UNE SPIRITUALITÉ POUR LA VIE RÉELLE
Édition originale publiée en anglais sous le titre The Jesuit Guide to (Almost) Everything: A Spirituality for Real Life par HarperOne © James Martin, s.j., 2010 La présente traduction est publiée en accord avec Harpercollins Publishers Édition française : Traduction : Antoine Lauras, s.j. et Yves Morel, s.j. © Éditions Scriptura – Société biblique française, 2018 3, rue Sainte-Lucie, 75015 Paris www.editions-scriptura.com Couverture : Valeur Graphique Photo de l’auteur : © America Media ISBN 978-2-37559-001-0 (SB0011) Dépôt légal 4e trimestre 2018 Imprimé en Pologne
James Martin
UNE SPIRITUALITÉ POUR LA VIE RÉELLE
Guide jésuite pour (presque) tout
Introduction à l’édition française La richesse de la spiritualité jésuite dépasse les limites des frontières et des langues. En réalité, elle est pour le monde entier. Aussi, bien que j’aie écrit cette vue d’ensemble sur la spiritualité jésuite en anglais, les pensées, leçons et pratiques ont également tout leur sens en français. Laissez-moi vous dire combien je suis heureux que ce livre soit traduit en français. J’ai passé toute ma vie d’adulte amoureux de la langue française et de ce qui est français. Et cet amour a commencé très tôt. Ma mère, qui était professeur de français, fredonnait des chansons françaises à la maison quand nous étions enfants. J’ai commencé à apprendre le français à l’école à l’âge de 12 ans, et j’ai continué à le pratiquer jusqu’à l’université.
Connaître le français m’a considérablement aidé dans mon parcours de catholique, étant à même de lire et d’arriver à connaître de grands saints français dans leur langue maternelle, comme sainte Thérèse de Lisieux, sainte Bernadette Soubirous, sainte Jeanne d’Arc et saint Vincent de Paul, pour n’en nommer que quelques-uns. Assez étrangement, ce n’est pas lors de mes voyages en France (je n’y suis allé que deux fois), mais lors de mon séjour en Afrique de l’Est comme jeune jésuite que j’ai eu davantage recours au français. Les jésuites m’y avaient envoyé pour y passer deux années avec le Service jésuite des réfugiés à Nairobi, où j’ai aidé les réfugiés à retrouver de petits emplois. Imaginez ma surprise quand j’ai rencontré des réfugiés venant du Rwanda, du Burundi, de Côte d’Ivoire et d’autres pays d’Afrique qui ne parlaient ni anglais ni swahili, mais français. J’en fus heureux d’avoir appris le français. Je ne suis pas assez sûr de mon français pour traduire ce livre. Aussi suis-je très reconnaissant aux responsables des Éditions Scriptura de s’en être chargés. Mais ce que j’aimerais dire concerne bien moins mon amour du français que mon amour de Dieu. Car si ce livre est une invitation à découvrir la spiritualité jésuite, il est essentielle•7
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ment une invitation à entrer dans une relation plus profonde avec Dieu. Cela ne veut pas dire qu’il faille savoir beaucoup de choses concernant Dieu ou la prière ou même saint Ignace de Loyola ou les jésuites pour faire usage de ce livre. Tout au contraire. Ce guide jésuite pour presque tout est fait pour des gens qui commencent tout juste une vie spirituelle, comme pour ceux qui connaissent un peu la spiritualité ignacienne et, finalement, pour ceux qui sont experts dans le domaine. Pour les débutants, j’espère leur ouvrir un chemin. Pour ceux qui sont au milieu de leur parcours, j’espère leur fournir un certain encouragement à poursuivre. Et pour les experts, j’espère les aider à voir les choses sous un nouvel éclairage.
Il y a longtemps, alors que j’étais à Paris après avoir achevé mes études universitaires, une de mes amies a commis une erreur mémorable. Nous allions de Paris à Chartres. J’ai pris le train. Pour des raisons dont je ne me souviens pas, mon amie avait décidé d’y aller en voiture. Dans la confusion, la frustration et la vitesse du trafic dans Paris, elle se perdit. Elle oublia aussi un mot crucial. Étant complétement perdue, elle gara sa voiture plusieurs fois dans Paris, et, se rangeant sur le côté, dit à plusieurs personnes : « Je trouve la route de Chartres ! » Tous la regardaient simplement et disaient : « Bien ! » Finalement une bonne âme s’est approchée d’elle et lui a dit : « Vous cherchez la route de Chartres ? » Plus tard, ce soir-là, dans un café à l’ombre de la magnifique cathédrale de Chartres, nous avons bien ri de son histoire. Mais bien des décennies plus tard, cela me paraît une erreur magnifique. Car chercher vraiment c’est être trouvé, du moins dans la vie spirituelle. Et ce que nous cherchons est la cause de notre recherche. Au terme, c’est Dieu qui est la cause de notre recherche. Dieu qui veut que vous le trouviez et Dieu qui veut vous trouver. Puisse ce livre vous conduire à Dieu qui vous cherche et vous trouve !
James Martin, s.j.
New York, 14 juillet 2015
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Fratribus carissimis in Societate Jesu
( À mes très chers Frères de la Compagnie de Jésus )
1 • Une manière de procéder Qu’est-ce que la spiritualité ignacienne ? Qui est saint Ignace de Loyola et pourquoi vous intéresser à lui ? En quelques mots voici la réponse : saint Ignace de Loyola était un soldat du 16e siècle, devenu mystique, et qui a fondé un ordre religieux catholique nommé la Compagnie de Jésus, connu aussi sous le nom de jésuites. Et vous devriez vous y intéresser parce que sa manière de vivre a aidé des millions de personnes à découvrir la joie, la paix et la liberté, et à faire l’expérience de Dieu dans leur vie de tous les jours. Depuis plus de 450 ans, la « manière de procéder » de saint Ignace, pour employer une de ses expressions favorites, a conduit des gens à des vies plus épanouissantes. Globalement, ce n’est pas une mince performance.
La voie ignacienne concerne la découverte de la liberté : la liberté de devenir la personne que vous êtes censé être, la liberté d’aimer et d’accepter l’amour, de prendre de bonnes décisions et de faire l’expérience de la beauté de la création et du mystère de l’amour de Dieu. Tout ceci repose sur une approche que l’on trouve dans ses propres écrits ainsi que dans les traditions, les pratiques et le savoir-faire transmis, de génération en génération, par les prêtres et frères jésuites.
Si ces pratiques ont guidé les membres de l’ordre jésuite depuis sa fondation en 1540, Ignace désirait que ses méthodes soient aussi à la disposition de tous les croyants, pas seulement des jésuites. Dès l’origine de son ordre, Ignace a encouragé les jésuites à partager ces idées non seulement avec d’autres prêtres, des frères et des sœurs, mais aussi avec des laïcs, hommes et femmes. La « spiritualité ignacienne » a été voulue pour le plus large public possible de croyants et de personnes en recherche. • 11
Une spiritualité pour la vie réelle
Il est peut-être bon de poser une autre question avant d’aller plus loin : qu’est-ce qu’une « spiritualité » ? En quelques mots, une spiritualité est une manière de vivre en relation avec Dieu. Dans la tradition chrétienne, toutes les spiritualités, quelle que soit leur origine, ont le même centre : le désir d’union avec Dieu, une insistance sur l’amour et la charité, et la foi en Jésus en tant que Fils de Dieu. Mais chaque spiritualité insiste sur différents aspects de la tradition ; l’une met l’accent sur la vie contemplative ; une autre, sur la vie active. L’une met l’accent sur la joie, une autre, sur la liberté, une autre, sur la conscience, une autre, sur le sacrifice, une autre, sur le service des pauvres. Toutes ces choses sont importantes dans toute spiritualité chrétienne, mais elles sont différemment mises en valeur par chaque « école » spirituelle. Les jésuites pratiques
Les jésuites emboîtent le pas à Ignace en vivant une spiritualité pratique. Selon une plaisanterie, un franciscain, un dominicain et un jésuite célébraient la messe ensemble quand soudain la lumière s’éteignit dans l’église. Le franciscain loua la chance de vivre plus simplement. Le dominicain prononça une homélie savante sur la manière dont Dieu apporte la lumière au monde. Le jésuite se rendit au sous-sol pour remettre les plombs.
