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ANOUK JOURNO-DUREY

ET DES

HOMMES • LE REFUGE DE VALRÊVE •

FLEURUS


Illustration de couverture : Christopher Evans Photo p. 319 : © Laurent Baheux Direction : Guillaume Arnaud, Guillaume Pô Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Anna Guével, assistée de Léa Bernardin Direction artistique : Élisabeth Hebert Conception graphique : Séverine Roze Direction de la fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Marie Guibert © Fleurus, Paris, 2017 Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-3254-7 MDS : 652 557 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »

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Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ou des faits réels ne serait toutefois pas vraiment une coïncidence. Le Refuge de Valrêve est aussi sur le Web : http://www.deslionsetdeshommes.com

« Elle avait parlé dans un souffle, mais King avait entendu sa voix. Il étendit sa patte, en glissa le bout renflé et sensible comme une éponge autour de la nuque de la petite fille, attira sa tête contre celle de Bullit et leur lécha le visage d’un même coup de langue. » Le Lion, Joseph Kessel « Quand on a tissé un lien avec un animal, on veut entrer dans son monde et comprendre ce qu’il comprend. Alors on découvre d’autres univers mentaux qui, par comparaison, permettent de mieux comprendre le nôtre. » Dans sa préface de Sans les animaux, le monde ne serait pas humain, de Karine Lou Matignon, Boris Cyrulnik

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Un grand merci à : Sébastien Pouvreau, soigneur animalier, secrétaire de l’AFSA (Association Francophone des Soigneurs Animaliers), pour ses précieux conseils ; Laurent Baheux, talentueux photographe animalier, qui partage mots et photos sur notre site et dans ce livre ; Mon éditeur, qui a soutenu la réalisation de cet ouvrage. Une pensée tendre pour ceux que j’aime, humains et animaux. Et il y en a beaucoup.

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À l’attention du lecteur Alors que j’effectuais des recherches pour écrire ce roman, un cirque animalier s’est installé non loin de chez moi. Un petit cirque familial, traditionnel, avec beaucoup d’animaux : dromadaires, vachettes, vache d’Écosse, chevaux, et lions. Un mâle et au moins trois femelles. La troupe exposait les fauves dans des camions grillagés. Les spectacles ont été assurés, très bon marché, presque bradés. Puis le cirque a cessé ses représentations, remballé son chapiteau… Et est resté sur place une semaine. Deux semaines, trois, quatre… Les animaux étaient attachés au bout d’une corde trop courte, dans un pré dénué d’herbe. Les lions ? Enfermés. Un jour, je suis passée devant le camion-cage du mâle. Sa crinière dépassait entre les barreaux, comme du crin desséché. Son regard était éteint. Je me suis inquiétée du sort des femelles. Étaient-elles dans l’un des autres camions, mais sans fenêtres, donc sans lumière ? J’ai commencé à me renseigner, à appeler çà et là, les organismes officiels ainsi qu’une association de protection animale réputée. Ce cirque faisait déjà l’objet de signalements. J’ignore ce qui s’est passé ensuite… Je sais juste que l’une des seules solutions, lorsqu’on constate souffrance ou maltraitance animale, est de réussir à faire placer les animaux dans un refuge, un sanctuaire, comme celui qui est décrit dans ce roman. Or on manque de sanctuaires. Le regard du lion de ce cirque me poursuit encore. Anouk Journo-Durey

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PREMIÈRE PARTIE

Tourner la page Retrouver un regard Tenter d’être sage

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Chapitre 1 Rattrapé par le passé Ça tournait en rond, dans son esprit… Peut-être parce qu’il avait l’impression d’être enfermé. Oui, exactement… Comme les félins ici. Les mêmes pensées tourbillonnaient en lui depuis leur atterrissage à Paris, sous un ciel gris, une semaine plus tôt. Jawau mourait d’envie de s’enfuir, de retourner là-bas, au Kenya… Retrouver les étendues sauvages de Wild Field, la terre sèche, poussiéreuse – cette latérite rouge qui ne lui piquait même pas les yeux tant il s’y était habitué –, le soleil brûlant, ses amis massaïs… Sa liberté…

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Tout ça lui manquait trop. Mais je n’ai pas le choix. Je dois être ici avec papa et Izia. Jawau continua à marcher de long en large dans la chambre rectangulaire aux murs blancs, impersonnelle malgré son plafond orné de poutres. La sienne, dorénavant. Bakota, son lémurien, se cramponnait bizarrement à ses épaules, sa longue queue pendant sur le côté. À croire qu’il craignait quelque chose. Quoi ? Leur nouvelle vie en France dans cette vieille maison humide de Normandie ? À côté d’un parc animalier ? Non, dans le parc. C’était le seul point positif. Non loin, à moins de 1 kilomètre, se trouvaient des éléphants, des lions, des ours, des zèbres, des chevaux, des reptiles, des loups, des chimpanzés… Les résidents du domaine de Valrêve. Leur nouveau domicile. Eux aussi étaient des habitants du refuge de Valrêve. Pour combien de temps ? Six mois ? Un an ? Plus ? Jawau s’immobilisa devant la fenêtre et regarda dehors. Son père, le Dr Antoine Beaucaire, discutait

