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9782215132141 les pluies

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Crédits Photos Couverture : Teenage girl walking in field Getty Images / Andy Teo aka Photocillin Tender with white sails in the calm sea Shutterstock © Nadezhda Bolotina Seagull (Larus dominicanus) in flight against blue sky Shutterstock © Mari Swanepoel Seagull (Larus dominicanus) in flight against blue sky Shutterstock © Mari Swanepoel Cascade falls over mossy rocks Shutterstock © dvande Profile of a handsome bare-chested man Shutterstock © Ollyy Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sarah Malherbe Direction artistique : Elisabeth Hebert Fabrication : Thierry Dubus, Gwendoline da Rocha Composition et mise en pages : Text’Oh ! © Fleurus, Paris, 2016, pour l’ensemble de l’ouvrage. Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-3214-1 Code MDS : 652529 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »

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VINCENT VILLEMINOT

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Pour Louisa. Pour Philo aussi. Pour Louanne (qui a hâte), pour Noah, et pour Ondine, quand ils auront l’âge (bientôt)…

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première partie

ce jour-lĂ

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chapitre un Ce matin-là, en se levant, Kosh Kamiesh regarda par sa fenêtre et songea comme chaque jour aux yeux de Lou. Ils avaient, selon son humeur, le vert d’eau du jade ou le vert-de-gris des feuilles d’acacia. Mais Kosh n’avait jamais vu leur couleur dans le soleil. Ce ne serait pas pour aujourd’hui ; pas davantage qu’hier, avant-hier… Les pluies battaient la rue nationale détrempée. Le ciel était nuageux, la prairie boueuse et grise. Il pleuvait depuis maintenant huit mois. Continûment, nuit et jour. Une pluie serrée, violente, qui paraissait blanche dans les phares ou sous les réverbères, la nuit. Il pleuvait à verse, à seaux, inexplicablement, un déluge tiède qui radoucissait l’air de ce mois de mars comme une mousson. Cela avait commencé en juillet, un jour, sans qu’on y prête trop attention – un simple orage d’été. Cela avait continué, 11

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suscitant les questions, puis l’inquiétude, et maintenant un avant-goût de catastrophe. Le phénomène échappait à toute logique et à toute prévision ; à tout modèle et à toute saison. Les montagnes ruisselaient. Les fleuves débordaient. Partout, la terre s’était gorgée, les eaux avaient monté. On consolidait les digues, on en bâtissait d’autres, plus hautes, qui se révélaient à leur tour insuffisantes. Des plaines autrefois labourées ressemblaient à des marécages. Certaines villes avaient dû être évacuées, menacées par les fleuves le long desquels elles s’étendaient. Les ruisseaux devenaient des lacs, les lacs une presque mer ; les mers elles-mêmes finiraient par déborder, disait-on… Ici, à Nhattan, le cours de la Nooga, leur rivière, avait grossi. Kosh traversait chaque matin le pont sud, pour se rendre à l’arrêt du bus de ramassage scolaire ; il le franchissait chaque fois qu’il fallait aller à l’étable de son père, ouverte sur les prairies et où les foins pourrissaient. Il voyait l’eau monter, inexorablement, mais la Nooga n’était pas – pas encore – sortie de son lit. On renforçait les digues, on avait haussé les parapets. Le long de la maison de ses parents, à la sortie du bourg, on avait entassé des sacs de sable, colmatés de ciment, comme une précaution supplémentaire. Mais le préfet n’avait pas encore donné l’ordre de tout quitter, un baluchon sur l’épaule, pour rejoindre le flot des réfugiés. Saleté de temps, songea-t-il, un sourire aux lèvres malgré tout, en quittant son poste d’observation. S’il souriait, c’était de

