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2013

Les choses n’arrivent jamais sans raison. C’est ce que Ameliah se dit. L’univers a un plan, n’est-ce pas ? Sinon pourquoi lui aurait-il pris ses parents ? Un jour, elle trouve une vieille cassette. Une voix de garçon est enregistrée dessus, une voix qui semble lui parler…

1993

Ryan est perdu. Une mère décédée, une nouvelle belle-mère, un demi-frère diabolique... Pourquoi tout ça est-il arrivé ? Il enregistre un journal intime sur une cassette, en souvenir de sa mère. Il y parle d’une fille qu’il vient de rencontrer, une fille qu’il n’arrive pas à se sortir de la tête…

P lay

Ameliah et Ryan sont lies par plus qu' une simple cassette. Voici leur histoire.

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©HarperCollins

Steven Camden est né à Birmingham. C’est l’un des plus grands slameurs britanniques. Sous le nom de Polarbear, il fait des performances partout dans le monde. Lorsque vous lirez Tape, vous aurez du mal à croire que c’est son premier roman…

15,90 € France TTC www.fleuruseditions.com

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RETROUVEZ TOUTE L’ACTUALITÉ DES ROMANS FLEURUS SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX !

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À Yael La moitié de moi, c’est toi. X

Jacket design layout © HarperCollinsPublishers Ltd 2014. Originally published in English by HarperCollinsPublishers Ltd under the title : TAPE Text copyright © Steven Camden, 2015 Copyright © Steven Camden, 2013 Translation © Fleurus 2016 translated under licence from HarperCollinsPublishers Ltd.

Direction : Guillaume Arnaud – Direction éditoriale : Sarah Malherbe Édition : Astrid de Moussac Direction artistique : Elisabeth Hebert – Création graphique : Bleuenn Auffret Direction de la fabrication : Thierry Dubus – Fabrication : Axelle Hosten © Fleurus, Paris, 2016. www.fleuruseditions.com – ISBN : 978-2-2151-3153-3 MDS : 652474 Tous droits réservés pour tous les pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. » Achevé d’imprimer en août 2016 par Legoprint en Italie. N° d’édition : 16266. Dépôt légal : septembre 2016.

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Traduit de l’anglais par Charlotte Grossetête

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Salut ? Ça marche ? Ouais, je vois la lumière. Ça marche. Je recommence. J’enregistre. Ça vient d’arriver. Ça vient juste d’arriver, et ce qui est fou, c’est que ça ne m’a même pas paru bizarre. Je crois que je pige maintenant, papa. Je crois que je comprends. Il vaut sans doute mieux ne pas trop y penser, hein ? L’univers et tout ça. Je suis ici. C’est ça qui compte. Je suis ici, à faire ça, et c’est arrivé. Exactement comme tu l’avais dit, alors je suppose que l’univers est content. Est-ce que c’était prévu depuis toujours, que ça arriverait maintenant ? Pardon, je laisse tomber ma question. Tout arrive au moment prévu. C’est ce que tu as fait : tu t’es assis et tu as appuyé sur le bouton record, et maintenant je vais faire la même chose. Je parle dans le micro – comment ça marche, au fait ? Tout le monde m’a toujours dit : « C’est important de sortir les choses, Ameliah, ça aide à avancer. » Je n’ai jamais vraiment écouté. Je suppose que je ne voulais pas le faire à leur manière. Peut-être que je n’étais pas prête, je sais pas. Là, c’est différent. Ça me paraît bien. Il s’est passé tellement de choses. Il y a tellement à dire, alors je vais le dire. Il est midi et demi et j’enregistre ma voix sur cette cassette. Comme toi.

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Chapitre 1 Des doigts, Ryan essuya la buée sur le petit miroir rond de la salle de bains. Il s’imagina en train de gratter la glace sur le hublot d’un sous-marin prisonnier de la banquise. Un sousmarin de la Seconde Guerre mondiale retrouvé près du pôle Nord des années après sa disparition en mer. Il se figura le visage vigoureux d’un vieil officier de marine, la moustache givrée, les yeux écarquillés, regardant au-dehors, figé par la panique à l’instant où il constatait qu’il était coincé pour toujours. Il abaissa la main et ne vit que son propre visage, un visage de treize ans, rendu écarlate par la chaleur du bain. L’eau avait plaqué en arrière ses épais cheveux noirs. À chaque fois que Ryan jetait un coup d’œil au miroir, il avait envie de se gifler. Pas parce qu’il était en colère contre lui-même et qu’il estimait mériter ça, mais plutôt parce qu’il avait vu ce geste dans un film, un jour. Le détective privé se

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regardant dans le miroir après une folle nuit d’action et de danger, et se donnant une gifle pour s’assurer qu’il était prêt à se concentrer sur une nouvelle journée d’enquête. Ryan leva la main au niveau de son visage. Il contracta les muscles de son bras et recula la main, prêt à frapper. Ses yeux se plissèrent, il se préparait à la gifle. Puis il s’immobilisa, le regard fixé sur son reflet. – Allez, poule mouillée, vas-y. Vas-y ! Il poussa un soupir, dégonfla ses joues en laissant son bras retomber le long de son corps, et se demanda quel espace il y avait à l’intérieur de sa bouche. On pouvait probablement fourrer la moitié d’une grosse orange de chaque côté, entre les dents et la joue. – Yo ! L’appel, de l’autre côté de la porte, accompagna un bang ! qui fit trembler les gonds. – J’ai dit yo ! Tu ferais mieux de te magner, crevette, ou je vais te plier en deux. Ryan continua à se regarder tandis que les coups pleuvaient sur la porte. Il imagina la tête de Nathan de l’autre côté, de plus en plus furieuse, prenant des formes diverses. Un demi-frère devenu une sorte de monstre mutant. Il attrapa une serviette, se la jeta sur la tête et les épaules comme un boxeur, rassemblant ses forces en vue du combat pour le titre.