Dans son livre La spiritualité de la Compagnie de Jésus, paru à Rome en 1953, dont la première édition en anglais est de 1964 (The Jesuits: Their Spiritual Doctrine and Practice), et que j’ai lu pendant mes premières semaines de vie jésuite, Joseph de Guibert, un jésuite français, offre une charmante comparaison datant du Moyen Âge. Une spiritualité est comme un pont. Tous les ponts font pratiquement la même chose : ils vous font passer d’un endroit à un autre, quelquefois au-dessus d’un terrain dangereux, d’une rivière ou de grands abîmes. Mais les ponts rendent ce service de différentes manières. Ils peuvent être faits avec des cordes, du bois ou des briques, des pierres ou de l’acier ; sous forme d’arches, de poutres ou de pont suspendu. « Il y aura donc, écrit le père de Guibert, une série de types différents, chacun avec ses avantages et ses désavantages. Chaque type est adapté à des terrains et à des contours donnés et non aux autres ; cependant, chacun à sa manière réalise une même fin : assurer un passage au moyen d’une juste combinaison organique de matériaux et de formes. »
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1 • Une manière de procéder
Chaque spiritualité vous un « passage » caractéristique vers Dieu. Parmi les traditions spirituelles bien connues dans la tradition chrétienne, nombre d’entre elles sont issues des ordres religieux : bénédictins, franciscains, carmélites, cisterciens. Au cours des siècles, chaque ordre a développé ses propres traditions spirituelles, quelques-unes directement transmises par son fondateur, d’autres provenant de la méditation sur la vie et les pratiques de ces fondateurs. Aujourd’hui les membres de ces ordres religieux vivent de ce que le père de Guibert nomme une « tradition de famille ».
Passez du temps avec quelques franciscains, par exemple, et vous remarquerez rapidement leur amour des pauvres et de l’environnement, tout à fait comme c’était le cas pour leur fondateur, saint François d’Assise. Passez quelques jours dans une communauté bénédictine et vous goûterez bientôt leur esprit chaleureux et accueillant, provenant de saint Benoît ; ceci n’est pas une surprise de la part de quelqu’un qui a dit : « Il faut accueillir tous les hôtes comme le Christ. » Les ordres religieux appellent cela le « charisme », ou l’esprit de fondation transmis par le fondateur (« charisme » vient du grec charis, qui a donné le mot latin charisma, qui signifie « don »). De même, passez du temps avec un prêtre ou un frère jésuite, et vous commencerez à expérimenter la spiritualité caractéristique de saint Ignace de Loyola et de l’ordre jésuite, spiritualité que nous décrirons bientôt. L’ensemble complet des pratiques, méthodes, insistances, accents et points forts de la vie qui nous vient d’Ignace est connu comme la « spiritualité ignacienne ». Cette spiritualité a aidé la Compagnie de Jésus à produire certaines réalisations remarquables durant son histoire aux vives couleurs. Il m’est impossible de parler des réussites jésuites sans avoir l’air d’être trop fier (quelque chose dont on nous accuse quotidiennement) ; aussi laisserai-je l’historien anglais Jonathan Wright le faire à ma place. Ce petit texte est tiré de son merveilleux livre God’s Soldiers: Adventure, Politics, Intrigue, and Power: A History of the Jesuits (Les Soldats de Dieu : aventure, politique, intrigue et pouvoir – Une histoire des jésuites *).1 Ils ont été des courtisans urbains à Paris, à Pékin et à Prague, disant aux rois quand ils pouvaient se marier, quand et comment entrer en guerre, servant les empereurs de Chine comme astro-
1 - Tous les titres entre parenthèses et marqués d’une astérisque n’ont pas été traduits en français. Nous vous proposons une traduction du titre.
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nomes ou bien en étant aumôniers des armées japonaises qui envahissaient la Corée. Comme on pouvait s’y attendre, ils ont administré sacrements et homélies, et ils ont été les éducateurs d’hommes aussi différents que Voltaire, Castro, Hitchcock et Joyce. Mais ils ont aussi été éleveurs de moutons à Quito, propriétaires d’haciendas au Mexique, viticulteurs en Australie et propriétaires de plantations aux États-Unis avant la guerre de sécession. La Compagnie s’épanouira dans le monde des lettres, des arts, de la musique et de la science ; elle a traité de la danse, des maladies et des lois de l’électricité et de l’optique. Les jésuites ont pu débattre avec les idées neuves de Copernic, Descartes et Newton, et 35 cratères de la surface de la lune ont reçu le nom de savants jésuites.
Aux États-Unis, on connaît probablement mieux les jésuites en tant qu’éducateurs dirigeant actuellement 28 écoles supérieures et universités (dont Georgetown, Fordham, Boston College et tout collège qui s’appelle Loyola), des dizaines de lycées et, plus récemment, des collèges dans les quartiers pauvres. Comme Ignace désirait que ses jésuites soient des hommes pratiques pouvant parler clairement aux gens, il n’est pas surprenant qu’après bien des années les jésuites aient condensé leur spiritualité en quelques phrases faciles à mémoriser. Aucune définition simple ne résume la richesse de la tradition, mais ces phrases mises ensemble fournissent une introduction à la méthode d’Ignace. Voici donc quatre manières simples de comprendre la spiritualité ignacienne. Pensez-y comme aux arches de ce « pont » dont nous avons parlé.
Quatre voies
On avait l’habitude de dire que la formation jésuite était si stricte que si l’on posait la même question à cinq jésuites dispersés dans le monde, on obtiendrait la même réponse de tous les cinq. Aujourd’hui les jésuites forment un groupe plus indépendant, et vous obtiendriez probablement cinq réponses différentes. Ou six. Les jésuites italiens ont un dicton : « Tre gesuiti, quattro opinioni ! » Trois jésuites, quatre opinions ! Mais il est une question qui arracherait une réponse semblable à ces trois jésuites hypothétiques. Si on leur demandait de définir la spiritualité ignacienne, la première réponse qui sortirait de leur bouche serait très vraisemblablement : Trouver Dieu en toutes choses.
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1 • Une manière de procéder
Cette phrase d’apparence simple fut autrefois jugée révolutionnaire. Elle signifie que rien n’est à considérer comme extérieur à la sphère de la vie spirituelle. La spiritualité ignacienne ne se confine pas entre les murs d’une église. Ce n’est pas une spiritualité qui ne privilégie que les sujets « religieux », tels que la prière et les textes sacrés, comme éléments de la vie spirituelle d’une personne. Surtout, ce n’est pas une spiritualité qui dit : « Bon ! Travail, argent, sexualité, dépression, maladie : tout cela est à laisser de côté quand on parle de la vie spirituelle. » La spiritualité ignacienne considère chaque chose comme un élément important de votre vie. Cela inclut certainement les services religieux, les Saintes Écritures, la prière et les actions de charité. Mais cela inclut aussi les amis, la famille, le travail, les relations, le sexe, la souffrance, la joie, ainsi que la nature, la musique et la culture pop. Pour illustrer ce point, voici une histoire venant d’un prêtre jésuite nommé David, qui sera un invité fréquent de ce livre. David a servi comme prêtre de paroisse à Boston, avant d’entrer chez les jésuites à l’âge de 39 ans. C’était un bostonien fier de l’être « de naissance et par choix », ainsi qu’il aimait le dire. Après être entré chez les jésuites, David a passé des décennies à étudier les traditions spirituelles d’Ignace de Loyola et, pendant de longues années, il a été responsable de la formation de jeunes jésuites. Grand de taille, il arbora plus tard une barbe blanche comme neige et fut un « directeur spirituel » qualifié, quelqu’un qui aide les autres dans leurs prières et leur relation avec Dieu.