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dans la cour avec Nadia Holmes, la femme brune qui leur avait fait visiter la propriété à leur arrivée. Nadia gérait le secrétariat, l’accueil, les commandes de fournitures et de friandises pour la boutique… Elle faisait beaucoup, ici. « Y compris aider papa », songea-t-il, observant les deux adultes. Son père venait d’être embauché comme directeur et vétérinaire associé. Il avait énormément à apprendre en peu de temps pour être opérationnel. « On n’est pas près de repartir », pensa Jawau, réaliste. De toute façon, où iraient-ils ? À Wild Field, leur lodge avait été loué à une autre famille. La totalité de leurs affaires avaient été soit données soit vendues, et le reste stocké dans des cartons et des malles, transporté par bateau dans des containers jusqu’au port du Havre. Rien n’avait encore été déballé… ou si peu. Le plus difficile avait été de choisir ce qu’ils emporteraient. Pendant trois mois, ils avaient trié leurs jouets, livres, vêtements, meubles… Le petit frère de Jim, son

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meilleur ami kényan, avait hérité de sa collection de mangas. Le nez contre la vitre, Jawau souffla de la buée. Doucement avec l’index, il traça des cercles, laissant apparaître un bout de ciel bleu moutonné de nuages blancs. Midi approchait, et aujourd’hui, le soleil brillait. Ce n’était pas le même qu’en Afrique, il paraissait plus éloigné de la Terre, plus petit… Soudain, une idée jaillit en lui. Une idée… solaire ; lumineuse. En sept jours, il avait déjà parcouru plusieurs fois le domaine de Valrêve du nord au sud – 4,1 kilomètres –, et d’est en ouest – 5,5 kilomètres. Il en avait mesuré les distances pendant son jogging avec l’appli de son portable. Courir lui permettait d’évacuer son trop-plein d’énergie et de frustration. Mais cette idée-là valait un paquet de joggings ! Oui, c’est ce que je vais faire… Il allait découvrir les animaux pour de bon, au lieu de se contenter de les regarder derrière les clôtures. Ce

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serait son programme au fil des jours, des semaines, des mois. Peut-être même pourrait-il aider les soigneurs ! D’abord, il rendrait visite aux lions… Évidemment. Dès aujourd’hui. Tout de suite. Parce qu’il était temps qu’il vérifie ce qui le titillait depuis le premier jour. Un truc trop bizarre. Sans doute se trompait-il… Mais peut-être pas. – Yeah… That’s a really good idea1, murmura-t-il en effleurant la patte de Bakota. Comme souvent, il pensait en anglais, qui avait fait partie de son environnement quotidien jusqu’à la semaine précédente. Au Kenya, on parlait anglais, swahili, sheng2 et plus de soixante autres langues. ­Dorénavant, il n’entendait que des mots français, et malgré lui, ça lui semblait curieux.

1.  Oui, c’est vraiment une bonne idée. 2.  Mélange de swahili et d’anglais (SwaHili-ENGlish).

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Le lémurien maki catta – particulièrement menu pour son espèce – se cala plus confortablement sur ses épaules. Même s’il sentait les griffes de l’animal à travers son tee-shirt, Jawau sourit. Bakota se débrouillait toujours pour faire patte de velours, comme s’il savait que son jeune maître se détendait à son contact. Jawau adorait caresser son pelage noir et blanc. C’était tiède, doux et tellement réconfortant. Il aimait Bakota, tout simplement. Une forte affection les liait, et le petit primate ne s’éloignait jamais beaucoup de lui. À croire que son territoire se limitait, maintenant, à celui de Jawau. Tous deux avaient le même âge : quatorze ans. Bakota, originaire de Madagascar, avait été illégalement importé au Kenya par des touristes lorsqu’il était tout bébé, et confié au refuge dont s’occupaient les parents de Jawau. Non seulement il avait survécu, mais en plus, il s’était adapté d’une façon extraordinaire. En grandissant, il était devenu un merveilleux compagnon de jeu. Preuve

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de ses débuts chaotiques dans la vie, sa taille se montrait néanmoins inhabituellement réduite pour son espèce. Réussir à l’emmener en France n’avait pas été une mince affaire. À la douane de l’aéroport de Nairobi, un agent zélé avait failli interdire la sortie du territoire de Bakota et Yakou, le chat tigré de sa sœur Izia. Leur père, qui avait bien sûr communiqué les carnets de santé et le certificat de capacité3 pour Bakota, avait dû négocier avec force arguments. « Mes enfants ne vont quand même pas abandonner leurs animaux ? » avait-il lancé à la cantonade, apostrophant les gens qui faisaient la queue derrière eux. Une femme en boubou s’en était mêlée, soutenant la famille ; quelqu’un d’autre avait adopté un avis contraire… Et tout le monde s’était mis à palabrer et palabrer. Le décollage de leur avion avait été retardé d’une bonne vingtaine de minutes… Mais ils avaient eu gain de cause, regardant, avec un pince3. L’autorisation légale de détenir un animal exotique – une espèce protégée dans le cas du lémurien –, nécessitant des soins particuliers, sans prendre de risques.

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ment au cœur, leurs animaux bien-aimés être embarqués sans ménagement dans les soutes de l’appareil. Neuf heures plus tard, en France, les ennuis avaient recommencé avec les responsables de la sécurité sanitaire de l’aéroport Charles-de-Gaulle. Des dizaines de papiers signés, d’impressionnantes prises de sang prélevées sur Bakota et Yakou… Et six jours de confinement pour les deux animaux, maintenus en observation dans des espèces de clapiers inhospitaliers au possible. Les services vétérinaires devaient s’assurer que les animaux ne souffraient d’aucune maladie tropicale contagieuse. Bon, ça se comprenait… Mais l’épreuve avait été rude, surtout pour Bakota. Il avait souffert de palpitations si fortes qu’on avait dû lui administrer un léger sédatif afin qu’il supporte un peu mieux son enfermement provisoire. Yakou, lui, s’était enroulé sur lui-même, le museau enfoncé dans son flanc. Il avait dormi pratiquement tout le temps, leur avait-on dit lorsqu’ils étaient allés les rechercher la veille.

