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LES NUAGES DE MOYENNE ALTITUDE 136 6 5 4 3 2 1
Introduction 16

LES NUAGES RARES ET UNIQUES 190
LA SCIENCE DES NUAGES 42
Tableau de classification des nuages 14
Avant-propos 6
LES NUAGES DE HAUTE ALTITUDE 162

LES NUAGES DE BASSE ALTITUDE 84
CLASSIFIER LES NUAGES 20
Remerciements 224
Index 220
Glossaire 216

1.
Nous vivons au fond d’un océan, une mer fluide qui nous entoure et s’étend au-dessus de nos têtes. C’est ce que nous appelons l’atmosphère, ou plus simplement, l’air. Heureusement pour nous, ce fluide est presque invisible, et ni trop dense ni trop comprimé pour que nous puissions y respirer librement, du moins au niveau du sol. Et dans ce vaste mélange gazeux, un élément minuscule mais essentiel façonne l’apparence de notre ciel : la vapeur d’eau.
C’est elle seule qui s’élève et se condense en nuages, ceux-là mêmes qui rythment notre météo et nous apportent la pluie nourricière, ces « fraîches ondées pour les fleurs altérées », écrivait Shelley dans The Cloud, et les récoltes. C’est encore elle qui, selon les physiciens, possède la chaleur latente la plus élevée de toutes les substances connues : une énergie secrète, libérée lors de l’évaporation et restituée à l’air au moment de la condensation en nuage, lui offrant un surcroît de légèreté. C’est enfin la vapeur d’eau qui, plus légère que l’azote et l’oxygène qui composent l’essentiel de notre atmosphère, confère aux nuages cette étonnante capacité de flotter dans les cieux.

Comment s’étonner, dès lors, que les nuages aient captivé l’humanité depuis toujours ? Pour les scientifiques comme pour les artistes, c’est sans doute leur beauté changeante et l’émotion qu’ils suscitent en nous qui nourrissent cette fascination. En perpétuelle métamorphose, ils rappellent les toiles impressionnistes de la fin du xixe siècle, qui semblent les saisir dans leur fugacité. C’est cet esprit qui anime ce livre, mêlant météorologie moderne et études de nuages par certains des plus grands artistes ayant levé les yeux vers le ciel.
Bien loin de n’être que « le néant de l’air », selon l’expression de Shakespeare dans Le Songe d’une nuit d’été, les nuages forment un spectacle en perpétuel renouvellement, une fresque mouvante qui révèle, en temps réel, les lois immuables de la physique atmosphérique. À l’ère numérique, où tout semble éphémère, le ciel demeure un flux continu, une réalité tangible qui ne se rejoue jamais à l’identique. Or, à mesure que nous modifions la composition de l’air par la pollution et les gaz à effet de serre, les nuages et les phénomènes météorologiques extrêmes qui en résultent témoignent directement de notre influence sur l’atmosphère. Que nous le voulions ou non, nous sommes devenus les nouveaux faiseurs de nuages.
1. Étude de nuages, Frederic Edwin Church, vers 1868-1869 Dans cette esquisse, Church saisit à la perfection la lumière du soir. Un « boulevard » de Cumulus mediocris radiatus, guidé par une brise légère soufflant de gauche à droite, se détache sur le bleu pâle d’un ciel d’été chargé d’humidité. Çà et là, des fragments de Cumulus fractus ou de Stratocumulus trahissent les vestiges de nuages antérieurs. Plus haut dans l’atmosphère, des filaments de Cirrus ou de Cirrostratus fibratus, teintés d’ocre rosé par le soleil couchant, dessinent leurs traînées évanescentes.
2. Portrait de Luke Howard, John
Opie
L’ordre et la classification formaient les piliers de la pensée scientifique au siècle des Lumières. Fasciné depuis l’enfance par la météorologie, et plus particulièrement par les nuages, Luke Howard établit entre 1803 et 1811 une nomenclature des différentes formations nuageuses, accompagnée de croquis et d’illustrations.
3. Études sur les nuages, Luke Howard, vers 1808-1811 Voici une représentation idéalisée, presque schématique, de Cumulus mediocris et Cumulus congestus, reconnaissables à leur base plate et à leur développement vertical. Ils s’élèvent progressivement en un Cumulonimbus capillatus de faible épaisseur, surmonté d’un sommet aplati en forme d’enclume (incus). En haut à gauche, une nappe de Cirrostratus cumulonimbogenitus se dessine.
4. De massives tourelles de Cumulus congestus / Cumulonimbus calvus praecipitatio percent plusieurs couches superposées de Stratus cumulogenitus ou d’Altostratus cumulonimbogenitus