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois le jour où je suis entré au noviciat jésuite à Boston. Durant les deux années suivantes, David fut mon directeur spirituel ; il me guidait le long du chemin vers Dieu dans des discussions souvent accompagnées de rires et de larmes. À cause de sa formation approfondie, David était constamment demandé dans les maisons de retraite, les écoles, les paroisses et les couvents, un peu partout dans le monde. Après avoir travaillé au noviciat jésuite, il a passé quatre ans comme directeur spirituel du prestigieux Collège pontifical nord-américain, cette maison où des prêtres diocésains américains prometteurs vivent pendant leurs études théologiques à Rome. Il y a quelques années, David est mort soudainement d’une crise cardiaque, à l’âge de 65 ans. À • 15
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l’époque de sa mort, la sœur de David estimait qu’il s’occupait de la direction spirituelle de 60 personnes environ. C’est de lui que je tiens beaucoup de ce que j’ai appris sur la prière.
Un après-midi, je me débattais avec des nouvelles concernant quelques problèmes de famille. Mais j’évitais volontairement le sujet puisqu’il n’avait rien à voir avec ma « vie spirituelle ». David était assis dans son fauteuil à bascule, sirotant sa sempiternelle tasse de café, et il écoutait attentivement. Au bout de quelques minutes, il posa sa tasse et dit : « Y a-t-il quelque chose que tu ne me dis pas ? » D’un air penaud, je lui dis combien j’étais ennuyé concernant ma famille. Mais n’étais-je pas supposé lui parler de choses spirituelles ? « Jim, dit-il, ta vie spirituelle est un tout. Tu ne peux pas mettre une partie de ta vie dans une boîte, la poser sur une étagère et prétendre qu’elle n’y est pas. Tu dois ouvrir cette boîte, et avoir confiance que Dieu t’aidera à regarder ce qui est à l’intérieur. » L’image de David m’est restée présente. Dans la spiritualité ignacienne, vous ne devez rien mettre dans une boîte et le cacher. Rien n’est à craindre. Rien n’est à cacher. Tout peut être ouvert devant Dieu. C’est pourquoi ce livre porte le soustitre Guide jésuite pour presque tout. Ce n’est pas un guide pour tout comprendre sur tous les sujets. C’est plutôt un guide pour découvrir comment vous pouvez trouver Dieu dans chaque dimension de votre vie ; comment vous pouvez trouver Dieu en toutes choses ; et aussi en chaque personne. Voici les types de questions qui sont propres à la spiritualité ignacienne et que nous aborderons dans les prochains chapitres : • Comment savoir ce que je dois faire dans la vie ? • Comment savoir qui je dois être ? • Comment prendre de bonnes décisions ? • Comment puis-je mener une vie simple ? • Comment puis-je être un bon ami ? • Comment puis-je faire face à la souffrance ? • Comment puis-je être heureux ? • Comment puis-je trouver Dieu ? • Comment est-ce que je prie ? • Comment est-ce que j’aime ?
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1 • Une manière de procéder
Toutes ces choses sont propres à la spiritualité ignacienne parce que toutes sont des choses propres à la personne humaine.
Après trouver Dieu en toutes choses, la seconde réponse que ces trois jésuites hypothétiques vous donneraient probablement est que la spiritualité ignacienne signifie être un contemplatif dans l’action. Cette idée a une résonance auprès de beaucoup de gens aujourd’hui. Comment imaginez-vous une vie plus contemplative, ou simplement une vie plus paisible ? N’aimeriez-vous pas vous déconnecter des distractions causées par les téléphones portables et les messages internet pour avoir seulement un peu de calme ? Même si vous aimez tous ces gadgets peu conviviaux, n’avez-vous jamais désiré un peu de farniente ?
Une des pensées de la spiritualité ignacienne est que, alors que la paix et le calme sont essentiels pour nourrir notre vie spirituelle, la plupart d’entre nous ne vont pas quitter leur travail et rejoindre un monastère pour passer leur vie dans une prière constante. En fait, même les moines travaillent dur. Certains d’entre eux ont même une messagerie internet maintenant ! Ainsi, pendant qu’Ignace conseillait à ses jésuites de toujours trouver du temps pour la prière, on attendait d’eux qu’ils mènent des vies actives. « La route est notre demeure », disait Jérôme Nadal, un des premiers compagnons d’Ignace. Mais ils devaient être des actifs adoptant une attitude contemplative ou méditative envers le monde. Afin d’être des contemplatifs dans l’action. La plupart d’entre nous menons des vies occupées avec peu de temps pour la prière et la méditation. Mais, parce que nous avons conscience du monde qui nous entoure – au sein de notre activité –, nous pouvons nous permettre une attitude contemplative afin d’impacter nos actions. Au lieu de voir la vie spirituelle comme ne pouvant exister qu’entourée des murs d’un monastère, Ignace nous demande de voir le monde comme notre monastère.
La troisième piste pour comprendre la voie ignacienne est qu’elle est une spiritualité de l’incarnation. La théologie chrétienne considère que Dieu s’est fait humain ou s’est incarné dans la personne de Jésus de Nazareth (le mot incarnation vient de la racine latine caro, qui signifie « chair »). Plus largement, une « spiritualité de
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Une spiritualité pour la vie réelle
l’incarnation » signifie que l’on croit pouvoir trouver Dieu dans tous les événements de la vie. Dieu n’est pas seulement « là-bas » ; il est aussi véritablement « ici ». Si vous cherchez Dieu, regardez autour de vous. Une des meilleures définitions de la prière vient de Walter Burghardt, théologien jésuite, qui dit que la prière est un « regard long et amoureux sur la réalité ». La spiritualité de l’incarnation concerne le réel. En définitive, nous ne pouvons pas connaître Dieu complètement, du moins durant cette vie. Saint Augustin, théologien du 4e siècle, a dit que si l’on pouvait le saisir, alors cela ne pouvait être Dieu, parce que Dieu est insaisissable. Mais cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas commencer à connaître Dieu. Ainsi, alors que la spiritualité ignacienne reconnaît la transcendance ou l’altérité de Dieu, elle est aussi une spiritualité de l’incarnation qui reconnaît l’immanence ou la proximité de Dieu dans notre propre vie.
Enfin, la spiritualité ignacienne concerne la liberté et le détachement. Ignace était extrêmement conscient, comme beaucoup d’autres, de ce qui l’empêchait de mener une vie de liberté et de joie. La plus grande partie de son texte classique, les Exercices spirituels, écrit entre 1522 et 1548, était destinée à aider les gens à trouver la liberté nécessaire pour prendre de bonnes décisions. Son titre original est : Exercices spirituels pour se vaincre soi-même et ordonner sa vie sans se décider en raison de quelque affection qui serait désordonnée. La plupart des jésuites disent seulement Les Exercices spirituels ou simplement Les Exercices.
Sous-jacentes à ce titre laborieux se trouvent quelques idées importantes. Les derniers mots, « les affections désordonnées », sont sa manière de décrire tout ce qui nous empêche d’être libres. Lorsqu’Ignace dit que nous devons être détachés ou indifférents, il parle du fait de ne pas être lié par des choses sans importance. Voici un exemple rapide. Qu’arrive-t-il si votre souci primordial dans la vie est de faire de l’argent ? Eh bien, dans ce cas vous pourriez ne pas être prêt à passer du temps avec des gens qui ne feraient pas avancer votre carrière. Vraisemblablement, vous hésiterez à vous accorder du temps libre. Vous pourriez même commencer à ne considérer les autres que comme des moyens − ou pire, des obstacles – dans votre quête d’une progression vers le haut. Graduel18 •
1 • Une manière de procéder
lement, vous pourriez commencer à tout voir en fonction de votre métier, de votre carrière et de votre désir de gagner de l’argent. Bien sûr le travail est une part de la vocation de chacun dans la vie. Mais si vous en arrivez petit à petit à sacrifier tout le reste à ce but, vous risquez de vous rendre compte un jour que le travail est devenu une sorte de « dieu » pour vous. Lorsque des gens me demandent s’il est vraiment possible d’enfreindre le premier commandement (Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi. Exode 20.3), je dis souvent qu’alors qu’un petit nombre de gens croient, comme dans le passé, à de multiples dieux, bien davantage de personnes croient en de nouveaux « dieux ». Pour certains, leur « dieu » sera leur carrière, ou bien l’argent, ou encore leur statut social
Que dirait saint Ignace de ceci ? Très vraisemblablement son front se riderait et il dirait (en basque, en espagnol ou en latin, naturellement) que tant que vous avez besoin de gagner votre vie, vous devez veiller à ne pas laisser votre carrière devenir une « affection désordonnée » qui vous empêche d’être libre pour rencontrer de nouvelles personnes, passer du temps avec ceux que vous aimez, et voir les gens comme des fins plutôt que des moyens. C’est une « affection » parce que c’est quelque chose qui vous attire. Elle est « désordonnée » parce qu’elle n’est pas orientée vers ce qui donne la vie. Ignace vous inviterait à aller vers le « détachement ». Une fois que vous l’aurez fait, vous deviendrez plus libre et plus heureux. C’est pourquoi Ignace conseillait aux gens d’éviter les « affections désordonnées ». Elles ferment la route vers le « détachement », vers plus de progrès dans la liberté, en tant que personne et dans l’approche de Dieu. Si cela a des accents étonnamment bouddhistes, c’est que ce but particulier est depuis longtemps un élément de beaucoup de traditions spirituelles. Si donc quelqu’un vous demande de définir la spiritualité ignacienne en peu de mots, vous pouvez dire qu’elle revient à : • Trouver Dieu en toutes choses • Devenir contemplatif dans l’action • Considérer le monde sous l’angle de l’incarnation • Rechercher liberté et détachement
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Une spiritualité pour la vie réelle
En donnant une de ces réponses ou toutes, vous auriez raison. Et dans ce livre, nous approfondirons chacune de ces réponses, et nous examinerons aussi comment chacune d’entre elles se relie à toutes choses.
