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N°243 - du 30 novembre au 6 décembre 2010

Le PS et la «lettre au Père Noël»


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Le parti socialiste : la lettre au Père Noël Au sein du Parti Socialiste, rien n’a été réglé depuis … 2005. A cette époque, après le referendum sur l’Europe qui a profondément divisé le PS face à des cadres qui avaient conduit la bataille du non contre les décisions pourtant majoritaires des instances du Parti Socialiste, Michel Rocard accorde un entretien au Nouvel Observateur le 20/08/05.

«Nous devenons de jour en jour insupportables les uns aux autres»

Avec la qualité d’analyse qui le caractérise, Michel Rocard exposait les enjeux incontournables. Il dénonçait les dangers de la synthèse qu’il qualifiait même «d’ennemie» : « la synthèse est une capitulation des guesdistes, pourquoi pas? Mais je n’y crois pas parce que j’esti-

me mes adversaires. Je crois la démarche de Fabius profondément opportuniste. Mais Emmanuelli est un guesdiste sincère. Mélenchon, un intellectuel, presque un philosophe de la politique. Je ne mets pas leur honnêteté en doute. Et je ne minimise pas nos désaccords. Quand je lis les tenants du non à la Constitution européenne, je me rends compte à quel point des gens comme moi sont un boulet pour eux. Ils pensent que le choix de l’Europe est un piège qui nous entraîne dans le néolibéralisme en nous privant de nos leviers de commande. Ils croient au retour de la politique nationale. Je pense exactement le contraire. Au

fond,

nous

deve-

nons de jour en jour insupportables les uns aux autres. Nous nous paralysons mutuellement. Nous devons nous libérer ». Rien n’a été réglé depuis cette date. Aucune «libération» n’est intervenue ; bien au contraire ! Le PS compte en effet toujours parmi les siens des modérés et des intégristes. Non seulement rien n’a été réglé, mais il est même probable que le fossé s’est encore creusé. La motion sur l’égalité réelle adoptée lors du Conseil National du 11 décembre 2010 a été rédigée par Benoît Hamon, coanimateur de la tendance «un monde d’avance» avec Henri Emmanuelli.


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Henri Emmanuelli : un des féodaux du PS A la tête du Département des Landes depuis près de 30 ans, Henri Emmanuelli incarne la génération des féodaux du PS. Avec Benoît Hamon, il anime le courant «un monde d’avance» qui a été l’inspirateur privilégié de la motion sur l’égalité réelle. Ses détracteurs au sein même du PS voient dans cette motion une «lettre au Père Noël» c'est-à-dire le cumul de bonnes intentions sans le moindre lendemain tant elles sont éloignées des réalités...

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La gauche ultra et ses féodaux Il est très instructif de voir comment fonctionne cette «gauche ultra» dans l’exercice de ses responsabilités locales lorsqu’elle en assume. Ce qui est le cas dans le Département des Landes présidé par Henri Emmanuelli depuis 30 ans. Cadre de banque, élu député des Landes en 1978, M. Henri Emmanuelli a été élu en 1982 Président du Conseil général des Landes. Il est alors secrétaire d’État auprès du Ministre d’État, Ministre de l’Intérieur et de la décentralisation, chargé des départements et territoires d'outre-mer du 22 mai 1981 au 22 mars 1983, secrétaire d’État chargé du budget du 24 mars 1983 au 7 décembre 1984, puis secrétaire d'État au budget et à la consommation du 7 décembre 1984 au 19 mars 1986. Président de la commission des finances en 1991, il est Président de l’Assemblée Nationale de janvier 1992 à avril 1993. Il est réélu à l'Assemblée en 1993. Il est premier secrétaire du parti socialiste en 1994 et 1995. Réélu le 1er juin 1997, il est

réélu depuis. Tout son parcours n’a pas été ponctué que de moments faciles. Il a traversé des tempêtes pendant lesquelles son bastion landais est demeuré solide car méthodiquement quadrillé par des subordonnés entièrement dévoués. C’est le cas notamment de Stéphane Delpeyrat qui est un « landais » venu du … Périgord. Responsable de l’Unef à Bordeaux lors de la réforme Devaquet, il se signale déjà à cette époque par des déclarations tonitruantes. Des déclarations qu’il privilégie toujours plus de 20 ans plus tard dans la récente ambiance de manifestations contre