Luke Howard naquit en 1772 au sein d’une famille quaker aisée de Londres. Homme discret, modeste et sans prétention, il exerça la profession de pharmacien, d’abord en tenant sa propre officine sur Fleet Street, puis en dirigeant une usine pharmaceutique à l’est de la capitale. Éduqué dans une école stricte où l’apprentissage du latin éclipsait toute autre discipline, il développa néanmoins une passion pour l’observation du monde naturel. Dans le jardin de la maison familiale, il installa une petite station météorologique afin de relever la température, les précipitations et la pression atmosphérique. Il nourrissait également un vif intérêt pour la botanique.
Au début du xixe siècle, comme les autres dissidents protestants, les Quakers restaient exclus des universités anglaises et tenus à l’écart des corporations de métiers. Contraint de chercher ailleurs un environnement professionnel stimulant, Howard rejoignit la Askesian Society, un cercle scientifique. C’est dans ce cadre qu’il présenta, en décembre 1802, sa publication On the Modifications of Clouds [Sur les modifications des nuages] qui fut par la suite publiée sous forme d’essais dans le Philosophical Magazine. Ses travaux connurent une diffusion plus large encore lorsqu’ils furent traduits en français et en allemand.
Encouragé par la reconnaissance grandissante de ses travaux, Howard poursuivit ses recherches météorologiques. En 1821, il fut élu membre de la Royal Society. Quelques années plus tard, il cofonda la Meteorological Society of London, ancêtre de l’actuelle Royal Meteorological Society. En 1837, il publia Seven Lectures in Meteorology, l’un des premiers manuels de météorologie. Après avoir passé de nombreuses années dans le Yorkshire, il revint à Londres en 1852, et y vécut jusqu’à l’âge vénérable de 91 ans.
La force du système de classification proposé par Howard réside dans son intuitive simplicité : bien que les nuages adoptent une infinité de formes, ils se ramènent en réalité à quelques structures fondamentales. Il distinguait ainsi trois « modifications simples », qui pouvaient se transformer et « passer de l’une à l’autre », donnant naissance à deux « modifications intermédiaires » et à deux « modifications composées ». Au total, son schéma définissait sept grands genres de nuages, comme l’indique le tableau page 33. On peut comparer cette classification avec




