

SORCIERES

Sommaire
Introduction 6
Sorcières & compagnie 13
Histoire de la sorcellerie occidentale 33
La pratique de la sorcellerie 53
Sortilèges & enchantements 73
La sorcellerie à travers le monde 93
La sorcellerie de nos jours 115
Les sorcières dans l’art et la culture 133
Index 158
La divination
La divination est l’art de prédire l’avenir. En tant que faculté cognitive, elle fait partie des fondements de l’intelligence humaine ; en tant que pratique occulte, elle est sans doute aussi ancienne que l’humanité elle-même. Il convient toutefois d’opérer une distinction importante. La divination, au sens strict, est une discipline essentiellement passive et contemplative, qui vise à anticiper des événements ou des intentions à venir. La magie, au contraire, est le plus souvent active et interventionniste, et cherche à infléchir le cours du futur. La prophétie renvoie généralement à une forme de divination d’inspiration religieuse ou spirituelle, tandis que la prédiction de l’avenir par des moyens occultes porte le nom plus technique de vaticination. On distingue traditionnellement deux grandes formes de divination. La divination dite naturelle repose sur l’observation du monde (par exemple, le vol des oiseaux ou les mouvements des astres). La divination inductive ou artificielle mobilise quant à elle des outils spécifiques, tels que des rituels magiques, des miroirs de sorcière ou des cartes de tarot. Toutefois, le savant romain Cicéron (106-43 av. J.-C.) voyait les choses autrement : selon lui, la divination naturelle se manifeste à travers les rêves et les visions, tandis que la divination artificielle requiert un support matériel, comme l’examen des entrailles animales ou la consultation de passages choisis aléatoirement dans des livres (un art divinatoire nommé bibliomancie). D’après cette conception, les sorcières ne pratiqueraient donc que la divination artificielle.
Ci-contre : Tableau tibétain servant à déterminer les moments propices pour un traitement médical, intégrant une roue de géomancie chinoise ainsi que des correspondances magiques bouddhistes.


Circé, Médée et Érichtho
Les représentations modernes de la sorcière doivent beaucoup aux mythes grecs et romains. Deux des magiciennes les plus célèbres, Circé et Médée, aussi fascinantes que redoutables, appartiennent à la mythologie grecque. Circé transforma les compagnons d’Ulysse en porcs, tandis que Médée, sa nièce, accomplit des actes d’une noirceur terrifiante, allant jusqu’à démembrer son jeune frère pour retarder ses poursuivants lors de la fuite des Argonautes. Toutes deux sont associées à la région de Thessalie, qualifiée de barbare, où il se murmurait que les femmes avaient le pouvoir de faire descendre la Lune du ciel. Elles entretiennent également un lien profond avec la nature : la demeure de Circé était protégée par des familiers incarnés sous la forme d’animaux, tandis que Médée prélevait ses ingrédients magiques dans des lieux sauvages ou sur des animaux exotiques – Ovide la décrit manipulant des entrailles de loup-garou.
Les sorcières romaines étaient beaucoup moins séduisantes. Lucain (ier siècle apr. J.-C.) décrit « l’odieuse Érichtho, la plus féroce de sa race, méprisée pour [son] art plus vil », tandis que, selon Horace (ier siècle av. J.-C.), les nécromanciennes Canidie et Sagane étaient « pâles… et horribles à contempler ». Certains affirment que ces trois figures auraient inspiré les Sœurs fatales de Shakespeare.
Ci-contre : Circe Invidiosa de John William Waterhouse (1892) représente la magicienne Circé versant du poison dans la mer.


Sortilèges d’amour, amulettes et crapaudines
La sorcellerie a prospéré à travers les siècles parce qu’on lui attribuait des pouvoirs concrets et utiles. On y cherchait aussi bien un soutien magique dans les affaires de cœur qu’une protection contre les malheurs, qu’ils soient naturels ou surnaturels. Au cœur de ces pratiques se trouvait une profusion de bibelots, de potions et d’artefacts proposés à la vente par les sorcières et les guérisseurs. Certains de ces objets sont d’ailleurs encore commercialisés aujourd’hui.
Les sortilèges pour faire naître l’amour
La magie d’amour a longtemps figuré parmi les domaines privilégiés de la sorcellerie. Depuis l’Antiquité, elle repose sur le principe de la magie sympathique : par analogie, la chaleur, la combustion ou la distraction sont censées éveiller dans le cœur d’autrui les tourments du désir. Un folkloriste de l’époque victorienne rapporte ainsi l’existence d’un sort à base de sel. Il consistait à jeter une pincée de sel dans le feu trois vendredis soir de suite, en murmurant : « Ce n’est pas ce sel que je veux consumer, c’est le cœur de mon amant que je souhaite affoler, afin qu’il ne trouve ni repos ni bonheur tant qu’il ne viendra pas me parler. » De même, un sortilège espagnol destiné à provoquer la mala noche (des nuits troublées par le désir) s’accompagnait de l’incantation suivante : « Le lit où tu reposeras sera fait d’épines, tes draps seront d’orties, et sous ton lit siffleront mille créatures. » Enfin, une femme soupçonnée de

