

DRAGONS

Sommaire
Introduction 6
Dragons anciens 13
Dragons d’Orient 33
Wyrms 53
Dragons chrétiens 75
Dragons des fables et des contes 97
Dragons de littérature 117
Chasse au dragon 137
Index 158
Introduction
Un dragon n’est pas une fantaisie futile. Quelles que soient ses origines, réelles ou inventées, le dragon de légende est une création puissante de l’imagination des hommes, plus riche de sens que son tumulus ne contient d’or.
J. R. R. Tolkien, Beowulf : The Monsters and the Critics (1936)
Dans les cultures qui ont traversé le monde et l’histoire, le dragon représente le monstre suprême, la bête mythique pour les gouverner tous. En 2013, une étude scientifique tente de retracer par l’analyse phylogénétique les origines de l’archétype du dragon dans les sociétés humaines. Dans notre cas, la méthode consiste à comparer des mèmes ou des éléments narratifs provenant de populations contemporaines dispersées, afin de déterminer où et quand ils sont apparus. L’étude conclut que les attributs fondateurs du mythe, ou du concept, du dragon, sont nés il y a 75 000 à 100 000 ans dans le sud de l’Afrique, puis se sont propagés à travers le monde au gré de la migration des peuples et de la transmission culturelle. Cette étude ne suscite toutefois pas un large consensus et, comme le montre ce livre, rien n’est plus hasardeux que de tenter d’attribuer une souche unique à un monstre aux multiples visages.
Ci-contre : Lancelot combat un dragon, dans une illustration provenant d’un manuscrit du roman arthurien daté du xive siècle.

Le long chinois
Pour souligner les différences, physiques comme symboliques, entre le dragon d’Orient et le dragon d’Occident, nous utiliserons le terme chinois long (prononcé avec un o long) pour désigner la créature d’Orient, particulièrement celle de Chine. Cependant, il existe des similitudes frappantes entre les deux, comme leur nature composite et la connexion avec l’eau et les rivières. Sous la dynastie Han, le philosophe Wang Fu (env. 150) décrit ainsi le dragon : « des bois de cerf, une tête de chameau, des yeux de démon, un cou de serpent, un ventre de mollusque, des écailles de carpe, des serres d’aigle, des pattes de tigre et des oreilles de bœuf ».
En définitive, il n’est pas impossible que le long découle indirectement du mythe de Tiamat par le jeu de la transmission des cultures dans le sud et le centre de l’Asie. Mais il existe d’autres théories. La Chine est un pays riche en fossiles, dont certains d’ailleurs, appelés os de dragon, sont mis à profit dans la médecine traditionnelle. Aujourd’hui en voie de disparition, les alligators de Chine qui pullulaient dans les marais et les rivières pendant la Préhistoire et l’Antiquité ont peut-être inspiré les récits mythologiques. Selon des universitaires chinois, la nature hybride du dragon s’explique par la combinaison de plusieurs totems animaux présents chez différents peuples de la Chine antique, et symbolise l’unité au fondement de l’État chinois.

Ci-dessus : Détail de la fresque sur tuiles vernissées du xviiie siècle ornant le mur des Neuf Dragons de la Cité interdite de Beijing.
Au dos : Illustration d’un rouleau manuel chinois représentant un long enroulé sur lui-même qui survole des montagnes brumeuses.
Pendant que les dragons-serpents grecs et romains font trembler les peuples de la Méditerranée et du Proche-Orient, un autre monstre hante le nord de l’Europe. On l’appelle ormr en vieux norrois ; wyrm , en vieil anglais. Comme ses homologues du Sud, le wyrm est un serpent-dragon qui rôde dans les grottes et infeste les lacs et les rivières. Il possède parfois un œuf, mais ne vole pas et son souffle empeste le poison. Le vieux norrois emprunte également au monde gréco-romain le mot dreki pour désigner un dragon ailé cracheur de feu.
En Grande-Bretagne surtout, la tradition nordique inspire des variations celtiques où se côtoient wyrms et dragons.
L’Allemagne, de son côté, embrasse la tradition teutonne qui reprend elle-même un grand nombre de contes nordiques.
C’est au travers de ces légendes britanniques et germaniques que le modèle du dragon moderne prend forme, en particulier grâce à Mythologie germanique, un ouvrage complet écrit par Jacob Grimm en 1835, qui consacre une section entière aux dragons. Un siècle plus tard, le professeur de langue anglaise
J.R.R. Tolkien apporte à son tour une contribution déterminante en créant une œuvre littéraire magistrale inspirée des légendes nordiques et du mythe de Beowulf. Dans ses travaux universitaires, Tolkien souligne également l’importance du mythe du dragon dans la culture européenne. Ainsi, sous l’influence de Grimm et de Tolkien, le dragon nordique qui veille jalousement sur son trésor, règne sur des landes désolées et affronte des héros à l’épée devient l’archétype du dragon moderne.

