DANS LA MAIN DE DIEU DESMOND TUTU
DANS LA MAIN DE DIEU
Édition originale publiée en anglais sous le titre In God’s Hands par Bloomsbury Publishing Plc © Desmond M. Tutu, 2014 La présente traduction est publiée en accord avec Bloomsbury Publishing Plc Édition française : Traduction : Alain Bouffartigues © Éditions Scriptura – Société biblique française, 2016 3, rue Sainte-Lucie, 75015 Paris www.editions-scriptura.com Couverture : Florimond Mochel Photo de l’auteur : © Kristen Opalinski ISBN 978-2-37559-002-7 (SB0010) Dépôt légal 4e semestre 2016 Imprimé en Pologne
Desmond Tutu
DANS LA MAIN DE DIEU
Première partie 1 • La Bible, un livre subversif Je dois vous raconter une vieille histoire que vous avez sans doute déjà entendue. Les Noirs la racontent parfois en songeant à leur condition de victimes de l’injustice et de l’iniquité du racisme. Il y a bien longtemps, lorsque les missionnaires sont arrivés pour la première fois en Afrique, nous avions la terre et eux la Bible. Alors, ils nous ont dit : « Prions. » Nous avons fermé consciencieusement les yeux puis, à la fin, ils ont dit : « Amen. » Et quand nous avons rouvert les yeux… Ça alors ! Les Blancs avaient la terre et nous la Bible ! Cette histoire ne fait pas vraiment justice aux missionnaires. Certes, ils ont parfois été l’avant-garde préparant le terrain pour leurs compatriotes colonisateurs, mais je tiens à rendre un hommage chaleureux à la grande majorité de ces missionnaires occidentaux. Pour la plupart d’entre nous, membres de la communauté noire, nous devons notre formation à ces Européens pleins de courage et de ténacité. Ils ont en effet bâti dans la province du Cap-Oriental des établissements d’enseignement remarquables comme Lovedale, Healdtown et l’université de Fort Hare. Ces établissements ont beaucoup apporté non seulement à l’Afrique du Sud, mais aussi à d’autres pays du continent africain, car leurs citoyens pouvaient ainsi obtenir un diplôme universitaire dans une des rares institutions permettant aux Noirs de suivre des études supérieures. Citons notamment Nelson Mandela, qui a effectué quasiment tout son cursus dans l’un ou l’autre de ces établissements. Sans les dispensaires et les hôpitaux ouverts par les
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missionnaires, nombre d’entre nous auraient succombé aux maladies qui étaient si répandues à l’époque dans les foyers pauvres et illettrés.
Cette accusation reviendrait donc à diffamer certains des êtres humains les plus consacrés et les plus désintéressés qui aient jamais vécu sur la terre créée par Dieu. Le scandale évoqué par cette histoire est-il défendable ? Cette présentation des choses est-elle conforme à la réalité ? Les Noirs auraient perdu leur terre et tout ce qui va avec – et ce, en échange de quoi ? La Bible. Est-il vrai que les missionnaires auraient berné les Noirs si crédules ? Je tiens à affirmer avec la plus grande force et sans la moindre équivoque que ce n’est pas ce qui s’est passé. En réalité, nous, les Noirs, n’avons pas fait une mauvaise affaire. Car les missionnaires ont mis entre les mains des Noirs quelque chose qui allait complètement à l’encontre de l’injustice et de l’oppression – et qui était donc en ce sens totalement subversif ! Avant de montrer à quel point la Bible est subversive en matière d’injustice et d’oppression, j’aimerais faire une petite digression afin de mettre en évidence le caractère merveilleux de ce que la Bible affirme à propos des êtres humains que nous sommes. À� l’instar des Hébreux, d’autres nations avaient elles aussi leurs mythes – ces récits à propos de l’origine de l’humanité. L’un des plus connus est le récit babylonien du début des temps, Enuma Elish, dans lequel Marduk, ayant finalement triomphé de la déesse dragon Tiamat, règne en maî�tre absolu.