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Six mois tout juste s’étaient écoulés depuis le jour où son père l’avait fait asseoir pour lui dire que Sophia s’installait chez eux, et Nathan avec elle. Papa lui avait demandé ce qu’il en pensait et il avait répondu que c’était une bonne idée, parce qu’il avait lu l’espoir dans les yeux paternels. Sophia et Nathan étaient arrivés dès la semaine suivante, Ryan en avait conclu que son avis importait peu. Au moins, il n’avait pas à partager sa chambre. Son père avait transformé son bureau en chambre pour Nathan, permettant à Ryan de garder son espace à lui, même si Nathan paraissait ignorer toutes les règles en matière d’intimité. Il ne frappait jamais et débarquait comme s’il était le maître des lieux. Il avait quelques mois de moins que Ryan mais quelques centimètres de plus et, à dire vrai, il était beaucoup plus fort. Ryan attribuait la chose au fait qu’il mangeait sans arrêt. Il allait jusqu’à dormir avec un sandwich à côté de son oreiller. Un mois plus tard, son père et Sophia s’étaient mariés dans une petite salle grise de la mairie. Ryan portait le même costume qu’à l’enterrement de sa mère. À cette époque-là, il flottait dedans ; maintenant, le costume lui allait comme un gant. Le soir du mariage, Sophia l’avait coincé dans la cuisine, où Ryan essayait de dénicher un rab de soda à la cerise. Elle lui avait dit qu’elle ne cherchait pas à remplacer sa maman, qu’elle aimait très fort son papa et qu’elle souhaitait un

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nouveau départ pour tout le monde. Ryan avait vu l’expression de son visage joufflu tandis qu’elle se tenait là, mal à l’aise, trop maquillée, ses cheveux noirs attachés, dans sa robe à fanfreluches couleur pêche. Ryan avait répondu en souriant qu’il souhaitait la même chose, Sophia l’avait serré un peu trop fort dans ses bras et la bouteille de soda lui avait glissé des mains. Une fois Sophia retournée au salon, Ryan avait ramassé la bouteille et regardé les bulles se battre pour atteindre la surface. Nathan était entré dans la cuisine en quête de nourriture. Il avait déclaré à Ryan qu’il avait l’air débile dans son costume. Ryan n’avait pas répondu. Apercevant la bouteille de soda, Nathan la lui avait arrachée des mains. Ryan avait failli dire quelque chose mais il s’était ravisé. Reculant d’un pas, il avait regardé Nathan déboucher la bouteille et s’inonder de soda. Ryan enfila son tee-shirt de pyjama Chicago Bears et fixa les yeux sur sa radiocassette. Le revêtement argenté brillant reflétait la lumière. Il regarda les boutons noirs tout propres sous les petites vitres qui permettaient de voir les cassettes à l’intérieur. Les haut-parleurs ronds. Parfait. Il avait reçu l’appareil au dernier Noël avant la mort de sa mère. Il se rappelait avoir déchiré le papier cadeau et découvert le coin de la boîte. Il avait passé le reste de la journée en pyjama à tourner

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le bouton de la radio pour capter toutes les stations possibles. Ryan ouvrit l’étroit tiroir de sa table de chevet et en sortit le boîtier d’une cassette. Il n’y avait aucune inscription sur la tranche. Il caressa du pouce le coin en plastique, puis ouvrit le boîtier et sortit la cassette. Il regarda la petite étiquette en glissant la cassette dans le lecteur numéro deux. En majuscules, au feutre bleu foncé, le mot « MAMAN ». Ryan appuya sur le bouton rewind et, de la pointe du doigt, il essuya la petite vitre tandis que le moteur bourdonnait en rembobinant la cassette. Le bouton rewind se releva. Ryan plaça la radiocassette au bord de sa table de chevet pour pouvoir parler dedans allongé dans son lit et, avec deux doigts, il appuya en même temps sur les boutons play et record. Le petit voyant rouge se mit à clignoter tandis que la cassette démarrait : elle enregistrait. Ryan s’éclaircit la gorge.

Ameliah regarde fixement son reste de corn flakes. Sa cuiller soulève des vagues dans le bol, entraînée par ses doigts fins, et elle compare chaque flocon trempé à un minuscule radeau de bois flottant dans une mer d’un blanc laiteux.

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Elle déplace sa cuiller parmi eux et observe le naufrage de certains, tandis que d’autres luttent pour rester à la surface. La lumière du matin, passant par la grande fenêtre, raie le sol de la cuisine. – Un penny pour elles1, dit Nan assise de l’autre côté de la petite table carrée, à travers une bouchée de crêpe. Ameliah sait ce que cela veut dire, elle l’entend très souvent (la plupart du temps de la bouche de Nan), mais pour la première fois, il lui vient à l’esprit qu’offrir un penny pour connaître les pensées de quelqu’un ce n’est pas cher payer. – Je n’ai jamais été en bateau. Nan a interrompu sa mastication une seconde, le temps d’écouter, puis elle recommence. Ameliah la regarde. – Je veux dire sur une vraie étendue d’eau, comme la mer. Nan étale du beurre sur une autre crêpe qu’elle vient de prendre sur la pile placée entre elles. – Tu es encore jeune, chérie. Tu as tout le temps. Elle sourit en introduisant la nouvelle crêpe dans sa bouche. – Tu avais quel âge ? demande Ameliah. La première fois que tu as pris le bateau ? – Moi ? Bonne question. C’était sans doute avec ton grandpère, très longtemps avant ta naissance. Avant celle de ta maman.

1.  Expression qu’on pourrait traduire par : « Je t’offre un penny pour connaître tes pensées. » (Note de la traductrice.)

