvaise surprise, il faudrait cavaler à toute vitesse en sens inverse. Lou hocha la tête. – Je sais, murmura-t-elle. Il inspira, théâtralement, baissa la poignée, ouvrit. – C’est bon… suis-moi ! Il montra l’horloge murale, au-dessus de la porte, qui indiquait 18 h 57. – Et dans cinq minutes, à nous la liberté… Un petit rire. – … ou le cachot. Ö Désormais, ils étaient trop engagés – il leur serait impossible de prétendre qu’ils se trouvaient là par erreur. S’ils étaient surpris, ils auraient droit aux châtiments habituels : la privation de nourriture pendant trois à cinq jours, selon l’humeur de la 15

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contremaîtresse ; le cachot, et même le fouet, en public, pour ceux qui, comme Malcolm, récidivaient. Mais le garçon semblait continuer de s’amuser. C’était le côté presque le plus effrayant de leur incarcération : des mômes comme lui n’avaient plus peur de rien. Ni des coups, ni des humiliations publiques, ni, surtout, de leurs gardiens. Lou ne savait quant à elle démêler ce qui, dans son émotion, relevait de la trouille d’être surprise, de l’impatience – la fébrilité, même – de retrouver Kosh, Noah et Ombre. Il fallait qu’elle se calme, sinon elle allait leur faire commettre une erreur. Les bureaux étaient fermés dans les couloirs. Devant elle, Malcolm poussa une porte, silencieux comme un chat. Il sembla hésiter sur le palier, lui désigna une volée de marches vers la droite. Ils descendirent deux niveaux. Elle courait à côté de lui. S’y serait-elle retrouvée, toute seule, dans ce dédale ? Sans doute pas. Quand ils sortirent de la cage d’escalier, elle sut qu’ils avaient presque réussi. Devant eux, il y avait un petit hall – la sortie des gardiens. Le bureau vitré du concierge était sur la droite de l’entrée. Elle en avait entendu parler, c’était l’ultime obstacle. Malcolm s’en approcha à pas de loup, courbé en deux comme un Sioux, risqua un œil par la porte vitrée : personne. Le concierge était réputé quitter son poste à 19 heures tapantes ; d’ordinaire, il laissait les clés accessibles sur le tableau, pour le personnel de nuit… 16

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Malcolm lui fit signe que tout était OK, entra dans la loge, en ressortit, triomphant, un trousseau à la main. Lou le rejoignit devant la grande porte d’entrée, ancienne, lourdement ferrée. Il chuchota : – Normalement, à ce moment-là, il faut adresser une prière au dieu de la tour, pour pouvoir revenir sans que personne n’ait remarqué que tu as piqué les clés… Il se tourna vers elle. – Mais ce coup-ci… Ses yeux pétillaient, une sorte de joie grave. Il glissa la clé dans la serrure. – C’est sûrement la dernière fois qu’on sort d’ici, tu ne crois pas ? – Je ne sais pas, répondit-elle en souriant. Mais si, bien sûr… Pourquoi reviendraient-ils ? « On aurait peut-être dû prendre toutes nos affaires, songea-t-elle. Mais ça aurait attiré l’attention des copines. » Dom… – Que faites-vous là ? fit une voix féminine, derrière eux. Ils se retournèrent, en même temps. Lou sentit tout son sang la quitter. La femme qui venait de déboucher de la cage d’escalier avait un chignon roux et strict, tiré par des épingles, un tailleur noir, des chaussures dont chacun connaissait le son clair, net, sur le dallage de la tour… La contremaîtresse. « Cravache », comme ils l’appelaient entre eux, à cause de sa badine de cuir. – Ce qu’on fait ? On s’en va.