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penser à Lou – à ses yeux de menthe à l’eau et d’émeraude quand il la faisait rire, même sous les nuages. Il avait encore rêvé d’elle. Il avait hâte de la voir. Puisqu’on était samedi, ils ne se retrouveraient pas au collège, mais ils avaient programmé de passer tout de même un bout de leur journée ensemble. Il l’avait rencontrée le jour de la rentrée, dans une rangée de collégiens, en montant vers leur classe. – Tu es nouvelle ? – Oui. On vient de s’installer au hameau de Barrine. – Je viens du village d’à côté. La grande ferme… Entre eux, cela avait été une évidence dès ce premier matin. Selon Kosh, elle emportait un halo de lumière autour de ses cheveux de jais – une tignasse de sauvageonne –, mais c’était comme s’il était le seul à la voir ainsi auréolée. Comme si l’air qu’ils respiraient tous deux désignait Lou pour Kosh, Kosh pour Lou. Ils s’étaient assis côte à côte, il avait trouvé quelque chose à dire – il ne savait plus quoi, sûrement une plaisanterie à propos de leur village, si hospitalier depuis que les pluies l’avaient transformé en bourbier. Elle avait ri, un éclat de clochettes, de cristal et d’argent. Puis elle avait eu ce geste pour cacher son rire derrière une main fine. Parfois, elle était si vive, si spontanée, qu’elle en paraissait elle-même intimidée : un ruisseau impossible à endiguer. Ses yeux verts en amande, presque bridés, 13

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avaient également la couleur de l’amande fraîche quand elle riait. Ses joues semées de son rosissaient sous le coup de chaque émotion. Ce premier jour, Lou avait raconté comment ses parents avaient élu leur nouveau domicile dans le hameau. Ils voulaient que leurs enfants grandissent à la campagne. Son père était artiste, sculpteur couronné d’un certain succès. Il avait besoin d’espace dans son atelier pour ses œuvres parfois monumentales. Sa mère était l’agent de son mari, ils étaient sans cesse sur les routes ou dans des avions pour des expositions, alors mieux valait trouver un paradis où leur progéniture serait heureuse de les attendre. – J’ai un frère, et une petite sœur d’à peine deux mois. Une nourrice s’en occupera la journée, quand mes parents seront en voyage, et moi, je ferai la baby-sitter le week-end. C’était dit gaiement. Kosh avait expliqué qu’il était du village, quant à lui depuis toujours. Comme son père paysan, attaché aux pâtures, à l’étable, aux bêtes ; comme le père de son père avant lui… Ils avaient tous un licou. Une vie enracinée, prévisible, sans vacances, sans voyages ni évasion – mais utile et heureuse. – Bref, on ne peut pas habiter au même endroit pour des raisons plus différentes ! avait-elle dit en riant. Il avait ri, également.

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Le lendemain, Kosh était retourné au collège le cœur battant ; et tremblant d’en avoir ce cœur net, ou brisé. Avait-il rêvé ? Était-elle un mirage ? Elle l’attendait, et elle était la même Jamais en six mois l’impression initiale de miracle ne s’était démentie. Cela arrive, paraît-il, cette évidence de deux âmes qui se croisent, s’émerveillent de se rencontrer et s’épousent d’emblée, comme si chacune avait toujours vécu dans l’espoir de l’autre : « Tu existais, je le savais, je le pressentais, et je n’attendais que toi. » Même à quatorze ans, ils n’étaient pas trop jeunes pour se rendre compte de la chance qu’ils avaient. Et qu’attendaient-ils, alors, pour s’embrasser, puisqu’ils allaient main dans la main ? Le soleil, peut-être. Quand ils marcheraient au soleil, sous une campagne fumante après tant de pluies, quand ce serait le printemps, si le printemps existait encore, ils iraient ensemble au bord de la Nooga, Kosh montrerait à Lou comment pêcher les écrevisses, et ils s’embrasseraient sous les saules pleureurs. Oui. Sûrement. Si du moins la lumière revenait. C’est ce qu’espérait Kosh Kamiesh chaque matin en se levant, avant de regarder par la fenêtre.