Comprendre la vision ignacienne aide à connaître ce qu’est l’homme lui-même. Comme pour tous les maîtres spirituels, les expériences d’Ignace ont influencé sa conception du monde et ses pratiques spirituelles. De plus, l’histoire de saint Ignace de Loyola nous rappelle bien que la vie de chacun – qu’il soit mystique du 16e siècle ou chercheur d’aujourd’hui – est principalement un voyage de l’esprit. D’abord, je vous donnerai un bref aperçu de sa vie. Ensuite, tout au long de ce livre, je braquerai les projecteurs sur certains épisodes pour illustrer divers thèmes et points de vue. Vous pourrez être surpris de découvrir que comme beaucoup de gens aujourd’hui, Ignace n’était pas toujours « religieux » ni même « spirituel », pour employer un terme plus populaire.
Un (très) bref aperçu de la vie d’Ignace de Loyola
Iñigo de Loyola est né dans la région basque de l’Espagne du Nord en 1491, et a passé la majeure partie de sa jeunesse à se préparer à être courtisan et soldat. Le jeune Basque était quelque peu un homme à femmes et, selon certaines sources, c’était véritablement une tête brûlée. La première phrase de son autobiographie nous dit qu’il « était adonné aux vanités du monde » et qu’il avait avant tout « un grand et vain désir de gagner de l’honneur ». En d’autres termes, c’était un homme vaniteux qui s’intéressait principalement au succès mondain. « Il a l’habitude de circuler avec une cuirasse et une cotte de mailles, écrit un contemporain sur l’Ignace de la vingtaine, il porte des cheveux longs tombant jusqu’aux épaules, et il se déplace avec un pourpoint à revers oblique et en deux couleurs, avec une coiffure vive. »
Comme beaucoup de saints, Iñigo (il le changea plus tard en Ignatius, de résonance latine) n’a pas toujours agi « saintement ». John
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1 • Une manière de procéder
Padberg, historien jésuite, m’a dit récemment qu’il était peut-être le seul saint à avoir fait l’objet d’un rapport de police : pour une bagarre nocturne avec l’intention d’infliger un sérieux dommage. Pendant une bataille à Pampelune en 1521, la jambe de celui qui aspirait à une vie de soldat fut frappée et fracassée par un boulet de canon, ce qui l’amena à plusieurs mois de convalescence douloureuse. La première opération sur la jambe fut bâclée, et Iñigo, qui désirait que sa jambe ait une belle apparence dans les collants à la mode de l’époque, se soumit à une série d’opérations effroyables. La chirurgie le laissera boiteux toute sa vie. Pendant sa convalescence au château familial, à Loyola, la femme de son frère lui donna un livre sur la vie de Jésus et un autre sur la vie des saints. C’étaient les dernières choses qu’il désirait lire. Le soldat en herbe préférait les émouvantes histoires de chevalerie et de chevaliers accomplissant de galantes actions pour impressionner des femmes de la noblesse. « Mais il ne se trouva dans cette maison rien de ce qu’il avait l’habitude de lire », écrit-il, dans son autobiographie.2
Tandis qu’il feuilletait négligemment les vies apparemment ennuyeuses des saints, quelque chose de surprenant se produisit. Iñigo commença à se demander s’il pouvait se faire leur égal. Il pensait que « si saint François ou saint Dominique pouvaient faire ceci et cela, je pourrais peut-être faire de grandes choses ». Un désir étrange s’agitait en lui : devenir comme les saints et servir Dieu. Il écrit : « Et si je faisais ce que saint François a fait et ce que saint Dominique a fait ? » En d’autres termes : « Je pourrais le faire ! » Voici donc un homme moyen, jusque-là sans grand intérêt pour l’observance religieuse, supposant qu’il pouvait imiter deux des plus grands saints de la tradition chrétienne. Ignace est-il passé de l’ambition de la vie militaire à l’ambition de la vie spirituelle ? David, mon directeur spirituel au noviciat jésuite, l’exprima plus franchement : pour le bien, Dieu s’est même servi de l’orgueil démesuré d’Ignace. Car il n’est pas de partie de notre vie qui ne puisse être transformée par l’amour de Dieu. Nous pouvons rendre louables et saints même les aspects de nous-mêmes
2 - Dans cette autobiographie qu’il dicta tard dans sa vie à l’un de ses amis jésuites, Ignace, probablement par modestie, parle de lui-même à la troisième personne ou comme « le pèlerin ».
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que nous considérons comme sans valeur, ou pécheurs. Comme le dit le proverbe, Dieu écrit droit avec des lignes courbes. Tel est le début de la transformation d’Iñigo. Plutôt que de vouloir accomplir des exploits militaires héroïques pour impressionner « une certaine dame », il ressentit un ardent désir de servir Dieu, exactement comme ses nouveaux héros, les saints, l’avaient fait.