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Par la suite, Jawau avait appris que son père avait évité une véritable quarantaine à Bakota et à Yakou. Il avait insisté sur le fait que la fiabilité des analyses sanguines écarterait tout risque, en précisant aux autorités que Bakota ne survivrait probablement pas à un tel confinement : il était vieux. Sa parole de professionnel, alliée aux explorations scientifiques, avait finalement pu empêcher le pire. Caressant affectueusement son lémurien, Jawau songea qu’en effet, pour Bakota, quatorze ans, c’était beaucoup. Son espérance de vie ne dépassait pas dix-neuf ans, alors que lui-même avait encore tout à découvrir. Si seulement maman était là… Une vague de tristesse afflua soudain en lui. La sensation lourde, lancinante, était si familière. Cœur serré, respiration bloquée, larmes contenues. Ça arrivait sans prévenir, et ce serait sûrement le cas pendant encore longtemps.

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Comme mû par un réflexe, Jawau inspira alors un grand coup et fit surgir l’image mentale qu’il avait créée pour tenter de s’apaiser dans ces moments-là. Il visualisa le lac Naivasha entouré de montagnes, sa surface claire miroitant sous le soleil caniculaire, des oiseaux au plumage chatoyant… Et eux, tous les quatre, son père, sa mère, Izia et lui, en cercle sur le rivage, main dans la main pour toujours. Inséparables. Une fois de plus, le stratagème fonctionna. C’était Fati, la généreuse nounou de son enfance, devenue une amie chère de la famille, qui lui avait conseillé cette astuce issue d’une technique de méditation ancestrale. Étonnamment, cela marchait. Il fallait juste qu’il réagisse avant que les émotions négatives soient plus fortes que sa volonté de les chasser. Merci, Fati… Tu me manques, toi aussi, mais je sais que je te reverrai, ici ou là-bas… Et Jawau eut l’impression de mieux respirer. Il jeta un coup d’œil à la chambre impersonnelle et, subitement, eut hâte de la décorer. C’était bien la

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preuve qu’il allait mieux, pas vrai ? Puis, avec Bakota sur ses épaules, il emprunta le couloir menant au hall d’entrée de la maison. À mi-chemin, il s’arrêta devant la chambre d’Izia. Bien que sa sœur fût là, un calme profond régnait. Et s’il lui proposait de l’accompagner ? Il hésitait à frapper quand il entendit : – Pas la peine ! I’m busy ! 4 Izia l’avait entendu alors qu’il n’avait pas émis le moindre bruit. Du moins le pensait-il. Décidément, elle avait vraiment l’ouïe d’un chat-loup, son animal imaginaire fétiche, se dit Jawau. – Tu ne sais même pas ce que j’allais te demander ! Izia et lui n’étaient pas jumeaux, mais ils partageaient souvent les mêmes pensées, comme s’ils étaient synchronisés. Une mystérieuse connivence qui ne cessait de les surprendre, d’autant que cette curieuse forme de télépathie avait commencé à se manifester peu de temps après la mort de leur mère. 4.  Je suis occupée !

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– Si. Et je n’ai pas envie de sortir, poursuivit Izia sans lui ouvrir. Il fait moche, tout est moche ici, je ne veux rien voir. – Tu exagères… Il y a les animaux. – Oui, mais le reste est moche. Jawau sentit sa gorge se nouer. S’il s’était écouté, il aurait abondé dans le sens d’Izia. – « Le paysage n’est pas laid, c’est ton regard qui le trouve laid. » C’est ce que maman nous répétait, tu te souviens ? – Laisse tomber ! Inutile d’insister, il perdrait son temps. Quand Izia se refermait comme une huître… – OK, sister, à plus tard. Jawau maintint Bakota sur ses épaules et gagna l’extérieur. L’air était frais, limite froid pour un mois d’août. Au Kenya, les températures avoisinaient les 45 °C. Ici, à peine 20 °C ! Il réprima un frisson et avança dans le jardin planté d’arbres fruitiers.

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Il s’éloigna de la bâtisse de vieilles pierres, et passa devant celle de leurs propriétaires et maîtres des lieux, cousins d’Antoine Beaucaire : Hugues et Madeline Payens. Leur habitation se situait à environ 100 mètres de la leur, plus massive, avec un toit de chaume et des colombages. Une vaste forêt s’élevait au-delà. On leur avait fortement déconseillé, à Izia et à lui, de s’y rendre seuls à cause des sangliers qui y rôdaient. L’entrée privée qui donnait accès au parc animalier n’était pas loin de leur maison : un double portail de fer forgé encadré par une haie de sapins, jamais fermé à clé. Jawau le franchit d’un pas allègre et pénétra dans le domaine. Quelques visiteurs déambulaient tranquillement. Au début, Jawau avait trouvé leur présence gênante, puis on lui avait expliqué que l’endroit était comme un zoo… sans être un zoo. En réalité, c’était un sanctuaire ; un refuge. Madeline et Hugues Payens, les fondateurs de l’association,