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Quand on compare les différents mythes, on constate que le récit biblique se distingue en deux points essentiels des mythes des autres peuples, et notamment du récit épique des Babyloniens. Dans ce dernier, l’être humain est en partie créé à partir de la carcasse dépecée de Tiamat, la déesse du chaos vaincue. Par conséquent, il possède déjà comme élément constitutif quelque
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chose de mauvais provenant de la partie de la carcasse de Tiamat à partir de laquelle il a été créé. Plus important encore, les humains sont créés pour accomplir toutes les tâches éreintantes, pour travailler d’arrache-pied afin que les dieux puissent s’amuser et se faire plaisir. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que ces créatures humaines se comportent mal. Dans un sens, elles ont été programmées pour mal tourner, à cause de l’élément mauvais qui fait partie de leur constitution.
Le récit biblique, lui, est majestueux par sa beauté. Dieu est un. Même si la Bible hébraï�que désigne Dieu par une forme plurielle (Elohim), le Dieu biblique est un de façon transcendantale ; il n’y a pas de combat des dieux. La création n’est pas la conséquence d’une lutte. Non, il suffit à Dieu – le Dieu de la Bible – de parler, et son Fiat créateur fait exister toutes choses de façon ordonnée. L’emploi de la forme plurielle était peut-être une manière pour la Bible d’attribuer à ce Dieu unique toute la puissance divine, qui exigeait un grand nombre de dieux dans les religions comme celle des Babyloniens. Il suffit à Dieu de dire « que ceci ou cela soit », et cela est.
Et, en plus, tout ce qui voit le jour advient dans un ordre bien précis. Ainsi, les cieux séparent les eaux afin de permettre la naissance du reste de la création de Dieu (le firmament a séparé les eaux situées au-dessus de lui de celles situées en dessous). Ensuite, les corps célestes, le soleil, la lune et les étoiles, ne sont pas mis à leur place pour être adorés ou pour être craints en raison de l’influence funeste qu’ils auraient sur le sort des humains. Vous savez, cette façon qu’on a, aujourd’hui encore, de parler de « remercier sa bonne étoile », et tous ces journaux et magazines qui publient une rubrique consacrée à l’horoscope et aux prédictions des astres. C’est incroyable de voir le nombre de gens qui croient encore que ces corps célestes peuvent avoir une influence sur notre sort, en bien ou en mal. Le récit biblique les met pour ainsi dire à leur juste
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place. Ce ne sont pas des divinités, non. Ils sont là pour servir l’humanité, pour donner de la lumière le jour ou la nuit.
Le Fiat divin est tout-puissant. Effectivement, il suffit à Dieu de parler et tout prend naissance de façon ordonnée. Et après chaque acte de création, Dieu prononce la formule qui scelle l’approbation divine. Il est écrit : « Dieu vit que cela était bon. » Ces mots nous sont tellement familiers que nous perdons de vue à quel point ils ont une importance capitale. Dans l’Antiquité, nombreux étaient ceux qui cherchaient, comme c’est peut-être aussi notre cas, à identifier l’origine du mal. Parmi les sages de cette époque, certains avaient trouvé une réponse habile : ils déclaraient que toute matière était mauvaise, alors que tout ce qui était esprit était bon en soi. Cette conception dualiste est rejetée dès le début du livre saint de notre foi judéo-chrétienne ; sinon nous serions obligés de condamner notre être physique comme étant mauvais par nature. Mais certains adhéraient bel et bien à cette thèse, et soit ils cédaient aux appétits de leurs sens, soit ils niaient vigoureusement leur moi physique en s’imposant des jeûnes stricts et d’autres pratiques analogues.