l’Atlas international des nuages de l’Organisation météorologique mondiale, page 22, qui recense aujourd’hui dix grands genres de nuages et conserve l’essentiel du système établi par Howard. Mais Howard n’était pas le seul à essayer de nommer les nuages. À la même époque, et sans qu’il en ait connaissance, Jean-Baptiste Lamarck, zoologiste et membre de l’Académie des sciences, proposa sa propre classification en cinq catégories proches de celles de Howard, mais dotées de noms français. Lamarck suggéra également d’établir une distinction selon l’altitude, une idée séduisante qui fut reprise bien plus tard, en 1896, par l’Organisation météorologique internationale, ancêtre de l’OMM. Toutefois, c’est la nomenclature latine de Howard, inspirée du système linnéen, qui s’imposa. Son adoption s’explique sans doute par l’universalité du latin, déjà utilisé pour classifier les espèces en sciences naturelles, mais aussi par la remarquable simplicité et l’élégance du système des « modifications » nuageuses qu’il avait conçu. Finalement, les heures passées sur les bancs d’école à réciter du latin ne furent pas perdues !
5. Ensemble de Cumulus à différents stades, Luke Howard, vers 1803-1811
On distingue un Cumulus fractus (à gauche), un Cumulus humilis (au centre), un Cumulus mediocris (à droite) et, en arrière-plan, un Cumulus congestus, accompagnés d’une petite nappe de Stratus cumulogenitus (légèrement à gauche du centre).
6. Banc de Cumulus éclairé par l’arrière, Luke Howard, vers 1803-1811
Dans cette étude, Howard illustre à la fois la forme des Cumulus et leur remarquable dualité visuelle : riches en gouttelettes d’eau, ils peuvent apparaître d’un blanc éclatant ou, au contraire, sombres et menaçants, selon leur épaisseur et l’angle d’éclairage du Soleil par rapport au nuage et à l’observateur.
Correspondance entre les « Modifications » proposées par Luke Howard en 1803 et les équivalents de l’Organisation météorologique mondiale (OMM)
1803 MODIFICATIONS DES NUAGES
Cirrus
Cumulus
Stratus
MODIFICATIONS INTERMÉDIAIRES
Cirro-Cumulus
Cirro-Stratus
MODIFICATIONS COMPOSÉES
Cumulo-Stratus
Cumulo-Cirro-stratus ou Nimbus
MODIFICATIONS DES NUAGES
CLASSIFICATION DE L’OMM* GENRE ET ALTITUDE
Cirrus (nuages élevés)
Cumulus (nuages bas)
Stratus (nuages bas)
Cirrocumulus (nuages élevés)
Cirrostratus (voile nuageux élevé)
Stratocumulus (nuages bas)
Nimbostratus (nuages bas) et Cumulonimbus (nuages bas)
* Atlas international des nuages (2017), OMM (Organisation météorologique mondiale)
7. Nimbus, tiré de l’Atlas international des nuages et des états du ciel, 1896 Aujourd’hui, il serait probablement classé comme Nimbostratus virga pannus
8. Stratus, tiré de l’Atlas international des nuages et des états du ciel, 1896 Bien que l’aspect monotone, uniforme et gris du Stratus soit bien rendu, les trous lenticulaires, laissant apparaître le ciel bleu en arrière-plan, indiquent clairement l’influence d’ondes orographiques. Ainsi, aujourd’hui, ce nuage serait plus strictement classé comme Stratocumulus lenticularis
Publié pour la première fois en 1896, l’Atlas international des nuages est la référence mondialement admise pour l’observation et la classification des types de nuages. Disposer d’une norme partagée fut une étape cruciale dans le développement de la science météorologique, car, pour espérer des prévisions réussies, l’information devait être échangée rapidement entre les pays à l’aide d’une langue commune.
Depuis sa publication inaugurale en 1896, l’Atlas international des nuages a subi plusieurs révisions, menées sous les auspices de l’OMM, basée à Genève. Plus de deux siècles après sa première édition, la nomenclature linnéenne originelle de Howard a perduré, bien que des modifications et ajouts aient été réalisés. En 1870 par exemple, Émilien Renou, directeur de l’observatoire de SaintMaur-des-Fossés, proposa l’introduction des genres Altocumulus et Altostratus, reflétant leur statut de nuages de moyenne altitude, situés au-dessus des nuages bas tels que Stratus et Cumulus, mais en dessous des Cirrus, nuages de haute altitude. Cumulonimbus fut proposé comme un nuage distinct par le météorologue Philip Weilbach en 1880. Les définitions des nuages de basse, moyenne et haute altitude, telles que suggérées par Lamarck dès 1802, furent finalement adoptées lors du Congrès météorologique international de 1896. En 1930, la Commission internationale pour l’étude des nuages accepta le Nimbostratus comme un genre distinct.
L’édition la plus récente de l’Atlas, publiée en ligne en 2017, a été celle qui a subi le plus grand nombre de modifications de son histoire. Douze nouveaux noms de variétés, de particularités supplémentaires et de nuages annexes furent adoptés, en réponse à l’émergence rapide de la technologie des smartphones et de la photographie numérique, ainsi qu’aux initiatives de la science citoyenne au cours des deux premières décennies du xxie siècle. Ces évolutions ont permis de documenter des nuages rares, inhabituels et locaux, jusqu’alors peu connus, mais également des nuages liés à l’activité humaine. Les révisions ont porté sur l’introduction d’une nouvelle espèce de nuage (volutus, p. 198), de cinq nouvelles particularités supplémentaires (asperitas, cavum, murus, cauda et fluctus, p. 198), d’un nouveau nuage annexe (flumen), ainsi que de cinq nouveaux « nuages-parents » (cataractagenitus, flammagenitus, homogenitus, homomutatus et silvagenitus, p. 194).
Au total, l’Atlas international des nuages actuel recense 10 genres de nuages distincts, 15 espèces, 9 variétés, 11 particularités supplémentaires et 4 nuages annexes, qui peuvent être considérés comme autant de nouvelles « modifications » ajoutées au système originel de Howard.