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secondés par leur équipe, recueillaient des animaux malheureux, saisis dans des cirques, chez des particuliers ou certains de ces rares zoos-prisons qui subsistaient encore çà et là en France. Ici, on les soignait et on les « désimprégnait » : on essayait, grâce à beaucoup d’affection, d’attention et de patience, de leur faire oublier leur précédente vie. Ici, les animaux n’avaient aucune obligation, aucune contrainte. On leur rendait la liberté d’être entre eux, de dormir et de manger sans que ce soit une récompense après un travail. Par la suite, ne pouvant pas toujours les transférer dans une réserve en Afrique – comme celle de Wild Field, par exemple –, Hugues et Madeline les confiaient parfois à d’autres structures : un parc zoologique digne de confiance, où les bêtes retrouvaient de l’espace et étaient respectées ; aimées. Hélas, cette étape-là semblait souvent difficile. Trouver le bon lieu, un endroit fiable, n’était pas évident. Les animaux ne s’adaptaient pas toujours à ce nouveau changement. Ils réintégraient finalement Valrêve…

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Et dorénavant, bon nombre des pensionnaires restaient au refuge de façon permanente, ce qui ne semblait gêner ni les propriétaires ni les soigneurs, au contraire. Ils s’étaient tellement attachés à tous les membres de cette arche de Noé… qu’il fallait garder à flot. Depuis peu, le domaine était d’ailleurs ouvert au public quatre jours par semaine. Le nombre de visiteurs était limité à cinquante personnes par jour, enfants compris, qui devaient réserver à l’avance. Une manière d’affirmer que les animaux n’étaient pas exploités. « Pour l’instant, du moins », songea Jawau, sceptique malgré lui. Parfois, il aurait aimé que les humains se retrouvent de l’autre côté des clôtures, à être observés comme des curiosités ! Mais il devait reconnaître qu’à Valrêve les animaux étaient bien traités. Bien qu’étant en captivité, ils évoluaient dans un cadre spacieux et bien aménagé. À ce stade, compte tenu de leur existence passée et de leurs traumatismes, ils n’auraient pas pu vivre ailleurs. Alors, oui, c’était un bon compromis. On leur offrait la

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chance de mener une vie sans contrainte ni pression ; de souffler et d’exister de la façon la plus naturelle possible. Jawau passa devant les deux loups blancs, à la toison touffue, qui décrivaient des cercles dans leur habitat agrémenté de rochers de différentes tailles. En même temps, qu’auraient-ils pu faire d’autre, ainsi enfermés, eux qui, à l’état sauvage, pouvaient parcourir plus de 20 kilomètres par jour ? De l’autre côté de l’allée se trouvaient des chimpanzés ainsi que le parc de deux éléphantes que Jawau avait hâte d’aller voir. Un peu plus loin, après un ensemble de bosquets et buissons qui créaient une frontière végétale, cohabitaient trois chevaux à la robe alezane, quatre zèbres et deux ânes brun foncé. Leur champ était équipé d’abris. En face, on découvrait l’habitat de deux ours bruns : une mère et son fils, lui avait-on dit, rescapés d’un cirque.

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Jawau continua le long de haies verdoyantes et d’arbres tout aussi verts, dépassa le vivarium et jeta un coup d’œil à la vieille grange transformée en bureaux. Son père travaillait là. Pour l’instant, Izia et lui n’avaient pas encore mis les pieds dans ces locaux. « Plus tard », songea-t-il en bifurquant dans l’allée qui menait à ­l’espace réservé aux lions. L’enclos était grand, planté d’arbres dont une sorte de baobab, et surmonté d’une passerelle permettant de mieux admirer les fauves. Le sol imitait celui de la savane, avec une terre argileuse, des herbes sèches, des roches plus ou moins escarpées. Certains de ces rochers étaient chauffés en hiver, avait fièrement indiqué Marco, le soigneur attitré des félins. La lionne et ses trois petits, âgés d’un mois et demi, dormaient non loin du lion. Cette famille incarnait le fruit d’un long travail d’adaptation réalisé par Marco : Tilly était arrivé à Valrêve le premier ; ensuite, Glia avait fait son entrée. Tous deux avaient dû s’accepter…

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Et plus encore, puisque des lionceaux étaient nés alors que personne ne s’y attendait ! Le mâle, allongé sur le flanc, sommeillait également. À sa fourrure et à son regard, on remarquait tout de suite qu’il était nettement plus vieux que la femelle. Sa crinière lui conférait un air majestueux. Il avait dû être splendide dans sa jeunesse. Sentir les autres animaux aux alentours ne dérangeait visiblement pas les lions. Ils paraissaient également habitués au va-et-vient des humains. Tout en s’approchant, Jawau glissa instinctivement une main dans la fourrure tiède de Bakota. S’il adorait son lémurien, il aimait les félins avec passion. Il savait qu’il n’y avait pas d’autres solutions pour ceux-là à ce jour, mais il détestait voir ces superbes créatures confinées derrière des clôtures. À Wild Field, et au-delà, dans la réserve du Masaï Mara, elles arpentaient les terres librement, même s’il fallait veiller sur elles à cause des braconniers et des chasseurs de trophées.

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Jawau contempla la lionne endormie, son poil blond miel, lustré. Elle s’appelait Glia et avait neuf ans. C’était écrit sur la pancarte. Le mâle, avec sa robe tirant sur le roux clair, se prénommait Tilly. Âge : dix-sept ans. Les petits arboraient un pelage doré, luisant. Ils paraissaient doux comme des peluches. Illusion ! En réalité, songea Jawau, ils étaient tels de grands chats avec des dents un peu plus acérées, des griffes nettement plus puissantes, et un pelage épais, rugueux et protecteur. Ainsi qu’il l’avait fait tant de fois à Wild Field pendant les virées d’observation en Jeep, Jawau claqua la langue d’une manière spéciale, destinée à capter facilement l’attention. Son signal ne suscita pas la moindre réaction. À peine étonné – ces lions étaient forcément un peu dénaturés –, Jawau recommença, plus fort, cette fois. La lionne bougea une oreille. Le mâle ne remua même pas une moustache. Les bébés restèrent lovés contre leur mère.