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chapitre deux Il s’habilla, descendit à la cuisine, prit seul son café. Ses parents étaient partis très tôt, il y avait une foire aux veaux, aux halles de Baïntown – deux heures de route sous le déluge avec la bétaillère. Malcolm dormait encore. Mieux valait le laisser profiter d’une grasse matinée… C’était une épreuve, chaque week-end, de supporter l’humeur maussade de son cadet. Malcolm, dix ans, devenait fou lorsqu’il était enfermé entre quatre murs, insupportable comme un animal en captivité. Depuis huit mois, il souffrait de vivre dans une maison fermée, d’étudier dans une école où il fallait se contenter des préaux, à cause des pluies torrentielles. Il détestait les lieux sans horizons et la vie sans échappées belles. Kosh regarda l’horloge de la cuisine. Quand son frère ouvrirait les yeux, on serait presque à l’heure du déjeuner. Kosh se serait occupé tout seul des bêtes, mais c’était plus simple ainsi. Ensuite, après le déjeuner, il laisserait Malcolm déprimer deux 16

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heures devant des dessins animés et il courrait sous la pluie jusqu’au hameau de Barrine, retrouver son amie. Le téléphone sonna dans sa poche. C’était la sonnerie de Lou, justement. – Kosh ? C’est moi… Il comprit tout de suite que quelque chose n’allait pas. La voix de Lou était paniquée. – Que se passe-t-il ? – Mes parents… Ils viennent d’appeler. Ils disent qu’il faut qu’on aille à la mairie, ou qu’on parte avec les tiens. Le préfet donne l’ordre d’évacuer, le maire a laissé un message à tous les habitants. – Aujourd’hui ? Maintenant ? – Oui. Ça déborde. Ils s’attendent à ce que plusieurs grands barrages cèdent, peut-être la nuit prochaine. Et la Nooga pourrait… ils disent qu’elle va sûrement sortir de son lit. Les parents sont sur le chemin du retour, mais… Elle s’interrompit. Kosh ferma les yeux, respira profondément. Il devait rester d’autant plus calme qu’il entendait Lou s’affoler. – Mes parents ne sont pas là, dit-il. Les tiens reviennent dans combien de temps ? – Pas avant cette nuit. Demain peut-être. Ils étaient partis pour quatre jours en Illerye, ils vont prendre un avion. Maman m’a dit de mettre les poteries de mon père en hauteur, et de vous appeler. 17

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– Tu veux venir à la maison tout de suite ? – Avec le bébé ? Sous cette flotte ? – Je viens te chercher avec le quad. Je suis là dans dix minutes. – Non, ne bouge pas, tu risques de t’embourber… Noah va m’aider à mettre tout ce qu’on peut à l’abri, ensuite on arrive. – Attends, on sonne ! Je te rappelle. Kosh courut à la porte de la maison. Sur le seuil, le garde champêtre, Alceste, était accompagné de deux gendarmes. – On évacue, annonça-t-il simplement pendant que le duo en uniforme saluait d’un même mouvement, deux doigts sur la tempe. Tes parents ne sont pas là ? – Ils viennent de m’appeler, mentit Kosh. Ils sont déjà repartis de la foire de Baïntown, ils seront là dans une demi-heure. En attendant, mon père veut que je libère les bêtes, pour qu’elles aient le temps de fuir. On ne peut pas les laisser là si l’eau monte. Il montra du doigt la direction de l’étable. Le garde champêtre approuva du menton. Le premier gendarme dit : – Il faut que les habitants aient quitté les lieux d’ici deux heures, vers le col d’AiglePasse. L’eau risque d’arriver ce soir. Sur le plateau de Malachy, vous serez hors de danger. – Oui. Nous partirons dès que mes parents seront revenus. Avec les enfants Magliostro… Il improvisait au fur et à mesure : – Il faudrait que vous alliez les chercher. Ils sont seuls. Une jeune fille, un garçon et un bébé, sans leurs parents. Le sculpteur… Au hameau de Barrine… 18