Si cette conception l’avait emporté, elle aurait exclu toute possibilité d’Incarnation, puisqu’il aurait été impossible que Dieu – qui est Esprit et parfaitement saint – soit intimement uni à notre être physique, comme nous croyons que cela s’est produit lorsque le Fils de Dieu, la deuxième personne de la Trinité, a assumé pleinement notre humanité. Cela englobe notre nature physique, dont il ne s’est pas débarrassé quand il est ressuscité des morts et quand il est monté au ciel, où il a présenté au Père tous ses membres : ceux qui, par le baptême, ont été unis à lui de façon irrévocable en tant que membres de son corps.
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Il s’avère donc que ce qui a été affirmé dans le premier récit biblique de la création a une importance capitale pour notre foi
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chrétienne et notre attitude envers la création matérielle de Dieu. Et c’est ainsi qu’après chaque acte de création accompli en prononçant le Fiat divin, Dieu le Créateur proclame l’approbation divine : « Dieu vit que cela était bon. » Et tout se passe de façon ordonnée.
Le sixième jour, des changements importants se produisent. Auparavant, jusqu’au cinquième jour de la création, la formule divine était « que cela soit », et cela était ; puis venait l’affirmation de l’approbation divine : « Dieu vit que cela était bon. » Or, le sixième jour, la formule change, comme pour nous avertir que quelque chose de très important est sur le point de se produire. Dieu ne dit pas : « Que ceci ou cela soit. » Non, Dieu convoque le conseil divin et déclare : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance […]. » Et il en fut ainsi. Après l’accomplissement de cet acte capital, qui a donné naissance à l’homme et la femme à partir de rien (ex nihilo, c’està-dire uniquement par la parole de Dieu – et notez que c’est à la fois l’homme et la femme qui sont créés ainsi), la formule qui exprime l’approbation de Dieu a elle aussi changé. Elle ne dit plus : « Dieu vit que cela était bon. » Non, il s’agit d’une affirmation catégorique et vigoureuse : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. »
Cette déclaration est valable pour tout ce que comporte la création. Certains estimaient par exemple que la sexualité n’était pas quelque chose de tout à fait saint. Pour d’autres, il s’agissait de la nourriture, ou de la musique, ou de tout ce qui procure du plaisir aux humains. Ils voulaient rejeter ces choses en affirmant qu’elles n’étaient en fait pas acceptables, qu’elles étaient d’une façon ou d’une autre impures. Mais si la sexualité n’était pas quelque chose de bon, comment imaginaient-ils qu’Adam et È� ve (qui ne sont pas appelés ainsi dans le premier récit de la création) puissent obéir à l’injonction que Dieu leur avait faite d’être féconds et de se
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multiplier ? Certainement pas en se regardant simplement dans les yeux ! Tout ce que Dieu a créé est bon – et même très bon – et sa création existe pour que nous en jouissions convenablement.
Or, l’être humain a reçu la domination sur toute la création. Voilà la raison pour laquelle nous avons été créés : pour être les vicerois de Dieu, pour être ses représentants. Nous devrions donc aimer et régner sur le reste de la création comme Dieu le ferait luimême. Nous sommes censés faire preuve de bienveillance dans la façon dont nous traitons le reste de la création de Dieu. Car la volonté de Dieu est que tout se développe et porte du fruit.
Cela nous donne une énorme responsabilité : nous devons nous garder de piller et de gaspiller les ressources naturelles que Dieu met à notre disposition pour notre bien-être. Nous devons être bienveillants afin d’accomplir notre mandat en n’oubliant jamais que nous régnons sur la création au nom de Dieu. É� videmment, cela devrait nous interpeller sur la façon dont nous avons traité jusqu’ici et traitons aujourd’hui encore l’environnement. Quand on parle de la diminution de la couche d’ozone, des émissions de gaz à effet de serre ou de la fonte de la calotte glaciaire, il ne s’agit pas de problèmes d’ordre uniquement politique. Pour nous qui considérons la Bible comme un élément central de notre foi, ces problèmes ne devraient pas être périphériques, ni être simplement la préoccupation de gens que l’on regarde d’un drôle d’air. Il s’agit de questions qui sont forcément au centre de notre vie parce que la Bible est au centre de notre vie – ou devrait l’être.