la réforme des retraites. Ainsi, sur sa page Facebook, le 14 octobre 2010, il appelle pas moins qu’à la «Révolution» après avoir lancé la veille un appel à la … «grève insurrectionnelle». Une page Facebook alimentée de façon très méthodique et qui sert même de «faire part de mariage» le 24 septembre 2010 pour annoncer son union prochaine avec Bérénice Vincent, Conseillère Régionale d’Aquitaine et Présidente du groupe des Verts à la Région. Il est vrai que, dès le 12 septembre, Stéphane Delpeyrat lançait une ode au mariage comme «bras d’honneur romantique au


Le PS et la lettre au Père Noël (1/2) désenchantement du monde» : tout un programme ! Cet ancien assistant parlementaire d’Henri Emmanuelli fut aussi durant sept ans le premier secrétaire fédéral du Parti Socialiste des Landes. En 2001, il est élu maire de Saint-Aubin (40), petite commune de 500 habitants au sud-ouest de Saint-Sever. Depuis cette date, il cumule beaucoup de mandats : Maire, Conseiller Régional, VicePrésident de la Région chargé des Sports, Président de la Communauté de Communes de Mugron et sur le plan professionnel Directeur d’un Syndicat para-public local. Parmi les autres fidèles inébranlables figure aussi Robert Cabé Maire (PS) d'Aire-sur-l'Adour, premier vice-président du conseil général. Elément majeur du système, il a remplacé Henri Emmanuelli à l'Assemblée nationale, de 1981 à 1986, et au conseil général pendant son inéligibilité. Fidélité largement récompensée puisqu'il détient la présidence de structures très importantes : la Satel, société d'aménagement du département et la Sogem, qui gère les infrastructures touristiques de Moliets.

Jean Luc Mélenchon ou le retour de la lutte des classes des années 80 JL Mélenchon tente de faire revivre la lutte des classes des «belles années». C’est une tâche difficile. L'appartenance d'un individu à une classe sociale n'est plus toujours sûre. Elle n'est plus toujours durable. Elle n'est plus toujours visible. Mais surtout, l'émancipation d'une classe est perçue comme relevant désormais du seul effort individuel qui est l'ultime espoir de transformation non pas de la société mais de sa place dans la société. Le groupe a disparu au profit de l'individu. La lutte des classes reposait sur le chemin contraire c'est-à-dire celui de la disparition d'un individu au profit d'un groupe, sa fusion dans le groupe comme métal anonyme. Cette nouvelle donne a entièrement modifié l'ensemble des relations collectives y compris l'exercice même de la vie publique. C'est ainsi un nouvel esprit et une nouvelle conscience qui impriment la place de tout individu dans la collectivité. Dans ce contexte, il est difficile à Jean Luc Mélenchon de maintenir ce cap car il est manifestement culturellement hors sujet par rapport aux évolutions durables de la société. La seule utilité de son discours vise dans le recyclage républicain de citoyens tentés par l’extrême gauche.

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C’est le cas aussi de Jean-Claude Deyres deuxième vice-président (PS) du conseil général, maire de Morcenx. Socialiste depuis les évènements de Mai 1968, il a accueilli Henri Emmanuelli en qualité de secrétaire de section. Enseignant puis directeur de maison de retraite, il est aujourd'hui chargé des affaires sociales, le plus gros budget du conseil général. Fidèle entre les fidèles, il est aussi président de l'important centre de gestion du personnel des collectivités locales, qui emploie près de 300 employés et gère, indirectement, la vie professionnelle de 6 000 personnes. C’est le cas également de Joël Goyheneix, Conseiller général (PS) du canton de Tartas, maire de Rion-des-Landes. Prof de lettres, Suppléant, puis député pendant l’invalidation d’Henri Emmanuelli, il lui a rendu son pupitre loyalement. Chargé des questions agricoles au conseil général, il ne manque aucune occasion pour célébrer le «charisme impressionnant» de son leader. Ces pourfendeurs de l’argent et du bling bling ont mené leur bonhomme de chemin à l’abri des sécheresses matérielles dans ce Département pauvre car les indemnités s’ajoutant au bonheur du cumul des mandats ; ce sont tous d’heureux bénéficiaires de


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et

cier. Cette atomisation est devenue un obstacle important à l'émergence d'une conscience de classe.