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Malcolm fit deux pas vers elle. Il avait parlé crânement, et consciemment ou non, il s’était interposé entre Lou et la femme. Lou la vit porter le sifflet à ses lèvres. Elle ferma les yeux, anticipant le roulement strident. Elle n’entendit rien, les rouvrit. Malcolm avait fait deux pas de plus vers leur garde-chiourme, et il avait sorti son « couteau » – un très très long couteau, en fait, presque une lance, car la lame dépliée du cran d’arrêt était fixée sur une courte baguette de roseau effilée. Il avait montré cette « invention » à Lou, une fois, en revenant d’une de ses escapades dehors. Cravache regarda l’arme blanche. Le couteau effleurait sa poitrine. Comme hypnotisée, elle ne semblait pas pouvoir bouger. Lou non plus. – Lâchez le sifflet, dit Malcolm très doucement. L’objet retomba sur la poitrine de Cravache, au bout du cordon, dans un cliquetis. – Maintenant, vous allez m’écouter. Je sais que ce n’est pas votre fort, mais vous allez vous forcer… Lou ne voyait pas le visage de Malcolm. Elle entendait sa voix sourde. S’amusait-il ? – Si vous entrez dans la loge, peut-être que je ne vous tuerai pas. La femme resta figée. – Faites-le, insista Malcolm. Immédiatement ! 18

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Lou n’avait jamais entendu une telle impatience – et une telle colère – dans la voix de son « petit frère ». Cravache dut la percevoir, elle aussi : elle obéit, passa devant Lou. Malcolm la suivit, le « couteau » pointé sur la nuque de la femme, sous le chignon. Quand il passa devant Lou, il lui fit un clin d’œil… La gardienne entra dans la loge. Malcolm dégagea son arme, vif comme l’éclair, lui asséna un coup de coude dans le dos, qui la fit tomber par terre lourdement. Lou crut qu’il allait se ruer sur Cravache… Mais il se contenta de repousser les pieds de la femme vers l’intérieur, puis se tourna vers Lou : – Les clés ! Elle sortit le trousseau de la serrure, le jeta à Malcolm. Il enferma sa victime dans le bocal de verre. – Le dieu de la tour a entendu notre prière, dit-il en se retournant vers Lou. Il nous a même accordé un petit plaisir, avant de partir. Il souriait. Lou sentit monter en elle une bouffée d’allégresse. Une minute plus tôt, elle avait cru que tout était perdu. Malcolm lui relança les clés. Elle entrouvrit la grande porte. L’air tiède du dehors lui caressa le visage. – Attends ! dit Malcolm. 19

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Il passa la tête le premier, jeta un coup d’œil sur la place Trita, pour s’assurer que personne ne les verrait sortir. – Viens, dit-il à Lou, la voie est libre.

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Chapitre deux Dehors, la tiédeur les frappa de plein fouet, un air moite, presque épais, dont on oubliait la touffeur à « l’abri » des hauts murs de la tour ouest éternellement froide. Ils traversèrent la place Trita en courant. Les semelles de leurs baskets fatiguées ne faisaient presque aucun bruit sur le pavé. Ils descendirent quelques ruelles en pente douce, tournèrent dans la rue des Bouchers – où on distribuait maintenant du poisson contre les tickets de rationnement. Il n’y avait pas âme qui vive. Komolo était vide, malgré l’été : pas une terrasse bruyante, un restaurant ouvert, un café. Pas même un passant dans l’entrelacs médiéval de ruelles, d’impasses, de recoins et d’escaliers publics… Personne hormis les patrouilles de soldats, par six, au pas cadencé – et eux, deux ombres. Couvre-feu. Malcolm s’arrêta, fit signe à Lou de faire de même. 21

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– Attends. Reprends ton souffle, d’abord. Devant eux, la place du Prévôt était immense et vide, comme un glacis, dans le soir qui tombait. Pour la traverser, ils allaient être parfaitement à découvert. Pas de portes cochères. Même les platanes plantés là autrefois avaient été coupés. Si une patrouille débouchait d’une des six avenues qui convergeaient vers l’esplanade, en étoile… Pas le choix. Ils s’élancèrent sans se concerter, longèrent en courant la longue estrade de bois devant l’hôtel de ville, puis prirent carrément en diagonale, vers le sud. Toujours pas de patrouille. – Par là… Ils replongèrent dans des ruelles, celles, cette fois, du quartier de Cadoce. C’était un dédale, plus étroit, plus pentu. Lou dévalait derrière Malcolm. Elle revoyait les silhouettes indistinctes sur le go-fast boat. Trois silhouettes. Avait-elle eu raison ? Était-elle folle ? Qui était le troisième passager, un enfant ou un adulte d’assez petite taille ? Comment pouvait-elle être aussi sûre que c’était eux, sur le bateau ? Elle le savait. – Attends ! lança de nouveau Malcolm, devant elle. Cette fois, il joignit le geste à la parole, la plaqua avec lui contre les vitres d’une auberge, déserte et plongée dans l’obs­ curité. – Qu’est-ce qui se passe ?