L’expression bien connue « Tout corps lancé en l’air finit par retomber », associée à la loi de la gravitation universelle formulée par Isaac Newton, est rarement évoquée lorsqu’il est question des nuages. En effet, comment croire que ces immenses cathédrales célestes, dérivant silencieusement au-dessus de nos têtes, obéissent aux mêmes lois de la gravité que les pommes qui tombent des arbres ou les êtres vivants retenus au sol ?
La réalité physique des nuages peut surprendre : en vérité, ils tombent en permanence. Ils chutent aussi souvent qu’ils s’élèvent. Si la nature nous donne l’impression du contraire, sauf lorsqu’il pleut, c’est que cette descente reste invisible à nos yeux. Ce que nous percevons le plus souvent, ce sont les mouvements ascendants : les nuages apparaissent précisément lorsque l’air s’élève. Ils constituent ainsi d’excellents indicateurs de ces mouvements verticaux, révélant l’endroit où l’air monte ou vient tout juste de monter.
Les nuages naissent de la rencontre entre deux phénomènes étroitement liés : l’ascension de l’air et son refroidissement. À mesure qu’il s’élève dans l’atmosphère, l’air rencontre une pression de plus en plus faible et se dilate. Cette expansion entraîne un refroidissement, selon un principe physique connu sous le nom de refroidissement adiabatique, un phénomène que l’on peut d’ailleurs observer lorsqu’on relâche brusquement l’air comprimé d’un pneu. Tant qu’il était chaud, l’air demeurait invisible à l’œil. Mais en se refroidissant, il perd la capacité de retenir la même quantité de vapeur d’eau. L’excédent d’humidité se condense alors en une multitude de minuscules gouttelettes ou cristaux de glace, qui, en s’accumulant, forment ce que nous appelons un nuage. Ces gouttelettes de nuage naissantes sont généralement très petites, de 2 à 5 micromètres de diamètre, soit quelques millièmes de millimètre, ce qui est similaire à la taille des grains de pollen de la plupart des arbres. Comme tous les objets ayant une masse, elles subissent l’attraction de la gravité. Cependant, compte tenu de leur taille minuscule, elles tombent vers la Terre à des vitesses terminales considérablement réduites ; les plus grosses gouttelettes tombent à une vitesse de seulement quelques millimètres par seconde, une vitesse facilement compensée par les courants ascendants à l’intérieur d’un nuage en formation.

3. Étude de nuages (début de soirée), Simon Denis, vers 1786-1806 Des Cumulus congestus se forment dans une atmosphère instable. Le ciel bleu suggère une poussée d’air polaire en automne ou en hiver près de l’océan. La mince bande de terre souligne la hauteur impressionnante et l’ampleur de cette formation nuageuse. Tandis que les parties supérieures et plus lointaines de ces nuages sont représentées sous la lumière pleine du Soleil, les brèches qui les traversent sont bordées de rose, ce qui est typique du début de la soirée. Pour capturer ces effets fugaces, Denis a peint rapidement, sans faire de dessin préalable. L’étude a été réalisée à Rome ou dans ses environs.


J.M.W. TURNER (1775–1851)
Turner est sans doute le peintre romantique par excellence, et il fut célébré après sa mort par John Ruskin. Turner était célèbre pour ses paysages tourmentés et éprouvait une fascination particulière pour les nuages, qu’il représentait sous toutes leurs formes, des légers filaments baignés de soleil aux violentes tempêtes noires. Il était également remarquablement conscient de la dégradation environnementale de son époque : dans The Thames Above Waterloo Bridge, il illustre les émanations de fumée des bateaux à vapeur qui passent, bien que son tout aussi célèbre Rain, Steam, and Speed offre une vision plus optimiste de l’industrialisation à venir.
12. Jetée d’Inverary, Loch Fyne : Matin, J.M.W. Turner, vers 1845
Turner visita régulièrement les Highlands écossaises. Lors de ce voyage à Inbhir-Aoraidh (Inverary), situé sur la côte ouest, le temps semble relativement calme, comme en témoignent les reflets dans les eaux du Loch Fyne. La scène est dominée par une lumière diffuse, avec des nappes de brume, de brouillard ou de nuages bas (Stratus fractus) accrochés près de l’eau, bien qu’une trouée au-dessus laisse apparaître un peu de ciel bleu et un soupçon d’Altocumulus.