La société ne semble aujourd'hui qu'être une juxtaposition de groupements de défense d'intérêts particuliers. Comment analyser ce phénomène qui change considérablement la donne politique ? Tout d'abord, il importe d'observer que le nombre des métiers qualifiés a beaucoup augmenté. Cette augmentation a été couplée avec une chance perçue de promotion permanente tirée par le développement économique dès l'instant que ce dernier existe. Cette mobilité ascensionnelle a été perçue comme probable sur deux ou trois générations. La décentralisation de l'enseignement a considérablement amplifié ce sentiment collectif.

L'évènement principal réside dans le sentiment que nous sommes passés d'une société d'affrontements à une société conviviale dont les enjeux dépasseraient largement les oppositions de classes. C'est le cas par exemple de l'actuelle prise de conscience de la défense de l'environnement. La question n'est pas de défendre une classe contre une autre mais toutes les classes contre la destruction. Si le rapport de forces devait s'établir, il serait alors dans une logique plus géographique que sociale. La défense des consommateurs s'inscrit dans la même logique.

A contrecourant pourtant ...

culturel

Mais surtout, la société a implosé. Les groupes se sont multipliés. Chaque groupe a ressenti un besoin croissant de se différen-

ressources qui avoisinent des montants cumulés que ne renieraient pas des cadres supérieurs de grandes entreprises privées.

Un cheval de bataille : la guerre contre l’entreprise privée Sur le terrain, c’est la guerre impitoyable contre l’entreprise privée, accusée de tous les maux dont celui de réaliser des bénéfices. Henri Emmanuelli livre personnellement ce combat sur le dossier le plus démagogique : l’eau. Sa démonstration est simple : il s’agit d’une richesse naturelle, en

Si les défis ont changé de pôles d'affrontements, il en est de même des solutions. L'espoir est perçu comme relevant davantage d'une nouvelle conscience collective que de la victoire d'un groupe sur l'autre.

conséquence elle doit être gérée par le secteur public. Pour mener le combat, les «déclarations enflammées» ne suffisent pas. Il lui faut un outil entièrement dévoué : le Sydec. Ce Syndicat paradépartemental a fait l’objet d’un rapport sévère de la Chambre Régionale des Comptes d’Aquitaine en juin 2008. Peu importe, le Sydec poursuit sa croisade aux frais des contribuables et à la grande satisfaction des … banques en raison du montant très élevé d’endettement de cette structure. En effet, pour son seul budget assainissement, en 2009, le Sydec indique

dans ses comptes une annuité de la dette de 2 498 871 €. Cette annuité est constituée de 1 075 906 € d’intérêt et de 1 422 965 € de remboursement du capital. Grâce à cette arme à la botte qu’est le Sydec, le Département des Landes livre combat. Un combat d’autant plus inégal qu’il intervient parfois directement par courrier auprès des élus pour dicter leurs choix dans des termes péremptoires qui les placent dans une situation d’infériorité hiérarchique bien éloignée des principes républicains de libre administration des Communes.


Le PS et la lettre au Père Noël (1/2) Mais l’eau n’est que le secteur emblématique ponctuel de cette guerre qui vise le privé dans la quasi-totalité de ses domaines d’interventions y compris la gestion des établissements médicalisés pour personnes âgées dépendantes. Il ne reste guère que la presse qui ne soit pas encore vouée à une intervention de la concurrence publique même si ce secteur avait de tous temps intéressé le Président du territoire des Landes à l’exemple du quotidien national qu’il avait tenté de lancer en 1998 : «le Quotidien de la République». Il se voulait alors «le Figaro de gauche». Thomas Laurenceau, chef du service France déclarait pas moins que : «nous souhaitons être de gauche jusqu'au bout, c'est-àdire sur le plan politique, en demandant par exemple la régularisation de tous les sans-papiers, mais surtout en refusant ces supposées contraintes économiques libérales». Rapidement conduit à l’échec, ce quotidien n’a pu être le fer de lance de batailles dogmatiques désormais livrées par le canal des courants internes au PS. Henri

Emmanuelli

fait

maintenant ticket avec Benoit Hamon à la tête d’un courant très «modestement» baptisé «un monde d’avance» qui a tenu son université d’été 2010 à Vieux Boucau avec comme invités d’honneur Olivier Besancenot et … Danièle Mitterrand. Le contenu des déclarations à cette occasion s’est éloigné des critères de gouvernance revendiqués par le PS au point de susciter plusieurs réactions officielles dont celle de Pierre Moscovici s’étonnant publiquement de la confusion qui pouvait naître en raison de la fonction de porte-parole du PS occupée par Benoît Hamon.