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La fonte des glaces fait monter le niveau des mers et nous savons que de nombreuses zones insulaires ont été submergées et sont désormais inhabitables. Les arbres meurent à cause du sel en raison de l’élévation du niveau de la mer. Les pâturages disparaissent et deviennent de plus en plus rares, ce qui entraî�ne des conflits entre les communautés qui vivent de l’élevage.
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Dieu nous demande d’être cocréateurs avec lui, de favoriser le développement et l’épanouissement, et non la mort. Actuellement on tire la sonnette d’alarme un peu partout : dans quelques années seulement, les modifications engendrées par l’exploitation égoï�ste et effrénée des ressources naturelles risquent fort d’être irréversibles. Nous ne devons jamais oublier que nous sommes les vice-rois et les mandataires de Dieu. Nous sommes appelés à régner en tant que représentants du Créateur. C’est la cupidité qui nous pousse à exploiter de façon insensée les combustibles fossiles dont les fumées détruisent la couche d’ozone. Alors que Dieu voulait que nous vivions dans un paradis, nous sombrons rapidement dans un enfer que nous avons créé nous-mêmes par notre exploitation sans vergogne. Il y a quelques années, j’ai participé à un office religieux organisé à Tromsø, en Norvège, pour marquer la Journée mondiale de l’environnement. Pendant toute ma prédication, mon attention a été captée par un bloc de glace de 1,50 m de haut qui avait été placé devant la chaire et qui fondait lentement. Le panel d’orateurs était composé d’une femme évêque de l’É� glise luthérienne d’Islande et de deux jeunes femmes, l’une des î�les du Pacifique et l’autre d’Afrique occidentale.
La femme évêque islandaise a raconté que les ours polaires se noyaient là où la glace n’était plus assez épaisse pour supporter leur poids ou encore dans les lacs que formait la glace en fondant. Elle a ensuite décrit les répercussions de cette nouvelle donnée sur le mode de vie de ses compatriotes. Ils ne pouvaient plus aller faire du ski ou se déplacer aussi facilement qu’avant car la couche de glace n’était plus assez solide. La jeune femme du Pacifique a raconté que les arbres mouraient à cause de l’eau de mer salée qui submergeait progressivement l’î�le où elle vivait. Quant à la femme d’Afrique occidentale, elle a, elle aussi, décrit les malheurs de ses compatriotes. La désertification faisait des ravages dans les zones
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de pâturage, de sorte que des tribus qui avaient vécu jusqu’ici pacifiquement côte à côte étaient désormais à couteaux tirés car elles se faisaient concurrence pour accéder aux terres disponibles de plus en plus rares.
Cet office s’est déroulé il y a quelques années. Les situations décrites ne se sont nullement améliorées, puisque nous n’avons pas remédié de façon significative à nos pratiques destructrices. Nous serions même plutôt devenus encore plus voraces. Nous exploitons coûte que coûte les combustibles fossiles, notamment dans les zones estampillées « réserves indiennes ». Au Canada, les Amérindiens demandent à tous ceux qui se sentent solidaires et concernés de par le monde de les soutenir afin de stopper la construction d’un énorme pipeline destiné à transporter le pétrole depuis le Canada jusqu’aux É� tats-Unis.
L’opposition à ce type de projets irresponsables n’est pas fondamentalement une question politique. Il s’agit avant tout d’un positionnement religieux et moral inspiré par ce que la Bible déclare à propos de chacun d’entre nous : chacun de nous est « porteur de Dieu », un vice-roi, représentant d’un Dieu juste et bienveillant qui nous a donné le statut extraordinaire d’êtres créés à son image. Dans une vieille histoire juive, il est question d’un archange qui interpelle les anges, les archanges et tout ce qui compose la création, proclamant en marchant devant un être humain : « Place ! Place ! Laissez passer l’image de Dieu ! » Voilà à quel point nous sommes remarquables.