Cumulonimbus
Cb
DESCRIPTION
DU CUMULONIMBUS
Genre Cumulonimbus
Codes de l’OMM CL=3, CL=9
Signification du latin Amas de pluie
Espèces calvus capillatus
Variétés Aucune
Particularités supplémentaires praecipitatio virga incus mamma arcus murus cauda tuba
Nuages annexes pannus pileus velum flumen
Apparence Nuage d’orage menaçant
Fréquence Occasionnel dans certains climats, très peu fréquent ailleurs
Parmi tous les nuages, le plus vaste et le plus puissant est sans conteste le majestueux Cumulonimbus, dont le nom, tiré du latin cumulus et nimbus (amas de pluie), évoque bien sa nature imposante. En été, il peut atteindre une hauteur de plus de 17 km.
Le roi des nuages
Le Cumulonimbus représente le stade ultime du processus de convection atmosphérique, c’est-à-dire l’ascension d’air chaud (ou ascendances thermiques), parfois amorcé à peine une ou deux heures plus tôt dans les cas de convection extrême. Ce mécanisme, en apparence simple, suit une évolution bien définie : les premières ascendances thermiques donnent naissance à de petits Cumulus fractus, qui deviennent ensuite des Cumulus mediocris, puis s’élèvent en puissantes tours de Cumulus congestus, avant de se développer en Cumulonimbus, si l’atmosphère est suffisamment instable.
Le Cumulonimbus mature, au sommet de la hiérarchie des nuages, arbore une large couronne sur son faîte, à l’image de toute royauté. Cette couronne est appelée enclume (incus en terme technique), en raison de sa ressemblance avec une enclume de forgeron (on peut la voir aussi comme une sorte de coupe en brosse). Cette forme caractéristique apparaît quand la convection est stoppée ou limitée dans sa montée verticale par une couche d’inversion stable, située à la tropopause, limite entre la troposphère et la stratosphère (p. 26). Le nuage ne peut plus s’élever, il s’étale donc latéralement, et les cristaux de glace formés à cette altitude où la température est inférieure à -40 °C, sont emportés par les vents forts, souvent présents à ces altitudes. Cela se produit parce que les cristaux de glace vivent plus longtemps (et peuvent donc être transportés plus loin) que les gouttelettes d’eau liquide des nuages, car ils subliment plus lentement que les gouttelettes chaudes ne s’évaporent.
En hiver, dans les moyennes latitudes et les régions polaires, la tropopause est plus basse (entre 7 et 10 km) que dans les climats tropicaux ou subtropicaux (12 à 18 km). Par conséquent, la hauteur absolue des enclumes de Cumulonimbus varie beaucoup selon les régions et les saisons. En règle générale, plus il fait chaud, plus le Cumulonimbus peut être élevé, et plus les phénomènes météorologiques associés sont violents. Dans de bonnes conditions, un seul Cumulonimbus peut rapidement se transformer en un vaste système orageux couvrant des milliers de kilomètres carrés, avec éclairs, fortes pluies, grêle, vents violents et, plus rarement, tornades.




Étude de nuages, Knud Baade, 1852
31. Baade réussit à rendre une atmosphère d’émotion brute, presque mélodramatique, dans ce contraste presque réaliste entre des Cumulonimbus à la fois imposants et en déclin, sur fond d’un ciel polaire d’une pureté cristalline, caractéristiques typiques des climats hivernaux côtiers de Scandinavie ou d’Europe du Nord.
32. À gauche, la virga (précipitations) tombe dru dans un environnement fortement cisaillé (la vitesse du vent augmente avec l’altitude, se déplaçant de gauche à droite).
33. Ci-dessus, l’enclume de Cumulonimbus incus d’altitude capte quelques rayons du soleil bas sur l’horizon.
34. À droite, un Cumulonimbus calvus récent, dont la base est en dessous de l’horizon, semble déjà amorcer sa glaciation en Cb. capillatus. Des patchs d’Altocumulus et de Stratocumulus parsèment le reste du ciel, vestiges des averses précédentes ; ces nuages peuvent donc être regroupés sous le terme générique de cumulonimbogenitus (p. 192).