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Ameliah baisse les yeux. Un flot de boucles brunes lui tombe sur le visage. Du bout des doigts, elle les ramène derrière l’oreille. – Tu es sûre que tu ne veux pas une crêpe, chérie, des forces pour ton dernier jour ? Ameliah secoue la tête. – Non merci, Nan. Nan se sert une autre crêpe de la pile. – Le petit déjeuner n’était pas son truc, à elle non plus. Ameliah regarde Nan et essaie de se la représenter plus jeune, assise à table en face de maman, une pile de crêpes entre elles, et maman rêveuse en train de penser à l’école. – Une histoire de gènes, je suppose, poursuit Nan, même si ça ne lui venait sûrement pas de moi. Ameliah hausse les épaules. Nan se penche en avant. – Est-ce que tu continues ton journal, comme l’a demandé la dame ? Ameliah voit en pensée le journal vide poussé sous son lit, avec sa couverture brun clair recyclée, les pages vierges et neuves. Elle baisse les yeux sur son bol. Tous les petits radeaux ont coulé, sauf un. Elle le regarde s’accrocher à la surface. – Un peu. Ça fait bizarre. – Ça va faire bizarre pendant un moment, chérie, mais croismoi, c’est… – Important de sortir les trucs.

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Nan sourit puis laisse échapper un rire de vieille dame à travers une bouchée de crêpe. – Tu l’as dit. Les yeux d’Ameliah sont fixés sur le dernier flocon qui se maintient à la surface du lait en solitaire, refusant de couler.

Ryan regardait, à travers la fenêtre de la classe, les terrains de jeux de l’école. Le ciel gris, lourd d’une pluie imminente. Il observait un groupe de filles en train de faire du jogging autour du terrain de foot. Leur peloton désordonné était trop lointain pour qu’il distingue les visages. Il focalisa son regard sur l’une des dernières joggeuses. Les cheveux bruns de cette fille lui battaient le dos au rythme de sa course. – Ryan ! Mme Zaidel se tenait devant son bureau. La classe entière avait les yeux fixés sur lui. – Tu réfléchis ? Elle parlait d’une voix irritée. Ryan jeta un coup d’œil de l’autre côté de la classe et vit Nathan le regarder avec son sourire suffisant. – Pardon, madame, j’étais… – Tu étais à des kilomètres d’ici. Une fois de plus. C’est ça le problème.

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– Oui, madame. – Tu m’as fait ça tout le trimestre, Ryan. – Oui, madame. Pardon, madame. De loin, Nathan fit une grimace. Ryan lui répondit par un froncement de sourcils. – Bon, maintenant, si tu as fini de regarder les filles dehors, ça t’ennuierait de venir nous rejoindre pour notre dernier cours ensemble ? Des petits rires parcoururent la classe. Le sourire du demifrère narquois s’accentua sur le visage de Nathan. Ryan sentit ses joues s’enflammer. – Non, madame. Mme Zaidel retourna se placer devant la classe. – Bon, quelqu’un d’autre sait-il répondre à ma question ? Combien de temps John Major a-t-il été Premier ministre ? Nathan leva la main. – Moi, madame. Trois ans. Mme Zaidel acquiesça. – Merci, Nathan. Quelqu’un d’autre maintenant : qui était son prédécesseur ? Nathan adressa un sourire à Ryan tandis que le reste de la classe levait le doigt en bloc. Ryan serra les dents. Des grondements de tonnerre éclataient dans le ciel et il se mettait à pleuvoir.

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Ameliah examine le menu du déjeuner devant elle. La dame de service a les yeux fixés sur elle. Ameliah ne reconnaît pas cette dame, mais ce regard fixe lui est familier. Elle l’a assez croisé comme ça. C’est le regard dont les gens la dévisagent quand ils sont au courant à propos de ses parents et sentent qu’ils devraient dire quelque chose, mais ne savent pas vraiment quels mots employer. Elle attrape un roulé au jambon, un jus de fruit, et s’éloigne avant que la dame de service ait pu lui adresser la parole. Dans la file d’attente, en attendant de régler, elle pense aux six mois qui se sont écoulés. Elle pense à papa, à la transformation qu’il a subie pendant les mois après la mort de maman. Sous l’effet de la maladie, il paraissait rapetisser. – C’est tout, ma puce ? Ameliah s’extrait de sa rêverie. Derrière la caisse de la cafétéria, Corine arbore son éternel sourire de chat du Cheshire. L’écart entre ses dents de devant est si large qu’on pourrait y glisser une pièce de cinq pence. – Pas de chips aujourd’hui ? Ameliah sourit à son tour. – Non merci, Corine. Au fond de la salle, elle repère Heather, assise avec quelques autres, qui agite les bras comme un oiseau pour l’appeler. Ameliah pousse un soupir. – Haut les cœurs, chérie !

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Corine a le visage rond et tiède des grand-mères de contes de fées et, tandis qu’elle se fraie un chemin à travers la cantine bondée pour rejoindre la table des filles, Ameliah décide que Corine s’entendrait très bien avec Nan.

Assis au milieu du brouhaha de la cantine, Ryan regardait dans le vague en mâchant son roulé au jambon. Le siège d’en face était vide. Il hocha la tête en se rappelant son embarras dans la classe tout à l’heure. Liam s’assit tel un cheval qui s’écrase sur une barrière. – C’est l’été ! Ryan sursauta. – Je t’ai eu ! Big L a encore frappé. – Je t’ai dit de ne pas faire ça ! Avec un sourire, Liam laissa tomber sur la table le Tupperware qui contenait son déjeuner. – Je sais, mais c’est trop facile, mec. Il frotta ses larges mains l’une contre l’autre. – Plus qu’une demi-journée, Ryan, et ensuite six semaines de liberté. – Tu t’assieds, s’te plaît ? Les gens nous regardent. – Qu’est-ce que t’as ? – Je sais pas. – Tu l’as dans la bouche.