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– Je connais, dit Alceste. Nous allons les évacuer. – Non ! Mes parents peuvent les emmener… À l’idée qu’ils risquent d’être séparés, Kosh avait presque crié. Il se reprit : – C’est ce qui est convenu avec les leurs, du moins. Mais en revanche je me disais… Si vous pouviez les ramener ici… À cause de la pluie, et du bébé. – Pas possible. La priorité, c’est l’évacuation de tous les habitants, répondit le second gendarme. Cet officier-là portait une moustache épaisse, son képi enfoncé jusqu’aux sourcils. Il considérait Kosh comme s’il était, d’emblée, un adolescent susceptible de faire obstacle à la loi et à l’ordre. – Très bien, lui répondit le garçon sans se démonter. Dans ce cas, ils vont nous rejoindre à pied. Ils seront là dans un quart d’heure. Bon courage. Le garde champêtre lui serra la main, les gendarmes saluèrent. – N’oublie pas, reprit le premier. Deux heures… Personne ne sera à l’abri, sauf sur le plateau. Kosh ferma la porte. De nouveau, il inspira profondément, trois fois. Il rappela Lou, lui dit que tout était OK, mais qu’il fallait qu’elle fasse vite. Ensuite, il se précipita dans l’escalier pour réveiller Malcolm.

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– Magne-toi, frangin ! Et habille-toi tout de suite, si tu ne veux pas te retrouver à flotter dans ton lit comme sur un radeau pneumatique ! Malcolm se redressa sur son lit, stupéfait. Il clignait des yeux, ébloui par le plafonnier. – T’es dingue ou quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? – Habille-toi et descends. Je vais voir les vaches, on se retrouve dans la cuisine. Je déconne pas, ça urge, la Nooga va déborder ! Kosh redescendit, essaya de joindre ses parents, n’obtint que la messagerie de sa mère. Il lui demanda de rappeller le plus vite possible, enfila un pull et une cape de pluie sur son T-shirt, chaussa ses bottes en caoutchouc et sortit. Le rideau de pluie paraissait plus épais encore que les jours précédents, mais peutêtre n’était-ce qu’une impression. Sous le déluge, il traversa le pont. La Nooga ressemblait à un torrent boueux, presque noir, écumant, sous l’arche de pierre. Kosh courut dans la pente douce vers la prairie, ses bottes s’enfonçaient dans la terre spongieuse. Il entra dans l’étable de son père. Il y avait vingt-trois vaches, que Kosh pouvait nommer d’après un simple coup d’œil. Il connaissait le moindre pépin de santé de chacune, la date de naissance de chaque veau. Mais ce matin, il était désemparé. Que faire ? Le téléphone sonna dans sa poche, il le prit : sa mère le rappelait exactement au moment où il avait besoin d’elle. Comme toujours. – Maman… Vous avez eu le message de la mairie ? 20

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– Bien sûr, mon chéri, dit-elle avec un calme affecté. Nous sommes sur le chemin du retour. Où en êtes-vous ? – Les gendarmes sont venus pour nous évacuer, mais j’ai préféré vous attendre. Je suis dans l’étable, là… Qu’est-ce que je fais pour les bêtes ? Une pause, le temps sans doute que sa mère répète la question à son père, la main sur l’appareil. – Si on les garde dans les stalles et que la Nooga déborde, elles risquent de se retrouver les pieds dans l’eau, insista-t-il… Est-ce que je les laisse divaguer dehors ? Cette fois, il entendit sa mère répéter sa question, une tension palpable dans la voix. – Oui, répondit-elle finalement. Ton père pense que c’est la meilleure chose à faire. Sauf Maniche, Greta et Prune. Kosh ferma les yeux en raccrochant. Laisser les bêtes errer sous ce déluge, c’était contraire à tous les principes, le signe que la situation était gravissime… Refusant d’y réfléchir davantage, il déclencha l’ouverture automatique des stalles. Deux ou trois des grosses laitières, celles arrivées le plus récemment, reculèrent pour sortir de leur logement. Les autres continuaient de brouter, sachant que ce n’était ni l’heure de la promenade dans le préau, ni celle de la traite. Impeccablement réglées. Il commença de diriger les plus aventureuses vers l’abri ouvert sur la prairie, tenta de faire sortir les autres à coups de claques sur le cul, de flatteries. Elles dodeli-