Aujourd’hui à Loyola, le château familial est à quelques mètres d’une église colossale qui commémore la conversion du saint. En dépit de cet ajout, le château lui-même est très proche de ce qu’il était au 16e siècle, avec ses murs défensifs en pierre de deux mètres d’épaisseur aux étages inférieurs et le gracieux briquetage des étages supérieurs où habitait la famille. Au quatrième étage se trouve la chambre dans laquelle Ignace vivait durant sa convalescence : une pièce spacieuse aux murs blanchis à la chaux et au plafond aux massives poutres de bois. Un baldaquin de brocart poussiéreux pend au-dessus du lit de malade d’Iñigo. Une statue polychrome en bois du saint grabataire, tenant un livre dans sa main gauche, le regard levé vers le ciel, est placée sous le baldaquin. Peinte en lettres dorées sur une poutre au-dessus, une inscription : Aquí Se Entregó à Dios Iñigo de Loyola. Ici Ignace de Loyola s’est rendu à Dieu. Une fois rétabli, Iñigo prit au sérieux les inspirations qu’il avait reçues et, malgré les protestations de sa famille, décida de renoncer à la vie de soldat et de se consacrer entièrement à Dieu. Ainsi en 1522, à l’âge de 31 ans, il fit un pèlerinage à l’abbaye bénédictine de Montserrat en Espagne, et, d’un geste spectaculaire venant tout droit de ses chers livres de chevalerie, il se dévêtit de « tous ses vêtements et les donna à un mendiant ». Il déposa ensuite son armure et son épée devant une statue de la Vierge Marie. Après cela, il passa près d’un an dans une petite ville proche, nommée Manrèse où il s’embarqua dans une série de pratiques austères : jeûner, prier pendant des heures et des heures, et laisser pousser ses cheveux et ses ongles, comme pour renoncer à son ancien désir d’une belle apparence. Ce fut une période sombre de sa vie, durant laquelle il fit l’expérience d’une grande sécheresse spirituelle, avec une inquiétude obsessionnelle pour ses péchés, et il fut même tenté de se suicider. La difficulté de ce qu’il allait faire fit naître en lui une tentation allant jusqu’au désespoir. Comment pourrait-il jamais 22 •
1 • Une manière de procéder
changer sa vie de façon aussi spectaculaire ? « Comment seras-tu capable de supporter cette nouvelle vie durant les soixante-dix ans que tu as à vivre ? » semblait lui dire une voix intérieure. Mais il repoussa ces pensées comme ne venant pas de Dieu. Avec l’aide de Dieu, décida-t-il, il pouvait changer. Il s’éloigna ainsi du désespoir. Progressivement il modéra ses pratiques extrêmes et retrouva le sens de l’équilibre. Plus tard à Manrèse, il vécut une série d’expériences mystiques dans la prière qui le convainquirent qu’il était appelé à une relation plus profonde avec Dieu. Pour Ignace ce fut un temps d’apprentissage et de croissance dans sa manière de comprendre la vie spirituelle. Dans une comparaison touchante il écrivit qu’« en ce temps-là Dieu agissait envers lui comme un maître d’école agit envers un enfant confié à son enseignement ». Un jour, comme il marchait le long de la rivière Cardoner toute proche, Iñigo fit l’expérience d’un sentiment mystique d’union avec Dieu. Le passage de son autobiographie qui décrit cette expérience centrale mérite d’être cité entièrement : Il allait ainsi, tout entier à ses dévotions, et s’assit un moment face à la rivière qui coulait dans le fond. Comme il était assis à cet endroit, les yeux de son entendement commencèrent à s’ouvrir. Ce ne fut pas une vision, mais il comprit et connut beaucoup de choses, aussi bien d’ordre spirituel que du domaine de la foi et des lettres ; et cela dans une telle lumière que tout lui paraissait nouveau. On ne peut bien expliciter les points particuliers qu’il comprit alors, bien qu’ils fussent nombreux. Mais il reçut dans son entendement une grande clarté [...]
Le temps passé à Manrèse le transforma. Il l’aida aussi à formuler les idées qui seraient un jour rassemblées dans les Exercices spirituels. Il commença à « noter certaines choses dans son livre ; il le garda avec soin et cela lui apporta de grandes consolations ». Après plusieurs faux départs, y compris un pèlerinage en Terre sainte (où il lui fut impossible d’obtenir la permission officielle de travailler), Iñigo décida qu’il servirait mieux l’Église avec une formation et en étant ordonné prêtre. Ainsi le fier chevalier de cape et d’épée recommença-t-il sa formation dans deux universités espagnoles, après avoir accepté de s’inscrire dans des petites classes avec de jeunes garçons, pour suivre des cours de rattrapage en latin. Après quoi, il fit route vers l’Université de Paris, où il vécut en deman• 23
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dant l’aumône. À Paris, il rassembla autour de lui plusieurs nouveaux amis qui allaient devenir les premiers « compagnons », ou les premiers jésuites. Ceux-ci comprenaient des hommes comme Francisco Javier, connu plus tard comme le grand missionnaire saint François Xavier. En 1534, Iñigo et ses six amis se lièrent ensemble par un vœu commun de pauvreté et de chasteté.
Avec le temps, Ignace (comme il se nommait lui-même, croyant de façon erronée qu’Iñigo était une variante du nom latin Ignatius) décida que son petit groupe ferait davantage de bien s’il recevait l’approbation du pape. Ils montraient déjà leur « détachement ». Ils feraient tout ce que le pape estimait être le meilleur, puisqu’il avait vraisemblablement une plus pertinente idée de l’endroit où ils pourraient faire le plus de bien. Finalement, Ignace et ses compagnons demandèrent au pape une approbation officielle pour débuter un nouvel ordre religieux, la Compañía de Jesus, la Compagnie de Jésus. Obtenir l’approbation fut un temps difficile pour eux. Dès 1526, lorsqu’Ignace étudiait dans la ville d’Alcalá, ses idées nouvelles sur la prière attirèrent le soupçon. Il fut jeté en prison par l’Inquisition. « Il fut en prison pendant dix-sept jours sans être interrogé et sans en savoir les raisons », écrivit-il. La notion d’être un « contemplatif dans l’action » heurtait aussi beaucoup de gens au Vatican qui la considéraient comme hérétique. Quelques clercs éminents pensaient que les membres d’ordres religieux devaient être cloîtrés derrière les murs d’un monastère, comme l’étaient les Cisterciens ou les Carmélites, ou qu’au moins ils mènent une vie à l’écart des « folies du monde », comme les Franciscains. Qu’un membre d’un ordre religieux soit « dans le monde », sans rassemblement pour la prière à intervalles rapprochés, était choquant. Ignace tint ferme : ses hommes seraient des contemplatifs dans l’action, qui conduiraient les autres à trouver Dieu en toutes choses. Certains trouvèrent que même leur nom était arrogant. Qui étaient ces inconnus qui prétendaient qu’ils étaient la Compagnie de Jésus ? Immédiatement après la fondation de l’ordre le nom de « jésuite » fut utilisé avec dérision, mais en fin de compte on le prit comme un titre d’honneur. Aujourd’hui nous l’employons avec fierté (certains disent : trop fièrement !). En 1537, Ignace et plusieurs autres compagnons furent ordonnés prêtres. Désormais humble, l’homme retarda d’un an la célébration 24 •
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de sa première messe, afin de se préparer spirituellement à cet événement majeur ; peut-être espérait-il le célébrer à Bethléem. Quand cela s’avéra impossible, il se décida pour une messe en l’église de Sainte-Marie-Majeure à Rome, dont on pensait qu’elle détenait le « vrai berceau » de Jésus. À la longue, Ignace l’emporta sur ses critiques en expliquant soigneusement les buts de son groupe et, aussi, en faisant vivre les Exercices spirituels à certains de ses détracteurs. En 1540, la Compagnie de Jésus fut officiellement approuvée par le pape Paul III. Le but des jésuites était à la fois simple et ambitieux : non pas, comme on le pense habituellement, « contrer » la Réforme protestante, mais plutôt, « aider les âmes ». C’est la phrase qui apparaît le plus souvent dans les premiers documents de la Compagnie de Jésus. Ignace passa le reste de sa vie à Rome comme supérieur des jésuites, écrivant les Constitutions jésuites, envoyant des hommes à tous les coins du monde, correspondant avec les communautés jésuites, dispensant ses conseils spirituels, créant le premier orphelinat de Rome, ouvrant le Collège Romain (une école pour garçons qui devint bientôt une université), et fondant même une maison pour les prostituées repenties appelée la Maison Sainte-Marthe. Ignace poursuivit son travail sur les Constitutions et la direction d’un ordre religieux de plus en plus important, jusqu’à sa mort. À la fin, les années d’ascétisme s’étaient fait sentir. La dernière année de sa vie il souffrait de problèmes du foie, de fièvres graves et d’épuisement physique, en plus des problèmes d’estomac qui l’ont rongé toute sa vie. Dans ses derniers jours, l’infirmier jésuite, celui qui était chargé des malades, rapporta qu’il entendait le « Père Ignace » soupirer pendant sa prière et crier doucement Ay, Dios ! (Oh ! Dieu !). Il mourut le 31 juillet 1556. Aujourd’hui saint Ignace ne suscite pas le genre d’affection chaleureuse qu’éveillent beaucoup d’autres saints, comme François d’Assise ou Thérèse de Lisieux, la « petite fleur ». Cela vient peutêtre du ton austère de son autobiographie. C’est peut-être parce que ses lettres ont souvent pour sujet des questions pratiques, y compris mendier de l’argent pour les nouvelles écoles jésuites. C’est peut-être parce que des peintures le représentent non pas comme un jeune homme heureux mais comme un administrateur au visage sévère assis à son bureau, − bien que le tableau de Pierre • 25
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Paul Rubens, qui se trouve maintenant au Norton Simon Museum, en Californie, le représente contemplant le ciel, portant des vêtements rouges richement brodés, le visage ruisselant de larmes de joie. La manière dont Rubens voit Ignace est plus précise que celle de la plupart des artistes : il appartenait à un groupe de laïcs catholiques organisé par les jésuites.