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À� présent, revenons-en au sujet principal de ce chapitre.
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Si vous voulez assujettir ou opprimer quelqu’un, la Bible est la dernière chose à lui mettre entre les mains. Elle est en effet plus
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révolutionnaire et plus subversive dans son opposition à l’injustice et à l’oppression que n’importe quel manifeste ou idéologie politique. Comment ça ? Eh bien, comme nous l’avons montré, la Bible affirme que chacun de nous, sans exception, a été créé à l’image de Dieu (l’imago Dei). Que vous soyez riche ou pauvre, blanc ou noir, instruit ou illettré, de sexe masculin ou féminin – la nouvelle exaltante et merveilleuse est que chacun de nous a été créé à l’image de Dieu.
Notre valeur est intrinsèque ; elle est pour ainsi dire incluse dans le coffret. Les discriminations sont toutes basées sur un attribut ou un autre : la race, le sexe, l’orientation sexuelle, le niveau d’instruction, le statut social… Or, il s’agit là uniquement d’attributs extrinsèques, c’est-à-dire externes : ils peuvent se combiner dans tous les sens, nous n’en sommes pas moins humains. Autrement dit, nous sommes humains quels que soient ces attributs. La Bible affirme de façon catégorique – et c’est formidable ! – que si nous avons vous et moi de la valeur, et même une valeur infinie, c’est en vertu de ce fait et de rien d’autre : nous avons été créés à l’image de Dieu. Notre valeur est quelque chose que nous possédons dès la naissance. Elle est intrinsèque et universelle. Elle appartient à tous les êtres humains sans exception.
Dans le monde antique, le souverain ne pouvait pas être partout en même temps. On plaçait donc une représentation du monarque à différents endroits de son territoire et il fallait la révérer comme s’il s’agissait du souverain en personne. Les sujets du roi devaient ainsi s’incliner ou faire une révérence devant sa statue comme ils le feraient devant lui. Par conséquent, l’affirmation biblique selon laquelle nous sommes à l’image de Dieu est saisissante et totalement subversive. L’injustice qui règne dans notre monde est causée en grande partie par de la discrimination en raison d’un attribut externe
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et même biologique. D’où l’holocauste perpétré par l’Allemagne nazie, durant lequel six millions de juifs et cinq millions d’autres personnes, dont des homosexuels, ont été exterminés par les Aryens qui se disaient « supérieurs ». En Afrique du Sud, les Noirs ont été soumis au système cruel de l’apartheid. Nous, les Noirs, étions… disons, des êtres humains, mais pas tout à fait aussi humains que nos compatriotes blancs. C’était très parlant de voir des affiches officielles qui stipulaient ouvertement « Interdit aux autochtones (les Noirs) et aux chiens ». Les membres de la classe dirigeante traitaient souvent leurs chiens beaucoup mieux que les Noirs qu’ils croisaient. Si nous croyions réellement ce que nous avons affirmé (que chaque être humain sans exception a été créé à l’image de Dieu et qu’il est donc « porteur de Dieu »), nous serions indignés par tout mauvais traitement infligé à un autre être humain, parce que c’est non seulement injuste, mais aussi choquant et blasphématoire. Cela revient en fait à cracher à la figure de Dieu. Et c’est en réalité ce que les missionnaires nous ont apporté : ce livre qui est plus radical, plus révolutionnaire, que n’importe quel manifeste politique pourrait espérer l’être.