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naient de leurs grosses têtes, soufflaient, refusaient d’abandonner leurs mangeoires. Kosh s’arma d’un aiguillon, piqua Martelle et Narcisse aux flancs… La petite dizaine de bêtes qu’il parvint finalement à faire bouger se rassemblèrent comme pour un colloque, en demicercle, mais restèrent à couvert. Elles regardaient la prairie battue par les pluies, agitaient leurs oreilles, clignaient des yeux. Kosh tenta d’en inciter deux ou trois à sortir, d’une claque du plat de la main. La pluie martelait le toit de tôle. – Faut y aller, les grosses, cria-t-il pour se faire entendre. Sinon, je vous assure que vous allez devoir faire du crawl ! Elles bronchèrent, tapèrent des sabots sur le sol. Mais rien. Elles refusaient de fuir. Kosh haussa les épaules. Il alla aux stalles de Prune, Greta et Maniche, referma manuellement leurs abris. Ces trois-là étaient pleines, à quelques semaines de mettre bas, trop lourdes pour fuir – on les emmènerait dans la bétaillère. Les autres… À Dieu va ! Il réenfila sa cape de pluie. Lou allait arriver, avec son frère et le bébé. Il reprit son téléphone, appela de nouveau sa mère. – Elles ne veulent pas sortir… Un bref silence, puis : – Oui. Ton père dit que c’était à craindre. – Sinon, maman… Lou, Noah et Ombre Magliostro sont tout seuls… J’ai dit à Lou que nous pourrions les emmener. 22

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De nouveau un silence, mais cette fois de surprise, sans doute, et de réflexion. – … Bien sûr, si leurs parents sont d’accord. La voix était circonspecte. – Ce sont ses parents qui l’ont suggéré, dit-il. – Dans ce cas, bien sûr mon chéri, répondit sa mère. Faites au mieux. La route est épouvantable, mais ton père dit que nous serons là dans à peine plus d’une heure.

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chapitre trois Ruisselant, Kosh revint jusqu’au pont. Était-il possible que la Nooga ait encore monté ? Ce devait être une impression liée à son débit furieux. La ferme de ses parents, l’une des plus anciennes, légèrement à l’écart du bourg, se situait juste après le pont. Kosh entra dans la maison. – Malcolm ! Il dégouttait sur le carrelage. – Macolm, t’es où ? – Dans la cuisine. Alors qu’il s’emmêlait dans sa cape de pluie en la retirant, son frère le rejoignit dans l’entrée, un sandwich à la main. – Il se passe quoi ? J’ai vu au moins une dizaine de bagnoles passer devant chez nous, pleines à craquer.

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– Les digues sont en train de céder, faut évacuer le village… On va au col d’AiglePasse. J’ai dit aux gendarmes qu’on attendait les parents, ils seront là dans une heure. Malcolm hocha la tête, la bouche pleine. – Lou arrive dans moins d’un quart d’heure, ajouta Kosh. Avec Noah et le bébé. – N’importe quoi ! Je veux pas voir ce crétin ! – Tu feras un effort. C’est un peu une question de vie ou de mort, là… L’idée de voir Noah Magliostro avait fait davantage réagir Malcolm que l’annonce de l’évacuation… Ils étaient dans la même classe, la dernière de primaire, ils avaient le même âge. Et autant la foudre avait frappé Kosh et Lou dès le matin de leur rencontre, autant c’était l’orage, depuis le premier jour, entre leurs deux frères cadets : ils se détestaient. – En attendant, faudra que tu m’aides, dit Kosh. On doit retourner à l’étable. Papa veut qu’on mette les vaches dehors pour qu’elles se barrent. Mais il va falloir les pousser au cul. Cette fois Malcolm écarquilla les yeux. – Dehors… Sans garde ? – Ouais, et sans clôture. C’est te dire. Quant à Lou et son frère, tu me feras le plaisir de… À ce moment, on sonna, trois fois. Kosh n’eut pas le temps de dire à Malcolm quel plaisir il aurait à lui faire. Son cadet ouvrit la porte : Lou et Noah, trempés, se tenaient sur le seuil. Ils avaient tous les deux des sacs sur le dos, qui rendaient étranges 25