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Malcolm mit un doigt sur ses lèvres, montra à Lou le haut des remparts de la poterne sud. – On va attendre que la patrouille ait fini son tour de guet, et ensuite, on passe sous la muraille, murmura-t-il à son oreille. Elle ne savait pas qu’ils étaient si près des remparts. L’instant d’après, elle entendit le pas des hommes sur le chemin de ronde. Une patrouille apparut au sommet des murailles, passa dans leur champ de vision, disparut. Les pas des soldats s’éloignaient déjà. Elle regarda son « petit frère ». Il secoua la tête, mima avec les doigts un demi-tour : la patrouille allait revenir d’ici peu, selon lui. Comment le savait-il ? Combien de temps allaient-ils attendre ? Et si Kosh, Noah et Ombre avaient déjà disparu, quand ils sortiraient ? Si proche du but, elle avait peur. Peur de tout perdre. La patrouille revint, comme Malcolm l’avait prévu. Elle s’arrêta cette fois sur le chemin de ronde, pile dans l’axe de la rue. Sursaut. Cœur en chamade, de nouveau. Pas un bruit, surtout, pas un mouvement… Même si les soldats regardaient au-delà des remparts, vers la mer… Partout en ville, on considérait les « enfants isolés », les orphelins, comme des pestiférés. Ils étaient cantonnés dans les quatre tours d’angle, aux quatre coins des remparts, nourris dans les réfectoires en sous-sol, employés dans les ateliers, interdits de 23

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sorties sauf encadrés par leurs surveillants, trois fois par semaine, pour aller à la « plage » et en revenir. Ce que la police voulait, dans une ville qui accueillait cinq fois sa population ordinaire, c’était surtout éviter le moindre débordement. Et les jeunes sans famille étaient aux yeux des autorités un défi à l’ordre par leur seule existence. Alors, si on les prenait seuls, après le couvre-feu… Soudain, il y eut un cri. Puis deux des hommes soufflèrent, en même temps, dans des sifflets à roulette stridents. Lou se recroquevilla encore, elle aurait voulu s’enfoncer dans le mur contre lequel ils étaient cachés. Mais ce qui intéressait les gardiens de la ville se déroulait dehors, au pied des remparts. Ils criaient, donnaient des indications. Que se passait-il ? Kosh et Noah ? En toute logique, ils avaient dû débarquer dans les environs de la poterne sud. Demandaient-ils l’asile, en pleine nuit, ignorant tout des us de Komolo ? Allait-on leur ouvrir ? Aucune chance… Et pas de raison que ce soit forcément eux. Il y avait tellement de réfugiés, tellement de rixes, de trafics, chaque nuit. Les hommes en armes restèrent là encore une dizaine de minutes, continuant quelquefois de s’adresser à des gens qui 24