Ci- dessus : Pharmakeutria (vers 1880) de Marie Spartali Stillman met en scène deux femmes préparant un philtre d’amour.

Baba Yaga
Baba Yaga est la sorcière archétypale du folklore slave. Le mot Baba correspond approximativement à grand-mère, bien qu’il soit souvent traduit par vieille femme ou mégère. L’étymologie du mot Yaga reste incertaine, mais il est parfois traduit par horreur ou fureur. Baba Yaga est une vieille femme décharnée dotée d’une seule jambe constituée uniquement d’os (signe qu’elle appartient au royaume des morts). Elle habite une hutte montée sur des pattes de poulet, vole à travers les airs dans un mortier qu’elle dirige à l’aide d’un pilon, et emporte souvent avec elle un balai. Sa demeure, entourée d’une clôture d’ossements, se dresse au cœur d’une sombre forêt, au bord d’une rivière de feu. Les spécialistes des contes ont longtemps considéré Baba Yaga comme la survivance d’une déesse préchrétienne. Sa hutte sur pattes de poulet serait ainsi l’écho d’un animal totem sacré. Mais il se pourrait que cette interprétation doive plus à des théories à la mode chez les folkloristes qu’à la réalité historique.
Dans les contes traditionnels, Baba Yaga apparaît tour à tour comme bienveillante ou malfaisante. Dans l’un d’eux, le jeune héros Ivan parvient à gagner sa faveur, et elle lui remet des artefacts magiques qui l’aideront à accomplir sa quête. Dans un autre, elle traque des enfants avec l’aide d’oiseaux. Dans un troisième, une jeune fille qu’elle a enlevée pour la réduire en servitude se lie d’amitié avec son chat, qui lui remet des objets enchantés pour orchestrer sa fuite.
Ci-contre : Une illustration russe à l’aquarelle représentant Baba Yaga volant dans son mortier, et portant un balai plutôt qu’un pilon.
Mambo, Houngan, Vaudou
et Vèvè
Le vaudou (également orthographié vodou, vodun ou voudoun, et connu sous le nom de voodoo en Louisiane) est une tradition spirituelle syncrétique née au cœur des communautés d’esclaves, notamment dans l’actuelle Haïti, sur l’île d’Hispaniola. Nombre d’hommes et de femmes originaires de régions d’Afrique de l’Ouest, comme la Côte des Esclaves ou le Dahomey (aujourd’hui le Bénin et les pays voisins), furent arrachés à leur terre, emportant avec eux leurs rites et leurs croyances, et notamment la tradition spirituelle ouest-africaine appelée vodun, un terme issu de la langue fon* signifiant esprit.
Chevauchés par les esprits
Les pratiques ancestrales des peuples réduits en esclavage furent violemment réprimées. Les autorités religieuses les condamnaient, les assimilant à de la sorcellerie, tandis que les esclavagistes les redoutaient, y voyant un possible ferment de révolte. Malgré ces persécutions, ces traditions perdurèrent dans l’ombre, s’entremêlant aux éléments du catholicisme jusqu’à donner naissance à ce que l’on appelle aujourd’hui le vaudou. Des siècles de répression ont laissé dans l’ombre une grande partie de son histoire et de ses évolutions. Cette religion s’articule autour du culte d’esprits appelés loas ou lwas – des entités puissantes, liées chacune à un domaine ou une fonction particuliers, et souvent associées à des saints
* Une langue vernaculaire parlée au Bénin, au Nigeria et au Togo.