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leurs silhouettes sous les ponchos de plastique. La jeune fille serrait un paquet dans ses bras, qui devait être Ombre, sa petite sœur de huit mois. Malcolm ne disait pas un mot, debout devant la porte ouverte. Kosh lança : – Entrez, vite ! Malcolm, montre-leur la buanderie, pour qu’ils puissent accrocher leurs affaires. Je m’occupe de préparer de quoi les réchauffer. Lou le rejoignit dans la cuisine, la mine grave mais le regard rieur. Elle avait de grandes taches d’humidité sur le jean, le pull. Ses cheveux étaient trempés comme si elle sortait d’une douche. Elle tenait dans ses bras la petite Ombre, qui paraissait plus sèche et promenait des yeux ébahis sur ce décor nouveau pour elle. – T’es un peu humide, sourit Kosh. Tu devrais te changer. – Oui, si je trouve quelque chose de sec dans mon sac… – Il y a un sèche-linge dans la buanderie, là où vous avez accroché vos affaires. Si tu veux te changer en attendant, va dans ma chambre te chercher des affaires sèches. Ils rirent tous les deux, spontanément, en imaginant la scène : Lou dans les vêtements de Kosh, qui faisait vingt bons centi­ mètres de plus qu’elle. – Vaudrait mieux que je prenne des fringues de ton frère, à la limite… Je m’en occupe dès qu’Ombre a mangé. Elle posa une couverture sur le sol, y installa le bébé. 26

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– À propos de Malcolm… il a l’air ravi qu’on soit là tous les trois. Kosh sourit : – J’imagine que Noah est enchanté, lui aussi. Au fait, j’ai eu mes parents… Pas de problème pour qu’on vous emmène. Ils seront là dans une heure. Mais si tu préfères partir avec les gendarmes… – Non. On reste ensemble. Ça rassurera maman. Il paraît que les évacuations, c’est une vraie cohue. Ils se sentaient un peu empruntés, cela durerait quelques minutes comme chaque fois qu’ils se retrouvaient – comme si chaque fois ils tergiversaient un instant devant l’idée de s’avouer leur amour, avant de toujours différer leur déclaration. – Vous avez eu le temps de manger chaud ? demanda Kosh. Je prépare un brunch… Dans les deux poêles, devant lui, les toasts beurrés rôtissaient avec des œufs brouillés, du lard. – Ça va nous faire du bien. Je vais mettre du lait à chauffer, pour Ombre. Et faire du thé. Elle alluma le plafonnier de la cuisine – plongée dans la pénombre à cause du rideau de pluie – et fourragea dans le sac qu’elle avait laissé à l’entrée de la pièce. Elle en sortit quelques cubes et un hochet qu’elle déposa sur la couverture d’Ombre, puis le rejoignit devant le fourneau. – Mes parents sont paniqués. Leur avion décolle dans deux heures, mais ils m’ont appelée trois fois. 27

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– Il y a de quoi… Moi, dès que c’est prêt, il va falloir que je vous laisse pour libérer les bêtes. Elle remuait le lait dans la casserole et hocha la tête sans réagir à cette nouvelle. Elle ne se rendait pas compte… Ils cuisinaient avec des gestes paisibles, coutumiers. Ils ne se regardaient pas. Parfois leurs coudes se frôlaient. – Je vais les rappeler pour leur dire que tout va bien, poursuivit-elle. On a monté les sculptures les plus légères de mon père à l’étage… Au moins, ça ne sera pas inondé. Tu veux qu’on fasse la même chose ici, en attendant tes parents ? Il y a des trucs à mettre à l’abri ? – On va déjà préparer des affaires pour l’évacuation, et vous allez sécher les vôtres. Ensuite j’irai voir les vaches, et pendant ce temps-là, tu feras ce que tu peux. OK ? Elle versa le lait dans le biberon, s’assura d’un doigt que ce n’était pas trop chaud. – Tu as peur, Lou ? – Plus maintenant, dit-elle. Un sourire illumina ses yeux brillants d’elfe sylvain. À ce moment, Kosh faillit faire deux pas, la serrer contre lui, ébouriffer ses cheveux trempés. Lui dire qu’elle avait raison, qu’elle ne devait plus avoir peur, qu’il était là. – OK, dit-il plutôt… C’est prêt, je vais chercher les deux affreux.