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– Oh, du jambon. – T’as des chips ? – Monster Munch. – Quel arôme ? – Bœuf. – Bœuf ? Laisse tomber. J’allais te proposer un échange, mais pas pour de la vache. Liam se mit à manger, son visage carré broyant le sandwich à la manière d’un chameau pressé. Ryan sourit. Liam était son meilleur ami depuis qu’ils étaient tout petits et il ne se rappelait pas un seul jour où Liam ne l’avait pas fait rire au moins deux fois. – J’ai entendu dire que tu t’étais fait pincer à regarder les filles du cours d’EPS. En parlant, Liam éjectait de sa bouche des petits bouts de sandwich qui tombaient sur la table. – Je ne regardais pas les filles. Mince, Liam, tu peux garder la nourriture dans ta bouche ? Liam haussa les épaules, épaisses elles aussi. – Ce n’est pas ce que j’ai entendu. Tracey disait que Mme Zaidel t’avait pris sur le fait et que tu étais devenu rouge vif et tout. – Ouais, ben Tracey dit n’importe quoi. Liam pela une banane dont il engloutit la moitié en une seule bouchée. – Tu devrais t’en choisir une.

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– Quoi ? – Une fille. N’importe laquelle – il y en a plein. Regarde, tu en as devant toi. Liam étendit son large bras devant lui. Ryan le lui rabaissa d’un coup sec. – Qu’est-ce que tu fais ? Liam fourra le reste de la banane dans sa bouche. – Moi, j’irais juste en trouver une et je mettrais cartes sur table. – Cartes sur table ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Allez, mange et tais-toi, mec ! – Je te dis juste, c’est ce que je ferais. Ryan mordit dans son rouleau. – Tu ne comprends pas. – Qu’est-ce que je ne comprends pas, Ryan ? Tu t’en choisis une et tu mets cartes sur table ! – Arrête de dire ça. Et il ne suffit pas d’en choisir une, d’accord ? Ce n’est pas une vente aux enchères. Liam prit l’air perplexe. Ryan termina son rouleau. – Et toi, de toute façon, tu ne mettrais pas cartes sur table. – Si. Je les abattrais avec force. – Oh, vraiment ? Big Liam ? Mister Smooth, c’est ça ? Et qu’est-ce que tu dirais ? – Appelle-moi Big L. – Quel idiot.

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Liam frappa la table de sa peau de banane et bomba le torse. – Je marcherais tout droit vers elle et je dirais, genre : « Bébé, c’est toi et moi, d’accord ? Tu peux devenir les E R V E S de ce Big L. » Qu’est-ce que t’en dis ? Ryan secoua la tête avec un sourire. Liam eut l’air vexé. – Quoi ? C’est bien trouvé, non ? Big L E R V E S, lèvres, comme baiser. – Tu as épelé « lèrves », espèce d’idiot. – Quoi ? Ryan dévisagea Liam tandis que le cerveau de son ami venait à bout de l’orthographe. – Ah ouais. Bon, ouais, tu vois ce que je veux dire. – Ouais. Big L difficilement épelle. Liam sourit. – Big L difficilement épelle, mais toi tu sens… le bœuf au champ… avec tes chips entre les dents. Ses gros poings marquaient le rythme des syllabes sur la table. Ryan sourit et essaya d’inventer d’autres vers pour répliquer.

Ameliah écoute ses voisines de table parler de sujets vraiment très fille. Leurs lèvres rapides formant des phrases comme un moteur.

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Heather la regarde, l’air de dire : « Sors de ton mutisme ! » Ameliah essaie de répondre avec ses yeux que les sujets inintéressants la rendent muette ; elle se fiche bien que Simone ait pris du fond de teint et de l’eye-liner à sa sœur et qu’elle projette de relooker les gens après les cours sur le terrain. Maman disait toujours que le fond est plus important que la surface, sauf dans le cas du fond de teint, qui reste assez superficiel. Mais Heather le sait déjà. Ameliah la regarde. Elle est jolie sans faire d’efforts pour ça. Les taches de rousseur qui parsèment son nez et ses joues lui donnent un petit air unique. Dieu soit loué pour Heather. Cette fille est un pont entre elle et les autres. Heather a l’art d’introduire Ameliah dans le groupe sans que celle-ci soit obligée d’en faire trop ou de trop parler. Heather l’a toujours fait, depuis le CP. – Ça va, Am ? Plus qu’une demi-journée et ensuite la liberté. Heather lui fait un sourire. Ameliah le lui rend. Elle se revoit avec son amie, assise sous la tente que papa a dressée au milieu de sa chambre. À la lueur des lampes de poche, Heather se cache le visage dans l’encolure de son pull pendant qu’Ameliah lui raconte les histoires de fantômes de papa, Heather poussant un cri à la fin, au moment du gros choc à propos du vieillard sans tête. – Tu veux essayer ?

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Heather lui tend le petit eye-liner avec un sourire. Ameliah lui sourit à son tour et Heather baisse la main. – Je viens chez toi après l’école, d’accord ? – Ouais ? – Ouais. On va s’attaquer à ces cartons. Ameliah jette un regard circulaire aux autres filles, absorbées dans leur conversation au sujet du relooking et des techniques de maquillage. – Ce n’est pas la peine. Heather tend la main pour prendre celle d’Ameliah. – Si. Un nouveau chapitre commence, Am, celui de l’été. Et il est temps de te sentir chez toi dans ta chambre.