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devaient se trouver juste sous la muraille. Impossible de saisir ce qu’ils disaient. Ils finirent par s’en aller. La nuit était définitivement tombée, entre-temps. Elle venait très tôt, ici, comme l’aube venait tard, impression d’un été volé. La rue était plongée dans l’obscurité. – On va pouvoir y aller, murmura Malcolm. Prête ? Lou hocha la tête. À force de se tenir immobile, elle se sentait des fourmis, presque des crampes, dans les jambes. Elle avait surtout l’estomac noué – la faim, bien sûr, compagne habituelle, mais surtout la peur désormais de rater leurs retrouvailles. Ils repartirent en courant, une centaine de mètres encore pour atteindre les remparts, puis, silencieusement, ils tournèrent vers l’est, sous le chemin de ronde qui longeait Komolo et reliait ses quatre portes. Des murs. Des créneaux. Des soldats. Était-ce qu’ils accomplissaient tous : un retour dans le passé, vers le Moyen Âge ? Lou pensait tout en marchant. À ces murs, à son frère, sa petite sœur et Kosh, juste derrière la poterne sud, dont ils s’éloignaient – mais pour mieux les retrouver, dans une demi-heure. Malcolm connaissait un passage. Un des rares, le seul peut-être. La pensée de la jeune fille divaguait, essayait de ne pas se concentrer sur l’idée qu’ils risquaient de se manquer. De toute façon, Kosh et Noah n’avaient aucun moyen de pénétrer dans la ville, de nuit. Elle était encerclée, entièrement, par ces murailles de pierre noire, volcanique. C’était autrefois une ville de 25

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garnison, un bastion presque imprenable à la frontière nord, destiné à protéger le pays des invasions. Depuis qu’on avait inventé l’aviation au début du siècle précédent, ce genre de forteresse ne servait plus à rien, mais sa position stratégique, dressée sur son promontoire qui dominait la plaine de Figrüs et interdisait tout accès depuis les montagnes de Kamachka, l’avait sauvée des eaux. Sept siècles après qu’un quelconque stratège avait décidé d’ériger ces murailles sur une colline, Komolo avait retrouvé son rôle de rempart et de refuge dans la catastrophe. À quel prix… Lou savait par cœur la situation. On la leur avait suffisamment répétée, pour leur faire avaler les privations, les brimades, la discipline de fer. Parmi les cinq villes les plus peuplées du pays, Komolo était la seule encore hors des eaux. Plus des deux tiers des terres étaient immergés. VillerDams, Salamar avaient été englouties, corps et biens, Chaazam balayée, à moitié noyée. Seuls demeuraient les hauts plateaux – difficilement cultivables, battus par des vents violents –, les montagnes et quelques îlescollines. Un million de personnes étaient mortes dans la catastrophe, pensait-on. Deux autres millions erraient peut-être, sans logement, sans abri souvent… Sans moyen d’être secourues, pas même recensées. On avait entassé deux cent cinquante mille survivants ici, avec les cinquante mille habitants ordinaires de la ville. On avait construit des abris provisoires, dressé des tentes aux abords de la cité, utilisé tous les bâtiments publics, les écoles, le musée. On 26

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avait obligé chaque famille de Komolo à occuper deux ou trois fois moins d’espace qu’auparavant pour mettre le reste à disposition des réfugiés… Chaque jardin accueillait un cabanon. Chaque square un campement. Chaque cave, chaque grenier avait été transformé en foyer. Et dans cette promiscuité, il fallait que chacun s’accommode. Attende. Même les orphelins enfermés dans les quatre tours. Mais attendre quoi ? La descente des eaux ? La création des îles artificielles vers lesquelles on les exilerait, disait-on, entre espoir et inquiétude ? On ne savait pas. Pour l’instant, on survivait, on serrait les dents en essayant de croire à quelque chose de meilleur, un lendemain, ailleurs. Partir. Les réfugiés de Komolo n’attendaient que cela. Partir pour n’importe quel autre endroit. Parce que la vie serait forcément meilleure. Pourtant, Lou le savait, rares étaient ceux qui osaient prendre le risque… Chacun était libre de le faire. Il suffisait de sortir, de jour, avec son baluchon, les herses des quatre portes n’étaient jamais fermées à ceux qui s’en allaient – à condition qu’ils renoncent à l’idée de revenir. Les candidats au départ passaient la poterne sud, vers la mer, louaient les services d’un pêcheur, échangeant leurs maigres biens ou des provisions contre un aller simple vers l’inconnu. Ou bien ils s’enfonçaient vers les montagnes, par la poterne nord, dans la forêt dont les rumeurs disaient qu’elle était hantée par des bandes de survivants armés, des bandits, des assassins. On disait même que certains habitants du Nord, à Kamachka, étaient déjà retournés 27