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chapitre quatre Noah et Malcolm s’installèrent aux deux bouts de la table, le plus loin possible l’un de l’autre, sans un mot. Kosh les servit, les regarda quelques instants, pendant que Lou s’occupait du bébé. – Mangez, dit-il. On ne sait pas quand sera le prochain repas chaud. Noah commença séance tenante d’engloutir son assiette d’œufs, de lard et de haricots, sans un mot, prenant à peine le temps de respirer entre deux bouchées – sous les yeux d’un Malcolm qui faisait le dégoûté. Entre ces deux-là, ça ne collerait jamais : ils étaient aussi opposés que possible, de physique comme de caractère. Le frère de Lou, petit comme elle, râblé, avait les mêmes yeux miraculeux, la même peau pâle, les mêmes taches de son sur le nez, mais sa tignasse indisciplinée était blonde. Et son air d’ange était trompeur. Il s’était fait rapidement une réputation dans le 29

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village et elle était parvenue jusqu’aux oreilles de Kosh, amplifiée par Malcolm : c’était un gamin rusé mais retors, chapardeur, menteur, toujours là pour inventer des tours et surtout « emprunter » les affaires d’autrui ; et jamais pris sur le fait, avec ça… Le frère de Kosh était au contraire aussi délié, dégingandé que lui. De grandes jambes, des yeux clairs, la peau mate comme celle de son aîné, des cheveux plus sombres et plus frisés encore : l’air d’un pêcheur des îles. Aussi simple et direct que Noah était sournois. À l’école, Malcolm n’avait jamais un mot plus haut que l’autre, évitait les bagarres, préférant faire profil bas tant il détestait les retenues. La seule chose qu’il aimait, c’était courir les bois, y faire des cabanes, y tailler des harpons pour pêcher la truite, y allumer des feux de camp, y dormir à la belle étoile. Mais ça, c’était avant, quand on pouvait encore pêcher dans la Nooga et trouver belles les étoiles, de temps en temps… – Malcolm, je vais faire nos bagages, dit Kosh. Ensuite tu viens t’occuper des vaches avec moi ? Le gamin repoussa l’assiette, à laquelle il n’avait pas touché, bondit sur ses pieds. – Attends, je vais choisir moi-même mes affaires… Et ensuite, je viens à l’étable ! – Lou, on monte faire nos sacs. Quand vous aurez fini, tu t’occupes de mettre vos affaires au sèche-linge ?

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– Ah, d’accord ! La fille fait la lessive, les garçons s’occupent des travaux des champs ! rigola Lou. À l’étage, ils préparèrent deux valises : une semaine de vêtements et leurs affaires les plus précieuses, celles qu’ils ne voulaient pas laisser derrière eux. Kosh estima aussi prudent de préparer une valise pour ses parents. Dès qu’ils arriveraient, il faudrait filer. Le timing était très serré, mais on n’y pouvait rien. Quand il eut fini, il revint dans la chambre de Malcolm : celui-ci était en train d’ajouter dans son bagage son bonnet de Davy Crockett, son manuel de survie, ses BD préférées… – Magne-toi ! On va à l’étable. Ils dévalèrent l’escalier, trouvèrent Lou dans la buanderie. En enfilant son poncho, Kosh lui dit : – Si tu as le temps, essaye de monter à l’étage les trucs qui te paraissent précieux. L’ordi de mes parents et la compta sont dans le bureau. – OK ! Faites gaffe ! Ils sortirent sous le déluge. La Nooga en furie léchait le tablier du pont, éclaboussait la route. L’écume de ses vagues atteignait les sacs de sable. Auraient-ils mieux fait de partir avec tout le village ? La plupart des vaches étaient sorties de leurs stalles, désormais, mais aucune n’avait encore quitté le préau. Ils essayèrent pendant vingt minutes de les pousser sous la pluie, mais lors-