Ryan secoua la tête et essaya de regarder devant lui. La douleur tiède qu’il ressentait à la nuque commençait à s’étendre vers son visage. Il vit le ballon de foot au pied de la porte d’entrée. Il sentit du gravier dans sa paume lorsqu’il se redressa pour s’asseoir sur la courte allée qui menait à la maison. Il leva les yeux. Debout devant lui, Nathan riait. Ryan sentit un nœud se former dans son estomac. – T’aurais dû esquiver. J’ai crié : « Esquive ! » C’est ta faute, crevette, tu rêvasses tout le temps. Nathan enjamba les genoux de Ryan et sortit sa clé pour ouvrir la porte. Ryan se releva ; le nœud dans son estomac

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grossissait, il le sentait monter dans son torse. Les yeux fixés sur le dos de Nathan, il s’imagina exécutant un coup de pied de karaté magistral qui enverrait son demi-frère voler à travers la porte. Le nœud poursuivit son chemin le long de sa gorge jusqu’à sa bouche qui s’apprêta à crier. Nathan poussa la porte et disparut dans la maison. Ryan inspira profondément et ravala sa rage, qu’il sentit fondre dans sa gorge. À l’intérieur, Ryan s’assit sur le canapé à un endroit d’où il pouvait regarder dehors par la fenêtre, qui donnait sur la rue. La douleur à la nuque s’était atténuée, il n’avait plus que vaguement mal. Il se frotta les yeux et regarda autour de lui. Il essaya de se rappeler comment c’était avant l’arrivée de Nathan. Avant que papa se soit mis avec Sophia. Avant la mort de maman. Ses yeux se fixèrent sur le grand miroir rectangulaire au-dessus de la cheminée, avec son lourd cadre de bois qui lui donnait l’air de venir d’un vieux château. Il n’allait pas du tout avec la pièce, mais il s’était toujours trouvé là. Sophia avait tenté de l’enlever au moment de son installation, en disant qu’il n’avait pas sa place ici. D’un air grave, papa avait répondu qu’il n’irait nulle part, que tout le reste pouvait partir, mais que le miroir resterait. Ryan était content que papa ait dit ça. Il connaissait l’histoire. Maman avait choisi le miroir au moment où papa et elle avaient acheté la maison. Il était très lourd et, au moment où

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ils le transportaient dans la maison, papa avait glissé et lâché le coin qu’il tenait. Le miroir avait heurté le sol mais il ne s’était pas brisé, et maman avait dit que c’était un signe de chance. Maman croyait en la chance. Ryan regarda le miroir et se rappela combien elle aimait les vieux objets. Même s’il avait de plus en plus de mal à se représenter son visage, il savait que le miroir avait un lien avec elle. Un choc sourd retentit au plafond. Ryan imagina Nathan tombant de son lit ou trébuchant sur ses haltères stupides et s’étalant de tout son long sur le sol de l’ancien bureau de papa. Il sourit en attendant d’entendre son demi-frère se relever et taper des pieds partout, mais il n’y eut qu’un grand silence. Son estomac se retourna. Il se leva d’un bond et monta à l’étage en courant. – Nathan ! Ça va ? Il entra comme une bombe dans le bureau, paniqué. Nathan était par terre, en slip et maillot, à faire des abdominaux. Derrière lui, contre le mur, une boîte à rythmes Casio était posée sur un petit bureau à côté d’une petite télé noire. Il s’arrêta et leva les yeux sur Ryan. – Qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce qui te prend ? Ryan regarda autour de lui. Il vit un poster du système solaire, quelques footballeurs arrachés à des magazines et, sur la droite, une photo géante de Bruce Lee en train d’exé-

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cuter un high kick. Il y avait par terre une assiette contenant un gigantesque sandwich à moitié mangé. – J’ai cru entendre un… – Un boum ? Et alors ? Tu as cru que je m’étais fait mal ? T’es vraiment une mauviette, mec. Nathan reprit ses abdos en ricanant. Ryan repéra, derrière la télé, une petite bibliothèque pleine de livres de sciences. Il plissa le nez. – Depuis quand tu as des lectures scientifiques ? Nathan s’assit, les bras sur ses genoux, les sourcils froncés. – Quoi ? Je n’ai pas le droit de m’intéresser à la science ? Ryan haussa les épaules. Nathan secoua la tête. – Ryan, j’en sais sans doute plus que toi, mais je ne me sens pas obligé de faire ma crevette. Il se rallongea pour retourner à ses abdos. – Maintenant, va te faire voir ! Ryan se retira et ferma la porte de la chambre. Il resta sur le palier à écouter les grognements de Nathan, et se dit que les livres de sciences, c’était juste pour crâner.

Ameliah et Heather fixent l’appareil des yeux. Il est d’un noir terni ; son revêtement argenté est écaillé et usé. Quant au design des gros boutons, on dirait l’œuvre d’un enfant. Le

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plastique des petites vitres protégeant les lecteurs de cassettes est brouillé par des rayures multiples. – Un truc pareil, il faudrait le mettre au musée. Heather effleure l’un des haut-parleurs ronds tout abîmés. – Il date de quand ? Ameliah hausse les épaules. – Je ne sais pas. Je l’ai trouvé dans la chambre inoccupée. – Là où ta grand-mère conserve tout ce bric-à-brac ? – Ouais. Je vais explorer tout ça. – Ce truc a peut-être de la valeur ? On en voit des comme ça dans les émissions télé. Heather manipule le large cadran de réglage. Le minuscule voyant orange de fréquence se déplace le long de la bande noire. – T’as vu, il n’y a même pas de lecteur de CD. C’est un appareil préhistorique. – Il n’est pas à vendre. Ameliah ramasse une vieille boîte à chaussures parmi toutes celles qui jonchent le sol, au milieu d’un fatras de sacs noirs remplis de vêtements, et de deux vieilles valises. La boîte à chaussures est bourrée de cassettes, certaines avec leurs pochettes, d’autres sans. – C’est un lecteur pour cassettes comme ça. Il y en a des boîtes entières. Elle sort l’une des cassettes et dépoussière le boîtier avec sa manche : James Brown – Greatest Hits. Elle sourit.