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à une sorte de sauvagerie ; on prétendait que certains se nourrissaient de chair humaine. C’étaient des rumeurs propagées par la Gazette. On disait aussi que Chaazam était aux mains de bandes de pirates. Invérifiable… Qu’allaient-ils faire, une fois qu’ils retrouveraient Kosh, Noah et Ombre ? Sud ou nord ? Aller vers la montagne ? Repartir avec le bateau de Kosh et Noah ? Si ça se trouve, le troisième passager était le propriétaire du hors-bord. Il serait déjà reparti, après les avoir déposés… Et ce soir, ils risquaient de se manquer. Si ça se trouve, ils mettraient toute la nuit à retrouver Kosh, Noah et Ombre, dans les campements. Voire la matinée de demain, quand on y verrait enfin clair. Mais il ne fallait pas paniquer. Après leur fuite de la tour, on les rechercherait sans doute… Mais pas dehors. Non, pas dehors, sûrement pas. Tant mieux. De toute façon, ils ne comptaient pas moisir ici. Et puis, qui sait, dans une demi-heure… Elle se raisonnait, s’efforçait de ne rien s’imaginer à propos de ces retrouvailles : après quatre mois, on ne pouvait pas savoir combien Kosh avait changé… Il suffisait de voir Malcolm, qui marchait devant elle, silencieux, prudent. Tout à l’heure, il avait frappé Cravache, Lou avait cru qu’il allait la rouer de coups… Il était devenu si mûr, si dur aussi. Et elle ? Se sentait-elle si différente ?

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Elle était tellement impatiente de retrouver Noah et Ombre… Mais Kosh ? Kosh, elle avait presque peur de découvrir ce qu’il était devenu… Devant elle, Malcolm entra sous des arches, l’attendit à la porte d’une construction de briques qui faisait saillie dans les remparts – les arches indiquaient que l’endroit avait autrefois servi de commerce, peut-être un établissement de boisson pour les patrouilles. À moins qu’il s’agisse de thermes ? D’un lavoir ? Il y avait plusieurs grands bassins, taillés dans la pierre noire. Aujourd’hui, c’était vide, désaffecté, humide. Lou savait que c’était l’entrée du passage. Ils prirent un escalier grossièrement taillé, rejoignirent une cave. Malcolm alluma une lampe torche – où avait-il réussi à trouver de nouvelles piles ? C’était encore un de ses miracles… Son air enfantin ne laissait rien supposer de sa détermination, de son astuce. Elle repensa à la voix qu’il avait eue, tout à l’heure, en menaçant Cravache. Il dégagea quelques planches, découvrit l’entrée d’un tunnel, s’y glissa. – Viens !

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– Tu crois qu’ils sont emprisonnés où ? demanda Malcolm. – Je ne sais pas. Peut-être au donjon. Mais ils seront sûrement jugés sur la place du Prévôt. C’est là qu’ont lieu les procès publics. – Dans ce cas, il faut qu’on les aide à fuir. – Il y aura des dizaines de soldats. Et on sera recherchés, on doit se cacher nous-mêmes. Ils murmurèrent encore longtemps, ainsi, dans les ténèbres, laissant passer de longs temps de silence entre deux salves de questions et de réponses, se heurtant, chacun pour soi-même, aux perspectives les plus sombres. – On a moins de deux jours pour les innocenter, dit Lou finalement. – Oui. Pas le choix.

ILS ONT AIMÉ LES PLUIES « Avec Les Pluies, l’auteur est entré dans mon palmarès des meilleurs romans de notre littérature jeunesse française. » Laetitia, www.souslefeuillage.blogspot.fr « Palpitant ! » Je bouquine « Une lecture fascinante, qui vous mettra en apnée. » Véronique, librairie Mollat « Tous les ingrédients d’un roman d’aventure. C’est vraiment prenant, on a hâte de découvrir la suite ! » bobetjeanmichel.com

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