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qu’une bête cédait, deux autres revenaient à couvert. Les animaux trop domestiqués ne sentent-ils plus le danger ? Ils renoncèrent, remontèrent vers la maison. Un convoi de voitures arrivait précisément à ce moment. Kosh arrêta Anton Burger, le premier adjoint au maire. – Vous faites quoi ? lui cria-t-il, sous les trombes d’eau, par la fenêtre entrouverte. Les ordres étaient de fuir vers le nord. – Plus possible, répondit Burger. Les gendarmes ont bloqué le pont en amont. Ils craignent qu’il soit emporté… On va faire un détour. Tes parents ne sont pas rentrés ? – Ils arrivent. Les deux frangins coururent jusqu’à la maison. Kosh essuya l’écran humide de son portable, regarda l’heure, appela sa mère. – Plus que vingt minutes, dit-elle. – Faites vite, ils ont coupé le pont nord. Le village est vide. Deux minutes plus tard, sa mère le rappela : – Ton père vient de décrocher la bétaillère, on l’abandonne ici. On sera là dans quinze minutes maximum. Va libérer Greta, Maniche et Prune, en attendant. La panique les gagnait tous. Kosh ordonna à Malcolm d’aller ouvrir les stalles des trois vaches, guetta son retour par la fenêtre du bureau de son père, tout en montant les classeurs de factures sur les étagères les plus hautes. Plus aucune voiture ne passait dans la rue. Lou vint le rejoindre. 32

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– Vous auriez dû partir avec le convoi, dit Kosh. J’ai été stupide. – On a décidé ensemble, répondit-elle. Et de toute façon, je ne t’aurais pas laissé attendre ici tout seul. Regarde, voilà Malcolm… Le gamin cria dès qu’il passa la porte, surexcité. – Les parents ! Ils arrivent ! Lou et Kosh se précipitèrent vers la porte que le garçon gardait grande ouverte, sans se soucier de la pluie. D’ici, ils voyaient le pont sur la Nooga, la route qui montait très légèrement depuis la grande prairie… – Je les ai vus, ils seront là dans moins d’une minute, exulta Malcolm. – Noah ! cria Lou. Habille Ombre ! À ce moment, Kosh entendit un énorme craquement, vit un poteau électrique osciller, se balancer, puis tomber sur la maison des Koreff, en face, dans un fracas d’étincelles. Des flammes. Kosh fit deux pas dehors, sous la pluie. Le 4 x 4 rouge de ses parents s’engageait sur le pont à cet instant. Le tablier était balayé par une pellicule d’eau brune. La Nooga déborde, comprit Kosh dans un flash. Un craquement, encore. Une vague brune passa au-dessus du pont, heurta la voiture de plein fouet, la déplaça d’un mètre, sous le choc. Elle faillit basculer dans la rivière, mais retomba 33

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sur ses roues. Les pneus mordirent l’asphalte. Le moteur rugit. Le pick-up bondit en avant. Le craquement suivant fut énorme – quand le pont s’effondra. Les pneus avant touchaient presque la rive. Les roues arrière glissèrent, patinèrent. Le train arrière tomba dans la rivière en crue. Kosh vit la Ford de ses parents se soulever, se redresser nez en l’air comme si elle allait sombrer d’un coup, Titanic. Une nouvelle vague de boue la frappa, la submergea une seconde, l’emporta. Elle flotta quelques instants dans la rivière, l’eau au ras des fenêtres. Tourna sur elle-même comme un kayak à la dérive. Kosh aperçut le visage de sa mère, tache floue et claire derrière la vitre ruisselante. Puis la voiture fut emportée dans les rapides. Kosh la vit disparaître, à cinquante mètres, sous les eaux en furie. Ne resta que le toit, un bref instant. L’antenne de la radio. Puis le torrent roula comme si elle n’avait jamais existé.

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N° d’édition : 16268 Achevé d’imprimer en juillet 2016 en Italie par Lego Dépôt légal : septembre 2016

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