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– Ma mère parlait sans arrêt de James Brown. Elle tend la cassette à Heather, qui sourit à son tour. – Elle aimait la musique, hein ? – Ouais. Ils aimaient tous les deux. Je les entendais à travers le mur jouer des trucs en riant ensemble. – Ç’aurait été tellement cool qu’elle soit prof de musique dans notre école à la place de Machin-Chose. Ameliah se représente maman, assise sur le canapé recouvert de feuilles de musique, en train de préparer ses cours. – Ouais. Elle tapote les boîtes de cassettes. – Je vais toutes les écouter. Heather examine à son tour la cassette comme si c’était une preuve saisie sur les lieux d’un crime. – Pourquoi est-ce qu’elle est si longue ? Regarde, celle-ci a onze pistes ! C’est un rappeur ? Ameliah parcourt du doigt la colonne des autres cassettes dans la boîte, creusant une ligne sur le plastique poussiéreux, pareille au sillon d’un snowboard. – Elles sont toutes en désordre. Je crois que certaines sont vierges. Tu veux en écouter ? Heather se lève : – Non. C’est tellement vieux, tout ça ! Tu vas mettre des semaines à tout écouter. Elle laisse tomber la cassette sur le lit et se rapproche de l’un des sacs noirs. Ameliah a toujours les yeux fixés sur les cassettes.

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– Ouais, bon, j’en ai six devant moi, non ? – Tu ne peux pas passer les six semaines des vacances à creuser comme une taupe dans ces vieux trucs poussiéreux. Ameliah sourit à Heather. – Une taupe ? – Ouais. Une taupe. Une petite taupe aveugle et ébouriffée qui fuit le soleil. Ameliah éclate de rire. – Tais-toi. Heather sourit et se met à inspecter un sac-poubelle rempli de vêtements. – Je me demande s’il y en a qui t’iraient, tu devrais… – Laisse ça ! La voix d’Ameliah est sèche. Heather interrompt son geste. Ameliah baisse les yeux : – Désolée, je veux dire que c’est à moi de regarder ça en premier. Elle lève le regard sur la jonction du plafond et du mur, et scrute une mince fissure qui court le long de cette ligne. Heather se rapproche de son amie. – OK. Je comprends. Ameliah répond par un hochement de tête qui lui est propre. Tandis que Heather examine le contenu de la boîte à cassettes, Ameliah pense à la chambre inoccupée qui donne sur le palier, bourrée jusqu’au plafond de sacs et de cartons ;

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elle se demande combien peut bien peser l’ensemble de ce que ses parents ont laissé derrière eux.

Ryan sentait chaque muscle de son corps trembler sous la pression. Il avait les yeux fixés sur la moquette brun chocolat. De si près, il distinguait les fibres séparément, et l’idée le frappa qu’elles ressemblaient aux agroglyphes dont il avait découvert l’existence dans son Livre de l’inexplicable. Il sentait ses poumons faire pression à l’intérieur de sa poitrine. Il se dit qu’il devait faire une pompe de plus. Et s’il parvenait à en faire une seconde, ce ne serait pas si mal. Deux pompes, c’était le double de celle qu’il avait réussi à faire. Celle dont il avait bien cru qu’elle allait le tuer. Il imagina Nathan assis sur lui par terre dans le salon. Ce sentiment d’impuissance, cette certitude que, même en faisant son maximum, il serait incapable de le déloger de là. – Allez, crevette. Vas-y ! Mais l’effort de prononcer ces mots aspira ce qu’il restait de forces dans ses bras, et Ryan s’effondra, face contre terre. Il resta allongé là, sur le côté. Peu importait qu’il ne puisse faire qu’une pompe. Les gens n’étaient pas là à se balader partout en faisant des pompes, si ? D’abord, à quoi ça servait, une pompe ? Est-ce que quiconque se retrouvait jamais dans

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un piège où la seule solution était de se soulever à bout de bras pour s’en sortir ? Il s’imagina couché, écrasé sous le poids du postérieur de Nathan, essayant de tourner la tête pour au moins voir la télé, avec l’impression que Nathan pesait l’équivalent d’une berline familiale. Il ferma les yeux, plia les coudes, posa les paumes à plat sur la moquette ornée d’agroglyphes, gonfla ses poumons et, en rassemblant toute son énergie, il se souleva jusqu’à ce que ses bras soient tendus. Au rez-de-chaussée, la porte d’entrée se referma et Ryan entendit le pas familier de son père se diriger vers le salon. Il se rallongea, l’oreille collée à la moquette. Le son étouffé de la question de Sophia demandant à son père comment s’était passée sa journée rappela à Ryan les moments où il réglait le cadran FM sur sa radiocassette pour capter des bouts d’émissions grésillantes. Papa parlait d’une voix basse et monotone. Une ligne horizontale de son. La voix de Sophie montait et descendait comme un moniteur cardiaque, plus haute à chaque fin de phrase comme si tout était une question. Ryan pensa au trajet du son, qui voyage en ligne droite pour rebondir ou se faire absorber à chaque obstacle qu’il rencontre. Au fait qu’il voyage plus vite et plus loin dans l’eau que dans l’air. Au fait que les baleines bleues s’entendent mutuellement à des milliers de kilomètres. Il pensa au ­stéthoscope et à la trousse de docteur avec lesquels il jouait

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quand il était petit. Aux promenades qu’il faisait à travers la maison en posant le pavillon du stéthoscope sur tout ce qu’il rencontrait, pour essayer d’entendre ce qu’il y avait à l’intérieur. Il sentit le sang se retirer de sa tête lorsqu’il se leva pour aller à la fenêtre. Au-dehors, les derniers rayons du soleil projetaient l’ombre de la maison sur l’étroite bande de pelouse qui s’étendait parderrière. Ryan fixa les yeux sur la mince clôture qui séparait l’extrémité de leur jardin de la maison d’en face. Le gros chat couleur de fumée grise, celui qui n’avait pas de maître, était assis au sommet de la clôture, immobile, semblable à une gargouille velue qui aurait levé le regard vers lui. Ryan ­l’observa et l’imagina déployant soudain des ailes de chauvesouris pour s’envoler tout droit vers sa fenêtre. En bas, la porte du salon se referma, et Ryan entendit les pas de son père dans l’escalier. Il se glissa rapidement sur sa chaise de bureau, alluma la petite lampe et ouvrit un fichier d’exercices bleu foncé tout en attrapant un stylo.