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L’apôtre Paul explique aux Corinthiens que chacun d’eux est un sanctuaire, le temple du Saint Esprit (1 Corinthiens 6.19). Dans la tradition anglo-catholique, nous faisons une génuflexion devant le Saint-Sacrement en signe de révérence dès lors que nous sommes avertis de sa présence par la lumière blanche ou rouge qui brûle devant lui ou au-dessus du sanctuaire. Si nous étions vraiment convaincus d’être chacun « porteur de Dieu » et un sanctuaire du Saint Esprit, nous nous saluerions, non pas en nous serrant simplement la main, mais en nous inclinant très bas comme le font les bouddhistes ou par des génuflexions, en nous disant mutuellement : « Le Dieu qui est en moi salue le Dieu qui est en toi. »
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Vous et moi ne pouvons être indifférents aux injustices que subissent un si grand nombre de nos frères et sœurs, enfants du même Dieu et Père. Ces autres – eux aussi « porteurs de Dieu » – ont été créés à l’image de Dieu exactement comme nous. Nous n’avons pas le choix : nous qui croyons avoir été créés à l’image de Dieu, nous qui sommes « porteurs de Dieu », ne pouvons rester silencieux ou indifférents quand d’autres sont traités comme s’ils appartenaient à une race différente et inférieure. Nous devons nous opposer à une telle injustice. Nous n’avons pas le choix. Dans toute situation d’injustice et d’oppression, il est risqué d’introduire la Bible – car lorsqu’elle est correctement comprise elle est toujours subversive et menace précisément cette injustice ou oppression !
Comme nous l’avons fait remarquer, la plupart des discriminations injustes sont basées sur un quelconque élément biologique, un attribut externe : le sexe, la race, l’orientation sexuelle, ou encore un handicap physique ou mental. Si l’un de nos enfants est plus petit que les autres, nous ne disons pas pour autant qu’il a moins de valeur ou qu’il est moins précieux que ses frères et sœurs. Nous voyons aussitôt à quel point il serait grotesque de juger nos enfants en fonction de cet attribut externe. Les parents qui ont un enfant présentant un handicap, comme par exemple la trisomie 21, lui prodiguent en fait souvent encore plus d’amour et d’attention qu’à ses frères et sœurs plus « normaux ».
En ce qui concerne les femmes, elles sont aujourd’hui enfin reconnues, après avoir souffert de discrimination pendant beaucoup trop longtemps simplement et uniquement en raison de leur sexe – qui, à l’image d’autres attributs externes, n’est pas quelque chose qu’elles ont choisi, mais un don de Dieu. Nous nous sommes rendus coupables de graves injustices à l’encontre des femmes uniquement à cause de leur sexe. Pendant trop longtemps, elles ont été considérées comme appartenant à une espèce inférieure
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– laquelle était, selon une exégèse primitive, responsable de la chute de « l’homme ». N’est-ce pas È� ve qui a succombé la première aux manœuvres séductrices du serpent ? Je me demande si les partisans de cette thèse avaient conscience de ce qu’ils affirmaient : la femme avait tellement d’influence qu’elle était capable de persuader son compagnon « supérieur » de suivre son exemple. Pourtant, une créature supérieure aurait assurément rejeté ses paroles flatteuses en les traitant avec le mépris qu’elles méritaient !