Des études contemporaines dépeignent Ignace comme un homme affectueux, enclin au rire et fréquemment ému aux larmes pendant la messe ou la prière. Pourtant quelques jésuites d’aujourd’hui persistent à le considérer comme un père sévère. Un jésuite âgé me dit un jour à propos de la perspective du ciel : « Je n’ai pas de problème avec le jugement que Jésus porte sur moi. Mais c’est Ignace qui m’inquiète ! » Mais lorsqu’on se souvient de sa capacité à rassembler des disciples pieux, on se rend compte qu’il a dû y avoir chez l’homme une chaleur formidable. Sa profonde compassion le rendit capable de supporter quelques personnalités difficiles dans la Compagnie de Jésus. Un de ses contemporains écrivit « qu’il est doux, amical et aimable si bien qu’il parle aussi bien aux gens instruits qu’aux gens non instruits, avec les gens importants qu’avec les petites gens, avec tous de la même manière : c’est un homme digne de toute louange et vénération ». Le fondateur de la Compagnie de Jésus était ambitieux, travailleur et pratique. « Saint Ignace fut un mystique, écrit William James, le philosophe américain, mais son mysticisme en fit un des moteurs humains les plus puissamment pratiques qui ait jamais vécu. » À chaque instant il lutta pour la Compagnie de Jésus. Mais il était également souple. Grâce à ses pratiques spirituelles, il jouissait d’une remarquable liberté intérieure : il se considérait lui-même comme « détaché » même de l’ordre jésuite. Un jour Ignace déclara que si jamais le pape commandait aux jésuites de se dissoudre, il n’aurait besoin que de 15 minutes de prière pour se dominer et être en paix. Tout de même, ce fut probablement une bonne chose qu’il ne se trouvât pas là en 1773, lorsque le Saint-Siège ordonna la dissolution des jésuites. Un amalgame de pouvoirs politiques européens força le pape à supprimer la Compagnie, principalement parce qu’ils pensaient que son universalité et son dévouement envers la papauté affectaient leur propre souveraineté. Le pape Clément XIV 26 •
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promulgua officiellement un document de « suppression », qui abolissait la Compagnie de Jésus. (L’impératrice Catherine la Grande de Russie, qui n’était pas favorable à Clément, refusa de promulguer le décret en Russie, ce qui, légalement, laissa les jésuites en vie.) Après quatre décennies, les vents politiques se modifièrent et les jésuites, dont beaucoup étaient restés en contact étroit les uns avec les autres au long des années, furent officiellement « restaurés » en 1814. Tout le monde ne se réjouit pas de la restauration. Deux ans plus tard, John Adams écrivit en toute hâte à Thomas Jefferson : « Je n’aime pas la récente résurrection des jésuites, ne risquons-nous pas ici d’avoir leurs essaims sous autant de formes et de déguisements qu’un roi de gitans lui-même n’a jamais… adoptés ? »
Les Exercices spirituels
Pendant qu’il écrivait les Constitutions, Ignace apportait aussi les touches finales à son texte classique, les Exercices spirituels, son manuel pour une période de quatre semaines de méditation sur la vie de Jésus, publié pour la première fois en 1548. Et pour comprendre ce qui suit, il faut connaître certaines choses sur les Exercices spirituels, le don capital d’Ignace au monde. Les Exercices sont organisés en quatre sections distinctes qu’Ignace appelle des « semaines ». Une version demande à la personne de se retirer de la vie quotidienne pour quatre semaines de méditation avec quatre ou cinq périodes de prière chaque jour. Aujourd’hui cette forme se fait habituellement dans un centre de retraites où le « retraitant » est guidé par un directeur spirituel. Ainsi les Exercices spirituels se « font-ils » habituellement au cours d’un mois entier. (Vous entendrez souvent les jésuites se référer à « la Retraite de Trente Jours » ou à « la Grande Retraite ».)
Mais Ignace voulait que le plus grand nombre profitent des Exercices ; aussi ajouta-t-il plusieurs notes ou « annotations » dans son texte par souci de souplesse. Certaines personnes pourraient n’être pas prêtes pour les Exercices entiers, écrit-il ; aussi pourraient-elles n’en accomplir qu’une partie. D’autres pourraient profiter du fait qu’on leur enseigne les idées des Exercices. Dans sa 19e annotation, il suggère que ceux qui sont engagés dans « des affaires publiques • 27
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ou des occupations pressantes » pourraient faire les Exercices pendant un temps plus long tout en assurant leurs responsabilités quotidiennes. Plutôt que de prier pendant un mois entier, vous pourriez prier une heure par jour et étendre la retraite sur plusieurs mois. Aujourd’hui on appelle cela la « Retraite de la 19e annotation » ou les « Exercices spirituels dans la vie courante ». Comme l’écrit John W. O’Malley, l’éminent historien jésuite, dans son étude sur les premières années de la Compagnie, Les Premiers Jésuites, « l’enseignement le plus fondamental d’Ignace est que les individus doivent trouver la voie qui leur convient le mieux… ».
Les Exercices suivent un plan précis qui a pour base le chemin dans le progrès spirituel qu’Ignace observa d’abord en lui-même et plus tard en d’autres. La Première Semaine porte un regard de reconnaissance sur les dons de Dieu dans votre vie, puis un regard sur votre propre culpabilité. Parfois un péché profond se révèle, comme l’égoïsme. À la fin vous êtes habituellement amené à réaliser que vous êtes un pécheur (ou un être humain imparfait) qui est pourtant aimé de Dieu.
La Deuxième Semaine est une série de méditations directement prises dans le Nouveau Testament, et centrées sur la naissance, la vie de jeune adulte et le ministère de Jésus de Nazareth. Pendant ce temps, vous suivez Jésus dans sa prédication, ses guérisons et ses miracles physiques, afin de vous mettre en contact, par l’imagination, avec Jésus dans son ministère terrestre. La Troisième Semaine est centrée sur la Passion : l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, la dernière Cène, son jugement au tribunal, sa crucifixion, sa souffrance sur la croix et sa mort. La Quatrième Semaine est centrée sur les récits de la résurrection des Évangiles et, une fois encore, sur l’amour de Dieu pour nous.
Tout au long du chemin, Ignace propose, comme des bornes, des méditations précises sur des thèmes comme l’humilité, la prise de décision et le choix à faire entre le bien et le mal. Certaines œuvres classiques de spiritualité sont faites pour être lues de façon contem-
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plative. Les Exercices spirituels sont différents. Ils sont faits pour être vécus et non pas lus. Franchement, à la lecture ils ressemblent plus à un manuel ennuyeux d’instruction qu’à un traité émouvant sur la prière. Par exemple : « Après la prière préparatoire et les trois préludes, il est profitable de recourir à l’imagination et d’appliquer les cinq sens à la première et à la seconde contemplation, de la manière suivante… » C’est soporifique.
En un sens, les Exercices sont comme une danse. Si vous voulez apprendre à danser, il ne vous suffit pas de lire un livre sur la danse ; vous devez danser ! Ou du moins avoir quelqu’un qui vous aide à danser. J’essaierai dans cet ouvrage d’ouvrir quelques pistes venant des Exercices, c’est-à-dire de vous dire un peu ce qui se passe dans cette danse. Et de vous encourager à commencer à danser vous-même !
Quand les jésuites pensent aux Exercices, ils pensent souvent à un style particulier de prière qu’Ignace recommande souvent : user de votre imagination comme aide à la prière, comme manière de vous représenter vous-même au sein d’histoires précises de l’Écriture. Ainsi, les Exercices ne sont pas seulement un programme de prière, ils incarnent aussi une manière de prier. Et un certain regard sur le monde. (Questions qui seront approfondies plus tard.) Globalement, les Exercices sont une des principales ressources pour comprendre la voie ignacienne : qu’est-ce qui mène à Dieu, qu’est-ce qui conduit à une liberté plus grande et qu’est-ce qui aide à vivre une vie déterminée ?