Ci-dessus : Illustration d’un manuscrit islandais du xvii e siècle représentant le serpent de Midgard, appâté par une tête de bœuf accrochée à un hameçon.


Les dragons des fées de Spenser
À la fin du xvie siècle, Edmund Spenser publie La Reine des fées, un poème épique qui marquera durablement la littérature, avec notamment l’un des combats de dragons les plus longs des œuvres de fiction prémodernes. Le poème de six volumes célèbre la dynastie des Tudors, particulièrement la monarchie élisabéthaine, ainsi que le triomphe du protestantisme sur le catholicisme romain. Les dragons sont des allégories du mal.
Dans le premier livre, le chevalier vertueux Croixrouge et sa dame, Una, partent à l’aventure dans le Pays des fées et rencontrent sur leur chemin deux dragons terrifiants. Le premier, Errour, est « moitié serpent hideux et moitié femme ». Il enserre Croixrouge dans ses anneaux et vomit sur lui.
Croixrouge lui coupe la tête, mais il doit affronter ensuite un dragon plus redoutable encore, qui n’est autre que Satan lui-même avec son « corps monstrueux, horrible et énorme », gonflé de « rage et de poison et maculé de sang ». La bataille dure trois jours. Plusieurs fois, Croixrouge doit être soigné avec des onguents sacrés et même ramené à la vie. Finalement, il parvient à jeter sa lance dans la gueule béante du dragon qui s’effondre si brutalement que « la terre sous lui se met à gronder ».

Ci-dessus : Gravure sur bois extraite de La Reine des fées de Spenser (3 e édition, 1598). Le chevalier Croixrouge affronte un dragon satanique. La composition rappelle la tradition picturale de saint Georges.

La fantasy moderne en littérature
Dans les années 1960, la notoriété du Seigneur des Anneaux de Tolkien est telle qu’elle transforme la fantasy en tant que genre. Ursula K. Le Guin marque à son tour la littérature avec sa trilogie Terremer (1968-1972), où des dragons et des magiciens évoluent dans un univers clairement influencé par Tolkien. Ses dragons rappellent le long chinois : lointains, dangereux, indifférents aux activités humaines. Ils parlent une langue magique et envoûtante. En 1968, Anne McCaffery publie Le Vol du dragon , premier livre du cycle de la Ballade de Pern, dont l’action se déroule dans un futur lointain. Les dragons incarnent des créatures venues d’ailleurs, capables de nouer un lien psychique avec leur chevalier humain et de sauter à travers l’espace et le temps.
Dans l’univers de la fantasy moderne, les dragons créés par l’auteur George R.R. Martin occupent actuellement le devant de la scène. Dans Le Trône de Fer (1996), la saga qui a inspiré la série télévisée Game of Thrones (voir p. 152), les dragons aident leurs maîtres à conquérir le monde en détruisant tout sur leur passage.
Ci-contre : Image tirée de la série de films d’animation Dragons, d’après les romans à succès de Cressida Cowell.
Au dos : Illustration classique d’une scène de fantasy opposant des chevaliers médiévaux à un dragon cracheur de feu.
Un décollage impossible
Les principes de masse limitant la taille du dragon importent d’autant plus qu’il est censé voler. La créature volante la plus lourde encore vivante, la grande outarde, se rapproche, avec sa vingtaine de kilos, du poids limite permettant une propulsion musculaire. Comme tous les oiseaux, elle vole grâce à un ensemble d’adaptations évolutives, notamment une structure osseuse alvéolaire très légère.
Le Teratornis et le Quetzalcoatlus, aujourd’hui éteints, présentaient une envergure de près de dix mètres et un poids de 260 kg, mais ce n’est rien en comparaison avec le dragon traditionnel. Une créature ailée pesant une tonne ou plus volerait en fait en plein paradoxe : pour se propulser, elle devrait posséder des muscles de vol plus lourds que son propre poids.
Enfin, le dragon tel qu’on l’imagine aujourd’hui, avec quatre pattes et deux ailes, présente un corps de six membres, une aberration jamais observée chez un vertébré.
Il faut noter toutefois que les dragons occis par les saints du Moyen Âge paraissent curieusement plus petits. Des scientifiques ont même avancé que les bourdons ne devraient pas pouvoir voler, d’après les lois de la physique, mais ces arguments ont été depuis réfutés.
Ci-contre : Illustration d’une encyclopédie du xvii e siècle du naturaliste John Jonston présentant des espèces supposées de dragon.

Serpents des mers, rois dragons orientaux, wyrms vikings, léviathans bibliques, monstres médiévaux ou créatures de la fantasy… En prenant toutes les formes et en traversant toutes les cultures depuis l’aube de l’humanité, le dragon ne cesse de fasciner. Il révèle ses multiples visages dans ce beau-livre qui décrypte sa symbolique dans l’art, la religion et le folklore, et interroge l’origine des mythes ainsi que la diversité des dragons dans les contes et les fables du monde. Entre féerie, férocité et splendeur.