À� notre époque, les partisans de la doctrine de l’infériorité inhérente de la femme ne s’expriment sans doute pas aussi ouvertement, préférant parler en termes de fonction de direction. Mais les femmes ont tracé leur voie, montrant qu’elles étaient capables d’être de remarquables Premiers ministres, chefs d’É� tat, chefs d’entreprise, etc. Lorsque, au sein de l’É� glise anglicane d’Afrique australe, nous avons décidé de consacrer des femmes à la prêtrise, nous avons découvert à quel point nous nous étions appauvris par le passé et nous avons déclaré que si quelqu’un était apte à être consacré à la prêtrise nous ne pouvions trouver aucun obstacle théologique empêchant les candidats compétents (hommes ou femmes) de devenir évêques. L’année dernière, notre É� glise a consacré deux femmes évêques – les premières à devenir évêques de l’É� glise anglicane sur notre continent. Et, à présent, je me réjouis de voir que notre É� glise mère, l’É� glise d’Angleterre, a voté à une écrasante majorité en faveur de la possibilité pour les femmes d’être consacrées évêques. Je présume qu’ils vont maintenant se poser la même question que nous après le vote en faveur de l’ordination sacerdotale des femmes : « Pourquoi nous sommes-nous privés pendant si longtemps de ce formidable enrichissement que nous procure désormais le ministère des femmes ? »
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Oui, la Bible est subversive dans son opposition à l’injustice, et je prie moi aussi pour que les gouvernements africains et notre É� glise dans les autres pays africains mettent fin à l’épouvantable
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injustice que déchaî�ne actuellement l’homophobie. Il est non seulement injuste, mais totalement contraire à l’éthique chrétienne, de réprimer des gens pour quelque chose dont ils ne sont pas responsables. Aucun de nous ne choisit sa race, son sexe ou son orientation sexuelle. Il s’agit là d’attributs « extrinsèques », c’est-à-dire qui sont extérieurs à notre personne – cette créature extraordinaire créée à l’image de notre créateur et dotée d’une valeur intrinsèque que rien ne peut détruire. Imaginez à quoi ressemblerait notre monde si nous nous considérions réellement comme des « porteurs de Dieu » ayant une valeur infinie ! Comment pourrions-nous maltraiter, bombarder ou torturer un autre être lui aussi « porteur de Dieu » ?
Vous comme moi, nous sommes les vice-rois et les représentants de Dieu. C’est quelque chose de quasiment impossible à comprendre. Que se passerait-il dans notre monde si nous nous comportions conformément à cette affirmation saisissante ? Ce voisin ignoble qui met sa musique si fort qu’il vous empêche d’avoir une conversation normale avec votre conjoint ou de vous reposer la nuit, eh bien il se trouve qu’il est lui aussi « porteur de Dieu » ; qu’il en ait ou non conscience, c’est un représentant de Dieu. Seriez-vous aussi caustique dans vos échanges avec lui le lendemain matin ? Et ce conducteur insupportable qui lambine sur l’autoroute en monopolisant la voie de gauche ? Si sa véritable nature de représentant de Dieu était révélée, laisserions-nous échapper des remarques aussi cinglantes ? É� videmment, nous attendons de Dieu une attitude moins exaspérante et négligente ; mais notre réaction à l’égard de ce conducteur ne serait-elle pas plus modérée et plus compréhensive (il a peut-être passé une mauvaise nuit, etc.) si le Dieu en lui était davantage visible ? C’est parce que le christianisme accorde dans sa doctrine une place de choix à la matière, au monde physique, que nos cérémonies
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et rituels les plus sacrés reposent sur des éléments physiques, matériels et tangibles, servant de canaux indispensables pour les dons spirituels les plus sublimes que Dieu nous dispense. L’archevêque William Temple a déclaré à ce sujet : « Le christianisme est la plus matérialiste des grandes religions » – tant il est vrai que l’eau, l’huile, le pain et le vin y sont utilisés comme moyens de transmettre les dons spirituels. Notre Dieu très saint n’a pas dédaigné d’unir l’esprit dans ce qu’il a de plus pur, le divin lui-même, aux éléments matériels et physiques les plus ordinaires.