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Un peu déçu pour le coup, Jawau réitéra le bruit. Il voulait voir les yeux de Glia… Il fallait qu’il plonge mentalement à l’intérieur de ses prunelles ; qu’il se connecte. Il continua à claquer la langue, indifférent à la curiosité qu’il provoquait parmi les visiteurs. N’obtenant toujours aucune réponse, il finit même par oublier toute retenue. – Glia ! lança-t-il. Hé, Gliaaaaaa ! – Tu ne t’en fais pas, toi, dis donc ! commenta quelqu’un. Jawau jeta un bref coup d’œil à l’auteur de cette réflexion, un homme coiffé d’une casquette, et c’est à ce moment-là que Bakota gigota subitement sur ses épaules. Ses griffes se plantèrent dans la chair de Jawau, heureusement protégée par le tee-shirt, puis le lémurien prit son élan… Pour se propulser par-dessus la clôture. – Non ! Bako !

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Abasourdi, Jawau le vit atterrir de l’autre côté. Sa longue queue à rayures blanches et noires sembla battre l’air tandis que le petit primate bondissait sur le sol. Il lâcha un juron, furieux contre lui-même. Bon sang, c’était sa faute… Il aurait dû réfléchir avant de l’emmener, et surtout, il aurait fallu qu’il l’attache ! – Bakota, reviens ! Naturellement, malin comme un singe, l’animal l’ignora, trop content de fouler une terre qui lui rappelait enfin son habitat d’origine. Jawau sentit le sang marteler ses tempes. S’il arrivait quoi que ce soit à Bakota, il ne se le pardonnerait jamais. Debout devant la haie qui établissait une distance de sécurité supplémentaire jusqu’à la clôture électrifiée, il contempla les deux fauves dans l’enclos. La lionne commençait à se réveiller. Le mâle, lui, était clairement en train de humer l’air. Il se redressa d’un coup et, apercevant Bakota, retroussa une babine, laissant apparaître un croc qui, comme dans les dessins animés, étincela au soleil.

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– Non, non… murmura Jawau, refoulant tant bien que mal son affolement. Inconscient du danger, le lémurien se précipitait vers Glia… Qui adopta alors la position du sphynx, poitrail droit, les yeux rivés sur la petite bête qui approchait en bondissant allègrement. – Bakota ! Jawau appela encore ; en vain. Énervé par ce remue-ménage, Tilly poussa un rugissement impressionnant, grave et sonore. Brusquement terrifié – il était temps ! –, Bakota couina et s’élança vers le baobab où il s’agrippa à la branche la plus haute. Jawau faillit applaudir de soulagement. Sauf que le lion se leva en grondant. Puis, d’une démarche puissante et nonchalante tout à la fois, il vint s’asseoir sous l’arbre et regarda Bakota d’un air victorieux. On avait l’impression qu’il souriait avec gourmandise. La gorge nouée, Jawau s’imagina à la place de Bakota, pris au piège.

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Il devait faire quelque chose… Soit il prévenait son père qui demanderait à Marco de venir – mais ce serait long –, soit il se débrouillait seul pour sauver Bakota. Après tout, il n’avait qu’à descendre par la paroi rocheuse qui fermait le côté droit de l’enclos. Il lui suffisait d’emprunter la passerelle : il enjamberait la rambarde, et accéderait directement aux rochers. Seuls les premiers étaient très escarpés, étroits, et il était un as de l’escalade. Ensuite… Ensuite, Bakota sauterait sûrement pour le rejoindre, lorsqu’il serait suffisamment près. Il était si rapide et agile que Tilly ne réussirait jamais à l’attraper ! J’espère… Jawau n’hésita pas davantage. Ö

L’inimaginable Lundi 13 août « Maman, tu me manques.

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Si tu voyais où on est… La ville d’à-côté, là où Jawau et moi irons au collège, s’appelle Tourlon, et rien que le nom me donne le cafard. Ici, c’est le refuge de Valrêve, mais moi, je vais le rebaptiser Valcauchemar. Je déteste cet endroit. Pourtant, il y a des animaux partout, mais… ils sont enfermés dans des enclos. Il paraît que ce n’est pas un zoo, qu’ils ont été sauvés par Madeline et Hugues P. (lui, c’est un cousin de papa, tu le connaissais ?). Ils n’ont pas d’enfants, ils ont préféré s’occuper d’animaux toute leur vie. Ils ont environ soixante ans, et ils sont cool, je crois, ils nous hébergent gratuitement, papa m’a dit. Mais en échange, lui, il travaille énormément. On est ici depuis une semaine, et il n’est presque jamais avec nous, sauf le soir, pour dîner. Il est si fatigué qu’il parle à peine. J’essaie de lui préparer de bonnes choses, par exemple des pâtes à la carbonara, ta recette, parce qu’il a l’air un peu tris… » Izia s’interrompit et tendit l’oreille. Au loin s’élevaient des clameurs.