Le son du saxophone passe à travers les haut-parleurs abîmés, comme une fumée dont les volutes s’élèvent pour faire le tour des murs.

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Allongée sur son lit, Ameliah a les yeux fixés sur le boîtier de la cassette qu’elle tient à la main. La photographie floue et bleuâtre de la couverture montre un homme jouant les yeux fermés, les joues gonflées. Au-dessus de sa tête s’étalent les lettres de son nom, John Coltrane. Ameliah imagine sa mère allongée sur son lit, comme elle, la même cassette dans la main, écoutant les mêmes notes qui flottent le long des murs, les yeux fermés comme l’homme de la couverture. Son regard fait le tour de la chambre. La vieille armoire sombre touche presque le plafond ; un long miroir est fixé à sa porte gauche. Après l’armoire, sous la fenêtre, des cartons et des sacs s’amoncellent comme sur le seuil d’une association d’aide aux sans-abri. Au bout du lit, sur la gauche, la porte blanche est entrebâillée, avec ses quatre panneaux rectangulaires en relief. Ameliah regarde la cassette dans sa main. – John Coltrane. Ses mots se perchent au sommet de la musique l’espace d’une seconde avant de se fondre dans l’air. Elle regarde le vieil appareil et imagine à l’intérieur un ensemble d’engrenages minuscules, comme dans une montre, avec un petit moteur allumé pour faire tourner les cassettes. Au pied de son lit gisent cinq boîtes à chaussures, ouvertes, remplies de cassettes qui attendent d’être écoutées. Elle entend Nan fermer la porte du salon et monter l’escalier.

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Ameliah tend la main et appuie sur le bouton stop. La musique s’interrompt et la chambre paraît étrangement vide. Les rideaux sont encore ouverts et l’obscurité extérieure a transformé la fenêtre en un miroir terne qui reflète la chambre à la lueur de la lampe. On frappe, et la porte s’ouvre lentement. Nan passe la tête à l’intérieur. – Ça va, chérie ? Ameliah la regarde découvrir le nouvel aménagement de la chambre, les yeux de la vieille dame se déplaçant le long des murs et des meubles. – Ça va, Nan. Tu vas te coucher ? Le regard de Nan s’arrête sur l’appareil, elle sourit. – Bien sûr que oui. Mes vieux os ont besoin de repos. Elle s’étire lentement, comme un chat. – Et tu devrais te reposer toi aussi, jeune fille. Demain, l’été commence. Ameliah fait courir sa main le long des cassettes de la boîte à côté d’elle. Nan lui dit alors : – Ta mère adorait sa musique. Je suis sûre que tu trouveras toutes sortes de trésors dans cette chambre. Elle désigne de la tête le fond de la maison et la chambre inoccupée. Elle semble se rappeler quelque chose, sans doute une scène de sa vie avec maman, quand celle-ci était jeune. – Je n’éteindrai pas trop tard, Nan.

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La vieille dame regarde dans le vague quelques instants, puis sourit. Elle observe de nouveau la chambre et reprend lentement : – Non. Pas trop tard. Ameliah écoute Nan traverser le palier pour se rendre dans sa chambre. Au rythme des pas, elle promène le bout de ses doigts sur la rangée de cassettes dans la boîte ouverte. Nan a atteint sa chambre, ses pas s’arrêtent. Les doigts d’Ameliah aussi. La porte de Nan se ferme et la maison plonge dans le silence. Ameliah tire de la boîte la cassette suivante. Son boîtier transparent sans pochette est brouillé de rayures. Elle ouvre le boîtier et laisse échapper la cassette, qui lui tombe sur la poitrine. Elle la place sous la lampe. À travers le plastique abîmé, elle distingue les bobines. Elle voit des bosses le long de la bande, comme si celle-ci avait été recollée. Le reste déchiré d’une étiquette sale laisse voir la lettre M, écrite à la main à l’encre bleu marine. Ameliah se met sur le ventre et ouvre le lecteur de cassettes numéro deux, y introduit la cassette jusqu’à sentir le déclic caractéristique. Elle referme le lecteur, appuie sur play et se rallonge sur le dos, les yeux au plafond. Un sifflement sort des haut-parleurs, suivi d’un faible crissement. Ameliah regarde la radiocassette.

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Le sifflement se poursuit, accompagné maintenant par ce qui ressemble au bruit du vent passant entre des immeubles. Ameliah se soulève sur ses coudes, les yeux fixés sur les haut-parleurs. Un grésillement se fait entendre, puis un son pareil aux popcorn qui éclatent à la cuisson. Ameliah fait la grimace et tend la main vers le bouton stop. C’est alors qu’elle entend la voix.