La «bulle PS» et ses bombes à retardement

Cette déclaration publique de Pierre Moscovici montre toute l’ambiguïté de la démarche d’Henri Emmanuelli. Habitué à faire en toute liberté ce qu’il souhaite dans ce qui s’apparente davantage à un Etat des Landes qu’à un département dans un Etat ne mène-t-il pas le PS à l’épreuve en 2012 ? Dans la préparation de la présidentielle 2012, le PS

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est confronté à trois bombes à retardement. Tout d’abord, le calendrier de sa primaire : plus cette primaire débutera dans un calendrier rapproché de la présidentielle, plus il excluera un temps de respiration de nature à permettre de cicatriser les tensions de la compétition interne. Pour l’instant, le calendrier de cette primaire est très décalé sur 2011. Ensuite, la rareté de nouveaux talents de la société civile : le PS a peu assuré l’éclosion de nouveaux visages. En 1981, l’opinion découvrait une multitude de nouveaux tempéraments à la dimension intellectuelle de haut niveau : Badinter, Attali, Dumas, Bredin, Cheysson, Rousselet … Aujourd’hui, ce foisonnement fait manifestement défaut. Enfin, le pouvoir local s’érode. Dans de très nombreuses localités, la gauche est au pouvoir depuis 1995. Elle est frappée par une forme d’usure. La «preuve locale» a du mal à vivre. Bon nombre des collectivités locales sont en crise financière. Les budgets de fonctionnement ont explosé. Les clientélismes locaux sont révélés. Les relations


Le PS et la lettre au Père Noël (1/2) avec les Verts sont difficiles. Celles avec le Modem, parfois supplétif des Verts en 2008, tournent dans le vide politique tant cette formation politique est dépourvue d’existence réelle depuis 2008. Quand des «preuves locales» existent à l’exemple des Landes, les dogmatismes et positions doctrinaires occupent alors une telle place que la revendication positive devient difficile sinon impossible à peine d’effrayer l’opinion publique nationale. La comparaison entre la droite au pouvoir national

et la local aussi droite

gauche au pouvoir ne s’annonce pas défavorable à la qu’en 2007.

La gauche a probablement vécu ses «belles heures de la décentralisation». Le temps des bilans locaux est ouvert et il s’annonce considérablement plus mitigé que les belles envolées initiales sous l’impact des dettes toxiques et des blocages divers ... Dans cette comparaison, l’état de la gestion locale des Landes pourrait très

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vite devenir un lourd boulet pour le PS ayant à assumer des décisions locales où la raison de la gestion a été chassée brutalement à ce point au profit d’un système dont on a du mal à imaginer qu’il puisse être sérieusement … «un monde d’avance». Cet exemple est d’ailleurs une illustration parmi beaucoup d’autres de facettes nouvelles de la bataille électorale qui s’annonce. L’UMP et le PS vivent depuis près d’une décennie une nouvelle forme de cohabitation. La droite gère le national tandis que la gauche gère le local. La gestion du local va-telle permettre à la gauche de mener une campagne sévère contre le bilan national ? Il y a matière à en douter car la droite, pour la première fois, s’apprête à livrer elle aussi la bataille du bilan local et elle s’annonce très sportive. Les cogérants de l’ensemble des structures publiques françaises vont probablement comparer leurs actifs et, dans ce cadre, il n’est plus sûr que les collectivités décentralisées soient un atout créateur de désirs ... Editeur : Newday www.exprimeo.fr


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Avec son projet sur l’égalité réelle, le Parti Socialiste s’inscrit-il dans une logique de gouvernance ou cède-t-il à des sirènes électoralistes sans lendemain ? Le même appareil peut-il encore longtemps abriter une famille modérée et une famille protestataire qui est dans la culture du début des années 80. Le PS ne fait plus rêver mais peut-il encore être désiré ? Parution le : 14 décembre 2010.

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Lettre exprimeo 243  

Lettre hebdomadaire