Notre Dieu est devenu un véritable être humain, pas un semblant d’homme ni un demi-fantôme. Notre Dieu a pu naî�tre, tout comme nous, d’une mère qui l’a conçu, a été enceinte et a souffert les douleurs de l’enfantement exactement comme n’importe quelle autre mère humaine, et qui a donné naissance à un véritable bébé humain qui pleurait et gazouillait comme n’importe quel autre bébé. Il a adopté notre humanité dans tous ses aspects, avec ses forces et ses fragilités ; il a vécu les mêmes expériences que chacun d’entre nous ; et il a été tenté, non pas seulement une fois, mais tout au long de sa vie terrestre. C’est uniquement ainsi qu’il a pu devenir notre Sauveur. Comme il est dit dans l’épî�tre aux Hébreux : « il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance », mais avec cette différence essentielle : « sans pécher » (Hébreux 4.15). Il n’est rien qui nous constitue en tant qu’êtres humains qu’il n’ait pas connu de l’intérieur. Comme l’affirmeraient plus tard les évêques et les théologiens de l’É� glise : « Ce qu’il n’a pas assumé, il ne l’a pas racheté. »
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C’est pour toutes ces raisons que la politique, l’économie, les conditions de logement de la population, la qualité de l’eau qu’elle boit, la façon dont elle est traitée, etc. sont autant de préoccupations pour ceux d’entre nous qui sont chrétiens. Nous sommes des créatures de chair et de sang. Nous n’avons pas été sauvés par un
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ange (un pur esprit). Non, nous avons été rachetés par un Dieu (pur Esprit) qui a revêtu la condition humaine (union de l’esprit et de la matière, du corps et de l’âme), qui a nourri ceux qui avaient faim, qui a ouvert les yeux des aveugles et les oreilles des sourds, qui a guéri les malades, purifié les lépreux et pardonné les péchés, et qui a rendu la vie aux morts.
Pour lui, tous ces actes étaient des signes du Royaume de son Père, et dans une de ses paraboles il a déclaré que nous serions jugés aptes à aller au ciel ou en enfer en fonction, non pas de la question de savoir si nous avions ou non l’habitude de prier ou d’aller à l’église (sans pour autant nier la valeur de ces pratiques si elles ont donné lieu à des bonnes œuvres, y compris ordinaires) mais plutôt du principe suivant : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25.40). Or, il s’agissait bel et bien d’actes banals de la vie courante, de choses ordinaires et matérielles : en donnant de l’eau aux assoiffés, ou du pain aux affamés, c’était à lui qu’on l’avait fait. Il n’est donc pas étonnant qu’Irénée ait pu affirmer, d’une formule quelque peu étrange : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant. »
Sujets de discussion
• « Vous comme moi, nous sommes les vice-rois et les
représentants de Dieu. C’est quelque chose de quasiment impossible à comprendre. » Dans le monde antique, le temple de Jérusalem était le seul dans lequel il n’y avait pas de statue à vénérer dans le lieu très saint. Pourquoi cela, à votre avis ? Dans quelle mesure le • 21
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monde serait-il différent si nous reconnaissions nos semblables comme ayant été créés à l’image de Dieu ? Sommes-nous capables de voir Dieu également dans les non-croyants ou les adeptes d’autres religions ?
• « Le christianisme est “la plus matérialiste des grandes
religions”. » À votre avis, qu’est-ce que l’archevêque William Temple a voulu dire par là ? Qu’est-ce que cela implique concernant les rapports entre la religion et la politique ?
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D A NS L A M A I N D E D I E U DESMOND TUT U
Dans la main de Dieu invite à la méditation sur l’amour infini de Dieu et la valeur infinie de chaque être humain. L’auteur de ce joyau est l’un des plus grands leaders chrétiens vivants : Mgr Desmond Tutu. Figure cruciale de l’abolition d’un des régimes les plus sombres de l’histoire contemporaine, l’archevêque sud-africain a montré la voie vers une société espérant la réconciliation sans la vengeance. Dans la main de Dieu est un livre très personnel ! Par le témoignage et la narration, Desmond Tutu nous entraîne dans son histoire ; par l’observation et l’humour, il nous invite à la réflexion. En cheminant à ses côtés, nous découvrons une vision et une espérance pour un monde violent et divisé, nous entendons un appel pressant à écouter la voix du Christ. À chaque instant, nous sommes renvoyés à l’Écriture pour nourrir et rafraîchir notre vision du monde, au-delà des luttes et injustices qui le défigurent. En notre époque riche en conflits, la tentation est grande de réagir de manière instinctive plutôt que d’agir en suivant la voix – et la voie – du Christ. Dans la main de Dieu est un livre exigeant, qui engage… parce qu’il renvoie chacun à cet appel vital. Impossible alors de regarder en arrière !