Ryan cracha de la mousse blanche dans le lavabo. Il regarda le courant d’eau froide faire tourbillonner le dentifrice vers le trou d’écoulement. Il avait lu qu’à l’équateur l’eau descend tout droit sans tournoyer, comme si elle n’avait pas le temps de traîner en route. Le petit rire aigu de Sophia retentit sous le plancher. En bas, papa et elle devaient être blottis sur le canapé avec leur bouteille de vin, à regarder leur film du vendredi soir. En inclinant la tête, Ryan entendait la télé chez Nathan, de l’autre côté du palier, même à travers deux portes fermées. Il repensa au dîner. Tous les quatre, assis autour de la table ronde comme une version pourrie du roi Arthur et de ses chevaliers. Papa serait Arthur, ce qui ferait de Sophia la reine Guenièvre. Lui serait Lancelot et Nathan un autre chevalier

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de pacotille, au caractère colérique et aux médiocres talents d’escrimeur. Même maintenant, plusieurs mois après leur emménagement, ces dîners assis étaient inconfortables. Du vivant de maman, ils n’avaient jamais fait ça. Papa et elle travaillaient à l’autre bout de la ville et rentraient tard ; Ryan se débrouillait donc tout seul pour les repas. Le seul jour où ils mangeaient ensemble, c’était le dimanche, et ils le faisaient devant la télé en regardant The Cosby Show. Sophia prenait le dîner très au sérieux. Le couvert, les plats de service avec de grandes cuillers, et même les serviettes. Ça faisait presque restaurant. Papa s’était adapté. Il avait fait asseoir Ryan et lui avait dit qu’il aimait bien voir les choses fonctionner différemment. Pour que les choses avancent, disait-il, il fallait du neuf et il savait que Ryan le comprenait. Rester assis à table à regarder Sophia et papa se sourire en faisant passer les brocolis ou en se servant du vin l’un à l’autre aurait donné la nausée à Ryan s’il n’y avait pas eu cette expression sur le visage de papa. Nathan détestait cette expression. Il ne disait rien en face, mais la manière dont il parlait à Sophia et les petits commentaires qu’il faisait dès que papa prenait la parole en faisaient une évidence pour tout le monde. Pour être franc, si Ryan ne trouvait pas les repas complètement insupportables, c’était parce que Nathan les détestait plus encore.

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Ameliah balaie la chambre du regard. La bouche ouverte, les yeux plissés, elle s’efforce de distinguer les mots. Elle se redresse, s’assied et se propulse vers son oreiller pour se rapprocher des haut-parleurs. Un sifflement ténu s’en échappe, d’où sortent les mots : – Ça fait bizarre, je veux dire depuis qu’il est arrivé, je sais pas.

Des grésillements, encore. Ameliah scrute la petite vitre du lecteur et voit le ruban avancer d’une bobine à l’autre. Elle se frotte le visage des deux mains et secoue la tête. – Il n’y a rien là-dessus. Mais à l’instant même où elle prononce ces mots, elle distingue de nouveau la voix qui perce la friture : – C’est différent maintenant, tu sais ?

Ameliah n’arrive pas à savoir si c’est une voix de fille ou de garçon, mais cette voix paraît jeune. Elle aperçoit son reflet dans le miroir de la vieille armoire. Ses dents du dessus mordent sa lèvre inférieure charnue. Le crépitement semble cracher d’autres mots inaudibles, puis elle distingue : – Tu me manques.

Elle sent un frisson la parcourir. Qui peut bien parler ? Elle tourne le bouton du volume et les grésillements s’accentuent, comme si quelqu’un froissait un journal juste à côté de son oreille. La voix semble toujours parler, mais dans un murmure. Ameliah rapproche son visage du haut-parleur

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jusqu’à avoir presque le nez dessus. Le grésillement s’amplifie, puis : – Ève.

Ameliah s’assied très droite, les poils de ses bras se hérissent. Elle regarde fixement le haut-parleur. Son grillage sombre cassé par endroits laisse voir le métal sous le noir. La friture augmente en volume, noyant la voix. Ameliah tourne le bouton pour essayer de la sauver ; elle l’appelle à travers le haut-parleur. – Allô ? Reviens. Allô ? Mais la voix a disparu. Les grésillements meurent, ne laissant derrière eux que le faible sifflement des haut-parleurs. Ameliah voit dans le miroir son visage perplexe et fatigué. Elle tend la main, appuie sur le bouton stop. Le sifflement s’arrête. Elle regarde de nouveau dans le miroir. Son reflet lui renvoie un froncement de sourcils. Elle prend le marqueur sur sa table de chevet, attrape le couvercle de la boîte à chaussures et griffonne les mots : « Depuis qu’il est arrivé, c’est différent maintenant, tu me manques, Ève. » Le vieux carton boit l’encre noire, les contours des lettres deviennent flous. Ameliah fixe les mots du regard ; ses yeux luttent pour rester ouverts.

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Avec un soupir, elle se laisse rouler sur le dos, le couvercle de la boîte à chaussures toujours en main. Elle contemple le plafond, la tête pleine de questions. À qui appartenait cette voix ? De quoi parlait-elle ? Qui était arrivé ? Et, surtout, pourquoi le nom de maman avait-il été prononcé ?

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2013

Les choses n’arrivent jamais sans raison. C’est ce que Ameliah se dit. L’univers a un plan, n’est-ce pas ? Sinon pourquoi lui aurait-il pris ses parents ? Un jour, elle trouve une vieille cassette. Une voix de garçon est enregistrée dessus, une voix qui semble lui parler…

1993

Ryan est perdu. Une mère décédée, une nouvelle belle-mère, un demi-frère diabolique... Pourquoi tout ça est-il arrivé ? Il enregistre un journal intime sur une cassette, en souvenir de sa mère. Il y parle d’une fille qu’il vient de rencontrer, une fille qu’il n’arrive pas à se sortir de la tête…

P lay

Ameliah et Ryan sont lies par plus qu' une simple cassette. Voici leur histoire.

Reco r

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©HarperCollins

Steven Camden est né à Birmingham. C’est l’un des plus grands slameurs britanniques. Sous le nom de Polarbear, il fait des performances partout dans le monde. Lorsque vous lirez Tape, vous aurez du mal à croire que c’est son premier roman…

15,90 € France TTC www.fleuruseditions.com

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