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Intriguée, elle se leva pour aller jeter un coup d’œil par la fenêtre. Son chat, qui était blotti sur ses genoux, bondit par terre en lâchant un bref miaulement. – Sorry, sorry 5, dit-elle en le prenant aussitôt dans ses bras. Elle le déposa délicatement sur son lit. Yakou l’observa sans ciller. C’était un beau tigré brun, noir et fauve, aux yeux verts. Izia approcha son visage tout près de sa tête. Au bout de quelques secondes, il se mit à ronronner et elle sourit. Elle pouvait passer de longs instants le nez contre les narines de Yakou, à sentir le fin souffle d’air qui en sortait. Dans ces moments-là, en communion totale, les yeux dans ceux de Yakou, elle s’imaginait devenir chat. Parler à Yakou lui semblait tout à fait normal. Parfois, elle utilisait des mots, et à d’autres moments, des sons ou des vocables inventés spontanément. D’ailleurs, elle agissait de même avec d’autres animaux : Klic, le porc-épic de 80 centimètres qui avait été son autre animal de compagnie au Kenya, 5. Désolée.

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Ovni, le serpent mangeur d’œufs de la famille, Bakota, le lémurien de Jawau… Et les éléphanteaux qu’ils allaient aider dans la réserve, là-bas, tous ces éléphanteaux orphelins. Les mères avaient été tuées par des braconniers en quête d’ivoire, prêts à tout et dénués de scrupules. Jawau et elle étaient également orphelins de mère, mais personne ne les aidait, réalisa-t-elle subitement. Personne sauf Madeline et Hugues Payens… Ils les logeraient le temps nécessaire. « Ici, vous êtes chez vous », avaient-ils assuré. Ça leur prendrait combien de temps pour se sentir vraiment chez eux ? « Est-ce que ce serait vraiment possible ? » se demanda-t-elle en contemplant le jardin et la cour gravillonnée. Jawau avait raison, ce n’était pas moche, non… Juste différent ! Si différent. Et malgré la verdure environnante, la forêt non loin, les arbres fruitiers, tout lui paraissait comme dénué de lumière ; gris. Forcément, venant du Kenya où les couleurs étaient éclatantes…

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À l’extérieur, étouffés à cause de la distance, des cris continuaient à retentir. De plus en plus clairs, par moments, en raison d’une sorte d’écho. Y avait-il une manifestation ? Une fête ? Fugitivement, Izia se rappela les rassemblements spontanés des Massaïs qui dansaient pour honorer la pluie, le vent, les récoltes ou simplement la vie. De nouveau, la nostalgie l’envahit. Elle se détourna de la fenêtre, se rassit et se remit à écrire dans le carnet à couverture violette où elle consignait ses pensées les plus secrètes. Un cadeau de Fati, sa nounou devenue comme une seconde maman après l’accident. Deux ans s’étaient écoulés depuis qu’Amandla Beaucaire avait péri dans une collision entre sa voiture et un bus à Nairobi. Elle était partie faire des courses, seule. Izia se souvenait de ce jour fatal comme si c’était hier. Pétrifiée, elle n’avait d’abord pas pu verser une larme quand leur père, pâle, les yeux rougis, avait annoncé l’affreuse nouvelle. Jawau l’avait gardée contre lui… Et

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Fati les avait enveloppés de ses bras robustes, tous les deux ensemble, essayant peut-être de les protéger de l’horreur qui les frappait de plein fouet. Les sanglots d’Izia n’avaient explosé que des heures plus tard, lorsqu’ils avaient quitté l’hôpital. La semaine suivante, leur père les avait emmenés en excursion au bord du lac Naivasha, non loin de Kijabe où ils étaient scolarisés. Wild Field se trouvait à 30 kilomètres de cet endroit montagneux, d’une beauté extraordinaire. À 1 800 mètres d’altitude, cette vaste étendue d’eau douce demeurait un havre de paix pour des centaines d’espèces d’oiseaux et des hippopotames. Izia n’avait alors que dix ans, et Jawau, douze. Ils avaient été habitués, petits, à courir des kilomètres dans la savane et la brousse, à escalader et grimper rochers ou arbres. Mais cette fois-là, ils n’avaient pas beaucoup marché. Ils s’étaient rassemblés sur le rivage, et avaient prié à leur manière : main dans la main, le regard tourné vers le bleu du ciel, ils s’étaient juré de rester unis quoi qu’il arrive. Rien ne les séparerait.

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Ensuite, ils avaient pique-niqué. Fati leur avait préparé de l’attiéké6 au poulet et aux oignons, ainsi que de ­l’alloco : des bananes plantain frites. Un régal, même froid ; même en ces circonstances. Le lendemain, Izia et Jawau étaient retournés à l’école, et ils avaient fait face aux regards apitoyés et aux questions parfois indiscrètes des uns et des autres. Ils s’étaient sentis plus différents que jamais. Déjà qu’Izia et Jawau n’étaient pas comme tout le monde, avec leur peau d’un mat plus clair que celle de leurs camarades africains, et leurs yeux bleu-vert… La compassion de leurs amis et des enseignants avait cependant été sincère ; touchante. Curieusement, ça avait presque aggravé leur tristesse. Izia s’obligea à chasser les pensées sombres qui affluaient en vrac. Ma puce, quand ça revient, dis-toi que je suis là, et je le serai toujours, où que tu sois. Je t’aime très fort.