Les Constitutions
Pendant ses années romaines, Ignace a passé une grande partie de son temps à écrire les Constitutions jésuites, l’ensemble des directives qui gouvernent la vie jésuite dans les communautés, dans les diverses activités que nous menons, dans nos rapports les uns avec les autres – au final dans presque tous les aspects de notre vie. Ignace a travaillé aux Constitutions jusqu’à sa mort et, comme pour les Exercices spirituels, il n’a jamais cessé de les améliorer. Les Constitutions sont une autre source à connaître pour comprendre les caractéristiques de sa spiritualité. • 29
Une spiritualité pour la vie réelle
Chaque ordre religieux a un document semblable aux Constitutions. Habituellement on appelle cela une « règle », comme dans la Règle de saint Benoît, qui règle la vie de l’ordre bénédictin. Chaque règle est une fenêtre donnant sur la spiritualité sous-jacente. Vous en apprendrez beaucoup sur les bénédictins en lisant leur Règle. Et vous en apprendrez beaucoup sur la spiritualité ignacienne en lisant les Constitutions. (En fait, notre « règle » comprend aussi les documents originaux des papes qui fondent les jésuites, dus aux papes Paul III et Jules III.) Pour le jésuite, si les Exercices concernent la manière de vivre sa propre vie, les Constitutions concernent la manière de vivre avec les autres. Les Exercices portent sur la relation à Dieu. Les Constitutions, du moins pour les jésuites, portent sur la relation à Dieu et aux frères jésuites.
Dans les Constitutions, Ignace a exposé ses idées sur la manière dont les jésuites devraient être formés, leur manière de vivre les uns avec les autres, comment ils devraient travailler du mieux possible ensemble, quelles œuvres ils devraient entreprendre, comment devraient se comporter les supérieurs, comment on devrait s’occuper des malades, quels hommes devraient être admis dans l’ordre – bref, à propos de tout élément de la vie jésuite auquel il pouvait penser. En quête d’orientation, il priait avec ferveur à propos de tous les sujets avant de les coucher sur le papier. Ce faisant, il consultait certains de ses premiers compagnons sur la meilleure route à suivre. Ainsi les Constitutions sont-elles le résultat de sa propre expérience et de sa prière, mais aussi de l’avis d’amis sûrs. Résultat : elles reflètent une spiritualité éminemment judicieuse. André de Jaer, jésuite belge, dit qu’elles incarnent « un réalisme spirituel, toujours attentif au concret et au pratique ».
Voici un exemple de cet esprit pratique : alors que les Constitutions conçoivent des règles précises pour la vie dans les communautés jésuites, Ignace a reconnu que de la souplesse était nécessaire. Après une longue description de ce qui est nécessaire pour la vie en communauté, il a ajouté une condition, sachant que des circonstances imprévues nécessitent toujours de la souplesse. « Si quelque chose d’autre est opportun pour un individu, écrit-il à propos des jésuites qui suivent un cours donné, le supérieur examinera le sujet avec prudence et il peut accorder une exemption. » La souplesse est la marque de ce document.
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Dans les Constitutions il est beaucoup question de la vie quotidienne propre à l’ordre. Mais vous y trouverez aussi des suggestions simples sur la vie, sur la prise de décision, sur le travail dans un but commun avec les autres, sur la confiance envers les amis. Aussi les Constitutions sont-elles une ressource importante non seulement pour les jésuites mais pour toute personne intéressée par la voie ignacienne.
Lettres, activités, saints, règles vivantes et ressources de spécialistes
L’autobiographie, les Exercices spirituels et les Constitutions sont trois des principales sources de la spiritualité jésuite. Mais ce ne sont pas les seules. Plusieurs autres sources peuvent nous aider à comprendre la voie ignacienne.
La première de ces sources est la vaste série de ses lettres. De son vivant il écrivit le nombre étonnant de 6 813 lettres à un large éventail d’hommes et de femmes. Il fut un des auteurs de lettres les plus prolifiques de son époque, écrivant plus que Martin Luther et Jean Calvin réunis, et plus qu’Érasme, un des plus grands auteurs de lettres de tous les temps. Entre la direction d’un nouvel ordre religieux, l’ouverture d’écoles à un rythme à couper le souffle, la réception de fonctionnaires du Vatican et d’ambassadeurs européens, les demandes d’autorisations auprès de l’Église et des autorités officielles, la prière et la célébration de messes, et la correspondance avec des hommes et des femmes dans le monde entier – des prêtres jésuites, des sœurs, des laïcs hommes et femmes, des membres de familles royales − Ignace a dû être l’un des premiers hommes multitâches. Ce n’étaient pas des e-mails écrits à la hâte. Certaines de ses lettres sont des petits chefs d’œuvre du genre qui comportent encouragement, avis, quelques nouvelles et des promesses sincères de soutien et d’amour. Comme beaucoup de grands personnages du 16e siècle, Ignace considérait l’écriture comme un art. Comme beaucoup de personnalités religieuses, il la considérait comme un ministère. Il conseilla aux jésuites ayant une position officielle, en particulier aux missionnaires, d’écrire deux lettres en même • 31
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temps : la première donnerait de l’information pour tous les publics, des histoires « édifiantes » pour les compagnons jésuites et tout le monde. La seconde contiendrait des nouvelles plus personnelles ; il les appellera en espagnol hijuela, petite fille. Dans ces lettres, « on pouvait écrire en toute hâte et de l’abondance du cœur… ». De cette manière Ignace resta en contact avec des gens de toutes les origines, de l’Europe entière (et, plus tard, avec les missionnaires à l’étranger), examinant leurs questions et leurs problèmes, et leur répondant avec soin. Ses lettres étaient une manière d’aimer et de servir les autres. À partir d’elles nous pouvons aussi bénéficier de ses pensées spirituelles. Que signifie « s. j. » ?
Le nom de chaque jésuite est suivi des lettres « s.j. ». De telles abréviations sont une manière traditionnelle d’identifier les membres d’un ordre religieux. Les bénédictins emploient O.S.B. pour ordre de Saint Benoît. Les franciscains O.F.M. pour l’ordre des Frères Mineurs. Les jésuites emploient s.j. pour la Société (Compagnie) de Jésus. Une femme qui s’est adressée à la revue America pleine de colère pour se plaindre de quelque chose que j’avais écrit, a donné une autre interprétation : « Dans votre cas, écrivit-elle, s.j. signifie manifestement Stupid Jerk3 ! »
Les activités des jésuites sont un autre moyen de comprendre la voie ignacienne. Dans Les premiers jésuites, John W. O’Malley montre que pour comprendre la spiritualité ignacienne il est important de ne pas se contenter de ce que les jésuites ont écrit, mais de voir ce qu’ils ont fait. « Cette source n’est pas un document, écrit O’Malley. C’est l’histoire sociale de l’ordre spécialement dans ses premières années. » Savoir, par exemple, que les premiers jésuites ont créé des structures aussi diverses que des écoles pour garçons et une maison pour prostituées repentantes, tout en servant comme conseillers des papes et d’un Concile œcuménique, donne une meilleure idée de leur ouverture à de nouveaux ministères que ne pourrait le faire la lecture des Constitutions. La lecture de leurs premiers travaux dans le domaine de l’éducation fait prendre conscience de l’importance accordée par Ignace à la raison, au savoir et à l’érudition.
3 - Stupide abruti
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L’histoire des saints jésuites qui ont suivi Ignace est une autre source pour comprendre sa voie. Ces hommes ont appliqué leur propre compréhension des choses à la voie ignacienne à la fois dans la vie de tous les jours et dans des environnements extrêmes. Qu’ils travaillent parmi les Hurons et les Iroquois dans la « Nouvelle France » du 17e siècle comme saint Isaac Jogues et saint Jean de Brébeuf, qu’ils soient secrètement au service des catholiques anglais du 16e siècle, alors que ceux-ci subissaient la persécution de la couronne, comme saint Edmond Campion, qu’ils survivent dans un camp de travail soviétique des années 1940, 1950 et 1960, comme Walter Ciszek, ou qu’ils travaillent à côté des pauvres, comme les jésuites salvadoriens qui mourront martyrs dans les années 1980, la vie de chacun de ces hommes met en relief une facette spécifique de la spiritualité ignacienne. Mais la sainteté n’est pas confinée dans le passé. Pendant les deux dernières décennies j’ai rencontré beaucoup de saints jésuites qui m’ont fait don de leurs exemples. Dans beaucoup d’ordres religieux, on appelle quelquefois « règles vivantes » les membres dont la vie incarne les idéaux de leur « ordre ». Si la communauté perdait quelque peu sa règle ou sa constitution, il suffirait de regarder vivre ces hommes ou ces femmes pour la comprendre à nouveau. Ces règles vivantes, dont je partagerai les histoires, sont une autre source de connaissance de la spiritualité ignacienne.