Nuages noctulescents
Les nuages noctulescents sont les plus hauts nuages de l’atmosphère, caractérisés par leur éclat argenté ou bleu électrique. Ils se forment dans la mésosphère, entre 80 et 90 km d’altitude, là où la pression de l’air est environ 100 000 fois plus faible qu’au niveau de la mer et où les températures descendent sous -120 °C. On les observe depuis les latitudes moyennes, par nuits claires, au début et au milieu de l’été de chaque hémisphère, près de l’horizon polaire.
Pourquoi brillent-ils la nuit ? À ces moments, le soleil se trouve à quelques degrés sous l’horizon. Grâce à leur altitude extrême, les nuages restent vivement éclairés, contrastant avec l’obscurité du ciel au niveau du sol, offrant des conditions de visibilité idéales.
Bien qu’ils soient peut-être moins impressionnants et irréels que les nuages nacrés, ils constituent un spectacle tout aussi fascinant. En prise accélérée, ces nuages se révèlent sous forme de filaments très fins, ondulants ou comme des « sourcils » mouvants, évoquant des vagues déferlantes, avec une morphologie comparable à celle des Cirrocumulus undulatus ou lacunosus, voire du supercilium (p. 205).
Une formation venue d’ailleurs
Chaque nuage noctulescent est composé de milliards de minuscules cristaux de glace. Leur magnifique teinte bleue serait due à l’absorption de la lumière par l’ozone.
Ces nuages se situent bien au-dessus des nuages météorologiques classiques, tous formés dans la troposphère (sous 15 km d’altitude) : il est donc improbable que la vapeur d’eau ou les noyaux de condensation puissent remonter depuis la troposphère pour former ces nuages. Les données récentes de la NASA indiquent que les cristaux se forment autour de minuscules particules de poussière cosmique ou de météorites, provenant du système solaire ou d’au-delà. Ces nuages sont donc véritablement des extraterrestres.
Un autre présage ?
Les nuages noctulescents n’apparaissent qu’en été, lorsque la mésosphère est la plus froide. Cela peut sembler paradoxal, mais il faut considérer que la troposphère, chauffée par la surface

terrestre, se dilate en été. Cette expansion « soulève » légèrement les couches supérieures, y compris la mésosphère, qui se refroidit alors adiabatiquement (p. 48), permettant aux températures extrêmes nécessaires à la formation des nuages d’être atteintes.
Cette dynamique pourrait expliquer pourquoi les observations de nuages noctulescents deviennent plus fréquentes. Aucun signalement connu n’existe avant la fin du xixe siècle, alors qu’aujourd’hui, certains de leurs spectacles sont parmi les plus largement observés et les plus précoces jamais enregistrés.
À l’instar de leur cousin stratosphérique destructeur, le nuage nacré, il semble que l’expansion de la troposphère réchauffée à l’échelle globale, et le « soulèvement » de la stratosphère et de la mésosphère, soient responsables de l’augmentation des observations. Ces nuages pourraient être un autre phénomène, à la fois beau et inquiétant, un indice céleste des changements à venir (p. 208).
12. La Nuit étoilée, Vincent van Gogh, 1889
Bien que la turbulence atmosphérique soit un phénomène chaotique, il existe un rythme connu selon lequel les tourbillons se forment et se dissipent dans l’air. On appelle cela la « cascade turbulente », découverte par le scientifique russe Andreï Kolmogorov en 1941. Une étude récente portant sur la taille des tourbillons représentés dans La Nuit étoilée a montré qu’ils correspondent étroitement au modèle prédit par Kolmogorov. Il semblerait donc que van Gogh ait, par instinct, anticipé des concepts de physique théorique avancée bien avant leur formalisation scientifique.
« La peinture est une science, et doit être menée comme une enquête sur les lois de la nature. Pourquoi, dès lors, la peinture de paysage ne serait-elle pas une branche des sciences naturelles, dont les tableaux ne seraient que les expériences ? »
JOHN
CONSTABLE, 1836
Peut-on vraiment représenter la nature sans la comprendre ? Au xixe siècle, l’essor des sciences et des technologies, ainsi que les travaux pionniers de Luke Howard sur les nuages, transforment profondément leur représentation : de motif sacré, ils deviennent phénomène météorologique. Stratus, cumulus, stratocumulus, cumulonimbus, cirrus… Les dix genres répertoriés dans l’Atlas international des nuages inspirent une génération de peintres de plein air, qui apprennent à les observer, à les nommer et à les regarder autrement.
Leurs formes mouvantes et leur beauté éphémère fascinent scientifiques et artistes. Chez les peintres comme John Constable, J.M.W. Turner, Gustave Courbet ou Vincent Van Gogh, le ciel devient un terrain d’étude de la lumière et des phénomènes atmosphériques autant qu’un espace de création. Entre art et science, ce livre explore une révolution du regard, celle qui transforme notre manière de voir le ciel. Il propose de reconnaître, classer et comprendre les nuages selon leur altitude, leur taille ou leur texture, et révèle combien leur observation, hier comme aujourd’hui, se situe entre l’œil de scientifiques et le regard des peintres.
Edward Graham est conférencier primé et spécialiste des sciences de l’atmosphère. Il a été rédacteur en chef de Weather, la revue phare de la Royal Meteorological Society, de 2019 à 2024. Il consacre ses recherches aux nuages, à l’histoire de la météorologie et aux liens entre météo et astronomie. Il est aujourd’hui basé à l’Université des Highlands and Islands, en Écosse.