6.  Semoule de manioc.

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Les mots de Fati s’imposèrent à son esprit, tel un baume apaisant. Sa nounou lui avait promis qu’elle ne la quitterait pas. Elle ne faillirait pas, même si elle se trouvait à plus de 6 000 kilomètres de là et qu’elle ­s’occupait d’autres enfants, dont les siens. Toutes deux pouvaient communiquer par e-mail… et un jour, Fati viendrait peut-être en France, elle aussi ! Dehors, les clameurs continuaient, interrompant de nouveau les pensées d’Izia. Et ne percevait-elle pas des cris d’enfants ? Son ouïe ne la trompait que rarement. Pour le coup, elle referma son carnet. – Bon, je vais voir… Tu ne bouges pas, hein ? dit-elle à Yakou. Comme si… Son chat s’était allongé sur un coussin et somnolait déjà. Depuis son confinement dans les soutes de l’avion puis la cage de l’aéroport, il se comportait de façon inhabituellement calme et prudente. Dans un sens, tant mieux ! Izia se leva, revêtit un sweat rouge à capuche et referma la fenêtre. De toute façon, il n’était pas question que

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Yakou sorte sans surveillance. Il ne connaissait pas son territoire et risquerait de se perdre. – Promis, bientôt, tu pourras aller dehors… Déjà, habitue-toi à la maison, dit-elle. Réagissant au son de sa voix, Yakou entrouvrit un œil. Izia le caressa une dernière fois entre les oreilles et fila. Une fois dehors, elle inspira profondément. Ça sentait les fleurs, les feuilles et la terre humide. Ces odeurs inconnues la troublaient. À Wild Field, tout était si sec, aride… Le contraste était saisissant et, au fond, plutôt agréable. Elle aimait ces parfums. Elle gagna l’entrée du refuge. Valrêve ou Valcauchemar ? Non, pas Valcauchemar. Pas pour les animaux, en tout cas. Izia s’était promenée plusieurs fois dans le parc, s’arrêtant longuement devant chaque enclos, et elle en était venue à la conclusion qu’ici les animaux se reposaient. C’était aussi simple que ça. Tous avaient travaillé dans des cirques ou avaient été exposés dans

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des zoos, captifs dans des cages trop étroites. En comparaison, Valrêve ressemblait au paradis. Puis elle songea à son frère, et un frisson l’envahit. Qu’était-il en train de faire, en ce moment ? Elle sortit son portable de sa poche, lui envoya un SMS. N’obtenant aucune réponse, elle se mit soudain à courir. Elle n’aimait pas ce qu’elle ressentait, là, tout à coup. Moins de 1 kilomètre la séparait de l’enclos des deux loups blancs, superbes, qui s’étaient assis l’un à côté de l’autre, oreilles tendues, en position d’attention. Elle poursuivit sans ralentir, passa devant les ours bruns, longea le parc des chevaux, des ânes et des zèbres – elle aurait aimé les monter tous ! Galoper à cru dans la forêt qui entourait le domaine, une vraie forêt comme dans les contes de son enfance… Les cris s’élevaient encore, non loin. Près des lions ? Oui, les lions. Izia accéléra l’allure… Et découvrit une scène stupéfiante. Je ne m’étais pas trompée…

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Sous la passerelle, Jawau se tenait, pieds nus, sur la paroi rocheuse surplombant l’enclos ! Et les visiteurs l’acclamaient comme s’il était en train de réaliser un numéro. Certains l’interpellaient avec véhémence : – Plus près ! – Attention ! – Sois prudent, jeune homme ! Des enfants poussaient des cris dès que son frère esquissait un mouvement… Ou que Tilly commençait à gronder… au pied du baobab dans lequel était perché un lémurien tremblant. Bakota ? – C’est Valcauchemar, murmura Izia, ahurie. Jawau voulait sauver son animal. Évidemment. Sauf qu’il se passait un truc spécial… Quelque chose entre Glia et lui. La lionne s’était placée en bas des premiers rochers, la tête dressée vers l’adolescent. Les lionceaux avaient adopté exactement la même attitude, deux à droite, un

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à gauche de leur mère, tandis que Jawau s’approchait lentement d’eux. – Jawau, non ! balbutia Izia. Malgré l’agitation ambiante, son frère l’entendit. Tournant la tête vers elle, il désigna la lionne : – Pourquoi tu dis ça ? C’est elle ! – « Elle » ? Des regards fixèrent Izia. Les questions et remarques fusèrent : – Tu le connais ? – Super spectacle ! – Faire ça, sans filet, chapeau ! Izia haussa les épaules. Les gens ne comprenaient rien… Fidèle à lui-même, Jawau était en train de courir un énorme risque. Il avait toujours été casse-cou, mais là, ça défiait la raison. La gorge sèche, Izia prit son portable et envoya un texto à son père : « Aux lions, J. fait npk. Viens vite ! »

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Puis elle reporta son attention sur son frère, et son pouls s’accéléra. En fait, là, il ne pense plus à Bakota… Perché sur un rocher, Jawau ne se trouvait qu’à 3 ou 4 mètres au-dessus de Glia. C’était Glia qui concentrait toute l’attention de son frère. Il ne la quittait pas des yeux et lui parlait… Oui, il s’adressait à la lionne. Évidemment, et même aux oreilles d’Izia, ce qu’il marmonnait était incompréhensible. Comme un long murmure, peut-être une mélopée… Il semblait fredonner un air secret. – Il est fou ! lâcha quelqu’un. Izia ignora le commentaire. Ce qui se passait n’était certes pas normal, ça dépassait même l’entendement, mais ce n’était pas ce que les spectateurs imaginaient. Puis, en un éclair, une évidence incroyable s’imposa à l’esprit d’Izia. Vraisemblablement, c’était la même chose qui mobilisait toute l’énergie de Jawau à cet instant.