Ci-dessus : Cette peinture d’Hector Hippolyte (vers 1946) représente le loa Damballah, traditionnellement figuré sous la forme d’un grand serpent, ou parfois d’un arc-en-ciel.
catholiques. Les cérémonies vaudou visent à ouvrir un passage entre le monde visible et celui des esprits. Ces derniers sont alors invités à prendre possession des participants au rituel, qui deviennent leurs réceptacles et leurs serviteurs. On dit que les esprits montent ou chevauchent leurs hôtes humains.
Les folkloristes utilisent le terme ostension pour désigner le processus par lequel un conte ou une légende finit par prendre corps dans le monde réel. La sorcellerie moderne offre un exemple particulièrement révélateur de ce phénomène. Les théories de Margaret Murray sur le culte des sorcières en tant que survivance païenne (voir p. 50) ont exercé une influence considérable. Margaret Murray n’est pas la première à avoir envisagé la sorcellerie comme une secte païenne bienveillante réprimée par des autorités chrétiennes patriarcales. Toutefois, ses théories à prétention historique ont conféré une véritable légitimité académique à cette idée.
Gerald Gardner, ancien fonctionnaire et fervent amateur d’occultisme, comptait parmi les partisans les plus enthousiastes de ces théories. Le climat culturel des années 1920 et 1930 offrait un terrain particulièrement propice aux spéculations ésotériques et pseudo-historiques, avec l’essor du spiritisme, l’engouement pour les pouvoirs psychiques, l’influence croissante de la théosophie et la multiplication de sociétés secrètes.
Gerald Gardner a exploré presque toutes les facettes de cet univers culturel. Dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, il entreprend de concevoir son propre système magique, s’inspirant notamment d’Aradia, ou l’Évangile des sorcières (1899), un ouvrage du folkloriste américain Charles Godfrey Leland. Leland affirmait y avoir consigné les enseignements d’un culte de sorcières encore actif en Italie, ainsi que leur grimoire, le Vangelo. Gardner mêla cet héritage à d’autres courants occultes pour créer quelque chose de proprement oxymorique : une tradition nouvelle.
Ci-contre : La chasse (détail), de Robert Burns (vers 1926), servit d’illustration à la couverture d’une édition d’Aradia, ou l’Évangile des sorcières.

La naissance de la Wicca
En 1947, Gerald Gardner affirme avoir été initié, huit ans plus tôt, par un coven (cercle) de sorciers établi dans le New Forest, en Angleterre. Selon lui, ce coven perpétuait un ancien culte de la fertilité voué à des déesses païennes et lui aurait transmis un texte sacré intitulé Ye Bok of ye Art Magical*. Gardner s’en serait inspiré par la suite pour composer son propre Livre des ombres. Il élabore alors un processus initiatique, des rites cérémoniels et un système magique complet. Bien qu’il ait affirmé que ses initiateurs se nommaient eux-mêmes the Wica, un terme dérivé de l’ancien anglo-saxon signifiant sorcière, ce n’est pas Gardner, mais des auteurs et praticiens plus tardifs qui donnèrent à cette nouvelle religion le nom de Wicca. En 1951, l’œuvre de Gerald Gardner connaît un nouvel essor lorsque le gouvernement britannique abroge la Witchcraft Act de 1735. Bien que cette loi ait surtout servi à sanctionner les escroqueries se réclamant de la sorcellerie, les wiccans y voient la fin d’une longue période de répression. Ils en profitent alors pour sortir du secret et commencent à se faire connaître au travers d’articles et d’entretiens. En 1954, Gardner publie son ouvrage majeur, Witchcraft Today **, qui contribue fortement à populariser la Wicca. À partir de cette période, les groupes wiccans commencent à se multiplier en Grande-Bretagne, puis aux États-Unis. Toutefois, l’image publique de la Wicca a été largement façonnée par la fascination de la presse à sensation pour certains aspects spectaculaires de la pratique, comme le
* Littéralement Le livre des arts magiques ** La sorcellerie aujourd’hui, non traduit.

Ci-dessus : La Sorcière du printemps de George Wilson (vers 1880) met en scène Perséphone, figure de la mythologie grecque, tout en évoquant une forme de magie liée à la nature, chère à Gerald Gardner.
skyclad (la nudité dans le cadre d’un rituel religieux), ce qui a donné lieu à des titres tapageurs tels que « Queen of the Sex Cult » * .
* Littéralement La reine de la secte sexuelle
Entre satanisme et paganisme, bienfaisance et malfaisance, la sorcière échappe à toute définition figée. Guérisseuse, herboriste, nécromancienne, prêtresse ou chamane, plus qu’une figure unique, elle incarne des savoirs, des pratiques et des représentations ancrés dans l’imaginaire collectif. De l’histoire à la culture populaire, de la littérature à l’art, des traditions européennes aux cultures du monde, ce beau-livre explore ses multiples visages et en révèle, au fil des siècles, toute la puissance et la complexité. Une traversée érudite d’une figure universelle.