Enfin, il y a la ressource de spécialistes qui ont fait de l’étude de la spiritualité ignacienne le travail de leur vie. Heureusement, ceci va bien au-delà des prêtres et des frères jésuites. Dans un développement qui aurait enchanté Ignace – qui accueillait n’importe qui sur son chemin spirituel – des sœurs catholiques, des prêtres et des frères d’autres ordres religieux, des membres du clergé et des laïcs d’autres dénominations chrétiennes, et des hommes et des femmes d’autres traditions religieuses, ont embrassé la voie ignacienne. Certains sont devenus des commentateurs parmi les plus affinés de sa spiritualité.
La voie ignacienne
La voie ignacienne a été empruntée par des centaines de milliers de jésuites pendant les 450 dernières années, dans toutes les parties • 33
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du monde et dans presque toutes les situations imaginables, dont beaucoup furent extrêmes. Les idées d’Ignace ont donné au jésuite italien Matteo Ricci l’idée de vivre et de se vêtir comme un mandarin afin de se voir accorder l’entrée à la cour impériale de Chine dans les années 1600. Ces mêmes idées ont encouragé Pierre Teilhard de Chardin, paléontologue et théologien français, à entreprendre des fouilles archéologiques littéralement révolutionnaires dans la Chine des années 1920. Elles ont galvanisé John Corridan, spécialiste en sciences sociales américain, à travailler à la réforme du travail dans les années 1940 à New York. (Son histoire a partiellement inspiré le film Sur les Quais.) Elles ont réconforté Alfred Delp, jésuite allemand, quand il était emprisonné et attendait son exécution pour avoir aidé le mouvement de résistance contre les Nazis. Elles ont également soutenu Dominique Tang, un jésuite qui a passé 22 ans dans une prison chinoise pour sa loyauté envers l’Église catholique. Elles ont motivé Daniel Berrigan, le pacifiste américain, dans ses protestations contre la guerre du Vietnam dans les années 1960. Des milliers de jésuites moins connus ont trouvé dans la spiritualité ignacienne un guide pour leur vie quotidienne. Le professeur de lycée qui lutte pour atteindre les enfants des quartiers pauvres. Le médecin qui travaille au loin dans un camp de réfugiés. L’aumônier d’hôpital qui conseille un patient mourant. Le pasteur qui réconforte un paroissien en deuil. L’aumônier militaire qui accompagne des soldats en quête de sens au milieu de la violence. Cette liste m’est plus personnelle, puisque j’ai connu chacun de ces hommes. Ajoutez à cette liste les millions de laïcs hommes et femmes qui sont entrés en contact avec la spiritualité ignacienne par les écoles, les paroisses ou les maisons de retraite – époux, épouses, pères, mères, célibataires hommes et femmes, personnes de tous horizons, dans le monde entier – et qui ont trouvé une voie vers la paix et la joie, et vous commencerez à entrevoir l’influence remarquable de cette tradition ancienne mais vivante. En bref, la spiritualité ignacienne a fait son œuvre dans la vie de gens d’une étonnante diversité d’époques, de lieux et de contextes. Et elle a fait son œuvre dans la mienne. Elle m’a aidé à passer d’une vie où je me sentais coincé à une vie où je me sens libre. Ce livre est une introduction à la voie de saint Ignace de Loyola, du moins selon ce que j’ai appris durant mes 20 années comme 34 •
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jésuite. Il n’est pas censé être exhaustif. On ne peut pas résumer en quelques pages presque cinq siècles de spiritualité, et chacun de ces chapitres pourrait facilement donner naissance à quatre ou cinq livres. Aussi n’étudierai-je pas chacun de ces thèmes, par exemple des Exercices spirituels ou des Constitutions, mais seulement les domaines dont je pense qu’ils ont le plus d’intérêt et de portée pour le lecteur ordinaire. Mais la spiritualité ignacienne est si vaste que même une introduction touchera un large éventail de sujets : tomber amoureux, faire de bons choix, trouver une activité pleine de sens, être un bon ami, vivre simplement, s’interroger sur la souffrance, approfondir sa prière, s’efforcer d’être meilleur et apprendre à aimer. La voie ignacienne signifie qu’il n’existe rien dans notre vie qui soit exclu de notre vie spirituelle. Pour employer l’image habituelle du père David, toutes ces « boîtes » que vous aimeriez garder fermées – difficultés conjugales, problèmes au travail, maladie grave, rupture d’une relation, soucis financiers – peuvent être retirées de la boîte sombre et ouvertes à la lumière de Dieu. Nous étudierons comment trouver Dieu en toutes choses et trouver toutes choses en Dieu. Et nous essaierons de le faire avec humour, élément essentiel dans la vie spirituelle. Il n’est pas besoin d’être trop sérieux à propos de la religion ou de la spiritualité, parce que joie, humour et rire sont des dons de Dieu. Aussi ne soyez pas surpris par un humour occasionnel, fut-il à mes dépens. (Ne soyez pas surpris non plus par d’éventuelles plaisanteries jésuites). Nous étudierons aussi certaines manières claires et simples d’incorporer la spiritualité ignacienne dans votre propre vie quotidienne. La spiritualité ne devrait pas être compliquée et c’est pourquoi je proposerai des pratiques simples et des exemples pris sur le vif.
Dernière remarque importante : vous n’avez pas besoin d’être catholique, chrétien, religieux ou même spirituel pour profiter de certaines des idées de saint Ignace de Loyola. Lorsque, par exemple, je décris à des non-croyants les techniques ignaciennes pour prendre une bonne décision, ils sont invariablement enchantés par les résultats. Et lorsque je parle à des athées de la raison pour laquelle nous essayons de vivre simplement, ils apprécient la sagesse d’Ignace. Mais il serait fou de nier qu’« être spirituel » ou « être religieux » n’était pas pour Ignace la chose la plus importante au monde. Il serait • 35
Une spiritualité pour la vie réelle
également fou de faire abstraction de Dieu ou de Jésus dans la spiritualité ignacienne. Cela rendrait absurdes les écrits d’Ignace. Dieu était au centre de la vie d’Ignace. Le fondateur des jésuites aurait certaines choses vigoureuses à dire – plus vraisemblablement dans une très longue lettre – concernant toute personne qui essaierait de séparer sa spiritualité de son amour de Dieu. Cependant, Ignace savait que Dieu rencontre les gens là où ils sont. Nous sommes tous à des étapes différentes sur nos chemins vers Dieu. Et sur différents chemins aussi. Ignace lui-même a emprunté une route indirecte, et il a reconnu que l’action de Dieu ne peut se limiter aux personnes qui se considèrent elles-mêmes comme « religieuses ». Aussi la spiritualité ignacienne embrasse-t-elle naturellement chacun, depuis le croyant pieux jusqu’au chercheur hésitant. Pour employer une des expressions favorites d’Ignace, son chemin est une « manière de procéder » tout au long de la voie vers Dieu. Aussi ferai-je de mon mieux pour rendre la spiritualité ignacienne compréhensible, utile et utilisable pour tout le monde, quel que soit l’endroit où vous vivez, mais je serai également très clair sur la centralité de Dieu tant dans la conception ignacienne du monde que dans la mienne. Et surtout, ne vous inquiétez pas si vous ne vous sentez pas proche de Dieu en ce moment. Ou si vous ne vous êtes jamais senti proche de Dieu. Ou si vous avez des doutes sur l’existence de Dieu. Ou même si vous êtes assez sûr que Dieu n’existe pas du tout. Continuez seulement à lire. Dieu prendra soin du reste.
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