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Elle en eut la chair de poule. Longeant la clôture électrifiée, elle chercha à se rapprocher de Jawau. Elle perçut les sons, doux et apaisants, qu’il articulait, tout entier focalisé sur Glia. – Dis… – Quoi ? C’est elle, voilà, affirma-t-il, les yeux rivés sur la lionne. Izia resta sans voix. Elle… Gala… La lionne que leurs parents et Jawau avaient nourrie au biberon quand ils étaient petits ? Si petits qu’Izia ne s’en rappelait pas vraiment. Mais elle avait vu tellement de photos et entendu tant d’histoires merveilleuses à son sujet ! L’adoption extraordinaire, les câlins, les jeux… Jawau, lui, avait cinq ou six ans à l’époque. Un rapide calcul mental suffit : l’âge concordait puisque Glia avait neuf ans. Glia… Gala… – Tu crois ?

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Derrière Izia, un groupe de curieux se rassembla. Elle aurait aimé qu’ils partent tout de suite, pour rester seule avec son frère et les félins. – Bakota l’a reconnue en premier, confia Jawau à mi-voix, le regard brillant. C’est pour ça qu’il a sauté à l’intérieur. Je te parie que c’est elle ! Lentement, il s’accroupit et regarda Glia. Son rocher la dominait à moins de 2 mètres. Si jamais la lionne se redressait sur ses pattes arrière, elle se retrouverait pile face à Jawau. Au même niveau. Sidéré, le public devint peu à peu silencieux. L’œil doré de la lionne ne quittait pas les prunelles de l’adolescent. Puis le fauve frémit, retroussa légèrement une babine et émit une sorte de râle, similaire à un long soupir sonore. Jawau ébaucha un sourire victorieux. À ce moment-là, le mâle détourna son attention du lémurien et, d’une démarche lente, imposante, rejoignit la femelle et les petits. Ses petits…

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Tilly fixa son regard sur Jawau et gronda sourdement. Le son résonna dans son poitrail d’une manière impressionnante. Parmi les spectateurs, un enfant se mit à pleurer. – Vite, remonte ! s’écria Izia. – Pas question ! – Qu’est-ce que tu cherches, à la fin ? C’est alors que Glia poussa un rugissement et, d’un vigoureux coup de patte, fit mine de heurter Tilly qui se tenait à son côté. Surpris, le lion rugit à son tour. Les lionceaux s’enfuirent dare-dare… Et les deux grands félins se firent face, comme s’ils voulaient se battre. Se redressant d’un coup, Jawau tapa dans ses mains tout en claquant la langue. Glia le regarda de nouveau et émit un autre grondement. Qui parut doux, semblable à un miaulement géant, songea Izia, stupéfaite. Un message amical…

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Mais le mâle rugit encore, poitrail fièrement bombé. Mufle contre mufle, les fauves donnèrent l’impression de se jauger. Puis, après quelques secondes, Tilly retourna tranquillement vers l’arbre où Bakota était toujours perché, hors d’atteinte. Contemplant le lémurien, il lâcha un grognement comme pour dire : « Toi, tu m’intéresses toujours… » Un grand sourire s’épanouit alors sur le visage de Jawau. Izia n’avait pas vu son frère sourire ainsi depuis longtemps. – Gala ? C’est toi ? Tu me reconnais ? Hé, Gala… La lionne l’observa, oreilles dressées, et pencha la tête légèrement sur le côté. Izia n’en crut pas ses yeux. Oh, oui, ça, c’était un signe de reconnaissance… Glia contemplait Jawau et communiquait avec lui ! Peutêtre avait-elle voulu le protéger de Tilly, ou écarter le vieux mâle de leurs retrouvailles… Oui, c’était possible… Incroyable, fou, mais possible !

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Malgré son émotion, elle s’efforça de réfléchir. Si Glia était bel et bien Gala, leur nouvelle vie prendrait soudain un tout autre sens… Enfin, surtout celle de Jawau. Il avait été si proche de la lionne quand celle-ci était bébé, alors aussi petite que ses propres lionceaux aujourd’hui. Oui, mais si Glia et Gala sont le même félin, pourquoi papa ne nous en a pas parlé avant ?

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Composition et mise en pages : Text’Oh N° d’édition : J17235 Achevé d’imprimer en août 2017 par L.E.G.O. S.p.a., en Italie Dépôt légal : octobre 2017

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ET DES

HOMMES • LE REFUGE DE VALRÊVE • « On lui avait expliqué que l’endroit ressemblait un peu à Wild Field, la réserve naturelle où ils avaient grandi. C’était un sanctuaire ; un refuge... Un lieu où les animaux sauvages étaient choyés et soignés en attendant de pouvoir retourner dans leur habitat d’origine. » Tout juste arrivés du Kenya, Jawau et Izia emménagent au refuge de Valrêve avec leur père, vétérinaire. Habitués à être libres, les deux adolescents ont du mal à s’adapter à leur nouvelle vie. Mais ils aiment passionnément les animaux... Et ils se lient d’amitié avec les soigneurs qui s’occupent des lions, loups, éléphants et autres « résidents » de Valrêve. Ils se rendent utiles... D’autant plus qu’aucune bête ne les effraie. Peu à peu, Izia et son frère découvrent également certains secrets de Valrêve. Une lionne semble étrangement familière à Jawau ; une légende raconte qu’un trésor appartenant aux Templiers serait caché quelque part dans le parc... Et si c’était vrai ? 15,90 € TTC France www.fleuruseditions.com

illustration de couverture :

christopher evans

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